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Les Pères de l’Église/Tome 8/Notice sur la Vie et les Ouvrages d’Origène

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Texte établi par M. de GenoudeAdrien Le Clère, Sapia (Tome huitièmep. 91-104).

NOTICE

SUR LA VIE ET LES OUVRAGES D’ORIGÈNE.

En étudiant l’histoire de l’esprit humain, ses traditions et ses monuments depuis la naissance du christianisme, on ne sait ce qui doit étonner davantage : ou la foi, la science, la sagacité et la soumission qui ont, dès l’aurore même de l’Église, tout découvert, tout éclairci, tout reconnu, et maintenu, toujours visible, le flambeau de la lumière catholique, enchaînant ainsi les derniers temps aux premiers ; ou bien la subtilité et les égarements des Chrétiens successifs qui, cherchant sans cesse à s’égarer de l’unité universelle, ont cru, et semblent croire encore, ou qu’il y avait des questions de dogmes, de rites, de doctrines et de conscience qu’ils pouvaient entendre et interpréter autrement qu’aux époques primitives ; Ou bien encore que les décisions de ces époques primitives, souveraines en matière de foi, à cause de leur proximité des enseignements de Jésus-Christ, de ses Apôtres et de ses disciples, avaient été altérées et commentées dans un autre esprit que celui de la vérité et du maintien le plus fidèle de la doctrine et de la tradition de l’Évangile.

Si ces dissidents, que nous devons plaindre et éclairer, au lieu de les blâmer et de les maudire, voulaient encore justifier leurs erreurs ou leurs accusations par ces vulgaires reproches d’ambition, d’une part, et de crédulité, de l’autre, nous serions, sans doute, bien fondés à leur répondre qu’ils la méritent eux-mêmes plus encore que nous peut-être ; car si, pendant les dix-neuf siècles de développemens du christianisme, on peut remarquer, dans les quinze premiers, des exemples plus ou moins nombreux d’abus et de superstitions au milieu de l’exercice de la puissance catholique, il faut bien reconnaître que d’abord, pendant la même époque, ceux qui résistaient à l’autorité des Pères, des conciles et des papes, n’apportaient pas moins de préjugés, d’excès et d’ambition dans ces dissidences que leurs adversaires ; et qu’ensuite, depuis plus de trois siècles, ce n’est pas du côté de l’Église catholique qu’on peut trouver les ambitieux, les superstitieux et les spoliateurs, quand on jette les yeux sur l’histoire de l’Allemagne, de l’Angleterre, de la France, livrées à Luther, à Calvin, à Henri VIII, à Élisabeth, et à la révolution française étendue à l’Italie, à l’Espagne et au Portugal.

Mais le moment est passé sans doute de ces récriminations mutuelles. Elles ne pourraient servir qu’à envenimer et obscurcir des questions que les faits, le raisonnement et l’esprit d’universelle fraternité doivent seuls éclaircir maintenant. De part et d’autre, il faut établir, avant tout, que si, les uns et les autres, nous sommes dans l’erreur, nous y sommes de bonne foi. Aujourd’hui l’aigreur, les préventions, l’emportement et l’intérêt des discussions personnelles, sont ou doivent être éteints ou écartés ; nous sommes, pour nous, parfaitement disposés à admettre que la cause de la dissidence, plus ou moins ancienne, des communions séparées de l’Église catholique, provient uniquement du désir que les dissidents éprouvent de croire et de vivre sous une règle plus conforme aux préceptes de Jésus-Christ, aux leçons de ses Apôtres, et aux doctrines des Pères et des docteurs de la foi qui ont reçu ces leçons et ces préceptes dans toute leur pureté, et dans toute leur valeur, pour les transmettre, sans affaiblissement, à la suite des générations chrétiennes. C’est là, pour nous aussi, nos convictions et nos espérances. Nous avons donc, tous, un égal intérêt à remonter aux sources du christianisme, à nous baigner dans ses eaux salutaires, à nous y purifier de nos erreurs réciproques, afin d’assurer notre esprit dans les croyances qui doivent, plus sûrement, nous conduire à la vie éternelle, cette grande affaire de la vie humaine.

