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Les Origines de la France contemporaine/Tome 3/Livre II/Chapitre 1

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Librairie Hachette et Cie (Vol. 3. La Révolution, l’anarchie, tome 1er.p. -np--211).


LIVRE II

L’ASSEMBLÉE CONSTITUANTE
ET SON ŒUVRE


CHAPITRE I

L’Assemblée constituante. — Conditions requises pour faire de bonnes lois. — I. Ces conditions manquent dans l’Assemblée. — Causes de désordre et de déraison. — La salle. — Multitude des députés. — Intervention des galeries. — Règlement nul, mauvais ou violé. — Point de chefs parlementaires. — Sensibilité et surexcitation de l’Assemblée. — Ses accès d’enthousiasme. — Son goût pour les émotions. — Elle encourage les exhibitions théâtrales — Altérations que ces parades introduisent dans son bon sens. — II. Insuffisance de ses lumières. — Sa composition. — Condition sociale et préparation intellectuelle du plus grand nombre. — Leur incapacité. — Leur présomption. — Conseils inutiles des hommes compétents. — Adoption de la politique déductive. — Les partis. — La minorité. — Ses fautes. — La majorité. — Son dogmatisme. — III. Ascendant du parti révolutionnaire. — La théorie est pour lui. — Contrainte qu’elle exerce sur les esprits. — Appel qu’elle fait aux passions. — La force brutale est pour lui. — Il l’organise à son profit. — Oppression de la minorité. — IV. Refus de fournir le ministère. — Conséquences de cette faute. — Méconnaissance de la situation. — Comité des recherches. — Alarmes perpétuelles. — Effets de l’ignorance et de la peur sur l’œuvre de l’Assemblée constituante.

S’il est au monde une œuvre difficile à faire, c’est une constitution, surtout une constitution complète. Remplacer les vieux cadres dans lesquels vivait une grande nation par des cadres différents, appropriés et durables, appliquer un moule de cent mille compartiments sur la vie de vingt-six millions d’hommes, le construire si harmonieusement, l’adapter si bien, si à propos, avec une si exacte appréciation de leurs besoins et de leurs facultés qu’ils y entrent d’eux-mêmes pour s’y mouvoir sans heurts et que tout de suite leur action improvisée ait l’aisance d’une routine ancienne, une pareille entreprise est prodigieuse et probablement au-dessus de l’esprit humain. À tout le moins, pour l’exécuter, celui-ci n’a pas trop de toutes ses forces et ne peut trop soigneusement se mettre à l’abri de toutes les causes de trouble et d’erreur. Il faut à une Assemblée, surtout à une Constituante, au dehors de la sécurité et de l’indépendance, au dedans du silence et de l’ordre, en tout cas du sang-froid, du bon sens, de l’esprit pratique, de la discipline, sous des conducteurs compétents et acceptés. Y a-t-il quelque chose de tout cela dans l’Assemblée constituante ?

I

Rien qu’à regarder ses dehors, on en peut douter. À Versailles, puis à Paris[1], ils siègent dans une salle immense, capable de tenir deux mille personnes, où, pour se faire entendre, la plus forte voix doit se forcer. Point de place ici pour le ton mesuré qui convient à la discussion des affaires ; il faut crier, et la tension de l’organe se communique à l’âme : le lieu porte à la déclamation. — D’autant plus qu’ils sont près de douze cents, c’est-à-dire une foule et presque une cohue ; encore aujourd’hui, dans nos Chambres de cinq à six cents députés, les interruptions sont incessantes et le bourdonnement continu ; rien de plus rare que l’empire de soi et la ferme résolution de subir pendant une heure un discours contraire à l’opinion qu’on a. — Comment faire ici pour imposer le silence et la patience ? Arthur Young voit à plusieurs reprises « une centaine de membres tous debout à la fois », gesticulant et interpellant. « Vous me tuez, messieurs », leur dit un jour Bailly qui défaille. Un autre président s’écrie avec désespoir : « Deux cents personnes qui parlent à la fois ne peuvent être entendues : sera-t-il donc impossible de ramener l’Assemblée à l’ordre ? » — La rumeur grondante et discordante s’enfle encore du tapage des tribunes. « Au Parlement britannique, écrit Mallet du Pan, j’ai vu faire vider sur-le-champ les galeries à la suite d’un éclat de rire involontairement échappé à la duchesse de Gordon. » Ici la foule pressée des spectateurs, nouvellistes de carrefour, délégués du Palais-Royal, soldats déguisés en bourgeois, filles de la rue racolées et commandées, applaudit, bat des mains, trépigne et hue en toute liberté. — Cela va si loin, que M. de Montlosier propose ironiquement de « donner voix délibérative aux tribunes[2] ». Un autre demande si les représentants sont des comédiens envoyés par la nation pour subir les sifflets du public parisien. Le fait est qu’on les interrompt comme au théâtre, et que parfois, s’ils déplaisent, on les fait taire. — D’autre part, devant ce public actif et consulté, les députés populaires sont des acteurs en scène ; involontairement, ils subissent son influence, et leur pensée, comme leur parole, s’exagère pour être à son unisson. — En de pareilles circonstances, le tumulte et la violence deviennent choses d’usage, et une Assemblée perd la moitié de ses chances de sagesse : car, en devenant un club de motionnaires, elle cesse d’être un conclave de législateurs.

Entrons plus avant, et voyons comment celle-ci procède. Ainsi encombrée, entourée, agitée, prend-elle au moins les précautions sans lesquelles nulle réunion d’hommes ne peut se gouverner elle-même ? — Visiblement, quand plusieurs centaines de personnes délibèrent ensemble, il leur faut au préalable une sorte de police intérieure, un code d’usages consacrés ou de précédents écrits, pour préparer, diviser, limiter, accorder et conduire leurs propres actes. Le meilleur de ces codes est tout fait, à portée : sur la demande de Mirabeau[3], Romilly leur a envoyé le règlement de la Chambre des Communes anglaises. Mais, dans leur présomption de novices, ils n’y font point attention, ils croient pouvoir s’en passer, ils ne veulent rien emprunter aux étrangers, ils n’accordent aucune autorité à l’expérience, et, non contents de rejeter les formes qu’elle prescrit, « c’est à peine s’ils suivent une règle quelconque ». Ils laissent le champ libre à l’élan spontané des individus ; toute influence, même celle d’un député, même de leur élu, leur est suspecte ; c’est pourquoi, tous les quinze jours, ils choisissent un président nouveau. — Rien ne les contient ou ne les dirige, ni l’autorité légale d’un code parlementaire, ni l’autorité morale de chefs parlementaires. Ils n’en ont point, ils ne sont pas organisés en partis ; ni d’un côté ni d’un autre on ne trouve de leader reconnu qui choisisse le moment, prépare le débat, rédige la motion, distribue les rôles, lance ou retienne sa troupe. Mirabeau seul serait capable d’obtenir cet ascendant : mais, au début, il est discrédité par la célébrité de ses vices, et, à la fin il est compromis par ses liaisons avec la cour. Nul autre n’est assez éminent pour s’imposer ; il y a trop de talents moyens et trop peu de talents supérieurs. — D’ailleurs les amours-propres sont encore trop entiers pour se subordonner. Chacun de ces législateurs improvisés est arrivé convaincu de son système : pour le plier sous un chef auquel il remettrait sa conscience politique, pour faire de lui ce que devraient être trois députés sur quatre, c’est-à-dire une machine à votes, il faudrait un sentiment du danger, une expérience triste, une résignation forcée qu’il est loin d’avoir[4]. — C’est pourquoi, sauf dans le parti violent, chacun agit de son chef, d’après l’impulsion du moment, et l’on devine le pêle-mêle. Les étrangers qui en sont témoins lèvent les bras au ciel, de surprise et de pitié : « Ils ne discutent rien dans leur assemblée, écrit Gouverneur Morris[5] ; plus de la moitié du temps s’y dépense en acclamations et clabauderies. Chaque membre vient débiter le résultat de ses élucubrations », au milieu du bruit, à son tour d’inscription, sans répondre au précédent, sans que le suivant lui réponde, sans que jamais un argument vienne choquer un autre argument, de telle façon que la fusillade « est interminable, et que mille fois contre une tous les coups portent dans le vide ». Avant de transcrire « ce bavardage épouvantable », les journaux du temps ont dû y pratiquer des amputations de toute sorte, élaguer « les sottises », dégonfler « le style hydropique et boursouflé ». — Verbiage et clameurs, à cela se réduisent la plupart de ces séances fameuses. « On y entendait, dit un journaliste, des cris beaucoup plutôt que des discours ; elles paraissaient devoir se terminer par des combats plutôt que par des décrets… Vingt fois, en sortant, je me suis avoué que, si quelque chose pouvait arrêter et faire rétrograder la révolution, c’était le tableau de ces séances, retracé sans précaution et sans ménagement… Tous mes soins se portaient donc à représenter la vérité, mais sans la rendre effrayante. De ce qui n’avait été qu’un tumulte je faisais un tableau… Je rendais tous les sentiments, mais non pas toujours avec les mêmes expressions. De leurs cris, je faisais des mots ; de leurs gestes furieux, des attitudes ; or, lorsque je ne pouvais inspirer de l’estime, je tachais de donner des émotions. »

