Les Oiseaux de neige

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Les Oiseaux de neige
Cent-un sonnets
1879
(Édition de 1908) [1]


Prologue[modifier]

 
Quand le rude Équinoxe, avec son froid cortège,
Quitte nos horizons moins inhospitaliers,
Sur nos champs de frimas s’abattent par milliers
Ces visiteurs ailés qu’on nomme OISEAUX DE NEIGE.

De graines nulle part, nul feuillage aux halliers.
Contre la giboulée et nos vents de Norvège,
Seul le regard d’en haut les abrite, et protège
Ces courriers du soleil en butte aux oiseliers.


Chers petits voyageurs, sous le givre et la grêle,
Vous voltigez gaîment, et l’on voit sur votre aile
Luire un premier rayon du printemps attardé.

Allez, tourbillonnez autour des avalanches ;
Sans peur, aux flocons blancs mêlez vos plumes blanches :
Le faible que Dieu garde est toujours bien gardé.
(1879)


PAYSAGES

Les Mille-Iles[modifier]

 
Massifs harmonieux, édens des flots tranquilles,
D’oasis aux fleurs d’or innombrables réseaux,
Que la vague caresse et que les
Encadrent du fouillis de leurs tiges mobiles.

Bosquets que l’onde berce au doux chant des oiseaux,
Des zéphirs et des nids pittoresques asiles,
Mystérieux et frais labyrinthe, Mille-Iles,
Chapelet d’émeraude égrené sur les eaux.

Quand la première fois je vis, sous vos ombrages,
Les magiques reflets de vos brillants mirages,
Un chaud soleil de juin dorait vos verts abris ;

D’enivrantes senteurs allaient des bois aux grèves ;
Et je crus entrevoir ce beau pays des rêves
Où la sylphide jongle avec les colibris.
(1870)</

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==Le Niagara==
<poem>


L’onde majestueuse avec lenteur s’écoule ;
Puis, sortant tout à coup de ce calme trompeur,
Furieux, et frappant les échos de stupeur,
Dans l’abîme sans fond le fleuve immense croule.

C’est la Chute ! son bruit de tonnerre fait peur
Même aux oiseaux errants, qui s’éloignent en foule
Du gouffre formidable où l’arc-en-ciel déroule
Son écharpe de feu sur un lit de vapeur.

Tout tremble ; en un instant cette énorme avalanche
D’eau verte se transforme en monts d’écume blanche,
Farouches, éperdus, bondissant, mugissant…

Et pourtant, ô mon Dieu, ce flot que tu déchaînes,
Qui brise les rochers, pulvérise les chênes,
Respecte le fétu qu’il emporte en passant.
(1868)

==Les « marches naturelles »==

 
Encaissé dans un lit aux arêtes rugueuses,
Entre deux pans abrupts rongés par le courant,
Tout au fond d’un ravin sinueux, le torrent,
Avec un bruit confus, roule ses eaux fougueuses.

Du rivage escarpé jusqu’au bois odorant,
Dont l’ombre couvre au loin ces grèves rocailleuses,
Des gradins encadrés de sapins et d’yeuses,
Taillés dans le granit, s’élèvent rang par rang.

Mystérieux degrés, colossales assises,
Vastes couches de roc bizarrement assises,
Dites, n’êtes-vous pas les restes effondrés

D’une étrange Babel aux spirales dantesques,
Ou bien quelque escalier aux marches gigantesques
Bâti pour une race aux pas démesurés ?
(1871)


C’est un bloc écrasant dont la crête surplombe
Au-dessus des flots noirs, et dont le front puissant
Domine le brouillard, et défie en passant
L’aile de la tempête et le choc de la trombe.

Énorme pan de roc, colosse menaçant
Dont le flanc narguerait le boulet et la bombe,
Qui monte d’un seul jet dans la nue, et retombe
Dans le gouffre insondable où sa base descend.

Quel caprice a dressé cette sombre muraille ?
Caprice ! qui le sait ? Hardi celui qui raille
Ces aveugles efforts de la fécondité !

Cette masse nourrit mille plantes vivaces ;
L’hirondelle des monts niche dans ses crevasses ;
Et le monstre farouche a sa paternité.
(1873)

l’Ile

Le Montmorency[modifier]

 
Au détour du courant où le flot qui la ronge
Embrasse les contours de L'Ile d’Orléans,
Comme une tombe énorme, entre deux géants,
La blanche cataracte au fond du gouffre plonge.

Indicibles attraits des abîmes béants !
Imposantes rumeurs que la brise prolonge !
Lourds flocons écumeux qui passez comme un songe,
Et que le fleuve emporte aux mornes océans !

Spectacle saisissant, grandiose nature,
À vous interroger quand l’esprit s’aventure,
On retombe sans fin dans un trouble nouveau ;

Le bruit, le mouvement, le vide, le vertige,
Tout cela va, revient, tourbillonne, voltige,
Ivre et battant de l’aile aux voûtes du cerveau.
(1865)

Le lac de Belœil. À Mlle C. D.

 
Qui n’aime à visiter ta montagne rustique,
Ô lac qui, suspendu sur vingt sommets hardis,
Dans ton lit de joncs verts, au soleil resplendis,
Comme un joyau tombé d’un écrin fantastique ?

Quel mystère se cache en tes flots engourdis ?
Ta vague a-t-elle éteint quelque cratère antique ?
Ou bien Dieu mit-il là ton urne poétique
Pour servir de miroir aux saints du paradis ?

Caché comme un ermite en ces monts solitaires,
Tu ressembles, ô lac, à ces âmes austères
Qui vers tout idéal se tournent avec foi.

Comme elles aux regards des hommes tu te voiles ;
Calme le jour, le soir tu souris aux étoiles…
Et puis il faut monter pour aller jusqu’à toi.
(

1871)


Le Saguenay[modifier]


Cela forme deux rangs de massifs promontoires,
Gigantesque crevasse ouverte, aux premiers jours,
Par quelque cataclysme, et qu’on croirait toujours
Prête à se refermer ainsi que des mâchoires.

Au pied de caps à pic dressés comme des tours,
Le Saguenay profond roule ses ondes noires ;
Parages désolés pleins de mornes histoires,
Fleuve mystérieux plein de sombres détours.

Rocs foudroyés, sommets aux pentes infécondes,
Sinistres profondeurs qui défiez les sondes,
Vaste mur de granit qu’on nomme Éternité,

Comme on se sent vraiment chétif, quand on compare
À vos siècles les ans dont notre orgueil se pare,
Et notre petitesse à votre immensité !
(1875)

Le cap Tourmente[modifier]

 
Robuste, et largement appuyé sur sa base,
Le colosse trapu s’avance au sein des flots ;
Sur son flanc tout couvert de pins et de bouleaux
Un nuage s’étend comme un voile de gaze.

Sur son vaste sommet, de merveilleux tableaux
Se déroulent devant le regard en extase ;
Et vous suivez des yeux chaque voile qui rase,
Dix-huit cents pieds sous vous, le fleuve aux verts îlots.

Autrefois c’était là presque un pèlerinage.
Un jour, il m’en souvient, collégiens en nage,
Nous gravîmes gaîment ses agrestes sentiers.

Je crois revoir encor notre dîner sur l’herbe
Qui tapisse ta croupe immense, ô mont superbe ;
Et je rêve à l’aspect de tes plateaux altiers.
(1877)


L’eau qui se précipite en énorme volume,
Heurtant l’angle des rocs sur leur base tremblants,
Avec de longs cris sourds roule en tourbillons blancs :
C’est le fleuve qui prend sa course dans la brume.

Comme un cheval fougueux dont on saigne les flancs,
Il se cabre d’abord, puis court, bondit, écume,
Et va dans le lointain cacher son flot qui fume,
Sous le rocher sonore ou les grands bois ronflants.

De partout l’on entend monter des clameurs vagues ;
On voit de gros oiseaux pêcheurs suivre les vagues
De remous en remous, plongeant et tournoyant ;

Par un dernier effort cramponnés au rivage,
De vieux troncs rabougris penchent leur front sauvage,
Noirs fantômes, au bord de l’abîme aboyant.
(1870)


Le Lac de Beauport[modifier]


O frais miroir ! Sa nappe humide se découpe
Dans les sables un lit paisible au creux d’un val ;
Des montagnes lui font un cadre sans rival,
Et dans son flot dormant doublent leur ronde croupe.

Sur la rive, un balcon d’aspect oriental
Emerge d’un massif d’érables qui se groupe
Au fond de l’anse où dort une svelte chaloupe
Dont le flanc touche à peine au limpide cristal.

C’est le lac de Beauport, ce joyau solitaire,
Ce petit coin béni, ce paradis sur terre,
Ce croquis merveilleux, ce délicat pastel,

Où la blonde légende, en repliant ses voiles,
Laissa tomber, avant de monter aux étoiles,
De sa robe d’azur un reflet immortel.
(1864)

Caughnawaga[modifier]

 
C’est le dernier soupir d’un monde agonisant.
Venez voir ces débris des antiques peuplades,
Anciens rois du désert, terribles ancelades
Ecrasés sous le poids des choses d’à présent.

Arrêtons-nous ici, non loin de ces cascades.
Regardez ce hameau qui n’a rien d’imposant.
C’est là… Dire qu’on peut visiter en causant
Ces lieux témoins de tant de fauves embuscades…

Est-ce notre regard ou l’histoire qui ment ?
Qu’êtes-vous devenus, guerriers roux des prairies,
Farouches Iroquois ? ― O désappointement !

Sans même recourir aux moindres jongleries,
Le chef de la tribu, marchand d’épiceries,
Avec l’accent anglais nous parle bas-normand.
(1881)

Spencer Wood. À Mlles Letellier de Saint-Just.[modifier]

 
En amont de Québec, on fait la découverte
D’un pavillon tout blanc coquettement posé
Sur l’angle à pic d’un roc au long flanc ardoisé,
Et donc la large épaule est de grands pins couverte.

