Les Origines de la France contemporaine/Volume 8/Livre V/Chapitre 1-1

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

LIVRE CINQUIÈME

LA FIN
DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE


CHAPITRE I

I. La Convention après le 9 Thermidor. — Réaction contre les Terroristes. — Aversion générale pour les Conventionnels. — Dangers qu’ils courent s’ils tombent du pouvoir. — II. Décrets pour la réélection des deux tiers. — Petit nombre des votants. — Manœuvres pour empêcher les électeurs de voter sur les décrets. — Fraudes dans le recensement des voix. — Maintien des décrets par la force. — Élargissement et recrutement des tape-dur. — Emploi de la troupe et de l’artillerie. — Le 13 Vendémiaire. — III. Le Directoire choisi parmi les régicides. — Il choisit ses agents parmi ses pareils. — Les principaux antijacobins sont privés de leurs droits civiques. — Les Terroristes sont relâchés et réintégrés dans leurs droits civiques. — Spécimen à Blois des élargissements et du nouveau personnel administratif. — IV. Résistance de l’opinion. — Les élections de l’an IV à Paris et en province. — Le Directoire menacé par les ultrajacobins. — Adoucissement forcé de l’administration jacobine. — V. Les élections de l’an V. — Qualité et sentiments des élus. — La nouvelle majorité dans le Corps législatif ; ses principes et son programme. — Danger et anxiété de la minorité jacobine. — Indécision, division, scrupules et faiblesse du parti modéré. — Décision, manque de scrupules, force, procédés de la faction jacobine. — Le 18 Fructidor. — VI. Dictature du Directoire. — Ses nouvelles prérogatives. — Purgation du Corps législatif. — Épuration des autorités administratives et judiciaires. — Les commissions militaires en province. — Suppression des journaux. — Le droit de voter réservé aux seuls Jacobins. — Arbitraire du Directoire. — Renouvellement de la Terreur. — La déportation substituée à la guillotine. — Traitement des déportés pendant la route, à la Guyane, aux îles de Ré et d’Oléron. — Restauration de la féodalité jacobine. — VII. Application et aggravation des lois de la Terreur. — Mesures pour imposer la religion civique. — Arrestation, déportation, exécution des prêtres. — Projet d’ostracisme contre toute la classe antijacobine. — Les nobles ou anoblis, non émigrés, sont déclarés étrangers. — Décrets contre les émigrés de toute classe. — Autres mesures contre le demeurant des propriétaires. — Banqueroute, emprunt forcé, loi des otages. — VIII. Politique de propagande et de conquête à l’étranger. — Proximité et avantages de la paix. — Motifs des Fructidoriens pour rompre les négociations avec l’Angleterre et pour envahir les contrées voisines. — Comment ils fondent des républiques nouvelles. — Comment ils les régissent, une fois fondées. — Évaluation de leurs rapines à l’étranger. — Nombre des vies françaises dépensées à la guerre. — IX. Antipathie de la nation pour le régime établi. — Paralysie de l’État. — Discorde intestine du parti jacobin. — Le coup d’État du 22 floréal an VI. — Le coup d’État du 30 prairial an VII. — Impossible d’établir un gouvernement viable. — Projets de Barras et de Siéyès. — X. Caractère antisocial de la secte et de la faction. — Contraste de la France civile et de la France militaire. — Éléments de réorganisation dans les institutions, les habitudes et les sentiments militaires. — Caractère du régime institué par le 18 Brumaire an VIII.

I

Pourtant, eux aussi, les souverains repus, ils ont leur souci, un souci grave, et on vient de voir lequel : il s’agit pour eux de rester en place, afin de rester en vie, et désormais il ne s’agit pour eux que de cela. — Jusqu’au 9 Thermidor, un bon Jacobin pouvait, en se bouchant les yeux, croire à son dogme[1] ; après le 9 Thermidor, à moins d’être un aveugle-né, comme Soubrany, Romme et Goujon, un fanatique dont les organes intellectuels sont aussi raidis que les membres d’un fakir, personne, dans la Convention, ne peut plus croire au Contrat social, au socialisme égalitaire et autoritaire, aux mérites de la Terreur, au droit divin des purs. Car il a fallu, pour échapper à la guillotine des purs, guillotiner les plus purs, Saint-Just, Couthon et Robespierre, le grand prêtre de la secte : ce jour-là, les Montagnards, en lâchant leur docteur, ont lâché leur principe, et il n’y a plus de principe ni d’homme auquel la Convention puisse se raccrocher ; en effet, avant de guillotiner Robespierre et consorts comme orthodoxes, elle a guillotiné les Girondins, Hébert et Danton, comme hérétiques. Maintenant « l’existence des idoles populaires et des charlatans en chef est irrévocablement finie[2] ». Dans le temple ensanglanté, devant le sanctuaire vide, on récite toujours le symbole convenu et l’on chante à pleine voix l’antienne accoutumée ; mais la foi a péri, et, pour psalmodier l’office révolutionnaire, il ne reste que les acolytes, d’anciens thuriféraires et porte-queues, des bouchers subalternes qui, par un coup de main, sont devenus pontifes, bref des valets d’église qui ont pris la crosse et la mitre de leurs maîtres, après les avoir assassinés.

De mois en mois, sous la pression de l’opinion publique, ils se détachent du culte qu’ils ont desservi ; en effet, si faussée et si paralysée que soit leur conscience, ils ne peuvent pas ne pas s’avouer que le jacobinisme, tel qu’ils l’ont pratiqué, était la religion du vol et du meurtre. Avant Thermidor, une phraséologie officielle couvrait de son ronflement doctrinal[3] le cri de la vérité vivante, et chaque sacristain ou bedeau conventionnel, enfermé dans sa chapelle, ne se représentait nettement que les sacrifices humains auxquels, de ses propres mains, il avait pris part. Après Thermidor, les proches et les amis des morts, les innombrables opprimés, parlent, et il est forcé de voir l’ensemble et le détail de tous les crimes auxquels, de près ou de loin, il a collaboré par son assentiment et par ses votes : tel, à Mexico, un desservant de Huichilobos promené parmi les six cent mille crânes entassés dans les caves de son temple. — Coup sur coup, pendant toute la durée de l’an III, par la liberté de la presse et par les grands débats publics, la vérité éclate. C’est d’abord l’histoire lamentable des cent trente-deux Nantais traînés à pied de Nantes à Paris, et les détails de leur voyage mortuaire[4] ; on applaudit avec transport à l’acquittement des quatre-vingt-quatorze qui ont survécu. Ce sont ensuite les procès des plus notables exterminateurs[5], le procès de Carrier et du Comité révolutionnaire de Nantes, le procès de Fouquier-Tinville et du Tribunal révolutionnaire de Paris, le procès de Joseph Lebon : pendant trente ou quarante séances consécutives, des centaines de dépositions circonstanciées et vérifiées aboutissent à la preuve faite et parfaite. — Cependant, à la tribune de la Convention, les révélations se multiplient : ce sont les lettres des nouveaux représentants en mission et les dénonciations des villes contre leurs tyrans déchus, contre Maignet, Dartigoeyte, Piochefer Bernard, Levasseur, Crassous, Javogues, Lequinio, Lefiot, Piorry, Pinet, Monestier, Fouché, Laplanche, Le Carpentier et tant d’autres ; ce sont les rapports des commissions chargées d’examiner la conduite des anciens dictateurs, Collot d’Herbois, Billaud-Varennes, Barère, Amar, Voulland, Vadier et David ; ce sont les rapports des représentants chargés d’une enquête sur quelque partie du régime aboli, celui de Grégoire sur le vandalisme révolutionnaire, celui de Cambon sur les taxes révolutionnaires, celui de Courtois sur les papiers de Robespierre. — Toutes ces lumières se rejoignent en une clarté terrible et qui s’impose même aux yeux qui s’en détournent : il est trop manifeste à présent que, pendant quatorze mois, la France a été saccagée par une bande de malfaiteurs[6] ; tout ce qu’on peut dire pour excuser les moins pervers et les moins vils, c’est qu’ils étaient nés stupides ou qu’ils étaient devenus fous. — À cette évidence croissante, la majorité de la Convention ne peut se soustraire, et les Montagnards lui font horreur ; d’autant plus qu’elle a des rancunes : les soixante-treize détenus et les seize proscrits qui ont repris leurs sièges, les quatre cents muets qui ont si longtemps siégé sous le couteau, se souviennent de l’oppression qu’ils ont subie, et ils se redressent, d’abord contre les scélérats les plus souillés, ensuite contre les membres des anciens comités. — Là-dessus, selon sa coutume, la Montagne, dans les émeutes de germinal et de prairial an III, lance ou soutient sa clientèle ordinaire, la populace affamée, la canaille jacobine, et proclame la restauration de la Terreur ; de nouveau, la Convention se sent sous la hache. — Sauvée par les jeunes gens et par la garde nationale, elle prend enfin courage à force de peur, et à son tour elle terrorise les terroristes : le faubourg Saint-Antoine est désarmé, dix mille Jacobins sont arrêtés, plus de soixante Montagnards sont décrétés d’accusation ; on décide que Collot d’Herbois, Barère, Billaud-Varennes et Vadier seront déportés ; neuf autres membres des anciens comités sont mis en prison ; les derniers des vrais fanatiques, Romme, Goujon, Soubrany, Duquesnoy, Bourbotte et Du Roy, sont condamnés à mort ; aussitôt après la sentence, dans l’escalier du tribunal, cinq d’entre eux se poignardent ; deux blessés qui survivent sont portés à l’échafaud et guillotinés avec le sixième ; deux autres Montagnards de la même trempe, Ruhl et Maure, se tuent avant la sentence[7]. — Désormais la Convention épurée se croit pure ; ses rigueurs finales ont expié ses lâchetés anciennes, et, dans le sang coupable qu’elle verse, elle se lave du sang innocent qu’elle a versé.

