Les Paradis artificiels/Un mangeur d’opium/IX

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Œuvres complètes de Charles BaudelaireMichel Lévy frèresIV. Petits Poèmes en prose, Les Paradis artificiels (p. 345-348).

IX

CONCLUSION


Ces longues rêveries, ces tableaux poétiques, malgré leur caractère symbolique général, illustrent mieux, pour un lecteur intelligent, le caractère moral de notre auteur, que ne le feraient désormais des anecdotes ou des notes biographiques. Dans la dernière partie des Suspiria, il fait encore comme avec plaisir un retour vers les années déjà si lointaines, et ce qui est vraiment précieux, là comme ailleurs, ce n’est pas le fait, mais le commentaire, commentaire souvent noir, amer, désolé ; pensée solitaire, qui aspire à s’envoler loin de ce sol et loin du théâtre des luttes humaines ; grands coups d’aile vers le ciel ; monologue d’une âme qui fut toujours trop facile à blesser. Ici comme dans les parties déjà analysées, cette pensée est le thyrse dont il a si plaisamment parlé, avec la candeur d’un vagabond qui se connaît bien. Le sujet n’a pas d’autre valeur que celle d’un bâton sec et nu ; mais les rubans, les pampres et les fleurs peuvent être, par leurs entrelacements folâtres, une richesse précieuse pour les yeux. La pensée de De Quincey n’est pas seulement sinueuse ; le mot n’est pas assez fort : elle est naturellement spirale. D’ailleurs, ces commentaires et ces réflexions seraient trop longs à analyser, et je dois me souvenir que le but de ce travail était de montrer, par un exemple, les effets de l’opium sur un esprit méditatif et enclin à la rêverie. Je crois ce but rempli.

Il me suffira de dire que le penseur solitaire revient avec complaisance sur cette sensibilité précoce qui fut pour lui la source de tant d’horreurs et de tant de jouissances ; sur son amour immense de la liberté, et sur le frisson que lui inspirait la responsabilité. « L’horreur de la vie se mêlait déjà, dans ma première jeunesse, avec la douceur céleste de la vie. » Il y a dans ces dernières pages des Suspiria quelque chose de funèbre, de corrodé et d’aspirant ailleurs qu’aux choses de la terre. Çà et là, à propos d’aventures de jeunesse, l’enjouement et la bonne humeur, la bonne grâce à se moquer de soi-même dont il a fait si souvent preuve, se faufilent quelquefois encore ; mais, ce qui est le plus voyant et ce qui saute à l’œil, ce sont les explosions lyriques d’une mélancolie incurable. Par exemple, à propos des êtres qui gênent notre liberté, contristent nos sentiments et violent les droits les plus légitimes de la jeunesse, il s’écrie : « Oh ! comment se fait-il que ceux-là s’intitulent eux-mêmes les amis de cet homme ou de cette femme, qui sont justement ceux que, plutôt que tous autres, cet homme ou cette femme, à l’heure suprême de la mort, saluera de cet adieu : Plût au ciel que je n’eusse jamais vu votre face ! » Ou bien il laisse cyniquement s’envoler cet aveu, qui a pour moi, je le confesse avec la même candeur, un charme presque fraternel : « Généralement, les rares individus qui ont excité mon dégoût en ce monde étaient des gens florissants et de bonne renommée. Quant aux coquins que j’ai connus, et ils ne sont pas en petit nombre, je pense à eux, à tous sans exception, avec plaisir et bienveillance. » Notons, en passant, que cette belle réflexion vient encore à propos de l’attorney aux affaires équivoques. Ou bien ailleurs il affirme que, si la vie pouvait magiquement s’ouvrir devant nous, si notre œil, jeune encore, pouvait parcourir les corridors, scruter les salles et les chambres de cette hôtellerie, théâtres des futures tragédies et des châtiments qui nous attendent, nous et nos amis, tous, nous reculerions frémissants d’horreur ! Après avoir peint, avec une grâce et un luxe de couleurs inimitables, un tableau de bien-être, de splendeur et de pureté domestiques, la beauté et la bonté encadrées dans la richesse, il nous montre successivement les gracieuses héroïnes de la famille, toutes, de mère en fille, traversant, chacune à son tour, de lourds nuages de malheur ; et il conclut en disant : « Nous pouvons regarder la mort en face ; mais sachant, comme quelques-uns d’entre nous le savent aujourd’hui, ce qu’est la vie humaine, qui pourrait sans frissonner (en supposant qu’il en fût averti) regarder en face l’heure de sa naissance ? »

Je trouve au bas d’une page une note qui, rapprochée de la mort récente de De Quincey, prend une signification lugubre. Les Suspiria de profundis devaient, dans la pensée de l’auteur, s’étendre et s’agrandir singulièrement. La note annonce que la légende sur les Sœurs des Tristesses fournira une division naturelle pour les publications postérieures. Ainsi, de même que la première partie (la mort d’Élisabeth et les regrets de son frère) se rapporte logiquement à la Madone ou Notre-Dame des Larmes, de même une partie nouvelle, Les Mondes des Pariahs, devait se ranger sous l’invocation de Notre-Dame des Soupirs ; enfin, Notre-Dame des Ténèbres devait patronner le royaume des ténèbres. Mais la Mort, que nous ne consultons pas sur nos projets et à qui nous ne pouvons pas demander son acquiescement, la Mort, qui nous laisse rêver de bonheur et de renommée et qui ne dit ni oui ni non, sort brusquement de son embuscade, et balaye d’un coup d’aile nos plans, nos rêves et les architectures idéales où nous abritions en pensée la gloire de nos derniers jours !