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Les Papiers de la commune

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Les Papiers de la commune
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 1 (p. 887-913).

LES


PAPIERS DE LA COMMUNE




I. Le Fond de la Société sous la commune, par M. Dauban, 1873. — II. Enquête législative sur l’insurrection du 18 mars, 3 vol. in-8o, 1872. — III. Les Clubs rouges, par M. de Molinari, 1871.





La commune continue sa propagande à l’étranger, où s’abritent prudemment, mais non sans rester inactifs, ceux de ses chefs qui ont échappé aux conséquences de la défaite. Il ne leur suffit pas de prendre part à des congrès où sont déroulés les programmes de la révolution sociale, de lancer des manifestes qui permettent de juger de l’avenir qu’ils nous préparent. À les en croire, c’est au nom d’idées pures que le sang a coulé ; ils invoquent la théorie du progrès. Des récits affectant une couleur dramatique, des épisodes parfois émouvans, où, par un travestissement perpétuel des intentions et des actes, les insurgés ont presque constamment le beau rôle, tandis que nos soldats sont traités de démons de l’assassinat, d’affreux incendiaires, de misérables et de scélérats, à cela se réduisent ces plaidoyers, qui font prendre à l’histoire, à une histoire qui date d’hier à peine, un caractère déjà légendaire : légende militaire autant que civile avec M. Lissagaray, l’auteur des huit Journées de mai derrière les barricades, qui s’imagine raconter la sublime et terrible défense de Saragosse ; légende à quelques égards philosophique et humanitaire avec M. Malon, l’auteur de la troisième Défaite du prolétariat français. Sous la plume des panégyristes, tout est justifié, sinon glorifié dans les horribles excès qui marquèrent la fin de la lutte. Les assassinats, les incendies, ne les embarrassent guère. Pour les plus modérés des apologistes, c’est le coup de désespoir de l’insurrection, l’improvisation d’une vengeance suprême ; pour les autres, qui sont à la fois les plus nombreux et presque toujours les plus considérables du parti, un air de grandeur se répand sur ces actes qu’ils avouent hautement. Paris qui brûle, c’est Moscou qui s’allume : spectacle plein de beauté, « la Seine est en feu, et dans ces ponts qui apparaissent d’une blancheur éclatante, on la voit, miroir immense, refléter ses bords enflammés. Les flammes irritées semblaient se dresser contre Versailles et dire au vainqueur rentrant à Paris qu’il n’y retrouverait plus sa place, et que ces vastes monumens monarchiques n’abriteraient plus de monarchie. » La même teinte de sublimité se répand sur les hommes. La figure et la mort des principaux personnages deviennent, peu s’en faut, grandes comme l’antique. « Le soleil se couchait, nous dit le même narrateur. Delescluze, sans regarder s’il était suivi, s’avançait du même pas… Arrivé à la barricade, il gravit les pavés. Pour la dernière fois, sa face austère, encadrée dans sa barbe blanche, nous apparut tournée vers la mort. Tout à coup il disparut, il venait de tomber comme foudroyé sur la place du Château-d’Eau… Ce fut sa récompense de mourir pour la révolution les mains libres, au soleil, à son heure, sans être affligé par la main du bourreau. » Voilà la note de ces récits. C’est l’apothéose préparant la revanche. N’aurons-nous rien à dire ? Répondre méthodiquement à ces apologies, qui ont pour pendant des calomnies et des menaces, à quoi bon ? Nos souvenirs ne sont-ils pas là tout vivans et comme frémissant encore ? Faut-il pourtant garder le silence, laisser travestir les faits, intervertir toutes les notions du bien et du mal ? Non certes.

Si peu de valeur historique qu’aient ces plaidoyers, ils ne sont pas dépourvus de toute influence sur une masse indécise, sans principes même en morale, aujourd’hui partout répandue en France et en Europe. Est-ce que notre histoire révolutionnaire n’a pas prouvé plus d’une fois le danger de ces transformations idéales en répandant une sorte d’intérêt sur ce qui en mérite le moins ? Quel serait le meilleur moyen de couper court à ces tentatives de réhabilitation ? Je n’en connais pas de plus efficace que de citer les sources, que de se reporter à des documens émanés, souvent sans aucun dessein de publicité, de ceux-là mêmes à qui on veut faire jouer le rôle de victimes. Pourquoi n’essaierait-on pas de présenter une sorte d’autobiographie morale dont les frais seront faits par les agens et les amis de la commune elle-même ? Les personnages mis en scène seraient le plus souvent obscurs et secondaires ; qu’importe ? ils n’exprimeraient que mieux les sentimens qui animaient la masse, car ils ne songeraient pas comme les chefs à se draper devant le public, ce seraient des témoins naïfs parfois jusqu’au cynisme. Ces enfans terribles n’ont-ils pas coutume d’appeler les choses par leurs noms ? Leur sincérité brutale perce tous les voiles. Bien mieux que les proclamations et les manifestes officiels, elle éclaire le fond des cœurs. Si de cette étude il se dégageait des conclusions d’une portée plus générale, ce serait tout profit.

Les sources ne manquent pas. Ce sera d’abord un recueil d’une importance tout historique, les volumes qui renferment les travaux de l’enquête législative sur l’insurrection du 18 mars. La partie morale ne s’y sépare guère du récit des événemens. Les pièces justificatives y présentent souvent le plus réel intérêt. Le rapport général résume les principaux résultats de cette enquête dans un travail considérable qui forme un tableau historique et moral présenté avec force et clarté. Quelques citations choisies discrètement y font aussi parler les personnages sans intermédiaire qu’ils puissent récuser. Les clubs fournissent encore plus d’un trait précieux à ce genre d’étude. À défaut d’une sténographie complète que ne donnent pas les comptes-rendus des journaux, nous en trouvons une analyse fidèle et la photographie vivante dans le volume de M. de Molinari sur les Clubs rouges. Ces assemblées populaires reflétèrent avec une singulière énergie les passions et les doctrines qui y trouvèrent une tribune, bien faite pour en augmenter la puissance contagieuse. Ce fut comme une émulation d’idées violentes ; les orateurs y rivalisèrent à qui satisferait le mieux une assistance de plus en plus enflammée à la voix de ses tribuns. C’est là, et d’abord dans les réunions publiques tenues sous l’empire, que devaient trouver une sorte de piédestal, avant et pendant le siége, puis sous le règne de la commune, la plupart de ces hommes que leur célébrité bruyante désignait comme chefs de l’insurrection. Est-ce tout ? Aux paroles que le moment inspire, que laisse échapper la passion, ne pourra-t-on joindre des papiers, témoins survivans d’inspirations qu’on ne peut rejeter sur les hasards de l’improvisation ? Oui, heureusement, et ce caractère d’informations directes, de révélations confidentielles, se rencontre au plus haut degré dans les papiers récemment tirés des mairies, où l’autorité militaire les avait fait rassembler et classer, et où les a transcrits pour les publier un archiviste érudit, M. Dauban, déjà connu par des études sur la démagogie de 1793. Ces papiers ont toute la valeur de mémoires soit dans les lettres qu’ils renferment, soit dans les nombreux rapports de police qu’on y voit figurer. La police ! quel trait de nature déjà que ce rôle qu’elle joue dans un tel parti ! Avec quelle violence ne l’avait-il pas traitée lors des derniers événemens ! On avait vu de malheureux agens traqués, poursuivis à travers les rues, jetés à l’eau, ou massacrés sur place, ou encore condamnés à mort par les conseils de guerre de la commune. Comment, au lendemain même du 4 septembre, la préfecture était-elle présentée ? Comme un suppôt du despotisme indigne de subsister dans un gouvernement honnête et libre ; mais quoi ! c’était de la police de la veille qu’il s’agissait ! En réalité, on ne devait avoir rien de plus pressé que d’en constituer une de toutes pièces et de toutes mains. Tout le monde était suspect, le public d’abord, ce public que la commune sentait hostile, et aussi les révolutionnaires selon le bord d’où ils étaient : suspects ceux que l’on connaissait peu, et ceux que l’on connaissait trop, suspects ceux qui voulaient les places, et plus encore ceux qui les détenaient ! Les diverses fractions du gouvernement révolutionnaire, aux prises les unes avec les autres, s’espionnaient mutuellement. Les délations particulières surabondaient. La police cessait d’être une spécialité, tant il y avait de gens qui s’en mêlaient. Mine précieuse que de tels papiers pour le moraliste ! Les prétentions de tout genre s’y étalent. Il y en a qui laissent apercevoir des ambitions implacables ; à celles-là, il faut les révolutions : seules elles peuvent les dédommager, en quelques jours de satisfaction enivrante, des souffrances d’une longue attente et de cruels déboires ; il y en a d’autres plus modestes qui croient l’occasion bonne pour se faire un sort, comme si la commune devait toujours durer.