Par malheur, en condamnant les Terroristes, c’est elle-même qu’elle condamne, car elle a autorisé et sanctionné tous leurs crimes. Sur ses bancs et dans ses comités, parfois au fauteuil de la présidence et à la tête de la coterie dirigeante, figurent encore plusieurs membres du gouvernement révolutionnaire, nombre de francs Terroristes comme Bourdon de l’Oise, Delmas, Bentabole et Reubell ; des présidents de la Commune de septembre comme Marie-Joseph Chénier ; des exécutants du 31 mai comme Legendre ; l’auteur du décret qui a fait en France six cent mille suspects, Merlin de Douai ; des bourreaux de la province, et les plus brutaux, les plus féroces, les plus voleurs, les plus cyniques, André Dumont, Fréron, Tallien, Barras. Eux-mêmes les quatre cents muets « du ventre » ont été, sous Robespierre, les rapporteurs, les votants, les claqueurs, les agents des pires décrets contre la religion, la propriété et les personnes. Tous les fondements de la Terreur ont été posés par les soixante-treize reclus avant leur réclusion et par les seize proscrits avant leur proscription. Sauf dix ou douze qui se sont abstenus, la Convention unanime a mis le roi en jugement et l’a déclaré coupable ; plus de la moitié de la Convention, les Girondins en tête, ont voté sa mort. Il n’y a pas dans la salle cinquante hommes honorables, en qui le caractère ait soutenu la conscience, et qui, comme Lanjuinais, aient le droit de porter la tête haute[8]. Dans aucun de leurs décrets, bons ou mauvais, les sept cents autres n’ont eu pour premier objet l’intérêt de leurs commettants. Dans tous leurs décrets, bons ou mauvais, les sept cents autres ont eu pour premier objet leur intérêt personnel. Tant que les attentats de la Montagne et de la plèbe n’ont atteint que le public, ils les ont approuvés, glorifiés, exécutés ; s’ils se sont révoltés enfin contre la Montagne et contre la plèbe, c’est à la minute suprême, uniquement pour sauver leurs propres vies. Avant comme après le 9 Thermidor, avant comme après le 1er Prairial, oppresseurs pusillanimes ou libérateurs involontaires, la bassesse et l’égoïsme ont été les grands ressorts de leur conduite. — C’est pourquoi « le mépris et l’horreur sont universellement déversés sur eux à pleines mains[9] ; il n’y a que les Jacobins qui puissent être plus odieux ». Si l’on supporte encore ces mandataires infidèles, c’est parce que l’on compte les voir bientôt dehors. À la nouvelle prématurée que la Convention va se dissoudre[10], les passants s’abordent dans la rue en s’écriant : « Nous en voilà quittes ; ils s’en vont, les brigands !… Les gens sautillent et caracolent, comme incapables de contenir leur satisfaction ; on ne parle de rien que du petit (Louis XVII, enfermé au Temple) et des élections : tout le monde est d’accord pour exclure les députés actuels… On discute moins à présent les crimes de chacun que l’insignifiance de tout l’assemblage, et les épithètes de tarés, usés, corrompus, ont presque remplacé celles de coquins et de scélérats. » — À Paris même, pendant les derniers mois de leur règne, c’est à peine s’ils osent paraître en public. « Dans le costume le plus sale et le plus négligé[11], costume que l’écharpe tricolore à franges d’or fait ressortir encore davantage, ils cherchent à se dérober à la foule, et, malgré cette modestie, ils n’échappent pas toujours aux insultes, encore moins aux malédictions des passants. » — Chez eux, en province, ce serait pis : leur vie y serait en danger ; à tout le moins, on les roulerait dans le ruisseau, et ils le savent. « Sauf une vingtaine », tous ceux qui ne parviendront point à entrer dans le nouveau Corps législatif intrigueront pour obtenir une place à Paris et deviendront « messagers d’État, employés dans les bureaux, huissiers dans les ministères » ; faute d’autre emploi, ils accepteraient d’être « balayeurs de la salle ». — Tous les refuges leur sont bons contre la réprobation publique qui monte et déjà les submerge sous son flot.

II

Nul autre refuge pour eux que le pouvoir suprême, et nul autre moyen de s’y maintenir que l’arbitraire, la déloyauté et la violence. Dans la Constitution qu’ils fabriquent, ils veulent rester les souverains de la France, et d’abord ils décrètent que, bon gré, mal gré, la France prendra parmi eux les deux tiers de ses nouveaux représentants[12] ; pour qu’elle choisisse bien, il est prudent de lui imposer ses choix.

À la vérité, sur les décrets spéciaux qui lui retranchent les deux tiers de son droit d’élire, on fait mine de la consulter ; mais, comme en 1792 et 1793, on lui fabrique sa réponse[13]. — En premier lieu, on a compté que la majorité des électeurs s’abstiendra de répondre. En effet, depuis longtemps, expérience faite, la masse est dégoûtée des comédies plébiscitaires ; d’ailleurs la Terreur prolongée a étouffé chez elle le sentiment de l’intérêt public[14] ; chacun ne songe plus qu’à soi. Depuis Thermidor, dans les bourgs et les campagnes, on a grand’peine à trouver des maires, des officiers municipaux, même des électeurs du premier et du second degré ; les gens se sont aperçus qu’il était inutile et dangereux de faire acte de citoyen : ils se sont écartés des fonctions publiques. Un étranger écrit, après avoir traversé la France, de Bourg en Bresse à Paris[15] : « Sur cent fois que j’ai demandé : Citoyen, comment s’est passée l’assemblée primaire de votre canton ? l’on m’a répondu quatre-vingt-dix fois : Moi, citoyen, qu’asce que j’irions faire là ? Ma fi ! l’ont bin de la peine à s’entendre, ou Que voulez-vous ? On était en bin petit nombre ; les honnêtes gens restiont chez eux. » De fait, sur six millions au moins d’électeurs[16], cinq millions manquent à l’appel, et l’on n’a point à s’embarrasser de leurs votes, puisqu’ils ne votent pas.

En second lieu, on a pris des précautions pour ôter à ceux qui viennent et qui votent sur la Constitution l’idée de voter sur les décrets. Aucun article de la Constitution ni des décrets ne les y invite ; ils n’y sont engagés qu’à peine, en style vague, par une interrogation oratoire, dans une adresse tardive[17]. — De plus, sur les feuilles imprimées qu’on leur envoie de Paris, ils ne trouvent que trois colonnes, l’une pour marquer le nombre des voix qui acceptent la Constitution, l’autre pour marquer le nombre des voix qui la rejettent, la troisième pour écrire « les observations », s’il y en a. Point de colonnes distinctes pour marquer le nombre des voix qui acceptent ou qui rejettent les décrets. Là-dessus, nombre d’électeurs illettrés ou médiocrement informés peuvent croire qu’on les a convoqués pour voter sur la Constitution seulement, et point du tout sur les décrets : ce qui arrive, notamment dans les départements éloignés et dans les assemblées rurales. — Ailleurs, plus près de Paris, et dans les villes, beaucoup d’assemblées comprennent que, si la Convention les consulte, c’est pour la forme ; répondre non serait inutile et même périlleux : mieux vaut le silence ; très prudemment, sitôt qu’on mentionne les décrets, elles réclament « à l’unanimité » l’ordre du jour[18]. C’est pourquoi, en moyenne, sur cinq assemblées primaires qui votent pour ou contre la Constitution, il ne s’en trouve qu’une qui vote pour ou contre les décrets[19]. — Tel est le procédé loyal que l’on emploie pour avoir l’avis de la nation. En apparence, on la provoque à parler ; en pratique, on obtient qu’elle se taise.

Dernier expédient, et le plus ingénieux de tous : quand une assemblée primaire parle trop haut, on suppose qu’elle s’est tue. — À Paris, où les électeurs sont plus éclairés et plus décidés qu’en province, dans dix-huit départements connus et peut-être dans plusieurs autres, les électeurs qui ont voté sur les décrets ont presque tous voté contre ; même, en beaucoup de cas, leur procès-verbal dit qu’ils ont voté contre, « à l’unanimité » ; mais ce procès-verbal omet de dire le chiffre précis des non. Sur quoi, dans le relevé total des non hostiles aux décrets, ces non ne sont point comptés[20]. Par cette friponnerie, dans le seul Paris, la Convention diminue de 50000 le nombre des refusants, et pareillement, en province, à la façon d’un régisseur véreux qui, obligé de rendre ses comptes, supprime des chiffres et remplace les additions par des soustractions. — Voilà comment, à l’endroit des décrets, sur 300000 votants qu’elle additionne, elle peut annoncer 200000 oui, 100000 non, et proclamer que le peuple souverain, son maître, après lui avoir donné quittance générale et décharge plénière, certificat d’intégrité et brevet de capacité, l’investit de nouveau de sa confiance, et lui continue expressément son mandat.

Reste à conserver par la force ce pouvoir usurpé par la fraude. — Aussitôt après la répression des émeutes jacobines, la Convention, menacée à droite, s’est tournée à gauche : il lui fallait des alliés, gens d’exécution ; elle en prend où elle en trouve, dans la faction qui l’a décimée avant Thermidor, et que depuis Thermidor elle décime. En conséquence, ses comités dirigeants suspendent les procédures contre les principaux Montagnards ; nombre de Terroristes, les anciens présidents de section, « les matadors de quartier » arrêtés après le 1er Prairial, recouvrent au bout d’un mois leur liberté[21] ; ce sont des bras excellents, habitués à frapper fort et sans crier gare, surtout quand il s’agit d’assommer ou d’éventrer les honnêtes gens. — Plus l’opinion publique se prononce contre le gouvernement, plus le gouvernement se rejette vers les hommes à gourdins et à piques, vers les gens sans aveu, « expulsés des assemblées primaires », héros du 2 septembre et du 31 mai, nomades dangereux, reclus de Bicêtre, sicaires sans emploi, tape-dur des Quinze-Vingts et du faubourg Saint-Antoine[22]. À la fin, le 11 vendémiaire an III, il en ramasse quinze à dix-huit cents, qu’il arme et forme en bataillons[23] : ce sont si bien des brigands que, le lendemain, Menou, « général en chef de l’armée de l’intérieur et commandant de la force armée de Paris », vient, avec plusieurs officiers de son état-major, annoncer à la Commission des Cinq qu’il ne veut pas de tels bandits dans son armée et sous ses ordres » : « Je ne marcherai point, dit-il, avec un tas de scélérats et d’assassins organisés en bataillon », sous le nom de « patriotes de 89 ». — En effet, c’est de l’autre côté que sont les vrais patriotes de 89, les constitutionnels de 1791, les libéraux sincères, « 40000 propriétaires et marchands[24] », l’élite et la masse du peuple parisien, « la majorité des hommes véritablement intéressés à la chose publique ». Et, en ce moment, leur seul objet est le salut commun. République ou royauté, ce n’est là, pour eux, qu’une pensée d’arrière-plan, secondaire ; restauration de l’ancien régime, aucun n’y songe ; établissement d’une monarchie limitée, très peu s’en préoccupent[25]. Quand on demande « aux plus échauffés » quel gouvernement ils veulent mettre à la place de la Convention, ils répondent[26] : « Nous ne voulons plus d’elle, nous ne voulons rien d’elle, nous voulons la république et d’honnêtes gens pour nous gouverner. » Rien au delà : leur soulèvement n’est pas une insurrection politique contre la forme du gouvernement établi, mais une insurrection morale contre les criminels en place. — C’est pourquoi, lorsqu’ils voient la Convention armer contre eux leurs anciens bourreaux, « les hommes-tigres » de la Terreur, de malfaiteurs avérés, ils ne se contiennent plus. « Ce jour-là, dit un étranger qui est à Paris[27], dans plusieurs lieux publics, je vis partout l’expression du plus violent désespoir, de la fureur et de la rage… Sans ce malheureux arrêté, probablement l’insurrection n’eût pas éclaté » : s’ils prennent les armes, c’est parce qu’ils se sentent ramenés sous les piques des septembriseurs et sous la hache de Robespierre. — Mais ils ne sont que des gardes nationaux ; la plupart n’ont pas de fusils[28] ; la poudre leur manque ; les mieux pourvus n’ont que cinq ou six coups à tirer ; « la très grande majorité ne pense pas aller au combat » ; ils s’imaginent « qu’il s’agit seulement d’appuyer une pétition par leur présence » ; point d’artillerie, point de chef véritable ; emportement, désordre, précipitation, fausses manœuvres[29]. — Au contraire, du côté de la Convention, avec les anciens sacripants de Henriot, il y a huit ou neuf mille soldats de l’armée régulière, et Bonaparte ; ses canons, qui enfilent la rue Saint-Honoré et le quai Voltaire, jettent bas cinq ou six cents sectionnaires ; le reste se disperse, et désormais, contre la faction jacobine, quoi qu’elle fasse, les Parisiens matés ne reprendront plus leurs fusils.

