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Les Origines de la Question d’Orient/01

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Les Origines de la Question d’Orient
Revue des Deux Mondestome 51 (p. 40-72).


I.

DÉCADENCE DES CROISADES.
COMMENCEMENS DE L’ESPRIT POLITIQUE ET COMMERCIAL.
UN BLOCUS CONTINENTAL DU XIVe SIÈCLE.


L’histoire de la question d’Orient n’est pas du tout la même chose que l’histoire de l’Orient. Étudier dans le passé la question d’Orient, c’est étudier quels sont dans les divers siècles les rapports entre l’Orient et l’Occident, quelle est la lutte qui s’établit entre les deux mondes, comment ils essaient de se conquérir et de s’absorber l’un l’autre, comment ils se repoussent et se bornent l’un par l’autre et dans quelles limites, — comment ces limites, selon les temps, avancent ou reculent, tantôt au profit d’un monde, tantôt au profit de l’autre, — comment entre ces deux mondes la nature et l’histoire ont placé des populations intermédiaires qui sont destinées à amortir le choc et à ménager la transition, — comment la paix de l’Orient et de l’Occident dépend du sort et de l’état de ces populations intermédiaires. Voilà ce que j’appelle l’histoire de la question d’Orient, et c’est cette question ainsi expliquée que je veux étudier depuis la fin des croisades jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, laissant de côté tous les événemens qui n’ont pas un rapport direct avec ce sujet[1].

Je me suis souvent demandé pourquoi l’Occident au XVe siècle n’avait pas secouru l’Orient chrétien, pourquoi il avait laissé tomber Constantinople au pouvoir des Turcs. Plusieurs choses expliquent ce cruel et impolitique abandon. — En premier lieu, l’enthousiasme des croisades s’était amorti ; l’esprit de conquête et d’établissement en Orient l’avait corrompu. Le zèle qui au XIIe siècle poussait les croisés vers le saint tombeau n’était plus qu’une tradition populaire et poétique. La tradition inspirait les poètes ; elle ne créait plus d’armée. — Les principautés et les seigneuries que les Latins avaient conquises en Orient ne servaient point à défendre l’Orient contre les Turcs, elles l’affaiblissaient plutôt par deux causes : d’abord les princes et les seigneurs latins de l’Orient étaient sans cesse divisés et en guerre les uns contre les autres ; de plus, ils avaient les Grecs pour ennemis. La prise de Constantinople en 1204 avait transformé en conquérans et en usurpateurs ces croisés que les populations chrétiennes avaient d’abord accueillis comme des alliés et des libérateurs. — Enfin le schisme qui séparait l’église grecque de l’église romaine faisait qu’entre les Latins et les Grecs les haines religieuses s’associaient aux antipathies de mœurs et d’idées. Les Grecs n’imploraient le secours des Latins que lorsqu’ils se sentaient réduits à la dernière nécessité ; les Latins, de leur côté, faisaient payer leur secours en imposant l’union des deux églises, c’est-à-dire la domination de l’église romaine, ou en exigeant des cessions de territoire et des privilèges commerciaux qui affaiblissaient d’autant les Grecs. De là entre les Grecs et les Latins une haine vivace qui faisait que les malheurs des Grecs touchaient peu l’Occident, et que les secours des Latins inspiraient peu de reconnaissance aux Grecs. Il aurait fallu qu’à défaut de commisération pour l’Orient chrétien, l’Occident comprît quel danger il y avait pour lui à laisser les Turcs s’emparer de Constantinople. Ce danger ne fut compris qu’après l’expérience.

Si l’on veut reprendre dans l’histoire les trois causes que je viens d’indiquer, on verra bien vite comment, dès le milieu du XIIIe siècle, l’Europe ne retenait plus des croisades qu’un souvenir inefficace, cher au peuple et aux poètes, mais incapable de pousser encore l’Occident à Jérusalem, — comment l’esprit de conquête et d’aventure féodales avait remplacé la pieuse ferveur du XIIe siècle, — enfin comment les efforts que firent plusieurs fois les deux églises pour se rapprocher l’une de l’autre, échouant toujours, n’aboutirent qu’à les rendre plus ennemies l’une de l’autre.

Quand en 1270 saint Louis voulut se croiser une seconde fois, il ne trouva plus chez ses barons l’enthousiasme de sa première croisade. Son compagnon et son historien, le sire de Joinville, s’excusa de prendre de nouveau la croix. À la messe pendant laquelle saint Louis déclara sa résolution, Joinville entendit deux chevaliers qui se disaient l’un à l’autre que, si le roi se croisait, ce serait « une des plus douloureuses journées qui oncques fût en France, car si nous nous croisons, nous perdrons le roi, et si nous ne nous croisons pas, nous perdrons Dieu, puisque nous ne nous croiserons pas pour lui. » Saint Louis essaya de décider Joinville à l’accompagner. « À cela je répondis que pendant que j’avais été au service de Dieu et du roi au-delà de la mer, et depuis que j’en étais revenu, les sergens du roi de France avaient détruit ma gent (mes serfs) et l’avaient approvoyée (appauvrie). Aussi, si je voulais faire œuvre au gré de Dieu, il me fallait demeurer ici pour mon peuple aider et défendre, car, si je portais mon corps au pèlerinage de la croix, voyant tout clair que ce serait au mal et au dommage de ma gent, j’agirais contre Dieu, qui mit son corps pour son peuple sauver. » Le bon chevalier, en raisonnant ainsi, ne montrait pas seulement son indifférence pour la croisade ; il était un peu sophiste, ce qui achevait de prouver qu’il n’y avait plus en lui le moindre enthousiasme pour la guerre en terre sainte.

Après la mort de saint Louis sur les côtes de Tunis (1270), le découragement et l’insouciance achevèrent de remplacer dans presque tous les esprits la ferveur des premières croisades. Ce n’est pas qu’il n’y eût dès les premières croisades bien des froideurs et des retards. Beaucoup de gens se croisaient dans un premier moment d’enthousiasme, qui bientôt tâchaient de ne point partir. Dans un dialogue entre l’Amour et le troubadour Peyrols, l’Amour dissuade le troubadour d’aller à la croisade. « Peyrols, jamais ni Turcs ni Arabes, quoique vous vous armiez contre eux, n’abandonneront la tour de David… Quoi ! vous irez outre mer quand les rois n’y vont pas ! Voyez les guerres qu’ils font, et voyez comme les barons cherchent aussi des excuses[2] ! » Peyrols cependant prit part à la troisième croisade (1188) ; mais il y eut après lui bien des troubadours, Blacas par exemple, qui ne voulurent pas quitter leurs dames. « Je ferai ma pénitence, dit Blacas, entre la mer et la Durance, près des lieux qu’habite ma dame[3]. » Ce sont les poètes pourtant, troubadours et trouvères, qui restent le plus longtemps fidèles à la ferveur des croisades. Après la mort de saint Louis, Raymond Gaulcem de Béziers prêche encore la guerre sainte, et s’indigne des obstacles qu’oppose à son zèle l’insouciance générale. « Il y a maintenant trop de gens qui font semblant de vouloir s’armer pour la croix et qui n’en ont aucun désir. La plupart sauront s’en excuser et diront sans pudeur, les uns : J’irais outre-mer, si le roi me donnait une solde ; d’autres : Je n’ai pas de santé, et ceux-ci : Si je n’avais des enfans j’aurais bientôt franchi la mer ; rien ne me retiendrait ici. »

Les papes continuaient à prêcher la croisade, et le clergé, qui à chaque nouvelle expédition payait un décime sur ses biens, se plaignait vivement de ces impôts. Il songeait plus à la défense de ses revenus qu’à la délivrance de la terre sainte. Les papes, les poètes, les femmes et le peuple gardaient la tradition de l’ancien zèle ; mais la société ecclésiastique et féodale, c’est-à-dire la société puissante et active, ne voulait plus faire les frais ou supporter la fatigue de ces expéditions lointaines, ou si les aventuriers de la féodalité consentaient encore à aller au-delà des mers, c’était pour conquérir des royaumes et des principautés. L’ambition et non plus la foi les inspirait. « Dans un temps, dit Pétrarque, où il s’agissait entre les princes chrétiens de faire la guerre aux Sarrasins et de leur enlever une seconde fois la terre sainte, chose que nous entreprenons souvent et que nous n’exécutons jamais, on délibérait à Rome sur le choix de celui qu’on mettrait à la tête de cette entreprise. Don Sanche, fils d’Alphonse, roi de Castille, fut préféré aux autres princes de l’Europe à cause de sa bravoure et de son expérience dans la guerre. Il alla à Rome, invité par le pape, et fut admis dans un consistoire public où l’élection devait se faire. Comme il ignorait la langue latine, il fit entrer avec lui un de ses courtisans pour lui servir d’interprète. Don Sanche ayant été proclamé roi d’Egypte dans ce consistoire, tout le monde applaudit à ce choix. Le prince, au bruit de ces applaudissemens, demanda à son interprète de quoi il était question. — Le pape, lui dit l’interprète, vient de vous créer roi d’Egypte. — Il ne faut pas être ingrat, répondit don Sanche ; lève-toi et proclame le saint-père calife de Bagdad. » Pétrarque prend le mot de don Sanche pour une plaisanterie. En échange d’un royaume idéal, le prince donnait au pape un pontificat chimérique. Je prendrais plutôt le mot pour l’expression de l’ambition qui inspirait alors les expéditions faites en Orient. On allait conquérir des royaumes et des empires ; on n’allait plus délivrer le tombeau de Jésus-Christ.

Le mauvais succès des croisades au XIIIe siècle augmenta le discrédit de ces expéditions. Les guerres religieuses semblent celles qui peuvent le plus aisément se passer de succès : il n’en est pas au contraire qui en aient plus besoin. L’homme est ainsi fait qu’il ne regarde pas longtemps comme saintes les causes qu’il voit toujours malheureuses. Il veut croire à l’assistance de Dieu quand il croit combattre pour Dieu, et le succès est pour lui le signe le plus manifeste de cette assistance. Toujours échouant, quoique toujours entreprises au nom de Dieu, les croisades n’étaient plus regardées comme des expéditions favorisées de Dieu. Si Dieu les voulait, pourquoi les laissait-il échouer ? pourquoi n’apprenait-on jamais en Europe que les revers des croisés et les défaites des chrétiens d’Orient ? Un templier provençal nous offre, dans une pièce qu’il est bon de citer, l’expression vive et douloureuse de ces sentimens :


« Nous succombons sous le poids de cette croix que nous avions prise en l’honneur de celui qui y fut attaché. Il n’y a plus ni croix ni loi qui nous vaillent contre ces maudits félons de Turcs. Il semble au contraire, et tout homme le peut bien voir, que Dieu les soutienne pour notre mal… Ils ont conquis Césarée et pris d’assaut le château-fort d’Arsouf[4]. Ah ! Seigneur Dieu ! que sont devenus tant de chevaliers, tant de servans d’armes, tant de bourgeois qu’il y avait dans les murs d’Arsouf ?…

« Et ne croyez pas qu’ils pensent en avoir fait assez, ces maudits Turcs ! Ils ont juré tout haut de ne pas laisser dans ces lieux un seul homme croyant à Jésus-Christ. De l’église de Sainte-Marie, ils vont, disent-ils, faire une mahomerie. Eh bien ! si Dieu, à qui tout cela devrait déplaire, y consent et le trouve bon, il faut nous en contenter aussi.

