Les Nuits du Père Lachaise/10

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A. Lemerle (1p. 226-253).


Les deux Dangereux.


Il est inutile de dire que les deux rivaux, les deux Dangereux, ne furent pas surpris de se rencontrer dans le salon de Mousseline. Ils ne manquèrent pas cependant d’exprimer leur étonnement et surtout leur bonheur de se revoir, après toutefois que le comte de Madoc eut salué la maîtresse et l’eut remerciée d’avoir agréé sa visite. Quand les compliments de rigueur furent faits, le comte la félicita avec une lenteur d’élocution qui ne ressemblait pas à la manière pétulante de lord Glenmour, sur l’extrême et délicieuse originalité de sa toilette du soir.

La toilette de l’actrice était charmante en effet. Le tissu délicat dont elle avait reçu le surnom en faisait tous les frais. Elle se cachait comme une rose au milieu de ce buisson de mousseline plein de plis et touffu d’accidents gracieux. Ses yeux dardaient de doux rayons noirs du fond de ce joli nid de mousse blanche. Elle semblait une naïade antique sortie du bain, descendant l’escalier diaphane d’un nuage ; elle rappelait les plus vaporeuses créations de la mythologie. Assise et ciselée dans les plis droits de sa robe, c’était Psyché ; debout et marchant, c’était Héro allant, sous ses voiles de nuit, au sommet de la tour d’Abydos, allumer la lampe alimentée par l’huile des olives de Candie ; c’était un camélia, changé tout à coup par une puissance féerique en une jeune femme : enfin, c’était mieux que tout cela, c’était presque la comtesse de Wisby, mais la comtesse avec cette grâce qu’elle n’avait pas encore alors.

— Mylords ou Messieurs, n’importe, dit Mousseline, j’ai plus d’intérêt que vous ne pensez à me montrer à vous ce soir dans ce costume de neige.

— Quel intérêt ? dit le comte de Madoc ; serait-ce celui de paraître plus jolie qu’hier ? Mais c’est impossible. Vous êtes toujours mieux sans jamais changer.

— Je vous préviens, Mademoiselle, dit lord Glenmour, que le comte de Madoc est quelquefois très nébuleux dans ses éloges.

— Mais j’ai fort bien compris, monsieur le comte, dit Mousseline. En France, on comprend toujours un compliment. Vous ne devinez pas pourquoi je suis blanche comme un fil de la vierge ce soir ? il faut vous l’apprendre : c’est que je veux essayer sur vous l’effet que je produirai après-demain au spectacle dans le rôle de Valérie, avec ce costume. Je joue après-demain Valérie.

— Vous serez admirable, sublime, dit le comte de Madoc.

— Vous aurez le succès que vous avez eu hier dans les Femmes savantes, ajouta Glenmour.

— Vous me gâtez, Altesses.

— Il me vient une idée bizarre, reprit le jeune comte de Madoc, qui s’observait autant qu’il observait son rival ; après-demain vous aurez, pour vous voir jouer, une salle magnifique…

— Tous les billets sont déjà pris ? interrompit Glenmour.

— Tous les billets sont pris ! excepté les miens, j’espère, dit Madoc.

— Comte, vous espérez à tort, car il n’y a plus de billets pour la représentation d’après-demain. J’ai fait prendre depuis ce matin, sachant que Mademoiselle jouait après-demain Valérie, tous les billets au bureau.

— Alors, mylord, reprit le comte de Madoc, cachant le dépit de sa déception, je vous prierai de me céder des places ; cette faveur…

— C’est une faveur, en effet, que je crois vous faire en vous les cédant.

Glenmour remit alors avec orgueil deux places de galerie à Madoc, qui les renferma dans son portefeuille.

— Voyons cette idée ? s’écria Mousseline, après avoir remercié Glenmour de cet acte suprême de galanterie, je n’aime pas attendre. Après-demain au soir, disiez-vous, j’aurai une salle magnifique, et puis…

— La cour, les princes, la noblesse, la bourgeoisie, le peuple, deux mille personnes prêtes à vous admirer, à vous applaudir, seront réunies, reprit le comte de Madoc, et attendront, dans une religieuse impatience, que vous paraissiez.

— Jusqu’ici, comte, interrompit le brillant Glenmour, je ne vois pas, pardonnez ma franchise, la bizarrerie de votre idée.

— Amiral, riposta le comte avec un noble sang-froid, vous tirez avant la déclaration de guerre. C’est de la piraterie pure. Attendez, de grâce.

