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Les Origines de la France contemporaine/Volume 9/Livre II/Chapitre 3

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Librairie Hachette et Cie (Vol. 9. Le régime moderne, tome 1er.p. 190-232).

CHAPITRE III

I. Les précédents de l’organisation nouvelle. — La pratique. — Usurpations antérieures de la puissance publique. — Les corps spontanés sous l’Ancien Régime et pendant la Révolution. — Ruine et discrédit de leurs supports. — Le pouvoir central, seul point survivant d’attache et d’appui. — II. La théorie. — Concordance des idées spéculatives et des besoins pratiques. — Le droit public sous l’ancien régime. — Les trois titres originels du Roi. — Travail des légistes pour étendre les droits régaliens. — Obstacles historiques. — Limitation primitive ou ultérieure du pouvoir royal. — Principe philosophique et révolutionnaire de la souveraineté du peuple. — Extension illimitée des droits de l’État. — Applications aux corps spontanés. — Convergence des doctrines anciennes et de la doctrine nouvelle. — Les corps considérés comme des créations de la puissance publique. — La centralisation par l’ingérence universelle de l’État. — III. L’organisateur. — Influence du caractère et de l’esprit de Napoléon sur son œuvre intérieure et française. — Exigences de son rôle extérieur et européen. — Suppression de tous les centres de ralliement et d’entente. — Extension et contenance du domaine public. — Raisons pour le maintien d’un domaine privé. — Part faite à l’individu. — Son enclos propre et réservé. — Débouché qui lui est ouvert au delà. — Les talents sont enrôlés au service de la puissance publique. — Constitution définitive de l’État français. — Son aptitude spéciale et sa vigueur temporaire, son manque d’équilibre et son avenir douteux. — IV. Ses caractères généraux et son aspect d’ensemble. — Contraste entre sa structure et celle des autres États contemporains ou antérieurs. — L’ancienne France, sa pluralité, sa complication, son irrégularité. — La nouvelle France, son unité, sa simplicité, sa régularité. — Ses analogues dans l’ordre physique et dans l’ordre littéraire. — À quelle famille d’œuvres elle appartient. — Dans l’ordre politique et social, elle est le chef-d’œuvre moderne de l’esprit classique. — V. Son analogue dans le monde antique. — L’État romain, de Dioclétien à Constantin. — Causes et portée de cette analogie. — Survivance de l’idée romaine dans l’esprit de Napoléon. — Le nouvel Empire d’Occident.

I

Par malheur, à la fin du XVIIIe siècle, le pli était pris en France, et c’était le mauvais pli. Depuis trois siècles et davantage, la puissance publique n’avait pas cessé de violenter et de déconsidérer les corps spontanés. — Tantôt elle les avait mutilés et décapités : ainsi, sur les trois quarts du territoire, dans tous les pays d’élection, elle avait supprimé les États provinciaux ; de l’ancienne province, il ne restait qu’une circonscription administrative et un nom. — Tantôt, sans mutiler le corps, elle l’avait énervé et déformé, ou disloqué et désarticulé. Ainsi, dans les villes, par le remaniement des vieilles constitutions démocratiques, par le resserrement du droit électoral, par la vente réitérée des offices municipaux[1], elle avait livré toute l’autorité municipale à une étroite oligarchie de familles bourgeoises, privilégiées aux dépens du contribuable, à demi détachées du gros public, mal vues du petit peuple, et que la déférence ou la confiance de la communauté ne soutenait plus[2]. Ainsi, dans la paroisse et le canton rural, elle avait ôté au seigneur son emploi de protecteur résident et de patron héréditaire, pour le réduire au rôle odieux de créancier simple, et, s’il était homme de cour, au rôle pire de créancier absent[3]. Ainsi, dans le clergé, elle avait presque séparé la tête du tronc, en superposant, par la commende, un état-major de prélats gentilshommes, opulents, fastueux, désœuvrés et sceptiques, à une armée de curés roturiers, pauvres, laborieux et croyants[4]. — Tantôt enfin, par une protection aussi malencontreuse que son agression, elle avait conféré au corps des privilèges oppressifs, ce qui le rendait blessant et nuisible, ou elle le pétrifiait dans une forme surannée, ce qui paralysait son jeu ou corrompait son service. C’était le cas pour les corporations d’arts et de métiers, auxquelles, moyennant finance, elle avait concédé des monopoles qui étaient une charge pour le consommateur et une entrave pour l’industrie. C’était le cas pour l’Église catholique, à qui, tous les cinq ans, en échange du don gratuit, elle accordait des faveurs cruelles ou maintenait des prérogatives choquantes, la persécution prolongée des protestants, la censure de la pensée spéculative, le droit de régenter l’éducation et les écoles[5]. C’était le cas pour les universités engourdies dans leur routine, pour les derniers États provinciaux constitués en 1789 comme en 1489, pour les familles nobles assujetties par la loi à l’antique régime des substitutions et du droit d’aînesse, c’est-à-dire à une contrainte sociale, qui, inventée jadis dans leur intérêt privé et dans l’intérêt public, pour assurer chez elles la transmission du patronage local et du pouvoir politique, devenait inutile et corruptrice, féconde en mauvaises vanités[6], en vilains calculs, en tyrannies domestiques, en vocations forcées, en froissements intimes, depuis que les nobles, devenus gens de cour, avaient perdu le pouvoir politique et renoncé au patronage local.

Ainsi privés ou détournés de leur emploi, les corps étaient devenus méconnaissables sous la croûte d’abus qui les défigurait ; personne, sauf un Montesquieu, ne comprenait leur raison d’être. Aux approches de la Révolution, ils semblaient, non des organes, mais des excroissances, des difformités, et, pour ainsi dire, des monstres vieillots. On n’apercevait plus leurs racines historiques et naturelles, leurs germes profonds, encore vivants et indéfiniment vivaces, leur nécessité sociale, leur utilité foncière, leur usage possible. On ne sentait que leur incommodité présente ; on souffrait de leurs frottements et de leur poids ; on était choqué de leur incohérence et de leurs disparates ; on imputait à leur essence les inconvénients de leur dégénérescence ; on les jugeait malsains par nature, et on les condamnait en principe, au nom des déviations et des arrêts que la puissance publique avait imposés à leur développement.

Subitement, la puissance publique, qui avait fait le mal par son ingérence, avait prétendu remédier au mal par une ingérence plus grande : de nouveau, en 1789, elle était intervenue auprès des corps, non pour les réformer, non pour leur restituer à chacun son emploi, non pour les circonscrire chacun dans ses limites, mais pour les détruire à fond. Par une amputation radicale, universelle, extraordinaire et telle que l’histoire n’en mentionne pas d’égale, avec une témérité de théoricien et une brutalité de carabin, le législateur les avait extirpés, autant qu’il l’avait pu, tous, jusqu’au dernier, y compris la famille, et son acharnement les avait poursuivis, par delà le présent, jusque dans l’avenir. À l’abolition légale et à la confiscation totale, il avait ajouté contre eux l’hostilité systématique de ses lois préventives et l’obstacle interposé de ses constructions neuves ; pendant trois législatures successives[7], il s’était prémuni contre leur renaissance future, contre l’instinct et le besoin permanents qui pouvaient ressusciter un jour des familles stables, des provinces distinctes, une Église orthodoxe, des sociétés d’arts, de métiers, de finance, de charité et d’éducation, contre tout groupe spontané et organisé, contre toute entreprise collective, locale ou spéciale. À leur place, il avait installé des corps factices, une Église sans fidèles, des écoles sans élèves, des hôpitaux sans revenus, une hiérarchie géométrique de pouvoirs improvisés à la commune, au district, au département, tous mal constitués, mal recrutés, mal ajustés, déconcertés d’avance, surchargés de fonctions politiques, aussi incapables de leur office propre que de leur office supplémentaire, et, dès le premier jour, impuissants ou malfaisants[8]. Remaniés à plusieurs reprises, meurtris par l’arbitraire d’en bas ou par l’arbitraire d’en haut, anéantis ou pervertis tantôt par l’émeute et tantôt par le gouvernement, inertes dans les campagnes, oppresseurs dans les villes, on a vu en quel état ils étaient tombés à la fin du Directoire ; comment, au lieu d’être des asiles de liberté, ils étaient devenus des repaires de tyrannie ou des sentines d’égoïsme ; pourquoi, en 1800, ils étaient aussi décriés que leurs prédécesseurs de 1788, pourquoi leurs deux supports successifs, l’ancien et le récent, la coutume historique et l’élection populaire, étaient maintenant discrédités et hors d’usage. — Après la désastreuse expérience de la monarchie, après l’expérience pire de la république, on était conduit à chercher pour les corps un autre point d’appui et d’attache ; il n’en restait qu’un, le pouvoir central, qui fût visible et qui semblât solide ; à défaut d’autres, on avait recours à lui[9]. Du moins, aucune protestation, même intime et morale, n’empêchait plus l’État de se souder les corps comme des rallonges, pour se les approprier en qualité d’appendices et pour se servir d’eux en qualité d’instruments.

II

Là-dessus la théorie était d’accord avec le besoin, et non seulement la théorie récente, mais encore la théorie antique. Bien avant 1789, le droit public avait érigé en dogme et exagéré au delà de toute mesure la prérogative du pouvoir central.

