Les Paradis artificiels/Un mangeur d’opium/III

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Œuvres complètes de Charles BaudelaireMichel Lévy frèresIV. Petits Poèmes en prose, Les Paradis artificiels (p. 263-274).


III

VOLUPTÉS DE L’OPIUM


Ainsi que je l’ai dit au commencement, ce fut le besoin d’alléger les douleurs d’une organisation débilitée par ces déplorables aventures de jeunesse, qui engendra chez l’auteur de ces mémoires l’usage fréquent d’abord, ensuite quotidien, de l’opium. Que l’envie irrésistible de renouveler les voluptés mystérieuses découvertes dès le principe, l’ait induit à répéter fréquemment ses expériences, il ne le nie pas, il l’avoue même avec candeur ; il invoque seulement le bénéfice d’une excuse. Mais la première fois que lui et l’opium firent connaissance, ce fut dans une circonstance triviale. Pris un jour d’un mal de dents, il attribua ses douleurs à une interruption d’hygiène, et comme il avait depuis l’enfance, l’habitude de plonger chaque jour sa tête dans l’eau froide, il eut imprudemment recours à cette pratique, dangereuse dans le cas présent. Puis il se recoucha, les cheveux tout ruisselants. Il en résulta une violente douleur rhumatismale dans la tête et dans la face, qui ne dura pas moins de vingt jours. Le vingt et unième, un dimanche pluvieux d’automne, en 1804, comme il errait dans les rues de Londres pour se distraire de son mal (c’était la première fois qu’il revoyait Londres depuis son entrée à l’Université), il fit la rencontre d’un camarade qui lui recommanda l’opium. Une heure après qu’il eut absorbé la teinture d’opium, dans la quantité prescrite par le pharmacien, toute douleur avait disparu. Mais ce bénéfice, qui lui avait paru si grand tout à l’heure, n’était plus rien auprès des plaisirs nouveaux qui lui furent ainsi soudainement révélés. Quel enlèvement de l’esprit ! Quels mondes intérieurs ! Était-ce donc là la panacée, le pharmakon népenthès pour toutes les douleurs humaines ?

« Le grand secret du bonheur sur lequel les philosophes avaient disputé pendant tant de siècles était donc décidément découvert ! On pouvait acheter le bonheur pour un penny et l’emporter dans la poche de son gilet ; l’extase se laisserait enfermer dans une bouteille, et la paix de l’esprit pourrait s’expédier par la diligence ! Le lecteur croira peut-être que je veux rire, mais c’est chez moi une vieille habitude de plaisanter dans la douleur, et je puis affirmer que celui-là ne rira pas longtemps, qui aura entretenu commerce avec l’opium. Ses plaisirs sont même d’une nature grave et solennelle, et, dans son état le plus heureux, le mangeur d’opium ne peut pas se présenter avec le caractère de l’allegro ; même alors il parle et pense comme il convient au penseroso. »

L’auteur veut avant tout venger l’opium de certaines calomnies : l’opium n’est pas assoupissant, pour l’intelligence du moins ; il n’enivre pas ; si le laudanum, pris en quantité trop grande, peut enivrer, ce n’est pas à cause de l’opium, mais de l’esprit qui y est contenu. Il établit ensuite une comparaison entre les effets de l’alcool et ceux de l’opium, et il définit très-nettement leurs différences : ainsi le plaisir causé par le vin suit une marche ascendante, au terme de laquelle il va décroissant, tandis que l’effet de l’opium, une fois créé, reste égal à lui-même pendant huit ou dix heures ; l’un, plaisir aigu ; l’autre, plaisir chronique ; ici, un flamboiement ; là, une ardeur égale et soutenue. Mais la grande différence gît surtout en ceci, que le vin trouble les facultés mentales, tandis que l’opium y introduit l’ordre suprême et l’harmonie. Le vin prive l’homme du gouvernement de soi-même, et l’opium rend ce gouvernement plus souple et plus calme. Tout le monde sait que le vin donne une énergie extraordinaire, mais momentanée, au mépris et à l’admiration, à l’amour et à la haine. Mais l’opium communique aux facultés le sentiment profond de la discipline et une espèce de santé divine. Les hommes ivres de vin se jurent une amitié éternelle, se serrent les mains et répandent des larmes, sans que personne puisse comprendre pourquoi ; la partie sensuelle de l’homme est évidemment montée à son apogée. Mais l’expansion des sentiments bienveillants causée par l’opium n’est pas un accès de fièvre ; c’est plutôt l’homme primitivement bon et juste, restauré et réintégré dans son état naturel, dégagé de toutes les amertumes qui avaient occasionnellement corrompu son noble tempérament. Enfin, quelque grands que soient les bénéfices du vin, on peut dire qu’il frise souvent la folie ou, tout au moins, l’extravagance, et qu’au-delà d’une certaine limite il volatilise, pour ainsi dire, et disperse l’énergie intellectuelle ; tandis que l’opium semble toujours apaiser ce qui a été agité et concentrer ce qui a été disséminé. En un mot, c’est la partie purement humaine, trop souvent même la partie brutale de l’homme, qui, par l’auxiliaire du vin, usurpe la souveraineté, au lieu que le mangeur d’opium sent pleinement que la partie épurée de son être et ses affections morales jouissent de leur maximum de souplesse, et, avant tout, que son intelligence acquiert une lucidité consolante et sans nuages.