III

Voilà derechef l’autorité suprême aux mains de la coterie révolutionnaire. — Conformément à ses décrets de fructidor, elle oblige d’abord les électeurs à prendre dans la Convention les deux tiers des nouveaux représentants, et comme, malgré ses décrets, les assemblées électorales n’ont point réélu assez de conventionnels, elle nomme elle-même, sur une liste fabriquée par son Comité de Salut public, les cent quatre qui manquent : de cette façon, au Conseil des Cinq-Cents comme au Conseil des Anciens, dans les deux chambres du Corps législatif, elle se fait une majorité certaine. Au pouvoir exécutif, dans le Directoire, elle s’assure l’unanimité ; car, par une adroite confection des listes, les Cinq-Cents imposent aux Anciens leurs candidats, cinq noms choisis d’avance, Barras, La Révellière de Lépeaux, Reubell, Letourneur, Siéyès, puis, sur le refus de Siéyès, Carnot, tous régicides et, par ce terrible titre, engagés sur leur tête à maintenir au pouvoir la faction régicide. — Naturellement, c’est parmi ses pareils que ce Directoire choisit ses agents[30], ministres et employés des ministères, ambassadeurs et consuls, officiers de tout grade, receveurs des impositions directes, préposés aux contributions indirectes, administrateurs des domaines nationaux, commissaires près des tribunaux civils et correctionnels, commissaires près des administrations départementales et municipales. De plus, ayant le droit de suspendre et destituer les administrations élues, il en use ; si, dans quelque ville, canton ou département, les autorités locales lui semblent antijacobines, il les casse, et, tantôt de son chef, tantôt avec l’assentiment du Corps législatif, il les remplace par les Jacobins de l’endroit[31]. — Au reste, la Convention a fait de son mieux pour débarrasser ses clients de leurs adversaires les plus notables et de leurs concurrents les plus populaires : la veille du jour où elle s’est dissoute[32], elle a exclu de toute « fonction législative, administrative, municipale et judiciaire », même de celle de juré, non seulement les individus qui, à tort ou à raison, ont été portés sur une liste d’émigrés et n’ont pas encore obtenu leur radiation définitive, mais aussi leurs pères, fils et petits-fils, frères et beaux-frères, leurs alliés au même degré, leurs oncles et neveux, probablement deux ou trois cent mille Français résidents, presque toute l’élite de la nation, et elle y adjoint le reste de cette élite, tous les honnêtes gens énergiques qui, dans les dernières assemblées primaires ou électorales, ont « provoqué ou signé » quelque manifestation contre son despotisme ; s’ils sont encore en fonctions, qu’ils se démettent dans les vingt-quatre heures : sinon, bannis à perpétuité. — Par cette incapacité légale des antijacobins, le champ est libre pour les Jacobins ; en plusieurs endroits, faute de candidats à son gré, le plus grand nombre des électeurs s’abstient ; ailleurs les Terroristes recourent à leur ancien procédé, c’est-à-dire à la violence brutale[33]. — Dès qu’ils ont retrouvé l’appui du gouvernement, ils ont relevé la tête ; à présent ils sont les favoris en titre. La Convention leur a rendu les droits civiques qu’elle ôte à leurs adversaires : « tout décret d’accusation ou d’arrestation » rendu contre eux, tout mandat d’arrêt mis ou non à exécution, toute procédure ou poursuite commencée, tout jugement à propos de leurs actes révolutionnaires, est aboli[34]. « Les plus atroces » Montagnards, les proconsuls les plus ensanglantés et les plus salis, Dartigoeyte et Piochefer Bernard, Darthé, le secrétaire de Lebon, Rossignol, le massacreur de Septembre, les présidents des anciens comités révolutionnaires, « les patriotes au vol, les brise-scellés », les égorgeurs, se promènent, le front haut, sur le pavé de Paris[35]. Barère lui-même, qui, condamné à la déportation, a cheminé en France à travers l’exécration universelle, et qui, partout sur son passage, à Orléans, Tours, Poitiers, Niort, a failli être déchiré par le peuple, Barère n’est pas expédié à la Guyane ; on tolère qu’il s’échappe, se cache et vive tranquille à Bordeaux. Bien mieux, des conventionnels de la pire espèce, comme Monestier et Foussedoire, rentrent dans leur département natal, pour y gouverner en qualité de commissaires du gouvernement.

Considérez l’effet de ces élargissements et de ces nominations dans une ville qui, comme Blois, a vu les assassins à l’œuvre, et qui depuis deux mois suit leur procès[36]. — Sept d’entre eux, membres des comités révolutionnaires, commandants de la force armée, membres du district ou du département, agents nationaux dans l’Indre-et-Loire, chargés de conduire ou recevoir une colonne de 800 laboureurs, paysannes, prêtres et suspects, en ont fait fusiller, sabrer, noyer et assommer en chemin près de 600, non pour se défendre contre eux ou pour les empêcher de fuir, car ces pauvres gens, liés deux à deux, marchaient comme des moutons sans proférer un murmure, mais pour donner un bel exemple révolutionnaire, pour maintenir leurs administrés par la terreur, pour se garnir les poches[37]. Une enquête minutieuse a déroulé devant les juges, les jurés et le public de Blois la série solennelle des témoignages authentiques et vérifiés ; huit jours de débats ont parfait l’évidence flagrante, et la sentence va être rendue. Subitement, deux semaines avant le 13 Vendémiaire, un décret annule la procédure, qui a déjà coûté 600000 livres, et prescrit de la recommencer sous d’autres formes. Puis, après le 13 Vendémiaire, le représentant Sevestre vient à Blois, et son premier soin est d’élargir les massacreurs. — Une trentaine de coquins ont régné à Blois pendant la Terreur, tous étrangers, sauf quatre ou cinq, « tous plus ou moins entachés de crimes », d’abord les principaux égorgeurs, Hézine, Gidouin et leurs complices des districts voisins, Simon et Bonneau ; avec eux, l’ex-maire de Blois, Besard, jadis soldat, concussionnaire convaincu, voleur des caves qu’il mettait sous le séquestre ; Berger, ex-cordelier, puis dragon, qui, le pistolet à la main, a forcé le supérieur de son ancien couvent à lui livrer le trésor de la communauté ; Giot, jadis officier de la bouche chez Monsieur, puis juge dans les massacres de Septembre, puis commissaire à l’armée des Pyrénées et pillard en Espagne, puis secrétaire au tribunal de Melun dont il a volé la caisse ; d’autres encore, nomades et déclassés du même acabit, la plupart buveurs et faiseurs de ripailles, un ex-maître d’école, un ex-coiffeur de femmes, un ex-porte-chaise : ce sont tous ces drôles que le gouvernement choisit pour agents, et, sous de nouveaux titres, ils reprennent leurs anciennes places. À la tête de la force armée est le général Bonnard, qui mène une fille avec lui et passe son temps en orgies, picoreur en tout genre et fripon si éhonté que, trois mois plus tard, il sera condamné à six ans de fers[38] ; dès son arrivée, il a organisé à Blois « une garde soldée, composée de tous les plus abjects Jacobins ». — Ailleurs, comme ici[39], c’est bien le personnel de la Terreur, ce sont les petits potentats déchus après Thermidor, c’est la bohème politique qui rentre en fonctions ; et il semble que, par le 13 vendémiaire, la bande jacobine ait conquis la France une seconde fois.

IV

Non pas encore cependant, car, si elle a regagné l’autorité, elle n’a pas ressaisi la dictature. — Vainement Barras et Tallien, Dubois de Crancé, Merlin de Douai et M.-J. Chénier, Delmas, Louvet, Siéyès et leur séquelle, les grands pourris, les habitués du pouvoir, les théoriciens despotiques et sans scrupule, ont tâché de reculer indéfiniment l’ouverture du Corps législatif, de casser les élections, de purger la Convention, de rétablir à leur profit cette concentration totale des pouvoirs qui, sous le nom de gouvernement révolutionnaire, a fait de la France un pachalick aux mains de l’ancien Comité de Salut public[40] : la Convention a pris peur pour elle-même ; au dernier moment, le complot a été démasqué, le coup a manqué[41], la Constitution décrétée a été mise en jeu, le régime de la loi a remplacé le régime de l’arbitraire. Par cela seul, l’invasion jacobine est contenue, puis arrêtée ; la nation est en état de se défendre et se défend, regagne peu à peu le terrain perdu, même au centre. — À Paris, le corps électoral[42], qui est obligé de prendre dans la Convention les deux tiers de ses députés, n’en prend aucun dans la députation régicide qui représente Paris ; tous ceux qu’il nomme, Lanjuinais, Larivière, Defermon, Saladin, Boissy d’Anglas, ont voulu sauver le roi, et presque tous ont été proscrits après le 31 mai. Même esprit dans les départements : les membres de la Convention pour lesquels la province montre une préférence décidée sont justement les plus notables des anti-Jacobins ; Thibaudeau est réélu par 32 collèges, Pelet de la Lozère par 71, Boissy d’Anglas par 72, Lanjuinais par 73. Quant aux 250 du nouveau tiers, ce sont des libéraux de 1789 ou des modérés de 1791[43], la plupart honorables, plusieurs instruits et d’un vrai mérite, jurisconsultes, officiers, administrateurs, membres de la Constituante ou Feuillants sous la Législative, Mathieu Dumas, Vaublanc, Dupont de Nemours, Siméon, Barbé-Marbois, Tronson du Coudray. En particulier, la capitale a choisi Dambray, ancien avocat général au Parlement de Paris, et Pastoret, ancien ministre de Louis XVI ; les deux célèbres avocats qui ont plaidé pour le roi devant la Convention, Tronchet et de Sèze, ont été nommés par Versailles. — Or, avant le 13 Vendémiaire, deux cents membres de la Convention étaient déjà de cœur avec les électeurs parisiens[44], contre les Terroristes. Cela fait dans le Corps législatif une grosse minorité d’opposants, qui marchent abrités par la Constitution ; derrière elle et derrière eux, en attendant mieux, l’élite et la pluralité des Français s’abritent. Le Directoire est obligé de ménager ce large groupe si bien soutenu par l’opinion publique, partant de ne pas trop gouverner à la turque, de respecter, sinon l’esprit, du moins le texte de la loi, de ne pas exercer sur les élections locales une contrainte trop impudente. — C’est pourquoi la plupart des élections locales restent à peu près libres ; malgré le décret qui exclut des places présentes et futures tout parent d’un émigré et tout adversaire notoire du gouvernement, malgré la peur, la lassitude et le dégoût, malgré le petit nombre des votants, la rareté des candidats et le refus fréquent des élus[45], la nation exerce en somme la faculté de nommer, selon ses préférences, ses administrateurs et ses juges. — En conséquence, la très grande majorité des nouveaux administrateurs, au département, au canton, à la municipalité, et la très grande majorité des nouveaux juges, au civil, au criminel, au tribunal de paix, sont, comme le nouveau tiers de la Convention, des hommes estimés, purs d’excès, ayant gardé leurs espérances de 89, mais préservés dès l’abord ou guéris très vite de la fièvre révolutionnaire. Entre leurs mains, chaque décret de spoliation et de persécution s’amortit : on les voit, appuyés sur la volonté persistante et manifeste de leurs électeurs présents, résister aux commissaires du Directoire, à tout le moins réclamer contre les exactions et les brutalités, atermoyer en faveur des proscrits, émousser ou détourner la pointe de l’épée jacobine.