Trois titres la lui conféraient. — Seigneur et suzerain féodal, c’est-à-dire commandant en chef de la grande armée sédentaire dont les pelotons spontanés avaient reconstruit, au IXe siècle, la société humaine, le roi, par la plus lointaine de ses origines, je veux dire par la confusion immémoriale de la souveraineté et de la propriété, était propriétaire de la France[10], comme un particulier l’est de son domaine privé. — Marié de plus et, dès les premiers Capétiens, avec l’Église, sacré à Reims, oint de Dieu comme un David[11], non seulement on le croyait autorisé d’en haut comme les autres monarques, mais, depuis Louis le Gros et surtout depuis saint Louis, il apparaissait comme le délégué d’en haut, investi d’un sacerdoce laïque, revêtu d’un caractère moral, ministre de l’éternelle justice, redresseur des torts, protecteur des faibles, bienfaiteur des petits, bref comme « le roi très chrétien ». Enfin, dès le XIIIe siècle, la découverte récente et l’étude assidue des codes de Justinien avaient montré en lui le successeur des Césars de Rome et des empereurs de Constantinople. Selon ces codes, le peuple en corps avait transféré ses droits au prince ; or, dans les cités antiques, la communauté avait tous les droits, et l’individu n’en avait aucun[12] ; ainsi, par ce transfert, tous les droits, publics ou privés, passaient aux mains du prince ; désormais il en disposait à son gré, sans restriction ni contrôle. Il était au-dessus de la loi, puisqu’il la faisait[13] ; ses pouvoirs étaient illimités, et son arbitraire absolu.

Sur ce triple canevas, à partir de Philippe le Bel, les légistes, comme des araignées d’État, avaient ourdi leur toile, et la concordance instinctive de leurs efforts héréditaires avait suspendu tous les fils de la trame à l’omnipotence du roi. — Étant jurisconsultes, c’est-à-dire logiciens, ils avaient besoin de déduire, et toujours leurs mains remontaient d’elles-mêmes vers le principe unique et rigide auquel ils pouvaient accrocher leurs raisonnements. — Comme avocats et conseillers de la couronne, ils épousaient la cause de leur client, et, par zèle professionnel, ils étiraient ou tordaient à son profit les précédents et les textes. — En qualité d’administrateurs et de juges, la grandeur de leur maître faisait leur grandeur propre, et l’intérêt personnel leur conseillait d’élargir une prérogative à laquelle, par délégation, ils avaient part. — C’est pourquoi, quatre siècles durant, ils avaient tissé le filet « des droits régaliens[14] », le grand rets sous lequel, depuis Louis XIV, toutes les vies se trouvaient prises.

Néanmoins, dans ce réseau si étroitement serré, ils avaient laissé des lacunes, ou du moins des parties faibles. — Et d’abord, des trois principes qui, sous leur main, avaient déroulé leurs conséquences, il y en avait deux qui avaient empêché le troisième de dévider son écheveau jusqu’au bout : par cela seul que le roi avait été jadis comte de Paris et abbé de Saint-Denis, il ne pouvait devenir un Auguste véritable, un Dioclétien authentique : ses deux titres français limitaient son titre romain. Sans parler des lois, dites fondamentales, qui lui imposaient d’avance son héritier, toute la lignée de ses héritiers successifs, le tuteur ou la tutrice de son héritier mineur, et qui, s’il dérogeait à la règle immémoriale, cassaient son testament comme celui d’un simple particulier, sa qualité de suzerain et sa qualité de très chrétien étaient pour lui une double entrave. Comme général héréditaire de l’armée féodale, il devait de la considération et des égards aux officiers héréditaires de la même armée, à ses anciens pairs et compagnons d’armes, c’est-à-dire aux nobles. Comme évêque extérieur, il devait à l’Église, non seulement son orthodoxie spirituelle, mais encore ses ménagements temporels, son zèle actif et l’assistance de son bras séculier. De là, dans le droit appliqué, tant de privilèges pour les nobles et pour l’Église, tant d’immunités et même de libertés, tant de restes de l’antique indépendance locale et même de l’antique souveraineté locale[15], tant de prérogatives, honorifiques ou utiles, maintenues par la loi et par les tribunaux. De ce côté, les mailles du lacs monarchique n’avaient pas été nouées, ou demeuraient lâches ; de même ailleurs, avec des vides plus ou moins larges, dans les cinq pays d’États, dans les districts des Pyrénées, en Alsace, à Strasbourg, mais surtout en Languedoc et en Bretagne, où le pacte d’incorporation, par une sorte de contrat bilatéral, associait sur le même parchemin et sous le même sceau les franchises de la province et la souveraineté du roi. — À ces lacunes originelles, ajoutez les trous que le prince avait pratiqués lui-même dans son filet déjà tissé : de sa propre main, il y avait rompu des mailles, et par milliers. Dépensier à outrance et toujours besogneux, il avait fait argent de tout, même de ses droits, et, dans l’ordre militaire, dans l’ordre civil, dans le commerce et l’industrie, dans l’administration, la judicature et les finances, d’un bout à l’autre du territoire, il avait vendu d’innombrables offices, charges, dignités, honneurs, monopoles, exemptions, survivances, expectatives, bref des privilèges qui, une fois conférés moyennant finance, devenaient la propriété légale[16], souvent héréditaire et transmissible, de l’individu ou du corps qui les avait payés ; de cette façon, le roi aliénait au profit de l’acheteur une parcelle de sa royauté. Or, en 1789, il avait aliéné quantité de ces parcelles : partant son autorité présente était restreinte par l’usage antérieur qu’il en avait fait. — Ainsi, entre ses mains, la souveraineté avait subi le double effet de ses origines historiques et de son exercice historique ; la puissance publique n’était pas devenue ou avait cessé d’être l’omnipotence. D’une part, elle n’avait pas atteint la plénitude ; d’autre part, elle s’était retranché elle-même une portion de son ampleur.

À cette double infirmité, innée et acquise, les philosophes avaient voulu remédier, et, pour cela, ils avaient transporté la souveraineté hors de l’histoire, dans le monde idéal et abstrait, dans une cité imaginaire d’hommes réduits au minimum de l’homme, infiniment simplifiés, tous semblables, égaux, détachés de leur milieu et de leur passé, véritables pantins qui levaient la main, du même geste rectiligne, pour voter à l’unanimité le contrat social. Dans ce contrat, « toutes les clauses se ramènent à une seule[17], savoir l’aliénation totale de chaque associé, avec tous ses droits, à la communauté, chacun se donnant tout entier, tel qu’il se trouve actuellement, lui et toutes ses forces dont les biens qu’il possède font partie », chacun devenant, à l’égard de lui-même et pour tous les actes de sa vie privée, un délégué de l’État, un commis responsable, bref un fonctionnaire, un fonctionnaire du peuple, qui est dorénavant l’unique, l’absolu et l’universel souverain. Terrible principe, proclamé et appliqué pendant dix ans, d’en bas par l’émeute, et d’en haut par le gouvernement. L’opinion populaire l’avait adopté ; aussi bien, de la souveraineté du roi à la souveraineté du peuple, le passage était aisé, glissant[18], et, pour le raisonneur novice, pour l’ancien sujet, corvéable et taillable, auquel le principe conférait une part de la souveraineté, la tentation était trop forte. — Aussitôt, selon leur coutume, les légistes s’étaient mis au service du nouveau règne ; d’ailleurs, aucun dogme ne convenait mieux à leur instinct autoritaire ; aucun axiome ne leur fournissait un point d’appui si commode, pour y attacher et faire tourner leur rouet logique. Ce rouet, qu’ils manœuvraient avec des précautions et des ménagements dans les derniers temps de l’ancien régime, avait soudain roulé sous leurs mains avec une vélocité et une efficacité effrayantes, pour convertir en lois positives, rigides, universelles et appliquées, les procédés intermittents, les prétentions théoriques et les pires précédents de la monarchie, je veux dire l’emploi des commissions extraordinaires, les accusations de lèse-majesté, la suppression des formes légales, la persécution des croyances religieuses et des opinions intimes, le droit de censure sur les écrits et de contrainte sur la pensée, le droit d’enseignement et d’éducation, les droits de préemption, de réquisition, de confiscation et de proscription, bref l’arbitraire pur et parfait. On a vu leur œuvre, l’œuvre des Treilhard, des Berlier, des Merlin de Douai, des Cambacérès, à la Constituante, à la Législative, à la Convention, sous le Directoire, leur zèle jacobin ou leur hypocrisie jacobine, leur talent pour relier ensemble la tradition despotique et l’innovation tyrannique, leur habileté professionnelle pour fabriquer en toute occasion un lacet d’arguments plausibles et pour étrangler décemment l’individu, leur partie adverse, au profit de l’État, leur éternel patron.