Plus loin, s’il plonge un peu sur le sommet boisé,
L’œil aperçoit, au fond d’une clairière verte,
Une altière villa dont la porte entr’ouverte
Dresse droit devant vous son tympan pavoisé.

Vaste piazza, sentiers fleuris, fraîches ramures,
Bosquets pleins de parfums, d’oiseaux et de murmures,
Site revu souvent, et toujours contemplé !

C’est Spencer Wood, joli tableau, riant poème,
Foyer que la Patrie offre à son chef suprême,
Et qui jamais ne fut plus noblement peuplé.
(1876)


  1. Ce recueil, paru pour la première fois en 1879 à la suite des Fleurs boréales, en regroupait les sonnets. Cette édition de 1908, très augmentée par rapport à l’originale, est dite « définitive ».


Page:Fréchette - Poésies choisies, II, 1908.djvu/265[modifier]

Le Bois de la Roche. À mon ami, M. le sénateur Forget.


Voici le flot jaseur ; le castel est tout proche, Encadré de jardins, de bosquets, de maquis ; Un grand peintre en ferait un ravissant croquis : Cet asile enchanté, c’est le Bois de la Roche.

Au seuil où nous attend l’accueil le plus exquis, Un groupe radieux sourit à notre approche ; On sent comme un fumet de faisans à la broche : Sommes-nous au manoir d’un duc ou d’un marquis ?

Nenni ! c’est mieux : ici, vous êtes chez un homme Que vénère le pauvre et que le riche nomme D’un nom fier que jamais nul souffle n’a terni.

Un sage ! sous son toit tout charme et tout repose ; C’est la simple amitié qui vous reçoit sans pose Près d’un heureux foyer que le ciel a béni. (1902)

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Montebello


Pittoresque manoir, retraite hospitalière Où Papineau vaincu coula ses derniers jours, J’aime à revoir tes murs, ta terrasse, tes tours Secouant

au soleil leur panache de lierre.

Qui suit de tes sentiers la courbe irrégulière, En s’égarant sous bois, s’imagine toujours Voir, dans le calme ombreux de leurs secrets détours, Glisser du grand tribun l’image familière.

Car il vit tout entier ici ― dans chaque objet ; Il aimait ce fauteuil, cet arbre l’ombrageait ; Tout nous parle de lui, tout garde sa mémoire ;

Et, pour suprême attrait, sur ce seuil enchanté, Le cœur tout grand ouvert, la Grâce et la Beauté Ajoutent leur prestige aux souvenirs de gloire. (1885)

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Longefont. Château de Prosper Blanchemain.


Ce fut, dit-on, jadis un paisible couvent Coquettement caché sur les bords où la Creuse Avec un bruit d’écluse, en serpentant se creuse Un lit sonore et frais sous le saule mouvant.

Des grands arbres perçant la voûte ténébreuse, Sa tour jumelle luit sous le soleil levant… Je ne l’ai jamais vu, mais en rêve souvent J’ai suivi les détours de son allée ombreuse.

Près du parterre en fleurs, un homme au front serein, Où le génie a mis son cachet souverain, Contemple avec amour l’ange de sa famille ;

Son fils est là, tout près, qui se penche à demi Sur trois gais chérubins jouant sous la charmille…

Je n’en connais aucun, mais je suis leur ami. (1878)

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Gill’mont. À Mme R. Forget.


Cette villa qui brille au soleil, et dessine Sur le fond vert des bois ses paradis rêvés, Cette villa qui tient les regards captivés Vous fait bien des jaloux, ma charmante cousine.

Pour orner ce palais féerique, vous avez, Nous a-t-on dit, au fond de la forêt voisine, Précieux talismans par hasard retrouvés, Dérobé les secrets de quelque Mélusine.

On prétend, à l’appui, qu’autour du gai manoir, Une baguette en main, sitôt que vient le soir, Une femme apparaît de longs voiles coiffée ;

Mais, moi qui vous connais, je sais, même de loin, Que pour charmer ainsi vous n’avez eu besoin Du secours de personne, et que c’est vous, la fée ! (1902)

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Castel-Biray. Villa de M. Paul Blanchemain.


C’est un frais manoir aux formes exquises Dont le toit domine un flot de bosquets, Un joli castel aux abords coquets Qui feraient envie à bien des marquises.

Le bonheur, ami des abris discrets Si précieux toujours aux âmes éprises, Sait ménager là de douces surprises, Qui disent au cœur de charmants secrets.

Voyageur, ici reposez votre aile. En apercevant la blanche tourelle, Lorsque le soir tombe ou que le jour point,

Le passant, charmé, s’arrête à mi-côte, Et se dit tout bas qu’on la fit si haute Pour que l’amitié la vît de plus loin. (1880)

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Le Platon


Sa double vérandah couronne un monticule, Que la montagne porte à son flanc adossé ; On l’aperçoit du large, à mi-côte exhaussé, Au pied du rocher sombre où sa masse s’accule.

C’est un château qui n’a ni herse ni fossé ; Une simple charmille autour de lui circule ; Mais quand le tout se dore aux feux du crépuscule, C’est un tableau superbe et largement brossé.

De grands arbres touffus pleins de lumière et d’ombre, Rejoignant les arceaux de leurs rameaux sans nombre, Font à la villa blanche un dais aérien.

La porte ouverte anime encor le paysage : Entrons ! c’est le foyer hospitalier d’un sage, D’un aimable convive, et d’un grand citoyen. (1876)

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AMITIÉS

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À Pamphile Le May


Ami, sur le flot noir ou la vague opaline, Naïfs fervents du Rêve ou jouets du Destin, Bien longtemps nous avons vers un port incertain Ouvert la même voile à la brise féline.

Comme il est loin déjà notre premier matin ! Voici qu’à l’horizon notre soleil décline ; Et, voyageurs lassés, du haut de la colline, Nous tournons nos regards vers le passé lointain.

Là, calme radieux, ailleurs bourrasque sombre ! Chimère qui sourit, espoir trompeur qui sombre, Joie ou peine, chacun réclamait sa moitié.

Et, que le vent fût doux, ou battît notre toile, Jamais ne s’obscurcit pour nous la double étoile Du saint amour de l’Art et de notre amitié. (1904)

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Amitié. À Mlle N***


Je connais un petit ange Lequel n’a jamais mouillé Sa blanche robe à la fange Dont notre monde est souillé.

C’est lui qui donne le change Au pauvre cœur dépouillé Que l’amour, vautour étrange, D’un bec cruel a fouillé.

Cet ange, qui vous ressemble, Sous son aile nous rassemble : C’est la divine Amitié.

Son regard est doux et calme ; Il m’offre sa chaste palme… En voulez-vous la moitié ? (1876)

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À M. Louis Herbette


C’est Paris, saluons la grande capitale Où tout ce qu’on rêva se trouve réuni ; Où merveille partout sur merveille s’étale, Antique Eden par l’art sans cesse rajeuni.

Éloignons-nous un peu de la ville centrale ; Et sur ce seuil discret, élégant et béni, Laissons nos cœurs émus battre la générale : Nous sommes au dix sept, boulevard Fortuny.

Ici le froment pur ne connaît pas l’ivraie : Sous ce toit, c’est la France, et c’est la France vraie ! C’est la vertu civique à trente-six carats !

On y retrouve à fond nos fraternels usages, Des cœurs tout grands ouverts et de charmants visages… Canadiens, entrez tous : l’Oncle vous tend les bras. (1902)

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À Lisette. Enfant d’Alphonse Lusignan.


Lisette, tu n’es plus le bébé d’autrefois, Le bébé frétillant, beau lutin frais et rose, Agaçant diablotin dont le rire et la voix Ont souvent déridé mon front grave ou morose.

Tout est plus sérieux dans ton air, dans ta pose ; Avant de t’embrasser, lorsque je te revois, Il faut qu’en mon esprit je groupe et recompose Mes souvenirs lointains qui s’égarent parfois.

Avouons-le tout court, tu deviens grande fille. Cela te fait sourire, et ton œil pétille, Moqueur, semble répondre : « Un beau malheur vraiment ! »

C’est vrai, pardonne-moi ; nous autres, pauvres hommes, Nous oublions toujours, grands enfants que nous sommes, Que ce qui vieillit l’un fait l’autre plus charmant. (1885)

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Noces de diamant. À M et Mme C. P***


O mes chers vieux amis, à l’époque trop brève, Et pour moi disparue, hélas ! depuis longtemps, Où l’on voit devant soi l’avenir qui se lève Comme un soleil joyeux sur l’azur du printemps ;

Quand j’étais jeune, enfin, j’avais fait ce doux rêve D’une existence entière ― oui, de tous les instants ― Aube sans lendemain qui commence et s’achève Dans la naïveté des amours de vingt ans.

Je ne réclame point. La vie est bonne mère : Elle mit sur ma route, en brisant ma chimère, Une assez large part de bonheur en retour ;

Mais sans trouver en rien la destinée injuste, Je salue, attendri, votre vieillesse auguste Qui sut réaliser mon beau rêve d’un jour ! (1890)

À Mme Éliza Frank


Quand la nuit tombe, ― au bord secret des étangs clairs, Où le flot balancé dans son urne trop pleine Inonde vaguement de ses pâles éclairs Un fouillis d’ajoncs verts qui tremble à chaque haleine, ―

Avez-vous entendu ― voix d’ange ou de sirène ― Animant tout à coup l’ombre des bois déserts, D’un rossignol ému la cantate sereine S’élever lentement dans le calme des airs ?

