Les Pardaillan/XXVIII

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Livre I
XXVIII. La Politique de Catherine
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Alice de Lux passa une nuit affreuse. Mais telle était l’énergie morale de cette femme qu’elle ne perdit pas un instant à se lamenter. Selon toute vraisemblance, elle était condamnée. Sa vie devait fatalement aboutir à une catastrophe. Mais en cette nuit, tous les ressorts de son intelligence, elle les tendit dans la recherche d’un moyen de sauvetage.

— Lutter jusqu’au bout ! dit-elle en frémissant.

Quoi qu’il en fût, ce qu’elle avait espéré devenait impossible.

Si son ancien amant avait eu pitié d’elle, si le moine avait arraché à Catherine de Médicis la terrible lettre qui la faisait son esclave, son plan était de ne plus retourner au Louvre que pour dire à la reine :

« Jusqu’ici je vous ai servie. Maintenant, je reprends ma liberté. Je ne vous demande rien que votre neutralité, je n’espère rien que d’être oubliée de vous. Je m’en vais, voilà tout, et le reste me regarde seule. »

Tout ce rêve de liberté, de bonheur s’écroulait. Il fallait reprendre la chaîne, il fallait au plus tôt se rendre au Louvre, d’après les ordres qu’elle avait reçus ; il est vrai qu’elle pouvait dire que le billet que lui avait si dédaigneusement remis la reine de Navarre ne lui était point parvenu. Mais elle connaissait les colères de Catherine… il était temps de se présenter à elle.

Le lendemain matin, Alice de Lux avait repris un visage impassible comme si la scène de la veille n’eût été qu’un cauchemar.

Avec l’aide de Laura, elle s’habilla soigneusement et, accompagnée de la vieille femme, se rendit droit au Louvre.

Bientôt elle parvint dans les appartements privés de la reine où elle eut à subir les mille questions des filles d’honneur.

Elle répondit avec cette humeur enjouée et cette remarquable présence d’esprit qui lui avaient valu la terrible confiance de la reine.

Catherine de Médicis fut prévenue que Mlle Alice de Lux, de retour d’un long voyage, sollicitait l’honneur de lui présenter ses devoirs. Elle fit répondre qu’elle recevrait Alice dès qu’elle serait libre et que sa fille d’honneur eût à ne pas s’éloigner du Louvre tant qu’elle ne l’aurait pas vue.

Catherine était en effet en conférence avec son astrologue Ruggieri.

Elle devait aussi avoir un entretien avec le roi, et Charles IX, sachant que la reine lui voulait parler, attendait sa visite avec cette sourde et inquiète curiosité que sa mère lui inspira toujours.

Nous pénétrons donc dans un vaste et magnifique cabinet qui attenait à la chambre à coucher de Catherine.

Ce cabinet était meublé avec une somptuosité vraiment royale.

Il était orné d’un grand nombre de toiles de maîtres italiens.

Le Tintoret, Raphaël Sanzio, le Pérugin, Titien, Véronèse et le Primatice étaient représentés sur les hautes murailles à fond de velours rouge par leurs peintures sacrées et leurs peintures érotiques, Dianes lascives et Madones extatiques pêle-mêle, en des cadres qui eux-mêmes étaient des merveilles — cadres en bois travaillé par des sculpteurs de génie et recouverts d’une couche uniforme de vieil or. Catherine de Médicis connaissait en effet la puissance artistique de l’or. L’or, matière pure, métal admirable, l’or, joie des yeux, l’or est la seule couleur qui rehausse le coloris d’un tableau ; une peinture encadrée d’or acquiert toute sa signification : l’or ne détourne pas les yeux — comme l’argent, comme le bois, comme l’étain — du fond du tableau ; l’or s’adapte et s’harmonise à la violence, à la douceur, à la splendeur, à la délicatesse, à Rembrandt, à Titien, à Rubens, à Watteau ; l’or est le cadre idéal.

Ajoutons que ces tableaux étaient alors dans tout l’éclat de leur coloris, et que le temps ne les avait encore ni craquelés ni salis. Catherine était contemporaine de ces maîtres prestigieux qui ont trouvé l’harmonie des couleurs.