L’auteur nie également que l’exaltation intellectuelle produite par l’opium soit nécessairement suivie d’un abattement proportionnel, et que l’usage de cette drogue engendre, comme conséquence naturelle et immédiate, une stagnation et une torpeur des facultés. Il affirme que pendant un espace de dix ans il a toujours joui, dans la journée qui suivait sa débauche, d’une remarquable santé intellectuelle. Quant à cette torpeur, dont tant d’écrivains ont parlé, et à laquelle a surtout fait croire l’abrutissement des Turcs, il affirme ne l’avoir jamais connue. Que l’opium, conformément à la qualification sous laquelle il est rangé, agisse vers la fin comme narcotique, cela est possible ; mais ses premiers effets sont toujours de stimuler et d’exalter l’homme, cette élévation de l’esprit ne durant jamais moins de huit heures ; de sorte que c’est la faute du mangeur d’opium, s’il ne règle pas sa médication de manière à faire tomber sur son sommeil naturel tout le poids de l’influence narcotique. Pour que le lecteur puisse juger si l’opium est propre à stupéfier les facultés d’un cerveau anglais, il donnera, dit-il, deux échantillons de ses jouissances, et traitant la question par illustrations plutôt que par arguments, il racontera la manière dont il employait souvent ses soirées d’opium à Londres, dans la période de temps comprise entre 1804 et 1812. Il était alors un rude travailleur, et, tout son temps étant rempli de sévères études, il croyait bien avoir le droit de chercher de temps à autre, comme tous les hommes, le soulagement et la récréation qui lui convenaient le mieux.

« Vendredi prochain, s’il plût à Dieu, je me propose d’être ivre, » disait le feu duc de…, et notre auteur fixait ainsi d’avance quand et combien de fois dans un temps donné il se livrerait à sa débauche favorite. C’était une fois toutes les trois semaines, rarement plus, généralement le mardi soir ou le samedi soir, jours d’opéra. C’étaient les beaux temps de la Grassini. La musique entrait alors dans ses oreilles, non pas comme une simple succession logique de sons agréables, mais comme une série de memoranda, comme les accents d’une sorcellerie qui évoquait devant l’œil de son esprit toute sa vie passée. La musique interprétée et illuminée par l’opium, telle était cette débauche intellectuelle, dont tout esprit un peu raffiné peut aisément concevoir la grandeur et l’intensité. Beaucoup de gens demandent quelles sont les idées positives contenues dans les sons ; ils oublient, ou plutôt ils ignorent que la musique, de ce côté-là parente de la poésie, représente des sentiments plutôt que des idées ; suggérant des idées, il est vrai, mais ne les contenant pas par elle-même. Toute sa vie passée vivait, dit-il, en lui, non pas par un effort de la mémoire, mais comme présente et incarnée dans la musique ; elle n’était plus douloureuse à contempler ; toute la trivialité et la crudité inhérentes aux choses humaines étaient exclues de cette mystérieuse résurrection, ou fondues et noyées dans une brume idéale, et ses anciennes passions se trouvaient exaltées, ennoblies, spiritualisées. Combien de fois dut-il revoir sur ce second théâtre, allumé dans son esprit par l’opium et la musique, les routes et les montagnes qu’il avait parcourues, écolier émancipé, et ses aimables hôtes du pays de Galles, et les ténèbres coupées d’éclairs des immenses rues de Londres, et ses mélancoliques amitiés, et ses longues misères consolées par Ann et par l’espoir d’un meilleur avenir ! Et puis, dans toute la salle, pendant les intervalles des entractes, les conversations italiennes et la musique d’une langue étrangère parlée par des femmes ajoutaient encore à l’enchantement de cette soirée ; car on sait qu’ignorer une langue rend l’oreille plus sensible à son harmonie. De même nul n’est plus apte à savourer un paysage que celui qui le contemple pour la première fois, la nature se présentant alors avec toute son étrangeté, n’ayant pas encore été émoussée par un trop fréquent regard.