Déjà, et dans ce but de lumière et de conciliation, un auteur moderne, Irlandais, Catholique et orthodoxe, M. Moore (Thomas), a publié le voyage spirituel qu’il a fait à la découverte de la vérité chrétienne ; il a, par des citations lucides et exactes, montré qu’il n’y avait rien, dans le dogme, la doctrine et le rite de l’Église universelle, qui ne fut emprunté à la foi et aux pratiques de l’Église primitive, indiqué, recommandé ou prescrit par le fondateur, les disciples ou les martyrs du christianisme ; et comme dans les développements héréditaires de notre culte, la science et la sincérité ne peuvent nier que la tradition, conservée et éclaircie par les conciles généraux, n’ait été constamment observée, il en résulte qu’aujourd’hui encore, au milieu des révolutions, ou plutôt malgré les révolutions survenues dans les langues, les mœurs et les usages depuis dix-huit siècles, nous suivons toutes les prescriptions originaires, nous nous conformons aux règles instituées par ceux qui les ont reçues de la bouche céleste, et qu’il n’y a ni une question fondamentale, ni une cérémonie importante qui n’ait été examinée et décidée aux premiers temps chrétiens, et dont la décision ne soit accomplie par l’Église catholique.

Mais, tout estimable et fructueux que soit ce travail de M. Thomas Moore, qu’est-il et que peut-il être auprès des travaux originaux, des arrêts primitifs, des décrets expliqués des Pères et des docteurs ecclésiastiques qui touchent au berceau du monde chrétien ? Peu de chose, sans doute ; et nous pouvons le dire ici sans craindre de blesser les naturelles et justes prétentions de notre frère d’Irlande, ceux qui voudraient douter de la fidélité de ses citations et de ses rapprochements, ceux qui pourraient contester et rejeter son autorité sur ces matières, qu’auront-ils à dire à la vue du texte même des ouvrages dans lesquels ils ont cru, jusqu’ici, égarés par de faux enseignements, trouver la justification de leurs erreurs ? Il faut bien pourtant que l’esprit et la bonne foi reconnaissent une autorité quelconque pour prononcer sur leurs doutes, pour fixer la vérité de la doctrine et du culte, pour assurer l’authenticité de la tradition indépendamment des controverses et des commentaires insuffisants et intéressés. La réunion et le faisceau des discussions et des arrêts ne laissent aucune échappatoire à l’erreur ou à la résistance. L’une et l’autre mériteraient alors d’être autrement qualifiées. La collection des Pères de l’Église venant appuyer de toute son autorité souveraine, sacrée, primitive et traditionnelle, les arguments de la Raison du Christianisme, ne permet à personne désormais de prononcer ou d’agir en ignorance de cause. Cette collection, aujourd’hui publiée, est comme le résultat d’un conseil œcuménique dont nul ne saurait attaquer les décrets, d’autant plus assuré, vénérable et obligatoire, que son siècle, ses vertus et ses lumières le mettent au-dessus de toutes les passions modernes. Qui donc, en effet, pourrait appeler, comme d’erreur ou d’abus, contre les raisons des Pères de l’Église ? À qui donc pourrait-on en appeler contre la science, l’éloquence, le martyre et les décrets des Basile, des Cyprien, des Irénée, des Polycarpe, des Tertullien et des Grégoire ? Si l’un de nos orateurs évangéliques, de nos évêques, de nos papes ou de nos conciles venait démentir ou contredire ce que leurs décrets, successivement compris par des hommes d’une semblable autorité, ont décidé sur le dogme et sur la foi, nous ne devrions pas hésiter à rejeter ces nouveaux et dangereux pasteurs. Mais, heureusement, ceux-ci n’enseignent encore aujourd’hui que ce que les Apôtres et les disciples de Jésus-Christ ont renfermé dans leur divine doctrine ; et, je le répète, on ne sait qu’admirer le plus, ou la merveilleuse pénétration de ces hommes primitifs qui semblent avoir deviné, dès l’origine, toutes les questions que la suite des temps soulèverait, ou cette constante conservation de la pureté de leurs doctrines qui se reproduit dans tous les actes et dans tous les catéchismes de l’Église catholique, ou bien encore cet aveuglement des communions séparées qui les empêche de remarquer l’autorité et la fidélité des traditions chrétiennes.