Non, assurément, une telle peinture n’intéresse pas seulement le jugement à porter sur l’histoire morale de la commune ; une question qui peut-être pèsera longtemps sur nous s’y rattache d’une manière étroite. Notre société n’est-elle à aucun degré solidaire des causes qui ont permis l’existence d’un tel régime ? Ne retrouve-t-on pas dans ce gouvernement d’une faction des vices et des sophismes qui tiennent leur place dans notre temps ? Est-ce agrandir la question que de la poser en de tels termes ? N’est-ce pas seulement lui donner une portée plus exacte ? M. Dauban n’a pas craint d’intituler son ouvrage : le Fond de la société sous la commune. C’est assez faire entendre que lui-même voit là plus que le simple accident d’une sédition triomphante. Doit-on pourtant créer entre la commune et la société une solidarité trop étroite qui serait pour celle-ci un outrage ? Je crains que M. Dauban ne se soit laissé trop aller à cette pente pessimiste. Ses observations morales sont en général judicieuses, souvent incisives, constamment sévères pour la démagogie ; elles manquent parfois de mesure. Non content d’exagérer la responsabilité des gouvernemens, quelque réelle que soit la part qui leur en revient, il accuse à l’excès aussi notre société, qui, si coupable qu’elle puisse être, ne l’est pas à un tel degré. Est-il donc nécessaire d’en faire la remarque ? Ce honteux et sanglant régime ne reproduit aucun des mérites dont cette société tire sa force comme son honneur, et, s’il est trop vrai qu’il reflète des tendances et des défauts qu’on nous reproche avec raison, c’est à la façon d’un miroir qui grossit tout dans des proportions monstrueuses. Il suffit que ces analogies existent pour donner à réfléchir. Ces papiers peignent un temps de crise ; mais quelle crise est sans rapport avec l’état qui la précède ? Quelle convulsion sociale n’emprunte aux maladies mêmes de la société les causes secrètes qui l’ont fait éclater ? Plus d’un détail particulier, anecdotique même, tiré de ces pièces instructives, mettra cela en lumière mieux que de longs raisonnemens.


I.

Je n’ai nullement l’intention de méconnaître des différences qu’il est à peine besoin de rappeler entre les démocraties antiques et cette démocratie moderne qui fait le fond de la société française. Partout où la démocratie est devenue l’élément prépondérant, aux États-Unis, en Suisse comme en France, elle se recommande par des qualités laborieuses qui forment un contraste honorable avec les habitudes de paresse et de mendicité honteuse et générale des sociétés antiques. Plus de plèbe aux gages des riches ou vivant aux dépens de l’état, une bourgeoisie le plus souvent active, économe, — une partie du moins de la classe ouvrière s’élevant au bien-être par l’épargne, la propriété foncière et mobilière extrêmement divisée, — le sentiment d’indépendance et de dignité individuelle, qui en naît, plus répandu, — une part bien plus grande faite à la justice et à l’humanité dans les lois, — voilà les principaux traits de cette supériorité incontestable. Et pourtant, ôtez cette force intérieure qui se compose de croyances, de mœurs, de domination sur soi-même, qu’est-ce alors que la démocratie, sinon l’émancipation des instincts développés et surexcités par la toute-puissance dans les masses ? En vain le travail est-il devenu la loi des sociétés démocratiques ; le penchant à en secouer le joug se manifeste tantôt sous l’action de circonstances accidentelles qui jettent le trouble dans les habitudes d’activité régulière, tantôt à l’appel des doctrines trop écoutées qui promettent la jouissance sans l’effort. S’imagine-t-on que le besoin d’émotion et d’aventure, tant de fois signalé dans les démocraties du passé, ait perdu son empire dans cette société que les intérêts économiques semblent dominer et gouverner presque seuls ? Ne sont-ce pas de vieux défauts démocratiques et aussi des travers nationaux que l’amour du théâtral et le désir de faire figure ? N’en est-il pas ainsi du goût immodéré des places, de l’envie à l’égard de toutes les supériorités de richesse, de rang, de pouvoir et d’illustration ?

Ces dispositions persistantes n’ont laissé que trop de traces dans ces papiers. On peut y trouver les élémens d’un chapitre instructif de psychologie politique ou, comme on dit aujourd’hui, de physiologie sociale. Comment n’y pas voir l’influence du besoin d’émotion et d’aventure préféré au travail régulier ? N’est-ce pas là ce qui explique un fait, petit en apparence, très grand par les conséquences qu’il eut, le succès de cette espèce de salaire de la guerre civile, de ces fameux trente sous par jour, dont il est si souvent question dans ces lettres et ces rapports, où nous voyons cette paie attribuée par les chefs, qui en comprenaient la puissance, même aux femmes, même aux concubines ? Comme on sent partout l’effet des énervantes excitations d’un long siége dans cette répugnance à reprendre la monotonie des tâches quotidiennes et dans le retour aussi du vieil instinct primitif, le goût de la chasse à l’homme ! L’ennemi est tout trouvé, l’ennemi intérieur, le gouvernement de Versailles. Oui, voilà un des principaux mobiles de cette guerre impie, où se jette cette foule éperdue sous les regards d’un vainqueur qui assiste à ce spectacle avec une satisfaction ironiquement triomphante. Cette foule endiablée, qu’on nous permette le mot, obéit à cette impulsion tout autant qu’à des haines sociales ; elle trouve à s’y livrer je ne sais quel plaisir sauvage d’indépendance et de mouvement, d’activité guerroyante. À travers bien des défaillances, et quoi qu’on en ait dit, la race n’a pas perdu ses qualités de bravoure dans la grande majorité. À Paris, la population hostile à la commune le reconnaissait ; elle allait même jusqu’à croire qu’une telle force confuse aurait pu, étant mieux dirigée, avoir raison des Allemands. « On dit à la Bourse, écrit un des reporters, que, si le gouvernement de la défense nationale avait employé cette force contre les Prussiens, nous n’aurions pas été vaincus. Les généraux n’avaient pas confiance en la garde nationale, alléguant que les hommes ne marcheraient pas ; nous avons aujourd’hui la preuve du contraire. » La foule, celle qui offre à la commune plus de sympathie que d’aide efficace, se familiarise aussi avec la lutte, à mesure qu’elle se prolonge. On se dit que c’est une partie entamée ; il faut tâcher de la gagner ! Elle aussi, cette masse affolée, semble trouver plaisir à braver le danger à certains momens. Dans une relation détaillée, on la voit qui remplit les Champs-Elysées aux premiers jours d’un brillant et tiède printemps ; les obus viennent à tomber, on se couche à plat ventre, on se relève moitié furieux, moitié riant. Femmes, enfans, roulent avec le reste du flot populaire vers les fortifications, comme si on allait à une partie de plaisir ; on s’exalte au récit de quelques prétendus succès. Amusement irritant, où la colère finit par monter au visage, même quand on a commencé sans beaucoup de passion, mais amusement qui montre combien il y a de cet instinct qui fait le joueur et l’aventurier, de ce goût de l’aléatoire, de ce besoin de se sentir remué, dans toutes ces frondes populaires !

Une autre ivresse vient en aide à cette exaltation souvent factice dans le gros de l’armée communeuse. Nous l’avons connue pendant le siége, cette plaie de l’ivrognerie, non pas même seulement celle du vin, mais la plus hideuse de toutes, l’ivresse alcoolique, plus développée encore pendant la commune, où elle n’eut plus pour circonstance atténuante l’insuffisance de l’alimentation. Combien fut générale cette habitude dégradante, on ne le sait que trop par ces papiers. Écoutez les apologistes plus ou moins récens de la commune : les soldats de l’insurrection sont presque toujours les « héros de l’idée. » Les rapports secrets parlent d’un tout autre ton de ces représentans et champions de la perfectibilité humaine. Notons qu’il s’agit de compagnies, de bataillons entiers, dans ces dépositions émanées de témoins peu suspects, ou qui ne pourraient l’être que d’une partialité trop favorable. Les mœurs de la commune ont été plus d’une fois accusées aussi ; y a-t-il eu exagération de l’esprit de parti ? Laissons parler les mêmes témoins indiscrets et véridiques. Ils nous disent et répètent que des femmes de mauvaise vie pénétraient dans les postes et jusque dans les forts. Peu importe qu’il se soit trouvé d’honnêtes pères de famille dans cette armée étrange qui comptait des niais égarés et quantité de gens ne marchant que par force, sans parler de ceux pour qui les 30 sous par jour n’étaient qu’un moyen d’échapper à la misère ; la débauche n’en restera pas moins un des caractères de la commune qu’enregistrera l’histoire. On vit ces citoyens, puritains de parole, promener dans des voitures les courtisanes de plus ou moins haut étage qui partageaient avec eux une vie de désordres. Ces faits et d’autres sont signalés. « Sauf de très rares exceptions, lisons-nous, les états-majors aux retroussis rouges, aux bottes brillantes, aux larges ceintures, traînant avec fracas des sabres vierges, ne font bonne mine que dans les cafés. Le comité de salut public en a fait opérer un soir une razzia dans les restaurans de filles. » Le 22 mai, ils disparaissaient, eux et leurs uniformes. On en vit peu derrière les barricades. Nous lisons encore dans un rapport autographe du juge d’instruction de la commune Goulle, en date du 1er prairial 79 : « Le commandant d’artillerie R… et le capitaine C…, de la même arme, me semblent des hommes dont les mœurs sont loin d’être la garantie de leur patriotisme. J’ai réclamé aujourd’hui le capitaine C…, dont l’arrestation aurait été faite sur l’ordre du colonel B… pour des motifs de vengeance personnelle où les femmes jouent un rôle plus grand qu’il ne conviendrait chez des défenseurs de la commune. » Ainsi les chefs entrevoyaient eux-mêmes les dangers d’une corruption qui compromettait la défense militaire. Ils essayèrent plus d’une fois de sévir. Était-il possible, quand bien même ils l’eussent voulu sérieusement, d’empêcher de souffler ce vent d’impureté ? La commune eut ses libertins et ses roués. « Courte et bonne » fut la devise de plus d’un de ces héros d’aventure qui se sentaient pressés par une fatalité vertigineuse. Ils trouvèrent moyen de faire tenir en soixante-douze jours tout ce qu’ils avaient pu rêver de domination, de vengeance et de plaisirs sensuels. La mort elle-même, au bout de cette orgie, put ne leur apparaître que comme un suicide facile dont la balle d’un soldat supprimait les préparatifs pénibles et les souffrances morales ; mais, s’il se rencontra de ces téméraires, prêts à jouer le tout pour le tout, le vice eut aussi ses prudens calculateurs, peu soucieux de s’exposer à de tels risques : gens excellens pour la parade et nuls pour les effets. La commune ne fut pour ceux-ci qu’une sorte de bal masqué terminé brusquement par des accidens fâcheux. Ils recommenceraient volontiers dès demain la joyeuse aventure.

