Les Nuits du Père Lachaise/43

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A. Lemerle (3p. 309-320).


Le dénoûment.


Onze heures sonnent à Sainte-Marguerite ; la nuit est froide et terne, sans être trop obscure… Personne sur les boulevards extérieurs.

Les bruits de Paris, ses joies et ses misères viennent expirer au pied de ce mur qui ceint une population de neuf cent mille habitants.

Une voiture de voyage, attelée de quatre chevaux, est arrêtée au bout de la rue de la Roquette, près de la barrière d’Aulnay. Le postillon siffle, l’ombre des quatre chevaux se projette devant le bureau de l’octroi.

À deux cents pas plus loin, deux hommes cachés sous leur manteau se rencontrent hors des murs, à une petite distance de la barrière des Amandiers qui précède celle d’Aulnay : ils cherchent à se reconnaître ; ils se sont reconnus ; ils marchent l’un à côté de l’autre sans se parler.

Au bout de quelques minutes, l’un dit à l’autre : C’est ici.

— Ici ! mais c’est le cimetière du Père La Chaise.

— Précisément.

— Que prétendez-vous, mylord ?

— Y entrer…

— Et comment ? Cette palissade en bois…

— Elle n’est pas assez élevée, Monsieur le comte, pour que, appuyé sur la crosse de cette carabine, qui vous servira de marche-pied, vous ne puissiez la franchir…

— Du moment où vous avez tout prévu, mylord, je n’ai plus rien à objecter…

Et lord Glenmour, ayant abaissé et placé horizontalement sa carabine, le comte de Madoc y posa le pied, et d’un second mouvement il enjamba la frêle palissade en bois pourri qui sert de prolongement au mur de clôture du Père Lachaise.

Du haut de cette palissade, à travers laquelle ils auraient facilement passé en enfonçant deux planches, le comte tendit à son tour le bout de sa carabine à lord Glenmour, qui s’y cramponna et parvint sans difficulté à s’exhausser.

Ils sautèrent ensuite dans un terrain vague, gypseux, triste dépendance du Père Lachaise.

— Veuillez me suivre maintenant, dit Glenmour à Madoc ; je sais un endroit convenable.

— Mais la partie, ajouta froidement Madoc, serait difficilement, à mon avis, plus convenable que le tout… Vous avez choisi un lieu…

— Je ne l’ai pas choisi…

— N’importe, mylord ! il est étrange… original…

— Une autre fois je serai plus heureux, dit en ricanant lord Glenmour.

Ils se turent en continuant à marcher à travers les hautes herbes qui embarrassaient parfois leurs pas.

Comme ils étaient sûrs de n’être pas vus, ils avaient relevé leurs manteaux sur le bras gauche, et ils laissaient voir ainsi le canon de leurs carabines.

— Nous voici arrivés, dit Glenmour en s’arrêtant devant le tombeau de sa femme, qui entendit sa voix.

— Tant mieux ! je commençais à être fatigué, mylord… Heureusement, il y a de quoi prendre du repos ici… beaucoup même…

— Oui, répliqua Glenmour en détachant de sa ceinture une petite lanterne sourde qu’il se hâta d’éclairer.

— Mylord, une grâce ! dites-moi, je vous prie, pourquoi nous sommes venus si loin, quand nous pouvions tout aussi bien nous expliquer là-bas… monter si haut !…

— C’est que ce tombeau, au pied duquel nous sommes, est celui de lady Glenmour…

Madoc se découvrit avec respect et ne reprit plus son chapeau…

Lady Glenmour qui, depuis quelques heures, était descendue de son cercueil, écoutait l’oreille collée aux parois du caveau, ce que se disaient son mari et le comte de Madoc…

— Comte, reprit Glenmour, je vais charger ma carabine devant vous…

La lanterne sourde était accrochée à une des têtes d’anges placées à l’angle du tombeau de lady Glenmour.

— Voilà une charge de poudre… je mets double charge… pour trois balles…

— C’est convenu, mylord, faites.

— Une balle, dit ensuite Glenmour… en coulant une balle dans la carabine.