Or, parmi ces Pères de l’Église, parmi ces martyrs de la foi, ces docteurs de l’Évangile, ces flambeaux étincelant d’une éternelle et universelle lumière, brille encore d’un éclat particulier Origène, que vit naître le second siècle du christianisme, qui éclaira le siècle suivant par la force de sa conviction et de sa science.

Fils d’un père chrétien, et né à Alexandrie, vers l’année 185, Origène, dès sa jeunesse, ne se distingua pas moins par sa foi que par son érudition. Son père Léonide l’avait instruit avec un soin extrême. Chacune de ses leçons était précédée de l’étude et de la récitation de quelques passages de l’Écriture sainte. L’application et la sagacité d’Origène étaient, telles qu’il s’efforçait toujours de pénétrer le sens caché sous le sens littéral, malgré les défenses de son père fatigué de la vivacité de ses questions, mais justement orgueilleux et charmé des rares facultés de cet enfant. Reportant à Dieu le don et le bonheur d’une sagacité si précoce, Léonide, pendant la nuit, s’approchait parfois du lit d’Origène endormi, et baisait avec respect le sein de ce fils qu’il considérait, dit l’auteur de l’Histoire ecclésiastique, comme le temple de l’Esprit de Dieu.

C’était en quelque sorte une révélation, et le temps allait venir, en effet, où l’Esprit de Dieu se manifesterait dans Origène. En 202, l’empereur Sévère, après avoir triomphé de quelques princes de l’Asie qui s’étaient soulevés contre la domination romaine, traversa, à son retour, la Palestine et l’Égypte. Les Juifs s’étaient révoltés ; Sévère les fit punir ; et en même temps il fit proclamer la défense d’enseigner et de suivre le christianisme. Ce fut le signal d’une persécution à laquelle le zèle du jeune Origène voulait s’offrir lui-même. Sa mère, à force de tendresse et de prières, parvint à le retenir ; mais Léonide ne put y échapper. On le jeta en prison, et Origène serait allé le rejoindre, si sa mère, pour l’en empêcher, ne lui eût soustrait tous ses vêtements. Il écrivit alors à son père une lettre pleine de force ; il l’encourageait au martyre : « Tenez ferme, lui disait-il, et ne vous mettez point en peine de nous. » Léonide périt ; ses biens furent confisqués ; Origène resta le seul appui de sa mère et de ses six jeunes frères.

Le martyre de Léonide les avait laissés dans une extrême pauvreté. Origène fut attiré par une femme fort riche qui, quoique chrétienne, entretenait aussi auprès d’elle un rhéteur hérétique, Paul d’Antioche, qu’elle avait adopté pour son fils, et dont l’éloquence égarée pervertissait les fidèles. Origène ne voulut avoir aucune communication avec lui. Il quitta la maison de cette femme et se mit à enseigner la grammaire. Mais alors le chef de l’école chrétienne d’Alexandrie fut obligé de fuir pour éviter la persécution : à peine âgé de dix-huit ans, Origène fut chargé de l’instruction des catéchumènes à la place de Clément. Tout entier à ce nouvel enseignement, il abandonna les leçons qui le faisaient vivre, vendit sa bibliothèque profane moyennant quatre oboles, environ six sols par jour, ce qui lui suffit pendant long-temps. Ses jeûnes étaient fréquents ; il ne buvait point de vin, et mangeait si peu que son estomac en resta délabré. Il marchait pieds nus, même l’hiver. Il se contentait d’un seul habit, dormait sur la terre ou veillait, et employait la plus grande partie des nuits à méditer l’Écriture sainte, qu’il apprit entièrement par cœur. Repoussant les secours de ses amis, il n’en conservait pas moins une inaltérable douceur. Sa foi, ses lumières et ses vertus lui attirèrent des disciples de toute sorte, peuple, philosophes, savants et païens.