À ce mal, point de remède ; car, outre le manque de discipline, il y a une cause de désordre intime et profonde. Tous ces gens-là sont trop sensibles. Ce sont des Français et des Français du dix-huitième siècle, élevés dans les aménités de la plus exquise politesse, accoutumés aux procédés obligeants, aux prévenances continues, aux complaisances mutuelles, si pénétrés par le sentiment du savoir-vivre que leur conversation semblait presque fade à des étrangers[6]. — Et tout ; d’un coup les voilà transportés sur le terrain épineux des affaires, parmi les débats injurieux, les contradictions à bout portant, les dénonciations haineuses, les diffamations prolongées, les invectives ouvertes, dans ce combat à toutes armes qui compose la vie parlementaire et où des vétérans endurcis ont peine à garder leur sang-froid. Jugez de l’effet sur des nerfs novices et délicats, sur des gens du monde, habitués aux ménagements et aux douceurs de l’urbanité universelle. Ils sont tout de suite hors d’eux-mêmes. — D’autant plus qu’ils ne s’attendaient point à une bataille, mais à une fête, à quelque idylle grandiose et délicieuse, où tous, la main dans la main, s’attendriraient autour du trône et sauveraient la patrie en s’embrassant. C’est Necker lui-même qui a arrangé la salle de leurs séances en manière de théâtre[7] : « Il ne voulait se figurer les assemblées des États que comme un spectacle paisible, imposant, solennel, auguste, dont le peuple aurait à jouir » ; et, quand tout de suite la pastorale tourne au drame, il est si alarmé, qu’il pense à supposer un éboulement, à faire crouler pendant la nuit la charpente de l’édifice. — Au moment où se réunissent les États Généraux, tous sont ravis : ils croient entrer dans la terre promise. Pendant la procession du 4 mai, « des larmes de joie, dit le marquis de Ferrières, coulaient de mes yeux… Plongé dans la plus douce extase,… je voyais la France appuyée sur la religion » nous exhorter à la concorde. « Ces cérémonies saintes, ces chants, ces prêtres revêtus de l’habit du sacrifice, ces parfums, ce dais, ce soleil rayonnant de pierreries… Je me rappelais les paroles du prophète… Mon Dieu, ma patrie, mes concitoyens étaient devenus moi-même. » — Vingt fois, dans le cours des séances, cette sensibilité fait explosion et emporte un décret auquel on ne songeait pas. « Parfois, écrit l’ambassadeur américain[8], au milieu d’une délibération, un orateur se lève, fait un beau discours sur un sujet différent, et conclut par une bonne petite motion qui passe avec des hourras. Par exemple, pendant qu’ils discutaient un projet de banque nationale présenté par M. Necker, un député se mit dans la cervelle de proposer que chaque membre donnât ses boucles d’argent, ce qui fut adopté d’un seul coup, l’honorable député déposant les siennes sur la table, après quoi l’on revint aux affaires. » — Ainsi surexcités, ils ne savent pas le matin ce qu’ils feront le soir et sont à la merci de toutes les surprises. Quand l’enthousiasme les saisit, un vertige court sur les bancs : toute prudence est déconcertée, toute prévision disparaît, toute objection est étouffée. Dans la nuit du 4 août[9], « personne n’est plus maître de soi… l’Assemblée offre le spectacle d’une troupe de gens ivres qui, dans un magasin de meubles précieux, cassent et brisent à l’envi tout ce qui se trouve sous leurs mains ». — « Ce qui aurait demandé une année de soins et de méditations, dit un étranger compétent, fut proposé, délibéré et voté par acclamation générale. L’abolition des droits féodaux, de la dîme, des privilèges des provinces, trois articles qui, à eux seuls, embrassaient tout un système de jurisprudence et de politique, furent décidés, avec dix ou douze autres, en moins de temps qu’il n’en faut au parlement d’Angleterre pour la première lecture d’un billet de quelque importance. » — « Voilà bien nos Français, disait encore Mirabeau, ils sont un mois entier à discuter sur des syllabes, et, dans une nuit, ils renversent tout l’ancien ordre de la monarchie[10]. » — À dire vrai, ce sont des femmes nerveuses, et, d’un bout à l’autre de la Révolution, leur surexcitation ira croissant.

Non seulement ils sont exaltés, mais encore ils ont besoin d’exaltation, et, comme un buveur qui, une fois échauffé, recherche les liqueurs fortes, on dirait qu’ils prennent à tâche d’expulser de leurs cervelles les derniers restes de sang-froid et de bon sens. Ils aiment l’emphase, la rhétorique à grand orchestre, les pièces d’éloquence déclamatoire et sentimentale : tel est le style de presque tous leurs discours, et en cela leur goût est si vif, que leurs propres harangues ne leur suffisent pas. Lally et Necker ayant débité à l’Hôtel de Ville des discours « attendrissants et sublimes[11] », l’Assemblée veut qu’on les lui répète : elle est le cœur de la France, et il convient qu’elle ressente les grandes émotions de tous les Français. Que ce cœur batte toujours et le plus fort possible, voilà son office, et, jour par jour, on lui fournit des secousses. Presque toutes les séances commencent par la lecture publique d’adresses admiratives, ou de dénonciations menaçantes. Souvent les pétitionnaires viennent en personne lire leurs effusions enthousiastes, leurs conseils impérieux, leurs doctrines dissolvantes. Aujourd’hui c’est Danton, au nom de Paris, avec sa face de taureau et sa voix qui semble un tocsin d’émeute ; demain ce sont les vainqueurs de la Bastille ou telle autre troupe avec un corps de musique qui joue de ses instruments jusque dans la salle. La séance n’est plus une conférence d’affaires, mais un opéra patriotique, où l’églogue, le mélodrame, et parfois la mascarade, se mêlent parmi les claquements de mains et les bravos[12]. — On présente à l’Assemblée un serf du Jura âgé de cent vingt ans, et l’un des membres du cortège, « M. Bourdon de la Crosnière, directeur d’une école patriotique, demande de s’emparer de l’auguste vieillard, pour le faire servir par des jeunes gens de tous les rangs, surtout par les enfants dont les pères ont été tués à l’attaque de la Bastille[13] ». Enthousiasme et brouhaha : la scène semble copiée de Berquin, et, de plus, compliquée d’une réclame commerciale ; mais on n’y regarde pas de si près, et l’Assemblée, sous la pression des tribunes, condescend à subir des parades de foire. Soixante vagabonds payés douze francs par tête, habillés en Espagnols, Hollandais, Turcs, Arabes, Tripolitains, Persans, Indous, Mongols, Chinois, et conduits par le prussien Anacharsis Clootz, viennent, sous le nom d’ambassadeurs du genre humain, déclamer contre les tyrans, et on les admet aux honneurs de la séance. — Cette fois du moins la mascarade est un coup monté pour brusquer et extorquer l’abolition de la noblesse[14]. D’autres fois, elle est presque gratuite, et le ridicule en est incomparable, car la farce s’y joue, comme dans une distribution de prix au village, avec conviction et avec sérieux. Pendant trois jours les enfants qui viennent de faire leur première communion devant l’évêque constitutionnel ont été promenés dans Paris ; ils ont récité aux Jacobins l’amphigouri dont on a chargé leur mémoire, et, le quatrième jour, admis à la barre de l’Assemblée, leur orateur, un pauvret de douze ans, recommence sa tirade de perroquet sifflé. Il finit par le serment d’usage, et là-dessus tous les autres crient de leurs voix aiguës : Nous le jurons ! » Pour comble, le président, un jurisconsulte grave, Treilhard, répond à ces gamins sans rire, en style pareil, avec métaphores, prosopopées et tout l’apparat d’un pédant qui trône sur son estrade : « Vous méritez de partager la gloire des fondateurs de la liberté, puisque vous êtes prêts à répandre votre sang pour elle » Applaudissements de la gauche et des galeries, décret pour ordonner l’impression des discours du président et des enfants ; probablement ils voudraient bien aller jouer, mais, bon gré, mal gré, on leur accorde ou on leur fait subir les honneurs de la séance[15]. — Voilà les ficelles d’impresario et de cuistre par lesquelles on remue ici tous les pantins politiques ; c’est ainsi que la sensibilité, une fois reconnue comme une puissance légitime, devient un instrument d’intrigue et de contrainte. Pour avoir accepté les exhibitions théâtrales lorsqu’elles étaient sincères et sérieuses, l’Assemblée les subit lorsqu’elles sont factices et bouffonnes. Dans ce grand banquet national qu’elle croyait conduire, et auquel, portes ouvertes, elle appelait toute la France, elle s’est d’abord enivrée d’un vin noble ; mais elle a trinqué avec la populace, et, par degrés, sous la pression de ses convives, elle est descendue jusqu’aux boissons frelatées et brûlantes, jusqu’à l’ivresse malsaine et grotesque, d’autant plus grotesque et malsaine qu’elle persiste à se prendre pour la raison.