Et, d’autre part, le gouvernement qui tient cette épée n’ose pas, comme le Comité de Salut public, l’enfoncer jusqu’à la garde ; s’il la maniait à l’ancienne façon, elle pourrait bien lui échapper ; dans son propre camp, les furibonds sont prêts à lui en arracher la poignée pour lui en faire sentir la lame. Il faut bien qu’il se défende contre les clubs renaissants, contre Babeuf et ses complices, contre les désespérés qui, par un coup de main nocturne, essayent de soulever le camp de Grenelle : ils sont là, dans Paris, quatre ou cinq mille entrepreneurs « d’une Saint-Barthélemy civique » ; en tête, les anciens conventionnels qui n’ont pu se faire réélire, Drouet, Amar, Vadier, Ricord, Laignelot, Choudieu, Huguet, Cusset, Javogues ; à côté d’eux, des amis de Châlier, des sectateurs de Robespierre ou de Marat, des disciples de Saint-Just, Bertrand de Lyon, Buonarroti, Antonelle, Rossignol et Babeuf ; derrière eux, les bandits de la rue, « ceux qui ont arsouillé pendant la Révolution », concussionnaires sans place ou septembriseurs sans emploi, bref le reliquat de la clique terroriste ou de l’armée révolutionnaire ; leur plan, conforme à leurs précédents, à leur caractère et à leurs principes, consiste, non seulement à expédier « les scélérats à porte cochère, les richards, les accapareurs », tous les députés et fonctionnaires qui ne se démettront pas à la première sommation, mais encore et particulièrement à tuer « le général de l’intérieur, son état-major, les sept ministres et les cinq panachés du Luxembourg », c’est-à-dire les cinq Directeurs eux-mêmes : de tels alliés sont incommodes. — Sans doute le gouvernement, qui les considère comme ses enfants perdus et peut avoir besoin d’eux aux moments critiques, les épargne de son mieux[46], laisse Drouet s’échapper et traîne en longueur le procès des Babouvistes ; deux de ceux-ci seulement sont guillotinés, Babeuf et Darthé ; la plupart des autres sont absous ou s’évadent. Néanmoins, pour son propre salut, il est conduit à se séparer des Jacobins enragés, partant à se rapprocher des citoyens paisibles. — Par cette discorde interne de la faction régnante, les honnêtes gens se maintiennent dans les places qu’ils ont occupées aux élections de l’an IV ; aucun décret ne vient leur enlever leurs armes légales, et dans le Corps législatif, comme dans les administrations et les tribunaux, ils comptent bien emporter de nouveaux postes aux élections de l’an V.

V

« Il y avait longtemps » écrit un petit marchand d’Évreux[47], que l’on n’avait vu tant de monde aux élections… On nomma huit électeurs pour la ville, qui tous réunirent, dès le premier tour de scrutin, la majorité absolue des suffrages… Tout le monde s’était porté aux élections pour ne laisser nommer électeur aucun des Terroristes, qui annonçaient que leur règne allait revenir. » — Aux environs de Blois, un propriétaire rural, le plus circonspect et le plus passif des hommes, note dans son journal[48] que « c’est le moment de payer de sa personne… Tout homme bien pensant s’est promis de ne refuser aucune place où on le nommera, pour en fermer la porte à tous les Jacobins… On espère, non sans raison, que le plus grand nombre des électeurs ne seront point Terroristes, et que, la majorité du Corps législatif étant bonne, la minorité des enragés, qui n’a plus qu’un an d’existence, fera place, en 1798, à des gens probes et point chargés de crimes… Dans les campagnes, les Jacobins ont eu beau faire : les gens aisés, qui employaient une partie des votants, eurent leurs suffrages, et tout propriétaire voulait l’ordre… Les modérés acceptaient de voter n’importe pour quel candidat, pourvu qu’il ne fût pas Jacobin… Dans le département, sur 230 électeurs, il y en eut 180 qui étaient des gens honnêtes et probes… Ceux-ci s’attachaient à la dernière Constitution comme à leur seul palladium, tous sans songer à rétablir l’ancien régime, sauf un petit nombre ». — Rien de plus net que leur but : ils sont pour la Constitution contre la Révolution, pour le pouvoir limité contre le pouvoir discrétionnaire, pour la propriété contre le vol, pour les honnêtes gens contre les vauriens. — « Voulez-vous, dit l’administration de l’Aube[49], prévenir le retour des lois désastreuses sur le maximum, sur les accaparements, la résurrection du papier-monnaie ? Voulez-vous éviter d’être encore une fois, pour prix d’une vie sans reproche, humiliés, volés, incarcérés, torturés par les plus vils, les plus dégoûtants et les plus éhontés des tyrans ? Il ne vous reste qu’un moyen : soyez exacts à vous rendre et assidus à rester dans vos assemblées primaires. » Là-dessus, les électeurs, avertis par leurs souvenirs personnels, récents et saignants, viennent en foule et votent selon leur cœur. Quoique le gouvernement, par des serments imposés, par des candidatures officielles, par des commissaires spéciaux, par l’intimidation, par l’argent, pèse sur leurs volontés de tout son poids, quoique les Jacobins, à Nevers, à Mâcon et ailleurs, aient expulsé de force les bureaux légalement élus et ensanglanté la salle[50], « sur 84 anciens départements, 66 ont choisi la pluralité des électeurs parmi les antirépublicains, 8 ne sont bons ni mauvais, 10 seulement sont restés fidèles aux Jacobins[51] ». — Nommé par de tels électeurs, on devine quel doit être le nouveau tiers. « Des 250 conventionnels exclus par le sort, à peine cinq ou six ont été réélus ; on ne compte pas huit départements où les Jacobins aient obtenu quelques nominations. » — Aussitôt après l’arrivée des nouveaux représentants, les voix du Corps législatif ayant été recensées, il se trouve que « le gouvernement en a 70 sur 250 chez les Anciens, et 200 sur 500 dans le Conseil des Jeunes », bientôt moins de 200 partisans dans ce Conseil[52], tout au plus 130, lesquels seront certainement exclus, au prochain renouvellement, par des élections de plus en plus antijacobines. De l’aveu des gouvernants, encore un an, et pas un conventionnel, pas un jacobin pur ne siégera dans le Corps législatif ; partant, selon les révolutionnaires, en l’an VI la contre-révolution sera faite.

Cela signifie qu’en l’an VI la Révolution sera finie, et que le régime pacifique de la loi remplacera le régime brutal de la force. En fait, la très grande majorité des représentants et la presque totalité des Français n’ont pas d’autre objet ; ils veulent se débarrasser du régime social et civil qu’ils subissent depuis le 10 août 1792 et qui, détendu après le 9 Thermidor, mais restauré après le 13 Vendémiaire, s’est prolongé jusqu’à l’heure présente par l’application de ses lois les plus odieuses et par le maintien de ses plus scandaleux agents ; rien de plus. — On ne trouverait pas, dans les deux Conseils, vingt royalistes avoués ou décidés[53] ; il n’y en a guère que cinq ou six, Imbert-Colomès, Pichegru, Willot, Delarue, qui soient en correspondance avec Louis XVIII et disposés à relever le drapeau blanc. Dans les espérances, même secrètes, des cinq cents autres, la restauration du roi légitime, l’établissement d’une royauté quelconque, ne vient qu’au second plan ; ils ne l’aperçoivent qu’à distance, comme un complément possible, comme une conséquence incertaine et future de leur entreprise présente. En tout cas, ils n’accepteraient que « la monarchie mitigée », celle que souhaitaient les libéraux de 1788, celle que réclamait Mounier après les journées du 5 et du 6 octobre, celle que soutenait Barnave après le retour de Varennes, celle que Malouet, Gouverneur Morris, Mallet du Pan, les bons observateurs et les vrais connaisseurs de la France, ont toujours recommandée[54]. Aucun d’eux ne se propose de proclamer le droit divin et de restaurer la féodalité nobiliaire ; chacun d’eux se propose d’abroger le droit révolutionnaire et de détruire la féodalité jacobine. Ce qu’ils condamnent en principe, c’est la théorie anarchique et despotique ; c’est le Contrat social appliqué[55] ; c’est la dictature établie par des coups d’État, exercée par l’arbitraire, soutenue par la terreur ; c’est la continuité systématique et dogmatique des attentats contre les personnes, les propriétés et les consciences ; c’est l’usurpation de la minorité fanatique et tarée, qui depuis cinq ans saccage la France, et, sous prétexte de revendiquer partout les droits de l’homme, entretient exprès la guerre pour propager son système à l’étranger. Ce qui leur répugne en fait, c’est le Directoire et sa clique ; c’est Barras, avec sa cour de fournisseurs gorgés et de femmes entretenues ; c’est Reubell, avec sa famille de concussionnaires, sa morgue de parvenu et ses façons d’aubergiste ; c’est La Révellière de Lépeaux, avec sa vanité de bossu, ses prétentions de philosophe, son intolérance de sectaire, et sa niaiserie de pédant dupé. Ce qu’ils réclament à la tribune[56], c’est l’épuration administrative, la répression du tripotage et la fin des persécutions ; c’est, selon qu’ils sont plus ou moins vifs ou circonspects, la punition judiciaire ou la dépossession simple des Jacobins en place, la suppression prompte et totale ou la réforme partielle et ménagée des lois portées contre les prêtres et le culte, contre les émigrés et les nobles[57]. — Dans la Constitution, dans la distribution des pouvoirs publics, dans la façon de nommer les autorités centrales ou locales, nul ne songe à innover. « Je jure sur l’honneur, écrit Mathieu Dumas, que mon intention a toujours été de maintenir la Constitution républicaine, persuadé qu’avec une administration modérée et équitable elle pouvait rendre le repos à la France, faire goûter et chérir la liberté, et réparer, avec le temps, les maux causés par la Révolution. Je jure qu’il ne m’a jamais été fait, ni directement, ni indirectement, aucune proposition de servir par mes actions, mes discours ou mon silence, de faire prévaloir, d’une manière prochaine ou éloignée, aucun autre intérêt que celui de la République et de la Constitution. » — « Parmi les députés, dit Camille Jordan, plusieurs pouvaient préférer la royauté ; mais ils ne conspiraient pas ; ils regardaient la Constitution comme un dépôt confié à leur honneur ; … ils tenaient leurs systèmes les plus chers subordonnés à la volonté nationale, ils comprenaient que la royauté ne pouvait se rétablir que sans secousses et par le développement de cette volonté nationale. » — « Entre nous, dit encore Barbé-Marbois, il y avait des dissidences sur la façon de se conduire avec le Directoire, mais il n’y en avait point sur le maintien de la Constitution[58]. » — Presque jusqu’à la dernière minute, ils se confinent strictement dans leur droit légal, et quand, vers la fin, ils ont la velléité d’en sortir, ce n’est que pour se défendre contre le sabre déjà levé sur leurs têtes[59]. Sans contestation, leurs conducteurs sont « les hommes les plus estimables et les plus capables de la République[60] », les seuls représentants du suffrage libre, de l’opinion mûrie et de l’expérience acquise, les seuls aux mains de qui la République, réconciliée avec l’ordre et la justice, ait chance de devenir viable, les seuls libéraux de fait. — Et voilà pourquoi les républicains de nom sont tenus de les écraser.