En 204 la persécution fut cruelle, sous l’édit de l’empereur Sévère et les ordres du préfet Aquila. Sept disciples d’Origène souffrirent le martyre, les deux Serenus, Héraclide, Héron, une jeune fille, Héraïs, qui fut brûlée, Basilide, qui avait conduit Potamiène au supplice et qui était revenu Chrétien, et enfin le jeune Plutarque, qu’Origène assista au moment de son martyre.

Il avait bien sa part dans chacune de ces persécutions. Allant sans cesse encourager et exhorter ses disciples et ses frères, il était poursuivi et obligé chaque jour de chercher un nouvel asile. Il fut pris plusieurs fois et appliqué à la question. Une fois entre autres il fut rasé comme les sacrificateurs idolâtres, et placé à la porte du temple de Sérapis, pour distribuer des branches de palmier à ceux qui s’y rendaient. Origène, en les remettant à chacun d’eux, ajoutait à haute voix : « Tenez, recevez ces palmes, non comme celles de votre idole, mais comme celles de Jésus-Christ. »

Jeune et forcé par ses fonctions de catéchiste à des relations continuelles qui pouvaient mettre en péril la pureté de ses mœurs, Origène voulut se placer au-dessus des tentations et même des rapports de la calomnie. Plus savant que sage, il prit à lettre le paragraphe 12 du chapitre xix de l’Évangile de saint Mathieu, et se porta sur lui-même à une coupable mutilation. Il se cacha de ses amis, mais non, à ce qu’il paraît, de son évêque, Démétrius, qui l’en reprit avec fermeté, et l’autorisa à continuer ses fonctions, en lui ordonnant toutefois de tenir secrète cette action qu’Origène lui-même condamna depuis, en réfutant l’interprétation grossière qu’il avait donnée à ce passage de l’Évangile.

Il fit un voyage à Rome sous le pontificat de Zéphyrin, et revint presque aussitôt à Alexandrie. Le nombre de ses disciples était extrême, car il ne se bornait pas à l’enseignement de la doctrine chrétienne ; il y ajoutait les lettres, les humanités, la philosophie, la géométrie, qu’il avait cultivées afin de se rendre plus digne de l’étude des saintes Écritures. Aussi les hérétiques, les philosophes, les païens eux-mêmes accouraient à ses leçons, et il fut obligé de confier une partie de ses élèves, les moins avancés, à son ami Héraclès, homme très-savant lui-même dans les matières littéraires et théologiques.

Appelé auprès du Gouverneur de l’Arabie, qui voulait l’entretenir de lettres et de sciences, Origène revint à Alexandrie, d’où il fut encore obligé, pour sa sûreté, de sortir bientôt. Il passa en Palestine, prêcha publiquement à Césarée, et trouva à Jéricho une version de l’Écriture, sans nom d’auteur, dans un vase de terre. Les évêques de cette province l’avaient retenu pour parler dans les assemblées publiques de l’Église, quoiqu’il ne fût pas prêtre. Démétrius s’y opposa, malgré l’exemple que lui cita l’évêque de Jérusalem, de plusieurs laïques qui, devant les évêques mêmes, avaient expliqué les Écritures. Soumis aux ordres du pontife diocésain, Origène rentra à Alexandrie, et y reprit le cours de ses études et de ses occupations.

Ce fut alors, à ce qu’il semble, qu’il se livra aux travaux immenses dont nous parlerons plus tard, aidé par la fortune et ies lumières d’Ambroise, riche citoyen d’Alexandrie qu’Origène avait converti à la foi chrétienne quelques années auparavant. Depuis la persécution de Caracalla, en 215, à laquelle Origène avait échappé en se rendant en Palestine, jusqu’à l’an 229, on ne voit pas, sous les règnes de Macrin et d’Héliogabale, qu’Origène ait eu à souffrir de nouveau. À cette dernière époque, et Alexandre étant empereur, Origène dut se rendre à Antioche, où Mamia, la mère de César, résidait avec son fils, engagé dans une guerre contre les Perses. Elle désirait l’entendre discourir et lui avait envoyé une escorte. Il resta quelque temps auprès d’elle, et lui expliqua la vérité, les bienfaits et la puissance de la doctrine chrétienne.