À qui la faute, demande-t-on, si de tels vices se sont montrés ? La corruption qu’ils supposent est-elle l’œuvre de la commune ? De tels désordres se faisant jour soudainement n’ont-ils pas été le contre-coup d’un mal antérieur ? Quelle classe en était exempte quand l’insurrection éclata ? Et nous souhaiterions fort que l’on n’eût ici à parler qu’au passé. Combien il s’en fallait que dans la classe ouvrière les habitudes morales se fussent mises en rapport avec le gain matériel ! Les exigences s’étaient accrues, et dans quelle mesure ! au-delà des moyens. Par un effet habituel d’une élévation trop brusque des salaires, autant que par la suite du mauvais esprit qui régnait, les folles dépenses avaient trouvé dans l’augmentation subite des ressources plus d’encouragement que l’esprit d’épargne. L’habitude de consommations trop larges, souvent grossières, parfois aussi plus raffinées que ne l’eût permis une juste appréciation de sa situation, était prise dès longtemps par la portion de la classe ouvrière qui avait profité au développement des grands travaux. En commentant à sa façon, toujours un peu pessimiste, les papiers de la commune, M. Dauban accuse aussi, sans qu’on puisse le soupçonner assurément de vouloir faire par là sa cour aux ouvriers, qu’il malmène fort, une énorme part de responsabilité des classes élevées et moyennes. Il a raison dans le fond, quoiqu’il ait beaucoup trop chargé ses tableaux en ce qui touche la bourgeoisie. Les classes hautes et moyennes, j’en demande pardon à nos Juvénal, n’ont à aucune époque déployé plus de vertus de travail et de famille. Reste une minorité trop nombreuse dans laquelle la passion de paraître et l’amour des jouissances n’avaient fait que trop de ravages. Ce n’est pas d’hier qu’on dénonce ces appétits éveillés outre mesure ; le goût de l’aléatoire, le jeu, la spéculation qui veut les profits faciles, comme les ouvriers veulent les salaires faciles, ce sont là aussi des défauts qui appartiennent aux rangs plus élevés, et, en parcourant les mêmes papiers, on pourra voir, sans que nous nous croyions chaque fois tenus de le dire, quelle part leur revient dans cette revue des vices, qui pourrait être trop aisément celle des sept péchés capitaux.

La vanité, n’est-ce pas là un vieux défaut national ? N’est-ce pas la tendance aussi de la démocratie d’incliner à le développer dans la masse ? Je ne parle même pas des adulations trop directes qu’on lui adresse, et dont on ne l’avait jamais autant comblée que pendant le siége de Paris ; il est de l’essence même de la démocratie de faire un constant appel à l’individualisme, de changer l’égalité prise au sens légitime, qui est une vérité et un bien, en un ambitieux désir de s’égaler aux supérieurs, qui tantôt prend des formes sérieuses et menaçantes, tantôt se manifeste par des prétentions d’une nature frivole et ridicule. C’est alors la fureur des distinctions, ce qu’un des chefs, dont nous trouvons les plaintes consignées par écrit, appelle « la maladie du galon, » cette maladie qui avait gagné tous les rangs de l’armée communeuse. Nous les voyons là tels qu’ils furent en réalité, ces officiers d’aventure, se pavanant dans des costumes de fantaisie, fiers de leurs épaulettes dorées et de leurs provoquans plumets, jouissant de l’admiration qu’ils inspirent à ces filles du peuple qui les trouvent beaux et héroïques. Ah ! sans doute ceux-là aussi avaient applaudi au décret qui supprimait la croix d’honneur comme un hochet de la vanité.

Comment n’être pas frappé encore dans cette masse d’une sorte d’orgueil collectif ? Elle est fière de traiter de pair avec l’assemblée, d’être maîtresse des forts, maîtresse de Paris, « la ville sainte. » Elle se dit que toute révolution qui réussit dans la capitale entraîne la France. Cette idée fixe, justifiée par trop de précédens, on la répète, on la commente ; elle était bien profonde, à ce qu’il paraît, puisqu’elle est celle qu’exprimait encore Rossel, comme on le voit par une de ces pièces que publie l’enquête. « Si la commune l’eût emporté, persiste à dire dans son interrogatoire ce jeune et ambitieux sectaire élevé à l’école de Saint-Just, non-seulement l’armée avec ses maréchaux de France, mais la magistrature elle-même, avec tous les corps constitués, se fussent empressés de faire cette adhésion. » Exemple d’infatuation prodigieuse, qui prouve à quel point ces hommes se faisaient illusion sur le degré d’horreur qu’inspiraient eux-mêmes et leurs systèmes ! Ils n’ont pas davantage l’idée du ridicule ineffable que rencontrerait un gouvernement de la France ayant pour ministres des Paschal Grousset !

L’amour des places trouva moyen de se déployer dans cette crise furieuse, et sous quelle forme, on peut en juger. Un bossu sollicite une position ; il allègue sa bosse comme une raison suffisante. Le style et l’orthographe du pétitionnaire sont à l’avenant : aussi demande-t-il une place de bureau. Il semble que l’incapacité soit devenue un titre à vivre honorablement aux dépens du trésor public. Quelques-unes de ces pétitions adressées aux nouveaux dictateurs sont fort humbles de ton ; on ne craint pas d’y recourir aux formules de l’étiquette monarchique les plus décriées. Il en est une où Delescluze est traité tout au long de son excellence. Plus d’une de ces demandes cache une terrible envie de ne pas se battre. On y débute en brandissant un sabre inoffensif, on jure qu’on est prêt à mourir pour la commune, et l’on finit par déclarer que, tout compte fait, on aimerait mieux servir la cause avec une plume, de l’encre et du papier. « Je suis républicain de cœur et de conviction, écrit un de ces braves ; je défendrai, les armes à la main, dans le 84e bataillon, les principes de 1793, que le triomphe prochain de la commune va nous assurer… Faible de santé, je préférerais prêter mon concours à cette œuvre dans un bureau. » Que dire aussi de ce père d’un des chefs militaires les plus connus de la commune, qui fait valoir la situation de son fils pour obtenir des billets de spectacle ? Nous touchons à la crise finale. Le jeune colonel, comme il s’intitule, court des dangers quotidiens. N’importe, cet excellent père veut avoir sa part d’émotion, qu’il va demander au théâtre ; il lui faut la satisfaction des plaisirs gratuits, la petite gloriole des jouissances privilégiées. Il ne devait pas profiter, le malheureux ! de cette place de faveur qui lui fut envoyée. Celui qu’on appelait le colonel Henry était tué, dit-on, sur une barricade. Le père, tombé malade, entrait à l’hôpital.