Effectivement, ils avaient presque étranglé leur partie adverse, mais aussi, par contre-coup, leur patron : après quatorze mois de suffocation, la France approchait du suicide physique[19]. Devant ce succès trop grand, on avait dû s’arrêter : ils avaient abandonné la moitié de leur dogme meurtrier ; ils n’en avaient retenu que l’autre moitié, dont l’effet, moins prochain, était moins visible. S’ils n’osaient plus paralyser dans l’homme les actes individuels, ils s’obstinaient toujours à paralyser dans l’individu les actions collectives. — Point de sociétés particulières dans la société générale ; point de corps dans l’État, surtout point de corps spontanés et doués d’initiative, propriétaires et permanents : c’est là le second article du Credo révolutionnaire, et il est une suite directe du premier, qui pose en axiome la souveraineté du peuple et l’omnipotence de l’État. Rousseau, inventeur du premier, avait aussi énoncé le second[20] ; la Constituante l’avait décrété solennellement et appliqué en grand[21] ; les Assemblées suivantes l’avaient appliqué en plus grand[22] ; il était de foi pour les jacobins, et, en outre, conforme à l’esprit du droit impérial romain, conforme à la principale maxime du droit monarchique français. Sur ce point, les trois jurisprudences connues étaient d’accord, et leur convergence réunissait autour de la même table, pour une commune besogne, les légistes des trois doctrines, les ci-devant parlementaires et les ci-devant membres du Comité de Salut public, les anciens proscripteurs et les anciens proscrits[23], les pourvoyeurs de Sinnamari et les revenants de la Guyane, Treilhard et Merlin de Douai, à côté de Siméon, Portalis et Barbé-Marbois. Personne, dans ce conclave, pour soutenir le droit des corps spontanés : des trois côtés, la théorie, quelle que fût sa provenance, refusait de les reconnaître pour ce qu’ils sont originellement et par essence, c’est-à-dire pour des organes distincts, aussi naturels que l’État, aussi indispensables dans leur genre, partant aussi légitimes que lui ; elle ne leur laissait qu’un être d’emprunt, dérivé d’en haut et du centre. Mais, puisque l’État les créait, il pouvait et devait les traiter en créatures, garder indéfiniment sa main sur eux, les employer à ses desseins, agir par eux comme par ses autres agents, et transformer leurs chefs en factionnaires du pouvoir central.

III

Une France nouvelle, non pas la France chimérique, communiste, égalitaire et spartiate de Robespierre et de Saint-Just, mais une France possible, réelle, durable, et pourtant nivelée, uniforme, fabriquée logiquement tout d’une pièce, d’après un principe général et simple, une France centralisée, administrative, et, sauf le petit jeu égoïste des vies individuelles, manœuvrée tout entière du haut en bas ; bref la France que Richelieu et Louis XIV auraient souhaitée, celle que Mirabeau, dès 1790, avait prévue[24], voilà l’œuvre que les pratiques et les théories de la monarchie et de la Révolution avaient préparée, et vers laquelle le concours final des événements, je veux dire « l’alliance de la philosophie et du sabre », conduisait les mains souveraines du Premier Consul.

Aussi bien, avec le caractère qu’on lui connaît, avec la promptitude, l’activité, la portée, l’universalité et la forme de son intelligence, il ne pouvait vouloir une œuvre différente, ni se réduire à une œuvre moindre. Son besoin de gouverner et d’administrer était trop grand ; sa capacité pour gouverner et administrer était trop grande : il avait le génie absorbant. — D’ailleurs, pour la tache extérieure qu’il entreprenait, il lui fallait à l’intérieur, non seulement la possession incontestée de tous les pouvoirs exécutifs et législatifs, non seulement la parfaite obéissance de toutes les autorités légales, mais encore l’anéantissement de toute autorité morale autre que la sienne, c’est-à-dire le silence de l’opinion publique et l’isolement de chaque individu, partant l’abolition préventive et systématique de toute initiative religieuse, ecclésiastique, pédagogique, charitable, littéraire, départementale, communale, qui, dans le présent ou dans l’avenir, eût pu grouper des hommes contre lui ou à côté de lui. En bon général, il assure ses derrières : aux prises avec l’Europe, il s’arrange pour que, dans la France qu’il traîne après lui, les âmes ou les esprits réfractaires ne puissent jamais faire un peloton. En conséquence, et par précaution, il leur supprime d’avance tout centre éventuel de ralliement et d’entente. Dorénavant, tout fil qui peut remuer et tirer vers le même but plusieurs hommes ensemble aboutit à lui ; tous ces fils réunis, il les garde et les serre dans sa main fermée, avec un soin jaloux, pour les tendre avec une raideur extrême. Que nul n’essaye de les relâcher ; surtout que nul ne songe à s’en emparer : ils sont à lui, à lui seul, et composent le domaine public, son domaine.

Mais, à côté de ce domaine, il en reconnaît un autre distinct, et, à l’engloutissement total de toutes les volontés dans sa volonté, lui-même il assigne un terme : dans son propre intérêt bien entendu, il n’admet pas que la puissance publique, au moins pour l’ordre civil et la pratique usuelle, soit illimitée, ni surtout arbitraire[25]. — C’est qu’il n’est pas utopiste ou théoricien, comme ses prédécesseurs de la Convention, mais homme d’État, perspicace et habitué à se servir de ses yeux. Il perçoit les choses directement, en elles-mêmes ; il ne se les figure pas, à travers des formules de livre ou des phrases de club, au moyen d’un raisonnement verbal, avec les suppositions gratuites de l’optimisme humanitaire, ou avec les préventions dogmatiques de l’imbécillité jacobine. Il voit l’homme tel qu’il est, non pas l’homme en soi, le citoyen abstrait, la marionnette philosophique du Contrat social, mais l’individu réel, total et vivant, avec ses instincts profonds, avec ses besoins tenaces, qui, sous la tolérance ou l’intolérance de la législation, subsistent quand même, opèrent infailliblement, et desquels le législateur doit tenir compte, s’il veut en tirer parti. — À cet individu, Européen civilisé et Français moderne, constitué comme il l’est par plusieurs siècles de police passable, de droits respectés et de propriété héréditaire, il faut un domaine privé, un enclos, grand ou petit, qui soit son enclos propre et réservé, dont la puissance publique s’interdise l’accès, et devant lequel elle monte la garde pour empêcher les autres particuliers d’y rentrer. Sinon, sa condition lui semble intolérable : il n’a plus de cœur pour s’évertuer, s’ingénier, entreprendre. Prenons garde de casser ou détendre en lui ce puissant et précieux ressort d’action ; qu’il continue à travailler, à produire, à économiser, ne fût-ce que pour être en état de payer l’impôt ; qu’il continue à se marier, à enfanter, à élever ses fils, ne fût-ce que pour fournir à la conscription. Tranquillisons-le à l’endroit de son enclos[26] ; qu’il en ait la pleine propriété et la jouissance exclusive ; que, chez lui, il se sente chez lui, à perpétuité, à l’abri de toute intrusion, protégé par le code et les tribunaux, non seulement contre ses voisins, mais aussi contre l’administration elle-même ; que, dans ce préau nettement circonscrit, il soit libre de tourner et de s’ébattre à sa fantaisie, libre de brouter à discrétion, et, s’il le veut, de manger à lui seul toute son herbe. Il n’est pas nécessaire que le préau soit très large : la plupart des hommes vivent les yeux fichés en terre ; très peu élèvent leurs regards au delà d’un cercle étroit ; on ne les gêne guère en les y parquant ; l’égoïsme et l’urgence de leurs besoins quotidiens sont déjà pour eux des barrières toutes faites : dans cette enceinte naturelle, ils demandent à paître avec sécurité, rien de plus. Donnons-leur cette assurance, et laissons-leur ce bien-être. — Quant aux autres, en petit nombre, plus ou moins imaginatifs, énergiques et ardents, voici pour eux, hors de l’enceinte, une issue ménagée exprès : à leur ambition, à leur amour-propre, les nouveaux cadres administratifs et militaires offrent un débouché qui, dès le premier pas, va s’élargissant, et tout de suite, à l’horizon, le Premier Consul leur montre des perspectives infinies[27]. Selon un mot qu’on lui attribue, désormais « la carrière est ouverte aux talents », et désormais tous ces talents, recueillis dans le courant central, précipités en avant par l’émulation, viendront grossir de leur afflux l’immensité de la puissance publique.

Cela fait, les traits principaux de la France moderne sont tracés : une créature d’un type neuf et singulier se dessine, surgit, s’achève, et sa structure détermine sa destinée. C’est un corps social organisé par un despote et pour un despote, approprié au service d’un seul homme, excellent pour agir sous l’impulsion d’une volonté unique et d’une intelligence supérieure, admirable tant que cette intelligence reste lucide et que cette volonté reste saine, adapté à la vie militaire et non à la vie civile, partant mal équilibré, gêné dans son développement, exposé à des crises périodiques, condamné à la débilité précoce, mais viable pour un long temps, et, pour le présent, robuste, seul capable de porter le poids du nouveau règne et de fournir, quinze ans de suite, le travail accablant, l’obéissance conquérante, l’effort surhumain, meurtrier, insensé, que son maître exige de lui.

IV

Considérons de plus près la pensée du maître et la façon dont il se figure la société qui se reforme en ce moment sous sa main. Tous les grands traits du plan sont d’avance arrêtés dans son esprit : c’est qu’ils y sont gravés d’avance par son éducation et par son instinct.

En vertu de cet instinct qui est despotique, en vertu de cette éducation qui est classique et latine, il conçoit l’association humaine, non pas à la façon moderne, germanique et chrétienne, comme un concert d’initiatives émanées d’en bas, mais à la façon antique, païenne et romaine, comme une hiérarchie d’autorités imposées d’en haut. Dans ses institutions civiles, il met son esprit, l’esprit militaire ; en conséquence, il bâtit une grande caserne, où il loge, pour commencer, trente millions d’hommes, femmes et enfants, plus tard quarante-deux millions, de Hambourg à Rome.