Ces toiles qui, maintenant, disparaissent sous la fuligineuse patine des siècles, et qui, dans les vastes nécropoles de l’art qu’on appelle des musées, apparaissent à l’œil mélancolique comme de tristes fantômes, ces toiles ne méritent plus que notre vénération sentimentale puisqu’on les voit à peine, et que nous nous obstinons à admirer de confiance, alors que l’art moderne offrirait à nos yeux des joies si belles, dans la splendeur de jeunesse des couleurs, ces toiles aujourd’hui vieillies, ridées, effacées, dignes de la méditation du philosophe, mais pour l’artiste devenues impures comme toutes les choses vieilles — quelle hideur que la décrépitude —, ces toiles, disons-nous, rutilaient alors, et possédaient sans aucun doute une tout autre signification de beauté, d’harmonie, de puissance active.

Catherine, artiste consommée, les avait assemblées avec un goût parfait, sans s’inquiéter du sujet représenté par les peintres.

On aurait tort, en effet, d’imaginer Catherine de Médicis comme une vulgaire coquine occupée à faire le mal pour le plaisir du mal. Elle avait une prodigieuse imagination. Elle adorait la vie dans toutes ses manifestations. Lorsqu’elle accompagnait ses fils à la guerre, elle se faisait suivre d’artistes, de musiciens, de décorateurs, et, sur les champs de bataille, improvisait des fêtes somptueuses.

Le malheur du peuple a voulu que cette femme ait été reine, et que, pour la satisfaction de ses vastes appétits, elle ait déchaîné d’effroyables désastres… Mais quel est l’homme qui demeure inoffensif quand les autres hommes abdiquent leur liberté entre ses mains ? Quelle est la femme qui, placée au faîte de la puissance, n’éprouve aussitôt le vertige de la tyrannie ?

Sceptique, incroyante, assoiffée de pouvoir et de jouissance, rongée par l’amer regret d’avoir passé sa jeunesse à trembler au lieu de vivre, Catherine de Médicis, au seuil de la vieillesse, s’épanouissait enfin avec tous ses instincts d’artiste et de dominatrice.

Et c’est pourquoi elle s’entourait d’œuvres merveilleuses pour combiner des plans d’horreur. Il lui fallait une atmosphère de génie pour s’ingénier elle-même au mal, qu’elle jugeait capable d’assurer son bonheur. C’est dans un cabinet aux meubles d’une somptuosité fantastique, aux statues excitatrices, aux tableaux qui distillent la force d’invention, c’est dans une harmonie de beauté souveraine qu’elle trouvait ses plus redoutables inspirations.

C’est là que nous la retrouvons avec son confident, son ancien amant, son véritable ami, l’astrologue Ruggieri.

Catherine avait pleine confiance dans la science de Ruggieri. Et Ruggieri lui-même n’était pas un charlatan. Il considérait l’astrologie comme la seule science qui valût d’être étudiée.

Ceci n’est pas une contradiction. Catherine, qui ne croyait pas en Dieu, était assez imaginative et artiste pour croire en une science qui devait lui apparaître comme une fée séduisante. Cette audacieuse scrutatrice de consciences, cette poète effrénée devait souhaiter l’absolu. Et l’astrologie qui permet de lire dans l’avenir, c’est l’absolu. Nous estimons, d’après le geste général de Catherine, que, si elle eût cru en Dieu et en Satan, ses préférences eussent été à Satan, parce qu’elle l’eût trouvé plus intéressant dans sa révolte, plus beau dans son attitude, plus poétique, plus semblable à elle-même.

Au moment où nous pénétrons dans le cabinet de la reine, Ruggieri prenait congé d’elle.

— Ainsi, disait l’astrologue, c’est la paix ?

— Oui, René, la paix… la paix qui est parfois une arme plus redoutable que la guerre.

— Et vous pensez que Jeanne d’Albret viendra à Paris ?

— Elle viendra, René.

— Coligny ?

— Il viendra. Condé, Henri de Béarn viendront… Songe donc à ce que je t’ai recommandé.

— Répandre le bruit que la reine de Navarre est malade ?

— C’est cela, mon bon René, dit Catherine avec un sourire, et je puis t’assurer qu’elle est bien malade. Mais ce n’est pas tout… Tu oublies le principal.

— Répandre le bruit que Jeanne d’Albret a un autre enfant qu’Henri ! fit Ruggieri en pâlissant.