L’écho répéta une balle !… une balle !… une balle !…

Au fond de son caveau, lady Glenmour murmura : une balle !…

— Une seconde balle, dit encore Glenmour,

— Une seconde balle, redit l’écho.

— Une seconde balle, répéta lady Glenmour en passant ses doigts crispés dans ses longs cheveux…

— Une troisième balle, reprit lord Glenmour.

Même écho.

Même répétition dans le caveau funèbre.

Le comte de Madoc chargea ensuite sa carabine, en observant les mêmes temps de repos, pour que tout se passât avec honneur et loyauté ; puis il dit :

— Mylord, comptez les pas.

— Je veux bien. Un ! deux ! trois ! quatre ! cinq !

— Mylord !… cria Madoc, j’ai entendu !…

— Qu’avez-vous entendu ? demanda avec impassibilité lord Glenmour.

— Un bruit quelque part… près d’ici… dans ce caveau… comme un cri étouffé… comme un soupir…

— Votre imagination, comte, est seule cause…

— Je vous assure, mylord, que ce n’est pas mon imagination…

— Votre effroi, alors…

— Mon effroi ?…

Le comte de Madoc se mit à rire d’une manière si insultante, qu’on eût dit que tous les squelettes de l’endroit riaient et partageaient ce sanglant mépris du comte pour lord Glenmour, qui l’accusait d’effroi.

— Finissons-en ! cria-t-il ensuite, sa carabine à la main.

Glenmour répliqua en saisissant la sienne :

— Ce devrait être déjà fini !

Ils se placèrent face à face à la distance des cinq pas déjà mesurés.

La demie de onze heures va sonner au clocher de Sainte-Marguerite.

— Feu ! quand elle sonnera, dit Glenmour.

Ils se couchèrent en joue, et ils attendirent dans cette attitude que la demie sonnât.

— Vous n’entendez donc pas ces pleurs ? dit encore Madoc, sans changer de position.

Glenmour, qui feignit de ne pas entendre, ne dérangea pas d’une ligne l’inflexible canon de sa carabine qui touchait presque la poitrine du comte de Madoc.

— Vous n’entendez donc pas ces sanglots, mylord ?

Glenmour ne bougeait pas…

La demie sonna.

Deux formidables coups de carabine multipliés cent fois par les échos déchirent le silence de la nuit.

Ils sont tombés tous les deux…

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Glenmour se relève… il se tâte, il se fouille, prend une clé dans sa poche, va à la porte du caveau, il l’ouvre… sa femme était debout sur les marches…

L’enlever dans ses bras, courir, franchir le corps du comte de Madoc étendu dans une mare de sang, courir encore, courir toujours… arriver à la palissade… briser d’un coup de pied deux misérables planches pourries de cette palissade, passer par cette ouverture et là s’arrêter un instant pour dire à lady Glenmour :

— Si vous êtes vivante, marchez ! car je n’ai plus de force… fut un instant pour Glenmour.

Sans répondre, car elle n’en avait pas encore la faculté, lady Glenmour suit machinalement son mari sur la ligne du boulevard extérieur… il arrivent à la barrière d’Aulnay… l’octroi est en rumeur… Ces coups de fusil, disent les préposés, ont été tirés sur des contrebandiers pris en flagrant délit de fraude…

Lady Glenmour est poussée dans la voiture par lord Glenmour qui la suit et qui ferme la portière.

Les chevaux partent au triple galop.

— Deux personnes ! s’écrie Patrick… et Glenmour ?

— Vivant ! c’est lui, Patrick !

— Et l’autre ? demanda le docteur.

— Sa femme, répond lady Glenmour.

— Pas encore ! dit Glenmour en dirigeant la pointe d’un poignard sur le visage de sa femme et en lui coupant la joue par un coup qui traversa les lèvres ; maintenant oui, — vous êtes ma femme, — vous n’avez plus de ressemblance avec la première… et la première est morte.

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Le matin les fossoyeurs relevèrent le corps du comte de Madoc.

— Tiens ! dit Mouffleton en le soulevant dans ses bras pour le mettre dans une bière : Nous sommes volés !… il n’est pas mort…

— Pas encore, répondit faiblement le comte.



FIN