C’est un bel édifice, bien entendu et d’un style nouveau ; si on le compare aux autres sociétés de l’Europe environnante, et notamment à la France telle qu’elle était avant 1789, le contraste est frappant. — Partout ailleurs ou auparavant, l’édifice social est un composé de plusieurs bâtisses distinctes, provinces, cités, seigneuries, églises, universités et corporations. Chacune d’elles a commencé par être un corps de logis plus ou moins isolé, où, dans une enceinte close, vivait un peuple à part. Peu à peu les clôtures se sont lézardées on les a crevées, ou elles sont tombées d’elles-mêmes ; de l’une à l’autre, il s’est fait des passages, puis des rattachements ; à la fin, toutes ces bâtisses éparses se sont reliées entre elles et soudées comme annexes au massif central. Mais elles n’y tiennent que par une suture visible, et même grossière, par des communications incomplètes et bizarres : à travers leur dépendance actuelle, les vestiges de leur ancienne indépendance sont encore apparents. Chacune d’elles pose toujours sur ses fondements primitifs et propres ; ses grandes lignes subsistent ; souvent son gros œuvre est presque intact. À la veille de 1789, en France, on la reconnaît aisément pour ce qu’elle fut jadis : par exemple, il est clair que le Languedoc et la Bretagne ont été jadis des États souverains, Strasbourg une ville souveraine, l’évêque de Mende et l’abbesse de Remiremont des princes souverains[28] ; tout seigneur, laïque ou ecclésiastique, l’a été dans son domaine, et il y possède encore quelques lambeaux de la puissance publique. Bref, on aperçoit des milliers d’États dans l’État, englobés, mais non assimilés, chacun avec son statut, ses coutumes légales, son droit civil, ses poids et mesures, plusieurs avec des privilèges et immunités particulières, quelques-uns avec leur juridiction et leur administration propres, avec leurs impôts et leurs douanes, comme aidant de forteresses plus ou moins démantelées, mais dont les vieux murs féodaux, municipaux ou provinciaux se dressent encore, hauts et épais, sur le sol compris dans l’enceinte nationale.

Rien de plus irrégulier que l’ensemble ainsi formé : à vrai dire, ce n’est pas un ensemble, mais un amas. Aucun plan, bon ou mauvais, n’a été suivi ; l’architecture est de dix styles différents et de dix époques différentes. Celle des diocèses est romaine et du IVe siècle ; celle des seigneuries est gothique et du IXe siècle ; telle bâtisse date des Capétiens, telle autre des Valois, et chacune d’elles porte le caractère de sa date. C’est que chacune d’elles a été construite pour elle-même et sans égard au reste, adaptée à un service urgent, selon les exigences ou les convenances du lieu, de l’époque et des circonstances ; ensuite, les circonstances ayant changé, elle a dû s’approprier à d’autres services, et cela incessamment, de siècle en siècle, sous Philippe le Bel, sous Louis XI, sous François ier, sous Richelieu, sous Louis XIV, par un remaniement continu qui n’a jamais été une destruction totale, par une série de démolitions partielles et de reconstructions partielles, de façon à se maintenir en se transformant, à concilier, tant bien que mal, les besoins nouveaux et les habitudes prises, à raccorder l’œuvre de la génération vivante avec l’œuvre des générations précédentes. — Elle-même, la seigneurie centrale, n’est qu’un donjon du Xe siècle, une tour militaire dont l’enclos s’est étendu jusqu’à envelopper tout le territoire, et dont les autres bâtisses, plus ou moins incorporées, sont devenues les prolongements. — Un pareil enchevêtrement de constructions défigurées par tant de mutilations, d’adjonctions et de raccommodages, un pêle-mêle si compliqué de pièces et de morceaux si disparates, ne peut être compris que par des antiquaires et des historiens ; les spectateurs ordinaires, les passants le déclarent absurde ; il choque la raison raisonnante qui, dans l’architecture sociale comme dans l’architecture physique, répugne au désordre, pose des principes, déduit des conséquences, et veut que toute œuvre soit l’application systématique d’une idée simple.

Bien pis, non seulement le bon goût est offensé, mais souvent encore le bon sens murmure. En pratique, l’édifice n’atteint pas son objet ; car il est fait pour loger des hommes, et, en beaucoup de pays, il est à peine habitable. À force d’avoir duré, il se trouve suranné, mal adapté aux mœurs régnantes : il convenait jadis et il convient encore à la vie féodale, disséminée et militante ; c’est pourquoi il ne convient plus à la vie moderne, unitaire et pacifique. Les droits naissants n’y ont point trouvé leur place à côté des droits acquis ; il ne s’est point assez transformé, ou il ne s’est transformé qu’à contre-sens, de façon à devenir incommode et malsain, à mal loger les gens utiles, à bien loger les gens inutiles, à coûter trop cher d’entretien, à gêner ou à mécontenter presque tous ses habitants. — En France, notamment, les beaux appartements, surtout celui du roi, sont, depuis un siècle, trop hauts et trop larges, trop somptueux et trop dispendieux. Insensiblement, à partir de Louis XIV, ils ont cessé d’être des bureaux de gouvernement et d’affaires ; par leur aménagement, leur décoration et leur ameublement, ils sont devenus des salons d’apparat et de conversation, dont les occupants, faute d’autre emploi, s’amusent à raisonner sur l’architecture et à tracer sur le papier le plan d’un édifice imaginaire où tout le monde se trouvera bien. — Or, au-dessous deux, tout le monde se trouve mal, la bourgeoisie dans ses petits logements étriqués à l’entresol, le peuple dans ses taudis du rez-de-chaussée, qui est humide et bas, dans ses tanières du sous-sol, où la lumière n’arrive pas et où l’air manque. Quantité de vagabonds et de rôdeurs sont encore plus mal ; car, n’ayant ni toit ni foyer, ils couchent à la belle étoile, et, comme ils n’ont rien à ménager, ils sont disposés à tout abattre. — Sous la double poussée de l’émeute et de la théorie, l’effondrement commence, et la fureur de démolir va croissant, jusqu’à ce que, de l’édifice rasé, il ne subsiste que l’emplacement nu.

Sur ce terrain aplani s’élève le nouvel édifice, et, par son histoire comme par sa structure, il diffère de tous les autres. — En moins de dix ans, il sort de terre, se dresse et s’achève, d’après un plan qui, dès le premier jour, est définitif et complet. C’est un corps de logis unique, monumental, énorme, où tous les services sont rassemblés sous le même toit : outre les services généraux et nationaux qui appartiennent à la puissance publique, on y trouve aussi les autres, locaux et spéciaux, qui ne lui appartiennent pas, cultes, éducation, bienfaisance, beaux-arts, littérature, affaires départementales et communales, chacun d’eux installé dans un département distinct. Tous les compartiments sont disposés et distribués de même ; ils font cercle autour du magnifique appartement central, et chacun d’eux y aboutit par une sonnette ; sitôt que la sonnette tinte, le coup retentit de division en subdivision, et, à l’instant, depuis les premiers chefs jusqu’aux derniers employés, tout le service entre en branle : à cet égard, pour la rapidité, la coordination, l’exactitude et la commodité du travail, l’aménagement est admirable[29]. — D’autre part, pour les employés ou aspirants de toute espèce et de tout degré, l’avantage et l’attrait ne sont pas médiocres. Point de séparation entre les étages ; aucune clôture ou barrière infranchissable entre les grands appartements et les petits : des moindres aux plus beaux et du dehors au dedans, l’accès est libre. Sur tout le pourtour, des entrées spacieuses aboutissent à de larges escaliers bien éclairés, qui sont publics : chacun peut les gravir, et, pour monter, chacun est obligé de les gravir ; entre le bas et le haut, il n’y a de communication que par eux. Point d’escalier dérobé et privilégié, point de couloir secret ni de porte bâtarde : sur la file rectiligne des marches uniformes, on aperçoit d’un coup d’œil l’innombrable personnel, fonctionnaires, surnuméraires et postulants, toute une multitude échelonnée, rangée et contenue : personne n’avance que pas à pas et à son tour. — Dans aucun pays de l’Europe, les vies humaines ne sont si bien encadrées, par un cadre si universel, si simple, si satisfaisant pour les yeux et pour la logique : l’édifice, où désormais les Français se meuvent, est régulier de fond en comble, par l’ensemble et par les détails, à l’extérieur comme à l’intérieur. Ses étages superposés s’ajustent l’un sur l’autre avec une symétrie exacte ; ses masses opposées se font contrepoids ; toutes ses lignes et toutes ses formes, toutes ses grandeurs et proportions, toutes ses poussées et résistances concourent, par leurs dépendances mutuelles, à composer une harmonie et à maintenir un équilibre. En cela, il est classique et appartient à une famille d’œuvres que le même esprit, guidé par la même méthode, produit en Europe depuis cent cinquante ans[30]. Dans l’ordre physique, il a pour analogues les architectures de Mansart, de Le Nôtre et de leurs successeurs, depuis les bâtisses et les jardins de Versailles jusques et y compris la Madeleine et la rue de Rivoli. Dans l’ordre intellectuel, il a pour analogues les formes littéraires du XVIIe et du XVIIIe siècle, la belle prose oratoire, la poésie éloquente et correcte notamment le poème épique et la tragédie, y compris les tragédies et les poèmes épiques que l’on fabriquait encore par routine aux environs de l’an 1810. Il leur correspond et leur fait pendant dans l’ordre politique et social, parce qu’il provient du même parti pris. Quatre constructions du même style l’ont précédé ; mais elles n’étaient bonnes que sur le papier ; celle-ci tient sur le terrain. Pour la première fois dans l’histoire moderne, voici une société construite par la raison et pourtant solide : à ces deux titres, la France nouvelle est le chef-d’œuvre de l’esprit classique.