Quelques hérésies s’étaient répandues dans les Églises de l’Achaïe. Origène fut envoyé à Athènes pour les dissiper. Il passa par la Palestine, et pendant son séjour à Césarée, en 230, alors âgé de 45 ans environ, l’évêque de cette ville et l’évêque de Jérusalem l’ordonnèrent prêtre. Cette ordination fut combattue et condamnée par l’évêque d’Alexandrie, Démétrius, qui déclara publiquement alors la mutilation d’Origène. Un acte de cette nature était sévèrement défendu par l’Église. Soit zèle de la discipline ecclésiastique, soit tout autre motif, Démétrius poursuivit cette affaire avec chaleur. Il assembla un premier concile auquel il soumit quelques erreurs qui semblaient contenues dans les ouvrages d’Origène ; il lui fut défendu d’enseigner et même de résider à Alexandrie. Un second concile le déposa, et Démétrius alla même jusqu’à l’excommunication. Le fervent évêque mourut peu de temps après ; Héraclius lui succéda. Origène s’était soumis et retiré à Césarée.

Il avait fait quelque séjour à Jérusalem, et continuait, tant dans cette ville que dans Césarée, aux sollicitations des évêques, à expliquer les saintes Écritures. Attirés par sa science et ses vertus, les disciples accouraient en foule sur ses traces ; Firmilien, évêque dans la Cappadoce, vint le trouver en Palestine, pour recevoir de lui plus de lumières et plus de foi ; et enfin Origène eut la gloire et le bonheur d’amener dans le sein de l’Église chrétienne deux frères illustres, Athénodore et surtout saint Grégoire, surnommé le Thaumaturge.

La persécution recommença sous l’empereur Maximin, qui avait succédé à Alexandre vers l’an 235 environ. Une conspiration avait été ourdie contre ce soldat cruel, élevé à l’empire par d’autres soldats. Il fit périr quatre mille prisonniers ; et comme, parmi eux, il se trouvait quelques chrétiens, amis et serviteurs d’Alexandre, son prédécesseur, il en prit occasion de poursuivre l’Église entière. Il paraît même que cette persécution fut dirigée surtout contre Origène ; sa réputation et son zèle le rendaient redoutable aux païens. On pense qu’il se retira, d’abord, dans la Cappadoce chez l’évêque Firmilien, et qu’ensuite tous deux se cachèrent dans la maison de la riche et pieuse Julienne, où il est certain qu’Origène passa deux ans. Elle avait reçu par héritage, de Symmaque, le traducteur de l’Écriture, une bibliothèque nombreuse. Origène y puisa les moyens de compulser et de comparer les différents textes des Écritures. Ce fut de cette retraite qu’il écrivit à son ami Ambroise, arrêté en Palestine, une lettre ou plutôt un traité sur l’exhortation au martyre.

Maximin, son fils et le vieux Gordien, successivement ou simultanément empereurs de Rome et tués par les soldats, ayant eu pour successeurs, en 237 et 238, le jeune Gordien, Pulpien et Balbin, l’Église put respirer quelque temps. Origène vint à Nicomédie, et y reçut de Jules Africain une dissertation sur l’histoire de Suzanne, que ce chrétien savant regardait comme supposée, ce qui permit à Origène, en combattant cette supposition, de traiter l’importante question des livres apocryphes.

De là, Origène passa en Grèce et fit quelque séjour à Athènes. Il y acheva ses commentaires sur Ézéchiel, et commença ceux qu’il préparait sur le Cantique qu’il acheva à Césarée, où il revint de nouveau. Firmilien et d’autres disciples accoururent l’y trouver ; et c’est alors que Théodore, depuis saint Grégoire le thaumaturge, voulant témoigner à Origène la reconnaissance qu’il lui conservait, prononça devant lui, et en présence d’une imposante assemblée, ce discours que nous possédons encore, où il raconte toute la méthode d’enseignement d’Origène, toutes ses vues évangéliques, et où il lui donne, entre autres louanges, celles de divin et d’inspiré de Dieu.