En effet, sous un gouvernement qui réprouve les attentats contre les personnes et les propriétés publiques ou privées, non seulement la théorie jacobine ne peut subsister, mais encore la pratique jacobine est flétrie. Or les Jacobins, même s’ils ont abjuré leurs principes, se souviennent de leurs actes. Dès l’arrivée du premier tiers, en octobre 1795, ils ont pris peur : « Les Conventionnels, écrit un des nouveaux députés[61], ne voyaient en nous que des hommes appelés à les livrer un jour à la justice. » Après l’entrée du second tiers, en mai 1797, leur épouvante a redoublé ; les régicides surtout sentent « qu’il n’y a de salut pour eux que dans la domination exclusive et absolue[62] ». Un jour, Treilhard, l’un de leurs notables, seul à seul avec Mathieu Dumas, dit à cet ancien Feuillant, ami de La Fayette, modéré et d’une loyauté connue : « Vous êtes de fort honnêtes gens, fort capables, et je crois que vous voulez sincèrement soutenir le gouvernement tel qu’il est, parce qu’il n’y a aucun moyen sûr, ni pour vous, ni pour nous, de lui en substituer un autre. Mais nous, Conventionnels, nous ne pouvons vous laisser faire ; que vous le vouliez ou non, vous nous menez tout doucement à notre perte certaine ; il n’y a rien de commun entre nous. — Quelle garantie vous faut-il donc ? — Une seule ; après, nous ferons tout ce que vous voudrez, nous vous laisserons détendre les ressorts. Donnez-nous cette garantie, et nous vous suivrons aveuglément. — Et laquelle ? — Montez à la tribune, et déclarez que, si vous aviez été membre de la Convention, vous auriez voté, comme nous, la mort de Louis XVI. — Vous exigez l’impossible, ce qu’à notre place vous ne feriez pas ; vous sacrifiez la France à de vaines terreurs — Non, la partie n’est pas égale, nos têtes sont en jeu. » — Leurs têtes peut-être, mais certainement leur pouvoir, leurs dignités, leur fortune, leur luxe et leurs plaisirs, tout ce qui, à leurs yeux, vaut la peine de vivre. — Chaque matin, soixante-dix journaux de Paris et autant de gazettes locales dans les grandes villes de province exposent, avec pièces à l’appui, détails et chiffres, non seulement leurs crimes anciens, mais encore leur corruption présente, leur opulence subite, fondée sur la prévarication et la rapine, leurs péculats et leurs pots-de-vin, tel gratifié d’un hôtel somptueusement meublé par une compagnie de munitionnaires reconnaissants, tel, fils d’un procureur au bailliage et chartreux manqué, maintenant acquéreur du Calvaire qu’il remanie à grands frais pour y chasser à courre, tel autre accapareur des plus belles terres de Seine-et-Oise, celui-ci propriétaire improvisé de quatre châteaux, celui-là qui s’est fait une pelote de quinze ou dix-huit millions[63], leurs façons débraillées ou autoritaires, leurs mœurs de thésauriseurs ou de gaspilleurs, leur étalage et leur effronterie, leurs bombances, leurs courtisans, leurs courtisanes. Comment renoncer à cela ? — D’autant plus qu’ils ne tiennent qu’à cela. Des principes abstraits, de la souveraineté du peuple, de la volonté générale, du salut public, nul souci dans ces consciences usées ; le mince et fragile vernis de grandes phrases, sous lequel jadis ils se sont dissimulé à eux-mêmes l’égoïsme et la perversité de leurs convoitises intimes, s’écaille et tombe à terre. De leur propre aveu, ce n’est pas de la République qu’ils se préoccupent, mais, avant tout, d’eux-mêmes, et d’eux seuls ; tant pis pour elle, si son intérêt est contraire à leur intérêt ; selon un mot prochain de Siéyès, il ne s’agit plus de sauver la Révolution, mais de sauver les révolutionnaires. — Ainsi désabusés, exempts de scrupules, sachant qu’ils jouent leur va-tout, résolus, comme leurs pareils du 10 août, du 2 septembre, du 31 mai, comme le Comité de Salut public, à gagner la partie n’importe par quels moyens, ils vont, comme leurs pareils du 10 août, du 2 septembre, du 31 mai, comme le Comité de Salut public, gagner la partie.

Car, cette fois encore, les modérés ne veulent point comprendre que la guerre est déclarée et que c’est la guerre au couteau. Ils ne se mettent pas d’accord, ils atermoient, ils hésitent, ils s’enferment dans les formes constitutionnelles, ils n’agissent pas. Les mesures fortes, que proposent les quatre-vingts députés fermes et lucides, sont énervées ou suspendues par les ménagements des trois cents autres imprévoyants, incertains ou peureux[64]. Ils n’osent pas même user de leurs armes légales, casser la division militaire de l’intérieur, supprimer l’emploi d’Augereau, briser l’épée que les trois directeurs conjurés leur portent à la gorge. Dans le Directoire, ils n’ont que des alliés passifs ou neutres, Barthélemy, qui aime mieux être assassiné que meurtrier, Carnot, serviteur de sa consigne légale, qui craint de risquer sa République et qui d’ailleurs se souvient qu’il a voté la mort du roi[65]. Aux Cinq-Cents et aux Anciens, Thibaudeau et Tronson du Coudray, les deux meneurs « du ventre », arrêtent le bras de Pichegru et des hommes énergiques, les empêchent de frapper, ne permettent que de parer, et toujours trop tard. Trois jours avant le 18 Fructidor, quand, au su et au vu de tous, le coup final est monté, les quatre-vingts députés qui découchent pour ne pas être saisis dans leur lit ne peuvent pas encore se résoudre à prendre l’offensive. Ce jour-là[66], un témoin oculaire est venu raconter à Mathieu Dumas que, la veille au soir, chez Barras, on a délibéré d’égorger ou de déporter à Cayenne environ quarante membres des deux Conseils, et que le second parti a prévalu ; sur quoi, un commandant de bataillon dans la garde nationale, ayant mené Dumas la nuit dans le jardin des Tuileries, lui montre ses hommes cachés derrière les arbres, armés et prêts à marcher au premier signe ; il se charge d’enlever à l’instant le Luxembourg mal gardé, d’en finir sur place avec Barras et Reubell : à la guerre, on tue pour n’être pas tué, et, quand l’ennemi vous couche en joue, vous avez le droit de tirer sans attendre « Seulement, dit le commandant, promettez-moi de dire à la tribune que vous avez commandé cette attaque, et donnez-m’en votre parole d’honneur. » Mathieu Dumas refuse, justement parce qu’il est homme d’honneur. — « Vous fûtes un imbécile, lui dira Napoléon à ce propos, vous n’entendez rien aux révolutions. » — Effectivement, l’honneur, la loyauté, l’horreur du sang, le respect de la loi, tel est le point faible du parti.

Or les sentiments contraires sont le point fort du parti contraire. Du côté des triumvirs, nul ne connaît les gênes de la conscience, ni Barras[67], un condottiere qui s’entend aux coups de force et qui est à vendre aux plus offrant, ni Reubell, sorte de taureau qui s’affole et voit rouge, ni Merlin de Douai, le légiste atroce, l’inquisiteur laïque, le bourreau en chambre. — Tout de suite, selon l’usage jacobin, ils ont dégainé et brandi le sabre. Au mépris de la Constitution, ils ont provoqué les armées à délibérer, et montré au Corps législatif que, s’il ne fléchissait pas, il serait jeté dehors à la pointe des baïonnettes. Ils lâchent sur lui, « comme au bon temps[68] », leur canaille exécutive et garnissent ses avenues, ses tribunes, avec « leurs bandits des deux sexes ». Ils ramassent leurs affidés à poigne, cinq ou six mille Terroristes de Paris et des départements, deux mille officiers réformés ou à demi-solde. À défaut de Hoche, dont l’approche inconstitutionnelle a été éventée, puis empêchée, ils ont Augereau, arrivé exprès d’Italie et qui dit en public : « Je suis envoyé pour tuer les royalistes. » Impossible de trouver un soudard plus matamore et plus borné ; Reubell lui-même, en le voyant, n’a pu s’empêcher de dire : « Quel fier brigand ! » — Le 18 Fructidor, le sabreur officiel, avec huit ou dix mille hommes de troupes, cerne et envahit les Tuileries ; les représentants sont arrêtés dans leurs comités et à domicile, ou recherchés, poursuivis et traqués, ainsi que les autres opposants notables, officiers, chefs de service, journalistes, anciens ministres, directeurs, Barthélemy et Carnot lui-même. Barbé-Marbois[69], ayant demandé en vertu de quelle loi on l’arrête, un officier lui répond : « La loi c’est le sabre. » Et Sotin, ministre de la police, ajoute en souriant : « Vous jugez bien qu’après ce que j’ai pris sur moi, un peu plus, un peu moins de compromission n’est pas une affaire. » — Ainsi purgés, les deux Conseils achèvent de se purger eux-mêmes ; ils annulent, dans quarante-neuf départements, l’élection de leurs collègues ; par ce décret, par la déportation, par les démissions forcées ou volontaires, deux cent quatorze représentants sont retranchés du Corps législatif, et cent quatre-vingts autres, par peur ou dégoût, cessent d’assister aux séances[70]. Des deux Conseils, comme du Parlement anglais sous Cromwell, il ne reste qu’un « croupion » et ce croupion opère sous les épées nues. Au Conseil des Anciens, qui, le 18 Fructidor à minuit[71], délibère sur le décret de déportation, « des groupes de grenadiers, à l’air hagard, à la parole brusque, au geste menaçant », la baïonnette au bout du fusil, entourent l’amphithéâtre, et, mêlés aux soldats, des coupe-jarrets civils poussent leurs vociférations de commande. Voilà de quoi soutenir le roman calomnieux fabriqué par le Directoire ; les votants ont besoin de ces arguments pour croire à la grande conspiration qu’il dénonce, pour adjoindre Barthélemy, Carnot, Siméon, Barbé-Marbois, Boissy d’Anglas, Mathieu Dumas, Pastoret, Tronson du Coudray, comme complices, à une poignée d’intrigants subalternes, ridicules « marmousets », écervelés ou mouchards, dont la police a les papiers depuis six mois et qu’elle fait parler sous les verrous[72]. On les enveloppe tous ensemble dans le même filet, on les confond exprès sous le même nom, on les condamne en masse, sans preuves ni formes. « Des preuves ! dit un orateur[73] ; il n’en faut point contre la faction des royalistes. J’ai ma conviction. » — « Des formes ! s’écrie un autre ; les ennemis de la patrie ne peuvent invoquer ces formes qu’ils auraient méprisées, s’ils eussent triomphé. » — « Le peuple est là, dit un troisième, en montrant une douzaine d’hommes de mauvaise mine qui sont présents ; le peuple entier doit l’emporter sur quelques individus. » — « Allez donc, crie un soldat qui veut accélérer la délibération : patriotes, avancez au pas de charge ! » — Pourtant la délibération traîne, et le gouvernement, qui s’impatiente, est obligé d’intervenir par un message. « Le peuple, dit ce message, le peuple demande où en est la République et ce que vous en avez fait… Les conjurés ont des intelligences jusque parmi vous. » Cela s’entend, et tout de suite, les représentants comprennent que, s’ils ne déportent pas, ils seront déportés. Là-dessus, « quatorze ou quinze se lèvent pour le décret, sept contre ; le reste demeure immobile » : c’est ainsi que, librement, légalement, pour sauver la Constitution, le décret est rendu. — Quatre ans auparavant, pour expulser les Girondins, un décret pareil avait passé d’une façon pareille, sauf ce détail, que la Montagne alors employait la plèbe et qu’aujourd’hui on emploie l’armée ; mais, sauf la différence des figurants, la représentation qui s’achève n’est qu’une reprise, et le même drame, joué une première fois le 2 juin, vient d’être joué, le 18 Fructidor, une seconde fois[74].