— Attendez, reprit Mousseline fort attentive. Poursuivez, comte…

— Vous, pendant ce temps-là, vous êtes dans les coulisses, vous disant : Quelle gloire ! quel bonheur d’être moi ! Je suis jeune, je suis belle, je suis suivie, entourée, et dans un instant, dans quelques minutes, dès que je paraîtrai sur la scène, je serai couverte d’applaudissements et de fleurs. Quelle royauté vaut celle-là ? La double royauté de la beauté et du talent ! Eh bien ! si à ce moment-là, l’homme que vous aimez…

— Comte, cette supposition…

— Qu’y trouvez-vous d’étrange ? Mademoiselle peut aimer.

— Certes ! oui, s’écria Mousseline, cela se voit dans ma profession.

— Mademoiselle en convient, vous le voyez, dit Madoc avec un ton de gravité qui confondit Glenmour.

— Du moment où Mademoiselle en convient, reprit celui-ci, il y aurait de l’indiscrétion à ne pas lui demander qui elle aime.

Chacun commençait à être parfaitement dans son rôle.

— Si le comte de Madoc n’était pas là, répondit Mousseline, je vous dirais qui j’aime, mylord. Mais achevez, comte.

Jamais réponse de sibylle n’eut deux tranchants mieux affilés ! Qui donc devait espérer de Madoc ou de Glenmour ?

Le comte de Madoc continua ainsi :

— Or, si cet homme que vous aimez venait vous dire à cette minute suprême pour vous, à cette minute d’enivrement : « Si vous m’aimez, Mademoiselle, donnez-m’en une preuve éclatante, unique, immédiate, une preuve sans exemple ; cette preuve, la voici : Vous ne paraîtrez pas, vous ne paraîtrez plus en public ; à l’instant même quittez le théâtre ! — Mais le prince ; mais la cour venue pour vous voir ? — Qu’importe ? — Mais le peuple qui attend ? — Qu’importe encore ? — Si vous m’aimez, vous dis-je, laissez tout, bravez tout ; venez telle que vous êtes là, montez dans ma voiture, et sortons par la petite porte. Pour moi, tombez tout à coup du sommet de la gloire dans les abîmes de l’obscurité.

— Tiens ! s’écria Mousseline, c’est assez romanesque !

— Aucune femme, repartit lord Glenmour, ne serait capable d’un pareil sacrifice, et votre idée n’en séduira aucune.

— Je le crois moi-même, reprit le comte de Madoc.

— J’en ai peur, dit à son tour Mousseline.

— Et pourtant si j’aimais une actrice, ou plutôt, se reprit tout à coup le Dangereux, si une actrice m’aimait, je voudrais la mettre à cette singulière épreuve.

— Ce serait une tentative inutile, dangereuse, décevante. Aucune femme ne ferait cela, comte ! allons donc !

— Mylords et Messieurs, dit Mousseline en se mettant à toucher du piano, voici bientôt minuit, disons du mal des femmes, je vous accompagnerai en musique.

— Ce n’est pas du mal des femmes que je veux dire, riposta Glenmour ; je prétends dire seulement, en leur refusant ce dévouement exigé par le comte de Madoc, qu’elles ne le montreraient pas, parce qu’elles ne croiraient aucun homme digne de le mériter.

— Mylord, reprit le comte de Madoc, vous vous êtes tiré fort adroitement d’un très mauvais pas.

— Comte, je vous serai toujours obligé de m’accorder vos encouragements ; mais, pour en revenir à votre thèse, comte, je désire que Mademoiselle, meilleur juge que nous, décide si elle est réalisable, possible. Je la tiendrai même pour telle si l’on me cite un seul exemple.

— Qu’elle soit raisonnable ou non, répliqua Madoc ; qu’elle soit fondée ou non sur des exemples, je vous assure, mylord, que si j’avais un rival auprès d’une actrice, il pourrait bien m’arriver d’exiger cela d’elle.

— Par la force ? Vous l’exigeriez par la force, comte ?

— Mylord, par la force de l’amour.

— Vous échoueriez peut-être comme un autre.

— Le doute est permis, Mylord. Mais enfin, pourquoi échouerais-je ? La question devient si personnelle…

— Parce que, comte, votre rival, sachant vos projets, pourrait, à son tour, dire à l’actrice disputée : Et moi, Madame, si vous m’aimez, je vous engage à paraître devant le public.

— Ce serait à elle, mylord, à faire un choix. Oseriez-vous faire un choix ? ajouta le comte de Madoc en prenant avec délicatesse, en cueillant, si l’on peut s’exprimer ainsi, la divine main de Mousseline.