Tout fait silence alors ― souffles, soupirs, murmures, Lyres des soirs que Dieu suspendit aux ramures, De la brise et des nids colloques enchantés ?…

Madame, vous avez de l’oiseau solitaire L’accent victorieux, et chacun doit se taire Dans le ravissement sitôt que vous chantez ! (1877)

À Miss Winnie Howels


Bravant dans ses rigueurs notre zone neigeuse, Tourterelle échappée à l’Orient vermeil, Qui donc a dirigé ton aile voyageuse Vers nos pays du Nord oubliés du soleil ?

Toi dont Venise, au chant de sa lagune heureuse, Berça le premier rêve et le premier sommeil ! Quel caprice a conduit ta course aventureuse Vers nos bords où l’été n’a qu’un tardif réveil ?

Oh ! je le sais, enfant ! À la plus pure flamme Ton père, doux poète, alluma ta belle âme ; Et, fier de nous montrer un cœur comme le tien,

Après avoir ―conteur à la voix sympathique ! ― Chanté notre pays sur sa lyre exotique, Il t’envoya vers nous pour faire aimer le sien ! (1876)

À M. et Mme R. D…, à l’occasion de leur mariage.


Voici la saison des pervenches : Par les ravins et les closeaux, L’ombre palpite sous les branches, Les rayons dorment sur les eaux.

Les pommiers sont en robes blanches ; Pan soupire dans les roseaux ; C’est l’Été qui prend ses revanches : Mariez-vous, petits oiseaux !

La vie est belle à son aurore ; Mais la rose qui vient d’éclore Peut perdre en un jour sa couleur.

Pour mieux fixer la destinée, Voici la saison fortunée : Mariez-vous, jeunesse en fleur ! (1900)

Le Printemps. À Mlle ***


Voici le Printemps, la saison des roses. Plus de rameaux nus, de gazons jaunis ; Plus de froids matins ni de soirs moroses : Voici le Printemps et ses jours bénis.

Voici le Printemps : aux fleurs demi-closes La brise qui vient des bois rajeunis Murmure tout bas de divines choses… Voici le Printemps, la saison des nids.

Enfant, tout cela chez vous se révèle ; Chez vous, comme au sein de la fleur nouvelle, La coupe d’ivresse offre sa liqueur.

Pour vous nul besoin que le temps renaisse : Vous avez la vierge et sainte jeunesse ; C’est votre printemps, la saison du cœur. (1874)

À Lucien. Enfant de M. Chs Langelier.


Enfant, sous les langes de toile Dont s’enveloppe ton sommeil, Dis-nous, à ton premier réveil, Le doux mystère qui te voile.

Dis, quelque chérubin vermeil T’a-t-il apporté dans son voile ? Es-tu le reflet d’une étoile ? N’es-tu qu’un rayon de soleil ?

Et le petit que l’on adore, De son regard que le ciel dore, De son regard tendre et vainqueur,

Répond : ― Je suis l’être éphémère Né du sourire de ma mère Reflété dans un noble cœur. (1884)

Cinquième anniversaire de mariage. À Mme J. R. Thibaudeau.


Madame, dans la longue et brillante série Des bonheurs radieux que Dieu vous a donnés, Vous avez, comme nous, des moments fortunés, Plus ou moins caressants pour votre âme attendrie.

Or l’instant le plus beau ― minute, heure fleurie ! ― Dont vos jours si sereins se voient illuminés, C’est sans doute celui dont ― vous me devinez ― Nous venons célébrer la mémoire chérie.

À cette occasion acceptez ce bouquet. ― De roses l’on devrait couvrir votre parquet ; Mais s’il fallait, ce soir, que l’on vous fît l’offrande

D’une fleur pour chacun des dons qu’on aime en vous, Madame, nos bouquets, pour les contenir tous, Jamais votre maison ne serait assez grande. (1885)

À M. de Siarit


Quand tous les jours mon cœur vieilli se désenchante, Pourrais-je ne pas faire un sympathique accueil À ce frère inconnu dont la pitié touchante Vient verser de si loin du baume sur mon deuil !

Merci ! quand se gravait, dans une heure méchante, Le mot désespérance en travers de mon seuil, Au fond de ma tristesse amère et desséchante, Merci pour avoir mis cette larme à mon œil !

Dieu d’un sceau différent marqua nos destinées ; Pour le vol le plus prompt que de longues journées Des rivages d’Afrique au lointain Canada !…

Mais l’espace dût-il défier la boussole, Quand la brise m’apporte un mot qui me console, Je pleure en écoutant son doux sursum corda ! (1905)

À mon ami Alphonse Leduc, le jour de son mariage.


Le bonheur de la vie est un fatal problème Que pour résoudre il faut, son tour venu, savoir, Comme un hardi joueur, jeter tout son avoir, Nom, honneur, avenir, sur la carte suprême.

Ce jour aux lendemains que nul ne peut prévoir, C’est celui qu’on choisit pour dire : ― Je vous aime ! À celle qui, changée en un autre vous-même, Doit tremper votre amour aux sources du devoir.

Ami, le risque est grand ; nul cas rédhibitoire ; Le destin est au fond de l’urne aléatoire, Et les arrêts qu’il rend sont les arrêts de Dieu.

Heureux celui qui peut, toute crainte bannie, Dans le choix de son cœur trouver un bon génie, Et dire comme toi : ― J’ai gagné tout l’enjeu ! (1876)

À Jehin-Prume


Tu m’as vu souvent applaudir, entraîné Par ta verve attendrie et ta grâce énergique, Grand artiste inspiré que la noble Belgique, En talents si féconde, un jour nous a donné.

Quand ton jeu sombre et doux, caressant ou tragique, Berçait ou remuait l’auditeur fasciné, Comme le nerf sonore, ami, j’ai frissonné Bien des fois sous le coup de ton archet magique.

Et pourtant je sentais que l’ingrat instrument, Sur lequel tu faisais vibrer si puissamment Toute la passion qui te couvait dans l’âme,

Comme au poète ardent le rythme au son moqueur, Ne répondait qu’à peine aux élans de ton cœur… Mais, voyant le reflet, je devinais la flamme. (1886)

À Mme Angélina B***


Au beau pays de l’or quel attrait vous enchaîne, Vous, la plus fraîche fleur de nos cercles aimés, Vous qu’on ravit un soir à nos regards charmés, Et qu’on devait nous rendre à la saison prochaine !

Qui sait ? Peut-être, hélas ! qu’en ces lieux embaumés Où le jour est si pur et la nuit si sereine, Et puis où vous régnez sans doute en souveraine, Vous oubliez un peu nos cieux moins parfumés.

Oh ! revenez ! ― Là-bas, sur ces rives fleuries, Plus doux sont les parfums, plus vertes les prairies, Les bosquets plus touffus, les échos plus charmants ;

Les oiseaux plus dorés ont la voix plus étrange… Mais ici l’on soupire à votre cher nom d’ange : Nos climats sont plus froids, mais les cœurs plus aimants. (1876)

À Nérée Beauchemin


J’aime à gravir les monts sauvages, le matin, À l’heure harmonieuse et pleine de mystère Où le brouillard des nuits, rafraîchissant la terre, Perle en bruines d’or au feuillage du thym.

Et si, du fond du val, quelque timbre argentin Soudain dans l’air sonore éclate solitaire, Toutes les autres voix pour moi semblent se taire, Et j’écoute ravi la chanson du lointain.

Poète, ouvre joyeux l’aile de ton génie, Chante ! ton chant si pur rompt la monotonie Des vulgaires accents du grand concert banal ;

Et moi ― dont le soleil à l’horizon décline, ― Je veux monter souvent sur la sainte colline, Pour entendre de loin ton refrain matinal ! (1880)

À Alfred Garneau


Pourquoi chanter, ami, lorsque l’homme n’écoute Que le son du métal, et qu’il va, délirant, Comme un triste insensé, laisser indifférent Ses lambeaux de croyance aux épines du doute ?

Bien longtemps j’ai voulu résister au torrent, M’attacher aux rameaux dont s’ombrageait ma route ; Mais des illusions le baume goutte à goutte S’échappa de mon cœur pour suivre le courant.

À bien des chocs cruels ma lyre s’est brisée ; A lutter sans espoir ma main s’est épuisée ; J’ai fui le sol mouvant qui manquait sous mon pié :

Et si, barde vaincu, parfois je chante encore, C’est qu’il reste en mon âme une corde sonore Qui vibrera toujours au nom de l’amitié ! (1865)

À Mme Joseph Cauchon


Madame, vous aimez l’artiste de génie, Ce sculpteur inspiré dont le ciseau savant Sut si bien reproduire, en ce marbre vivant, De vos traits fins et doux la suave harmonie.

Vous l’avez dit : plus tard, quelqu’un viendra souvent, Pour consoler un peu son âme endolorie, Relire, ému, devant cette image chérie, De votre souvenir le poème émouvant. ―

Oui, c’est vrai ; mais lors même où, fruit tombé de l’arbre, Votre fils n’aurait pas ce beau buste de marbre Pour lui parler de vous et de ses premiers jours,

Il saurait retrouver dans les cœurs, chose rare, Mieux que vos traits charmants dans ce bloc de carrare, Votre douce mémoire empreinte pour toujours ! (1872)

À M. de Berluc-Perussis, poète provençal.


Poète, hier, encore, en humant quelques verres De votre fin muscat de Provence, ― frileux, Je me pris à rêver aux climats fabuleux, Où l’on retrouve encor la chanson des trouvères.

Souffles tièdes berçant de frais papillons bleus, Ciel d’azur, rayons d’or, roses et primevères !… Désespérant contraste avec les froids sévères De nos zones qu’attriste un soleil nébuleux !

De vie et de parfums brises exhubérantes ! Aux chansons des oiseaux forêts toujours vibrantes ! Langue au rythme sonore et plein de nonchaloir !