« Bien fou est-il donc celui qui cherche querelle aux Turcs, quand Jésus-Christ leur permet tout. Quoi d’étonnant qu’ils aient tout vaincu, Francs Et Tartares, Arméniens et Persans, et qu’ils nous battent ici chaque jour, nous templiers ? Dieu, qui veillait autrefois, dort aujourd’hui. Mahomet s’évertue de tout son pouvoir et fait travailler son serviteur Malek-Dahar[5]. »


Dans ces vers, le dépit du croisé va presque jusqu’à l’impiété ; mais cette impiété même témoigne du discrédit des croisades, puisqu’elles aboutissaient à servir d’argument contre la Providence divine. Dans cet état des esprits, elles ne pouvaient plus servir qu’à faire des martyrs comme saint Louis à Tunis ; elles ne faisaient plus de conquérans enthousiastes. Peut-être même cette dernière croisade du saint roi, dirigée vers Tunis par l’inspiration et les conseils de son frère Charles d’Anjou, n’était-elle, à l’insu de saint Louis, qu’une expédition politique. Charles d’Anjou voulait assurer sa conquête de l’Italie par l’occupation d’une partie des côtes d’Afrique, et, comte de Provence et roi des Deux-Siciles, faire de la Méditerranée un lac provençal ou italien.

À la fin du XIIIe siècle et au commencement du XIVe, trois personnages de nature, de condition et de nation différentes expriment d’une manière curieuse cet affaiblissement de l’esprit des croisades, le poète Rutebeuf, le philosophe Raymond Lulle, le politique ou l’économiste Marino Sanuto. Ils témoignent de cet affaiblissement sans le ressentir, car tous les trois essaient de réveiller l’enthousiasme des croisades et luttent contre l’indifférence du temps, Rutebeuf par ses vers, Raymond Lulle par ses plans de propagande et de prédication chrétiennes, Marine Sanuto par ses systèmes de commerce et de guerre.


I.

Rutebeuf est un pauvre trouvère parisien qui n’a souvent ni feu ni lieu. Il dit au roi qu’il tousse de froid et bâille de faim, qu’il n’a ni vêtemens ni lit :

Sire, je vous le fais savoir,
Je n’ai de quoi du pain avoir :
À Paris suis entre tous biens,
Et n’y en a pas qui soient miens[6].

Mais ce poète affamé garde en son âme le vieil enthousiasme des croisades ; il reproche aux princes et aux seigneurs leur indifférence : « Empereurs, rois et comtes, dit-il, qui aimez à vous faire lire les grands romans de ceux qui autrefois allaient combattre en terre sainte, dites-moi donc par quels services vous espérez gagner le paradis ! Ceux dont vous lisez l’histoire l’ont gagné autrefois par les peines et par le martyre qu’ils ont soufferts ici-bas. Voici le temps ! Dieu vous appelle, étendant vers vous ses bras teints de son sang, à l’aide duquel il éteindra pour vous les feux de l’enfer et du purgatoire, si vous lui venez en aide. » Il attaque les prélats et les abbés qui ne veulent pas contribuer de leurs biens aux frais de la croisade :

Hélas ! grand clerc, grand prebendier,
Qui tant êtes grand viandier,
Qui faites Dieu de votre panse,
Dites-moi par quelle a cointance
Aurez part au règne de Dieu ?
............
S’il demande (ce que vous avez fait) de la terre,
Où pour vous voulut mort soufferre,
Que direz-vous ?…

Voilà comment Rutebeuf gourmande la froideur des chrétiens de son temps. Il expose aussi pour les réfuter les argumens de ceux qui ne voulaient pas se croiser. C’est le sujet de sa pièce intitulée : la Disputation du croisé et du décroisé. Ce sont deux chevaliers, l’un qui a pris la croix et qui prêche à ses compagnons de la prendre, l’autre qui ne veut pas aller si loin :

L’homme peut en ce pays-ci
Gagner son bien sans grand dommage.
Aller outre mer, loin d’ici,
À folie est prêter hommage.


En vain le croisé allègue au décroisé l’exemple de saint Louis. Le décroisé est un égoïste qui veut vivre doucement et ne pas risquer sa fortune et sa vie pour les chrétiens de là-bas.

Je veux entre mes voisins être
Et m’amuser et solacier (me réjouir) ;
Vous irez outre la mer paître.
Vous qui aimez grands soucis embracier (embrasser).
Dites au soudan votre maître
Que (je m’inquiète peu) de son menacer ;
S’il vient ici, je l’en ferai mal être.
Mais là-bas ne l’irai chasser.

Je ne fais nul tort à nul homme ;
Nul homme ne fait de moi clamour (ne réclame rien sur moi),
Je couche tôt et fais grand somme,
Et tiens mes voisins en amour.
Je crois, par Saint-Pierre de Rome,
Qu’il me vaut mieux que je demour (je demeure),
Que d’autrui emprunter grand’somme
Dont je serais en grand cremour (en grande gêne).

Dans Rutebeuf, le décroisé finit pourtant par se rendre aux exhortations du croisé, et il prend la croix. Ceci est le roman ou la poésie, et dans le roman la justice et la morale finissent toujours par l’emporter. Dans l’histoire au contraire, c’est le décroisé qui finit par prévaloir ; l’indifférence remplace l’enthousiasme, et dès la fin du XIIIe siècle les croisades sont abandonnées. Elles restent dans la mémoire populaire comme un glorieux souvenir, elles parlent encore à l’imagination des chevaliers, et nous voyons dans la vie en vers de Duguesclin qu’il songeait à aller guerroyer en terre sainte après son expédition d’Espagne :

Puis irons en Grenade (dit-il) sur païens maleis (mauvais).
Et dedans bel marine (outre mer) dessus les Turcs maudits,
Et en Jérusalem où Dieu fut mort et vis (vécut) ;
Tout ce que Godefroi de Billon si hardis
Conquesta en son temps sera par moi repris…

(La Chronique de Bertrand Duguesclin, t. ier, p. 350.)

Mais ces accès d’enthousiasme chevaleresque ne duraient guère. On ne pouvait pas songer à conquérir l’Orient sous Charles le Sage. C’était bien assez de reconquérir la France sur les Anglais et de procurer à notre pays, à travers les catastrophes de Jean le Bon et de Charles le Fou, un glorieux entr’acte de prospérité.

Parmi ceux même qui, comme Raymond Lulle[7], ressentaient encore la ferveur des croisades et qui disaient avec lui « que la chrétienté pleure parce que les infidèles possèdent le saint sépulcre qui devrait être le véritable camp des chrétiens[8], » de nouvelles idées se répandaient sur la manière de recouvrer la Palestine. On commençait à croire qu’on s’y était mal pris, que les expéditions guerrières n’étaient pas le seul et le meilleur moyen de reconquérir le saint sépulcre. La féodalité ou la chevalerie européenne, toute brave qu’elle était, n’avait pas réussi. La force n’était donc pas suffisante pour accomplir cette grande œuvre. Pourquoi ne songer jamais qu’à battre et à soumettre les infidèles par les armes ? Pourquoi ne pas tâcher de les convertir ? Pourquoi ne pas apprendre leur langue afin de pouvoir les instruire ? Si notre religion est meilleure que la leur, et personne n’en doute, pourquoi ne pas s’efforcer de prouver aux infidèles cette supériorité ? La propagande est la meilleure des conquêtes, et la conversion est la plus belle et la plus sûre des soumissions. Substituer les missionnaires aux soldats, avoir des prosélytes au lieu d’avoir des sujets, des frères au lieu d’esclaves, telles étaient les idées qui s’accréditaient peu à peu dans l’Occident, idées qui concouraient à ébranler le crédit de la féodalité, qui avait fait en Orient une mauvaise expérience de sa puissance, idées qui s’accordaient avec le mouvement des esprits au XIVe siècle.

Raymond Lulle est le grand apôtre de ce système de propagande substitué au système de la conquête. C’est à cette œuvre qu’il a consacré sa vie, et c’est pour cette œuvre qu’il a souffert le martyre. Il n’a inventé son Ars magna, ce traité de logique encyclopédique, que pour enseigner à ses contemporains à mieux démontrer la trinité, c’est-à-dire la grande différence et la grande supériorité de la religion chrétienne sur la religion mahométane. Il ne s’est fait logicien, missionnaire, arabisant, que pour prêcher et convertir les infidèles, et il a raison de dire à la fin de son livre des Proverbes : « J’ai fini à Rome ce livre pour la gloire et l’honneur de Notre-Seigneur, sous la garde de qui je place ce livre et tous ceux que j’ai faits pour l’amour de Dieu[9]. »

Issu d’une famille noble de l’île de Majorque, il suivit d’abord la vie du monde ; c’était un brave gentilhomme et un galant chevalier. Marié de bonne heure, il aimait une autre femme que la sienne, et celle-là aussi était mariée. Elle résistait aux instances amoureuses de Lulle, et un jour, ne sachant comment le décourager, elle ouvrit sa robe et lui montra son sein ; elle avait un cancer. Il fallait beaucoup aimer la vertu pour se défendre de l’amour par la révélation de ce secret. Le chevalier prit ce témoignage de la vertu de sa dame pour un avertissement de Dieu ; il changea de conduite, et, se vouant au service de Jésus-Christ, il se retira sur une montagne de l’île de Majorque pour y faire pénitence et y méditer sur les moyens de recouvrer l’Orient, que la chrétienté avait perdu.

En 1291, Saint-Jean-d’Acre, la dernière place que les Latins eussent conservée en Syrie, tombait au pouvoir des musulmans. En 1292, le pape Nicolas IV, qui tâchait de faire une croisade en Orient pour réparer cette grande perte, mourait sans avoir pu réussir, et le saint-siège, après sa mort, restait vacant plus de deux années à cause des divisions des cardinaux. Enfin en 1299 Othman fondait dans l’Asie-Mineure l’empire turc, et créait à la chrétienté un danger qui, plus ou moins pressant ou plus ou moins redoutable, dura près de cinq cents ans, et, le péril une fois cessé, l’embarras qui dure encore remplaça le danger.

Si j’avais à fixer la date exacte de l’ouverture de la question d’Orient, ce serait en 1299, à l’avènement du sultan Othman, que je placerais cette date. Chute de la domination des Latins en Syrie, fin des croisades, impuissance de la papauté, avènement des Turcs, faiblesse progressive de l’empire grec qui avait pu reconquérir Constantinople sur les Latins, mais qui ne pouvait qu’à grand’peine le défendre contre les Turcs, tout s’accordait pour montrer que l’Orient, qui avait jusque là été menacé et attaqué par l’Occident, allait à son tour menacer et attaquer l’Occident. Le pape Benoît XI ne se trompait pas sur les dangers qui se préparaient pour la chrétienté. « S’il arrivait, écrivait-il en 1304 à l’évêque de Senlis et aux autres prélats de France, s’il arrivait, ce qu’à Dieu ne plaise ! que les Turcs et les autres Sarrasins, qui attaquent continuellement l’empire de Constantinople, finissent par s’en rendre maîtres, il ne serait pas facile de le tirer de leurs mains. Et quel péril, quelle honte ce serait pour l’église romaine et pour toute la chrétienté[10] ! » Mais le pape Benoît XI croyait, comme l’Europe féodale, que le meilleur moyen de sauver Constantinople des mains des Turcs, c’était de le reconquérir sur les Grecs ; il oubliait que l’empire latin, fondé en 1204 à Constantinople, avait été un grand affaiblissement pour l’Orient chrétien, sans être une force pour l’Occident, puisqu’il avait succombé sous les coups des Grecs après cinquante-sept ans de durée sans puissance[11]. Restaurer cet empire en l’enlevant aux Grecs, ce n’était pas le rendre plus fort contre les Turcs, ce n’était pas affermir le boulevard qui défendait l’Europe. Le pape Benoît XI ne comprenait pas que l’Europe s’affaiblissait toutes les fois qu’elle attaquait ou qu’elle opprimait les populations chrétiennes de l’Orient, et que des schismatiques valaient mieux sur le Bosphore que des mahométans. Comme l’Europe de nos jours ne comprend pas encore cette vérité et cette charité politiques, comme elle ne fait presque rien pour relever et pour soutenir les chrétiens d’Orient, comme elle semble même préférer l’entretien de la décadence turque à l’avènement de la renaissance chrétienne, il faut pardonner au pape Benoît XI d’avoir favorisé les prétentions ambitieuses que le frère de Philippe le Bel, Charles de Valois, avait sur l’empire grec. L’Occident se préférait à l’Orient chrétien, c’est ce qu’il fait encore. Cet égoïsme du XIVe siècle a valu à l’Europe près de cinq siècles d’alarmes, et elle lui vaut aujourd’hui encore un redoutable embarras.

