Les Paradis artificiels/Un mangeur d’opium/I

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Œuvres complètes de Charles BaudelaireMichel Lévy frèresIV. Petits Poèmes en prose, Les Paradis artificiels (p. 227-232).



I

PRÉCAUTIONS ORATOIRES


« Ô juste, subtil et puissant opium ! Toi qui, au cœur du pauvre comme du riche, pour les blessures qui ne se cicatriseront jamais et pour les angoisses qui induisent l’esprit en rébellion, apportes un baume adoucissant ; éloquent opium ! toi qui, par ta puissante rhétorique, désarmes les résolutions de la rage, et qui, pour une nuit, rends à l’homme coupable les espérances de sa jeunesse et ses anciennes mains pures de sang ; qui, à l’homme orgueilleux, donnes un oubli passager

Des torts non redressés et des insultes non vengées ;

qui cites les faux témoins au tribunal des rêves, pour le triomphe de l’innocence immolée ; qui confonds le parjure ; qui annules les sentences des juges iniques ; — tu bâtis sur le sein des ténèbres, avec les matériaux imaginaires du cerveau, avec un art plus profond que celui de Phidias et de Praxitèle, des cités et des temples qui dépassent en splendeur Babylone et Hékatompylos ; et du chaos d’un sommeil plein de songes tu évoques à la lumière du soleil les visages des beautés depuis longtemps ensevelies, et les physionomies familières et bénies, nettoyées des outrages de la tombe. Toi seul, tu donnes à l’homme ces trésors, et tu possèdes les clefs du paradis, ô juste, subtil et puissant opium ! » — Mais, avant que l’auteur ait trouvé l’audace de pousser, en l’honneur de son cher opium, ce cri violent comme la reconnaissance de l’amour, que de ruses, que de précautions oratoires ! D’abord, c’est l’allégation éternelle de ceux qui ont à faire des aveux compromettants, presque décidés cependant à s’y complaire :

« Grâce à l’application que j’y ai mise, j’ai la confiance que ces mémoires ne seront pas simplement intéressants, mais aussi, et à un degré considérable, utiles et instructifs. C’est positivement dans cette espérance que je les ai rédigés par écrit, et ce sera mon excuse pour avoir rompu cette délicate et honorable réserve, qui empêche la plupart d’entre nous de faire une exhibition publique de nos propres erreurs et infirmités. Rien, il est vrai, n’est plus propre à révolter le sens anglais, que le spectacle d’un être humain, imposant à notre attention ses cicatrices et ses ulcères moraux et arrachant cette pudique draperie dont le temps ou l’indulgence pour la fragilité humaine avait consenti à les revêtir. »

En effet, ajoute-t-il, généralement le crime et la misère reculent loin du regard public, et même dans le cimetière, ils s’écartent de la population commune, comme s’ils abdiquaient humblement tout droit à la camaraderie avec la grande famille humaine. Mais, dans le cas du Mangeur d’opium, il n’y a pas crime, il n’y a que faiblesse, et encore faiblesse si facile à excuser ! ainsi qu’il le prouvera dans une biographie préliminaire ; ensuite le bénéfice résultant pour autrui des notes d’une expérience achetée à un prix si lourd peut compenser largement la violence faite à la pudeur morale et créer une exception légitime.