Ces horizons vermeils ! cet hiver chimérique ! ― Dites, n’est-ce pas là quelque monde féerique Où pour être poète on n’a qu’à le vouloir ? (1878)

Pour l’album de Mme H. Mercier


Avant d’écrire un mot sur cette page blanche, Auprès d’elle, en rêvant, j’ai promené mon œil ; Et, sur ce frais vélin où tant d’amour s’épanche, L’avouerai-je ? j’ai craint de trouver un écueil.

J’hésite encore, ainsi qu’un oiseau sur la branche ; Mais, puisque de ce temple il faut franchir le seuil, Je m’exécute, et risque une parole franche, En songeant à celui dont vous êtes l’orgueil.

Car vous aimez, madame, un homme au cœur d’élite ; Votre âme suit son âme en fidèle acolyte, Répandant sur sa vie un vase au doux parfum ;

Et, lorsque l’on vous voit si charmante et si bonne, On sent qu’il a voulu mêler, dans sa couronne, La fleur de poésie aux lauriers du tribun. (1877)

Présent de noce. À Mme Corinne W*


Un soir, que nous veillions sous les marronniers verts ; Nos voix, dans le jardin, retentissaient joyeuses, Et, noyant mes dix doigts dans vos boucles soyeuses, Entre deux gros baisers, je vous promis des vers.

Depuis lors, j’ai vieilli ; ma vie eut des revers ; Je me berçai souvent d’espérances railleuses ; Mais pour vous, la jeunesse et ses fleurs merveilleuses Par des printemps vermeils ont marqué mes hivers.

Vierge au front rougissant, demain vous serez femme : Je devrais vous écrire un long épithalame ; Mais, hélas ! ce n’est plus de mode désormais.

Le sonnet, ce pigmée, a vaincu le colosse… Daignez donc accepter celui-ci, car j’y mets Tous mes vœux de bonheur et mon présent de noce. (1884)

À Paul Vibert


Ce soir, mon ami, les pieds aux chenets, Dont un froid de loup attisait la flamme, J’ai pu savourer tes charmants sonnets, Et, le cœur ému, ma muse t’acclame !

Je ne dirai point que je m’y connais ; On prendrait cela pour de la réclame ; Mais en te lisant je te devinais, Et ces beaux vers-là m’ont remué l’âme.

D’aube et de jeunesse ils sont lumineux ; Pourtant du passé, l’on respire en eux Je ne sais quel doux et suave arome : ―

Bercé par leur rythme, on croit, par instants, — Vaine illusion ! ― de ses dix-huit ans, Voir passer au loin le vague fantôme ! (1877

Dixième anniversaire de mariage. À Mme ***


Voici pour vous, Madame, un bel anniversaire, Car c’est dix ans de calme et de sérénités, Dix ans de plaisirs purs, dix ans d’amour sincère, Dix ans de vrai bonheur, ce soir, que vous fêtez.

Celui, dont la puissance et la justice austère Dispensent les douleurs et les félécités, A voulu vous compter ces dix ans sur la terre Par dix printemps vermeils et dix féconds étés.

Oui, les fleurs de la vie ont tressé leur couronne Autour de votre front sans rides qu’environne Un doux cercle d’enfants, votre plus cher trésor.

Béni soit le destin qui vous fit tant de joie ! Et que le ciel permette un jour qu’on vous revoie, Ici dans quarante ans, fêter vos noces d’or. (1886)

À Adolphe Poisson


À l’heure où le loup rôde en cherchant sa pâture, Heure sombre où l’enfant tressaille au moindre bruit ! Quand, au fond du ciel morne où nul astre ne luit, L’ombre, sinistre oiseau, plane sur la nature,

Souvent le voyageur, égaré dans la nuit, Laisse flotter la rêne au col de sa monture ; Et l’animal, cessant d’aller à l’aventure, D’un pas ferme, tout droit au gîte le conduit.

Ta muse, c’est la sûre et fidèle cavale, Poète ! et tu pourrais errer par intervalle, Tâtonnant sur la voie où le doute est vainqueur ;

Mais à son noble instinct toujours tu t’abandonnes, Certe ! et voilà pourquoi, même quand tu fredonnes, Tu sais si bien trouver tous les chemins du cœur ! (1878)

À Mmes Élodie H***, Cordelia de B*** et Angéline C***


Au mois de mai, doux mois où fleurit la cerise, Dans les bosquets tout blancs où l’on s’est attardé, On hume les parfums vernals, et l’on se grise Dans un flot virginal d’effluve débordé.

Le temps passe ; et, plus tard, on voit avec surprise, Sur un rameau pliant, de soleil inondé, Le fruit lourd et vermeil, que balance la brise, Briller robuste et mûr sur l’arbre fécondé.

Cousines, bénissons le ciel ; la vie humaine Est comme la nature : un bon ange ramène Par un autre chemin le bonheur qui s’enfuit.

Tous les espoirs joyeux ici-bas ont leur place ; Et Dieu, qui veut toujours le plus grand bien, remplace L’arôme de la fleur par la saveur du fruit. Mai 1907.

INTIMITÉS À ma femme, la veille de notre mariage.


Hélas ! ma douce amie, elle fut bien ardue La route que sans toi j’avais à parcourir ; Et de tout ce qu’on peut endurer sans mourir Mon cœur a bien des fois mesuré l’étendue.

Souvent j’ai failli croire, à force de souffrir, À la Fatalité sur mon front suspendue ; Et si mon âme, enfant, dans le doute éperdue, N’a pas senti parfois son courage tarir,

C’est que, lorsque le vent du Nord battait ma voile, L’Espérance était là, resplendissante étoile Dont le rayon béni venait sécher mes pleurs.

Cette étoile, aujourd’hui, c’est ton regard céleste, Enfant ! et, pour payer ce bonheur qui me reste, C’est encore trop peu que vingt ans de douleurs ! (1876)

Chère relique


Je possède un bouquet de pauvres fleurs fanées, Que je garde, jaloux, comme on garde un trésor ; Car dans ce cher débris je crois trouver encor Le parfum de la main qui me les a données.

Et quand mon souvenir remonte en son essor De mes jours de bonheur les rives fortunées, Sur ces roses, que seul le temps a profanées, Un doux rayon d’amour sème des reflets d’or.

Pauvres fleurs !… bien souvent, inutiles rosées, Les larmes de mes yeux vous auront arrosées, Sans rien vous rendre, hélas ! de votre éclat vermeil.

N’importe, je vous aime, ô reliques bénies ! Restez là sur mon cœur ; et mes lèvres ternies Vous presseront encor dans mon dernier sommeil ! (1876)

Lui


Il a bientôt deux ans. Parfois, quand je le gronde, Il baisse ses grands yeux qu’une larme a ternis ; Et puis, avec des airs de douceur infinis, Il relève vers moi sa belle tête blonde.

Et tout à coup, ― l’enfance a ces retours bénis, ― D’un sourire joyeux sa figure s’inonde ; Il jase en éclatant de rire, et sa faconde Semble un gazouillement d’oiseaux au bord des nids.

Alors au fond de moi quelque chose remue ; De tendresses sans nom ma pauvre âme est émue ; Sous mes cils à mon tour je sens des pleurs jaillir…

Merci, mon Dieu, merci ! vous dont la pitié sainte A mêlé ce rayon de miel à notre absinthe : L’enfant aimé pour nous consoler de vieillir ! (1878)

En mer. À ma petite Marie-Jeanne.


L’océan roule en paix sa houle souveraine, Où, mobile, se joue un reflet de ciel clair : Et, les ailes au vent, comme un oiseau de l’air, Notre steamer géant y plonge sa carène.

Le soleil radieux s’enfonce dans la mer, Dorant l’immensité de sa splendeur sereine ; Sur les flots monte au loin comme un chant de sirène… Et pourtant, sur ma lèvre erre un sourire amer.

Le spectacle est charmant, féerique, unique au monde ; Mais j’aime mieux les soirs où l’âpre bise gronde Et dans les grands huniers jette son cri strident ;

Ah ! c’est qu’il est trop lent le vaisseau qui m’enlève, Et que je vois là-bas, loin là-bas, dans mon rêve, Un doux berceau béni qu’on berce en m’attendant. (1880)

Ma petite Louise


Celle-ci, c’est Louise ; elle est la plus petite. C’est un lutin ; pourtant je l’aime encor beaucoup, Quand, rieuse, elle vient s’enlacer à mon cou, Comme autour d’un vieux tronc la frêle clématite.

C’est qu’elle sait très bien, l’espiègle, le froufrou, Qu’étant la moins âgée elle est la favorite, Et qu’on ne donnerait sa caresse hypocrite Ni son baiser mutin pour tout l’or du Pérou.

Douces amours d’enfants, quelle fraîche rosée Pour le front qui vieillit, et pour l’âme épuisée Par les nuits de travail et les jours de combat !

Ah ! Louise, plus tard, Dieu te fera connaître Tout l’immense bonheur qui frissonne en mon être, Quand ton front d’ange vient frôler mon cœur qui bat. (1885)

À ma petite Pauline. Le jour de sa première communion.


Qui donc ainsi te transfigure, ô ma Pauline ? Quel nimbe dore ainsi ton sourire enfantin ? Un timbre étrange vibre en ta voix cristalline : Des immortels concerts est-ce un écho lointain ?

Aujourd’hui pourquoi donc à ta lèvre câline Osé je à peine offrir mon baiser du matin ? Ah ! c’est qu’après t’avoir admise au grand festin, L’ombre auguste d’un Dieu sur ta tête s’incline.

Je sais sur toi planer l’immensité divine : Dans tes yeux, pur miroir de ton âme, on devine Que tu viens de gravir les éternels sommets.

Enfant, garde toujours cette ineffable empreinte ! Et que le souvenir de la céleste étreinte Dans ton cher petit cœur ne s’efface jamais ! (1900)

À mes enfants


Avant tout, mes enfants, soyez bons : la bonté, C’est le sceptre devant lequel tout genou plie. Travaillez : le bonheur n’est jamais acheté Que par le noble orgueil de la tâche accomplie.