Le nombre considérable des ouvrages d’Origène, au milieu de ses voyages et de ses persécutions, s’explique par la manière dont ces ouvrages étaient composés et recueillis. Aidé par la richesse et les lumières d’Ambroise et de Julienne, il entretenait autour de lui de jeunes hommes et même de jeunes filles, scribes ou secrétaires, que les anciens appelaient notaires (notarii) et libraires (librarii). Les uns, qui possédaient l’art d’une sorte de tachygraphie, écrivaient rapidement tous les discours ou homélies prononcés par Origène, ainsi que les commentaires qu’il leur dictait. Les autres transcrivaient et conservaient toutes ces notes. Sept d’entre eux, ses disciples ou serviteurs étaient sans cesse auprès d’Origène. Avec leur secours, après avoir quitté la Grèce et être revenu en Palestine, il continua le plus important de ses ouvrages, qu’il avait commencé à Alexandrie, poursuivi en Cappadoce, et qu’il acheva à Tyr vingt-huit ans après. « C’était, dit l’auteur de l’histoire ecclésiastique, des éditions de l’Écriture sainte à plusieurs colonnes pour conférer ensemble les différentes versions. Il en fit trois que l’on nomma en grec hexaples, octaples ou tetraples, selon le nombre des colonnes. » Comme il ne savait pas moins bien l’hébreu que le grec et le latin, et que lui-même avait trouvé deux versions de l’Écriture, l’une, comme je l’ai déjà dit, à Jéricho, vers la fin du règne de Caracalla, l’autre à Nicopoli, en Épire, sous Alexandre Sévère ; cette collation de tous les textes était une œuvre d’un immense intérêt, et Origène est ainsi le premier qui ait entièrement commenté la Bible. Origène, par ces travaux, ne prétendait pas diminuer l’autorité de la version des Septante, qu’il avait lui-même disposée en une seule édition afin qu’elle pût tenir lieu de toutes les autres ; car elle était en usage partout où l’on parlait grec, et l’Église s’en était toujours servie, même pour les versions latines qui avaient cours en Occident ; il prétendait seulement en éclaircir les difficultés, et il s’en explique dans ses lettres à Africain, et dans plusieurs endroits de ses commentaires et de ses homélies. On recueillit plus de mille de ces dernières, lorsqu’Origène, alors âgé de soixante ans, permit qu’on les écrivît. Son zèle suffisait à tout, et sa correspondance s’étendait de toutes parts. Eusèbe avait réuni plus de cent lettres d’Origène, célèbres alors par les matières qu’il y traitait, et entre autres celles qu’il adressa à l’empereur Philippe et à sa femme Severa, qui étaient parvenus au pouvoir en 243. Il redressait l’hérésie partout où elle se montrait, et notamment celle que Bérylle, évêque de Bosre, en Arabie, avait répandue touchant les mystères. Il le força publiquement à la reconnaître, et on voyait encore du temps d’Eusèbe, cent ans après, les décrets du concile assemblé sur ce sujet, ainsi que les conférences qu’Origène avait eues avec Bérylle en présence de l’Église qu’il gouvernait.

Le règne de l’empereur Dèce (249) vit naître une sanglante persécution contre les chrétiens. Origène, que l’on ne faisait pas périr, dans l’espérance que les tourments affaibliraient sa loi, et que sa renonciation au christianisme entraînerait celle de beaucoup d’autres, Origène devint l’objet de la cruauté païenne. On le jeta dans les cachots, on le chargea de chaînes, il fut mis au carcan et dans les entraves, et, au milieu d’autres tortures, on le menaçait sans cesse de le livrer aux flammes. Rien ne put ébranler sa constance, et du fond de sa prison, il écrivait encore aux compagnons de son martyre et leur adressait des exhortations ou des consolations.

Dieu veillait sur lui, sans doute, afin qu’il pût couronner la série de ses glorieux travaux, comme il le fit quelques années après par sa réponse au livre de Celse, qui, sous le règne d’Adrien, avait composé un ouvrage rempli de mensonges et d’invectives contre les chrétiens. Origène céda aux sollicitations d’Ambroise, son ami, qui le pressait de répondre aux calomnies du philosophe épicurien. Jamais la foi jointe aux lumières n’avait autant éclaté que dans ce traité d’Origène. Il ne laisse aucune objection sans réplique, sans éclaircissement et sans triomphe. La vérité, les miracles, les mœurs, les doctrines, les pratiques de la religion chrétienne y sont établis avec une force, une lucidité, une érudition, une conviction également admirables.