— Oui, un enfant qui est même plus âgé qu’Henri de Béarn… et qui aurait bien des droits… si Henri venait à disparaître… tu le connais ! ajouta-t-elle en fixant un regard dominateur sur l’astrologue.

Celui-ci courba la tête et murmura dans un soupir :

— Mon fils !…

Puis se redressant :

— Une calomnie, Catherine !

— Oui, une calomnie, René !…

— Personne ne voudra croire, fit-il en hochant la tête.

Catherine haussa les épaules et dit :

— Autrefois, René, j’ai connu un habile homme qui a fait une courte apparition à la cour de François Ier. C’était un des esprits les plus fermes et les plus lucides que j’aie connus. Il avait le génie des vastes entreprises qui survivent à leur créateur et portent son empreinte jusque dans les siècles futurs. Il ne rêvait pas seulement de dominer le monde, de son vivant, comme un vulgaire roi, mais de le dominer encore après sa mort par la force des enseignements légués à ses disciples. Il s’appelait Loyola.

La reine se tut un instant, rêveuse, songeant peut-être qu’elle était elle-même une digne disciple de son grand homme.

— M. de Loyola, reprit-elle, me vit abandonnée de tous. Je ne sais s’il eut pitié de moi, ou plutôt s’il comprit que mon esprit était un terrain favorable pour la bonne semence. Mais il me parla fortement, secoua mon désespoir, et avant de quitter la cour de François Ier me fit cadeau d’une arme précieuse pour l’attaque et la défense.

— Cette arme ? interrogea Ruggieri.

— C’est le mensonge.

— Le mensonge !…

— L’arme des forts, l’arme de ceux qui ont regardé la vie face à face et ont dit à la vie : Tu n’es que néant ! L’arme de ceux qui ont sondé leur conscience, et ont dit à leur conscience : Tu n’es qu’imagination. Le vulgaire, le troupeau que nous gouvernons doit avoir la haine du mensonge. Car s’il comprenait la force du mensonge, il en userait contre nous et nous serions perdus. Mais nous, René, nous pouvons et nous devons mentir, puisque le mensonge est le fond même de tout gouvernement solide.

— Arme, soit ! fit l’astrologue. Mais arme redoutable pour celui qui s’en sert, prenez-y garde, ma reine !

— C’est justement ce que je fis observer à M. de Loyola. Et ce grand homme me répondit : « Arme redoutable entre des mains maladroites. Et j’appelle maladroites les mains qui n’osent pas frapper à fond. Si vous rencontrez un dogue enragé et que le couteau tremble dans votre main, le dogue sera blessé ; mais avant de mourir, il aura eu le temps de vous mordre et vous serez empoisonné ; au contraire, si vous frappez un bon coup jusqu’au cœur de l’animal, vous êtes sauvé. »

Catherine de Médicis eut un pâle sourire, à cette idée de l’ennemi bien frappé, bien terrassé du premier coup.

Elle poursuivit :

— Monsieur de Loyola, ayant ainsi parlé, m’exposa alors ses idées sur le mensonge :

« Si vous mentez timidement, le monde aura horreur ou fera semblant d’avoir horreur de vous. Si vous mentez avec énergie, si vous affirmez le mensonge avec toute la force nécessaire, si vous le répétez sans relâche à coups redoublés, le monde verra que vous dites une vérité ; et s’il voit que vous mentez, il fera semblant de croire à votre mensonge, et c’est tout ce qu’il faut. C’est une faiblesse que de s’inquiéter de la vraisemblance du mensonge. Il n’y a pas de mensonge invraisemblable ; il n’y a que l’énergie ou la timidité du menteur. Le mensonge est vraisemblable en raison de l’énergie de celui qui ment. Supposez, par exemple, que je dise ou fasse dire que Mme d’Étampes a essayé d’empoisonner François Ier. Songez, d’abord, à l’énorme quantité d’imbéciles qui vont dire : Il n’y a pas de fumée sans feu ; ajoutez à cette multitude la foule des ennemis particuliers de Mme d’Étampes, qui vont s’en aller répétant : Je n’y crois pas, pour ma part, mais on affirme que Mme d’Étampes a voulu empoisonner le roi François. Ajoutez à ces deux multitudes la foule des gens qui souhaitent un scandale, soit pour leur profit, soit simplement par amour du scandale. Et voilà déjà Mme d’Étampes enveloppée dans un réseau serré d’affirmations. Alors, il arrive deux choses : ou bien elle dédaigne de répondre au mensonge, ou bien elle veut se défendre. Si elle ne répond pas, le mensonge suit son chemin. Vous le répétez ou le faites répéter jusqu’à ce que les multitudes dont je vous parlais s’écrient, avec la vigueur des indignations fausses : Elle ne dit rien, donc elle est coupable !… Si elle veut se défendre, donnez un détail, nouveau mensonge qui abrite le premier. Dites, par exemple, que le poison était une poudre verte. Mme d’Étampes vous met au défi de prouver qu’elle ait jamais eu de la poudre verte chez elle. Dès lors, elle est perdue. Elle ne discute plus sur le mensonge principal, mais sur le mensonge accessoire. Les courtisans, les bourgeois, le peuple parient pour ou contre la poudre verte. Et, par suite d’un phénomène tout naturel, au bout de quelque temps, on se dispute pour savoir si l’empoisonneuse avait de la poudre verte ou bleue, mais la question même de l’empoisonnement n’est plus mise en doute par personne… »