— Vous ne songez pas, répondit à son tour Mousseline, à mon embarras personnel. Vous en parlez à votre aise. Que faudrait-il faire, dites, si je les aimais tous les deux ?

— Nous n’avions pas pensé à celle-là ! dirent Madoc et Glenmour, en se regardant avec une stupéfaction qui se termina par un éclat de rire auquel Mousseline elle-même prit part.

Cette scène n’était que le prélude du grand drame d’acharnement qui allait se jouer entre ces deux jeunes gens autour de Mousseline, n’ayant pu se jouer au pied de la comtesse de Wisby. S’étonner de ce que deux gentilshommes, deux Dangereux, se disposassent à déployer tant de finesse et d’ardeur pour conquérir le cœur ou la possession d’une femme en apparence si facile, c’est oublier que les joueurs n’ont jamais plus de rage que lorsque, après avoir perdu de fortes sommes, ils sont réduits à jouer des sommes médiocres, reste d’une nuit de concentration irritée. Qu’importe la moralité de Mousseline, qui d’ailleurs était loin d’avoir alors la célébrité qu’elle eut plus tard ; du moment où l’un la voulait, il ne fallait pas que l’autre l’eût, et ils la voulaient tous les deux, parce qu’elle ressemblait à la belle comtesse de Wisby, parce qu’à cause de cette ressemblance inouïe elle allait être à la mode à Londres, et enfin aussi parce qu’elle était infiniment jolie, ce qui n’ôtait rien à l’importance de ce défi.

Lord Glenmour et le comte de Madoc avaient trop l’usage du monde pour n’avoir pas compris l’intention de Mousseline lorsqu’elle s’était levée pour aller à son piano et qu’elle avait dit en quittant sa place : Il est minuit. Cela voulait dire clairement : Messieurs, il faut nous séparer, il est tard. Mais ici commençait un épisode nouveau du grand drame entre les deux Dangereux.

Un moment on put croire, à un mouvement de lord Glenmour pour se lever, que le comte de Madoc quitterait aussi sa place et que tous les deux s’en iraient. Mais le comte de Madoc ne s’étant pas levé, le capitaine Glenmour s’était assis de nouveau, et ni l’un ni l’autre, en somme, ne paraissaient disposés à se retirer.

Voyant que ces Messieurs désiraient rester encore quelques instants chez elle, Mousseline sonna et elle dit à son groom de mettre sur la table quelques pièces froides, du vin de Bordeaux, du vin de Champagne et des liqueurs.

Si le visage de chacun de ces deux messieurs parut rayonnant de plaisir et de reconnaissance à cette idée de Mousseline qui leur offrait cette collation, leur pensée, à l’un et à l’autre, fut : C’est très-bien, mais j’aurais mieux aimé être resté seul pour souper en tête à tête avec Mousseline.

On prit place autour de la table.

— Je n’ai pas fini de vous expliquer tout mon système, reprit le comte de Madoc en découpant élégamment du jambon.

— Quel système ? demanda Glenmour.

— Mon système de grand dévoûment.

— Comment, il n’est pas fini ? dit aussi Mousseline. Vous obtenez de l’actrice qu’elle quitte sa profession, qu’elle vous suive…

— Ou vous ne l’obtenez pas, interrompit Glenmour. Mais enfin vous l’obtenez : soit. Que reste-t-il à dire ?

— Il reste à dire, reprit Madoc, que je ne l’enlèverais pas ainsi aux succès du théâtre pour la mener dans un grenier, dans une chaumière enfumée. Je la conduirais ensuite dans mon château aux environs de Londres.

— Ah ! vous avez un château ? comte, demanda aussitôt Mousseline, qui ne parut pas fâchée de cette conclusion.

— Le mien est voisin de celui du comte, ajouta Glenmour.

— Oh ! vous avez aussi un château, Mylord ?

— Et là, continua le comte de Madoc, nous passerions, elle et moi, une saison entière. Je lui ferais goûter tous les plaisirs de son âge et de son goût. Ne faut-il pas une récompense au dévoûment ?

— C’est la morale de la fable, reprit Glenmour.

— Vous appelez cela une fable, Mylord ? J’ai, vous le savez, un des plus beaux châteaux qu’on puisse voir, poursuivit le comte de Madoc, et il ne tient qu’à Mademoiselle d’en juger.