V

Néanmoins, si l’on remonte au delà des temps modernes, au delà du moyen âge, jusque dans le monde antique, on rencontre, au siècle de Dioclétien et de Constantin, un autre monument, dont l’architecture aussi régulière se développe sur une échelle encore plus large : c’est que, là-bas, nous sommes dans l’air natal et sur le sol natal de l’esprit classique. — À cette date, les matériaux humains, encore plus cassés et mieux préparés qu’en France, se trouvèrent aussi dans l’état requis. À cette date, on vit travailler de même la raison ordonnatrice, qui simplifie pour déduire, qui fait abstraction des coutumes historiques et des diversités locales, qui tient ses regards fixés sur l’homme en soi, qui traite les individus comme des unités et les peuples comme des totaux, qui applique de force ses cadres généraux sur toutes les vies particulières, et qui s’applaudit de constituer, légiférer, administrer au tire-ligne, d’après les mesures de l’équerre et du compas. — À cette date, en effet, le tour d’esprit, le talent et le procédé de l’architecte romain, son but, ses ressources et ses moyens d’exécution sont déjà ceux de son successeur français. Autour de lui, dans le monde romain, les conditions sont équivalentes ; derrière lui, dans l’histoire romaine, les précédents, anciens et récents, sont presque pareils. — C’est d’abord[31], depuis Auguste, la monarchie absolue, et, depuis les Antonins, la centralisation administrative : par suite, toutes les vieilles communautés, nationales ou municipales, désagrégées et broyées, toutes les vies collectives, refroidies ou éteintes, l’usure lente des patriotismes locaux, la diminution croissante de l’initiative individuelle, et, sous l’ingérence, sous la direction, sous la providence envahissante de l’État, cent millions d’hommes de plus en plus disjoints et passifs[32] ; partant, en pleine paix et prospérité intérieures, sous les apparences de l’union, de la force et de la santé, la faiblesse latente, et, comme en France, aux approches de 1789, la dissolution prochaine. — C’est ensuite, comme après 1789 en France, l’effondrement total, non par en bas et par le peuple, mais par en haut et par l’armée, un effondrement pire qu’en France, prolongé pendant cinquante années d’anarchie, de guerres civiles, d’usurpations locales, de tyrannies éphémères, de séditions urbaines, de jacqueries rurales, de brigandages, de famines, d’invasions sur toute la frontière, avec une telle ruine de l’agriculture et des autres arts utiles, avec un tel amoindrissement du capital public et privé, avec une telle destruction des vies humaines, qu’en vingt ans le chiffre de la population semble avoir baissé de moitié[33]. — C’est enfin, comme après 1799 en France, le rétablissement de l’ordre, opéré plus lentement, mais par les mêmes moyens, par l’armée et par la dictature, sous la rude main de trois ou quatre grands parvenus militaires, Pannoniens ou Dalmates, Bonapartes de Sirmium ou de Scutari, eux aussi de race neuve et d’énergie intacte, officiers de fortune et fils de leurs œuvres, le dernier, Dioclétien, à la fois restaurateur et novateur comme Napoléon ; autour d’eux, comme autour de Napoléon, pour les aider dans leur œuvre civile, un personnel d’administrateurs experts et de jurisconsultes éminents, tous praticiens, hommes d’État, hommes d’affaires, et néanmoins lettrés, logiciens, philosophes, imbus de la double idée gouvernementale et humanitaire que la spéculation grecque et la pratique romaine introduisent dans les esprits et dans les imaginations depuis trois siècles, à la fois égalitaires et autoritaires, enclins à exagérer les attributions de l’État et la toute-puissance du prince[34], non moins enclins à substituer le droit naturel au droit positif[35], à préférer l’équité et la raison à l’antiquité et à la coutume, à restituer la dignité d’homme à la qualité d’homme, à relever la condition de l’esclave, du provincial, du débiteur, du bâtard, de la femme, de l’enfant, et à faire rentrer dans la communauté humaine tous ses membres inférieurs, étrangers ou dégradés, que l’ancienne constitution de la famille et de la cité en avait exclus.

Aussi bien dans l’œuvre politique, législative et juridique qui s’étend de Dioclétien à Constantin et au delà jusqu’après Théodose, Napoléon pouvait trouver d’avance toutes les grandes lignes de la sienne : à la base[36], la souveraineté du peuple ; tous les pouvoirs du peuple délégués sans conditions à un seul homme ; cette omnipotence conférée, en théorie et en apparence, par le libre choix des citoyens, en fait, par la volonté de l’armée ; nul abri contre un édit arbitraire du prince, sinon un rescrit non moins arbitraire du prince ; son successeur désigné, adopté et préparé par lui ; un Sénat pour la parade, un Conseil d’État pour les affaires ; tous les pouvoirs locaux conférés d’en haut ; les cités en tutelle ; tous les sujets qualifiés du beau titre de citoyens ; tous les citoyens réduits à l’humble condition de contribuables et d’administrés ; une administration aux cent mille bras, qui se charge de tous les services, y compris l’enseignement public, l’assistance publique et l’alimentation publique, y compris les cultes, d’abord les cultes païens, ensuite, après Constantin, le culte chrétien ; tous ces services classés, étagés, coordonnés, soigneusement définis de manière à ne pas empiéter l’un sur l’autre, soigneusement reliés de manière à se compléter l’un par l’autre ; une immense hiérarchie de fonctionnaires mobiles, appliquée d’en haut sur 180000 lieues carrées ; trente peuples de race et langues différentes, Syriens, Égyptiens, Numides, Espagnols, Gaulois, Bretons, Germains, Grecs, Italiens, soumis au même régime uniforme ; le territoire découpé comme un damier, par les procédés de l’arithmétique et de la géométrie, en cent ou cent vingt petites provinces ; les anciennes nations ou États démembrés et dépecés de parti pris, afin de briser à perpétuité les groupes naturels, spontanés et viables ; un cadastre minutieux, vérifié et renouvelé tous les quinze ans, pour répartir correctement l’impôt foncier ; une langue officielle et universelle ; un culte d’État, bientôt une Église et une orthodoxie d’État ; un code systématique, complet et précis, excellent pour régir la vie privée, sorte de géométrie morale, où les théorèmes, rigoureusement enchaînés, viennent se suspendre aux définitions et aux axiomes de la justice abstraite ; une échelle de grades superposés, que chacun peut gravir depuis le premier échelon jusqu’au dernier ; des titres de noblesse de plus en plus hauts, attaches aux fonctions de plus en plus hautes ; des spectabiles, illustres, clarissimi, perfectissimi, analogues aux barons, comtes, ducs et princes de Napoléon ; un tableau d’avancement où l’on a vu et où l’on voit de simples soldats, des paysans, un berger, un barbare, un fils de colon, un petit-fils d’esclave, s’élever par degrés aux premières dignités, devenir patrice, comte, duc, maître de la cavalerie, césar, auguste, et revêtir la pourpre impériale, trôner dans les splendeurs du décor le plus somptueux et parmi les prosternements du cérémonial le plus étudié, être, de son vivant, appelé dieu, et, après sa mort, adoré comme un dieu, être dieu tout à fait, mort ou vif, sur la terre[37].

Un édifice si colossal, si concerté, si mathématique, ne pouvait pas périr en entier : ses blocs étaient trop massifs, trop bien équarris, trop exactement appareillés ; et d’ailleurs le marteau des démolisseurs n’atteignait pas ses substructions profondes. — Celui-ci, par sa taille et sa structure, par son histoire et sa durée, ressemble aux édifices de pierre que le même peuple, à la même époque, a construits sur le même terrain, aqueducs, cirques, arcs de triomphe, Colisée, thermes de Dioclétien et de Caracalla ; sur leurs fondements intacts et avec leurs moellons brisés, l’homme du moyen âge a bâti çà et là, au hasard, selon les besoins du moment : contre les pans de mur qui restaient debout, entre les colonnes corinthiennes, il juchait ses tours gothiques[38]. Mais, sous sa maçonnerie incohérente, il apercevait les belles formes, les marbres précieux, les combinaisons architecturales, les symétries savantes d’un art antérieur et supérieur ; lui-même, il sentait que son travail était grossier ; pour tous les esprits pensants, le monde nouveau, comparé au monde ancien, était misérable : ses langues semblaient des patois, sa littérature un bégaiement ou un radotage, son droit un amas d’abus ou une routine, sa féodalité une anarchie, son ordre social un désordre. — Vainement, et par toutes les issues, l’homme du moyen âge avait tenté d’en sortir, par la voie temporelle et par la voie spirituelle, par la monarchie universelle et absolue des césars d’Allemagne, par la monarchie universelle et absolue des pontifes de Rome. À la fin du XVe siècle, l’Empereur avait toujours le globe d’or, la couronne d’or, le sceptre de Charlemagne et d’Othon le Grand, mais depuis la mort de Frédéric II il n’était plus qu’une majesté de parade ; le Pape avait toujours la tiare, le bâton pastoral, les clefs de Grégoire VII et d’innocent III ; mais depuis la mort de Boniface VIII il n’était plus qu’une majesté d’église. Les deux restaurations manquées n’avaient fait qu’ajouter des ruines à des ruines, et le fantôme de l’ancien empire restait seul debout parmi tant de débris. Avec ses alignements et ses dorures, il apparaissait, auguste, éblouissant, dans une gloire, comme le chef-d’œuvre unique de l’art et de la raison, comme la forme idéale de la société humaine. Dix siècles durant, ce spectre a hanté le moyen âge, et nulle part si fortement qu’en Italie[39]. — Il revient une dernière fois en 1800, il surgit et s’établit à demeure[40] dans l’imagination magnifique et attardée du grand italien, à qui l’occasion fournit les moyens d’exécuter le grand rêve italien du moyen âge. C’est d’après cette vision rétrospective que le Dioclétien d’Ajaccio, le Constantin du Concordat, le Justinien du Code civil, le Théodose des Tuileries et de Saint-Cloud, reconstruit la France.