Catherine de Médicis garda un instant le silence, toute souriante.

Puis elle ajouta :

— Voilà ce que me dit M. de Loyola qui était un bien grand philosophe. J’ai retenu ses paroles.

— Et, demanda René, vous en avez fait l’application ?

— Souvent, répondit simplement Catherine.

— Savez-vous que c’est effrayant, ma reine ? Et que si quelqu’un usait d’une pareille arme…

— Ce quelqu’un serait maître du monde. À défaut de quelqu’un, un groupe d’hommes bien disciplinés peut gouverner par ce moyen. C’est ce qu’a voulu M. de Loyola. Croyez-moi, un jour viendra où les partis politiques comprendront la force énorme du mensonge et l’emploieront hardiment. J’appelle partis politiques les groupes d’hommes marqués pour la domination, ceux qui comprennent que la foule immense et stupide doit tout entière travailler au bonheur de quelques-uns. Songe à la somme fabuleuse de mensonges accumulés dans les siècles pour que les peuples en arrivent à avoir dans le sang le besoin du roi, du maître, du gouverneur, quel qu’il soit ! Et cesse dès lors de te méfier du mensonge. Proclame avec moi que le mensonge est sacré, qu’il est notre commencement et notre fin, que nous lui devons tout ce qu’envie l’humanité entière ! Ah ! René, mentons, mentons avec force, mentons avec courage, mentons avec frénésie, et nous demeurons les maîtres !…

— Je mentirai donc, ma belle reine ! s’écria Ruggieri.

— La reine de Navarre viendra à Paris, je te le répète. Il faut qu’avant même son arrivée le mensonge ait déjà préparé nos voies. D’abord, elle est malade, tu comprends ? Ensuite, elle a un fils… Pourquoi t’assombris-tu ? Et qui te dit que ce fils… je ne le réserve pas à de hautes destinées ! Qui te dit qu’il ne sera pas roi de Navarre à la place d’Henri !…

Ruggieri étouffa un cri de joie qui vint expirer sur ses lèvres.

— Silence ! gronda Catherine de Médicis.

— Ah ! Catherine, murmura l’astrologue en appuyant ses lèvres sur la main de la reine, comme vous êtes grande ! Comme votre pensée est profonde ! Et comme je vous admire humblement !…

— Va ! fit la reine en souriant, va et songe à m’obéir…

— Aveuglément ! s’écria l’astrologue en s’élançant hors du cabinet.

À son tour, Catherine de Médicis quitta ses appartements sans passer par la salle où étaient réunies ses dames d’atours, et, par des couloirs réservés, gagna le logis du roi.

À mesure qu’elle approchait, elle entendait une sonnerie de chasse.

Charles IX, grand chasseur, avait une passion furieuse pour l’art de la vénerie en général et pour tous les arts qui s’y rattachaient en particulier.

Il sonnait de la trompe à s’en époumoner, à s’en rendre malade.

Son médecin, Ambroise Paré, lui recommandait vainement de s’adonner avec les plus grandes précautions à sa passion favorite. Il fallait que tous les jours le répertoire complet des chasses royales y passât.

Et encore ce répertoire s’augmentait-il assez souvent de quelque air nouveau.