Pardonnez : le pardon, c’est la paix ennoblie Par les justes dédains d’une sainte fierté. Elle n’existe plus l’injure qu’on oublie ; Ignoré, le méchant n’a jamais existé.

Pardonnez, travaillez, soyez bons ! qui peut dire Ce que vaut quelquefois l’aumône d’un sourire ? Notre âme est un oiseau qui, hardi dans son vol,

A besoin d’horizon serein et diaphane : Toute pensée amère, ou perverse, ou profane, Comme un fil ennemi retient son aile au sol. (1894)

À mon frère Achille


Frère, tu veux causer ; tu veux que je rassemble Mes souvenirs ; tu veux, me tenant par la main, Comme un vieillard penché sur son bâton qui tremble, Des jours qui ne sont plus remonter le chemin.

Il fut rude, souvent, ce long passé qui semble Pourtant si court, plus tard, au pauvre cœur humain ! Nous n’avons pas fléchi, car nous étions ensemble ; Nous le sommes encor : le serons-nous demain ?

C’est l’avenir, vois-tu, qui frappe à notre porte ; Laissons le passé fuir avec ce qu’il emporte ; Oublions s’il fut triste ou s’il fut caressant ;

Et, pour braver le sort et ses coups arbitraires, Rendons grâces au ciel qui nous fit deux fois frères : L’une par la pensée et l’autre par le sang ! (1871)

À ma sœur Marie, au retour de son voyage de noces.


Ma sœur, comme oiseau qui traverse la nue, Quand le soleil d’avril sur ses ailes a lui, Enfant naïve hier, femme heureuse aujourd’hui, Au doux nid paternel te voici revenue.

L’homme aimé que ton cœur s’est donné pour appui T’avait bien loin de nous trop longtemps retenue ; Il te ramène enfin : sois donc la bienvenue ! Au cercle du foyer qui s’ouvre devant lui.

Approche ; asseyons-nous autour du feu qui tremble ; Nos âmes et nos mains se mêleront ensemble : Quand il est partagé le bonheur est plus grand.

Puis, en te souhaitant des jours exempts de larmes, Nous nous demanderons lequel a plus de charmes, L’ange qu’on nous ravit ou l’ange qu’on nous rend ! (1877)

À Mme Oscar Dunn


Cousine, j’aime à voir sourire vos dents blanches ; J’aime entendre éclater votre rire mutin : Jamais son plus joyeux, timbre plus argentin, N’ont encor résonné sur des lèvres plus franches.

On dirait un oiseau lançant, de branche en branche, Dans l’éther du ciel pur son hymne du matin… Ah ! c’est que le bonheur que vous fit le destin Éclate dans vos yeux, bleus comme les pervenches.

Le bonheur ! le bonheur ! ô trésor précieux Que notre sphère envie à la splendeur des cieux ! Rose du paradis que tout homme a rêvée !

Mot de l’immense énigme où le cœur se confond ! Mot qui pour l’âme humaine est un gouffre profond ! Bonheur ! perle sans prix que vous avez trouvée ! (1877)

À Mlle Honorine Chauveau


À quoi donc rêvent-ils, vos beaux yeux andalous, Quand, voilant à demi sa lueur incertaine, Votre regard s’en va se perdre loin de nous, Comme s’il contemplait quelque image lointaine ?

Quand vous semblez chasser toute pensée humaine Et que, sur le clavier au son plaintif et doux, Sans but, las et distrait, votre doigt se promène, Jeune fille rêveuse, à quoi donc songez-vous ?

Oh ! sans doute qu’alors votre âme ouvre ses ailes, Et s’en va retrouver, dans des sphères nouvelles, Ceux que le ciel emporte, hélas ! et ne rend pas !

Nous vivons dans un monde où presque tout s’oublie ; Mais il reste toujours quelque chaînon qui lie Aux anges de là-haut les anges d’ici-bas ! (1876)

À Mlle Yvonne Leduc


Yvonne, devant toi tu vois s’ouvrir la vie… Comme un hôte charmant le bonheur à venir, Doux rêve que l’on croit ne devoir pas finir, À son joyeux festin t’appelle et te convie.

De radieux espoirs ta prunelle est ravie, Ta prunelle qu’un pleur n’oserait pas ternir ; Ton regard sans effroi plonge dans l’avenir ; Pour toi tout n’est qu’aurore… oh ! comme je t’envie !

Quelque autre te dirait, assombrissant ton front, Qu’il est des mauvais jours et que plus tard viendront Les désenchantements… Non, non, la vie est bonne !

Dans ta sainte candeur, aime-la, chéris-la ! Ne laisse pas ton œil regarder au-delà ; Souris à l’Espérance, et chante, mon Yvonne ! (1901)

Vieux souvenir


Oui, je suis revenu sous la fenêtre aimée, Dérobée à moitié sous les grands arbres verts, Où, pour ouïr du soir les murmures divers, Vous penchiez si souvent votre tête charmée.

Les oiseaux gazouillaient dans les sentiers couverts ; Les fleurs ouvraient au vent leur corolle embaumée ; Et, saluant de loin la fenêtre fermée, Je m’arrêtai pensif pour crayonner ces vers.

La brise au vol serein jouait dans les ramilles ; D’âcres senteurs montaient des épaisses charmilles ; Le Couchant teignait d’or le front de la villa ;

Et, cependant, malgré ces splendeurs réunies, Ces rayons, ces parfums, ces fleurs, ces harmonies, Le deuil planait partout, car vous n’étiez plus là ! (1874)

Ma petite chaise


Dans l’ombre, autour de moi quand le soir est tombé, Je regarde souvent d’un œil mélancolique Un pauvre petit meuble, une ancienne relique Qui retient longuement mon esprit absorbé.

Et quand le souvenir penche mon front courbé, Oubliant de l’objet la forme un peu rustique, Mon rêve ému revêt d’un nimbe poétique Cette épave qui fut ma chaise de bébé.

Ah ! c’est que j’y revois mon enfance éphémère, Le souris paternel, le baiser de ma mère… Et je songe pensif au glorieux retour,

Quand dans ses bras ouverts ― inoubliable fête ! ― D’autres bébés joufflus, anges à blonde tête, Enfants de mes enfants s’assiéront à leur tour. (1902)

À mon filleul, Louis Bergevin. 1er janvier 1905.


Enfant ! ― ô douce fleur qu’un printemps fit éclore ! De cette vie à peine eus-tu franchi le seuil, Que jamais on ne vit plus triomphant accueil Saluer parmi nous plus ravissante aurore !

Tu ne connais encor ni tristesse ni deuil ; S’il est des jours amers ton âme les ignore… Et pourtant l’on a vu l’horizon que Dieu dore Sous de brillants reflets cacher plus d’un écueil.

Oui, mais, fixant pour toi le cours des destinées, La fée aux ailes d’or des heures fortunées Dès ton premier soleil te marqua de son sceau.

Puisses-tu, si jamais gronde au loin la tempête, Voir, toujours et partout, sourire sur ta tête L’astre dont le rayon caressa ton berceau !

Le Crêpe


La feuille du printemps que le zéphir effleure Et qu’un soleil ami dore de ses rayons, Est loin de se douter que bientôt viendra l’heure Où l’hiver l’étreindra dans ses froids tourbillons.

De même trop souvent l’âme humaine se leurre, Sans voir le gouffre au bord duquel nous sommeillons, Jusqu’à ce qu’éveillé soudain, l’on saigne et pleure Sous la morsure, hélas ! de cuisants aiguillons.

L’oiseau des jours sereins avait plié son aile Sur ma tente, où, croyant sa chanson éternelle, Des autans envieux je narguais la rigueur.

Un jour on est venu mettre un crêpe à ma porte… Et depuis lors, Seigneur, ce crêpe je le porte Fixé par une épine au tréfond de mon cœur. (1902)

Fiat voluntas


Vous me l’aviez donné, vous me l’avez ôté, Mon cher petit trésor, mon amour blond et rose. Lui qui, d’un seul sourire, en mes jours de névrose, Ramenait à mon front le calme et la gaîté.

Vous me l’avez ôté, Seigneur ; et quand j’arrose De mes pleurs le berceau vide qu’il a quitté, Je sens que le bonheur et la sérénité Ont aussi déserté mon pauvre cœur morose.

Mon chérubin chéri, mon doux bébé mignon, De mes vieux ans futur et dernier compagnon, Vous me l’aviez donné dans un beau jour de fête.

Un seul de ses regards était pour moi sans prix : Pourquoi donc en mes bras l’avoir si tôt repris ?… Et pourtant, ô mon Dieu, ta volonté soit faite !

À mes filles


C’était le premier né, votre aîné, mes chéries. Il avait rajeuni mon cœur désenchanté. Et de tout le bonheur qu’il avait apporté, Nous fîmes ses jours clairs et ses heures fleuries.

Il fut aimé de tous, béni, choyé, gâté. On s’extasiait même à ses espiègleries. Hélas ! Dieu ne veut pas de ces idolâtries ; Et seul le souvenir de ce temps est resté.

Enfants, il ne faut pas pleurer la vie entière, Croyez-moi, nos chers morts couchés au cimetière Ne nous demandent point qu’on s’occupe autant d’eux.

Aussi, quand vous verrez sangloter votre mère, Pour mettre un peu d’oubli dans sa pensée amère, En songeant à l’absent, embrassez-la pour deux. (1902)

À M. le colonel Damelincourt


Vous l’avez donc connu notre pauvre exilé ! À travers les périls de l’océan qui gronde, Pour promener ses pas errants autour du monde, Loin du foyer, un jour, il s’en était allé.

Et quand le voyageur, las, souffrant, isolé, Suspendit près de vous sa course vagabonde, Laissant tomber sur lui votre pitié profonde, Au nom d’un père absent vous l’avez consolé.