C’est l’honneur de Raymond Lulle d’avoir écarté de son plan toutes ces tentatives dangereuses et impuissantes. Il a une autre manière de soumettre les infidèles et les schismatiques, c’est de les convertir. Il veut employer l’instruction et le raisonnement au lieu de la force. Pendant sa retraite sur la montagne, à Majorque, il eut plusieurs apparitions. « Quand j’étais dans la force de la jeunesse, dit-il dans un de ses traités, je me sentais entraîné par les plaisirs du monde ; je m’écartais de la bonne route et je me précipitais dans le péché. Oubliant le vrai Dieu, je m’abandonnais aux voluptés du corps ; mais Jésus-Christ, dans sa bonté infinie, a bien voulu m’apparaître cinq fois attaché sur la croix, afin que je me souvinsse de lui et que je fisse en sorte que la connaissance de son nom se répandît par toute la terre. » La Vierge lui apparaît aussi avec l’enfant dans ses bras, et un pasteur mystérieux vient plusieurs fois le bénir. Telle est la mission de Raymond Lulle, et qu’il accomplit avec un dévouement et une persévérance admirables. Ce pénitent qui s’est retiré sur une montagne n’est ni un rêveur contemplatif ni un ermite solitaire. Il admire beaucoup la vie contemplative et semble d’abord la mettre au-dessus de la vie active. « La vie active est la servante de la vie contemplative, dit-il dans ses Proverbes moraux, un de ses plus curieux ouvrages, et la vie contemplative est la servante de Dieu[12]. » Mais bientôt il assigne à la vie contemplative la place qu’il lui faut dans la condition de l’homme. « La vie contemplative, dit-il, doit précéder et guider la vie active[13], » et, pour achever d’expliquer sa pensée, « aucun ermite, dit-il, ne fait autant de bien qu’un bon prédicateur qui a la vie contemplative en lui-même, et la vie active dans la prédication[14]. » Je comprends et je reconnais ici le pénitent qui allait chercher la vie contemplative sur la montagne pour se préparer à la vie active ; c’est la réflexion qui précède l’action.

Une fois qu’il est sûr de la mission qu’il tient de Dieu, il s’y livre avec une activité admirable. Il parcourt toute l’Europe, demandant aux papes et aux princes de créer des monastères où l’on enseignera les langues orientales ; il veut créer partout des écoles de propagande. Son souverain, le roi de Majorque, fonde à Palma, sur ses instances, un couvent où treize frères étudient la langue arabe. Raymond Lulle a commencé lui-même par l’apprendre. Il a acheté un esclave arabe et l’a pris pour précepteur ; mais un jour l’esclave, ayant su que son maître n’apprenait la langue arabe que pour convertir les infidèles, a essayé de le tuer à coups de poignard. Raymond Lulle l’a désarmé et lui a pardonné. Il a été plusieurs fois en Afrique, particulièrement à Bougie, et là il a argumenté avec les docteurs mahométans sur la trinité, essayant de les convertir. Il y en avait parmi ces docteurs quelques-uns qui, ayant le génie arabe, aimaient ces controverses théologiques ; mais d’autres, ayant l’esprit plus turc ou plus mahométan, s’en irritaient. Ils ameutèrent le peuple de Rougie contre Raymond Lulle, qui fut lapidé et laissé pour mort sur le rivage, où quelques marchands génois le recueillirent et le ramenèrent en Europe.

La prison et la lapidation parmi les infidèles n’étaient pas les plus pénibles épreuves de Raymond Lulle. Les princes et les papes rebutaient ses instances. Il resta pendant plus d’un an à Rome auprès du pape Boniface VIII, « non pas pour son intérêt et pour obtenir une prébende, mais suppliant sans cesse le pape pour la propagation de la foi parmi les infidèles[15]. » Il n’obtint rien de Boniface VIII ; il alla à Paris auprès de Philippe le Bel et n’obtint pas plus du roi que du pape. Espérant que les chrétiens d’Orient, étant plus près du mal, seraient mieux disposés à comprendre l’utilité du remède qu’il conseillait, il alla en Chypre et dans la Petite-Arménie. Les chrétiens d’Orient n’étaient occupés que de leurs divisions intestines. Il revint en Europe, continuant à prêcher son système de propagande, tantôt à Rome, tantôt à Gênes, à Montpellier, à Avignon, à Paris, peu écouté, peu accueilli, passant pour un visionnaire. Comment en effet ajouter quelque foi aux paroles d’un homme qui voulait qu’on apprît les langues orientales, qu’on instruisît les infidèles, qu’on les gagnât par de bons traitemens et par des bienfaits ? C’étaient choses contraires aux habitudes violentes qu’avaient données les croisades. Raymond Lulle remarque lui-même dans ses Proverbes que « le fidèle dépouille l’infidèle pour le rendre chrétien, tandis que l’infidèle habille le chrétien qui se fait sarrasin[16]. » La société européenne, au commencement du XIVe siècle, ne croyait plus par expérience à l’efficacité des croisades conquérantes, et ne pouvait pas encore concevoir un autre genre de propagation de la foi. Elle était dans cet état singulier où se trouvent souvent les sociétés quand les vieux systèmes emploient ce qui leur reste encore de force, non pas à vivre, ce qu’ils ne peuvent plus, mais à gêner la naissance des nouveaux systèmes, ce qui est plus facile.

Enfin en 1312, trois ans seulement avant la mort de Raymond Lulle, le concile de Vienne ordonna qu’à Rome, et dans les universités de Paris, d’Oxford, de Bologne, de Salamanque, il y aurait des maîtres qui enseigneraient les langues orientales, particulièrement l’hébreu et l’arabe. Je ne m’étonne pas qu’il ait fallu un concile pour que le système de propagande savante et lettrée de Raymond Lulle fût adopté. Les conciles, à titre d’assemblées et de portions du public, sont plus accessibles que les cours aux réformes et aux nouveautés. Clément V, le premier pape d’Avignon, ami des sciences et des lettres, fit du décret du concile une bulle dans laquelle il déclara que c’était un de ses principaux soucis de convertir à la vraie foi les infidèles et les idolâtres, et qu’à l’exemple de notre Seigneur Jésus-Christ, qui avait voulu que ses apôtres eussent la connaissance des langues pour se répandre dans le monde et y prêcher sa doctrine, il s’efforçait de faire en sorte qu’il y eût dans l’église un grand nombre de clercs qui, sachant les langues des infidèles, pussent les instruire des dogmes sacrés et les associer à l’église.

Enfin, après de longues fatigues, Raymond Lulle, à quatre-vingts ans environ et à la veille de sa mort, avait obtenu ce qu’il avait si longtemps sollicité. Il ne se plaignait pas, soyons-en sûrs, de sa longue attente, et il n’avait pas à s’en plaindre. Il avait, pendant son long pèlerinage à travers l’Europe, enseigné partout son grand art, cette logique universelle à l’aide de laquelle il croyait apprendre à tout le monde à démontrer la trinité chrétienne. Il s’était fait partout des disciples qu’il avait animés de son zèle et de sa science ; il ne lui restait plus qu’à rendre à sa doctrine le témoignage du martyre. Il repartit pour Bougie, disputa, comme la première fois, contre les docteurs mahométans, les trouva plus intolérans, ou l’était peut-être plus lui-même, méprisant d’autant plus la mort qu’il s’en sentait plus près par son âge. Le peuple de Bougie s’ameuta contre lui à l’instigation de ses docteurs, et de pieux marchands eurent peine cette fois encore à sauver le zélé missionnaire ; ils le transportèrent sur leur vaisseau et l’emmenèrent à Majorque. Il n’eut pas le temps d’arriver à Palma ; la tradition dit qu’il expira en découvrant Majorque et cette montagne de la Ronda où il avait fait sa retraite et pris sa vocation.

L’étude des langues pour servir à la propagation de la foi était la principale idée de Raymond Lulle. Il en avait une autre qu’il proposait aussi aux papes et aux princes, et dont Philippe le Bel adopta une partie en la pervertissant par sa tyrannie et par sa cupidité : c’était la réunion en un seul ordre des trois ordres religieux militaires, les templiers, les hospitaliers et les chevaliers teutoniques. Raymond Lulle pensait sans doute que la division et l’inimitié de ces trois ordres les affaiblissaient et les empêchaient d’atteindre le but de leur institution, c’est-à-dire de défendre la terre sainte. Réunis, ils devaient être la croisade perpétuelle qu’avaient voulu établir leurs fondateurs, et voilà pourquoi Raymond Lulle voulait leur réunion, car il n’était pas l’ennemi de ces grands ordres chevaleresques du moyen âge. Il avait en lui trop du gentilhomme et trop du moine pour ne pas aimer ces institutions qui avaient tâché de réaliser en elles le double idéal du moyen âge, le prêtre et le chevalier. « Le monde serait en bon état, dit quelque part Raymond Lulle dans ses Proverbes, si un bon clerc et un bon chevalier s’unissaient pour gouverner le monde[17]. » Ancien chevalier, il n’abaisse donc pas le chevalier devant le prêtre ; il les met sur le même rang ; mais le chevalier n’est pas le capitaine robuste et grossier qui ne connaît que les arrêts de la force. « Le chevalier, dit Raymond Lulle, a le glaive à cause de la justice, et le cheval à cause de la souveraineté. » Ce signe de souveraineté, exprimé, selon Raymond Lulle, par le cheval, ne représente-t-il pas bien les mœurs et les idées de la chevalerie du moyen âge ? La prédilection hiérarchique que Raymond Lulle a pour le cheval et le chevalier est vraiment curieuse. « Le paysan, dit-il, qui se fait chevalier fait injustice au cheval. » Et pour achever de montrer que, dans sa pensée, le cheval a un droit naturel à ne porter que des nobles de cœur et de race, a le chevalier lâche, dit-il, ne doit avoir qu’un âne pour monture. »

Cette préférence déclarée que Raymond Lulle a pour les chevaliers et les prêtres ne lui fait pas pourtant méconnaître le mérite des autres états. « Le paysan et le marchand, dit-il, sont plus nécessaires à la vie de la société que les autres hommes, et pourtant il n’y a personne à qui on fasse plus d’injustices qu’au paysan et au marchand. » Le bon prêtre et le bon chevalier gouvernant le monde, le paysan et le marchand protégés et défendus, voilà l’idéal de la société du moyen âge, idéal qu’elle n’a jamais pu réaliser pas plus qu’aucune société ne réalise son idéal ; le bonheur est de s’en rapprocher.