Ce traité, le plus complet et le plus utile de tous les ouvrages d’Origène, en fut aussi le dernier. Il mourut en 253, sous le règne de l’empereur Gallus, et âgé de soixante-neuf ans. Sa mort répondit à sa vie, toute miraculeuse et toute chrétienne. Saint Jérôme disait de lui : « Après les Apôtres, je regarde Origène comme le grand maître de l’Église ; l’ignorance seule peut nier ces vérités. Je me chargerais volontiers des calomnies qui ont été dirigées contre son nom, pourvu qu’à ce prix je puisse avoir sa science profonde des Écritures. »

Les calomnies dont parle saint Jérôme se rapportent et à la poursuite que Démétrius, évêque d’Alexandrie, exerça contre Origène, lorsque celui-ci fut ordonné prêtre, et aux accusations d’erreurs et d’hérésies même que semblaient contenir quelques-uns de ses ouvrages. Nous avons dit la cause des rigueurs originaires de Démétrius, emporté par le zèle du maintien de la discipline ecclésiastique, comme Origène avait été lui-même emporté par l’exaltation de la pureté des mœurs ; les erreurs ou les fautes reprochées contre l’orthodoxie chrétienne ne s’expliquent pas moins facilement.

Origène, tout rempli de l’étude de la philosophie de Platon, en avait pris quelques aperçus spécieux qu’il avait fait entrer dans son traité Peri archôn, c’est-à-dire des principes qui servent d’introduction à la théologie. « Il est vrai, ajoute l’auteur de l’Histoire ecclésiastique, qu’Origène n’avance ces principes que comme des opinions, en doutant et les soumettant au jugement du lecteur. Il expose d’abord la foi de l’Église catholique, et ce qu’elle enseigne universellement. Il traite le reste comme des questions problématiques, sur lesquelles il propose ses pensées avec une grande modestie. C’est ainsi qu’il peut être excusé sur les opinions qui sont constamment de lui ; car il y en avait d’autres qu’il désavouait absolument, se plaignant que les hérétiques avaient falsifié ses ouvrages. »

En effet, on voit dans l’apologie de Ruffin qu’Origène, sur ce dernier point, s’expliquait ainsi dans une de ses lettres : « Un certain hérésiarque, après que nous eûmes disputé en présence de plusieurs personnes, prit la relation des mains de ceux qui l’avaient écrite, y ajouta, en ôta, y changea ce qu’il voulut, faisant paraître sous mon nom ce qu’il avait écrit lui-même et m’insultant. Nos frères de Palestine en furent indignés, et m’envoyèrent un homme à Athènes pour avoir l’original. Je ne l’avais ni lu ni revu, et je l’avais tellement négligé que j’eus peine à le trouver. Je l’envoyai toutefois, et je prends Dieu à témoin qu’ayant été trouver celui qui avait falsifié cet écrit, comme je lui demandai pourquoi il l’avait fait, il me répondit, comme pour me satisfaire, qu’il avait voulu orner et corriger notre dispute. Voyez quelle correction ! C’est ainsi que Marcion ou Appelles, son successeur, ont corrigé les Évangiles de saint Paul. » Il ajoutait : « À Éphèse, un certain hérétique m’ayant vu et n’ayant voulu, je ne sais pourquoi, ni conférer avec moi, ni même ouvrir la bouche en ma présence, écrivit ensuite une conférence telle qu’il lui plut, sous son nom et sous le mien, et l’envoya à ses disciples à Rome, comme je l’ai appris, et je ne doute pas qu’il l’ait envoyée aussi à ceux des autres lieux. Il m’insultait même à Antioche avant que j’y vinsse, en faisant courir sa prétendue conférence ; mais quand j’y fus, je le convainquis en présence de plusieurs témoins, etc., etc. »