II

Si du moins, dans les intervalles lucides, la raison reprenait son empire ! Mais, pour qu’elle gouverne, il faut d’abord qu’elle existe, et dans aucune Assemblée française, sauf dans les deux suivantes, il n’y a eu moins de têtes politiques. — Sans doute, à la rigueur et en cherchant bien, on pouvait en 1789 trouver dans la France cinq ou six cents hommes d’expérience : d’abord les intendants et les commandants militaires de chaque province ; ensuite les prélats administrateurs de grands diocèses, les parlementaires qui, dans le ressort de leurs cours, avaient, outre le pouvoir judiciaire, une portion du pouvoir administratif ; enfin les principaux membres des assemblées provinciales, tous gens de sens et de poids, ayant manié les hommes et les affaires, presque tous humains, libéraux, modérés, capables de comprendre la difficulté aussi bien que la nécessité d’une grande réforme : en effet, comparée au bavardage doctrinal de l’Assemblée, leur correspondance pleine de faits, prévoyante et précise, fait le plus étrange contraste. — Mais la plupart de ces lumières restent sous le boisseau ; quelques-unes seulement arrivent à l’Assemblée ; elles y brûlent sans éclairer et bientôt elles sont soufflées par un vent d’orage. Le vieux Machault n’est point ici, ni Malesherbes ; point d’anciens ministres, ni de maréchaux de France. Pas un intendant, sauf Malouet, et, par la supériorité de celui-ci, l’homme le plus judicieux de l’Assemblée, on peut juger des services qu’auraient rendus ses collègues. Sur 291 membres du clergé[16], il y a bien 48 évêques ou archevêques, et 35 abbés ou chanoines ; mais, à titre de prélats largement rentés, ils excitent l’envie de leur ordre et sont des généraux sans soldats. Même spectacle dans la noblesse : la plupart, gentilshommes de province, ont été élus en opposition aux grands de la cour. D’ailleurs ni les grands de la cour, occupés par la vie mondaine, ni les gentilshommes de province, confinés dans la vie privée, n’ont la pratique des affaires publiques. Parmi eux, une petite bande, 28 magistrats et une trentaine d’officiers supérieurs, ayant commandé ou administré, ont probablement la notion du péril social ; mais c’est justement pour cela qu’ils semblent arriérés et restent sans influence. — Dans le Tiers-État, sur 577 membres, dix seulement ont exercé de grandes fonctions, celles d’intendant, de conseiller d’État, de receveur général, de lieutenant de police, de directeur de la monnaie, et d’autres analogues. La grosse majorité se compose d’avocats inconnus et de gens de loi d’ordre subalterne, notaires, procureurs du roi, commissaires de terrier, juges et assesseurs de présidial, baillis et lieutenants de bailliage, simples praticiens enfermés depuis leur jeunesse dans le cercle étroit d’une médiocre juridiction ou d’une routine paperassière, sans autre échappée que des promenades philosophiques à travers les espaces imaginaires, sous la conduite de Rousseau et de Raynal. De cette espèce, il y en a 373, auxquels on peut ajouter 38 cultivateurs et laboureurs, 15 médecins, et, parmi les industriels, négociants, rentiers, cinquante ou soixante autres à peu près leurs égaux en préparation et en capacité politique. Il n’y a là que de la moyenne bourgeoisie, à peine cent cinquante propriétaires[17]. À ces 450 députés que leur condition, leur éducation, leur instruction et leur portée d’esprit destinaient à faire de bons commis, des notables de commune, d’honorables pères de famille, et tout au plus des académiciens de province, joignez les 208 curés, leurs pareils ; sur 1118 députés, cela fait 650, une majorité certaine, que viennent grossir encore une cinquantaine de nobles philosophes, sans compter les faibles qui suivent le courant et les ambitieux qui se rallient au succès. — Ainsi composée, on devine ce qu’une Chambre peut faire, et les gens du métier l’annoncent par avance[18]. « Il y a dans l’Assemblée nationale, écrit le ministre américain, quelques hommes capables : mais les meilleures têtes ne souffrent pas que l’expérience vienne gâter leurs conceptions, et, par malheur, il en est un grand nombre qui, avec beaucoup d’imagination, ont peu de connaissances, peu de sens et de réflexion. » — Autant vaudrait prendre onze cents notables dans une province de terre ferme pour leur confier la réparation d’une vieille frégate ; ils la démoliront en conscience, et celle qu’ils construiront à la place sombrera avant de sortir du port.

Si du moins ils consultaient les pilotes et les constructeurs de profession ! — Il y en a plusieurs autour d’eux, et qui ne peuvent pas leur être suspects ; car, pour la plupart, ils sont étrangers, nés en pays libre, impartiaux, bienveillants et de plus unanimes. Le ministre des États-Unis[19] écrit deux mois avant la convocation des États Généraux : « Moi, un républicain, et sorti pour ainsi dire hier de cette Assemblée qui a formé l’une des plus républicaines entre toutes les Constitutions républicaines, je ne cesse de prêcher le respect pour le prince, la considération pour les droits de la noblesse, la modération, non seulement dans le choix, mais encore dans la poursuite du but. » — Jefferson, démocrate et radical, ne parle pas autrement. À l’époque du Serment du Jeu de Paume, il redouble d’instances pour engager La Fayette et les autres patriotes « à entrer en arrangement avec le roi, à assurer la liberté de la presse, la liberté religieuse, le jugement par jury, l’habeas corpus et une législation nationale, choses qu’on était certain de lui faire adopter, à se retirer ensuite chez eux, et à laisser agir ces institutions sur la condition du peuple, jusqu’à ce qu’elles le rendent capable de plus grands progrès, avec la certitude que les occasions ne leur manqueront pas pour lui faire obtenir davantage. » — « C’était là, dit-il, tout ce que je croyais vos compatriotes capables de supporter avec modération et avec utilité pour eux-mêmes. » — Arthur Young, observateur si consciencieux de la vie rurale et peintre si sévère des anciens abus, ne peut concevoir la conduite des Communes : « Récuser la pratique, se livrer à la théorie pour établir l’équilibre des intérêts et les garanties de la liberté dans un royaume de vingt-cinq millions d’hommes, me paraît être le comble de l’imprudence, la quintessence de l’égarement. » Sans doute, à présent que l’Assemblée est toute-puissante, il faut espérer qu’elle sera raisonnable. « Je ne me permettrais pas un instant de croire que les représentants puissent jamais assez oublier leurs devoirs envers la nation française, l’humanité, leur propre honneur, pour que des vues impraticables, des systèmes chimériques, de folles idées d’une perfection imaginaire… détournent leurs efforts de la voie sûre, et engagent dans les hasards des troubles les bienfaits certains qu’ils ont en leur pouvoir. Je ne concevrai jamais que des hommes, ayant sous la main une renommée éternelle, jouent ce riche héritage sur un coup de dés, au risque d’être maudits comme les aventuriers les plus effrénés qui aient jamais fait honte à l’humanité. » — À mesure que le plan se précise, les remontrances deviennent plus nettes, et tous les juges experts leur signalent l’importance des rouages qu’ils cassent de parti pris. « Comme jusqu’ici[20], ils ont toujours durement senti l’autorité exercée sur eux au nom de leurs princes, toute limitation de cette autorité leur paraît désirable. Comme jusqu’ici ils n’ont jamais senti les inconvénients d’un pouvoir exécutif trop faible, les désordres qu’on peut craindre de l’anarchie ne leur font encore aucune impression. » — « Ils veulent une constitution américaine avec un roi au lieu d’un président[21], sans réfléchir qu’ils n’ont pas de citoyens américains pour porter cette constitution… S’ils ont le bon sens de donner aux nobles, en tant que nobles, quelque portion de l’autorité nationale, cette constitution libre durera probablement. Mais autrement elle dégénérera soit en une monarchie pure, soit en une vaste république, une démocratie. Celle-ci peut-elle durer ? Je ne crois pas ; je suis sûr que non, à moins que la nation entière ne soit changée. » — Un peu plus tard, lorsqu’ils renoncent à la monarchie parlementaire pour y substituer « une démocratie royale », tout de suite on leur explique qu’une pareille institution appliquée à la France ne peut produire que l’anarchie et aboutir qu’au despotisme. « Nulle part[22] la liberté n’a été stable sans le sacrifice de ses excès, sans une barrière à sa toute-puissance… Sous ce misérable gouvernement… le peuple, bientôt las des orages et livré sans défense légale à ses séducteurs ou à ses oppresseurs, brisera le timon ou le placera lui-même dans la main assez hardie pour s’en emparer. » — De mois en mois, les événements viennent accomplir les prédictions, et les prédictions s’assombrissent. « C’est un vol d’oiseaux effarés[23] ; il est difficile de dire où ils se poseront, tant ils vont à la débandade… Ce malheureux pays, égaré à la poursuite de chimères métaphysiques, ne présente plus aux yeux de l’esprit qu’une vaste ruine… L’Assemblée, à la fois maîtresse et esclave, extravagante dans la théorie et novice dans la pratique, accaparant toutes les fonctions et incapable d’en exercer une seule, a délivré ce peuple farouche et féroce de tous les freins de la religion et du respect… Un tel état de choses ne peut durer… La glorieuse occasion est perdue, et, pour cette fois du moins, la Révolution est manquée. » — Par les réponses de Washington, on voit que son impression est pareille. De l’autre côté du détroit, Pitt, le plus habile praticien, Burke, le plus profond théoricien de la liberté politique, portent le même jugement. Dès la fin de 1789 Pitt prononce que « les Français ont traversé la liberté ». Dès 1790, Burke, dans un livre qui est une prophétie en même temps qu’un chef-d’œuvre, montre du doigt, au terme de la Révolution, la dictature militaire, et « le plus absolu despotisme qui ait jamais paru sous le ciel ».