Je me suis arrêté avec quelque prédilection sur Raymond Lulle, parce qu’il marque un moment important dans l’histoire de la question d’Orient. Après le grand enthousiasme des croisades et leur déclin rapide, il y avait beaucoup de découragement dans les esprits. Quelques papes même croyaient qu’il n’y avait plus rien à faire en Orient. Quand il n’y a plus les mêmes choses à faire dans le gouvernement du monde, il y a aussitôt des gens qui se prennent à dire qu’il n’y a plus rien à faire du tout. Le dépit de la routine trompée aboutit au désespoir. Il faut bénir ceux qui croient au contraire qu’il y a toujours quelque chose de bon à faire, et qu’il n’y a pas de situation, si difficile qu’elle soit, qui n’ait son expédient. Raymond Lulle était un de ces hommes. Il y avait certes avant lui dans l’église des missions destinées à convertir les infidèles ; les frères prêcheurs et les frères mineurs allaient déjà, poussés par le zèle de la foi, jusque dans l’extrême Orient. Leurs travaux répondaient à la vocation générale de l’église chrétienne, fondée pour évangéliser le monde ; mais ils ne répondaient pas à la vocation particulière des croisades, c’est-à-dire à la défense et au maintien de la foi chrétienne dans l’Orient européen. Cet Orient européen, composé des côtes occidentales et septentrionales de l’Asie et de l’Afrique, était occupé par les Arabes et les Turcs. L’Europe féodale avait essayé de le soumettre par les croisades, et n’y avait pas réussi. Raymond Lulle demanda à l’Europe savante et lettrée de faire par la prédication ce que la conquête n’avait pas pu faire. Ce n’était pas dans le monde entier que Raymond Lulle voulait organiser son genre particulier de propagande ; il se bornait à l’Orient européen, à l’Orient le plus rapproché et le plus menaçant pour l’Europe. Comme au temps des croisades, il allait où était l’ennemi le plus voisin, non plus pour le combattre, mais pour l’instruire, pour le convertir par le raisonnement, attendant de la raison plus que de la force des armes, car, s’il ne parvenait pas à convertir des peuples et des provinces, il convertirait au moins des âmes, et c’était déjà une récompense suffisante pour sa foi. Les individus convertis feraient peu à peu des peuples soumis. Il pouvait l’espérer, et cette ambition généreuse et toute chrétienne valait mieux que l’ambition des croisades, devenues toutes politiques et toutes mondaines. Dans le système de propagande de Raymond Lulle, la question d’Orient, pour revenir au langage de nos jours, perdait sa forme violente et usurpatrice pour prendre une forme vraiment chrétienne et vraiment civilisatrice[18].


II.

Avec Marino Sanuto, cette question changeait encore de forme, et, cessant de plus en plus d’être religieuse, devenait toute politique et toute commerciale. Marino Sanuto inaugurait par son traité, Secreta fidelium Crucis, cette alliance du commerce et de la politique que l’Angleterre, depuis la fin du XVIe siècle, a pratiquée avec tant de hardiesse et tant de fortune.

Disons d’abord un mot de Marino Sanuto, de sa famille et de sa vie. Marino était d’une grande famille vénitienne. En 1207, le sénat de Venise, après la prise de Constantinople par les croisés, voulant ôter aux Grecs l’Archipel comme il leur avait déjà ôté le Bosphore, décréta qu’il était permis à tout Vénitien de s’armer et d’aller conquérir les îles de l’Archipel. Les Sanuto s’armèrent et s’emparèrent de Naxos, de Paros, de Melos et même, dit-on aussi, de l’île d’Égine : ils se firent ainsi une principauté qu’ils gardèrent pendant près de cent vingt ans. Marine Sanuto n’était pas de la branche qui rognait à Naxos : il était né à Venise et simple citoyen ; mais il était parent des ducs de Naxos. Cette parenté et le penchant de son esprit le poussèrent à s’occuper particulièrement de la politique de l’Orient, des moyens de recouvrer la terre sainte, ce qui était resté le sentiment populaire de l’Europe, et d’assurer à l’Occident, surtout à l’Italie, et dans l’Italie à Venise, la prépondérance sur la Méditerranée et la Mer-Noire.

On s’étonnera sans doute de nos jours de ce décret du sénat de Venise qui permettait aux Vénitiens d’aller se faire princes et ducs, s’ils le pouvaient, dans l’Archipel et dans les pays qui appartenaient encore aux Grecs. Pourquoi, si le sénat voulait achever au profit des Latins la conquête de l’Europe orientale et de l’Europe occidentale, pourquoi ne pas faire au nom de l’état vénitien une grande expédition nationale ? Pourquoi autoriser ces conquêtes individuelles, ces principautés particulières, ce morcellement de la souveraineté nationale ? Que dirions-nous si, au lieu de faire la guerre au nom de la France au Mexique et en Cochinchine, l’empereur Napoléon III avait fait un décret qui permît aux Français d’aller se faire au Mexique et en Cochinchine des principautés, des duchés, des comtés ? Y aurait-il eu beaucoup d’aventuriers hardis pour accepter cette permission d’aller se faire tuer ou d’aller se faire princes ? Ce n’est cependant ni l’ambition, ni la hardiesse, ni le goût de risquer le tout pour le tout et de jouer sa vie sur un coup de dé qui manquent en France ; mais chaque siècle a sa forme d’aventures. De nos jours, nous sommes prêts à courir toutes les aventures possibles et sous tous les climats, pourvu que ce soit au nom de l’état ; tout le reste nous semble chose étrange et presque coupable. Je me souviens toujours de l’étonnement que causa à tout le monde l’expédition aventureuse du comte de Raousset-Boulbon en Californie. Qu’allait-il faire là-bas ? Au nom de qui ? Sous quel drapeau ? Sous le sien ? Est-ce qu’un particulier peut avoir un drapeau ? Qu’est-ce que cela voulait dire ? Un autre de nos compatriotes a, dit-on, été roi d’Araucanie ; mais il a pris soin de nous expliquer qu’il avait été élu par la population du Chili. Comme il y avait là une élection, un acte du suffrage universel, peut-être une constitution, cela nous a rassurés, et nous avons trouvé que l’aventure, bonne ou mauvaise, heureuse ou malheureuse, était dans les règles.

Ce qui trouble et déconcerte nos imaginations d’aujourd’hui paraissait tout simple à celles du moyen âge. Un gentilhomme levait une bande, partait pour l’Orient, et quand il prenait congé de ses amis, et qu’ils lui demandaient ce qu’il allait faire là-bas, il répondait, sans les étonner, qu’il allait conquérir une principauté. Et pourquoi se seraient-ils émerveillés ? Il y avait en Champagne, en Picardie, en Poitou, en Flandre, de petits gentilshommes qui parlaient de leurs neveux ou de leurs cousins princes d’Achaïe, ducs d’Athènes, rois de Chypre ou empereurs de Byzance. Ce que nous lisons dans les romans de chevalerie des prouesses des chevaliers errans qui s’en vont lestement conquérir des états et des empires était l’histoire du jour au XIIIe et au XIVe siècle. La fiction se faisait d’après la réalité, seulement elle l’agrandissait ; elle en était l’ombre magique. L’imagination, de nos jours, se prend dans les romans au mirage des millions. Le million nous enivre ; le chiffre a une auréole qui nous éblouit. À ce moment du moyen âge, la principauté grisait les têtes.


Sept chevaliers français ont conquis la Sicile.


Voilà la vraie devise du XIIIe et du XIVe siècle.

Cet esprit d’aventure et de conquête était-il un bien ? était-il un mal ? A-t-il défendu l’Orient chrétien, qu’il avait conquis, partagé, morcelé ? a-t-il préservé l’Occident des incursions et de l’invasion des Turcs ? Non. Le moyen âge avait dans son sein deux principes contradictoires dont les effets se détruisaient réciproquement : il avait le goût des petits états, il en créait sans cesse, et c’est en cela que je l’aime ; mais il avait le goût et la passion de la guerre. Or les petits états peuvent bien naître de la guerre, mais ils périssent aussi par la guerre. Les petits états ne durent que par la paix. Au moyen âge, la même ambition guerrière et aventureuse qui produisait de petits états voulait, à peine nés, les agrandir par la conquête des petits états plus anciens et déjà affaiblis. Saturne dévorait ses enfans. Il y avait une fermentation perpétuelle qui faisait et qui défaisait le monde féodal. Avec cette anarchie destructive, comment les petites principautés de l’Archipel, de la Grèce, de l’Asie-Mineure, de la Thrace, auraient-elles pu arrêter l’invasion ottomane ? L’histoire de ces principautés est une collection de romans de chevalerie et de guerre fort curieuse, sans qu’il y ait dans aucun de ces romans un chevalier qui ait mérité d’entrer et de rester dans l’histoire.

Il y aurait à jeter un coup d’œil rapide sur cette pullulation impuissante du monde féodal : elle est un des momens singuliers de l’histoire de la question d’Orient. Aujourd’hui étudions le système que propose Sanuto pour reconquérir l’Orient chrétien et pour préserver l’Occident, car ces deux points se touchent au XIVe siècle, et il devient chaque jour plus évident que la chrétienté occidentale, qui n’a pas su conserver et défendre l’Orient chrétien, va bientôt être attaquée elle-même sur son territoire par l’Orient musulman.

Il y a dans Sanuto plusieurs personnages pour ainsi dire, et chacun de ces personnages divers a sa part dans son système. Il y a le chrétien fervent qui même n’a jamais voulu se marier, afin de se consacrer entièrement, comme il le dit dans une de ses lettres, à la recouvrance de la terre sainte[19]. Il y a l’Italien et le Vénitien ; il y a le voyageur en Orient, il y a aussi le commerçant, il y a enfin le publiciste et le politique. Ces différens personnages s’unissent, se fondent ensemble et donnent à Sanuto une physionomie caractéristique.

C’était pour lui, comme chrétien, une douleur extrême de songer que les princes abandonnaient l’idée de reconquérir la terre sainte. Il avait en commençant mieux espéré de leur zèle ou de leur ambition. Allant, comme faisait de son côté Raymond Lulle, dans toutes les cours, s’adressant aux papes, aux rois, aux princes, aux grands seigneurs, il n’avait pas eu de peine à les convaincre que la seule manière de détourner les périls qui menaçaient l’Occident, c’était de reconquérir la terre sainte. Il leur avait proposé ses plans de guerre et de conquête, qu’ils avaient adoptés ; c’était même lui, ils le lui disaient au moins, qui devait tout conduire et tout diriger dans cette guerre ; c’était lui aussi qui devait gouverner l’Orient chrétien, une fois reconquis. Sanuto promettait à Philippe le Bel, s’il adoptait ses plans, d’avoir aisément la seigneurie du monde el de gagner le paradis[20]. À qui lui faisait espérer le ciel et surtout l’empire de la terre en attendant, Philippe le Bel donnait volontiers l’administration de cet empire. Sanuto d’ailleurs comptait gouverner l’Orient chrétien en serviteur zélé de l’église : il y aurait des inquisiteurs qui disciplineraient le peuple aux bonnes mœurs, puniraient les hérétiques et empêcheraient les croisés de retomber dans les désordres qui avaient perdu leurs devanciers. Économiste en même temps que théologien, Sanuto voulait que dans cet état reconquis il y eût la liberté du commerce, et que le pape, en accordant la rémission des péchés, y fît venir des colons à qui on donnerait des terres : beaux plans de gouvernement et de société, quoique l’inquisition d’église et d’état que Sanuto voulait fonder dans sa vice-royauté m’eût détourné d’aller m’y établir ! Quelles belles heures d’espérances ou de rêves dut avoir Sanuto quand il voyait ses projets accueillis au commencement par les papes et par les princes ! Mais bientôt vinrent les embarras, les obstacles, les délais, les préférences données à d’autres pensées ou à d’autres passions. « Laissez-moi, disait Philippe le Bel, finir mes démêlés avec Boniface VIII. — Laissez-moi, disait le roi d’Angleterre, achever mes guerres avec l’Ecosse. » L’Italie était livrée aux dissensions de ses républiques ; les papes n’étaient plus à Rome, mais à Avignon, et là, mêlés de plus près aux agitations du continent, ils trouvaient que l’Europe occidentale avait autre chose à faire qu’à conquérir l’Orient. Le pape Jean XXII, en 1318 et 1319, écrivait aux rois de France et d’Angleterre pour les détourner d’un projet de croisade. Alors Sanuto s’affligeait et s’indignait dans ses lettres de voir les princes d’Occident oublier l’Orient. « Ô douleur ! s’écriait-il, ils s’endorment au lieu de veiller à la grande et sainte affaire, ils s’endorment les yeux pleins de la poussière des possessions mondaines !… Depuis le plus grand jusqu’au plus petit, tous dorment contre cette sainte cause, préférant les choses temporelles aux choses célestes. » Enfin, découragé et désespéré, il se rabattit à demander aux princes d’Occident d’envoyer six ou sept vaisseaux pour défendre la Petite-Arménie[21], obtint à peine quelques secours, et mourut en 1329, laissant son livre comme une protestation contre l’égoïsme et l’imprévoyance des princes d’Occident.