On ne s’étonnera pas que les gens de lettres occupent une place importante dans cette révolution de déclassés. En s’attachant à d’ambitieuses visées, ils n’ont pas renoncé pour cela à la prétention littéraire. Ce mélange de tous les orgueils dans le lettré qui garde rancune à la société tout entière, et qui envie toutes les jouissances du pouvoir et de la richesse, offre alors plus d’un type. Sans doute nous pourrions puiser comme à une source abondante dans des mémoires personnels, dans des confessions biographiques qui sont tombées dans le domaine de la publicité. Toutes ces sortes d’aspirations inquiètes et ardentes, éclatant en cris de rage, débordant en flots de fiel, se retrouvent dans quelques-uns de ces livres empreints d’une personnalité maladive. Un seul suffit à les résumer avec une conscience que tous n’ont pas de sa propre perversité, les Réfractaires de Jules Vallès, où le mal est à la fois peint et analysé par un de ceux qui étaient le mieux en situation de l’étudier sur lui-même et sur les autres, de manière à donner une idée du goût étrange qu’éprouvent ces malades à regarder saigner leurs blessures et à initier le public à leurs plaies les plus honteuses. La commune, qui compta, comme on l’a dit, tant de fruits secs de la littérature ainsi que de la science et des autres carrières libérales, devait offrir, sous d’autres aspects moins tourmentés et d’un art moins raffiné, plus d’une de ces exhibitions d’une vanité tout en dehors, éprise des phrases à effet, des paroles sonores, sous le nom de politique. C’est encore la littérature qui occupe le premier plan jusque dans des manifestes qui mettent tout à feu et à sang. Je ne m’éloigne pas, en parlant des papiers de la commune, de cette catégorie de gens qui ont vécu de mots plus que d’idées, qui ont étudié la philosophie sociale et fait leur rhétorique dans les Misérables de M. Victor Hugo, à moins qu’ils n’imitent le style du Chiffonnier de M. Félix Pyat, un des chefs littéraires et politiques prédestinés de ce gouvernement de mascarade. Où le mélodrame n’est-il pas ? Il est dans le gouvernement, il est dans la rue ; il y étale ses costumes de théâtre, il y déclame, par la bouche des derniers comparses, ses tirades anti-sociales, auxquelles nous avaient habitués sur les planches les matamores de la passion et du crime. Le charlatanisme de l’image, l’affectation de la bizarrerie, une sorte d’insolence tapageuse de la forme, se retrouvent dans presque toutes les pages de la littérature communeuse ; mais voici qui est plus inattendu. Tout cela se rencontre jusque dans ces papiers faits pour rester secrets, dans ces papiers de police, œuvre évidente d’hommes de lettres en disponibilité ! Une police romantique, une police livrée aux métaphores de haut goût, aux façons de dire cavalières, à une vraie débauche de pittoresque, qu’en pense-t-on ? Ici, Paris est comparé à « un vaste champ émaillé de képis, » Là, nous voyons « qu’on ne lit pas le programme de la commune, on le boit, » et, au milieu de bien d’autres jolies choses, que le « thermomètre politique monte, monte, monte, en faveur du nouveau gouvernement, » et que « le Parisien relevé a l’air tout à fait crâne ; » on peut ouvrir au hasard, voilà le ton. Courtisans du pouvoir qu’ils servent, ils mettent en beau style jusqu’aux vœux sanguinaires qu’ils recueillent dans la populace. « Il faut bien un lac de sang, écrit l’un d’eux, il y a tant de tyrannies à noyer ! » — Le même reporter prodigue ses comparaisons et ses fleurs poétiques pour aduler ce qui s’élève. De quelle façon colorée et hyperbolique il écrira : « L’écho antique changeait, dit-on, en paroles de louanges les imprécations que le peuple lançait parfois à l’Olympe : aussi Jupiter se croyait adoré. Moi, fidèle écho de la rue, je ne cherche pas plus à pallier les attaques qu’à amoindrir les éloges. Sifflets et bravos, tout entre dans ma besace de reporter. Aussi l’on peut me croire quand je dis qu’aujourd’hui, quoique nouvellement arrivé sur la grande scène, le citoyen Rossel a déjà beaucoup d’admirateurs. Oui, dit-on, il y a dans cette jeune enveloppe un parfum de génie. Après le césar de la tyrannie, voici peut-être le césar de la délivrance. Heureux celui qui peut se faire un nom en servant la cause de l’humanité ! » Ah ! comme ces reporters savent varier leur ton selon les règles de l’art ! Comme ils passent du sévère au plaisant ! Quand ils ne sont pas terribles, ils aiment à rire. Ce sont des plaisanteries du goût le plus douteux sur des agens de Versailles déguisés en gendarmes, sur le chef du pouvoir exécutif comparé à un directeur de théâtre, sur la manifestation des ouvriers boulangers ne voulant pas travailler la nuit. Le grand, l’unique souci est la couleur locale : le reste n’est qu’un prétexte. Le sang peut couler, la catastrophe se précipiter, Rome brûler, ces petits Nérons de la démagogie se souviennent qu’ils sont artistes et font des phrases. N’en rions pas, si ridicule que cela puisse être ; c’est le signe d’une espèce particulière de décrépitude. L’art pour l’art tombe en enfance. Quand les paroles les plus simples seraient les seules qui fussent de nature à exprimer l’horreur des choses, un reporter écrit, on serait tenté de dire, chante sur sa lyre d’un ton de prophète : « La mort avec ses noires ailes plane sur Paris ! » Et le voilà consolé !

Ah ! ce qui manque dans tout cela, et chez ces acteurs de toute catégorie qui occupent les tréteaux, c’est le sérieux. Tragiques, ils pourront l’être : il suffit pour cela de quelques kilogrammes de plomb fondu et de pétrole. Pour être sérieux, il faudrait des idées, des études réfléchies, des sentimens qui fussent autre chose qu’une affiche ; c’est ce qui leur manque. D’autres séditions ont laissé en France leurs pamphlets, leurs feuilles volantes, leurs mémoires secrets. On a formé des bibliothèques avec ce que nous en a transmis la fronde. Voulez-vous mesurer la distance, calculer la portée du changement qui s’est opéré dans les esprits et dans les âmes, comparez ; comparez aussi la langue où tout cela se reflète. Combien le mauvais goût de quelques-uns des auteurs des mazarinades semblera pur à côté de celui-là ! Qu’est-ce que certaines prétentions au bel esprit, si on les rapproche de ces dépravations qui ont tout gâté, l’âme, l’imagination, le cœur, l’écrivain par l’homme ?

Vanité meurtrière, moins féroce pourtant que celle des inventeurs ; pour ceux-ci, la beauté des moyens de destruction est tout ce qu’ils considèrent. Le côté esthétique leur dérobe l’atrocité du but. Dans l’idée de faire sauter une partie de Paris, ils n’aperçoivent que le mérite de la démonstration ; aussi quel calme philosophique ! Ne nous y trompons pas, l’orgueil ne les domine pas moins que la science : tout est bon qui peut faire ressortir la puissance de leur génie ! Ils aiment encore à se donner pour des philanthropes : des moyens si redoutables doivent rendre les guerres rares et courtes ; attendons seulement que, par le secours infaillible qu’ils offrent à la commune, le gouvernement de la réaction ait disparu, laissant la place au progrès. Voilà ce que vous faites entendre, honnête signataire, « ancien magistrat démissionnaire, depuis lors adonné aux sciences exactes ; » voilà ce que vous nous dites plus clairement encore dans une lettre qui ressemble à quelque recette anodine, prétendu chimiste, qui êtes au moins le centième inventeur du feu grégeois ! Il s’agit d’une chose simple, commode, portative, tellement « qu’un enfant de dix ans peut agir tout seul, » d’un engin qui se prête à tous les besoins, qui peut être lancé à 1 mètre ou à 1 000, par la croisée ou à distance, de façon à faire des blessures guérissables en huit jours, en un mois, ou incurables, à la volonté du gouvernement. Mais pourquoi passer en revue ces infernales rêveries ? Ce que l’on doit se demander, c’est s’il ne faut voir là que des fous isolés, si même ce sont uniquement des fous. Eh bien ! on doit le reconnaître, même dans cette perversité savante, qui a pris la place de la chimère inoffensive des infatigables chercheurs de mouvement perpétuel et de pierre philosophale, il y a encore quelque chose qui vient du milieu social ; oui, cette abominable épidémie des idées de destruction, elle est dans l’air ! Dans les clubs pendant le siége, et même avant, vous la voyez apparaître, comme les premières annonces de l’éruption auxquelles on fait attention à peine. Combien de fois l’incendie de Paris ne s’est-il pas dessiné à l’horizon dans plus d’une de ces harangues qu’on méprisait ! N’est-ce pas à propos des ravages que pouvaient causer les obus prussiens qu’un membre du club Favié s’écriait en décembre 1870 qu’il ne regretterait rien, si ces bienfaisans obus détruisaient le Louvre avec les arts, à cause de la corruption des artistes dépravés par le despotisme, et renversaient les tours de Notre-Dame, ainsi que les autres édifices élevés à la superstition ? On faisait bon visage dans une de ces réunions populaires au citoyen qui se prétendait armé de la fusée-satan. Il est vrai que cette machine devait être tournée contre les Prussiens, en détruire 60 000 à l’heure. L’accueil s’était un peu refroidi seulement pour le terrible démonstrateur de la bombe à la main, qui, tenant son redoutable engin, affirmait qu’il n’avait qu’à le laisser tomber pour faire sauter toute la salle.

À en croire les pièces justificatives de l’enquête, quelques-uns de ces moyens auraient eu réellement une efficacité destructive. On voit aussi que plusieurs membres du comité central et d’autres fractions de la même horde qui s’intitulait gouvernement accueillirent ces effrayans inventeurs. Il en est un qui fut sollicité de mettre ses moyens au service de la commune ; il fut arrêté comme traître, parce que, en ayant l’air de s’y prêter, il s’y refusait par des délais calculés et des expériences trompeuses. On voit Raoul Rigault tenir particulièrement à un mélange de plomb et d’arsenic qui devait faire à nos soldats des plaies affreuses. Imaginations atroces, délires de cruauté que nous ne devons pas laisser mettre sur le compte de l’entraînement d’un jour ! Une frappante révélation qui ressort des documens de l’enquête, c’est que l’idée de brûler Paris fut antérieure non-seulement à la commune, mais, qu’on le sache, à la chute de l’empire. Une lettre de Cluseret à Varlin lors du troisième procès de l’Internationale annonce, appelle ces horreurs, dont le programme paraît d’ailleurs tout tracé dans des pièces parues vers 1868, émanées d’un pouvoir occulte, qui mettait sur ses actes pour suscription ces mots, qu’on ne soupçonnait guère devoir être prophétiques : commune révolutionnaire de Paris. Ces pièces furent alors peu remarquées ; on ne croyait pas à de telles menaces. Les préoccupations publiques étaient ailleurs et n’attachaient qu’une médiocre importance aux manifestes qu’envoyait de Londres le comité central d’action, moins encore aux déclamations des réunions publiques. Il était clair pourtant que la pensée de mettre la puissance des nouvelles découvertes de la science, picrate ou pétrole, au service de l’idée révolutionnaire fermentait dans plus d’un esprit malade. L’enquête cite une recette trouvée également vers la fin de l’empire chez un des accusés du procès de l’Internationale ; c’est une fabrication de nitro-glycérine et une composition au sulfure de carbone et au prussiate de potasse avec ces mots : « à jeter par les fenêtres, à jeter dans les égouts. » Comment ne voir après cela que des excentriques dans les auteurs de ces lettres ? Ils ne firent que donner corps à cette manie destructive qui avait déjà troublé tant de têtes faibles et trouvé d’obscurs organes dans des complots et des clubs également mis en oubli.