Cela ne veut point dire qu’il copie : il retrouve ; sa conception n’est pas un plagiat, mais un cas d’atavisme ; elle lui est suggérée par la forme de son intelligence et par les traditions de sa race. En fait de conceptions sociales et politiques comme en fait de littérature et d’œuvres d’art, son goût spontané est ultra-classique. On s’en aperçoit à la façon dont il comprend l’histoire de France : des historiens d’État, « encouragés par la police », en feront une, sur commande ; ils la conduiront « depuis la fin de Louis XIV jusqu’à l’an VIII », et leur objet sera de montrer combien l’architecture nouvelle est supérieure à l’ancienne. « Il faut[41] faire remarquer le désordre perpétuel des finances, le chaos des assemblées provinciales…, les prétentions des parlements, le défaut de règle et de ressort dans l’administration, cette France bigarrée, sans unité de lois et d’administration, étant plutôt une réunion de vingt royaumes qu’un seul État, en sorte qu’on respire en arrivant à l’époque où l’on a joui des bienfaits de l’unité des lois, d’administration et de territoire. » Effectivement, il respire ; dans ce passage du premier au second spectacle, il y a pour lui un vif plaisir de l’esprit : ses yeux, offensés par le désordre gothique, se reposent, avec soulagement et complaisance, sur la majestueuse simplicité de l’ordonnance classique ; il a les yeux d’un architecte latin élevé à l’École de Rome. — Cela est si vrai, qu’en dehors de ce style il n’en admet pas d’autre, que les sociétés de type différent lui semblent absurdes, qu’il méconnaît leur convenance locale et leur raison d’être historique, qu’il ne se rend pas compte de leur solidité, qu’il va se briser contre l’Espagne et la Russie, qu’il ne comprend rien à l’Angleterre[42]. — Cela est si vrai que, partout où il met la main, il applique sa forme sociale, qu’il impose aux pays annexés et aux États vassaux le même cadre uniforme[43], sa hiérarchie administrative, ses divisions et subdivisions territoriales, sa conscription, son code civil, sa machine constitutionnelle, ecclésiastique, universitaire, son système d’égalité et d’avancement, tout le système français, et, autant qu’il peut, la langue, la littérature, le théâtre, l’esprit même de la France, bref la civilisation telle qu’il la conçoit, en sorte que sa conquête devient une propagande, et que, comme ses prédécesseurs les Césars de Rome, il parvient quelquefois à voir dans l’établissement de sa monarchie universelle un bienfait pour l’Europe.