C’est ce livre dont nous devons étudier rapidement l’esprit.

Le Secreta fidelium Crucis de Sanuto a ceci de curieux qu’à en prendre les principales propositions, il n’y a rien dans cet ouvrage qui ne date des temps antérieurs, et pourtant l’esprit qui l’anime est tout à fait nouveau. Avant Sanuto, il y avait eu des princes chrétiens, saint Louis par exemple, qui avaient voulu conquérir l’Egypte pour s’assurer la possession de la terre sainte. Avant Sanuto, il y avait eu des princes chrétiens qui avaient interdit à leurs sujets certains objets de commerce avec l’Egypte. Dès le Xe siècle, les Vénitiens avaient défendu de porter aux infidèles du fer, du bois ou des armes. Godefroi de Bouillon, quand il fut roi de Jérusalem, avait renouvelé cette défense. Dans le concile de Latran, en 1179, Alexandre III avait déclaré que les chrétiens qui portaient aux Sarrasins des armes, du fer, des bois de marine, ou qui s’engageaient sur leurs navires comme pilotes, encouraient l’excommunication, et que leurs biens pouvaient être confisqués par les princes séculiers et leurs personnes réduites en esclavage. Il n’y avait pas là cependant une interdiction générale de commerce avec les infidèles, ou si cette interdiction était proclamée dans quelques circonstances, c’était au nom de la foi et pour rompre tout lien avec les ennemis du Christ. Jusqu’à Raymond Lulle et jusqu’à Sanuto, ce n’était point un système de guerre commerciale que l’Europe songeât à appliquer à l’Orient. Raymond Lulle est le premier qui prêcha le blocus continental contre l’Egypte, et qui voulut établir directement avec les Indes le commerce de l’Europe, comprenant que c’était le commerce de transit qui faisait la richesse de l’Egypte et la puissance du soudan. Sanuto reprit le plan de Raymond Lulle ou le conçut lui-même et en fit un système complet de conquête et de politique.

Tout le système de Sanuto roule sur la situation géographique de l’Égypte, et personne avant lui, au moyen âge, n’avait jeté un regard plus pénétrant sur cette situation. Les isthmes, qui font à la fois la séparation et la réunion des différentes parties du monde, ont toujours eu une grande importance dans l’histoire des nations. Or, comme le dit Leibnitz dans le projet de conquête de l’Egypte qu’il proposait à Louis XIV, l’Egypte renferme « l’isthme principal du monde qui sépare les plus grandes mers, l’Océan et la Méditerranée, et qu’on ne saurait éviter sans faire le tour des sinuosités de toute l’Afrique. C’est le lien, la barrière, la clé, la seule entrée possible de deux parties du monde, l’Asie et l’Afrique. C’est le point de contact, le marché commun de l’Inde d’une part, de l’Europe de l’autre. Je conviens que l’isthme de Panama, en Amérique, pourrait rivaliser avec lui, si cette partie du monde était aussi fertile et si les autres richesses lui étaient prodiguées avec la même abondance [22]. » Leibnitz a raison de croire que l’importance politique des isthmes tient à la civilisation et à la richesse des contrées que séparent et que réunissent ces isthmes. Il y a peut-être dans le monde, si toutefois le monde renferme encore des pays que l’œil de l’homme n’ait pas visités, il y a peut-être des isthmes aussi importans, géographiquement parlant, que l’isthme de Suez et l’isthme de Panama ; mais s’ils ne touchent pas à des pays riches et civilisés, s’ils unissent des contrées désertes ou barbares, ces isthmes ne sont rien aux yeux de la politique. Du temps de Leibnitz, l’Amérique était loin d’avoir la richesse et la civilisation qu’elle a de nos jours : aussi qu’était-ce alors que l’isthme de Panama ? Songez à ce que les progrès de la Californie ont ajouté à l’importance de cet isthme. C’est l’homme, ce sont ses efforts et ses succès qui font la fortune des lieux. Le monde matériel ne vaut que par les progrès du monde moral, il en suit les vicissitudes. Voyez l’isthme de Corinthe : quand la civilisation était encore concentrée dans le bassin oriental de la Méditerranée et avait peine à s’étendre dans le bassin occidental, quand l’art de la navigation, faible encore, s’effrayait de doubler le Péloponèse, l’isthme de Corinthe, qui séparait ces deux bassins, avait une grande importance, et c’est là ce qui fit la puissance et la richesse de Corinthe. Aujourd’hui ce n’est plus qu’un jeu pour la navigation de doubler le Péloponèse, et l’isthme de Corinthe n’est plus rien dans la politique du monde ; c’est tout au plus un obstacle local à la rapidité des communications entre le golfe de Lépante et la Mer-Egée. Peut-être y aura-t-il un jour un canal qui coupera l’isthme de Corinthe ; mais ce sera un travail municipal et, pour ainsi dire, un chemin de grande communication entre deux communes.

Il y a une autre circonstance qui sert ou nuit beaucoup à l’importance des isthmes considérés comme moyens de communication, c’est la constitution géographique elle-même des isthmes. Quand ces isthmes sont un peu larges, comme l’isthme de Suez et celui de Panama, il faut savoir s’ils se composent de déserts incultes et de montagnes inaccessibles, ou si ce sont des pays ayant des fleuves et des lacs, des pays riches et civilisés. Tout change selon l’état des milieux qu’il s’agit de traverser. Si ce sont des plaines incultes et des déserts sans eau, alors nous arrivons à la lenteur et aux périls des caravanes. Du golfe Persique aux côtes de la Méditerranée, on peut prendre l’Assyrie et la Syrie pour un grand et immense isthme qui sépare deux mers et deux parties du monde. Pendant longtemps, dans l’histoire ancienne du monde, ce grand isthme a été le siège de puissans états et de grandes capitales, Babylone, Ninive, l’Assyrie, la Phénicie, la Syrie. Il y a là de plus deux grands fleuves, le Tigre et l’Euphrate, qui, animés et aidés par la civilisation, servaient aux transports du commerce. Ayant de pareils milieux à traverser, le commerce était à l’aise. Il trouvait partout secours et protection. C’était un de ses grands chemins. Aujourd’hui Babylone et Ninive sont des ruines, Palmyre aussi ; l’Assyrie et la Syrie méridionale sont des déserts. L’Euphrate est rendu à la solitude. Le commerce a déserté une de ses routes favorites, rebuté par les difficultés et les périls du milieu qu’il avait à traverser.

L’isthme de Panama a reçu de la nature de grands avantages. D’abord il est étroit et ne présente pas un trop grand milieu à traverser : premier avantage ; de plus il y a dans ce milieu un lac et un fleuve. Le lac a cent vingt milles de long sur quarante à soixante milles de large : le fleuve, qui est le Saint-Jean, sert d’écoulement à ce lac dans le golfe du Mexique, avec un bon port à son ouverture. Du lac Nicaragua à l’Océan-Pacifique, il n’y a que neuf milles anglais, mais une montagne à percer. Cette simple description montre ce que les lieux attendent de l’homme. Ils offrent beaucoup, mais ils n’ont pas tout fait, et l’homme, là comme ailleurs, a besoin de mettre la main pour achever l’œuvre de la nature. Le jour où un état puissant s’établira sur l’isthme de Panama, le jour où la science et l’industrie européennes perceront les neuf milles et la montagne qui séparent les deux mers, le jour enfin où l’isthme sera changé en bosphore, ce jour-Là, en unissant les contrées que baigne le Pacifique avec celles que baigne l’Océan et des contrées diversement civilisées et diversement riches (ce qui est la meilleure condition pour multiplier les échanges), ce jour-là l’isthme, par son anéantissement même, qui sera son achèvement, aura donné à l’homme tout ce que l’homme avait droit d’en attendre, mais ce que l’homme peut seul lui donner.

L’isthme de Suez a eu de temps immémorial beaucoup des avantages qu’il pouvait attendre des hommes, sauf ce dernier perfectionnement qui consiste à détruire les isthmes pour les changer en bosphores. À prendre l’isthme de Peluse à Suez, c’est et ç’a toujours été un désert ; mais à côté de ce désert, qui faisait de l’isthme une barrière plutôt qu’un lien entre les deux mers, la nature et l’homme avaient placé deux grandes compensations : la nature avait mis le Nil, qui, coulant du sud au nord, côtoyait l’isthme et lui servait pour ainsi dire de canal latéral. L’homme de son côté avait mis en Egypte un grand état avec une grande et singulière civilisation, de telle sorte que le commerce, en arrivant des Indes au fond de la Mer-Rouge, trouvait devant lui un isthme médiocrement large, un grand fleuve aboutissant à la Méditerranée, l’activité politique et sociale d’un grand empire. En retour des avantages qu’il trouvait en Égypte, le commerce donna dans l’antiquité la puissance et la richesse à ce pays, et même au moyen âge, quand les Sarrasins possédèrent l’Égypte, ce fut encore le commerce des Indes qui fit la force du sultan d’Égypte et qui le rendit redoutable aux chrétiens de l’Occident. C’est l’Égypte qui porta les grands coups aux croisés en Orient, et qui en 1187 s’empara de Jérusalem. Dès ce moment, l’Occident parut comprendre que la clé de l’Orient était en Égypte, et que le commerce des Indes était la cause de la grandeur de l’Égypte.

Que fallait-il donc pour ôter à l’Égypte cette prépondérance fatale aux croisades ? La conquérir ou l’annuler ?

On croit que saint Louis est le premier croisé qui s’est avisé d’attaquer l’Egypte. C’est une erreur. Un des historiens de la première croisade raconte[23] que dans une réunion des princes chrétiens qui délibéraient sur la direction à suivre, quelques-uns d’entre eux disaient : « N’allons pas encore vers Jérusalem ; allons en Egypte et vers Babylone[24], et si, avec la grâce de Dieu, nous pouvons vaincre le sultan d’Égypte, nous prendrons aisément Jérusalem, et de plus Babylone, Alexandrie et d’autres royaumes. » Avec la disposition des esprits en Occident à l’époque de la première croisade, aller en Egypte d’abord pour revenir prendre Jérusalem, c’était une stratégie lente et habile que le siècle ne pouvait pas comprendre. Un peu plus tard et à mesure que les croisés établis en Orient connurent mieux le pays et la subordination naturelle des diverses contrées de l’Orient les unes envers les autres, ils se persuadèrent que, sans la possession de l’Égypte, la possession de Jérusalem ne serait jamais que précaire. En 1168, Amaury ier, roi de Jérusalem, profite des dissensions de l’Egypte pour l’attaquer ; mais il échoue devant Damiette en 1169. Dans la quatrième croisade, celle qui fonda l’empire latin (1204), le pape Innocent III avait décidé que les croisés, laissant de côté la Syrie, iraient aborder en Égypte. Les Vénitiens, plus écoutés par les croisés, leur persuadèrent de s’emparer de Constantinople. Ce fut une grande altération de l’esprit des croisades, et ce ne fut pas un avantage pour l’Orient chrétien. Sanuto blâme énergiquement la préférence que les croisés de 1204 donnèrent à la conquête de Constantinople sur la conquête de l’Égypte. La conquête de l’Égypte donnait l’Orient aux chrétiens ; la conquête de Constantinople ne donnait aux Latins qu’une possession impossible à conserver, ayant à combattre à la fois les Sarrasins et les Grecs. En 1218, le roi titulaire de Jérusalem, Jean de Brienne, dirige contre l’Egypte une croisade qu’avait d’abord commandée André II, roi de Hongrie. Il s’empare même de Damiette ; mais en 1221 les croisés sont forcés de rendre Damiette et d’évacuer l’Egypte. La croisade de saint Louis en 1248 ne fut qu’une reprise en grand de la croisade de 1218 et l’accomplissement des pensées anciennes.