Mais quelquefois, le samedi soir, une autre tentation d’un goût plus singulier et non moins enchanteur triomphait de son amour pour l’opéra italien. La jouissance en question, assez alléchante pour rivaliser avec la musique, pourrait s’appeler le dilettantisme dans la charité. L’auteur a été malheureux et singulièrement éprouvé, abandonné tout jeune au tourbillon indifférent d’une grande capitale. Quand même son esprit n’eût pas été, comme le lecteur a dû le remarquer, d’une nature bonne, délicate et affectueuse, on pourrait aisément supposer qu’il a appris, dans ses longues journées de vagabondage et dans ses nuits d’angoisse encore plus longues, à aimer et à plaindre le pauvre. L’ancien écolier veut revoir cette vie des humbles ; il veut se plonger au sein de cette foule de déshérités, et, comme le nageur embrasse la mer et entre ainsi en contact plus direct avec la nature, il aspire à prendre, pour ainsi dire, un bain de multitude. Ici, le ton du livre s’élève assez haut pour que je me fasse un devoir de laisser la parole à l’auteur lui-même :

« Ce plaisir, comme je l’ai dit, ne pouvait avoir lieu que le samedi soir. En quoi le samedi soir se distinguait-il de tout autre soir ? De quels labeurs avais-je donc à me reposer ? quel salaire à recevoir ? Et qu’avais-je à m’inquiéter du samedi soir, sinon comme d’une invitation à entendre la Grassini ? C’est vrai, très-logique lecteur, et ce que vous dites est irréfutable. Mais les hommes donnent un cours varié à leurs sentiments, et, tandis que la plupart d’entre eux témoignent de leur intérêt pour les pauvres en sympathisant d’une manière ou d’une autre avec leurs misères et leurs chagrins, j’étais porté à cette époque à exprimer mon intérêt pour eux en sympathisant avec leurs plaisirs. J’avais récemment vu les douleurs de la pauvreté ; je les avais trop bien vues pour aimer à en raviver le souvenir ; mais les plaisirs du pauvre, les consolations de son esprit, les délassements de sa fatigue corporelle, ne peuvent jamais devenir une contemplation douloureuse. Or, le samedi soir marque le retour du repos périodique pour le pauvre ; les sectes les plus hostiles s’unissent en ce point et reconnaissent ce lien commun de fraternité ; ce soir-là presque toute la chrétienté se repose de son labeur. C’est un repos qui sert d’introduction à un autre repos ; un jour entier et deux nuits le séparent de la prochaine fatigue. C’est pour cela que le samedi soir il me semble toujours que je suis moi même affranchi de quelque joug de labeur, que j’ai moi même un salaire à recevoir, et que je vais pouvoir jouir du luxe du repos. Aussi, pour être témoin, sur une échelle aussi large que possible, d’un spectacle avec lequel je sympathisais si profondément, j’avais coutume, le samedi soir, après avoir pris mon opium, de m’égarer au loin, sans m’inquiéter du chemin ni de la distance, vers tous les marchés où les pauvres se rassemblent pour dépenser leurs salaires. J’ai épié et écouté plus d’une famille, composée d’un homme, de sa femme et d’un ou deux enfants, pendant qu’ils discutaient leurs projets, leurs moyens, la force de leur budget ou le prix d’articles domestiques. Graduellement je me familiarisai avec leurs désirs, leurs embarras ou leurs opinions. Il m’arrivait quelquefois d’entendre des murmures de mécontentement, mais le plus souvent leurs physionomies et leurs paroles exprimaient la patience, l’espoir et la sérénité. Et je dois dire à ce sujet que le pauvre, pris en général, est bien plus philosophe que le riche, en ce qu’il montre une résignation plus prompte et plus gaie à ce qu’il considère comme un mal irrémédiable ou une perte irréparable. Toutes les fois que j’en trouvais l’occasion, ou que je pouvais le faire sans paraître indiscret, je me mêlais à eux, et, à propos du sujet en discussion, je donnais mon avis, qui, s’il n’était pas toujours judicieux, était toujours reçu avec bienveillance. Si les salaires avaient un peu haussé, ou si l’on s’attendait à les voir hausser prochainement, si la livre de pain était un peu moins chère, ou si le bruit courait que les oignons et le beurre allaient bientôt baisser, je me sentais heureux ; mais si le contraire arrivait, je tirais de mon opium des moyens de consolation. Car l’opium (semblable à l’abeille qui tire indifféremment ses matériaux de la rose et de la suie des cheminées) possède l’art d’assujettir tous les sentiments et de les régler à son diapason. Quelques-unes de ces promenades m’entraînaient à de grandes distances ; car un mangeur d’opium est trop heureux pour observer la fuite du temps. Et quelquefois, dans un effort pour remettre le cap sur mon logis, en fixant, d’après les principes nautiques, mes yeux sur l’étoile Polaire, cherchant ambitieusement mon passage au nord-ouest, pour éviter de doubler de nouveau tous les caps et les promontoires que j’avais rencontrés dans mon premier voyage, j’entrais soudainement dans des labyrinthes de ruelles, dans des énigmes de culs-de-sac, dans des problèmes de rues sans issue, faits pour bafouer le courage des portefaix et confondre l’intelligence des cochers de fiacre. J’aurais pu croire parfois que je venais de découvrir, moi le premier, quelques-unes de ces terræ incognitæ, et je doutais qu’elles eussent été indiquées sur les cartes modernes de Londres. Mais, au bout de quelques années, j’ai payé cruellement toutes ces fantaisies, alors que la face humaine est venue tyranniser mes rêves, et quand mes vagabondages perplexes au sein de l’immense Londres se sont reproduits dans mon sommeil, avec un sentiment de perplexité morale et intellectuelle qui apportait la confusion dans ma maison et l’angoisse et le remords dans ma conscience… »