Nous ne pouvons l’oublier aujourd’hui, cet instinct de férocité, qui, par les hideux détails reproduits dans les interrogatoires et dans les pièces justificatives que publie l’enquête législative, est venu démentir nos illusions sur l’adoucissement des mœurs. Ce n’est point, comme on l’a dit, dans un instant de délire que la fusillade a remplacé la guillotine, dès longtemps déclarée hors de service au nom de l’humanité. Le terrorisme sanguinaire a marqué dans ces pages sa trace ineffaçable. C’est encore Rossel qui donnera en quelques lignes la formule du nouveau terrorisme, peu différent de l’ancien : « lorsque Danton disait qu’il valait mieux être guillotiné que guillotineur, il ne croyait plus à la chose publique. » Aussi est-ce avec une fébrile impatience qu’il presse les exécutions à mort. Le dégoût qu’on éprouve à souiller sa plume d’images qui soulèvent le cœur ne doit pas empêcher de citer certaines choses qu’il faut que le public sache. Voici dans une brochure publiée à l’étranger les représailles qu’annonce l’aide-de-camp de ce même Rossel contre les membres de la commission des grâces. « Vous serez là pendus, la face convulsée, la langue grosse, toute bleue, et les yeux jaillissans. Nous saurons trouver vos enfans et vos femmes, et nous les mènerons sous les potences ! »

On éprouve une sorte de soulagement en parcourant ces notes lorsqu’un épisode qui n’est que ridicule succède à ces impressions lugubres. Le grotesque, dans les conditions du drame romantique, a sa place marquée à côté de l’odieux ; il ne manque pas non plus à cette mauvaise pièce. J’ai parlé des divers genres de vanité qui se développent dans la lourde atmosphère de la démagogie. L’importance épaisse et arrogante du fonctionnaire de la commune mériterait de figurer dans cette galerie. Que ces grossiers personnages ne se fassent faute de se mettre à l’unisson du Père Duchêne par une langue spéciale dont l’énergie consiste dans l’emploi presque perpétuel de trois ou quatre mots fortement accentués, rien là de particulier, cela fait partie de la tradition ; c’est dans le sérieux qu’ils cherchent à se donner ou qu’ils s’attribuent de bonne foi que le ridicule triomphe. Le commissaire de police de la commune sait qu’il est magistrat. Qu’il sorte d’une échoppe ou d’un bureau, qu’il ait quelques commencemens d’orthographe ou qu’il sache à peine écrire, peu importe, il a la dignité, j’allais dire la majesté de la profession ; même quand la mise et les occupations dans lesquelles on le surprend ne paraissent pas faites au premier abord pour en donner l’idée, l’air et le ton vous l’apprendront dès que vous aurez à parler au citoyen commissaire. En voici un qui ne compte guère plus de vingt ans. D’où vient-il ? de quel atelier sort-il ou de quel club ? Demi-bourgeois, demi-ouvrier, il parle avec une autorité pleine de force aux récalcitrans du « respect dû aux lois. » Les lois, ce sont les décrets de ces messieurs. En voici un autre d’un âge moins tendre. Le citoyen qui l’aborde a peine à reconnaître un fonctionnaire dans l’individu qu’il trouve en train de balayer. « Où est M. le commissaire ? » La morgue hautaine et le ton bourru du personnage ne permettent pas longtemps qu’on en ignore, bien qu’il oblige l’interlocuteur à garder son chapeau, ne voulant pas, dit-il, être traité comme un empereur. Celui-là aussi a le fanatisme de la loi. Un propriétaire pauvre vient se plaindre qu’un locataire plus riche que lui, abusant des décrets de la commune, refuse de payer son terme. Il n’entre pas dans ces arguties, dans ces chicanes de mauvais citoyen, et c’est au nom de la loi et presque avec outrage qu’il renvoie le plaignant. Est-il rien qui vaille le billet qu’a laissé au fond des cartons un autre de ces magistrats municipaux dans ces termes inimitables que la caricature même n’aurait pas inventés : « reçu du capitaine d’état-major Simonet vingt-neuf détenus et trente-neuf colis, dont un saint ciboire, arrêtés au petit Vanves par l’état-major du général La Cecilia » ?

Par quelles particularités étranges s’accusent le culte et l’abus de la force ! C’est la petite histoire après la grande, non moins instructive. Honnêtes et tranquilles bourgeois qui croyez que, dans ces momens d’anarchie, les têtes empanachées sont, comme dans la fable, les seules qui courent des risques, détrompez-vous ; les plus obscurs citoyens paraissent à chaque instant exposés à des avanies. Que de plaintes de gens qui eurent à subir de mauvais traitemens de la part des gardes nationaux ! Ces grossiers prétoriens de la démagogie exercèrent leurs brigandages même la nuit. Une femme raconte que les portes de son appartement ont été ouvertes de force après minuit par douze envahisseurs qui l’ont menacée de mort, l’ont contrainte de leur donner de l’eau-de-vie, et, après avoir brisé ses meubles, lui ont enlevé ses billets de banque et une théière d’argent. La femme d’un orfèvre est forcée aussi de donner de l’argent pour des fragmens de calice à des dévastateurs d’église. Ce n’est pas seulement la notion du droit public qui disparaît, le droit privé le plus élémentaire subit le même sort ; l’idée de la force règne seule. Comment la violence calculée qui devait se manifester par les décrets sur la destruction de la maison de M. Thiers, par la mesure sauvage de l’arrestation des otages et par des actes plus atroces, n’aurait-elle pas eu son écho dans la foule sous d’autres formes spoliatrices et sanguinaires ? Combien de lettres anonymes ou signées poussent l’autorité dans la voie des violences souvent les plus bizarres ! Un citoyen veut qu’on se serve des officiers peu empressés à payer de leur personne comme de paraballes pour les braves du second rang ; selon lui, il leur faut mettre dans la main à tous un fusil, chose qu’il déclare plus précieuse que le pain. Un autre prétendra que l’enrôlement forcé, auquel on n’avait pas encore procédé, répondrait au vœu secret des citoyens ; s’ils sont peu empressés à se faire inscrire, c’est qu’ils « attendent, dit-il, le moment d’être requis sans pourtant se déranger. » Il ne s’agit que de dispenser de cette peine ces « républicains sincères et dévoués, » quoique apathiques, et, quant à ceux qui ont passé la limite d’âge, ils « ne demandent pas mieux » que d’être organisés en bataillons pour faire le service des postes extérieurs. Pour venir en aide à ces bonnes volontés un peu endormies, les concierges pourront être utilement employés. On sait que la commune, dans sa rage de réquisitions impitoyables qui prirent jusqu’à des enfans de dix-sept ans, n’eut pas besoin de ce conseil donné en des termes si bénins pour faire usage de ce dernier moyen. Quand les bonnes volontés latentes se font un peu trop attendre, les voisins se chargent de donner l’éveil à l’autorité. De là bien des délations. Un homme de cinquante ans, qui demande prudemment qu’on taise son nom, dénonce dans sa maison cinq de ces réfractaires plus jeunes et plus valides que lui.

Hâtons-nous de le dire : si passive qu’ait été trop souvent l’attitude des honnêtes gens réduits à l’impuissance par la désorganisation de toutes les forces régulières, la preuve de protestations courageuses se trouve dans ces papiers mêmes. Les reporters s’étonnent, s’indignent de rencontrer ces signes d’irritation et de réprobation ; ils les consignent comme malgré eux. Il y a une scène pleine d’intérêt dont un étudiant en médecine est le héros et faillit être la victime. Le brave jeune homme ose en face d’une foule qui murmure élever la voix contre l’odieuse tyrannie de la commune. Une de ces plaisanteries qui déconcertent le sérieux et changent la colère en éclat de rire mit fin à cette scène, qui prenait une tournure menaçante. Le gamin de Paris, dont l’émeute est l’élément et qu’on trouve dans tous les rassemblemens, y coupa court par un brusque lazzi. « Un train express, se mit-il à dire, l’école de médecine attend, chauffez, chauffez ! Messieurs les voyageurs, en route ! » Puis il imita le sifflet, le bruit de la locomotive, et tout fut dit. L’on se dispersa en riant. La commune sentait partout l’horreur croissante qu’elle inspirait. La jeunesse des écoles, d’ordinaire si facile à entraîner, résistait cette fois non sans quelque énergie. Celle de l’École de médecine se refusait aux avances du pouvoir anarchique, qui se flattait de la gagner en l’invitant à prendre part à une réorganisation de l’enseignement ; elle gardait des préjugés que les défenseurs du nouveau régime traitaient de rétrogrades, elle croyait à la supériorité et aux titres que donnent le savoir et le talent, dernière aristocratie que n’admettent pas les nouveaux niveleurs. Un garde national disait au jeune étudiant que nous venons de voir en scène : « Ah ! sans doute, vous voudriez dans la commune des généraux, des savans, des professeurs ; vous voulez des étoiles, il n’en faut plus ! » Ce mot était tout un programme.