Rien n’y fait. Sauf dans le petit groupe impuissant qui entoure Malouet et Mounier, les avertissements de Morris, de Jefferson, de Romilly, de Dumont, de Mallet du Pan, d’Arthur Young, de Pitt, de Burke, de tous les hommes qui ont l’expérience des institutions libres, sont accueillis avec indifférence ou repoussés avec dédain. — Non seulement nos politiques nouveaux sont incapables, mais ils se croient capables, et leur insuffisance est aggravée par leur infatuation. « Je disais souvent, écrit Dumont[24], que, si l’on eût arrêté au hasard cent personnes dans les rues de Londres et cent dans les rues de Paris, et qu’on leur eût proposé de se charger du gouvernement, il y en aurait eu quatre-vingt-dix-neuf qui auraient accepté à Paris et quatre-vingt-dix-neuf qui auraient refusé à Londres… Un Français se croit en état de faire tête à toutes les difficultés avec un peu d’esprit ; Mirabeau se faisait rapporteur du Comité des Mines, sans avoir la plus légère teinture de cette science. » Bref, la plupart abordent la politique à peu près « comme ce gentilhomme à qui l’on demandait s’il savait jouer du clavecin et qui répondait : Je ne saurais vous dire, je n’ai jamais essayé ; mais je vais voir ». — « L’Assemblée avait une si haute opinion d’elle-même, surtout le côté gauche, qu’elle se serait volontiers chargée de faire le Code de toutes les nations… On n’avait jamais vu tant d’hommes s’imaginer qu’ils étaient tous législateurs et qu’ils étaient là pour réparer toutes les fautes du passé, remédier à toutes les erreurs de l’esprit humain et assurer le bonheur des siècles futurs. Le doute n’avait point de place en leur esprit, et l’infaillibilité présidait toujours à leurs décrets contradictoires. » — C’est qu’ils ont une théorie, et qu’à leur avis cette théorie dispense des connaissances spéciales. En cela ils sont de très bonne foi, et c’est de parti pris qu’ils renversent le procédé ordinaire. Jusqu’ici on construisait ou l’on réparait une Constitution comme un navire. On procédait par tâtonnements ou sur le modèle des vaisseaux voisins ; on souhaitait avant tout que le bâtiment pût naviguer ; on subordonnait sa structure à son service ; on le faisait tel ou tel selon les matériaux dont on disposait ; on commençait par examiner les matériaux ; on tachait d’estimer leur rigidité, leur pesanteur et leur résistance. — Tout cela est arriéré ; le siècle de la raison est venu, et l’Assemblée est trop éclairée pour se traîner dans la routine. Conformément aux habitudes du temps, elle opère par déduction, à la manière de Rousseau, d’après une notion abstraite du Droit, de l’État et du Contrat social[25]. De cette façon, et par la seule vertu de la géométrie politique, on aura le navire idéal ; puisqu’il est idéal, il est sûr qu’il naviguera, et bien mieux que tous les navires empiriques. — Sur ce principe ils légifèrent, et l’on devine ce que peuvent être leurs discussions. Point de faits probants, ni d’arguments précis ; on n’imaginerait jamais que les gens qui parlent sont là pour régler des affaires réelles. De discours en discours, les enfilades d’abstractions creuses se prolongent et se renouvellent à l’infini, comme dans une conférence d’écoliers de rhétorique qui s’exercent, ou dans une société de vieux lettrés qui s’amusent. Sur la question du veto, « chaque orateur vient tour à tour armé de son cahier, lit une dissertation qui n’a aucun rapport » avec la précédente, et cela fait « une espèce de séance académique[26] », un défilé de brochures qui recommence tous les jours pendant plusieurs jours. Sur la question des Droits de l’homme, cinquante-quatre orateurs sont inscrits : « Je me rappelle, dit Dumont, cette longue discussion, qui dura des semaines, comme un temps d’ennui mortel : vaines disputes de mots, fatras métaphysique, bavardage assommant ; l’Assemblée s’était convertie en école de Sorbonne », et cela pendant que les châteaux brûlaient, que les hôtels de ville étaient saccagés, que les tribunaux n’osaient plus siéger, que le blé ne circulait plus, que la société se décomposait : de même les théologiens du Bas-Empire avec leurs disputes sur la lumière incréée du Mont-Thabor, pendant que Mahomet II battait à coups de canon les murs de Constantinople. — Sans doute les nôtres sont d’autres hommes, jeunes de cœur, sincères, enthousiastes, généreux même, et de plus appliqués, laborieux, parfois doués de talents rares. Mais ni le zèle, ni le travail, ni le talent, ne sont utiles quand ils ne sont point employés pour une idée vraie ; et, si on les met au service d’une idée fausse, ils font d’autant plus de mal qu’ils sont plus grands.

Vers la fin de 1789, on ne peut plus en douter, et les partis qui se sont formés ont donné la mesure de leur présomption, de leur imprévoyance, de leur incapacité et de leur raideur. « Il y en a trois dans l’Assemblée, écrit l’ambassadeur américain[27]. Le premier, celui des aristocrates, comprend le haut clergé, les parlementaires et cette portion des nobles qui voudraient former un ordre à part. » C’est lui qui résiste aux fautes et aux folies, mais par des fautes et des folies presque égales. À l’origine, les prélats, au lieu de se concilier les curés, « les ont tenus à une distance humiliante, affectant des distinctions, exigeant des respects », et, dans leur propre chambre, « se cantonnant sur des bancs séparés ». D’autre part, les nobles, afin de se mieux aliéner les communes, ont débuté par les accuser « de révolte, de trahison, de lèse-majesté », et par réclamer contre elles l’emploi de la force militaire. À présent que le Tiers victorieux les a reconquis et les accable de son nombre, ils redoublent de maladresse et conduisent la défense encore plus mal que l’attaque. « Dans l’Assemblée, dit l’un d’entre eux, ils n’écoutent pas, ils rient, ils parlent haut », ils prennent à tache d’aigrir par leur impertinence leurs adversaires et les galeries[28]. « Ils sortent de la salle, lorsque le président pose la question, et invitent les députés de leur parti à les suivre, ou leur crient de ne point délibérer : par cet abandon, les clubistes, devenus la majorité, décrètent tout ce qu’ils veulent ; » c’est ainsi que la nomination des juges et des évêques est retirée au roi et attribuée au peuple. Bien mieux, après le retour de Varennes, lorsque l’Assemblée, comprenant que son œuvre n’est pas viable, voudra la rendre moins démocratique, tout le côté droit refusera de prendre part aux délibérations, et, ce qui est pis, il votera avec les révolutionnaires, pour exclure les Constituants de la Législative. Ainsi, non seulement il s’abandonne, mais il se tue, et sa désertion finit par un suicide. — Reste un second parti, « le parti moyen[29], composé d’hommes de toute classe, ayant des intentions droites, et partisans sincères d’un bon gouvernement. Par malheur, ils ont pris dans les livres l’idée qu’ils s’en font, et sont des gens admirables sur le papier. Mais, comme, par un fâcheux accident, les hommes réels qui vivent dans le monde diffèrent beaucoup des hommes imaginaires qui habitent la cervelle des philosophes, on ne doit pas s’étonner si les systèmes politiques puisés dans un livre ne sont bons qu’à être reversés dans un autre livre ». De tels esprits sont la proie naturelle des utopistes ; faute de test expérimental, ils sont emportés par la pure logique et vont grossir le troupeau des théoriciens. — Ceux-ci font le troisième parti, qu’on nomme « les enragés », et qui, au bout de six mois, se trouve « le plus nombreux de tous ». — « Il se compose, dit Morris, de ces individus qu’en Amérique on appelle gens de chicane, outre une foule de curés, et de beaucoup de ces hommes qui, dans toutes les révolutions, affluent autour de la bannière de l’innovation, parce qu’ils se trouvent mal où ils sont. Ce dernier parti est en alliance étroite avec la populace, ce qui lui donne une grande autorité, et il a déjà disloqué tout. » De son côté sont toutes les passions fortes, non seulement l’irritation du peuple tourmenté par la misère et par le soupçon, non seulement l’amour-propre et l’ambition du bourgeois révolté contre l’ancien régime, mais encore les rancunes invétérées et les convictions méditées de tant de consciences souffrantes et de tant de raisons factieuses, protestants, jansénistes, économistes, philosophes qui, comme Fréteau, Rabaut-Saint-Étienne, Volney, Siéyès, couvent un long amas de ressentiments ou d’espérances, et n’attendent qu’une occasion pour imposer leur système avec toute l’intolérance du dogmatisme ou de la foi. Pour de tels esprits, le passé est non avenu ; l’exemple n’a point d’autorité ; les choses réelles ne comptent pas ; ils vivent dans leur utopie. Siéyès, le plus considéré de tous, juge que « toute la Constitution de l’Angleterre est un charlatanisme fait pour en imposer au peuple[30] ; il regarde les Anglais comme des enfants en matière de constitution, et se croit en état d’en donner une beaucoup meilleure à la France ». Dumont, qui voit les premiers comités chez Brissot et chez Clavière, en sort avec autant d’inquiétude que de dégoût ». — « Impossible, dit-il, de peindre la confusion des idées, le dérèglement des imaginations, le burlesque des notions populaires : on aurait cru voir le monde au lendemain de la création. » En effet, ils supposent que la société humaine n’existe pas et qu’ils sont chargés de la faire : de même les ambassadeurs de peuplades ennemies et divisées d’intérêts, qui voudraient se mettre à régler leur sort comme si rien d’antérieur n’avait existé ». — Nulle hésitation : ils sont persuadés que la chose est facile et qu’avec deux ou trois axiomes de philosophie politique le premier venu peut en venir à bout. Dans une assemblée de gens expérimentés, une pareille outrecuidance serait ridicule ; dans cette assemblée de novices, elle est une force. Un troupeau désorienté suit ceux qui se mettent en avant : ce sont les plus déraisonnables, mais ce sont les plus affirmatifs, et, dans la Chambre comme dans la nation, les casse-cou deviennent les conducteurs.