Rien donc ne peut permettre d’élever le moindre doute sur la pureté des doctrines et la véracité des faits contenus dans les ouvrages d’Origène, tels que ses disciples, ses contemporains et les Pères de l’Église, ses successeurs, nous les ont conservés et transmis. En les lisant, on s’étonnerait sans cesse de la profondeur des aperçus, de l’élévation des pensées et de la sagesse des décisions sur toutes les questions qui agitaient alors l’Église naissante, si l’on ne se rappelait qu’Origène était animé de l’esprit de Dieu, qui lui avait été pleinement accordé pour contribuer à la fondation et à la perpétuité de cette Église. La beauté des discours égale la solidité des raisonnements, et la foi, aussi vive que sincère, répandue dans tous ses ouvrages, leur donne une force à laquelle le sophisme et l’incrédulité ne sauraient résister.

À la vue de tous ces sublimes et primitifs ouvrages, composés presque aux sources du Christianisme, il faut remarquer d’abord que leurs auteurs, ces confesseurs de la vérité, semblent avoir été au-devant de toutes les difficultés, de toutes les objections, de toutes les dissidences que l’esprit d’orgueil et de controverse des siècles postérieurs a voulu élever contre la Religion chrétienne et dans le sein de l’Église catholique. Il n’y a pas un mystère dans les Actes, pas une obscurité dans les textes, pas une cérémonie dans le culte, qu’Origène et les autres Pères de l’Église n’aient expliqué et justifié. La création, la révélation, la Trinité, l’Incarnation du Verbe, la présence du Saint-Esprit, les Sacrements, le Baptême, la Communion, le célibat ecclésiastique, les signes et les symboles chrétiens, l’interprétation téméraire des Livres sacrés, la hiérarchie et l’autorité de l’Église, enfin tout ce qui, depuis cette époque de lumière et de foi, a été l’objet des discussions les plus subtiles et des dissensions les plus affligeantes, avait été pénétré, éclairci et décidé par le génie, la science, l’esprit de vérité et de piété des disciples, des compagnons et des premiers successeurs des apôtres.

Et lorsque, de ce point de vue, on suit le déroulement du Christianisme jusqu’aux temps les plus modernes, et qu’on voit, encore aujourd’hui, l’Église catholique conserver et observer avec la même exactitude tous les dogmes et tous les rites si merveilleusement établis par ceux dont la mission et le droit ne peuvent être contestés ; lorsqu’on voit, malgré les sophismes et les persécutions, cette Église toujours unie dans le maintien de la doctrine et de la discipline, ne s’écarter, sur aucun point, des préceptes et des décisions proclamés au temps du Verbe vivant et conservés jusqu’à nos jours, par des docteurs admirables, des martyrs, des saints et des conciles, on ne peut douter que l’Église catholique possède, par les livres et la tradition, toutes les vérités de la religion chrétienne. L’ignorance, l’aveuglement, l’obstination, la mauvaise foi, ou le sentiment plus déplorable encore de l’intérêt humain, peuvent seuls le contester ou le méconnaître. Pour s’en convaincre, il suffit, en effet, de lire les Pères de l’Église, puis de consulter les livres que les évêques catholiques ont admis sous l’autorité des conciles et des papes ; puis d’examiner si les doctrines et les rites ne sont pas, selon les mouvements séculaires, le culte et les dogmes prescrits, recommandés, indiqués par l’Esprit saint, dont les apôtres, les martyrs, les pontifes et les assemblées, ont toujours été remplis. Celle des communions chrétiennes qui peut le mieux justifier de l’héritage et de l’obéissance apostoliques, celle-là, sans doute, est la communion hors de laquelle tout est erreur et danger.

Tel est surtout le fruit que l’on peut tirer de la lecture et de l’étude des Pères, de l’Église. Nous nous sommes placés dans cette situation de croire que, comme nous, chacun cherchait la vérité. C’est à ses sources qu’il faut puiser, et ses sources sont visibles à tous dans la Bible, les Évangiles et les docteurs de la foi qui en sont inséparables. Ce que l’Église croyait, enseignait et pratiquait il y a quinze siècles et dans les trois siècles antérieurs, l’Église catholique le croit, l’enseigne et le pratique encore aujourd’hui. Lisez et jugez.