Dans cette adresse au lecteur nous trouvons quelques renseignements sur le peuple mystérieux des mangeurs d’opium, cette nation contemplative perdue au sein de la nation active. Ils sont nombreux, et plus qu’on ne le croit. Ce sont des professeurs, ce sont des philosophes, un lord placé dans la plus haute situation, un sous-secrétaire d’État ; si des cas aussi nombreux, pris dans la haute classe de la société, sont venus, sans avoir été cherchés, à la connaissance d’un seul individu, quelle statistique effroyable ne pourrait-on pas établir sur la population totale de l’Angleterre ! Trois pharmaciens de Londres, dans des quartiers pourtant reculés, affirment (en 1821) que le nombre des amateurs d’opium est immense, et que la difficulté de distinguer les personnes qui en ont fait une sorte d’hygiène de celles qui veulent s’en procurer dans un but coupable est pour eux une source d’embarras quotidiens. Mais l’opium est descendu visiter les limbes de la société, et à Manchester, dans l’après-midi du samedi, les comptoirs des droguistes sont couverts de pilules préparées en prévision des demandes du soir. Pour les ouvriers des manufactures l’opium est une volupté économique ; car l’abaissement des salaires peut faire de l’ale et des spiritueux une orgie coûteuse. Mais ne croyez pas, quand le salaire remontera, que l’ouvrier anglais abandonne l’opium pour retourner aux grossières joies de l’alcool. La fascination est opérée ; la volonté est domptée ; le souvenir de la jouissance exercera son éternelle tyrannie.

Si des natures grossières et abêties par un travail journalier et sans charme peuvent trouver dans l’opium de vastes consolations, quel en sera donc l’effet sur un esprit subtil et lettré, sur une imagination ardente et cultivée, surtout si elle a été prématurément labourée par la fertilisante douleur, — sur un cerveau marqué par la rêverie fatale, touched with pensiveness, pour me servir de l’étonnante expression de mon auteur ? Tel est le sujet du merveilleux livre que je déroulerai comme une tapisserie fantastique sous les yeux du lecteur. J’abrégerai sans doute beaucoup ; De Quincey est essentiellement digressif ; l’expression humourist peut lui être appliquée plus convenablement qu’à tout autre ; il compare, en un endroit, sa pensée à un thyrse, simple bâton qui tire toute sa physionomie et tout son charme du feuillage compliqué qui l’enveloppe. Pour que le lecteur ne perde rien des tableaux émouvants qui composent la substance de son volume, l’espace dont je dispose étant restreint, je serai obligé, à mon grand regret, de supprimer bien des hors-d’œuvre très-amusants, bien des dissertations exquises, qui n’ont pas directement trait à l’opium, mais ont simplement pour but d’illustrer le caractère du mangeur d’opium. Cependant le livre est assez vigoureux pour se faire deviner, même sous cette enveloppe succincte, même à l’état de simple extrait.

L’ouvrage (Confessions of an English opium-eater, being an extract from the life of a scholar) est divisé en deux parties : l’une, Confessions ; l’autre, son complément, Suspiria de profundis. Chacune se partage en différentes subdivisions, dont j’omettrai quelques-unes, qui sont comme des corollaires ou des appendices. La division de la première partie est parfaitement simple et logique, naissant du sujet lui-même : Confessions préliminaires ; Voluptés de l’opium ; Tortures de l’opium. Les Confessions préliminaires, sur lesquelles j’ai à m’étendre un peu longuement, ont un but facile à deviner. Il faut que le personnage soit connu, qu’il se fasse aimer, apprécier du lecteur. L’auteur, qui a entrepris d’intéresser vigoureusement l’attention avec un sujet en apparence aussi monotone que la description d’une ivresse, tient vivement à montrer jusqu’à quel point il est excusable ; il veut créer pour sa personne une sympathie dont profitera tout l’ouvrage. Enfin, et ceci est très-important, le récit de certains accidents, vulgaires peut-être en eux-mêmes, mais graves et sérieux en raison de la sensibilité de celui qui les a supportés, devient, pour ainsi dire, la clef des sensations et des visions extraordinaires qui assiégeront plus tard son cerveau. Maint vieillard, penché sur une table de cabaret, se revoit lui-même vivant dans un entourage disparu ; son ivresse est faite de sa jeunesse évanouie. De même, les événements racontés dans les Confessions usurperont une part importante dans les visions postérieures. Ils ressusciteront comme ces rêves qui ne sont que les souvenirs déformés ou transfigurés des obsessions d’une journée laborieuse.