Avant d’entrer chez le roi, Catherine composa son visage et prit son air le plus mélancolique. Lorsqu’elle entra, Charles IX déposa aussitôt la trompe dans laquelle il soufflait avec une conviction de chasseur, et s’avançant vers elle la prit par une main, baisa cette main et la conduisit enfin jusqu’à un grand fauteuil d’ébène dans lequel la reine s’assit.

— Mon fils, dit alors Catherine, je viens, comme tous les matins, m’informer de votre santé. Comment êtes-vous ?… Tournez-vous vers la fenêtre, que je vous voie… Mais vous me paraissez bien… très bien… Ah ! je respire… C’est que voyez-vous, je ne vis plus depuis que ces maudits accès vous ont pris… et surtout depuis qu’Ambroise Paré m’a affirmé…

— Achevez, ma mère, fit Charles sans inquiétude apparente.

— Ce savant docteur m’a dit que l’une de ces crises pouvait vous tuer sur le coup ; mais je n’en crois rien, Charles ; d’ailleurs, j’ai ordonné des prières secrètes dans trois églises et notamment à Notre-Dame.

— Ce que vous me dites là, madame, me rassurerait si j’avais besoin d’être rassuré ; mais je suis comme vous, je ne crois nullement aux sinistres prédictions de maître Paré, que j’ignorais d’ailleurs… je suis solide encore, et ceux qui pourraient se réjouir de ma mort devront attendre.

— Amen ! dit Catherine. Mais, mon fils, vous croyez donc qu’il y a des gens qui se réjouissent de la mort du roi ! En quels temps vivons-nous donc, hélas !… Lorsque votre illustre père tomba dans cette triste fête sous les coups de son capitaine, Paris, tout entier, pleura, le royaume prit le deuil, et le monde civilisé témoigna sa douleur. Pourquoi n’en serait-il pas de même lorsqu’il plaira à Dieu de vous rappeler à lui ?

Charles IX pâlit. Fut-ce de colère ou de crainte ? Les deux, sans doute.

Il regarda fixement sa mère et s’écria :

— Eh, Madame, d’où vous viennent ces idées funèbres ! Je ne puis causer deux minutes avec vous sans qu’il soit question de ma mort !

— La constante inquiétude d’une mère, Charles, ne désarme jamais devant les apparences de la sécurité.

— Et moi, par la mort-dieu, je vous dis que je me porte à merveille ! N’en parlons donc plus. Quant à ces gens dont je parlais et qui se réjouissent en secret dès que j’ai la colique, ils sont partout et jusque dans ce palais !

— Vous voulez parler de messieurs les huguenots, mon fils. Eh bien ! je voulais justement vous entretenir à leur sujet. Si cela vous convient, sire, le moment serait bon…

Et Catherine jeta un regard significatif sur trois ou quatre personnes de l’entourage royal qui, au moment où la reine mère était entrée, s’étaient respectueusement retirées dans un coin.

Le roi eut un haussement d’épaules impatienté et se tourna vers ces personnes.

— Messieurs, dit-il, la reine veut m’entretenir… Maître Pompéus, vous reviendrez dans une heure pour ma leçon d’armes… Ah ! apportez-moi donc quelques-unes de ces lames arabes dont vous me parliez… Maître Crucé, nous causerons demain de ferronnerie ; je veux voir ce nouveau modèle de serrure que vous avez inventé ; messieurs, à bientôt.

Le maître d’armes, Crucé, les gentilshommes sortirent après une profonde salutation à la reine.

Au moment où Crucé salua, il échangea avec Catherine un rapide regard.

— Je vous écoute, madame ! fit alors Charles IX en se jetant sur les coussins d’un vaste fauteuil. Ici, Nysus ! Euyalus !

Deux magnifiques lévriers qui, depuis l’entrée de la reine, n’avaient cessé de gronder sourdement, vinrent se coucher près du roi qui machinalement se mit à les taquiner de sa main pendante.

— Charles, dit alors Catherine, est-ce que l’état de votre royaume ne vous paraît pas lamentable ? Est-ce que vous ne pensez pas que cette longue dispute, ces guerres funestes où succombent l’un après l’autre les meilleurs gentilshommes de l’un et l’autre parti ne finiront pas par appauvrir l’héritage que vous tenez de votre père et que vous devez transmettre intact à vos successeurs ?