  1. Gaudin, duc de Gaëte, Mémoires, I, 28. — Le 9 thermidor au soir, Gaudin, commissaire de la Trésorerie, rencontre le président du comité révolutionnaire de son quartier, excellent Jacobin, qui lui dit : « Eh bien ! qu’est-ce ? Robespierre hors la loi ! Est-ce possible ? Que veulent-ils donc ? Tout allait si bien ! » — (« Il est vrai, ajoute Gaudin, qu’il tombait régulièrement cinquante à soixante têtes par jour. ») — « Que veux-tu, lui répondis-je, il y a des gens qui ne sont jamais contents ! »
  2. Mallet du Pan, Mémoires, 11, 116 (Lettre du 8 janvier 1795). — Ib., Correspondance avec la cour de Vienne, I, 23, 25, 32, 34 (8 janvier 1795, sur les quatre partis qui composent la Convention).
  3. Maréchal Marmont, Mémoires, I, 120 (Rapport du général Dugommier sur la prise de Toulon) : « Ce jour mémorable a vengé la volonté générale d’une volonté partielle et gangrenée, dont le délire a causé les plus grands maux. »
  4. Mémoire des quatre-vingt-quatorze Nantais survivants, 30 thermidor an II ; acquittement, 28 fructidor.
  5. Accusation de Carrier, 21 brumaire an III. Décret d’arrestation, rendu par 498 voix sur 500, 3 frimaire. — Accusation de Fouquier-Tinville, 28 frimaire an III ; condamnation, 28 floréal (419 témoins ont été entendus). — Accusation de Joseph Lebon, 1er messidor an III : renvoi du procès au tribunal de la Somme, 29 messidor ; condamnation et exécution, le 24 vendémiaire an IV.
  6. Cf. tome VII, livre III, ch. I et II, et tome VIII, ib., ch. III et IV. — Quantité de pièces, imprimées à cette époque, montrent la qualité des souverains locaux. Dans le département de l’Ain, les principaux étaient « Anselme, qui avait placé la tête de Marat sur sa boutique ; Duclos, menuisier, vivant, avant le 31 mai, de son industrie : il est devenu, depuis cette époque, un gros monsieur qui vit de ses rentes, achète des domaines nationaux, a des montres, des chevaux, des portefeuilles remplis d’assignats ; Laimant, tailleur d’habits endetté, a subitement meublé ses appartements avec tout le luxe de l’ancien régime ; il a des lits de 100 pistoles, etc. ; Alban, maire, qui apposait partout les scellés, était un serrurier, père de famille, qu’il soutenait de son travail : tout à coup il s’est reposé, a passé, de l’état de détresse où il était, à un état de splendeur ; il lui fallait des diamants, des bagues d’oreilles ; il avait toujours des habillements neufs, des chemises de toile de Hollande, des cravates de mousseline, des bas de soie, etc… Quand on a levé les scellés chez les détenus et chez ceux qui ont été guillotinés, on n’y a trouvé rien, ou du moins très peu de chose. Alban a été dénoncé et incarcéré pour s’être fait donner 400 livres par une femme de Mâcon, en promettant de s’intéresser à son mari… Voilà les patriotes de l’Ain. Rollet, l’un d’eux, avait tellement effrayé les campagnes que les habitants se sauvaient par champs à son approche ; il en a fait attacher deux, une fois, à sa voiture et les a conduits longtemps de cette manière… Un autre, Charcot (de Virieu), avant la Révolution, avait assassiné sur les grandes routes et avait été banni trois ans pour une action de ce genre. » — (Bibliothèque nationale, Lb, 41, n° 1318 : La vérité en réponse aux calomnies dirigées contre le département de l’Ain, lettre de Roux, vendémiaire an III.)
  7. Décret du 12 germinal an III : Collot, Barère, Billaud-Varennes et Vadier seront déportés ; huit Montagnards seront mis en état d’arrestation. — Décret du 14 germinal : même mesure contre neuf autres Montagnards. — Décret du 29 germinal : même mesure contre Maribon-Montaut. — Décret du 6 prairial : vingt-neuf Montagnards sont mis en accusation. — Décret du 8 prairial : six Montagnards sont mis en état d’arrestation. — Décret du 9 prairial : neuf membres des anciens comités sont mis en état d’arrestation. — Du 10 prairial au 22 thermidor an III, six Montagnards sont condamnés à mort, un à la déportation, vingt sont mis en état d’arrestation.
  8. Barbé-Marbois, Mémoires, préface, VIII : « À cinquante hommes près, qui étaient honnêtes et éclairés, l’histoire ne présente point d’assemblée souveraine qui ait réuni tant de vices, tant d’abjection et tant d’ignorance. » — Buchez et Roux, XXXVII, 7. Discours de Legendre, 17 thermidor an III : « On imprime qu’il y a, au plus, vingt hommes purs dans cette Assemblée. » — Ib., 27 (Arrêté de la section Lepelletier, 10 vendémiaire an IV) : « Il est constant que c’est à l’impéritie et au brigandage des gouvernants actuels que nous avons été redevables de la disette et de tous les maux qui l’ont accompagnée. »
  9. Mallet du Pan, Correspondance avec la cour de Vienne, I, 211 (27 mai 1795).
  10. Un séjour en France de 1792 à 1795, 267, 271 (Amiens, 13 mars et 12 avril 1795).
  11. Meissner, Voyage à Paris, 123, 351. (L’auteur arrive à Paris le 22 septembre 1795.)
  12. Décrets du 5 et du 13 fructidor an III.
  13. Mallet du Pan, Correspondance avec la cour de Vienne, I, 292 (30 août 1795). — Moniteur, XXV, 518, 551 (séance du 3 fructidor). — Le projet primitif de la commission des Onze était de faire choisir les deux tiers par la Convention elle-même. « Les opposants, dit Mallet du Pan, ont profité du cri public pour renverser cette entreprise de la cabale girondine. » — Le 3 fructidor, Louvet monte trois fois à la tribune, afin de soutenir le projet primitif de la commission : « Eh ! quelle assemblée électorale, dit-il, serait meilleure que la vôtre ? Tous, vous vous connaissez réciproquement. » — Louvet ajoute ce mot significatif : « Les armées aussi voteront la Constitution nouvelle ; je suis tranquille sur son sort. »
  14. Moniteur, XXII, 22 (Rapport de Lindet, 4e sans-culottide an II) : « Chacun se concentre aujourd’hui dans sa famille et calcule ses ressources. »
  15. Meissner, 58.
  16. Décret du 5 fructidor an III : « Tous les Français qui ont voté dans les dernières assemblées primaires seront admis aux assemblées pour l’acceptation de la Constitution. » — Archives nationales, A II, B, 658 (Récapitulation générale des votes sur la Constitution de l’an III et sur les décrets des 5 et 13 fructidor, imprimée par ordre de la Convention, vendémiaire an IV). Nombre des votants sur l’acte constitutionnel, 1107368.
  17. Moniteur, XXV, 637 (Adresse aux Français par La Révellière de Lépeaux, au nom de la commission des Onze, adjointe au décret du 13 fructidor) : « Qu’on cesse enfin de contester la légitimité de cette mesure ! La seule légitime est celle qui sauvera la patrie. D’ailleurs, si la majorité des assemblées primaires de France l’approuve, qui oserait dire que le peuple aurait renoncé à sa souveraineté en énonçant ainsi sa volonté ? » — Sur le détail et les circonstances des élections dans un département, cf. Sauzay, VII, 653 à 667.
  18. Archives nationales, A II, B, 688 (Procès-verbaux des assemblées primaires de la Seine-Inférieure, Dieppe, section de la Liberté, séance du 20 fructidor). La Constitution y est acceptée à l’unanimité par quarante-quatre votants, sur appel nominal ; puis, « avant de procéder à la nomination des électeurs, la loi concernant le mode de réélection des deux tiers de la Convention a été lue. Le président, ayant demandé si quelqu’un demandait la parole sur cette loi, l’ordre du jour a été réclamé de toutes parts ». — Incontinent les électeurs sont nommés, et l’assemblée se sépare. — Notez que le commis, chargé de résumer ce procès-verbal, écrit en marge : « Quarante-quatre votants ; tous ont accepté la Constitution à l’unanimité, ainsi que les décrets des 5 et 13 fructidor ». Il est clair que le commis a reçu des instructions à l’endroit des décrets, pour enfler le chiffre des acceptants ; ce qui donne des doutes sur la sincérité du chiffre total fourni par la Convention.
  19. Ib., A II, B, 638, Récapitulation générale. — J’ai relevé le nombre des assemblées primaires dans les 22 premiers départements de la liste alphabétique, c’est-à-dire sur le quart du territoire, ce qui permet de conclure, par proportion, au territoire tout entier. Dans ces 22 départements, 1570 assemblées primaires votent sur la Constitution, et 328 seulement sur les décrets. — Voici quelques chiffres : Côtes-du-Nord, 84 assemblées primaires ; une seule vote sur les décrets et pour. — Bouches-du-Rhône, 90 assemblées primaires ; 4 votent sur les décrets, 2 pour et 2 contre. — Aude, 83 assemblées primaires ; 4 votent sur les décrets, 3 pour, 1 contre. — Ariège, 59 assemblées primaires ; 2 votent sur les décrets. — Basses-Alpes, 48 assemblées primaires ; 2 votent sur les décrets. — Alpes-Maritimes, 23 assemblées primaires ; pas une ne vote sur les décrets.
  20. Archives nationales, A II, B, 688. — (Procès-verbaux des assemblées primaires du département de la Seine, section Popincourt, 9 vendémiaire). Cette section, apprenant que son vote contre les décrets « a été employé pour zéro dans le dépouillement général des votes », proteste et déclare que, « lorsqu’elle a émis son vote dans la séance du 22 fructidor, elle était composée de 845 citoyens, représentant 2594 votants ». Néanmoins, dans la récapitulation générale de vendémiaire, son vote reste compté pour zéro. — Même remarque pour la section de la Fidélité. Son procès-verbal dit qu’elle rejette les décrets « à l’unanimité », et qu’elle est composée de plus de 1300 citoyens. Dans la récapitulation, son vote est aussi compté pour zéro. — Les totaux donnés par la récapitulation sont les suivants : votants sur la Constitution, 1107368 ; pour, 1057390 ; contre, 49978. — Votants sur les décrets, 314282 ; pour, 205498 ; contre, 108794. — Mallet du Pan (I, 313) estime à 80000 le nombre des électeurs qui à Paris on rejeté les décrets. — Fiévée, Correspondance avec Bonaparte. Introduction, 126. — (Peu de jours avant le 13 Vendémiaire, Fiévée, au nom de la section du Théâtre-Français, vint, avec deux autres commissaires, vérifier, dans les bureaux de la Convention, les relevés qu’elle annonçait) : « Nous fîmes trois parts des pièces ; chaque commissaire se chargea d’en relever une, la plume à la main, et l’ensemble consciencieux de notre travail fut que, bien que la Convention eût fait voter par masse, mais individuellement, tous les régiments qui étaient alors en France, la majorité des voix était incontestablement contre son projet. Ainsi, pour avoir voulu faire passer la loi d’élection à l’abri de la Constitution, toutes les deux avaient été repoussées. »