C’est ce père aujourd’hui, qui, penché sur la pierre Humide encor des pleurs jaillis de sa paupière, L’œil tourné vers son ciel pour jamais obscurci,

Dans l’âpre égarement de son âme en détresse, Du bout des mers vous tend les bras, et vous adresse, Entre deux longs sanglots, son douloureux merci ! (1902)

Au frère Stephen


J’ai planté ce matin un bouquet éphémère Au-dessus du cher mort sous le tertre endormi ; Et je veux, un moment, dans votre sein d’ami Épancher le trop plein de ma détresse amère.

Dieu, qui ne fait jamais les choses à demi, Près du pauvre exilé vous mit comme une mère ; Et quand le sort fatal vint briser ma chimère Des peines de mon cœur votre cœur a gémi.

Aussi, dans le secret de mon âme froissée, Je vous confonds tous deux, et ma triste pensée Va de celui que j’aime à celui que j’aimais.

Hanté par l’un, je sens que l’autre me regarde ; Je vous complète l’un par l’autre, et je vous garde Tous deux dans ma tendresse alliés pour jamais. (1902)

À Mlle Almita Leduc


Ô ma chère Almita, dis-moi, t’en souvient-il ? Ce n’était qu’un bébé, tu n’étais qu’un doux ange ; Et Dieu sait quel courant de sympathie étrange Vous pénétra tous deux de son charme subtil.

Puis l’âge vint ; la vie est un décor qui change. Pourtant, presque mourant, quand il revint d’exil, Ton nom fit souvent poindre une larme à son cil : Du temps et de l’oubli toujours le cœur se venge.

Tout est passé, ma chère ; et ton petit ami Repose maintenant dans sa tombe endormi ; Si fragile est la base où tout espoir se fonde !

Il dort, et j’attends l’heure où, pensive, à genoux, Celle qui l’eût aimé viendra, seule avec nous, Laisser tomber un pleur sur la fosse profonde. (1902)

À ma petite-fille Emma. 1er janvier 1905.


Viens, mon bébé chéri ! viens vite, je t’attends Là, sur mon cœur qui bat ; et pardonne si j’ose, Réchauffant mon automne auprès de ton printemps, Pencher mon front ridé sur ta frimousse rose.

S’ils veulent effleurer ta lèvre demi-close, Ne repousse pas trop mes baisers tremblotants ; Et, tandis que ta tête entre mes bras repose, Laisse un peu tes trois mois rire à mes soixante ans !

Des souhaits de bonheur c’est la fête, mignonne ; Partout l’ivresse chante et la gaîté rayonne ; À la ronde on s’embrasse en un joyeux élan ;

Et, tout vieux que je suis, je sens à ma prunelle Perler un pleur d’amour, quand ma main paternelle Se lève pour bénir ton premier jour de l’An !

MÉLANGES La France. Au poète Prosper Blanchemain.


Toi dont l’aile plana sur notre aurore, ô France ! Toi qui de l’idéal connais tous les chemins ! Toi dont le nom, fanfare aux éclats surhumains, De tout peuple opprimé sonne la délivrance !

Terre aux grands deuils suivis d’éclatants lendemains ! Noble Gaule, pays de l’antique vaillance, Qui sus toujours unir, merveilleuse alliance, Au pur esprit des Grecs, l’orgueil des vieux Romains !

Toi qui portes au front Paris, l’auguste étoile Qui de l’humanité dirige au loin la voile, Nous, tes fils éloignés, nous t’aimons, tu le sais !

Nous acclamons ta gloire et pleurons tes défaites… Mais c’est en écoutant le chant de tes poètes Que nous sentons surtout battre nos cœurs français ! (1874)

Toast à la France


Mes amis, buvons à la France, À la France, qui fut toujours Le plus profond de nos amours, Et notre plus sainte espérance !

À la France des nouveaux jours, Qui sut souffrir sans défaillance, Et dont l’indomptable vaillance Nous promet d’éclatants retours !

Buvons à la France, à sa gloire, Aux fiers héros de son histoire, À sa grandeur, à ses succès !

Et ― s’il lui faut brandir le glaive ― À la revanche qui se lève ! À l’unité du sol français ! (juillet 1882)

À Léon XIII


Sur tous les meurt-de-faim qu’épuise la corvée, Sur tous les révoltés qu’étrangle le carcan, Sur le vieux monde amer, sur l’éternel volcan, Comme un soleil de paix une Ame s’est levée ;

Grande âme qui tressaille à toute aube rêvée : Grand cœur qui, sous le porche ouvert du Vatican, Nous fait, dans son amour, songer au pélican Qui se perce le flanc pour nourrir sa couvée.

Oh ! lorsque, sur le seuil des pâles horizons, En troupeaux effarés, hélas ! nous nous taisons, Prophète à l’œil de feu, pontife à la voix tendre,

La croix en main, debout sur les sommets sacrés, Qu’il est beau de te voir ! qu’il est bon de t’entendre Dire à tous les rayons : ― Plus de barrière, entrez ! (1900)

À S. A. R. la marquise de Lorne


Dans ces temps reculés où les rois de la terre Gagnaient sceptre et couronne au milieu des combats, Ils menaient à loisir un peuple de soldats Au bout de leur épée ou de leur cimeterre.

Les progrès a vaincu ces puissants potentats. Aujourd’hui, dans la libre et loyale Angleterre, Le glaive se confie aux mains d’un ministère : La monarchie y règne et ne gouverne pas.

Pourtant, lorsqu’un bon vent vous guida vers nos rives, Nous mîmes à vos pieds bien des prérogatives Dont nous avions été si jaloux jusqu’ici ;

Notre respect vous fit plus grande qu’une reine ; Car, par les dons du cœur doublement souveraine, Vous régnez, ô princesse ! et gouvernez aussi ! (1884)

Le « Mayflower ». À Miss Mary Garfield.


Voyez-vous ce vaisseau qui plonge dans la lame ? On lit un nom de fleur à sa poupe sculpté ; C’est le berceau d’un peuple au gré des flots porté : L’Ange de l’avenir le protège et l’acclame.

Ceux qui le montent fuient un sol persécuté, Emportant avec eux les droits sacrés de l’âme ; Et l’on voit, dans les plis de leur noble oriflamme, Flotter au vent du ciel le mot de LIBERTÉ.

Ils s’en vont au désert ― ô sainte confiance ! ― Pour y servir leur Dieu suivant leur conscience, Sans s’incliner devant aucun vain oripeau…

Et, destins inouïs, ces preux au front austère Qui cherchaient pour prier un libre coin de terre, Sur la moitié du monde ont planté leur drapeau. (1880)

Albani. Au chevet funéraire de la reine Victoria.


Froide, et couronne au front, la morte bien-aimée Reposait sur un lit de rose et de jasmin ; Sombre, et debout devant la forme inanimée, Pleurait le fils d’hier, monarque de demain.

Non loin se prosternait une autre renommée, Artiste dont la gloire a doré le chemin, Diva cent et cent fois des foules acclamée… Le roi s’approcha d’elle et la prit par la main.

— Chantez ! dit-il : ― Alors une voix chaude et tendre Vibra dans le silence auguste, et fit entendre Comme un long chant de deuil doucement sangloté…

Émotion suprême ! ineffable harmonie ! C’étaient la Royauté, la Mort et le Génie Qui mêlaient devant Dieu leur triple majesté ! (1901)

À Rhéa


C’est la Muse elle-même, ô Rhéa, qui t’inspire, Et t’ouvre à deux battants la porte du succès. Marche ! et nos cœurs émus t’aplaniront l’accès Des sommets où la gloire a fixé son empire.

Oui, nous t’applaudirons, noble artiste qui sais, Soit que ta voix éclate ou sanglote ou soupire, Animer parmi nous les héros de Shakespeare Du pur souffle de l’art et de l’esprit français.

Tous les sentiments vrais te palpitent dans l’âme. L’idéal même trouve un reflet de sa flamme Dans ton jeu plein de charme et de virilité ;

Et rien qu’au seul aspect de ta grâce candide, Chacun croit voir briller, sur ta tête splendide, L’étoile du Génie au front de la Beauté ! (1884)

La « Henriette ». Yacht français en rade de Montréal.


Charmant petit vaisseau ― naïade ou sirène ― Si gracieux à voir sur ton ancre affermi, Orgueil de notre port dont le flot endormi Reflète en son miroir ta beauté souveraine !

Que ta voile où jamais l’ouragan n’a frémi Ne s’ouvre qu’à l’effort d’une brise sereine ; Et que nos vagues n’aient pour ta svelte carène, Charmant petit vaisseau, que des baisers d’ami !

Va, cours, élance-toi de rivage en rivages ; Dans nos havres bruyants, sur nos ondes sauvages, Sur nos grands lacs lointains ou nos fleuves déserts,

Va promener joyeux ta course vagabonde, Et puisses-tu longtemps dérouler dans les airs Les couleurs de la France au vent du nouveau monde ! (1879)

À Rosita


Aux frais bourdonnements des abeilles dorées, Aux chants du rossignol se prolongeant sur l’eau, Aux confuses rumeurs des limpides soirées, Aux duos amoureux de l’onde et du roseau,

À l’orchestre enivrant des brises éplorées Qui bercent des forêts l’harmonieux réseau, N’as-tu pas dérobé ces notes inspirées Qui vibrent, Rosita, dans ton gosier d’oiseau ?

Mais non, ô douce artiste ! ô belle charmeresse ! Des sons les plus divins la troupe enchanteresse N’a jamais en nos cœurs créé plus doux émois ;

Car, vois-tu, quand la foule à ton chant suspendue, Frémit d’enthousiasme et t’acclame, éperdue, C’est un esprit d’en haut qui parle par ta voix ! (1880)

Pour un recueil de poésies canadiennes


Dans notre lande inculte, ami, comme l’abeille, Butinant, voltigeant, vous avez çà et là Cueilli bien des boutons, et vous dites : « Voilà De ravissants bouquets ; j’en ai plein ma corbeille ! »

Je vous pardonnerais d’aller même au-delà ; Mais mon enthousiasme avec lenteur s’éveille ; Car pour que de nos jours le monde s’émerveille, Il faut faire à ses yeux briller plus que cela.