Il était naturel que les croisés, une fois qu’ils eurent compris l’importance de l’Égypte dans la question des croisades, tâchassent de conquérir ce pays. Il n’y avait pas pour les hommes du moyen âge d’autre manière de décider les questions que de les trancher par le fer. La guerre était le seul expédient qu’ils connussent. Les hommes même qui au XIVe siècle commençaient, comme Marino Sanuto, à avoir d’autres idées que celles de la guerre, ne pouvaient pas encore renoncer à la pensée favorite du XIIIe siècle, la conquête de l’Égypte. Aussi le Secreta fidelium Crucis de Sanuto se partage en deux parties, un plan belliqueux et un plan politique, un projet de conquête de l’Egypte et un projet de blocus continental.


III.

Je ne dirai du plan de conquête proposé par Sanuto que ce qui témoigne des nouvelles idées qu’avait l’Occident dans les projets de croisade et qu’avaient surtout les Italiens et les Vénitiens.

Il n’y a aucune contrée de l’Europe qui ait plus profité des croisades que l’Italie. Les profits qu’elle en tira furent tout politiques et tout commerciaux. Où la plupart des croisés occidentaux cherchaient le salut de leurs âmes, les croisés italiens cherchaient de plus la prépondérance de leur commerce et de leur marine. Les événemens favorisèrent l’Italie. La première croisade avait pris sa route par terre. Dès la seconde croisade, la route par mer fut préférée comme la plus courte, la plus sûre, et celle où les croisés ne risquaient pas de perdre la moitié de leur armée avant d’arriver en Syrie. La marine italienne se trouva naturellement appelée à transporter les croisés, la marine provençale et catalane s’associait à cet emploi et à ce profit ; mais l’Italie, Venise et Gênes surtout, qui avaient déjà leurs relations établies avec l’Orient, eurent la meilleure part. Les Italiens, devenus les grands voituriers des croisades, s’enrichirent à transporter l’Occident, et comme dans ces temps de féodalité et de guerre le commerce ne suffisait pas à l’ambition, ou plutôt comme, arrivé à un certain point de prospérité, le commerce est forcé de se faire guerrier et conquérant, témoin de nos jours l’Angleterre dans les Indes, les Italiens, une fois arrivés en Orient, se firent céder partout des places fortes et des provinces. Dans la quatrième croisade, les Vénitiens partagèrent l’empire grec avec les croisés ; les Génois, leurs rivaux, s’étaient fait aussi une puissance en Orient : ils y luttaient contre les Vénitiens, et ils aidèrent les Grecs à reconquérir Constantinople en haine des Vénitiens.

Sanuto, fidèle à ces souvenirs de grandeur, veut que l’armée qui conquerra l’Égypte soit composée exclusivement de Vénitiens, afin, dit-il, d’éviter les querelles qui résultent de la diversité des nations dans les armées des croisés. Cette armée recevra une solde payée par le pape : grave nouveauté qu’une croisade soudoyée et qui eût scandalisé les premiers croisés. Comme les Vénitiens ont partout des ports sur les côtes de l’Archipel, cette expédition faite par Venise au nom et au compte de l’Europe aura partout des facilités de relâche. Arrivés en Égypte, les Vénitiens s’empareront d’une ville maritime qu’ils défendront aisément. Il y a entre les côtes de l’Égypte et celles de Venise une analogie que Sanuto ne manque pas de signaler : ce sont les lagunes, et les Vénitiens s’y croiront dans leur pays natal. Ils sont par là comme prédestinés à la possession de l’Égypte. Si l’on dit que le Soudan d’Égypte, pour ôter sa force à la ville conquise par les Vénitiens, détournera les eaux du Nil qui l’entourent, Sanuto répond « qu’il ne pourra pas dessécher les lagunes et les marais qui forment les côtes d’Egypte, parce que, ces côtes étant basses, la mer vient sans cesse remplir ces lagunes, et qu’il sera facile, en construisant quelques écluses, de recevoir les eaux de la mer au flux, de les retenir au reflux, et d’assurer l’inondation qui défend la place. Les Vénitiens à Venise même ont fait cela, quand les Padouans voulurent, en détournant les branches du Pô, qui coule vers la mer, dessécher les lagunes et mettre Venise en terre ferme. »

Ainsi c’est une Venise nouvelle que Sanuto veut fonder en Égypte. Il ne peut pas pardonner à ses compatriotes de s’être trompés sur la vocation qui les appelait en Egypte, et d’avoir préféré Constantinople à Alexandrie et le Bosphore au Nil. C’est en Égypte que sont les clés de l’empire d’Orient. Quiconque a l’Égypte a le commerce des Indes et par là la richesse et la puissance. Tout est beau, tout est bon en Égypte, « ceux qui y arrivent, même de Crète, sentent que l’air est plus pur, la lumière plus vive, et on peut le croire semblable à la lumière céleste ; l’eau du Nil est préférable à toutes les eaux du monde[25]. » Que manque-t-il donc à ce bienheureux pays ? Des possesseurs qui en connaissent les avantages et qui les fassent valoir. Voilà pourquoi Sanuto veut que l’Egypte appartienne aux Vénitiens. Ils sont dignes du pays, et le pays est digne d’eux. Ils sont faits l’un pour l’autre, puisque les lagunes mêmes de Venise ont enseigné l’usage qu’on peut faire des lagunes de l’Égypte, et que l’habileté commerciale des Vénitiens les a préparés à être les commissionnaires privilégiés du commerce des Indes, dont l’entrepôt naturel est en Égypte.

Que serait-il arrivé en effet si Venise avait pu conquérir l’Egypte, si le projet de Sanuto s’était accompli ? Maîtresse du commerce des Indes, ayant dans ses lagunes d’Égypte et d’Italie deux abris imprenables, mieux défendue que l’Angleterre, qui n’est qu’une île abordable, tandis que les lagunes ne sont abordables ni par la marine, qu’elles éludent par leurs bas-fonds, ni par les armées de terre, qu’elles repoussent par leurs eaux, toute-puissante sur la Méditerranée, sur la Mer-Rouge et l’Océan-Indien, Venise avait dès le moyen âge la destinée de l’Angleterre moderne, c’est-à-dire qu’elle devenait un grand empire maritime créé et soutenu par le commerce et par la guerre.

À défaut de son plan de conquête, Sanuto appliquait à l’Égypte son projet de blocus continental, c’est-à-dire que si Venise ne pouvait pas s’emparer de l’Égypte, cette position capitale dans le monde, il fallait qu’elle en annulât les avantages et que l’Égypte fût un empire vénitien ou un désert.

Quel est le moyen de faire de l’Égypte un désert ou plutôt de la rendre au désert, qui l’enveloppe et la presse de toutes parts ? Il y en a deux : l’un, qui est de détourner le Nil et de le jeter dans la Mer-Rouge, c’était le plan du Portugais Albuquerque au XVIe siècle ; l’autre, le blocus continental, que proposait Sanuto au XIVe siècle. Le plan d’Albuquerque était gigantesque, peut-être impossible ; mais c’était surtout un attentat contre la nature et contre la civilisation. Albuquerque, pour assurer l’empire des Portugais dans l’Inde, ou plutôt pour assurer au cap de Bonne-Espérance le monopole de la route des Indes, détruisait hardiment l’Egypte. Comme le Nil est le seul fleuve qui vivifie et nourrisse l’Egypte et en fasse une terre habitable, il prenait ce fleuve quand il arrive à une certaine distance latérale de la Mer-Rouge et le jetait dans cette mer par un canal qui, à la différence des canaux ordinaires, servait à détruire une des grandes routes du commerce, au lieu d’en ouvrir une nouvelle. Privée de son Nil, l’Égypte rentrait dans le désert ; l’isthme de Suez, livré à la stérilité et n’ayant plus à ses côtés l’appui d’une grande civilisation, redevenait entre les deux mers et les deux parties du monde un obstacle infranchissable, quelque chose de semblable à ce que sont aujourd’hui l’ancienne Assyrie et la Syrie méridionale. Le cap de Bonne-Espérance ou le cap Horn étaient les seuls passages ouverts pour aller aux Indes. Voilà la géographie telle que la faisait le projet d’Albuquerque, géographie destructive, contraire à la volonté de Dieu et aux fins de la civilisation.

Je ne veux certes pas essayer de justifier Albuquerque ; je veux seulement me servir de son exemple pour montrer comment les hommes, quand ils se mêlent de faire de la géographie, la font malfaisante en général, la faisant selon leurs intérêts. J’ai lu je ne sais plus quelle fable qui raconte que Jupiter déclara un jour qu’il allait exaucer les vœux de tous les hommes. Un laboureur demandait-il de la pluie, Jupiter faisait pleuvoir ; mais à l’instant même un autre laboureur demandait du soleil. Les campagnes voulaient que le blé fut cher et les villes que le pain fût bon marché. Jupiter reconnut qu’il était impossible d’exaucer les vœux de chacun, et il en revint aux lois générales pour gouverner le monde. La topographie de la terre ne serait pas moins troublée que la météorologie, si l’homme pouvait disposer de la topographie au gré de ses intérêts et de ses caprices. Dieu sait quels changemens il y ferait ! Tantôt il supprimerait la fertilité d’un pays en détruisant le fleuve qui l’arrose, et cela pour favoriser tel ou tel autre pays ; tantôt il voudrait rétablir l’état des choses qu’il aurait détruit. Et ne croyez pas qu’il s’arrêterait par scrupule devant la volonté bienfaisante de la nature ; ne croyez pas qu’il hésiterait à y substituer ses malveillances ambitieuses ou égoïstes. Je me souviens d’avoir lu dans les Mémoires de M. Guizot une conversation de lord Palmerston avec M. de Bourqueney en 1839, pendant la guerre entre le grand pacha d’Égypte Méhémet-Ali et le sultan Mahmoud. Cette conversation m’a vivement frappé par la hardiesse de lord Palmerston à disposer de la géographie au gré de la politique et contre les fins de la civilisation. Il s’agissait entre la France et l’Angleterre de savoir si on donnerait la Syrie au pacha d’Égypte, ou si on la rendrait à la Porte-Ottomane, c’est-à-dire à la barbarie impuissante et destructive. « Il faut, disait le ministre anglais, séparer le sultan de son vassal par le désert[26], » et il répétait encore ce mot dans un entretien avec M. Sébastiani : « II faut le désert pour frontière entre le pacha et le sultan[27]. » Ainsi, de cette Syrie qui fut dans l’antiquité un des plus beaux pays et des plus civilisés du monde, lord Palmerston faisait sans hésiter un désert, pour séparer efficacement le sultan et le pacha d’Égypte. Voilà comme la politique traite la géographie.

Ne pouvant pas conquérir l’Égypte pour Venise, ne pouvant pas non plus la stériliser comme Albuquerque, Sanuto se contente de tâcher de la ruiner par son système de blocus continental. Ce système dans le Secreta fidelium Crucis se compose de deux parties : — détourner de l’Egypte vers la Syrie le commerce des Indes, — interdire à l’Egypte tout commerce d’exportation et d’importation avec l’Occident, c’est-à-dire décréter contre elle le blocus continental, tel que Napoléon le décréta de nos jours contre l’Angleterre et avec le même luxe de mesures prohibitives et de visites inquisitoriales.