— Si fait, pardieu ! Je trouve que c’est vraiment payer trop cher le plaisir d’entendre la messe, que de voir succomber tant de braves qui eussent pu trouver un plus utile emploi de leur vie et de leur sang à notre service !

— J’aime à vous voir dans ces dispositions, sire, fit Catherine avec un sourire.

— Je ne m’étonne que d’une chose, madame ; c’est que ces dispositions semblent vous étonner. N’ai-je pas toujours prêché que la paix devait se faire entre les deux religions ? N’ai-je pas témoigné mon horreur du sang versé en faisant crier édits sur édits dans les rues de Paris contre les gens qui se veulent battre ? Enfin, n’est-ce pas moi qui ai voulu que la paix fût signée à Saint-Germain ?… C’est donc votre attitude et non la mienne qui est surprenante. Car voici du nouveau ! C’est vous qui venez me prêcher la concorde, alors que j’ai dû toujours résister à votre robuste appétit de guerre et de massacre !

— Comme vous me connaissez mal, mon fils !…

— Eh ! madame, je ne demande qu’à mieux connaître ma mère ! s’écria Charles avec amertume. Mais avouez que si je vous connais si mal, c’est que d’autres de vos enfants ont eu la meilleure part de votre confiance…

Catherine, comme dans toutes les circonstances où elle était embarrassée, fit semblant de ne pas avoir entendu.

— D’ailleurs, reprit-elle avec mélancolie, j’ai passé ma vie à être méconnue… Mais, mon fils, je ne vous apprends rien de nouveau, je crois, en vous disant que j’ai voulu la guerre pour avoir la paix.

— Oui, oui, je connais vos raisons : détruisons les huguenots, jusqu’au dernier, et nous serons tranquilles… Vous avez vu le beau résultat que nous avons obtenu. Malgré Jarnac, malgré Moncontour où mon frère d’Anjou s’est couvert de gloire à ce que m’a assuré Tavannes (Catherine se mordit les lèvres), malgré dix victoires, nous avons vu le vieux Coligny[1] nous repousser à Arnay-le-Duc avec une nouvelle armée, pousser jusque sur les bords du Loing et menacer peut-être Paris si je ne l’avais arrêté par l’offre d’une paix honorable. Ces guerres seront toujours à recommencer. Les réformés battus sur un point reparaissent plus forts sur un autre.

C’en est assez, par la mort-dieu ! J’entends que ma volonté soit faite, que tous vos muguets et mignons cessent de provoquer les huguenots, et que ces moines damnés comme votre Panigarola… Nous verrons bien, pardieu ! ajouta tout à coup Charles IX en se levant, qui commande à Paris ! Ces mignons fieffés, je les ferai mettre à la Bastille ! Tant pis pour mon frère s’il en pleure ! Et quant à vos moines, je les mettrai à la raison. Et pour commencer, votre Panigarola, je l’arrête !…

Le jeune roi s’exaltait. Il se promenait avec agitation. Aux derniers mots, il marcha sur Catherine d’un air si menaçant que la reine se leva, de son côté, en étendant le bras.

— Eh ! mon fils, s’écria-t-elle, avec un rire forcé, on dirait vraiment que c’est à votre mère que vous en voulez !…

Charles IX s’arrêta soudain ; une légère rougeur monta à son front généralement pâle comme cire.

— Excusez-moi, madame, dit-il en reprenant place dans son fauteuil. Ces gens m’exaspèrent à la longue. Quant à croire que vous soyez menacée dans mon Louvre, j’espère qu’une pareille pensée n’a pu naître en vous…

— Non, mon fils… et c’est une simple façon de parler. Mais si vous m’en croyez, vous n’arrêterez personne, pas plus Panigarola que Maugiron ou Quélus…

— Je les arrêterai, si bon me semble, madame ! J’arrêterai Henri s’il le faut ! qu’on y prenne garde, ma patience a des bornes.

— Bon ! fit la reine, vous parlez de paix, et vous ne rêvez qu’arrestations jusque dans votre famille !

Mais déjà Charles IX, avec un grand geste de lassitude, se renversait dans son fauteuil.

L’explosion de colère qui venait de lui échapper avait brisé sa faible énergie.

Catherine l’attendait là.