Combien d’autres protestations plus vaillantes et plus dangereuses ! mais aussi que de traces de mollesse de conscience ! On suit dans les papiers des mairies et dans les documens de l’enquête les tentatives de conciliation entre l’assemblée et la commune, œuvre laborieuse et chimérique de pacificateurs intempestifs ; les uns semblent sincères, bien intentionnés, seulement ils ont le sens moral assez émoussé pour compter avec une faction sans vergogne comme si c’était un gouvernement ; les autres, amis habiles de l’équivoque, ont pris la conciliation comme le masque d’une défection qui ne tarde pas à se déclarer, ou à qui le temps seul manque pour se trouver du côté de l’insurrection. Indice trop sûr, et qui jamais peut-être n’avait été aussi fréquent, d’un trouble profond dans les âmes ! Indécision déplorable entre le vrai et le faux, le bien et le mal, et quand l’hésitation manquait de tout prétexte plausible ! Une telle éclipse de l’idée du droit est plus triste peut-être que la révolte même. Dieu merci, le gouvernement qui siégeait à Versailles n’a pas eu de ces défaillances ! Le droit de la France n’a pas capitulé. Cette honte par laquelle vient de passer l’Espagne, même en soumettant une autre commune, née, elle aussi, au souffle empoisonné de l’Internationale, cette honte a été épargnée à notre pays. Au milieu de tant de cruels déboires, vous imaginez-vous des mots comme ceux qui figurent au début de cette capitulation de Carthagène, consentie par un pouvoir qui prétend représenter l’unité nationale : « considérant la défense héroïque de la place et les propositions faites par la junte révolutionnaire, » vous imaginez-vous l’analogue de ces mots ici, en France, dans ce pays resté fier qui cherchait à ressaisir son existence menacée par les ennemis du dehors et les barbares du dedans ! Ces conciliateurs trouvent que c’est se placer au sein d’une logique trop rigoureuse que de ne pas traiter avec ce qui existe, et possède une puissance capable de nuire. Ils ne voient pas que le refus de transiger était affaire de morale, de salut même, nullement l’effet d’une politique entêtée d’un principe trop absolu !

La violence irréligieuse de la commune de 1871, digne fille de la commune de Chaumette et des profanateurs d’églises, des violateurs de tombeaux de 1793 et 1794, s’est manifestée par de tels témoignages sanglans et ignobles qu’il serait superflu d’en chercher d’autres preuves, s’il pouvait être indifférent d’étudier sur pièces les sentimens, les dires, les préjugés même des foules humaines. C’est le nuage où l’orage s’amasse ; c’est de là qu’à un moment inattendu partira tout à coup l’éclair. L’enquête nous livre les pièces parfois dignes de l’histoire en amenant devant nous les témoins eux-mêmes, en publiant des documens d’une réelle importance ; les papiers des mairies nous donnent la chronique vulgaire, saisie sur le vif dans ces propos qui laissent échapper le fond des cœurs. Avec quelle avidité sont accueillies les rumeurs les plus odieuses, les nouvelles les plus invraisemblables des prétendues horreurs découvertes dans les sacristies ! Plus d’une fois dans ces lettres, qui sont comme les cahiers des vœux d’une certaine classe, l’idée d’abolir les représentans du culte se fait jour. Une d’elles demande que les prêtres soient désormais assimilés « aux devins et aux sorciers. » La foule applaudit à ceux qui décrochent les crucifix des murs des écoles. Une colère née de grossières préventions explique déjà les horribles scènes qui suivront. Tel mot met sur la voie du massacre de pauvres religieux désarmés, de la persécution des sœurs de charité et des frères de la doctrine chrétienne. Il est difficile de ne pas se dire que c’est là un fait nouveau dans des masses aussi nombreuses, fait qui ne s’explique plus, comme en 1793, par les rancunes et les représailles contre un clergé inféodé aux abus, puisque le clergé sort du peuple, vit d’un modique salaire, simple d’habitudes et de mœurs, touchant au peuple encore par l’éducation de ses enfans, par les secours de la charité. Ses dogmes, ses pratiques, il a cessé de les imposer. Enfin en ce moment même on le voyait dans les hôpitaux et sur les champs de bataille faire son devoir avec une simplicité héroïque et touchante. Jamais donc haine ne fut moins motivée par les circonstances ; la politique même ne pouvait plus guère lui servir de prétexte, le clergé s’étant en quelque sorte retiré de l’empire. Le caractère du peuple explique peu aussi cette antipathie furieuse contre le culte ; il est de sa nature moins impie que superstitieux. C’est évidemment à des influences factices, à des déclamations injurieuses, à un esprit de dénigrement venu de plus haut, qu’il faut rapporter cette sorte d’épidémie morale.

Il est curieux d’ailleurs de voir, à défaut de culte plus positif et d’objet d’adoration plus élevé, une sorte de superstition survivre et s’attacher alors même à d’assez singuliers symboles. Je ne parle pas de ces emblèmes tout politiques, comme le bonnet phrygien et le drapeau rouge, quoique ce soient là aussi des superstitions d’une nature particulière ; mais qu’était-ce que la dédicace faite de l’église Sainte-Geneviève à la mémoire de Marat, déjà canonisé pendant les jours qui suivirent sa mort ? N’avait-on pas vu alors le même peuple iconoclaste lui adresser des prières et lui brûler des cierges dans plusieurs églises ? En 1871, on peut se convaincre, par les rapports de police, de l’impression à quelques égards superstitieuse produite par la franc-maçonnerie, qui pourtant ne se couvrit pas de gloire en ces circonstances : dans ses essais de conciliation, elle inclina fortement du côté de la commune ; peut-être fit-elle alors, elle aussi, sa petite insurrection intérieure contre l’autorité des principaux vénérables. Avec quelle horreur on parle des obus versaillais qui ont atteint sa bannière flottante sur les remparts ! Les femmes surtout, celles-là même sans doute qui trouvaient bon qu’on renversât les croix, s’animent dans les groupes en flétrissant cet attentat sacrilège contre ce respectable symbole.

Le rôle des femmes ne forme pas un des traits de la commune les moins dignes d’étude. Sans doute leur intervention n’est pas nouvelle dans les crises révolutionnaires ; leur ingérence fut cette fois plus fréquente et plus active. Leurs propos recueillis, leur présence dans les clubs, la manifestation de leurs prétentions à jouer un nouveau rôle dans la famille et dans l’état, montrent un accroissement des plus sensibles de leur importance inquiète. Il faudrait distinguer ce qui doit être traité avec indignation de ce qui mérite seulement le blâme ou la pitié. Comment ne pas la flétrir, cette infâme lie de la population féminine ? Elle embarrasse jusqu’aux auteurs de ces rapports, si indulgens pour les plus coupables entraînemens. Elle n’a rien à envier aux mégères de la révolution ; peut-être même l’histoire trouvera-t-elle qu’il y a eu progrès des tricoteuses aux pétroleuses. À Montmartre, on en voit pousser des cris de mort, danser sur le cadavre d’une des victimes ; elles enveloppent, elles pressent de faire défection ces misérables soldats qui ne levèrent pas seulement la crosse en l’air, qui livrèrent leurs chefs et concoururent à les tuer. D’autres donnent à leur fanatisme une forme moins ignoble. Soldats ou cantinières, elles prennent place sous le feu avec les gardes nationaux ou forment elles-mêmes des compagnies. Cette intervention, par ce qu’elle eut de constant et de violent, atteste encore le caractère instinctif de cette insurrection, née en grande partie de l’état nerveux de la population, ce qui n’en diminue pas la signification morale. Les crises de ce genre ont, comme l’ivresse du vin, pour conséquence de faire éclater en dehors ce que les cœurs renferment. Pourtant les plus abominables excès ne supposent pas toujours les haines profondes ; ils s’expliquent le plus souvent par la contagieuse fureur des temps révolutionnaires : la bête humaine a vu le sang, il suffit. Le rôle des femmes semble en proportion avec cet instinct d’aventure qui n’appartient pas moins aux sociétés blasées qu’aux sociétés naissantes, composées de nomades. Plus grand sera le rôle de cette imagination qu’on voit toujours prête à regimber contre l’ennui des devoirs et le train uniforme de la vie, plus aussi la femme apparaîtra sur le devant de la scène, où semblent l’appeler ces crises qui ébranlent les organisations autant que les âmes. La passion la domine, l’emportant plus haut que nous, la rendant capable des plus purs dévoûmens ou l’entraînant aux derniers égaremens. La commune ressemble en politique à un très mauvais roman ; les femmes durent s’y mêler comme héroïnes. Ces mêmes femmes de la classe ouvrière ou de demi-bourgeoisie, nous les avons vues participant à un autre genre de désordres. N’oublions pas à quel point, bien avant la commune, le vice, qui trouvait alors ses tentations moins dans la misère que dans les appâts du plaisir et du luxe, avait dans cette partie de la population augmenté ses recrues. Ces élémens impurs montèrent tout de suite à la surface. Faudra-t-il s’écrier pourtant ; « Voilà le peuple ! voilà la femme dans les classes populaires ! » Ce serait une injustice, et, qui pis est, elle retomberait sur notre société tout entière. L’honnêteté, les habitudes de prévoyance, d’économie, de dévoûment modeste, sont là aussi en majorité, et il n’est que vrai que les femmes dans les classes laborieuses se montrent souvent sous plus d’un rapport supérieures à l’homme. Ce fut le crime de la commune de transformer nombre de ces femmes d’une vie irréprochable en révolutionnaires furieuses. Elles s’exaltèrent de toutes les haines réelles ou factices qu’elles respiraient. Elles se crurent des citoyennes ; elles se laissèrent prendre à toutes les grandes phrases. Expiation et châtiment pour celles qui déshonorèrent leur sexe et l’humanité, un peu de pitié pour celles que les souffrances du siége, qui pesèrent sur elles si cruellement, avaient trouvées courageuses, résignées, pleines du désir aveugle et généreux que Paris ne se rendît pas !


II.

On pourrait, à l’aide des mêmes documens, faire pour les idées de la commune le même travail que nous avons tenté pour ses passions, pour ceux de ses vices qui sont imputables à notre société et aussi à la démocratie de tous les temps. C’est bien de la commune qu’on peut dire que ses idées ne sont guère que des sensations transformées, des appétits à l’état de systèmes. Ces systèmes ont été appréciés dans leurs formules en quelque sorte théoriques ; j’en cherche le contre-coup dans cette masse obscure, dans ces personnages secondaires qui, mieux que les philosophes, savent en dire le dernier mot.