Sanuto, qui est un économiste anticipé, sait bien qu’on ne peut pas détruire à volonté le commerce des états entre eux, et que si on lui ferme une route, il faut à l’instant même lui en ouvrir une autre. Comme il veut fermer au commerce des Indes la route de l’Egypte afin de ruiner l’Égypte, il veut en même temps lui rouvrir l’ancienne route de la Syrie et transporter à l’Euphrate la fortune du Nil. Les réflexions que fait Sanuto sur ce point sont curieuses et dignes d’être citées. « Ce qui fait la richesse et la puissance du Soudan, c’est le commerce de l’Inde. De la côte de Malabar, les épiceries et les marchandises de l’Inde sont apportées par le commerce dans quatre ports principaux pour arriver de là en Occident. Trois de ces ports dépendent des Tartares, qui sont maîtres de la Perse. L’un de ces trois ports tartares est dans le lit du fleuve qui descend de Baldac (Bagdad). La plus grande partie des épices et des marchandises qui dans l’antiquité venaient en Occident passaient par Baldac, et de là, par Antioche et la Syrie, arrivaient à notre mer. Ces marchandises étaient alors en plus grande quantité et à meilleur marché qu’aujourd’hui. Le quatrième port est Aden[28], qui est presque dans une île sur les terres des Sarrasins. Les marchandises de l’Inde qui viennent là s’y chargent sur des chameaux, et en neuf jours de marche arrivent sur le Nil. Là, elles sont transportées sur des bateaux, et en quinze jours arrivent à Babylone[29]. Au mois d’octobre, quand la crue du Nil est à son plus haut point, les marchandises descendent à Alexandrie. La facilité du transport par eau amène à Alexandrie la plus grande partie des marchandises de l’Orient, et ce commerce enrichit le Soudan, qui perçoit de gros droits sur les épices, et enrichit aussi les marchands et le peuple de l’Égypte[30]. » — « Aujourd’hui le commerce des épices et des marchandises de l’Inde, continue Sanuto, ne se dirige plus vers les ports des Tartares et vers Bagdad, quoique de là ils pourraient encore, par diverses voies, arriver aux ports de la Méditerranée. Il faut donc interdire le commerce par l’Égypte à tous les peuples de l’Europe, afin que le commerce des Indes se dirige vers les ports de la Perse. Il y a plus, les marchands chrétiens pourront, par l’empire des Tartares, pénétrer dans les Indes, et plusieurs l’ont déjà fait, tandis que le Soudan d’Égypte ne permet à aucun chrétien de passer par ses terres pour aller naviguer vers les Indes. Quand le commerce trouve une route fermée, il s’inquiète et se démène jusqu’à ce qu’il en ait trouvé une autre pour amener la marchandise sur le marché où elle est demandée, car qui dit négocier dit nier l’oisiveté, negotiam, negans otium. Il faut remarquer aussi qu’autrefois et de nos jours encore c’est des ports de la Perse qu’on conduit vers la Méditerranée toutes les denrées de peu de poids et de grand prix, tandis que les denrées de plus de poids et de moindre valeur prennent en plus grande quantité par Aden et par Alexandrie que par l’autre route. Et même parmi les denrées plus lourdes, celles qui viennent par la Chaldée et par la Perse sont meilleures en leur genre, quand il y a diverses qualités, que celles qui viennent par Alexandrie. En voici la raison : les denrées qui viennent par la Perse supportent de grands frais de transports, mais paient peu de droits, tandis que par l’Égypte le transport des denrées est moins coûteux à cause de la commodité du fleuve ; mais elles paient de gros droits au Soudan. Et voilà pourquoi les marchands dirigent les denrées les plus chères par la Perse, car quant au transport le prix est le même pour conduire de bonnes marchandises que des marchandises de qualité inférieure[31], et pour les droits ce serait tout différent, le Soudan d’Égypte faisant payer sur la valeur des denrées. Ainsi la denrée chère, qui paie aisément son transport, échappe aux droits du soudan, et la denrée bon marché, passant par l’Égypte, paie moins de transports et est peu grevée, ne payant qu’ad valorem. »

J’ai voulu citer ce chapitre de Sanuto, qui a pour titre : Comment on peut ôter au Soudan le commerce de l’Inde afin de montrer quel est l’esprit de ce plan de recouvrance de la terre sainte. À le lire, on croirait plutôt lire un traité d’économie politique, ou même un rapport sur les douanes, qu’un projet de croisade. Tout se mêle dans l’esprit de Sanuto, la religion, la politique, le commerce, le patriotisme vénitien. Il n’est peut-être pas moins bon chrétien que les premiers croisés, seulement il entend d’une autre manière la question d’Orient.

De l’idée d’ôter le commerce des Indes au Soudan d’Égypte, passons à l’idée du blocus continental. Ici nous allons encore retrouver l’économiste dans Sanuto, mais l’économiste de 1810 et de 1811, de l’école de Napoléon ier. Si Sanuto se bornait à tâcher de détourner le commerce des Indes du Nil vers l’Euphrate, ce serait affaire de libre concurrence, et nous n’aurions qu’à le louer d’avoir voulu rouvrir une des anciennes routes du commerce[32] ; mais n’oublions pas que Sanuto, pour rappeler plus efficacement le commerce sur l’Euphrate, veut le supprimer sur le Nil. Il veut interdire absolument toute relation commerciale entre l’Egypte et l’Occident, afin de détruire toutes les sources de richesse du Soudan. Il veut que l’Égypte ne puisse plus vendre à personne ni les denrées qu’elle reçoit ni celles qu’elle produit. C’est véritablement le blocus continental de Napoléon, inventé dès le XIVe siècle, pratiqué de la même manière, produisant les mêmes effets, si bien que les analogies avec le système napoléonien éclatent à chaque instant.

Le blocus continental de 1810 ne pouvait être efficace qu’à la condition d’être universel. Si une seule maille du filet était rompue quelque part, aussitôt les marchandises anglaises et les denrées coloniales dont l’Angleterre s’était attribué le transport exclusif entraient par la brèche, et le commerce anglais, respirant par cette ouverture, échappait à l’étouffement ruineux que Napoléon voulait lui appliquer. Sanuto veut aussi que l’interdiction du commerce avec l’Égypte soit générale, proclamée par toute la terre, applicable à tout peuple et à toute denrée. Il faut que cette interdiction soit exécutée sur terre et sur mer, à l’aide de mesures sévères et de peines rigoureuses[33]. Une flotte sera chargée de veiller sur le maintien du blocus. Les prises qui seront faites appartiendront au capitaine et aux équipages, pour les intéresser à être vigilans[34]. Cette flotte sera vénitienne et montée par des Vénitiens, « parce que les Vénitiens sont nourris à la mer[35], parce que des hommes de l’Occident ce sont ceux qui connaissent le mieux la navigation de l’Orient, parce qu’ils ont des ports nombreux dans l’Archipel, et qu’ils sont par cela même les surveillans naturels du blocus égyptien. » Ajoutez qu’en leur confiant cette surveillance, Sanuto fait des Vénitiens les maîtres et les arbitres souverains de tout le commerce européen.

M. Thiers raconte[36] que Napoléon en 1810 « voulut rendre plus sérieux que jamais le blocus continental, qui n’avait été exécuté avec vigueur que dans les ports de la vieille France, qui ne l’avait presque pas été dans ceux de la France nouvelle, comme la Belgique, et nullement dans les états parens ou alliés, comme la Hollande, le Hanovre, les villes anséatiques, le Danemark. Son ardeur pour ce genre de guerre n’était pas moindre que pour celui qu’il faisait si bien sur les champs de bataille. Ce n’étaient pas seulement les tissus de coton ou les divers produits de la métallurgie qu’il s’agissait d’écarter du continent, si on voulait porter un grand préjudice aux Anglais ; c’étaient surtout leurs marchandises coloniales, telles que le sucre, le café, le coton, les teintures, les bois, etc., qui constituaient la monnaie dont on payait dans les Indes occidentales et orientales les produits manufacturés de Manchester et de Birmingham. Non-seulement leurs colonies, mais les colonies françaises et hollandaises, qu’ils avaient successivement conquises, mais les colonies espagnoles, qu’ils avaient réussi à s’ouvrir depuis la guerre d’Espagne, ne les payaient qu’en denrées coloniales, qu’ils étaient réduits à vendre ensuite en Europe pour réaliser le prix de leurs opérations industrielles et commerciales. Ils avaient imaginé, pour introduire ces denrées sur le continent, divers moyens fort ingénieux. Ainsi, outre le grand dépôt de Londres, où tous les neutres étaient obligés de venir toucher pour prendre une partie de leur cargaison, ils avaient établi d’autres dépôts aux Açores, à Malte, à Héligoland, où se trouvaient accumulées des masses énormes de marchandises, et où les contrebandiers allaient puiser la matière de leur trafic clandestin. »

Sanuto semblait avoir lu d’avance cette page de l’histoire de l’empire, quand il écrivait au XIVe siècle, prévoyant les effets que devait avoir son blocus continental : « Il faut interdire aux chrétiens d’acheter aucune des marchandises d’Égypte, car autrefois, quand il y avait prohibition de commerce entre quelques états européens et l’Egypte, comme cela est souvent arrivé, les contrebandiers portaient les marchandises de l’Egypte dans certaines îles, et c’était là qu’on allait les prendre, en y portant aussi les marchandises européennes[37]. » Ces îles devenaient des entrepôts comme ceux qu’avaient établis les Anglais en 1811.

Sanuto ne voulait pas qu’on se bornât à poursuivre la contrebande dans les entrepôts que ne manquerait pas d’établir le commerce égyptien, il demandait que son blocus continental fût aussi appliqué par ceux même des états européens ou voisins de l’Europe qui avaient avec l’Egypte d’anciens rapports de commerce et même de religion. Les états mahométans de l’Espagne et de l’Afrique septentrionale devaient être contraints à se priver de tout commerce avec l’Egypte. Même obligation devait être imposée aux états de l’Asie-Mineure, en remontant de la Syrie vers le nord jusqu’à Scutari, sur le Bosphore. « C’est de ce côté, dit Sanuto, que partent les bâtimens qui font le commerce avec l’Egypte et lui portent les denrées de l’Europe. » Sans cette contrainte, le blocus est illusoire. J’ose ajouter qu’avec cette contrainte il devient impossible, car il l’a été même pour l’homme à qui il a été donné de pouvoir le plus sur la terre, c’est-à-dire pour Napoléon. Il avait imposé à toute l’Europe, même à celle qui ne lui appartenait pas, l’obligation d’exécuter le blocus continental. La Suède, la Russie, la Prusse, tout le monde avait promis d’obéir ; mais, pour ces états, renoncer au commerce anglais, c’était renoncer, non pas à leur puissance, le sacrifice était fait, mais à la vie même de leurs sujets. « A cette époque, presque tous les peuples de la Baltique, riches en produits agricoles, en matières navales, telles que fers, bois, chanvres, goudrons, ne pouvaient se passer de l’Angleterre[38], » qui leur achetait leurs productions et les payait en denrées coloniales ou en marchandises anglaises. « Offensé de la domination que Napoléon prétendait exercer sur toutes les côtes du nord, depuis Amsterdam, Brème, Hambourg, jusqu’à Riga et même jusqu’à Saint-Pétersbourg, l’empereur Alexandre s’y résignait toutefois… Mais il voulait que dans ses propres états Napoléon y mît quelque réserve ; il le voulait par un sentiment de dignité… et par son intérêt agricole et commercial. » En Hollande, « il était venu de Boulogne, Dunkerque, Anvers, Clèves, Cologne, Mayence, des légions de douaniers français, ne parlant pas le hollandais, habitués à une rigueur de surveillance extrême, et apportant dans l’exercice de leurs fonctions une sorte de point d’honneur militaire qui les rendait brusques et peu corruptibles… Il fallait que les Hollandais souffrissent sur leurs côtes et dans leurs ports la présence de ces agens étrangers et subissent leur visite minutieuse, qui était insupportable pour un peuple presque exclusivement navigateur et habitué de tout temps à une grande liberté de commerce. » Ce sont ces contraintes et ces vexations qui ont amené la chute du blocus continental et en même temps de l’empire : qu’eût-ce été du blocus continental de Sanuto ? Il était impraticable avant d’être établi.