La collation était finie ; une heure allait sonner, et les deux rivaux ne faisaient pas mine de partir. Voyant cela, Mousseline ferma son piano, et après avoir enlevé les fleurs de sa coiffure, qu’elle posa sur la cheminée, ôté sa mantille de dentelles et retiré lentement ses gants, elle attendit pendant quelques minutes pour voir si tous ces préparatifs d’une personne qui va se coucher engageraient ces messieurs à partir.

— Je ne partirai certes pas le premier, pensait Madoc.

— Ce n’est pas moi qui quitterai le premier la partie, se disait lord Glenmour, y eût-il cent pièces de canon braquées sur moi.

Et ni l’un ni l’autre ne bougeaient.

— Ceci devient assez original, pensa Mousseline, qui, voyant l’aiguille de la pendule passer sur la demie et grimper vers deux heures, se dit : Allons, exprimons-leur plus nettement, puisqu’ils ne m’ont pas comprise, que mon désir est qu’ils s’en aillent.

Elle dénoua alors sa ceinture, retira ses bracelets, ses boucles d’oreille et son collier.

— S’ils ne comprennent pas maintenant…

— Mylord, dit le comte de Madoc, vous demeurez, je crois, assez loin de Belgrave-Square ?

— Et vous aussi, comte ?

— C’est juste.

— Pourquoi me faites-vous cette question ?

— Dans votre intérêt, mylord.

— Lequel ?

— Des voleurs pourraient…

— Dans Londres ! comte, plus éclairé qu’en plein jour, et dans ma voiture. À propos, continua-t-il, et l’à-propos était assez décolleté, je vais la renvoyer…

— Vous allez renvoyer votre voiture !… Vous comptez donc…

— Passer la nuit… tout près d’ici, comte.

— Vous m’inspirez la même idée, mylord, et la même résolution : je vais aussi renvoyer la mienne.

— Mais vous n’avez donc pas peur, vous, comte, de retourner à pied chez vous ?

— Je brave cette peur. D’ailleurs, je demanderai à Mademoiselle, dit le comte de Madoc, la permission de laisser mon portefeuille entre ses mains.

— Le mien, reprit vivement lord Glenmour, le mien, qui contient aussi quelques valeurs, pourrait séduire les voleurs de nuit, puisque vous voulez qu’il y en ait, et je prierai également Mademoiselle de m’accorder la faveur de le laisser chez elle.

Les deux porte-feuilles furent tendus à Mousseline, qui, feignant de ne pas comprendre le sens de ce double dépôt, sonna au même instant, et dit à Eurydice : Prenez ces deux portefeuilles et allez les serrer dans ma boîte à bijoux ; vous en remettrez ensuite la clé à l’un de ces messieurs.

Eurydice fit en un clin-d’œil la commission de sa sœur, et revint pour donner la clé à lord Glenmour, qui la refusa, ainsi que le comte de Madoc.

Mousseline se dit : Si dans leurs portefeuilles il n’y a que des billets de banque, je suis volée.

La phrase vous paraîtra un jour beaucoup moins énigmatique, reprit le chevalier De Profundis ; attendez-en l’explication.

Mousseline prit donc la petite clé apportée par Eurydice, et se dit encore, tandis que le comte de Madoc se versait un verre de champagne : Ah ! çà, ils ne veulent donc pas s’en aller ? est-ce qu’ils auraient fait un pari ? L’obstination de ces deux messieurs à rester chez elle l’inquiétait un peu… Elle sonna de nouveau Eurydice, qui, douée du coup-d’œil de la sœur aînée et du flair de la femme de chambre qui n’est pas payée, apporta à Mousseline ses pantoufles et son bonnet de nuit.

Lord Glenmour imita le comte de Madoc et se versa aussi un verre de champagne.

— Vous êtes charmante ainsi, s’écria lord Glenmour en voyant Mousseline en costume de nuit.

— Adorable ! reprit le comte de Madoc.

— Eh bien ! pensa Mousseline, puisqu’il en est ainsi, je vais leur faire encore mieux comprendre qu’ils me gênent un peu…

Elle fit deux tours dans le salon et se glissa furtivement par une petite porte qui ouvrait sur son boudoir, lequel menait dans sa chambre.

— Comte, dit Glenmour, opposant la résolution à la résolution, la ténacité à la ténacité, savez-vous si les fonds ont monté aujourd’hui ?

— Non, mylord, ils ont fléchi.

— Je vous remercie.

— À votre santé, mylord.

— À la vôtre !

Une voix qui sortait du fond d’une alcôve leur cria : Je suis couchée, bonne nuit, messieurs !

— Bonne nuit, répondit le comte de Madoc.

— Bonne nuit, répondit Glenmour. La pendule marquait deux heures.