III

Deux avantages leur donnent l’ascendant, et ces avantages sont si grands, que désormais ceux qui les auront seront toujours les maîtres. — En premier lieu, le parti révolutionnaire a pour lui la théorie régnante, et seul il est décidé à l’appliquer jusqu’au bout. Il est donc seul conséquent et populaire, en face d’adversaires impopulaires et inconséquents. En effet, presque tous ceux-ci, défenseurs de l’ancien régime ou partisans de la monarchie limitée, sont imbus comme lui de principes abstraits et de politique spéculative. Les nobles les plus récalcitrants ont revendiqué dans leurs cahiers les droits de l’homme, et Mounier, le principal adversaire des démagogues, conduisait les Communes lorsqu’elles se sont déclarées Assemblée nationale[31]. Cela suffit, ils sont engagés dans le défilé étroit qui aboutit aux précipices. Au commencement, ils ne s’en doutaient pas ; mais un pas entraîne l’autre ; bon gré, mal gré, ils avancent ou sont poussés. Quand ils voient l’abîme, il est trop tard ; ils y sont acculés par leurs propres concessions et par la logique ; ils ne peuvent que s’exclamer, s’indigner ; ayant lâché leur point d’appui, ils ne trouvent plus de point d’arrêt. — Il y a dans les idées générales une puissance terrible, surtout lorsqu’elles sont simples et font appel à la passion. Rien de plus simple que celles-ci, puisqu’elles se réduisent à l’axiome qui pose les droits de l’homme et y subordonnent toutes les institutions anciennes ou nouvelles. Rien de plus propre à enflammer les cœurs, puisque la doctrine enrôle tout l’orgueil humain à son service, et consacre, sous le nom de justice, tous les besoins d’indépendance et de domination. Considérez les trois quarts des députés, esprits neufs et prévenus, sans autre information que quelques formules de la philosophie courante, sans autre fil conducteur que la logique pure, livrés aux déclamations des avocats, aux vociférations des gazettes, aux suggestions de leur amour-propre, aux cent mille voix qui de tous côtés, à la barre de l’Assemblée, à la tribune, dans les clubs, dans la rue, dans leur propre cœur, leur répètent unanimement tous les jours la même flatterie : « Vous êtes souverains et tout-puissants. En vous seuls réside le droit. Le Roi n’est là que pour exécuter vos volontés. Tout ordre, corporation, pouvoir, association civile ou ecclésiastique, est illégitime et nul, dès que vous l’avez déclaré tel ; vous pourriez même changer la religion. Vous êtes les pères de la patrie. Vous avez sauvé la France, vous régénérez l’espèce humaine. Le monde entier vous admire ; achevez votre glorieux ouvrage, allez plus loin et tous les jours plus loin. » Contre ce flot de séductions et de sollicitations, un bon sens supérieur et des convictions enracinées peuvent seuls tenir ferme ; mais les hommes ordinaires et indécis sont entraînés. Dans le concert des acclamations qui s’élèvent, ils n’entendent pas le fracas des ruines qu’ils font. À tout le moins, ils se bouchent les oreilles, ils se dérobent aux cris des opprimés ; ils refusent d’admettre que leur œuvre ait pu être malfaisante, ils acceptent les sophismes et les mensonges qui la justifient ; ils souffrent que, pour excuser les assassins, on calomnie les assassinés ; ils écoutent Merlin de Douai qui, après trois ou quatre jacqueries, lorsque dans toutes les provinces on pille, on incendie et on tue, vient déclarer, au nom du comité de féodalité[32], « qu’il faut présenter au peuple une loi dont la justice force au silence l’égoïste feudataire qui, depuis six mois, crie si indécemment à la spoliation, et dont la sagesse puisse ramener à son devoir le colon que le ressentiment d’une longue oppression a pu égarer un moment ». — Et si un jour, à la fin de leur session, le patriarche survivant du parti philosophique, Raynal, porte par surprise la vérité jusqu’à leur tribune, ils s’indignent de sa sincérité comme d’un attentat, ils ne l’excusent qu’à titre d’imbécile. Un législateur omnipotent ne peut pas se déjuger ; il est condamné, comme un roi, à l’admiration publique de soi-même. « Il n’y avait point parmi nous, dit un témoin, trente députés qui pensassent autrement que Raynal », mais, « en présence les uns des autres, l’honneur de la Révolution, la perspective de ses avantages était un point de dogme auquel il fallait croire » ; et, contre leur raison, contre leur conscience, les modérés, captifs dans le réseau de leurs propres actes, se joignent aux révolutionnaires pour achever la Révolution.

S’ils refusaient, ils seraient contraints. Car, pour s’emparer du pouvoir, l’Assemblée a dès l’abord toléré ou sollicité les coups de main de la rue. Mais, en prenant les émeutiers pour alliés, elle se les est donnés pour maîtres, et désormais, à Paris comme en province, la force illégale et brutale est le principal pouvoir de l’État. « On avait triomphé par le peuple ; il n’y avait pas moyen de se montrer sévère avec lui[33] » ; c’est pourquoi, « quand il s’agissait de réprimer les insurrections, l’Assemblée était sans cœur et sans force ». — « On blâme par décence, on ménage par politique », et, par un juste retour, on subit soi-même la pression que l’on autorise contre autrui. Trois ou quatre fois seulement, quand la sédition devient trop insolente, après le meurtre du boulanger François, dans l’insurrection des Suisses à Nancy, dans l’émeute du Champ-de-Mars, la majorité, qui se sent elle-même menacée, vote ou applique la loi martiale, et repousse la force par la force. Mais ordinairement, quand le despotisme populaire ne s’exerce que sur la minorité royaliste, elle laisse opprimer ses adversaires et ne se croit pas atteinte par les violences qui assaillent le côté droit : ce sont des ennemis, on peut les livrer aux bêtes. Là-dessus, le côté gauche a pris ses dispositions ; son fanatisme n’a pas de scrupules ; il s’agit des principes, de la vérité absolue ; à tout prix, il faut qu’elle triomphe. D’ailleurs peut-on hésiter à recourir au peuple dans la cause du peuple ? Un peu de contrainte aidera le bon droit ; c’est pourquoi, tous les jours, le siège de l’Assemblée recommence. Déjà, avant le 6 octobre, on le faisait à Versailles ; à présent, à Paris, il continue plus vif et moins déguisé.