  1. Tocqueville, l’Ancien Régime et la Révolution, 64 et suivantes, 354 et suivantes. — L’Ancien Régime, tome II, 263.
  2. La Révolution, tome III, livre I, notamment 27, 28, 88, 89, 97, 98, 100 à 102.
  3. L’Ancien Régime, tome I, 56 à 92.
  4. Ib., 114 à 120
  5. Ib., 95 à 99.
  6. Cf. Frédéric Masson, le Marquis de Grignan, 1 vol.
  7. la Révolution, tome III, 251 et suivantes. — Tome V, 150. — Tome VII, livre II, chap. i, notamment 130 et suivantes.
  8. La Révolution, tome IV, 12 et suivantes, 62 et suivantes.
  9. Souvenirs inédits du chancelier Pasquier, I, 340 (À propos de l’institution des préfets et des sous-préfets) : « Ce qu’on aperçut dans ce changement, ce fut le bonheur d’être délivrés, en un seul jour, d’une tourbe de petits hommes, la plupart sans mérite, sans ombre de capacité, et auxquels les administrations d’arrondissement et de département étaient livrées depuis dix ans. Sortis presque tous des derniers rangs de la société, ils n’en étaient que plus enclins à faire sentir le poids de leur autorité. »
  10. Guyot, Répertoire de Jurisprudence (1785), article Roi : « C’est une maxime du droit féodal que la véritable propriété des terres, le domaine, directum dominium, appartient au seigneur dominant ou suzerain. Le domaine utile, ce qui appartient au vassal ou tenancier, ne lui donne véritablement que le droit sur les fruits. »
  11. Luchaire, Histoire des institutions monarchiques de la France sous les premiers Capétiens, I, 28, 46. (Textes de Henri ier, Philippe ier, Louis VI et Louis VII.) « Un ministère divin ». — (Les rois sont des) « serviteurs du royaume de Dieu ». — « Ceindre le glaive ecclésiastique pour la punition des méchants. » — « Les rois et les prêtres sont les seuls qui, par l’institution ecclésiastique, soient consacrés par fonction des saintes huiles. »
  12. La Révolution, tome VII, 148.
  13. Janssen, l’Allemagne à la fin du moyen âge (traduction française), I, 457. (Sur l’introduction du droit romain en Allemagne.) — Déclaration des légistes à la diète de Roncaglia : « Quod principi placuit, legis habet vigorem. » — Édit de Frédéric ier, 1165 : Vestigia prædecessorum suorum, divorum imperatorum, magni Constantini scilicet et Justiniani et Valentini,… sacras eorum leges,… divina oracula… Quodcumque imperator constituerit, vel cognoscens decreverit, vel edicto præceperit, legem esse constat. » — Frédéric II : « Princeps legibus solutus est. » — Louis de Bavière : « Nos qui sumus supra jus. »
  14. Guyot, Répertoire, article Régales : « Les grandes régales, majora regalia, sont celles qui appartiennent au roi, jure singulari et proprio, et qui sont incommunicables à autrui, attendu qu’elles ne peuvent être séparées du sceptre, étant des attributs de la souveraineté, comme… de faire des lois, de les interpréter ou changer, de connaître en dernier ressort de tous les jugements de tous les magistrats, de créer des offices, faire la guerre ou la paix,… faire battre monnaie, en hausser ou baisser le titre ou la valeur, mettre des impositions sur les sujets, les ôter ou en exempter certaines personnes, donner des grâces ou abolitions pour crimes,… faire des nobles, ériger des ordres de chevalerie et autres titres d’honneur, légitimer des bâtards,… fonder des Universités,… assembler les États généraux ou provinciaux, etc. » — Bossuet. Politique tirée de l’Écriture sainte : « Tout l’État est dans la personne du prince ; en lui est la puissance, en lui est la volonté de tout le peuple. » — Louis XIV, Œuvres, I, 58 (à son fils) : « Vous devez être persuadé que les rois ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés aussi bien par les gens d’église que par les séculiers, pour en user en tout temps comme de sages économes, c’est-à-dire suivant le besoin général de leur État. » — Sorel, l’Europe et la Révolution française, I, 231 (Lettre de l’intendant Foucault) : « C’est, une illusion, qui ne peut venir que d’une préoccupation aveugle, que de vouloir distinguer les obligations de la conscience d’avec l’obéissance qui est due au roi. »
  15. L’Ancien Régime, tome I, 25 et suivantes. — Correspondance de Mirabeau et du comte de la Marck, II, 74 (Note de Mirabeau. 3 juillet 1790) : « Avant la révolution actuelle, l’autorité royale était incomplète : le roi était forcé de ménager sa noblesse, de composer avec les parlements, de combler la cour de faveurs. »
  16. La Révolution, tome VIII, 160. — L’Ancien Régime, tome I, 25n (Discours de l’avocat général Séguier, 1775) : « Nos rois ont déclaré eux-mêmes qu’ils sont dans l’heureuse impuissance de porter atteinte à la propriété. »
  17. Textes de Rousseau dans le Contrat social. — Sur le sens et les conséquences de ce principe, cf. L’Ancien Régime, II, 65 et suivantes, et la Révolution, tome VII, livre II, chap. i.
  18. L’opinion, ou plutôt la résignation qui confère l’omnipotence au pouvoir central, remonte à la seconde moitié du XVe siècle, après la guerre de Cent Ans, et elle est un effet de cette guerre : contre la conquête anglaise et les ravages des Écorcheurs, l’omnipotence du roi fut alors l’unique refuge. — Cf. Fortescue, In leges Angliæ, et the Difference between an absolute and a limited monarchy (fin du XVe siècle), sur la différence à cette date du gouvernement anglais et du gouvernement français. — Même jugement dans les dépêches des ambassadeurs vénitiens à la même date : « Tout en France est fondé sur la volonté du roi ; personne, quelles que soient les réclamations de sa conscience, n’aurait le courage d’exprimer une opinion contraire à la sienne. Les Français respectent tellement leur souverain, qu’ils sacrifieraient pour lui, non seulement leurs biens, mais encore leur âme. » (Janssen, l’Allemagne à la fin du moyen âge, I, 484.) — Quant au passage de l’idée monarchique à l’idée démocratique, on le voit nettement dans ces deux textes de Rétif de la Bretonne : « Je ne doutais nullement que le roi ne pût légalement obliger tout homme à me donner sa femme ou sa fille ; et tout mon village (Sacy, en Bourgogne) pensait comme moi. » (Monsieur Nicolas, I, 443.) — À propos des massacres de Septembre : « Non, je ne les plains pas, ces prêtres fanatiques… Quand une société ou sa majorité veut une chose, elle est juste. La minorité est toujours coupable, eût-elle raison moralement. Il ne faut que du sens commun pour sentir cette vérité-là… La nation (a) le pouvoir indiscutable de perdre même, un innocent. » (Nuits de Paris, XVe nuit, 377.)
  19. La Révolution, tome VIII, 282.
  20. Contrat social, livre I, chap. III : « Il importe donc, pour avoir bien l’énoncé de la volonté générale, qu’il n’y ait pas de société particulière dans l’État et que chaque citoyen n’opine que d’après lui(-même). Telle fut l’unique et sublime institution du grand Lycurgue. »
  21. La Révolution, tome III, 264.
  22. la Révolution, tome V, 150 ; tome VII, 130 à 134.
  23. Mes souvenirs sur Napoléon. 232, par le comte Chaptal : « Bonaparte avait mis Merlin (de Douai) et Muraire à la tête de la Cour de Cassation ; le premier avait fait déporter le second au 18 Fructidor. »
  24. Correspondance de Mirabeau et du comte de la Marck, II, 74 (Lettre de Mirabeau au roi, 3 juillet 1790) : « Comparez le nouvel état des choses avec l’ancien régime… Une partie des actes de l’Assemblée nationale (et c’est la plus considérable) est évidemment favorable au gouvernement monarchique. N’est-ce donc rien que d’être sans parlements, sans pays d’États, sans corps de privilégiés, de clergé, de noblesse ? L’idée de ne former qu’une classe de citoyens aurait plu à Richelieu : cette surface égale facilite l’exercice du pouvoir. Plusieurs règnes d’un gouvernement absolu n’auraient pas fait autant que cette seule année de révolution pour l’autorité royale. » — Sainte-Beuve, Port-Royal, V, 25 (Paroles de M. de Harlay à la supérieure de Port-Royal) : « On parle toujours de Port-Royal, de ces messieurs de Port-Royal : le roi n’aime pas ce qui fait du bruit. Il a fait dire, depuis peu, à M. Arnauld qu’il ne trouvait pas bon qu’on fit chez lui des assemblées ; qu’on ne trouve pas mauvais qu’il voie toutes sortes de personnes indifféremment, comme tout le monde ; mais à quoi bon que certaines gens se rencontrent toujours chez lui, et qu’il y ait tant de liaison entre ces messieurs ?… Le roi ne veut pas de ralliement : un corps sans tête est toujours dangereux dans un État. » — Ib., 33 : « Cette maison avait trop de réputation ; on se pressait d’y mettre des enfants ; des personnes de qualité lui en donnaient ; on se disait les uns aux autres la satisfaction qu’on en avait. Cela lui faisait des amis, qui s’unissaient avec ceux de cette maison, et qui faisaient ensemble des pelotons contre l’État. Le roi n’a pas agréé cela : il croit que ces réunions sont dangereuses dans un État. »
  25. Napoléon ier et ses lois civiles, par Honoré Pérouse, 280 : « J’ai longtemps calculé et veillé pour parvenir à rétablir l’édifice social. Aujourd’hui, je suis obligé de veiller pour maintenir la liberté publique. » — « Je n’entends pas que les Français deviennent des serfs… ». — « Les préfets abusent en étendant leur autorité… ». — « Le repos et la liberté des citoyens ne doivent pas dépendre de l’exagération ou de l’arbitraire d’un simple administrateur… ». — « Veillez à ce que l’autorité se fasse sentir le moins possible et ne pèse pas inutilement sur les peuples. » (Lettres du 15 janvier 1806, du 6 mars 1807, du 12 janvier 1809 à Fouché, du 7 mars 1807 à Regnaud de Saint-Jean d’Angely). Thibaudeau, Mémoires sur le Consulat, 178. (Paroles du Premier Consul au Conseil d’État) : « La vraie liberté civile dépend de la sûreté de la propriété. Il n’y en a point dans un pays où l’on peut changer chaque année la cote du contribuable. Celui qui a 3000 francs de rente ne sait pas combien il lui en restera l’année suivante pour subsister : on peut absorber tout son revenu par la contribution… Un simple commis peut, d’un seul trait de plume, vous surcharger de plusieurs mille francs… On n’a jamais rien fait en France pour la propriété. Celui qui fera une bonne loi sur le cadastre méritera une statue. »
  26. Honoré Pérouse, Napoléon ier, 274 (Paroles de Napoléon au Conseil d’État, à propos de la loi sur les mines) : « Moi-même, avec les nombreuses années qui sont à ma disposition, je ne pourrais m’emparer d’un champ ; car violer le droit de propriété dans un seul, c’est le violer dans tous. Le secret est donc de faire des mines de véritables propriétés, et de les rendre par là sacrées, dans le droit et dans le fait. » — Ib., 279 : « Qu’est-ce que le droit de propriété ? C’est non seulement le droit d’user, mais encore le droit d’abuser… On doit toujours avoir présent à l’esprit l’avantage de la propriété. Ce qui défend le mieux le droit du propriétaire, c’est l’intérêt individuel : on peut s’en rapporter à son activité… La législation doit être toujours en faveur du propriétaire… Il faut lui laisser une grande liberté, parce que tout ce qui gêne l’usage de la propriété déplaît aux citoyens… C’est un grand défaut dans un gouvernement que de vouloir être trop père ; à force de sollicitude, il ruine et la liberté et la propriété… ». — « Si le gouvernement fixe la manière dont chacun exploitera, il n’y a plus de propriété. » — Ib., 284 (Lettres du 21 août et du 7 septembre 1809 sur l’expropriation par autorité publique) : « Il est indispensable que les tribunaux puissent informer, empêcher l’expropriation, et enfin recueillir les plaintes et garantir les droits des propriétaires contre les entreprises de nos préfets, des conseils de préfecture et autres de nos agents, quels qu’ils soient… L’expropriation est un acte judiciaire… Je ne conçois pas comment il peut y avoir des propriétaires en France, si on peut être privé de son champ par une simple décision administrative. » — Sur la propriété des mines, sur le cadastre, sur l’expropriation et sur la quotité disponible par testament. Napoléon était plus libéral que ses légistes. — Mme de Staël, Dix années d’exil, chap. XVIII (Paroles du Premier Consul au tribun Gallois) : « La liberté, c’est un bon code civil, et les nations modernes ne se soucient que de la propriété. » — Correspondance, lettre à Fouché, 15 janvier 1803 (Cette lettre résume très bien son programme de gouvernement) : « En France, tout ce qui n’est pas défendu est permis, et rien ne peut être défendu que par les lois, par les tribunaux, ou par des mesures de haute police, lorsqu’il s’agit des mœurs et de l’ordre public. »