Ainsi l’opium n’engendre pas, de nécessité, l’inaction ou la torpeur, puisqu’au contraire il jetait souvent notre rêveur dans les centres les plus fourmillants de la vie commune. Cependant les théâtres et les marchés ne sont pas généralement les hantises préférées d’un mangeur d’opium, surtout quand il est dans son état parfait de jouissance. La foule est alors pour lui comme une oppression ; la musique elle-même a un caractère sensuel et grossier. Il cherche plutôt la solitude et le silence, comme conditions indispensables de ses extases et de ses rêveries profondes. Si d’abord l’auteur de ces confessions s’est jeté dans la foule et dans le courant humain, c’était pour réagir contre un trop vif penchant à la rêverie et à une noire mélancolie, résultat de ses souffrances de jeunesse. Dans les recherches de la science, comme dans la société des hommes, il rayait une espèce d’hypocondrie. Plus tard, quand sa vraie nature fut rétablie, et que les ténèbres des anciens orages tarent dissipées, il crut pouvoir sans danger sacrifier à son goût pour la vie solitaire. Plus d’une fois, il lui est arrivé de passer toute une belle nuit d’été, assis près d’une fenêtre, sans bouger, sans même désirer de changer de place, depuis le coucher jusqu’au lever du soleil ; remplissant ses yeux de la vaste perspective de la mer et d’une grande cité, et son esprit, des longues et délicieuses méditations suggérées par ce spectacle. Une grande allégorie naturelle s’étendait alors devant lui :

« La ville, estompée par la brume et les molles lueurs de la nuit, représentait la terre, avec ses chagrins et ses tombeaux, situés loin derrière, mais non totalement oubliés, ni hors de la portée de ma vue. L’Océan, avec sa respiration éternelle, mais couvé par un vaste calme, personnifiait mon esprit et l’influence qui le gouvernait alors. Il me semblait que, pour la première fois, je me tenais à distance et en dehors du tumulte de la vie ; que le vacarme, la fièvre et la lutte étaient suspendus ; qu’un répit était accordé aux secrètes oppressions de mon cœur ; un repos férié ; une délivrance de tout travail humain. L’espérance qui fleurit dans les chemins de la vie ne contredisait plus la paix qui habite dans les tombes ; les évolutions de mon intelligence me semblaient aussi infatigables que les cieux, et cependant toutes les inquiétudes étaient aplanies par un calme alcyonien ; c’était une tranquillité qui semblait le résultat, on pas de l’inertie, mais de l’antagonisme majestueux de forces égales et puissantes ; activités infinies, infini repos !

« Ô juste, subtil et puissant opium !… tu possèdes les clefs du paradis !… »

C’est ici que se dressent ces étranges actions de grâces, élancements de la reconnaissance, que j’ai rapportées textuellement au début de ce travail, et qui pourraient lui servir d’épigraphe. C’est comme le bouquet qui termine la fête. Car bientôt le décor va s’assombrir, et les tempêtes s’amoncelleront dans la nuit.