Au commencement de 1790[34], la bande soudoyée comprend 750 hommes effectifs, déserteurs pour la plupart ou soldats chassés de leur régiment, payés d’abord cinq francs, puis quarante sous par jour. Leur office est de faire ou soutenir des motions dans les cafés et dans les rues, de se mêler aux spectateurs dans les séances des sections, dans les groupes du Palais-Royal, surtout dans les galeries de l’Assemblée nationale, et d’y huer ou applaudir sur un signal. Leur chef est un chevalier de Saint-Louis auquel ils jurent obéissance et qui prend les ordres du comité des Jacobins. À l’Assemblée, son principal lieutenant est un M. Saule, « gros petit vieux tout rabougri, jadis tapissier, puis colporteur-charlatan de boîtes de quatre sous garnies de graisse de pendu, pour guérir les maux de reins, toute sa vie ivrogne… qui, par le moyen d’une voix assez perçante et toujours bien humectée, s’est acquis quelque réputation dans les tribunes de l’Assemblée ». À la vérité, il a friponné sur les billets d’entrée ; on l’a chassé ; il a dû reprendre « la boîte d’onguents et voyager un ou deux mois en province avec un compagnon, homme de lettres ». Mais au retour, « par la protection d’un palefrenier de la Cour, il a obtenu un emplacement pour établir un café contre le mur du jardin des Tuileries, presque à côté de l’Assemblée nationale », et maintenant, c’est chez lui, dans son café, à son bureau, que les gagistes des tribunes « viennent apprendre ce qu’ils ont à dire et quel est l’ordre du jour pour les applaudissements ». D’ailleurs il donne de sa personne ; « c’est lui qui pendant trois ans réglera l’esprit public dans la tribune confiée à ses soins, et, pour ses bons et agréables services, l’Assemblée constituante lui décernera une récompense », à laquelle l’Assemblée législative ajoutera « six cents livres de pension, outre un logement dans l’appartement des Feuillants ».

Ainsi payés, on devine comment des gens de cette espèce font leur besogne. Du haut des tribunes[35], ils étouffent par la force de leurs poumons les réclamations de la droite : tel décret, par exemple l’abolition des titres de noblesse, est emporté « non par des cris, mais par d’horribles hurlements[36] ». À la nouvelle que l’hôtel de Castries vient d’être saccagé par la populace, ils applaudissent. Lorsqu’il s’agit de décider si la religion catholique sera dominante, ils « crient qu’il faut pendre tous les aristocrates et qu’alors tout ira bien ». Tous leurs attentats, non seulement restent impunis, mais encore sont encouragés : tel noble qui se plaint de leurs huées est rappelé à l’ordre, et leur intervention, leurs vociférations, leurs insultes, leurs menaces, sont désormais introduites comme un rouage régulier dans l’opération législative. — Aux abords de la salle, leur pression est encore pire[37]. À plusieurs reprises, l’Assemblée est obligée de doubler sa garde. Le 27 septembre 1790, il y a quarante mille hommes autour d’elle pour lui extorquer le renvoi des ministres, et, sous ses fenêtres, on fait « des motions d’assassinat ». Le 4 janvier 1791, pendant que, sur l’appel nominal, les députés ecclésiastiques montent tour à tour à la tribune pour prêter ou refuser le serment à la Constitution civile du clergé, une clameur furieuse s’élève dans les Tuileries et perce jusque dans la salle : « À la lanterne ceux qui refuseront ! » Le 27 septembre 1790, M. Dupont de Nemours, économiste, ayant fait un discours contre les assignats, est entouré au sortir de la séance, hué, bousculé, poussé contre le bassin des Tuileries : on l’y jetait, quand la garde le délivra. Le 21 juin 1790, M. de Cazalès manque d’être déchiré et mis en pièces par le peuple[38] ». À vingt reprises, dans les rues, au café, les députés du côté droit sont menacés du geste ; on expose en public des figures qui les représentent la corde au cou. Plusieurs fois l’abbé Maury est sur le point d’être pendu ; une fois, il se sauve en présentant des pistolets ; une autre fois, le vicomte de Mirabeau est obligé de mettre l’épée à la main. M. de Clermont-Tonnerre, ayant voté contre la réunion du Comtat à la France, est assailli dans le Palais-Royal à coups de chaises et de bâtons, poursuivi jusque chez le suisse, puis jusque dans son hôtel : la foule hurlante en brise les portes et n’est repoussée qu’à grand peine. — Impossible aux membres du côté droit de s’assembler entre eux : ils sont « lapidés » dans l’église des Capucins, puis dans le Salon Français de la rue Royale ; pour comble, un arrêt des nouveaux juges ferme leur salle et les punit des violences qu’ils subissent[39]. Bref, ils sont à la discrétion de la foule, et l’homme le plus modéré, le plus libéral, le plus ferme de cœur et d’esprit, Malouet, déclare qu’en « allant à l’Assemblée il oubliait rarement d’emporter ses pistolets[40] ». — « Depuis deux ans, dit-il après l’évasion du roi, nous n’avions pas joui d’un instant de liberté et de sécurité. » — « Quand vous allez dans un établissement de boucherie, écrit un autre député, vous pouvez trouver à l’entrée une provision d’animaux qu’on laisse vivre encore quelque temps, jusqu’à ce que l’heure soit venue de les détruire. Telle était, chaque fois que j’entrais à l’Assemblée nationale, l’impression que me faisait cet ensemble de nobles, d’évêques et de parlementaires qui remplissaient le côté droit, et que les exécuteurs du côté gauche laissaient respirer encore quelque temps. » Outragés et violentés jusque sur leurs bancs, « placés entre les périls du dedans et ceux du dehors[41], entre les hostilités des galeries » et celles des aboyeurs de l’entrée, « entre les insultes personnelles et l’abbaye de Saint-Germain, entre les éclats de rire qui célèbrent l’incendie de leurs châteaux et les clameurs qui, trente fois dans le quart d’heure, brisent leur opinion », livrés et dénoncés « aux dix mille cerbères » du journalisme et de la rue qui les poursuivent de leurs hurlements et qui « les couvrent de leur bave », tout moyen est bon pour terrasser leur résistance, et, à la fin de la session, en pleine Assemblée, on leur promet de « les recommander aux départements », c’est-à-dire d’ameuter à leur retour, chez eux et contre eux, la jacquerie permanente de la province. — De tels procédés parlementaires, employés sans interruption et pendant vingt-neuf mois, finissent par faire leur effet. Beaucoup de faibles sont entraînés[42] ; même sur des caractères bien trempés, la crainte a des prises : tel qui marcherait au feu le front haut frémit à l’idée d’être traîné dans le ruisseau par la canaille ; toujours, sur des nerfs un peu délicats, la brutalité populaire exerce un ascendant physique. Le 12 juillet 1791[43], l’appel nominal décrété contre les absents montre que cent trente-deux députés ne siègent plus. Onze jours auparavant, parmi ceux qui siègent encore, deux cent soixante-dix ont déclaré qu’ils ne prendraient plus part aux délibérations. Ainsi, avant l’achèvement de la Constitution, toute l’opposition, plus de quatre cents membres, plus d’un tiers de l’Assemblée, est réduit à la fuite ou au silence. À force d’oppression, le parti révolutionnaire s’est débarrassé de toute résistance, et la violence, qui lui a donné l’empire dans la rue, lui donne l’empire dans le Parlement.

IV

Ordinairement, dans une assemblée toute-puissante, quand un parti prend l’ascendant et groupe autour de lui la majorité, il fournit le ministère, et cela suffit pour lui donner ou lui rendre quelque lueur de bon sens. Car ses conducteurs, ayant en main le gouvernement, en deviennent responsables, et, lorsqu’ils proposent ou acceptent une loi, ils sont obligés d’en prévoir l’effet. Rarement un ministre de la guerre ou de la marine acceptera un code militaire qui établira la désobéissance permanente dans l’armée ou dans la flotte. Rarement un ministre des finances proposera des dépenses auxquelles les recettes ne peuvent suffire, ou un système de perception par lequel l’impôt ne rentrera pas. Placés au centre des informations, avertis jour par jour et en détail, entourés de conseillers experts et de commis spéciaux, les chefs de la majorité, qui deviennent ainsi les chefs de l’administration, passent tout de suite de la théorie à la pratique, et il faut que les fumées de la politique spéculative soient bien épaisses dans leur cervelle pour en exclure les lumières multipliées que l’expérience y darde à chaque instant. Mettez le théoricien le plus décidé à la barre d’un navire : quelle que soit la raideur de ses principes ou de ses préjugés, jamais, s’il n’est aveugle ou contraint par des aveugles, il ne s’obstinera à gouverner toujours à gauche ou toujours à droite. Effectivement, après le voyage de Varennes, lorsque l’Assemblée, maîtresse du pouvoir exécutif, commandera directement aux ministres, elle reconnaîtra elle-même que sa machine constitutionnelle ne fonctionne que pour détruire, et ce sont les principaux révolutionnaires, Barnave, Duport, les Lameth, Le Chapelier, Thouret[44], qui entreprendront d’en corriger le mécanisme pour en modérer les chocs. Mais cette source d’instruction et de raison à laquelle ils viendront puiser un instant, malgré eux et trop tard, ils se la sont fermée dès l’origine. Le 6 novembre 1789, par respect des principes et par crainte de la corruption, l’Assemblée a déclaré qu’aucun de ses membres ne pourrait devenir ministre. La voilà privée de tous les enseignements que fournit le maniement direct des choses, livrée sans contrepoids à tous les entraînements de la théorie, réduite par son propre arrêt à n’être qu’une académie de législation.