N’importe ! aux champs qu’un ciel exotique illumine, S’étalent trop souvent des fleurs dont l’étamine Sous de riches couleurs cache un subtil poison.

Nos parterres, à nous, n’ont que d’humbles fleurettes, Violettes des prés ou blanches pâquerettes… Mais leurs fauves parfums n’ont pas de trahison. (1881)

À S. E. Lady Aberdeen, à l’occasion de son départ.


Vous partez ! ― C’est la loi du pauvre genre humain : Nul lien que le temps ou le destin ne brise. L’Ange des longs adieux prend le deuil, et la brise De l’immense océan vous bercera demain.

Vos pas du vieux manoir reprennent le chemin ; Et son antique seuil ― radieuse surprise ! ― Joyeux, verra bientôt de votre grâce éprise, La foule se presser pour baiser votre main.

Mais dans ces lieux chéris dont vous êtes la reine, Où l’on doit adorer votre bonté sereine, Dût-on vous accueillir en pliant les genoux,

Dût-on vous acclamer sans trêve et sans mesure, Aux plus heureux des jours, Madame, soyez sûre Qu’on ne vous aimera jamais mieux que chez nous ! (1898)

À S. E. Lady Minto


La scène était navrante. On voyait jour et nuit — Un incendie avait presque rasé la ville ― Des groupes d’affamés, en haillons, sans asile, Errer en sanglotant sur leur foyer détruit.

Pour ces infortunés chacun tend la sébile : Et, chacun à son tour laissant tomber sans bruit L’humble morceau de pain ou la pièce qui luit, Des cœurs compatissants la cohorte défile.

Lors, un petit héros, fils de patriciens, Sans mot dire, un instant s’éloigne un peu des siens Et dans la foule, seul, crânement s’aventure.

Puis il revient, le front rayonnant, mais pieds nus… — Comment ! et vos souliers, que sont-ils devenus ? — Tiens ! je les ai donnés… puisqu’on est en voiture ! (1900)

À la mémoire de J.-N. Bienvenu


Ta tombe est maintenant morose et solitaire, Ô Bienvenu, modeste ouvrier du devoir. Et, seul, tu sens la neige et les frimas pleuvoir Sur la terre où tu dors au fond du grand mystère.

Pourtant nul ne t’oublie, ô patriote austère, Indomptable frondeur des abus du pouvoir ; Et, devant ceux du jour, on s’étonne de voir Ta plume se rouiller et ta bouche se taire.

Mais ta tâche est finie, ami, repose en paix Sous les ombrages lourds et les gazons épais Qui bientôt renaîtront au cimetière agreste.

Ne t’inquiète plus des luttes d’ici-bas : Nous te succèderons dans les mêmes combats ; Car, si tu n’es plus là, ton exemple nous reste ! (1885)

Le vieux Montréal


Dans leurs excursions des tropiques aux pôles, Nos pères, à travers fleuves, monts et marais, Avec leurs vieux mousquets gelés sur leurs épaules, Ouvraient à deux battants les portes du progrès.

Sur le flanc des rochers ou du fond des forêts, Leur baguette faisait surgir des métropoles… C’est par eux, Montréal, que tu nous apparais Désormais le front ceint d’un bandeau de coupoles.

Salut, pages où l’art a, d’un savant pinceau, Su, presque pas à pas, retracer le berceau D’un grand centre aujourd’hui peuplé de fortes races !

Chacun de nous, devant ce passé disparu, Doit se dire, en voyant le chemin parcouru : Nos aïeux étaient grands ; sachons suivre leurs traces ! (1882)

Châteaux en Espagne


Charmant pays du Cid et de Don Diego, Espagne, Aragon, Castille, Andalousie, Doux climats, où les vents sont chargés d’ambroisie, Sol qu’adora Musset, et que chanta Hugo :

Souvent, l’aigrette au front comme un noble hidalgo, Dans un nimbe vermeil, j’ai vu ma fantaisie Cueillir dans tes jardins la fleur de poésie, Et sous ton ciel d’azur danser le fier tango.

J’ai mainte fois erré dans tes vieux palais maures ; Je me suis endormi sous tes verts sycomores ; J’ai vu, près du flot clair qui baigne tes coteaux,

La tzigane à l’œil noir mirer l’or de son pagne… Et, sur tes bleus sommets j’ai bâti cent châteaux ; Mais, hélas ! c’étaient tous des châteaux en Espagne. (1873)

Réponse au sonnet d’Arvers


Non, non, votre secret n’était pas un mystère. Cet amour éternel discrètement conçu, Vous avez, ô poète, eu grand tort de le taire : Celle que vous aimiez l’a toujours fort bien su.

Vous n’avez point passé près d’elle inaperçu ; Votre âme à ses côtés n’était pas solitaire ; Mais vous avez perdu votre temps sur la terre : N’osant rien demander, vous n’avez rien reçu.

Les femmes ont le cœur aussi subtil que tendre : Pas une, soyez sûr, qui marche sans entendre Le moindre des soupirs exhalés sur ses pas.

À l’instinct de leur sexe uniquement fidèles, Des centaines, croyant vos vers tout remplis d’elles, Raillaient votre silence… et ne vous plaignaient pas. (1899)

Variations sur le même sujet


Pour tous ― elle excepté ― ma vie a son mystère : Un amour éternel depuis longtemps conçu. Mon cœur en débordait ; pourtant j’ai dû le taire : Nul profane ici-bas n’en a jamais rien su.

À distance je vis, discret, inaperçu ; On me croit en ce monde un passant solitaire ; Mais j’eus plus que ma part de bonheur sur la terre Nul ne saura jamais tout ce que j’ai reçu.

Jamais femme ne fut plus qu’elle douce et tendre ; Je la suis en silence, et sans paraître entendre Les murmures flatteurs soulevés sur ses pas.

Et, tandis que, dans l’ombre, à mon secret fidèle, Je trace en mon émoi ces vers tout remplis d’elle. Plusieurs s’étonneront, et ne comprendront pas. (1888)

Journaliste pieux


Sur le trottoir, un jour, vous heurtez par mégarde Un être qui sans voir allait clopin-clopant. Poli, vous demandez pardon au sacripant, Qui baisse devant vous sa paupière hagarde.

Le sire, avec son air cauteleux et rampant, Voudrait vous étriper, mais quelqu’un le regarde : Il arrondit le dos et passe… Prenez garde ! Vous avez mis le pied sur un vilain serpent.

Voyez-le s’éloigner, il louvoie, il sournoise ; Son astuce déjà songe à vous chercher noise ; Il vous fera savoir demain ce qu’elle vaut.

Où va-t-il ? Inventer pour vous quelque supplice ? Vous tendre un traquenard ? ameuter la police ? Non, il va rédiger quelque article dévot ! (1902)

À propos d’un saint homme et d’un saint journal


C’est un cuistre dévot au regard torve et louche, Qui, dans un lourd pamphlet d’où suinte le dégoût, Pond quatre fois par mois un immonde ragoût D’articles papelards qu’aurait signés Cartouche.

Vil grimaud sans talent, sans vergogne et sans goût, Le lâche empoisonneur salit tout ce qu’il touche ; Son torse est engorgé de venin, et sa bouche Éructe un vent de peste en des hoquets d’égouts.

Ce pieux pénitent qui dans l’ombre festine, D’une semaine à l’autre, au fond de sa sentine, Diffame et calomnie à plume que veux-tu ;

Prose de sacristie avec du fiel écrite… — Et comment nomme-t-on cette feuille hypocrite ? — Le nom du saint journal ? parbleu, c’est La Vertu ! (1902)

Tombe isolée


À Varennes, pays de calme et de bien-être, Au milieu d’un enclos ombragé de grands fûts, Blanche, parmi le vert des herbages touffus Une pierre tombale est là sous ma fenêtre.

Pauvre mort délaissé ! je ne veux rien connaître Ni même soupçonner rien de ce que tu fus ; Pourtant à ta pensée un sentiment confus De troublante pitié me hante et me pénètre.

Serait-ce que la mort elle-même a le don Au-delà du cercueil de sentir l’abandon ? La tombe a-t-elle aussi ses ennuis ? non sans doute ;

Mais le cœur, pauvre cœur ― à quoi bon le nier ? ― Est bien fait pour aimer sans fin, puisqu’il redoute Jusqu’au fond du tombeau l’isolement dernier. (1899)

Adieu. À Son Excellence Lady Minto.


Madame, vous avez passé dans notre Histoire Ainsi qu’un météore au lumineux sillon, Ou plutôt comme un vol vibrant de papillon Teintant ses ailes d’or d’un poudroiement de gloire.

Et vous allez partir !… Mais, charmant médaillon, Votre douce figure au fin profil d’ivoire A conquis pour toujours place en notre mémoire, Nimbée à tout jamais d’un immortel rayon.

Car, dans le tourbillon doré qui vous entraîne, Pour nous, vous resterez longtemps la souveraine Que nos petits enfants apprendront à bénir.

Vous règnerez absente au fond de nos pensées ; Et plus tard, remontant vers les scènes passées, Nos cœurs tressailleront à votre souvenir.

La Mort


Pourquoi craindre la mort, la grande inévitable ? Qu’elle soit le repos, qu’elle soit le réveil, Pourquoi de cette aurore ou de ce bon sommeil, Se faire sans raison un spectre redoutable ?

Aucun fantôme n’est effrayant au soleil ; De même qu’on accueille un ami véritable, Si l’Hôte au front pâli, prend place à notre table, Levons en son honneur la coupe au jus vermeil !