Il serait par trop étrange de parler de la métaphysique de la commune, et pourtant ces hommes avaient un certain ensemble, confus quant aux preuves, très net quant aux conclusions, d’idées sur Dieu, sur le monde et sur l’homme. Non-seulement pour eux Dieu n’existait pas, mais il ne devait pas exister. « Si vous voulez faire de la révolution sociale, s’écrie en plein congrès ouvrier Jaclard, ami intime de ce Tridon qui mit au service du journal de Blanqui ses invectives impies et même sa fortune, il vous faut être athée. Lorsque Robespierre et les autres chefs de la révolution ont dit qu’une religion était nécessaire au peuple, ce n’était qu’une transaction, et 1848, étant religieux, était ridicule. Si vous n’êtes pas athée, vous devez logiquement être despote. » Conclusion, pour le dire en passant, assez peu conforme à la réalité. Robespierre avait établi la synonymie du despotisme et de l’athéisme ; la commune fut athée et despote. À ces paroles tirées de l’enquête ajoutez maintenant les papiers publiés par M. Dauban. Vous y rencontrez une profession de foi auprès de laquelle l’affirmation de Jaclard paraîtra froide et circonspecte. Elle est contenue dans une lettre écrite au comité central par un citoyen qui ne se contente plus de signifier à l’idée divine de disparaître comme contradictoire avec la vérité socialiste et gênante pour ses organes accrédités : celui-là va plus loin ; il tire toutes les conséquences pratiques de cette négation. Ces conséquences paraîtront difficiles à mettre d’accord avec les idées de morale épurée et sublime que prêtent à la commune ceux qui la justifient au nom des principes de fraternité et de dévoûment. C’est la plus brutale affirmation de l’égoïsme sans frein et sans pudeur. Ce correspondant, qui n’a pas signé, on le regrette, trouve la commune timide. Elle parle de probité, de décence ; allons donc ! quels mots surannés ! Il n’y a qu’un droit, « celui du pauvre contre le riche et le bourgeois, celui du déshérité depuis des siècles contre l’aisé et le jouissant… Tout est à nous, tout nous revient à nous, prolétaires, et nous le prendrons, entendez-le bien, beaux parleurs de l’Hôtel de Ville. » Ainsi voilà les membres de la commune réduits à n’être que des beaux parleurs, tout comme ils y réduisaient naguère les membres du gouvernement du 4 septembre. Ô destinée des révolutions ! Le correspondant continue : « Parlementaires de l’Hôtel de Ville, au lieu de détruire les vieux préjugés, vous les alimentez, vous les arrosez de vos phrases sentimentales et morales… Il y a encore un préjugé que je vois s’épanouir dans les affiches et les arrêtés de la préfecture de police. C’est celui de la pudeur, de la morale publiques. Dans quels vieux bouquins de morale religieuse et philosophique va-t-on chercher ces mots vides de sens ? Vides de sens, oh non ! ils ont été créés pour enlever les jouissances de la nature aux niais, et les réserver aux riches et aux aisés… » Suit la justification de la prostitution, de l’inceste, « vieux mots comme les mots de pillage et de vol. » Tout à tous, toutes à tous et à nul, voilà le dernier mot de ce vieillard, car il veut bien nous apprendre qu’il est vieux, et que c’est là son testament, qu’il place sous l’invocation de l’ancien hébertisme, mais en répudiant le nouveau Père Duchêne, qu’il trouve pâle. — Le voilà, le vrai logicien de la commune ! le voilà, le théoricien complet du socialisme athée ! Propriété, famille, autorité, devoir, sentiment du divin, tout disparaît, l’humanité aussi. Il reste des mâles et des femelles !

Nous sommes bien aise que cette lettre ait été écrite ; on voit du moins où l’on va. Aucune des formes du socialisme ne nous l’avait dit de la sorte, ni le fouriérisme avec sa cosmogonie bizarre, ni le saint-simonisme avec son panthéisme vague, tout liberté instinctive, tout amour sentimental ou voulant l’être, ni le communisme de Cabet, honnête niaisement, ni toutes les variétés de socialisme, imprégnées en 1848 d’un faux parfum de christianisme évangélique. Est-ce de la Jeune-Allemagne et de son hégélianisme, tombé de chute en chute au vulgaire matérialisme, que cela nous est venu ? Est-ce de Proudhon, qui s’en est fait plus ou moins l’organe et qui, le premier, a osé adresser à Dieu les apostrophes que tout le monde a lues ? Ne serait-ce pas du succès que nous avons fait nous-mêmes à ces théories de négation de l’idée divine et de l’irresponsabilité humaine ? Ce sont celles-là qui ont fructifié. Ô philosophes ! soyez prudens. Voltaire croyait que les initiés seuls l’entendaient et il s’en réjouissait. Il n’y a plus d’initiés ; tout le monde sait ce que tout le monde pense. S’il y a secret, c’est celui de la comédie. Voulons-nous que le peuple conserve l’idée de Dieu, de l’âme, de la responsabilité, d’une vie future, c’est affaire à nous d’y croire ; autrement adieu la confiance du peuple ! On nous suivra dans nos négations, parce qu’on les supposera sincères ; on ne nous suivra pas dans nos affirmations, parce qu’on les supposera calculées. Tant que le souffle du matérialisme régnera dans les régions d’en haut, ne pensez pas qu’il en soit différemment dans les régions inférieures. — « Vous m’avez prouvé, fait dire le philosophe socialiste Pierre Leroux à un homme du peuple dans un morceau que cite le rapport général sur l’enquête, vous m’avez prouvé qu’il n’y a rien au delà, rien que j’aie à espérer ou à craindre ; eh bien ! je veux ma part d’or et de fumier, je l’exige, on ne me la refusera pas ! »

Même affirmation, dépouillée de périphrases solennelles, des idées sociales de la commune. De la décentralisation, des libertés municipales, pas un mot. Il n’y eut pas un seul instant où cette question fût sur le premier plan ; elle était déjà d’ailleurs résolue par les votes, et on peut le dire aussi par les intentions connues d’une assemblée imbue d’idées décentralisatrices. On pouvait croire qu’elle irait jusqu’au point au-delà duquel il y a péril à la fois pour les droits de l’état, qui importent à tous, et menace pour l’intégrité nationale. Ces libertés municipales dont l’opposition dans toutes ses nuances avait fait son programme ne pouvaient être qu’un prétexte pour la majorité du parti révolutionnaire. Son tempérament l’y porte peu ; l’on se dit qu’il a fallu des circonstances bien étranges et bien compliquées pour que les montagnards pussent se parer des couleurs d’emprunt du fédéralisme, girondin, et dans quel moment ! quand la France avait à songer avant tout à cette unité indispensable à son existence. Il est permis, en pareille matière, d’attacher plus d’importance encore au commentaire qu’au texte, qui pourtant ne manque pas de clarté. Aux yeux de la masse, qui donne aux termes leur sens véritable, l’idée de commune se confondait avec celle de communisme. Pour la foule comme pour les meneurs, la commune de Paris, c’était l’organisation de la force socialiste, la république modèle. L’idée d’une fédération, surtout à la nouvelle du soulèvement d’autres grandes villes fort exploitée par les chefs du mouvement, put venir et vint en effet, mais de laquelle ? D’une fédération de communes révolutionnaires et socialistes réunies contre l’élément propriétaire, bourgeois et clérical. C’était une sorte d’assurance mutuelle et de solidarité dans la tyrannie. En somme, Paris ne renonçait pas à sa dictature. En fait de libertés municipales, on put comprendre ce qu’il y avait à espérer de ce pouvoir anarchique. Les élections municipales de mars furent un indigne escamotage ; jamais les électeurs n’avaient été moins consultés, la population moins libre et moins écoutée dans ses vœux. Quant à la masse des communeux, entendez-la parler, elle n’a qu’une idée, la guerre au capital à coups de mesures dictatoriales. Elle applaudit aux décrets qui font remise de trois termes, à ceux qui font passer les usines aux mains des ouvriers moyennant une promesse dérisoire d’indemnité. Constituer une société à l’image de tout ce qui avait été dit dans les congrès de Genève et de Lausanne contre la propriété, le mariage, la religion : tel était l’unique but. Les clubs avaient plus que jamais l’initiative des mesures violentes. Le club de la révolution, réuni dans l’église Saint-Bernard, adopte des résolutions dont nous avons le texte, qui peut être rapproché des arrêtés pris par le gouvernement insurrectionnel. On y trouve entre autres la suppression des cultes, « l’arrestation immédiate des prêtres comme complices des monarchiens, la vente de leurs biens, meubles et immeubles, ainsi que ceux des traîtres et fuyards, etc. » L’utopie sort du nuage, elle prend corps, les moyens de travail vont être mis en commun, et déjà des phalanges d’ouvriers poussent le cri de « vive la république sociale ! vive le travail ! » cri tout platonique. Malheur aux aisés, aux riches qui s’opposeraient à l’égal partage des jouissances ! Voilà de quoi il s’agit uniquement dans les rangs de l’insurrection et dans les groupes populaires. Cette attitude de la masse marque une évolution nouvelle dans l’histoire du socialisme, qui ne prit que successivement ce caractère franchement destructeur. Plus de doute : les temps du socialisme rêveur sont passés. La démocratie dite « pacifique » est loin de nous ; l’harmonie phalanstérienne, le songe de l’Icarie, se sont évanouis ; le mutuellisme donne la main au nihilisme ; les revendications se nomment aujourd’hui des effractions à main armée, et le prolétaire, regardant le patron en face, prend au mot cette conclusion de la logique proudhonienne : « propriétaire, va-t’en ! »