Bien pis, et par un autre effet de la même faute, elle s’est condamnée aux transes perpétuelles. Car, ayant laissé entre des mains tièdes ou suspectes ce pouvoir qu’elle n’a pas voulu prendre, elle est toujours inquiète, et ses décrets portent l’empreinte uniforme, non seulement de l’ignorance volontaire où elle se confine, mais encore des craintes exagérées ou chimériques dans lesquelles elle vit. — Imaginez dans un navire une société d’avocats, littérateurs et autres passagers, qui, soutenus par une insurrection de l’équipage mal nourri, se sont arrogé l’autorité suprême, mais refusent de choisir parmi eux le pilote et l’officier de quart. L’ancien capitaine continue à les désigner ; par pudeur et comme il est bon homme, on lui a laissé son titre, et on le garde pour transmettre les ordres. Tant pis pour lui quand ces ordres sont absurdes ; s’il y résiste, une nouvelle émeute lui arrache son consentement, et, même quand ils sont inexécutables, il répond de leur exécution. Cependant, dans une chambre de l’entrepont, loin du gouvernail et de la boussole, notre club d’amateurs disserte sur l’équilibre des corps flottants, décrète un système nouveau de navigation, fait jeter tout le lest, déployer toutes les voiles, et s’étonne de voir le navire tomber sur le flanc. Évidemment l’officier de quart et le pilote ont mal fait la manœuvre. On les renvoie, d’autres les remplacent, et le navire, qui penche toujours davantage, commence à faire eau de toutes parts. Pour le coup, c’est la faute du capitaine et de l’ancien état-major ; à tout le moins ils manquent de bonne volonté ; un si beau système de navigation devait réussir tout seul ; s’il échoue, c’est qu’on y met obstacle. Bien certainement, parmi ces gens de l’ancien régime, il y a des traîtres qui aiment mieux tout abîmer que se soumettre ; ce sont des ennemis publics et des monstres ; il faut les désarmer, les surveiller, les saisir et les punir. — Tel est le raisonnement de l’Assemblée. Évidemment, pour la rassurer, il eût suffi que le ministre de l’intérieur désigné par elle fît venir tous les matins à son hôtel le lieutenant de police nommé par lui. Mais, par son propre décret, elle s’est privée de cette ressource si simple, et n’a d’autre expédient que d’instituer un Comité de recherches, pour découvrir les crimes « de lèse-nation[45] » ; rien de plus vague qu’un tel mot, rien de plus malfaisant qu’une institution pareille. — Renouvelé tous les mois, dépourvu d’agents spéciaux, composé de députés crédules et novices, ce Comité, qui doit faire l’office d’un Lenoir ou d’un Fouché, supplée à son incapacité par sa violence, et ses procédés sont déjà ceux de l’inquisition jacobine[46]. Alarmiste et soupçonneux, il provoque à la délation, et, faute de trouver des complots, il en invente. Pour lui, les velléités sont des actes et les projets flottants deviennent des attentats commis. Sur la dénonciation d’un domestique qui a écouté aux portes, sur les commérages d’une blanchisseuse qui a ramassé un papier dans la poche d’un peignoir, sur une lettre interprétée à faux, sur des indices vagues qu’il complète et relie à force d’imagination, il forge un coup d’État, il fait des interrogatoires, des visites domiciliaires, des descentes nocturnes, des arrestations[47], il exagère, noircit, et vient en séance publique dénoncer le tout à l’Assemblée nationale. C’est d’abord le complot de la noblesse bretonne pour livrer Brest aux Anglais[48], puis le complot des brigands soldés pour détruire les moissons, puis le complot du 14 juillet pour brûler Paris, puis le complot de Favras pour tuer La Fayette, Necker et Bailly, puis le complot d’Augeard pour enlever le roi, puis d’autres, de semaine en semaine, sans compter ceux qui pullulent dans la cervelle des journalistes et que Desmoulins, Fréron, Marat, révèlent à coups de trompette dans chacun de leurs numéros. « Toutes ces alarmes se crient tous les jours dans les rues, comme les choux et les navets, et le bon peuple de Paris les respire avec l’air méphitique de nos boues[49]. » Or, par ce côté comme par beaucoup d’autres, l’Assemblée est peuple ; persuadée qu’elle est en danger, elle fait ses lois comme il fait ses insurrections, et se garantit à coups de décrets comme il se garantit à coups de piques[50]. Faute d’avoir mis la main sur le ressort moteur qui lui permettrait de diriger la machine, elle se défie de tous les rouages anciens et de tous les rouages nouveaux. Les anciens lui semblent un obstacle, et, au lieu de les utiliser, elle les brise un à un, parlements, états provinciaux, ordres religieux, église, noblesse et royauté. Les nouveaux lui sont suspects, et, au lieu de les accorder, elle les déconcerte d’avance, pouvoir exécutif, pouvoirs administratifs, pouvoirs judiciaires, police, gendarmerie, armée[51]. Grâce à ces précautions, aucun d’eux ne pourra être retourné contre elle ; mais aussi, grâce à ces précautions, aucun d’eux ne pourra faire son office. — Pour bâtir comme pour détruire, elle a eu deux mauvaises conseillères, d’une part la peur, d’autre part la théorie ; et, sur les ruines de la vieille machine qu’elle a démolie sans discernement, la machine nouvelle qu’elle a construite sans prévoyance ne marchera que pour s’effondrer.