Pour moi, je me confie à la Justice immense ; Or, ta justice, à toi, Seigneur, c’est la Clémence ! Aussi, par ta bonté céleste rassuré,

Quand le terme viendra de ma course éphémère, Je pencherai ma tête, et je m’endormirai Sans peur, comme un enfant sur le sein de sa mère ! (1906)

L’ANNÉE CANADIENNE Janvier


La tempête a cessé. L’éther vif et limpide A jeté sur le fleuve un tapis d’argent clair, Où l’ardent patineur à l’envol intrépide Glisse, un reflet de flamme à son soulier de fer.

La promeneuse, loin de son boudoir tépide, Bravant sous les peaux d’ours les morsures de l’air, Au son des grelots d’or de son cheval rapide, À nos yeux éblouis passe comme un éclair.

Et puis, pendant les nuits froidement idéales, Quand, au ciel, des lambeaux d’aurores boréales Battent de l’aile ainsi que d’étranges oiseaux,

Dans les salons ambrés, nouveaux temples d’idoles, Aux accords de l’orchestre, au feu des girandoles, Le quadrille joyeux déroule ses réseaux. (1878)

Février


Aux pans du ciel l’hiver drape un nouveau décor ; Au firmament l’azur de tons roses s’allume ; Sur nos trottoirs un vent plus doux enfle la plume Des petits moineaux gris qu’on y retrouve encor.

Maint coup sec retentit dans la forêt qui dort ; Et, dans les ravins creux qui s’emplissent de brume, Aux franges du brouillard malsain qui nous enrhume L’Orient plus vermeil met une épingle d’or.

Folâtre, et secouant sa clochette argentine, Le bruyant Carnaval fait sonner sa bottine Sur le plancher rustique ou le tapis soyeux ;

Le spleen chassé s’en va chercher d’autres victimes ; La gaîté vient s’asseoir à nos cercles intimes… C’est le mois le plus court : passons-le plus joyeux ! (1878)

Mars


Adieu les jours sereins, et les nuits étoilées ! La neige à flocons lourds s’amoncelle à foison Au penchant des coteaux, dans le fond des vallées : C’est le dernier effort de la rude saison.

C’est le mois ennuyeux, le mois des giboulées ; Des frimas cristallins l’étrange floraison Brode ses fleurs de givre aux branches constellées ; ― Là-bas un trait bronzé dessine l’horizon.

Le vieux chasseur des bois dépose ses raquettes ; Plus d’orignaux géants, plus de biches coquettes, Plus de course lointaine au lointain Labrador.

Il s’en consolera, dans la combe voisine, En regardant monter sur un feu de résine La sève de l’érable en brûlants bouillons d’or. (1878)

Avril


La neige fond partout ; plus de lourde avalanche. Le soleil se prodigue en traits plus éclatants ; La sève perce l’arbre en bourgeons palpitants Qui feront sous les fruits, plus tard, plier la branche.

Un vent tiède succède aux farouches autans ; L’hirondelle est absente encor ; mais en revanche Des milliers d’oiseaux blancs couvrent la plaine blanche, Et de leurs cris aigus rappellent le printemps.

Sous l’effluve fécond il faut que tout renaisse… Avril c’est le réveil, avril c’est la jeunesse. Mais quand la Poésie ajoute : mois des fleurs ―

Il faut bien avouer ― nous que trempe l’averse, Qu’entraîne la débâcle, ou qu’un glaçon renverse ― Que les poètes sont d’aimables persifleurs. (1878)

Mai


Hozanna ! La forêt renaît de ses ruines ; La mousse agrafe au roc sa mante de velours ; La grive chante ; au loin les grands bœufs de labours S’enfoncent tout fumants dans les chaudes bruines ;

Le soleil agrandit l’orbe de son parcours ; On ne sait quels frissons passent dans les ravines ; Et dans l’ombre des nids, fidèle aux lois divines, Bientôt battra son plein la saison des amours.

Aux échos d’alentour chantant à gorge pleine, Le semeur, dont la main fertilise la plaine, Jette le froment d’or dans les sillons fumés.

Sortons tous ; et, groupés sur le seuil de la porte, Aspirons à loisir le vent qui nous apporte Comme un vague parfum de lilas embaumés. (1878)

Juin


L’Été met des fleurs à sa boutonnière ; Au fond des taillis et dans les roseaux, Ivres de soleil, les petits oiseaux Entonnent en chœur l’hymne printannière ;

Sur les clairs sommets, les champs et les eaux, Tombent de l’azur des jets de lumière ; Au nid, au palais et sous la chaumière, Le parfait amour tourne ses fuseaux.

Sous les bois touffus la source murmure ; La brise en jouant berce la ramure ; Le papillon vole au rosier fleuri ;

Tout chante, s’émeut, palpite, étincelle… Transports infinis ! joie universelle ! À son créateur la terre a souri ! (1878)

Juillet


Depuis les feux de l’aube aux feux du crépuscule, Le soleil verse à flots ses torrides rayons ; On voit pencher la fleur et jaunir les sillons : Voici les jours poudreux de l’âpre canicule.

Le chant des nids a fait place au chant des grillons ; Un fluide énervant autour de nous circule ; La nature, qui vit dans chaque animalcule, Fait frissonner d’émoi tout ce que nous voyons.

Mais quand le bœuf qui broute à l’ombre des grands chênes Se tourne haletant vers les sources prochaines, Quel est donc, dites-vous, ce groupe échevelé

Qui frappe les échos de ses chansons rieuses ? Hélas ! c’est la saison des vacances joyeuses… Comme il est loin de nous ce beau temps envolé ! (1878)

Août


C’est la fenaison ; personne ne chôme. Dès qu’on voit du jour poindre les blancheurs, En groupes épars, les rudes faucheurs Vont couper le foin au sauvage arôme.

Au bord des ruisseaux, d’indolents pêcheurs Des saules pensifs dorment sous le dôme ; Et, le soir venu, l’air qui nous embaume Apporte déjà d’étranges fraîcheurs.

Mais, quand midi luit sur les fondrières, Deux à deux, cherchant de blondes clairières Où la mousse étend son beau tapis vert,

Des couples rieurs vont sous la feuillée Par un beau ciel d’or tout ensoleillée, Le panier au bras, mettre le couvert. (1878)

Septembre


L’atmosphère dort, claire et lumineuse ; Un soleil ardent rougit les houblons ; Aux champs, des monceaux de beaux épis blonds Tombent sous l’acier de la moissonneuse.

Sonore et moqueur, l’écho des vallons Répète à plaisir la voix ricaneuse Du glaneur qui cherche avec sa glaneuse, Pour s’en revenir, des sentiers plus longs.

Tout à coup éclate un bruit dont la chute Retentit au loin, et que répercute Du ravin profond le vaste entonnoir.

N’ayez point frayeur de ce tintamarre ?… C’est quelque nemrod qui, de mare en mare, Poursuit la bécasse ou le canard noir. (1878)

Octobre


Les feuilles des bois sont rouges et jaunes ; La forêt commence à se dégarnir ; L’on se dit déjà : L’hiver va venir, Le morose hiver de nos froides zones.

Sous le vent du nord tout va se ternir… Il ne reste plus de vert que les aulnes, Et que les sapins dont les sombres cônes Sous les blancs frimas semblent rajeunir.

Plus de chants joyeux, plus de fleurs nouvelles ! Aux champs moissonnés les lourdes javelles Font sous leur fardeau crier les essieux.

Un brouillard dormant couvre les savanes ; Les oiseaux s’en vont, et leurs caravanes Avec des cris sourds passent dans les cieux ! (1878)

Novembre


Jours de deuil ! plus de nids sous le feuillage vert ; Les chantres de l’été désertent nos bocages ; On n’entend que le cri de l’oiseau dans les cages, Avec les coups de bec sonores du pivert.

De jaunissants débris le gazon s’est couvert ; Les grands bœufs tristement reviennent des pacages ; Et la sarcelle brune, au bord des marécages, Prend son essor pour fuir l’approche de l’hiver.

Aux arbres dépouillés la brise se lamente ; À l’horizon blafard, l’aile de la tourmente Fouette et chasse vers nous d’immenses oiseaux gris…

Des passants tout en noir gagnent le cimetière ; Suivons-les, et donnons notre pensée entière, Pour un instant, à ceux que la mort nous a pris. (1878)

Décembre


Le givre étincelant, sur les carreaux gelés, Dessine des milliers d’arabesques informes ; Le fleuve roule au loin des banquises énormes ; De fauves tourbillons passent échevelés.

Sur la crête des monts par l’ouragan pelés, De gros nuages lourds heurtent leurs flancs difformes ; Les sapins sont tout blancs de neige, et les vieux ormes Dressent dans le ciel gris leurs grands bras désolés.

Des hivers boréaux tous les sombres ministres Montrent à l’horizon leurs figures sinistres ; Le froid darde sur nous son aiguillon cruel.

Évitons à tout prix ses farouches colères ; Et, dans l’intimité, narguant les vents populaires, Réchauffons-nous autour de l’arbre de Noël. (1878)

ÉPILOGUE. À mes sonnets

Pauvres petits oiseaux que le caprice enlève Aux paisibles abris de vos taillis secrets, Vous allez demander aux regards indiscrets Un peu de cet éclat que toute enfance rêve.

Pauvres petits oiseaux, sur vos humbles attraits Vous voulez, dites-vous, que l’aurore se lève… Mais dans les pleurs souvent un beau songe s’achève, Et la gloire a coûté bien des cuisants regrets.

N’importe ! ouvrez au vent vos ailes frémissantes. Bravez, petits oiseaux, nos saisons menaçantes : La tempête a toujours son lendemain vermeil ;

La pelouse a des tons plus verts après l’averse ; Et l’azur vif où nul nuage ne se berce Ne sait pas refléter les rayons du soleil. (1879)