Les Pamphlets de Marat/Marat, l’ami du peuple, aux braves Parisiens

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Texte établi par avec une introduction et des notes par Charles VellayLibrairie Charpentier et Fasquelle (L’Élite de la Révolution) (p. 301-303).


MARAT, L’AMI DU PEUPLE,
AUX BRAVES PARISIENS

(26 août 1792)


À partir de ce moment jusqu’au 20 septembre 1792 vont se succéder les placards de Marat, inspirés par les événements, et qui apparaissent sur les murs de Paris, sans préjudice des numéros quotidiens de L’Ami du Peuple, devenu alors le Journal de la République française. Ce premier placard Aux braves Parisiens paraît le 26 août 1792, au moment où l’on vient d’apprendre à Paris la reddition de Longwy[1].


Mes chers concitoyens, les hordes nombreuses des despotes conjurés s’avancent contre nous, la patrie est prête à succomber sous leurs coups ; dans quinze jours elle ne sera plus, nous-mêmes aurons disparu du nombre des vivants si nous ne suspendons à l’instant toutes nos haines, si nous n’ajournons toutes nos dissensions et si nous n’imposons silence à toutes les petites passions pour nous réunir contre l’ennemi commun, prendre enfin de grandes mesures et sauver nos maisons du pillage, nos femmes et nos filles de la brutalité d’une soldatesque féroce, nos enfants du joug honteux de l’esclavage et nos vies du fer des assassins.

C’est L’Ami du Peuple qui vous en conjure à genoux ; c’est lui qui, le premier, veut vous donner l’exemple de la résignation civique. N’en doutez plus : c’en est fait de nous pour toujours, si aujourd’hui même tous les amis de la liberté, tous les gardes nationaux, tous les braves sans-culottes exercés au maniement des armes ne se font inscrire dans les places publiques pour marcher contre l’ennemi ; si tous ceux qui refuseront de marcher ne remettent leurs armes à leurs frères prêts à combattre ; si tous les chevaux disponibles dans la capitale ne sont pris pour armer une troupe légère ; si toute la gendarmerie n’a ordre de marcher ; si le Ministre de la Guerre ne fait sans délai occuper les hauteurs qui dominent Paris et travailler à les mettre en état de défense ; s’il n’envoie sur le champ des hommes de l’art tracer un camp dans la position la plus propre à arrêter l’ennemi.

Que dès ce soir tous les citoyens soient sommés par la Commune, sous peine de mort, d’apporter les armes qui ne servent pas à leur équipement ; que dès ce soir des commissaires soient nommés pour faire des recherches inquisitoriales dans toutes les maisons suspectes ; que dès ce soir la Commune nomme trois commissaires éclairés et fermes pour veiller au salut public ; que dès ce soir tout armurier, fourbisseur, coutelier et serrurier ait ordre de fabriquer en public et sans relâche des piques et des poignards.

Au nom de la liberté, de la patrie, de l’humanité, et pour le salut de vos femmes, de vos enfants, des générations à venir, du genre humain et de vous-mêmes, mes chers concitoyens, prêtez l’oreille à la voix de votre fidèle ami, et unissez-vous pour sauver la chose publique.

C’est en vain que ceux d’entre vous qu’a favorisés la fortune essayeraient de s’isoler, de se cacher et de rester dans l’inaction : Paris sera livré au pillage et leurs maisons seront dévastées de préférence. Le soin de conserver leurs biens et leurs vies ne leur laisse d’autre parti à prendre que de se réunir à leurs frères et de combattre avec eux. Que dès aujourd’hui tout citoyen prêt à combattre pour la patrie soit entretenu aux frais de la nation.

Vous le dirai-je, mes chers amis, peut-être serez-vous enfin forcés, pour sauver le peuple, de nommer un triumvirat d’hommes les plus éclairés, les plus intègres et les plus intrépides, qui concerteront toutes leurs mesures dans un Conseil composé des patriotes les plus judicieux et les plus purs.

Ne vous effrayez pas des mots, ce n’est que par la force que l’on peut parvenir à faire triompher la liberté et assurer le salut public. Pour garant de leur bonne conduite, il suffit que les dépositaires de l’autorité nationale n’aient de pouvoir que pour écraser les ennemis de la Révolution, sans en avoir aucun pour opprimer leurs concitoyens, et que leur mission cesse à l’instant où l’ennemi ne pourra plus se relever. Vous avez souffert tant de siècles que des maîtres insolents exercent sur vous un empire arbitraire pour vous perdre, refuserez-vous aux plus vertueux de vos frères le même empire pour vous sauver ? Pour contenir les ennemis du dedans, il suffira de leur opposer des poignards.



  1. Marat, l’Ami du Peuple, aux braves Parisiens ; gr. in-fol. plano à trois colonnes ; réédité en 1892 par M. Georges Pilotelle, d’après un exemplaire conservé au British Museum. Cet exemplaire porte la mention suivante : « De l’imprimerie de Feret, rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle Notre-Dame. »