  21. Schmidt, Tableaux de Paris pendant la Révolution (Rapports du 1er et du 22 messidor an III) : « Les bons citoyens sont alarmés des mises en liberté nombreuses prononcées en faveur des membres des Comités révolutionnaires ». — « La mise en liberté de plusieurs Terroristes est généralement improuvée. »
  22. Mallet du Pan, Correspondance avec la cour de Vienne, I, 259, 264 et 321 (Lettre du 26 septembre 1795) : « Les plus infâmes Terroristes ont été élargis ; on a même fait échapper ceux qui étaient détenus au château de Ham. On les appelle de tous les coins du royaume ; on en fait même arriver de l’étranger, de l’Allemagne, de Belgique, de Savoie, de Genève. À mesure… qu’ils entrent dans Paris, on leur donne des chefs, et on les organise. Le 11 et le 12 septembre, ils commençaient à se grouper publiquement et à menacer. J’ai la preuve que des émissaires sont chargés de les recruter dans tous les lieux dont je viens de parler, et de payer leur voyage jusqu’à la capitale. »
  23. Buchez et Roux, XXXVII, 36, 49 (Rapports de Merlin de Douai et de Barras sur le 13 Vendémiaire). — Thibaudeau, Histoire de la Convention et du Directoire, I, 209. — Fabre de l’Aude, Histoire secrète du Directoire, I, 10 : « La Convention fit sortir des prisons 1500 à 1800 Jacobins forcenés, séides des anciens membres du Comité de Salut public ». — Mallet du Pan (ib., I, 332, 337, 361) estime à 3000 le nombre des Terroristes enrégimentés.
  24. Barbé-Marbois, Mémoires, 9. — Meissner, 246.
  25. Mallet du Pan, ib., I, 282 (Lettre du 16 août 1795) : « À Paris, les patriotes de 1789, soit les anciens constitutionnels, ont repris le dessus. Les régicides ont la plus grande horreur pour cette classe, parce qu’ils la regardent comme cent fois plus dangereuse que les aristocrates prononcés. » — Ib., 316. — Meissner, 229 : « Les sectionnaires ne voulaient fortement ni la république, ni la monarchie, mais seulement des hommes éclairés et probes pour les places de la Convention nouvelle. »
  26. Lavalette, Mémoires, I, 162, 170.
  27. Meissner, 236. — Quantité de détails montrent la figure et le caractère des Jacobins mâles et femelles dont il s’agit ici. Par exemple, Carnot (Mémoires, I, 581) dit, dans son récit de la précédente émeute (1er prairial) : « Un être à face horrible s’était mis à califourchon sur mon banc, et ne cessait de répéter : C’est aujourd’hui qu’on va vous faire passer le goût du pain ; et des furies, placées dans les tribunes, faisaient le geste de la guillotine. »
  28. Meissner, 238. — Fiévée, I, 127, et pages suivantes.
  29. Mallet du Pan, I, 333 et suivantes (Lettre du 24 octobre 1795) : « Barras ne répéta pas la faute de la Cour au 10 août, de s’enfermer dans le Château et dans les Tuileries : il fit garnir de troupes et d’artillerie toutes les avenues… L’argent et les assignats à la main, Fréron et deux autres représentants avaient ramassé dans le faubourg Saint-Antoine quatre ou cinq cents bandits qu’on joignit aux Terroristes ; c’étaient là ces prétendus bataillons des sections fidèles, que l’on venait annoncer à la Convention avec étalage ; nulle section n’envoya ses bataillons, à la réserve de celle des Quinze-Vingts, qui, dès l’origine, s’était séparée des quarante-sept autres. — Le jardin et les cours des Tuileries ressemblaient à un camp de bombance, où les Comités faisaient distribuer des flots de vin et des comestibles en tout genre ; nombre de leurs défenseurs étaient ivres ; on maintenait la troupe de ligne à force d’argent et de boisson. » — Après le 13 Vendémiaire, la Convention fait encore entrer, pour contenir Paris, un renfort de troupes de ligne, huit ou neuf mille hommes.
  30. Constitution de l’an III, titres VI et VII.
  31. Albert Babeau. Histoire de Troyes, II, 367 et suivantes. — Sauzay, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Doubs. VIII, ch. lii et liv. — Loi du 4 pluviôse an IV, autorisant le Directoire exécutif à nommer les membres qui, jusqu’au 1er thermidor an IV, composeront les administrations municipales de Bordeaux, Lyon, Marseille et Paris.
  32. Décret du 3 brumaire an IV.
  33. Archives nationales, AF, II, 65 (Lettre du général Kermorvan au Comité de Salut public, Valenciennes, 22 fructidor an III). À Valenciennes, pendant les élections, « les meneurs des sections se sont permis de faire chasser à coups de poing des assemblées primaires les hommes probes qui avaient toutes les qualités requises pour obtenir les suffrages… J’ai su que ces factions étaient montées par les brise-scellés, les patriotes au vol, ces hommes qui ont dilapidé la fortune publique et particulière, membres de la Commune, qui jouissent ici des maisons et biens d’émigrés qu’ils se sont fait adjuger cent fois au-dessous de leur valeur… Ils sont tous nommés électeurs… Ils ont payé… et payent encore pour agiter, pour intimider les hommes probes par la terreur, afin de conserver leurs dilapidations et attendre l’occasion de les continuer… Au sortir des élections, ils ont envoyé des audacieux, payés sans doute, pour insulter les passants sur la place, en les nommant chouans, royalistes. » (Il annonce l’envoi des procès-verbaux à l’appui.) — Mercier, le Nouveau Paris, II, 315. À Paris, les gens paisibles refusent d’aller voter, pour éviter « les coups de chaises et les taloches ». — Sauzay, VIII, 9. À Besançon, le 6 novembre 1795, sur 5309 inscrits, il n’y a que 1324 votants, et tous les élus sont terroristes. — Archives nationales, F7, 7090. (Documents sur l’émeute jacobine des 4 et 5 nivôse an IV, à Arles) : « Les exclusifs ou amnistiés ne considéraient la Constitution que comme un moyen d’arriver, par la possession exclusive des places, à une nouvelle anarchie »… « Cris et hurlements souvent répétés : « Vive Marat ! Au Panthéon, Robespierre ! » — « La principale bande se composait de vrais Terroristes, de ces hommes qui, sous le règne de Robespierre, portaient la guillotine en triomphe, et imitaient son jeu cruel à tous les coins de rues sur un mannequin qu’ils avaient fait faire exprès… » — « Visites domiciliaires,… ils fouillent partout, volent bijoux, argent, effets. »
  34. Décret du 4 brumaire an IV.
  35. Mallet du Pan, II, 363. — Schmidt (Rapports de police des 26 et 27 brumaire).
  36. Dufort de Cheverny (Mémoires manuscrits communiqués par M. Robert de Crèvecœur). — Rapport de l’accusateur public, en date du 13 thermidor an III, d’après les pièces et procédures remises le 16 messidor par le directeur du jury d’accusation, par les juges de paix de Chinon, Saumur, Tours, Amboise, Blois, Beaugency, etc., sur la dénonciation des administrateurs du département de Loir-et-Cher, en date du 30 frimaire an II, à propos de la fusillade exécutée à Blois le 19 frimaire an II.
  37. De Saumur à Montsoreau, on pouvait suivre le convoi par les traces de sang sur la route ; les chefs faisaient fusiller ceux qui tombaient de fatigue. — Arrivée à Blois le 18 frimaire ; Hézine dit, devant la Maison commune : « Demain matin, on leur donnera une bonne correction, et nous ferons voir aux Blésois comme on les arrange. » — Le lendemain, Hézine et Gidouin, se promenant avec Lepetit, chef de l’escorte, dans la cour de l’auberge, lui disent : « Tu vas nous en faire fusiller ; il faut nous en faire fusiller de ces sacrés gueux de prêtres, pour faire un exemple au peuple. » Lepetit fait sortir quatre paysans, les range lui-même au bord de l’eau, les fait fusiller et jeter dans la rivière. Hézine et Gidouin crient : « Vive la nation ! » — Puis Gidouin dit à Lepetit : « Est-ce que tu ne feras fusiller que ces quatre paysans-là ? Tu ne nous feras pas fusiller quelques curés ? » Cinq prêtres sont fusillés. — À Beaugency, nouvelles fusillades ; les chefs prennent la meilleure part des dépouilles, entre autres Lepetit, qui fait monter un coffre dans sa chambre, s’approprie les effets qu’il contient, vend un lit et un matelas.
  38. Dufort de Cheverny, Mémoires (mars 1796) : « Cependant les jeunes gens de la réquisition se cachaient ; Bonnard les faisait payer et, malgré cela, les faisait partir. Baillon, commissaire des guerres, nous conta qu’il avait payé à Bonnard 900000 livres en assignats en douze jours, et 1400000 en vingt jours ; sur le mémoire, il y avait pour 35000 livres de plumes, canifs, encre et papier. »
  39. Mallet du Pan, Correspondance avec la cour de Vienne, I, 383 (Lettre du 13 décembre 1795) : « Le Directoire continue à placer les Terroristes dans les emplois de confiance. Les agents du gouvernement cassent arbitrairement les autorités constituées dans les départements, et les remplacent par des Jacobins. »
  40. Thibaudeau, Histoire de la Convention, I, 243 : « Tallien, Barras, Chénier et Louvet ne parlaient que d’annuler les élections… La barre et la tribune ne retentissaient plus que des propositions les plus révolutionnaires. La Montagne était d’une audace inouïe. Les tribunes publiques étaient garnies d’affidés, qui l’applaudissaient avec fureur… Tallien et Barras régnaient et se partageaient la dictature. Depuis le 13 vendémiaire, la Convention ne délibérait plus qu’au milieu d’un camp ; les alentours, les tribunes, la salle même étaient investis de militaires et de Terroristes. » — Mallet du Pan, Correspondance avec la cour de Vienne, I, 248 (Lettre du 31 octobre 1795).
  41. Thibaudeau, ib., I, 246 et suivantes. — Moniteur (séance du 1er brumaire). Discours de Thibaudeau.
  42. Mallet du Pan, ib., I, 328 (Lettre du 4 novembre 1795) : « Presque tous les électeurs nommés à Paris sont d’anciens administrateurs, des écrivains sages et distingués, des personnes recommandables par leur état ou leur fortune ou leur bon esprit, royalistes de 1789, c’est-à-dire à peu près dans le sens de la Constitution de 1791, corrigée essentiellement dans ses bases fondamentales. M. d’Ormesson, ancien contrôleur général des finances, le marquis de Gontaut, M. de Vaudeuil, ancien maître des requêtes, M. Garnier, ancien conseiller au Châtelet de Paris, et d’autres du même ordre, sont au nombre des électeurs. C’est un autre monde : en un mois, on a rétrogradé de cinq ans. » — Ib., 343, 350, 359, 373.