Il me reste à signaler une dernière analogie entre le blocus de Sanuto et celui de Napoléon. Sanuto fait un chapitre pour montrer « comment les terres des chrétiens peuvent produire les denrées qui viennent en Egypte. Le sucre et la soie sont des productions de l’Egypte qui rapportent beaucoup au Soudan ; mais Chypre peut fournir beaucoup de sucre aux chrétiens. Le sucre vient à Rhodes, en Morée, à Malte, et il pourrait venir en Sicile et en d’autres pays chrétiens, si on le voulait bien. Le ver à soie vit dans la Pouille, en Sicile, en Crète, en Romanie, en Chypre. En interdisant le commerce du sucre et de la soie d’Egypte, la chrétienté n’en manquerait donc pas. La prohibition même ferait qu’on s’appliquerait plus à cette culture dans les pays chrétiens qui la comportent[39]. » Voyons maintenant Napoléon en 1810 : « Les manufacturiers du continent qui cherchaient à filer, à tisser le coton, à extraire le sucre du raisin ou de la betterave, la soude du sel marin ou les teintures de diverses combinaisons chimiques, devaient trouver dans une différence de prix, qui était souvent de 50, 60 et même 80 pour 100, un encouragement suffisant pour leurs efforts. Aussi les manufactures du continent, surtout celles de la France, étaient-elles en grande activité. Il est vrai que le consommateur supportait la cherté de leur fabrication ; mais il y était résigné comme à une condition de la guerre, et on atteignait par ce moyen un double but, celui de créer l’industrie française et celui de déprécier les valeurs sur lesquelles repose le crédit de l’Angleterre[40]. »

J’ai voulu faire connaître le Secreta fidelium Crucis de Sanuto et le nouvel esprit des croisades au XIVe siècle. À la fin du XIe siècle et au commencement du XII, les croisades étaient toutes religieuses et chevaleresques. Elles deviennent bien vite ambitieuses et usurpatrices. La prise de Constantinople en 1204, au XIIIe siècle, est le signe du nouvel esprit ; mais ce nouvel esprit, qui conquiert sur les faibles, c’est-à-dire sur les Grecs, ne peut pas défendre contre les forts, c’est-à-dire contre les Turcs, l’empire qu’il a usurpé. Tout le XIIIe siècle est employé en expéditions ambitieuses et romanesques, mais impuissantes, et qui ne servent ni à relever l’Orient chrétien des coups destructeurs que lui ont portés les Sarrasins d’Egypte, ni à défendre l’Occident des coups que lui préparent les Turcs de l’Asie-Mineure. Au XIVe siècle, un nouvel esprit se manifeste dans les rapports entre l’Orient et l’Occident. Ces origines de la question d’Orient, pour parler le langage de nos jours, nous la montrent plus pacifique que guerrière ; elle est une question de propagande pacifique et savante avec Raymond Lulle et une question de commerce et d’économie politique avec Marino Sanuto. Cependant, quoique l’intérêt commercial et politique semble l’emporter sur la foi chrétienne, la pensée religieuse des croisades survit à toutes ces transformations ; elle survit dans le peuple et dans les poètes ; elle survit dans la papauté, qui jusqu’à la fin du XVIe siècle cherche à ranimer l’ardeur des expéditions en terre sainte ou contre les Turcs ; elle survit même dans les économistes comme Sanuto, qui sont à la fois très pieux et très calculateurs, qui traitent des routes de commerce à fermer et à ouvrir, et qui en même temps, dans leurs exhortations aux princes chrétiens, s’écrient « qu’il faut reconquérir la terre sainte, parce que c’est dans la terre sainte qu’est la vallée de Josaphat, où Dieu doit venir juger les morts et où il a créé et racheté le genre humain : » tant il est vrai que dans cette question d’Orient, où l’on croit aujourd’hui qu’il n’y a en jeu que des intérêts de politique et d’ambition, il y a, et cela même encore de nos jours, un fonds de pensées religieuses que personne ne peut étouffer ! Les lieux saints restent sacrés, et la fraternité que nous avons avec les chrétiens d’Orient en dépit des divisions et des répugnances ecclésiastiques, cette fraternité qui se ravive et s’échauffe par les souffrances et les persécutions qu’ils endurent, tout indique que la pensée religieuse ne peut pas ne point avoir sa place dans la question d’Orient, et qu’elle doit, mieux que la politique, aider à son dénoûment.


Saint-Marc Girardin.
  1. Voyez sur l’état de la question d’Orient de nos jours la Revue du 15 septembre et du 15 octobre 1862.
  2. Voyez Fauriel, Histoire de la Poésie provençale, t. II, p. 118 ; Michaud, Histoire des Croisades, t. IV, p. 447.
  3. Michaud, Histoire des Croisades, t. IV, p. 458.
  4. En 1266.
  5. Fauriel, Histoire de la Poésie provençale, t. II, p. 138.
  6. Rutebeuf, t. ier, p. 3.
  7. Mort en 1315.
  8. « Fidelitas plorat quia infideles possident sanctum sepulchrum quod est suum castrum. » (De Infidelitate, Raymondi Lulli Opera, t. VI.)
  9. « Finivit Raymondus sua Proverbia in civitate romana, ad gloriam et laudem nostri Domini Dei, in cujus custodia commendat hune tractatum et omues alios quos fecit propter illius amorem. »
  10. Histoire ecclésiastique de Fleury, t. XIX, p. 80.
  11. En 1261.
  12. « Vita activa est ancilla contemplativæ, et contemplativa est ancilla Dei. » (de Proverbiis moralibus.)
  13. « Vita contemplativa est antecedens vitæ activæ. » (De Proverbiis.)
  14. « Nullus eremita facit tantum bonum sicut bonus prædicator qui habet vitam contemplativam in se ipso et activam in prædicando. » (Ibid.)
  15. « Non pro bono proprio vel pro præbenda, sed incessanter pro bono catholicæ fidei supplicans. » (Bollandistes, t. V du mois de juin, p. 646 ; Vie de Raymond Lulle.)
  16. « Fidelis spoliat infidelem ut fiat christianus, et infidelis vestit christianum qui fit saracenus. » (De Proverbiis.)
  17. Proverbes, t. VI.
  18. Je ne puis mieux prouver que Raymond Lulle n’est pas un visionnaire chimérique qu’en citant, à l’appui de sa doctrine, un passage de Fleury, l’auteur de l’Histoire ecclésiastique et l’un des écrivains catholiques les plus fermes et les plus éclairés du XVIIe siècle. Je tire ce passage de son discours sur les croisades (*). « Les gens sensés, instruits par l’expérience du passé et par les raisons que j’ai touchées dans ce discours, voient bien qu’en ces entreprises (les croisades) il y avait plus à perdre qu’à gagner, et pour le temporel et pour le spirituel. Je m’arrête à cette dernière considération, qui est de mon sujet, et je dis que les chrétiens doivent s’appliquer à la conversion et non pas à la destruction des infidèles… La vraie religion doit se conserver et s’étendre par les mêmes moyens qui l’ont établie, la prédication accompagnée de discrétion et de prudence, la pratique de toutes les vertus et surtout d’une patience sans bornes… Ce n’est pas les infidèles qu’il faut détruire, mais l’infidélité, en conservant les hommes et les désabusant de leurs erreurs ; en un mot, l’unique moyen est de persuader et de convertir. Je sais que l’on est ordinairement prévenu de l’impossibilité de convertir les musulmans, et que c’est ce qui engage les plus zélés missionnaires de passer au-delà pour prêcher l’Évangile aux Indes et à la Chine. » Fleury combat cette opinion, et il conclut en disant qu’il voudrait que « ceux qui entreprennent de prêcher la foi aux musulmans fussent premièrement bien instruits des langues qui ont cours chez eux, l’arabe, qui est la langue de leur religion, le turc et le persan, selon le pays, qu’ils eussent bien lu leurs livres et sussent bien leur doctrine, leurs histoires et leurs fables, en un mot qu’ils eussent les mêmes secours pour cette controverse que les pères de l’église avaient pour celle des anciens païens. » La doctrine de Fleury est exactement celle de Raymond Lulle : convertir les infidèles et non les détruire ou les conquérir, appliquer la propagande chrétienne aux musulmans, c’est-à-dire à l’Orient voisin, au lieu de l’appliquer seulement à l’Orient le plus éloigné.
    (*) Tome XVIII de l’Histoire ecclésiastique.
  19. L’ouvrage de Sanuto est inséré dans le Gesta Dei per Francos de Bongars. Il y a aussi dans le même ouvrage une grande partie des lettres de Sanuto. Le Secreta fidelium Crucis a été le sujet d’une thèse fort intéressante et fort curieuse présentée à la Faculté des Lettres de Paris en 1855 par M. Postansque, professeur d’histoire. J’avais moi-même en 1840, dans un de mes cours à la Sorbonne, étudié le livre de Marino Sanuto.
  20. Secreta fidelium Crucis, p. 5 et 6.
  21. Sanuto comprenait admirablement l’importance de cette Arménie du Taurus, et il disait dans le Secreta fidelium Crucis : « Entre l’Asie-Mineure et les pays soumis au Soudan d’Egypte se trouve l’Arménie. Si le soudan parvenait à la conquérir, l’empire du Soudan et les principautés des Turcs et des autres Sarrasins qui sont dans l’Asie-Mineure seraient contiguës l’une à l’autre, se soutiendraient mutuellement, et alors pourraient aisément résister aux Tartares maîtres de la Perse et de la Chaldée. » C’est en 1325 seulement qu’Othman s’empara de Brousse. Avant cette époque, l’Asie-Mineure était morcelée entre plusieurs principautés musulmanes.
  22. Voyez le tome V des œuvres de Leibnitz, édition de M. Foucher de Careil, Projet de conquête de l’Egypte, p. 47.
  23. Voyez Bongars, Gesta Dei per Francos, t. ier, p. 173.
  24. C’est le Caire que les croisés désignaient sous ce nom.
  25. « Cognoscunt aerem meliorari, transmutari, lucidari et etiam clarefieri, cœlestem similitudinem deferentem. » — Secreta fidelium Crucis, page 69.
  26. Mémoires de M. Guizot, t. IV, p. 525.
  27. Ibid., p. 562.
  28. Dont les Anglais se sont emparés, il y a près de vingt ans, en disant qu’ils y voulaient faire un dépôt de charbon de terre.
  29. C’est-à-dire le Caire.
  30. Secreta fidelium Crucis, p. 22.
  31. « Nam tantum constat conductus honorum mercimoniorum quantum minus honorum. »
  32. Voyez le mémoire très curieux de M. Reynaud, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, sur les relations politiques et commerciales de l’empire romain avec l’Orient indien.
  33. Secreta fidelium Crucis, quatrième partie, chap. ier, p. 27 et 28.
  34. « On avait accordé aux douaniers et aux soldats le cinquième des prises, et c’était assez pour leur inspirer autant de joie que de zèle. » (Thiers, Histoire de l’empire, t. XII, p. 191.)
  35. « Quia homines veneti nutriti sunt in aqua. » Secreta, etc., p. 35.
  36. Tome XII, p. 36.
  37. Secreta fidelium Crucis, page 29.
  38. M. Thiers, Histoire de l’empire, tome XII, p. 52.
  39. Secreta fidelium Crucis, chap. II, p. 24.
  40. M. Thiers, t. XII, p. 182.