  27. Rœderer, Œuvres complètes, III, 339 (Paroles du Premier Consul, 21 octobre 1800) : « Maintenant, tout grade est une récompense offerte à tout bon service : grand avantage de l’égalité qui a fait de 20000 sous-lieutenances, jadis inutiles à l’émulation, la légitime ambition et l’honorable récompense de 400000 soldats. » — La Fayette, Mémoires, V, 350 : « Sous Napoléon, les soldats disaient : Il a passé roi à Naples, en Hollande, en Suède, en Espagne, comme autrefois on disait des mêmes hommes : Il a passé sergent dans telle compagnie. »
  28. L’Ancien Régime, tome I, livre I, chap. ii, la Structure de la société, notamment 30 et 31.
  29. Mémorial de Sainte-Hélène. — « Napoléon, parlant de son organisation impériale, disait qu’il en avait fait le gouvernement le plus compact, de la circulation la plus rapide et des efforts les plus nerveux, qui eût jamais existé. Et il ne fallait rien moins que cela, remarquait-il, pour pouvoir triompher des immenses difficultés dont nous étions entourés, et produire toutes les merveilles que nous avons accomplies. L’organisation des préfectures, leur action, les résultats, étaient admirables et prodigieux. La même impulsion se trouvait donnée en même temps à plus de 40 millions d’hommes, et, à l’aide de ces centres d’activité locale, le mouvement était aussi rapide à toutes les extrémités qu’au cœur même. »
  30. L’Ancien Régime, tome I, liv. III, ch. II et tome II, ib., ch. III.
  31. Gibbon, Histoire de la chute et de la décadence de l’empire romain, chap. I, II, III, XIII. — Duruy, Histoire des Romains (édition illustrée), 10e période, chap. LXXXII, LXXXIII, LXXXIV ; 12e période, chap. XCV et XCIX ; 14e période, chap. CIV. — (Dans ces deux excellents ouvrages, on trouvera l’indication des textes et monuments auxquels il faut se reporter pour avoir l’impression directe et complète.)
  32. Voir dans Plutarque (Préceptes d’administration politique) la situation d’une cité grecque sous les Antonins.
  33. Gibbon, chap. X. — Duruy, chap. XCV. (Diminution de la population d’Alexandrie sous Gallien, d’après les registres de l’institution alimentaire, lettre de l’évêque Dionysios.)
  34. Digeste, I, 4. I : « Quod principi placuit legis habet vigorem, utpote, cura lege regia, quæ de imperio ejus lata est, populus ei et in eum omne suum imperium et potestatem conferat. Quodcumque igitur imperator per epistolam et subscriptionem statuit, vel cognoscens decrevit, vel de plano interlocutus est, vel edicto præcepit, legis habet vigorem. » (Extraits d’Ulpien.), Gaïus, Institutes, I, 5 : « Quod imperator constituit, non dubium est quin id vicem legis obtineat, quum ipse imperator per legem imperium obtineat. »
  35. Digeste, I, 2 (Extraits d’Ulpien) : « Jus est a justitia appellatum ; nam, ut eleganter Celsus definit, jus est ars boni et æqui. Cujus merito quis nos sacerdotes appellat : justitiam namque colimus, et boni et æqui notitiam profitemur, æquum ab iniquo separantes, licitum ab illicito discernentes,… veram, nisi fallor, philosophiam, non simulatam, affectantes… Juris præcepta sunt hæc : honeste vivere, alterum non lædere, suum cuique tribuere. » — Cf. Duruy, 1e période, ch. LXXXVII.
  36. Sur ce principe immémorial de tout le droit public romain, cf. Fustel de Coulanges, Histoire des institutions politiques de l’ancienne France, t. I, liv. II, chap. I, 66 et suivantes.
  37. Lire la Notitia dignitatum tam civilium quam militarium in partibus orientis et occidentis. C’est l’almanach impérial pour le commencement du Ve siècle ; onze ministères au centre, chacun avec ses bureaux, ses divisions, ses subdivisons et ses escouades de fonctionnaires superposés.
  38. Cf. les Estampes de Piranèse.
  39. Cf., entre autres indices, le De Monarchia de Dante.
  40. On peut suivre et dater, dans le cerveau de Napoléon, la formation de cette idée capitale. Elle n’y est d’abord qu’une réminiscence classique, comme chez les contemporains ; mais elle y a tout de suite un tour et des alentours qui manquent chez eux, et qui l’empêchent d’y rester, comme chez eux, à l’état de simple phrase littéraire. — Dès l’abord, il parle de Rome à la façon d’un Rienz (Proclamation du 20 mai 1796) : « Nous sommes amis de tous les peuples, et, particulièrement, des Brutus, des Scipion et des grands hommes que nous avons pris pour modèles. Rétablir le Capitole, y placer avec honneur les statues des héros qui le rendirent célèbre, réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d’esclavage, tel sera le fruit de nos victoires. » — Quinze mois après, quand il est maître de l’Italie, sa préoccupation historique devient une ambition positive : désormais la possession de l’Italie et de la Méditerranée sera chez lui une idée centrale et prépondérante (Lettre au Directoire, 16 août 1797, et correspondance au sujet de la Corse, de la Sardaigne, de Naples et de Gênes ; lettres au pacha de Scutari, aux Maniotes, etc.) : « Les îles de Corfou, de Zante et de Céphalonie sont plus intéressantes pour nous que toute l’Italie ensemble… L’empire des Turcs s’écroule tous les jours ; la possession de ces îles nous mettra à même de le soutenir tant que ce sera possible, ou d’en prendre notre part. Les temps ne sont pas éloignés où nous sentirons que, pour détruire véritablement l’Angleterre, il faut nous emparer de l’Égypte. » — Jadis la Méditerranée était un lac romain ; elle doit devenir un lac français. (Cf. Souvenirs d’un sexagénaire, par Arnault, t. IV, 102, sur ses rêves, en 1798, pour faire de Paris une Rome colossale.) — À la même date, sa conception de l’État s’est précisée et se trouve toute romaine (Entretiens avec Miot, juin 1797, et lettre à Talleyrand, 19 septembre 1797) : « Depuis cinquante ans, je ne vois qu’une chose que nous avons bien définie : c’est la souveraineté du peuple… L’organisation du peuple français n’est encore qu’ébauchée… Le pouvoir du gouvernement, dans toute la latitude que je lui donne, devrait être considéré comme le vrai représentant de la nation. » Dans ce gouvernement, « le pouvoir législatif, sans rang dans la république, sans oreilles et sans yeux pour ce qui l’entoure, n’aurait pas d’ambition et ne nous inonderait plus de mille lois de circonstance, qui s’annulent toutes seules par leur absurdité. » On voit qu’il décrit d’avance son futur Sénat et son futur Corps législatif. — L’année suivante, à plusieurs reprises et pendant l’expédition d’Égypte, il propose à ses soldats les Romains en exemple, et il s’envisage lui-même comme un successeur de Scipion et de César. — (Proclamation du 12 juin 1798) : « Ayez pour les cérémonies que prescrit l’Alcoran la même tolérance que vous avez eue pour la religion de Moïse et de Jésus. Les légions romaines protégeaient toutes les religions. » — (Proclamation du 10 mai 1798) : « Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas encore égalées, combattaient Carthage, tour à tour sur cette mer et aux environs de Zama. » — C’est l’Angleterre qui aujourd’hui est Carthage : contre cette communauté de marchands qui détruit sa flotte à Aboukir, qui lui fait lever le siège de Saint-Jean-d’Acre, qui garde Malte, qui lui prend son bien, son patrimoine, sa Méditerranée, sa haine est celle d’un consul romain contre Carthage ; cela le conduit à conquérir contre elle l’Europe occidentale et à « ressusciter l’empire d’Occident. » (Note à Otto, son ambassadeur à Londres, 23 octobre 1802.) — Empereur des Français, roi d’Italie, maître de Rome, suzerain du pape, protecteur de la Confédération du Rhin, il succède aux empereurs allemands, titulaires du Saint-Empire romain qui vient de finir en 1806 ; il est donc l’héritier de Charlemagne, et, par Charlemagne, l’héritier des anciens Césars. — De fait, c’est l’œuvre des anciens Césars qu’il reproduit, par analogie d’imagination, de situation, de caractère, mais dans une Europe différente et où cette reproduction posthume ne peut être qu’un anachronisme.
  41. Correspondance, note pour M. Crétet, ministre de l’intérieur, 12 avril 1808.
  42. Metternich, Mémoires, I, 107 (Conversation avec Napoléon, 1810) : « Je fus surpris de trouver, chez cet homme si merveilleusement doué, des idées complètement fausses sur l’Angleterre, sur ses forces vitales et sur sa marche intellectuelle. Il n’admettait pas les opinions contraires aux siennes et cherchait à les expliquer par des préjugés qu’il condamnait. » — Cf, Forsyth, History of the captivity of Napoléon at Saint-Helena, III, 306 (Faux calculs de Napoléon à Sainte-Hélène, fondés sur son ignorance du mécanisme parlementaire chez les Anglais), et Stanislas de Girardin, III, 296 (Paroles du Premier Consul, 24 floréal an XI, citées plus haut).
  43. Cf., entre autres documents, sa lettre à Jérôme, roi de Westphalie, 15 octobre 1807, et la Constitution qu’il donne au royaume de Westphalie en date du même jour, notamment les titres 4 à 12. — « Le bonheur de vos peuples m’importe, non seulement par l’influence qu’il peut avoir sur votre gloire et la mienne, mais aussi sous le point de vue du système général de l’Europe. » Il faut « que les individus qui ne sont point nobles et qui ont des talents aient un droit égal à votre considération et aux emplois ;… que tout espèce de servage et de liens intermédiaires entre le souverain et la dernière classe du peuple soit abolie. Les bienfaits du code Napoléon, la publicité des procédures, l’établissement des jurys, seront autant de caractères distinctifs de votre monarchie. » — Son objet principal est la suppression de la féodalité, c’est-à-dire des grandes familles et des vieilles autorités historiques ; pour cela, il compte surtout sur son code civil : « Voilà le grand avantage du code ;… c’est ce qui m’a fait prêcher un code civil, et m’a décidé à l’établir. » (Lettre à Joseph, roi de Naples, 6 juin 1806.) — « Le code Napoléon est adopté dans toute l’Italie ; Florence l’a ; Rome l’aura bientôt. » (Lettre à Joachim, roi des Deux-Siciles, 27 novembre 1808.) — « Mon intention est que les villes hanséatiques adoptent le code Napoléon, et qu’à compter du 1er janvier ces villes soient régies par ce code ». Dantzig de même. — « Faire des insinuations légères et non écrites auprès du roi de Bavière, du prince-primat, des grands-ducs de Hesse-Darmstadt et de Bade, pour que le code civil soit adopté dans leurs États, en supprimant toutes les coutumes et en se bornant au seul code Napoléon. » (Lettre à M. de Champagny, 31 octobre 1807). — « Les Romains donnaient leurs lois à leurs alliés ; pourquoi la France ne ferait-elle pas adopter les siennes en Hollande ?… Il est nécessaire également que vous adoptiez le système monétaire français. » (Lettre à Louis, roi de Hollande, 13 novembre 1807.) — Aux Espagnols : « Vos neveux me béniront comme leur régénérateur. » (Allocution à Madrid, 9 décembre 1808). — « L’Espagne doit être française ; il faut que le pays soit français, que le gouvernement soit français. » (Rœderer, III, 529, 526, paroles de Napoléon, 11 février 1809.) — Bref, à l’exemple de Rome, qui avait latinisé tout le pourtour de la Méditerranée, il voulait franciser toute l’Europe occidentale ; c’était, dit-il, afin « d’établir, de consacrer enfin l’empire de la raison et le plein exercice, l’entière jouissance de toutes les facultés humaines. » (Mémorial.)