  43. Barbé-Marbois, Journal d’un déporté, préface, xiv : « Hors cinq ou six hommes qu’on pouvait regarder comme suspects de royalisme, les plus animés n’étaient réellement irrités que contre la conduite despotique et la déprédation des Directeurs, et non contre le régime républicain. »
  44. Mallet du Pan, ib., I, 369 (Lettre du 22 novembre 1795) : « Jamais la résistance des sections n’eut éclaté si unanime et si persévérante, sans les incitations de deux cents membres monarchistes de la Convention et sans les secours auxquels ils s’étaient engagés. Ils avaient promis de monter à la tribune, d’y défendre la cause de Paris, d’entraîner la majorité, et, dans le cas où ils ne parviendraient pas à faire révoquer le décret des Deux-Tiers, de se séparer de la Convention et de venir siéger au milieu des sections : la pusillanimité de ces deux cents membres les fit manquer à toutes ces promesses… Je garantis la certitude de cette anecdote. »
  45. Souvenirs et journal d’un bourgeois d’Évreux, 103, 106 : « La Constitution a été acceptée par un très petit nombre de citoyens ; car, dans la section du Nord, il ne se trouva que 150 votants tout au plus, tandis qu’il devait se trouver, d’après l’estimation, 1200 à 1500 votants (6 septembre 1795). » — « Le mardi 10 novembre, les assemblées des sections d’Évreux achevèrent leurs nominations du juge de paix et de ses assesseurs et de cinq officiers municipaux. La nomination fut très longue, car il y eut beaucoup de refusants. »
  46. Thibaudeau, Mémoires sur la Convention et le Directoire, II, 58. — Mallet du Pan, Correspondance avec la cour de Vienne, II, 281. — Dufort de Cheverny, Mémoires (manuscrits). (Il est à Vendôme, par curiosité, et assiste au procès) : « Germain, gai et plein d’esprit, se moquait des jurés : Ils sont bien bêtes, disait-il, de ne pas voir de conspiration, lorsqu’il y en a une des mieux faites qui aient jamais existé… Au surplus j’ai conspiré, je conspirerai toujours. »
  47. Souvenirs et journal d’un bourgeois d’Évreux, 118 (24 mars 1797).
  48. Dufort de Cheverny, Mémoires (mars 1797).
  49. Albert Babeau, II, 408 et suivantes (Adresse des administrateurs de l’Aube pour les élections de l’an V). — Ib., 414. Discours de Herluison, bibliothécaire à l’école centrale de Troyes, prononcé le 10 thermidor an V dans la grande salle de l’hôtel de ville, devant les commissaires du Directoire, parmi les applaudissements universels : « Les patriotes se composaient d’imbéciles, de fous et de scélérats, les premiers par leurs illusions, les autres par leurs rêves, les troisièmes par leurs actes… Partout on voyait deux ou trois bourreaux, une douzaine de satellites dont la moitié tremblait pour eux-mêmes, une centaine de témoins dont la plupart l’étaient malgré eux, contre des milliers de victimes… Il ne faut point s’en venger ; jamais les vengeances particulières n’ont opéré le bien public. Il faut les laisser dans la fange, il faut qu’ils vivent pour être des objets de mépris et d’horreur. » — Cf. Sauzay, VIII, 659 et suivantes.
  50. Thibaudeau, II, 152, 153. — Mallet du Pan, II, 262,
  51. Mallet du Pan, II, 265, 268, 278.
  52. Thibaudeau, II, 244, 248.
  53. Carnot, Mémoires, II, 108 : « Pas quinze meneurs. » — Lacretelle, Dix années d’épreuves, 308 : « Vingt ou trente hommes voués à des opinions monarchiques, mais qui n’osaient les déclarer publiquement. »
  54. Mallet du Pan, II, 267, 278, 331,
  55. Mallet du Pan, II, 265 : « Non seulement on a écarté (à Paris) les républicains, mais même ceux des anciens Constituants connus ou décriés pour avoir pris une part trop essentielle à la première Révolution… Les choix sont tombés sur des hommes qui aspirent à la monarchie modifiée, non dénaturée. Les suffrages se sont également éloignés des royalistes, sectateurs de l’ancien régime et des contre-révolutions violentes. »
  56. Ib., II, 298 : « Ces députés n’attaquent pas une loi révolutionnaire, qu’on ne leur soupçonne le dessein d’anéantir les résultats de la Révolution, et toutes les fois qu’ils parlent de régler la République, on les accuse d’en vouloir à la République même. »
  57. Thibaudeau, II, 171. — Carnot, II, 106. — Le programme de Barthélemy tient dans cette phrase si simple : « Je voulais rendre la République administrative. » — Sur la politique étrangère, ses idées mesurées, pacifiques et véritablement françaises sont repoussées avec dérision par les autres Directeurs. (André Lebon, l’Angleterre et l’émigration française, 235.)
  58. Mathieu Dumas, Souvenirs, III, 153. — Camille Jordan, Lettre à ses commettants sur la Révolution du 18 Fructidor, 26 : « La Constitution, la Constitution seule était le mot de ralliement à Clichy. » — Barbé-Marbois, Souvenirs d’un déporté, I, 12, et préface, XIX : « Le très grand nombre voulait qu’on ne s’occupât que de l’avenir, qu’on oubliât le passé. »
  59. Mallet du Pan, II, 336 : « Quatre-vingts députés menacés découchaient depuis le 30 août, et se tenaient réunis dans une maison particulière, crainte d’enlèvement nocturne dans leurs domiciles. » — Mathieu Dumas, III, 110 : « Je ne pouvais déjà plus habiter ma maison à Paris, dans un quartier écarté, rue des Fossés-du-Temple, sans risquer d’être attaqué par les sbires du Directoire, qui proclamaient dans les clubs qu’il fallait venger le peuple à domicile. » — Mallet du Pan, II, 343 : « Cette prétendue conspiration, imputée aux Conseils par les triumvirs, est un roman semblable à ceux de Robespierre. » — Ib., 346 : « Il n’y a eu aucune conspiration proprement dite du Corps législatif contre le Directoire ». Seulement, « toute Constitution en France tue la Révolution, si elle n’est détruite à temps par les chefs révolutionnaires ; et cela parce que, les quatre cinquièmes de la France étant détachés de la Révolution, les élections ne doivent conduire aux places législatives et administratives que des hommes antirévolutionnaires ».
  60. Lord Malmesbury, Diaries, II, 544 (9 septembre 1797, paroles de M. Colchen) : « Il me dit que toutes les personnes arrêtées sont les hommes les plus estimables et les plus capables de la République. C’est pour cette raison, et non pour des principes de royalisme (car ces principes ne peuvent leur être imputés), qu’ils sont condamnés à la déportation. Ils auraient soutenu la Constitution, mais en limitant l’autorité du pouvoir exécutif et en ôtant au Directoire les moyens d’acquérir et d’exercer une autorité illégitime. »
  61. Barbé-Marbois, Journal d’un déporté, préface, xvi,
  62. Mathieu Dumas, III, 84. 86.
  63. E. et J. de Goncourt, la Société française pendant le Directoire, 298, 386. — Cf. le Thé, le Grondeur, le Censeur des journaux, à Paris, et les innombrables brochures. — En province, l’Anti-terroriste à Toulouse, le Neuf Thermidor à Besançon, les Annales troyennes à Troyes, etc.
  64. Mallet du Pan, II, 309, 316, 323, 324, 329, 333, 339, 347 : « Se défendre constitutionnellement, tandis que le Directoire attaque révolutionnairement, c’est se condamner à une perte inévitable. » — « Eût-il cent fois plus d’habileté, le Corps législatif sans audace est un éclair sans tonnerre. » — « Avec beaucoup plus de moyens que n’en avait Louis XVI en 1792, le Corps législatif se conduit comme ce prince et en aura le sort, s’il ne rend pas guerre pour guerre, s’il ne déclare traîtres à l’État les premiers généraux qui oseront expédier les délibérations de leurs armées. » — « C’est la temporisation des Conseils législatifs, c’est le funeste ajournement de l’attaque arrêtée sur le Luxembourg au milieu d’août, et sur laquelle insistaient Pichegru, Willot, le général Miranda, et tous les députés clairvoyants,… c’est l’imbécile insistance à se renfermer dans une défense constitutionnelle,… c’est la nécessité où se trouvaient quatre-vingts députés fermes et actifs de se concilier avec trois cents autres désunis dans le but comme dans les moyens, qui a décidé de la catastrophe des Conseils. »
  65. Carnot, Mémoires, II, 161 : « Le mal étant arrivé à sa dernière période, il fallait faire un 20 juin, au lieu d’un 31 mai. » — Mallet du Pan, II, 333, 334 : « Le projet de casser la division militaire de l’intérieur, commandée par Augereau, devait s’exécuter du 15 au 20 août ; si le triumvirat eût résisté, Pichegru et Willot marchaient sur le Luxembourg. Carnot refusa d’accepter ce plan, à moins qu’on ne lui laissât la nomination des trois nouveaux directeurs. » — Delarue, Histoire du 18 Fructidor : « Carnot répétait aux modérés qui lui demandaient d’agir avec eux : J’aurais dans ma poche une grâce bien cimentée de la parole royale que je n’y aurais pas de confiance. »
  66. Mathieu Dumas, Mémoires, III, 113.
  67. Mallet du Pan, II, 327 : « Barras est le seul qui aille de franc jeu, et qui, au risque des événements, veuille faire triompher le jacobinisme per fas et nefas. » — Ib., 339 : « Les triumvirs balancèrent jusqu’au vendredi ; Barras, le plus furieux des trois, et maître d’Augereau, entraîna ses deux collègues. » — Ib., 351 : « Barras et Reubell, à force d’ébranler l’imagination de ce pauvre philosophailleur de La Révellière, parvinrent à le convertir. » — Thibaudeau, II, 272 : « Ce fut Barras qui eut seul les honneurs de la dictature pendant cette nuit… La Révellière s’était enfermé chez lui comme dans un sanctuaire impénétrable. Reubell, dans ce moment, la tête un peu altérée, était gardé à vue dans ses appartements. »
  68. Mallet du Pan, II, 304, 305, 331. — Carnot, II, 117.
  69. Barbé-Marbois, Journal d’un déporté, 34 et 35.
  70. Mallet du Pan, II, 343.
  71. Barbé-Marbois, ib., 46.
  72. Mallet du Pan, II, 228. 342 : « On savait depuis deux mois l’usage que les triumvirs préméditaient de faire du portefeuille de d’Antraigues. » — Cf. Thibaudeau, II, 279, sur le vague, le manque de preuves et la fausseté grossière des allégations du Directoire.
  73. Barbé-Marbois, Journal d’un déporté, 46.
  74. Lord Malmesbury’s Diaries, III, 559 (17 septembre 1797). — À Lille, après la nouvelle du coup d’État, « il était curieux de voir l’horreur qui régnait partout, à l’idée que le régime de la Terreur allait recommencer… Les gens avaient l’air de voir approcher un ange exterminateur… Au théâtre, les acteurs partageaient l’impression commune. Le directeur, nommé Paris, dit à Ross qui le payait : Nous allons positivement être vandalisés. »