Nous avons là aussi la clé du plus triste des spectacles. La capitulation avait été un coup violent porté à une partie de cette population aveuglée, et mettant sur le compte de la trahison les difficultés d’une défense qui aurait pu être mieux conduite peut-être, mais qui dans l’état de désorganisation de nos armées ne pouvait guère arriver à un succès définitif. Pendant la durée du siége, la foule, malgré les idées anti-sociales qui n’avaient pas cessé d’y jouer un rôle, avait cru ardemment au pays ; sa préoccupation dominante était la défense de la nationalité. À peine Paris est-il rendu, l’influence anti-patriotique de l’Internationale reprend le dessus. L’enquête explique fort bien comment cette association, qui s’était un instant effacée derrière le jacobinisme révolutionnaire, reparaît, triomphe dans les élections de février ; elle s’introduit, après le succès de l’insurrection du 18 mars, dans la nouvelle commune, y fait nommer des étrangers aux plus grands emplois civils et militaires, sous le prétexte que le vrai drapeau de la commune est la république universelle. Les Dombrowski, les Cluseret, les La Cecilia, règnent sur Paris, qu’en d’autres temps de tels choix eussent rempli de scandale et de colère ; aujourd’hui la population y cède sans murmure ou même y applaudit. L’idée qu’il puisse y avoir là des agens de l’Allemagne ne préoccupe personne. Est-ce bien là le même peuple qui naguère, sous l’influence d’une hallucination contagieuse, avait cru voir partout des espions ? Loin de là : les reporters recueillent ces paroles dans la foule : « les Prussiens sont des gens loyaux ; ils pourraient nous affamer, ils ne le font pas, — se tourner contre nous, ils regardent faire. » Les chefs ménagent fort les Allemands ; la foule approuve ces ménagemens. Un motif aussi puissant que vulgaire fut pour beaucoup, on en a la preuve, dans cette attitude ; la population exprime avec une singulière insistance la crainte d’avoir à repasser par les privations des derniers mois. Un jour, on croit que le lait va manquer ; cela suffit pour causer un grand émoi, surtout chez les femmes. Pour cette foule, toujours prévenue de l’idée qu’on l’a trahie, il n’y a plus qu’un ennemi, celui qui l’assiége et lui envoie des obus. La colonne Vendôme peut tomber, on n’y voit plus la glorification de la patrie victorieuse, elle n’est que l’image du despotisme et du militarisme. Cela pourtant n’alla pas sans quelques protestations plus ou moins nombreuses dans les groupes, murmures étouffés par le cri de la majorité, qui saluait la chute du colosse sous les yeux mêmes d’officiers allemands mêlés à l’assistance en habits de ville.

Organisation toute de combat, la commune n’eut pas le temps et n’aurait guère eu les moyens d’agiter aucun des problèmes de l’organisation politique. Il n’y a pas dans tout ce qu’elle nous a laissé l’ombre d’une théorie, en dehors des manifestes retentissans remplis des déclamations toutes faites à l’avance sur le prolétariat et le salariat. La commune n’eut même pas un penseur de la force d’Anacharsis Clootz. Nul plan d’administration, de gouvernement, soit faute de conceptions arrêtées, soit par suite de la contradiction qui se serait fait jour dans des vues aussi éloignées les unes des autres que le sont la tyrannie la plus concentrée sous forme de convention et de comité et l’individualisme le plus extrême. Tout ce qui dans les archives qu’elle nous a léguées se rapporte à la politique proprement dite se réduit à un travail laissé dans les papiers de Delescluze, et qui est intitulé la Commune, seul gouvernement légal. Il y analyse en quelques pages l’histoire de France, laquelle semble n’avoir eu d’autre raison et d’autre objet que de préparer le régime du 18 mars. Sait-on quelle est la tache indélébile qui s’est transmise de race en race, de gouvernement en gouvernement ? L’illégalité. C’est un vice commun à Clovis, aux Carlovingiens et aux Capétiens, à l’empire et à la restauration, comme au gouvernement de juillet, au second empire et au gouvernement de la défense nationale. Obscurcie pendant des siècles par une série d’attentats, la légalité vient de reparaître enfin, — ô merveille ! — avec la commune !

Nous avons rappelé sommairement, — elles ne méritaient pas davantage, — les idées de la commune interprétées par la masse, commentées par des documens sans caractère purement officiel. Il y aurait lieu de se demander encore en quoi ces idées peuvent refléter certaines tendances de l’esprit du temps et de la société actuelle. À Dieu ne plaise que nous lui fassions l’injure de lui imputer les perversités de pareils systèmes ! La commune en a tout l’odieux, qu’elle le garde ! Je dois même dire qu’on adresse à la société et à tous ceux qui ont à cœur l’avancement du peuple des accusations souvent injustes lorsqu’on leur reproche d’avoir contribué au mal en donnant de l’importance et en intéressant aux idées d’association, de coopération, de crédit populaire, d’instruction universelle, en un mot à tout ce qui se propose de relever la condition de la population ouvrière. Il faut mettre assurément dans ces idées beaucoup de mesure, et surtout se garder d’y chercher une popularité malsaine ; quant à ce qu’elles ont de légitime et aux encouragemens à leur donner, il n’y a pas, selon nous, à en faire amende honorable. Ce qu’il faut répudier, c’est la confiance trop naïve qui a fait croire tous les progrès réalisables sans limite, et qui nous a causé de si incroyables illusions sur l’avancement réel des masses, auxquelles on a généreusement attribué des capacités et des vertus dont malheureusement elles sont loin. C’est cette confiance excessive dans le progrès, la même qui nous faisait admettre un perfectionnement du droit international tel qu’il devait rendre impossible le retour de la conquête, c’est cette même confiance qui, invoquant le sophisme des « baïonnettes intelligentes, » a fait armer si imprudemment toute la population. Si cette prétention « qu’il n’y a plus de populace, » de classe intéressée ou du moins accessible au désordre, n’avait eu pour base qu’une erreur de fait momentanée, nous pourrions nous en guérir aisément après de si terribles leçons, et nous consoler des sarcasmes qu’elle a pu nous attirer de M. de Bismarck ; mais il y a là une double erreur philosophique, à laquelle notre temps n’est pas étranger, et qui sert de fondement au socialisme : c’est d’une part l’idée de la bonté presque absolue de l’homme, accidentellement corrompu par des circonstances qu’on peut supprimer ; c’est de l’autre la promesse de la félicité de l’âge d’or ou du paradis sur la terre, objet et récompense des progrès de la science, de l’industrie et d’une politique reposant tout entière sur l’idée de l’humanité. Nous avons de beaucoup exagéré la part de vérité contenue dans ces théories, qui ne peuvent être prises comme un programme d’améliorations qu’à la condition de savoir d’avance que le bien même gardera toujours un caractère relatif et un mélange de mal. La commune a été un défi brutal, un démenti sanglant infligé à ces utopies qu’elle invoquait : avertissement aussi humiliant que terrible, que l’homme n’est jamais si près de devenir méchant que lorsque sa bonté absolue est posée en dogme, barbare que quand la civilisation est supposée toucher à son apogée. Voilà déjà une part faite à notre responsabilité dans les erreurs du temps ; seulement il ne faudrait pas que ces réserves allassent aboutir à un pessimisme faux et dangereux aussi, qui déclarerait qu’il n’y a qu’à se voiler la face et à désespérer de l’avenir. Non, ce n’est pas là le genre d’avertissement qui ressort de l’expérience de la commune, et elle nous en donne un d’un genre tout contraire. Elle nous enseigne que ce mot même de barbares à l’intérieur, si tristement justifié, ne doit être ni un cri de haine, ni seulement une raison de défiance, qu’il doit être un engagement à faire effort pour civiliser ceux auxquels ce nom s’applique, sans les dispenser toutefois eux-mêmes de concourir à cette œuvre. Elle les regarde plus que personne. À eux d’y contribuer par leur énergie personnelle et en se prêtant aux secours que leur offre une société animée à leur égard des sentimens de la plus bienveillante justice et de la meilleure volonté.

Au fond, malgré ses apparences d’individualisme, la commune n’a fait que mettre en relief une autre erreur des masses, fomentée par ceux qu’elle accepte pour professeurs, l’erreur qui consiste à croire que la solution de ce qu’on appelle le problème social peut être demandée à des coups de force et à des organisations factices. Ici encore, il serait difficile de nous exonérer entièrement d’une part de responsabilité. Sommes-nous donc pour rien dans cette habitude de tout demander à l’état, de tout attendre des constitutions et de combinaisons mécaniques ? Ne faisons-nous pas aussi remonter tout mal aux gouvernemens, ce qui est la même chose que de croire qu’ils peuvent procurer tous les biens ? Nous oublions trop qu’aujourd’hui c’est la société qui fait les gouvernemens eux-mêmes ce qu’ils sont, bien plus qu’il ne leur est donné de faire passer en elle ce fonds d’idées et de mœurs sur lequel tout repose en définitive. Nulle réforme sociale dans l’état des classes inférieures qui ne suppose celle de nos idées fausses et de nos mauvaises habitudes. C’est aux classes éclairées de donner l’exemple, à nous dès aujourd’hui de nous demander si nos malheurs nous ont rendus plus sérieux, plus virils, plus corrigés des erreurs et des défauts qui trop facilement font école dans ces masses où tout s’exagère. De tous les moyens qu’on propose pour éviter de nouvelles communes, celui-ci, qu’on le sache, est le seul qui puisse communiquer aux autres une réelle efficacité.

Henri Baudrillart.