  1. Arthur Young, 15 juin 1789. — Bailly, I. passim. — Moniteur, IV, 522 (2 juin 1790). — Mercure de France, 11 février 1792.
  2. Moniteur, V, 631 (12 septembre 1790), et 8 septembre (paroles de l’abbé Maury). — Marmontel, liv. XIII, 237. — Malouet, I, 261. — Bailly, I, 227.
  3. Sir Samuel Romilly, Memoirs, I, 102, 354. — Dumont, 158. (Le règlement officiel est du 29 juillet 1789.)
  4. Cf. Ferrières, I, 3. Son repentir est touchant.
  5. Morris à Washington, 24 janvier 1790. — Dumont, 125. — Garat, lettre à Condorcet
  6. Arthur Young, I, 46. « Châtiée, élégante, polie, insignifiante, la masse des idées échangées n’a le pouvoir ni d’offenser ni d’instruire. Toute vigueur de pensée doit s’effacer dans l’expression… Là où le caractère est si effacé, il y a peu de place ci pour la discussion. » — Cabinet des Estampes. Estampes du temps par Moreau, Prieur, Monnet, représentant l’ouverture des États Généraux. Toutes les figures sont gracieuses, élégantes et gentilles.
  7. Marmontel, liv. XIII, 237. — Malouet, I, 261. — Ferrières, I, 19.
  8. Gouverneur Morris, 24 janvier 1790. — De même (Ferrières, I, 71) le décret sur l’abolition de la noblesse. Il n’était pas sur l’ordre du jour et fut emporte par surprise.
  9. Ferrières. I, 189. — Dumont, 146.
  10. Lettre de Mirabeau à Siéyès. 11 juin 1790. « Notre nation de singes à larynx de perroquets. » — Dumont, 146. « Siéyès et Mirabeau eurent toujours une bien chétive opinion de l’Assemblée constituante. »
  11. Moniteur, I, 256, 431 du et 31 juillet 1789). — Journal des débats et décrets, I, 185, 16 juillet. Un membre demande que M. de Lally rédige son discours. « Toute l’Assemblée a répété cette demande. »
  12. Moniteur, 11 mars 1790. « Une religieuse de Saint-Mandé, présente à la barre, remercie l’Assemblée du décret par lequel les cloîtres sont ouverts, dénonce les ruses, les intrigues et même les violences qu’on emploie dans les couvents pour empêcher l’exécution du décret. » — Ib., 29 mars 1790. Lecture de différentes adresses. « À Lagnon, une mère de famille a rassemblé ses dix enfants, et a juré devant Dieu avec eux et pour eux d’être fidèle à la nation, à la loi et au roi. » Ib., 5 juin 1790. « M. Chabroud fait lecture de la lettre du receveur des traites de Lannion en Bretagne à un curé, membre de l’Assemblée nationale. Il implore son suffrage pour faire agréer son serment civique et celui de toute sa famille, prête à manier également l’encensoir, la charrue, la balance, l’épée et la plume. » — Quand on a lu un certain nombre de ces adresses, il semble que l’Assemblée soit une succursale des Petites Affiches.
  13. Moniteur, 23 octobre 1789.
  14. Ferrières, II, 65 (10 juin 1790). — Montlosier, I, 402. « L’un de ces figurants vint le lendemain chercher sa paye chez le comte de Billancourt, qu’il prenait pour le duc de Liancourt. Monsieur, lui dit-il, c’est moi hier qui faisais le Chaldéen. »
  15. Buchez et Roux, X, 118 (16 juin 1791).
  16. Voir la liste imprimée des députés, avec indication de leur bailliage ou sénéchaussée, qualité, condition et profession.
  17. Bouillé, 75. — Le roi disait en lisant pour la première fois la liste des députés : « Qu’aurait dit la nation, si j’eusse ainsi composé les Notables ou mon Conseil ? » Buchez et Roux, IV, 39.)
  18. Morris, 31 juillet 1789.
  19. Morris, 25 février 1789. — La Fayette. Mémoires, V, 492. — Lettre de Jefferson, 14 février 1815. — Arthur Young, 27 et 29 juin 1789.
  20. Morris, 1er juillet 1789.
  21. Morris, 4 juillet 1789.
  22. Mallet du Pan, Mercure, 26 septembre 1789.
  23. Morris, 24 janvier 1790 ; 22 novembre 1790.
  24. Dumont, 33, 38, 62.
  25. Sir Samuel Romilly, Memoirs, I, 102. « Leur procédé constant était de décréter d’abord le principe, et de réserver la rédaction de la loi à une opération subséquente. L’influence de cette méthode a été étonnante sur leurs débats et sur leurs actes. » — Ib., I, 354. Lettre de Dumont, 2 juin 1789. « Ils aiment mieux les sottises de leur choix que tous les résultats de l’expérience britannique. » Ils se révoltent à l’idée « d’emprunter quelque chose à votre gouvernement, qui est ici conspué comme un des opprobres de la raison humaine, quoique l’on convienne que vous avez deux ou trois bonnes lois ; mais il est insoutenable que vous ayez la présomption d’avoir une constitution ».
  26. Dumont, 138, 151.
  27. Morris, 24 janvier 1790.
  28. Marmontel, XII, 265. — Ferrières, I, 48 ; II, 50, 58, 126. — Dumont, 74.
  29. Morris, 24 janvier 1790. — Selon Ferrières, ce parti comprend environ trois cents membres.
  30. Dumont, 33, 58, 62.
  31. Léonce de Lavergne, Les assemblées provinciales, 384. Délibération des États du Dauphiné, rédigée par Mounier et signée par deux cents gentilshommes (juillet 1788) : « Les droits des hommes dérivent de la nature seule et sont indépendants de leurs conventions. »
  32. Rapport de Merlin de Douai, 8 février 1790, p. 2. — Malouet, II, 51.
  33. Dumont, 133. — Montlosier, I, 355, 361.
  34. Bertrand de Moleville, II, 221. (D’après un rapport de police judiciaire.) — Schmidt, Tableaux de La Révolution, I, 215. (Rapport de l’agent Dutard, 13 mai 1793.) — Lacretelle, Dix ans d’épreuves, 35. « C’était vers minuit, et sous les pluies, les frimas, les neiges et un froid piquant, que nous allions près de l’église des Feuillants retenir des places pour les tribunes de l’Assemblée que nous ne devions occuper qu’à midi le jour suivant. Il fallait de plus les disputer à une foule qu’animaient des passions et même des intérêts fort différents des nôtres. Car nous ne tardâmes pas à nous apercevoir qu’une grande partie des tribunes était salariée et que les scènes cruelles qui faisaient notre désolation faisaient leur joie. Je ne puis dire quelle était mon horreur, lorsque j’entendais ces femmes, que depuis l’on a appelées tricoteuses. savourer les doctrines déjà homicides de Robespierre, se délecter de sa voix aigre, et couver des yeux sa laide figure, type vivant de l’envie. » (Premiers mois de 1790.)
  35. Moniteur, V, 237 (26 juillet 1790) ; V, 594 (8 septembre 1790) ; V. 631 (12 septembre 1790). — VI, 310 (6 octobre 1790). Lettre de l’abbé Peretti.)
  36. Ferrières, II, 75. — Moniteur, VI, 373, 374 (6 septembre 1790). M. de Virieu. « Il faut réprimer ceux qui par des applaudissements ou par des huées insultent quelques-uns de vos membres et gênent la liberté des débats. Sont-ce trois cents spectateurs qui doivent être nos juges, ou bien la nation ? » — M. Chasset, président : « Monsieur l’opinant, je vous rappelle à l’ordre. Vous parlez de gêne des suffrages ; il n’y en a jamais eu dans cette Assemblée. »
  37. Sauzay, I, 140. Lettre de M. Lompré, député libéral à M. Séguin, chanoine (vers le 2 novembre 1789) : « Le service devient tous les jours plus difficile ; nous sommes devenus l’objet des fureurs du peuple, et, lorsqu’il n’y a plus eu d’autre ressource pour éviter la tempête que de nous défaire des possessions du clergé, nous avons cédé à la force. La nécessité était devenue pressante et j’aurais été fâché que vous fussiez encore ici et exposé conséquemment aux outrages et aux violences dont j’ai été plusieurs fois menacé. »
  38. Mercure de France, nos du 2 octobre 1790, du 15 janvier 1791, du 14 mai 1791. — Buchez et Roux, V, 343 (13 avril 1790) ; VII, 76 (2 septembre 1790) ; X, 225 (21 juin 1791). — Montlosier, I, 357. — Moniteur, IV, 427.
  39. Archives de la Préfecture de police, exposé par le comité du district de Saint-Roch, et jugement du Tribunal de police, 15 mai 1790.
  40. Malouet, II, 68. — Montlosier, II, 257, 217. (Discours de M. Lavie, 18 septembre 1791).
  41. Mercure, 1er octobre 1791. (Article de Mallet du Pan.)
  42. Malouet, II, 66. « Il n’y avait que ceux qui ne s’effrayaient ni des injures, ni des menaces, ni des voies de fait, qui pouvaient se montrer opposants. »
  43. Buchez et Roux, X, 432, 465.
  44. Malouet, II, 153.
  45. Décrets des 23 et 28 juillet 1789. — Archives nationales, papiers du Comité des recherches, passim. — Entre autres affaires, voir celle de Mme de Persan (Moniteur, V, 611, séance du 9 septembre 1790), et celle de Malouet (Mémoires, II, 12).
  46. Buchez et Roux, IV, 56. (Rapport de Garran de Coulon.) IV, 49. (Arrêté du Comité des recherches, 28 décembre 1789.)
  47. Arrestations de M. de Riolles, de M. de Bussy, etc. de Mme de Jumilhac, de deux autres dames, l’une à Bar-le-Duc, l’autre à Nancy, etc.
  48. Séance du 28 juillet 1789, discours de Duport et Reubell, etc. — Mercure, n° du 1er janvier 1791 (Article de Mallet du Pan.) — Buchez et Roux, V, 146. « Voilà cinq ou six conspirations successives, celle des sacs de farine, celle des sacs d’argent, etc. » (Article de Camille Desmoulins.)
  49. Archives de la Préfecture de police. Extrait des registres des délibérations du Comité général du district de Saint-Roch. 10 octobre 1789. — « Arrêté de prier MM. de la Commune de s’occuper avec toute la prudence, toute l’activité et toute la force dont ils sont capables, à découvrir, à dévoiler, à publier les complots horribles et les trahisons infernales qu’on ne cesse de méditer contre les habitants de la capitale, de dénoncer au public tous les auteurs, fauteurs et adhérents de semblables complots, de quelque rang qu’ils puissent être, de s’assurer de leurs personnes, de poursuivre leur punition avec toute la rigueur que méritent de semblables attentats. » — Tous les jours le commandant du bataillon et les capitaines du district viendront au Comité pour se concerter avec lui. — « Tant que dureront les alarmes, le premier étage de chaque maison sera éclairé par des lampions pendant la nuit, et tous les citoyens du district seront invités à être rentrés chez eux au plus tard à 10 heures du soir, à moins qu’ils ne soient de service… Tous les citoyens seront invités à faire part de tout ce qu’ils pourront apprendre ou découvrir relativement aux complots abominables qui se trament sourdement dans la capitale. »
  50. Lettre de M. de Guilhermy, 31 juillet 1790 (Actes des Apôtres, V, 56). « Pendant ces deux nuits (13 et 14 juillet 1789) que nous demeurâmes assemblés, j’ai entendu un député essayer de faire accroire que le corps d’artillerie avait reçu ordre de pointer ses canons contre notre salle ; un autre, qu’elle était minée et qu’on allait la faire sauter ; un autre fut jusqu’à prétendre qu’il avait senti l’odeur de la poudre ; à quoi M. Le comte de Virieu répondit que la poudre n’avait d’odeur que lorsqu’elle était brûlée. »
  51. Dumont, 351. « Chaque loi constitutionnelle était un triomphe de parti. »