— Mylord, dit le comte après une pause d’une heure, racontez-moi un de vos naufrages.

— Je n’ai jamais fait naufrage, comte ; sans cette petite difficulté, ce serait avec grand plaisir.

Puis il se fit un silence profond, et les deux Dangereux firent semblant de céder à l’influence du sommeil.

Vers six heures, le comte de Madoc s’étant levé sur la pointe du pied, sans doute pour se dégourdir les jambes, et dans sa promenade s’étant un peu trop rapproché de la porte par où l’on allait dans la chambre de Mousseline, lord Glenmour l’arrêta soudainement par le bras et lui dit :

— Votre seigneurie est-elle somnambule ?

— Non, que je sache.

— Si votre seigneurie désire quelque chose, voilà la sonnette.

— En effet, je désire…… déjeûner, dit Madoc.

Lord Glenmour toucha le cordon. Le domestique se présenta.

— Du café… en prendrez-vous, mylord ?

— Sans doute. Montez aussi les journaux.

— Comment avez-vous passé la nuit, mylord ?

— Très bien. Et vous, comte ?

— Admirablement.

Après avoir pris leur café et lu leurs journaux, les deux Dangereux demandèrent du papier et des plumes pour faire leur courrier, et ils se mirent à écrire chacun à un bout de la table.

Vers midi, quand Mousseline se leva et passa au salon, elle fut étrangement surprise de retrouver lord Glenmour et le comte de Madoc au même endroit où elle les avait laissés la veille, n’ayant pas voulu sortir l’un avant l’autre.

— Déjà ici, messieurs ? leur dit-elle.

— Comment, déjà ici ! Mais nous n’avons pas quitté la place, répondit froidement Glenmour. Vous excuserez…

— Mais rien n’est plus naturel, dit Mousseline. Ces messieurs vont me faire le plaisir de déjeûner avec moi.

— En ce cas, ce sera notre second déjeûner, répliqua Madoc.

— Le premier est donc déjà fait ?

— Mais oui.

— Ici, chez moi ?

— Sans doute, puisque nous ne sommes pas sortis de votre délicieux appartement.

— C’est charmant ! messieurs.

Le déjeûner fut fort gai, et à trois heures de l’après-midi, quand Mousseline, sans trop de témérité, supposait que ces messieurs allaient enfin se retirer, ils demandèrent un échiquier pour combler en jouant le temps qui devait s’écouler jusqu’au moment du dîner. Il fallait héroïquement prendre son parti. Mousseline ne fit aucune observation ; seulement, elle s’absenta un instant du salon, et peu après on la vit revenir avec son chef d’office, le vieux Trabucq. Celui-ci demanda avec beaucoup de politesse à lord Glenmour et au comte de Madoc de vouloir bien lui indiquer ce qu’ils comptaient manger pendant huit jours. Il était d’usage chez mademoiselle, ajouta-t-il, d’arrêter ainsi le lundi le menu de toute la semaine.

Avec un grand sang-froid, chacun d’eux dicta à son tour le menu gastronomique pour huit jours ; après quoi le cuisinier se retira. La partie d’échecs fut tranquillement reprise.

Mousseline, effrayée à la fin de cette obstination, sortit pour rêver à quel moyen elle aurait recours pour faire sortir de son appartement, sans les blesser, ces deux illustres originaux.

À six heures du soir, ils recevaient de Mousseline un billet ainsi conçu :


« Messieurs, voyant le plaisir que vous éprouvez à rester dans mon appartement, et ne voulant pas vous gêner, j’ai résolu de vous en faire le léger sacrifice. Je suis logée depuis quatre heures dans le même quartier, hôtel de Jersey, où vous serez toujours l’un et l’autre les bien reçus, quand il vous plaira de venir m’y voir.

« Votre dévouée,
« Mousseline. »


— Parfait ! dit lord Glenmour en se levant.

— Je puis partir maintenant, reprit le comte de Madoc.

Et tous deux pensèrent qu’il n’y avait pas d’autre manière de sortir de la difficulté.

— Voici la note de mademoiselle pendant son séjour à l’hôtel, dit le groom de Mousseline.

— Cinq mille francs ! lut le comte de Madoc.

Lui et lord Glenmour ouvrirent leurs portefeuilles qui venaient de leur être rendus, et ils glissèrent chacun deux mille cinq cents francs en billets de banque dans la main du groom.

Ils sortirent enfin tous les deux de l’hôtel de Belgrave-Square, d’où ils ne seraient jamais sortis sans l’ingénieuse détermination de Mousseline.