— Vous n’arrêterez personne, dit-elle, si je vous donne un bon moyen d’assurer la paix générale.

— Et vous auriez trouvé ce moyen, madame ?

— Je l’ai trouvé.

— Et il ne s’agit pas de quelque bon carnage, de quelque bataille nouvelle, de quelque levée de troupes et d’argent ?

— Rien de tout cela, mon fils ! fit la reine avec un sourire maternel.

— Je vous écoute, madame, dit Charles en s’armant de défiance.

— Voici longtemps que j’y songe. Pendant que vous me croyez occupée à rêver de guerre comme je ne sais quelle héroïne, je ne suis qu’une pauvre mère cherchant à assurer le bonheur de ses enfants, insista-t-elle sur un mouvement de Charles. Et voici ce que j’ai trouvé, mon fils : les huguenots ne sont plus rien, ou du moins cessent d’être dangereux, s’ils n’ont plus Henri de Béarn et Coligny.

— Vous songeriez donc à…

— Attendez, mon fils. Je dis que, privés de ces deux chefs, les huguenots ne pourraient plus vous faire la guerre.

— Mais, madame, ce n’est pas à moi qu’ils la font !

— Soit ! Mais ils la font !… Supposez maintenant que Coligny et Henri de Béarn fassent leur soumission.

— Jamais ils n’y consentiront !

— Eh bien ! s’écria Catherine triomphante, j’ai trouvé mieux que de leur arracher une soumission qui serait peut-être hypocrite. J’ai trouvé le moyen d’en faire les amis les plus ardents du roi, ses alliés !

— Par la mort-dieu, madame, j’avoue que si vous avez trouvé cela, je vous admirerai.


— Bien. Écoutez-moi, en ce cas. Que pensez-vous que ferait le vieux Coligny si vous lui donniez une armée pour aller défendre dans les Pays-Bas ses coreligionnaires massacrés par le duc d’Albe ?

— Je dis qu’il tomberait à mes pieds. Mais, madame, ce serait la guerre avec l’Espagnol !

— Nous causerons de cela en conseil, mon fils. Je sais un moyen d’éviter la guerre avec l’Espagne qui est et doit rester notre amie fidèle. Ceci acquis, êtes-vous décidé à faire à l’amiral la proposition que je vous dis ?

— Oui, morbleu ! et même au prix d’une guerre avec l’Espagne, car après tout, mieux vaut guerre de frontière que guerre intestine !

— Bien. Vous admettez qu’en ces conditions l’amiral est à nous ? Voilà donc les brouillons du parti huguenot qui n’ont plus de chef et viennent se ranger autour de vous.

— Sans doute. Mais Henri de Béarn ? demanda avidement Charles IX.

— Ah ! voilà où mon idée a du bon ! Henri de Béarn est votre ennemi… eh bien, j’en fais plus que votre ami, j’en fais votre frère…

— Henri n’est pas plus mon ennemi que l’amiral, madame. C’est nous qui, jusqu’ici, les avons poussés à la guerre. Avouons nos torts… mais enfin, je serais curieux de savoir comment le Béarnais peut devenir mon frère…

— En épousant votre sœur… ma fille Marguerite ! fit Catherine triomphante.

— Margot ! s’écria Charles stupéfait.

— Elle-même ! Croyez-vous qu’il refusera l’alliance ? Croyez-vous que l’orgueilleuse Jeanne d’Albret elle-même ne sera pas fière et heureuse d’une pareille union ?

— L’idée est admirable, en effet. Mais qu’en dira Margot ?

— Marguerite dira ce que nous voudrons. À défaut de sa soumission, son intelligence nous assure de son dévouement.

— Par la mort-dieu ! s’écria le roi en se levant, voilà, madame, une belle et profonde pensée… Oui, oui, cela nous assure la paix… Le Béarnais rentrant dans ma famille, et Coligny occupé aux Pays-Bas, il n’y a plus de parti huguenot !… C’est admirable, vraiment… Plus de guerre, plus de sang dans les rues de Paris… des fêtes, des chasses, des danses… Mort-dieu, madame, la jolie cour que nous allons avoir. Savez-vous que cela commençait à devenir bien triste ? C’est charmant, j’en veux avoir le cœur net… faites rassembler le conseil pour demain !… Ah ! je respire !

Et le roi Charles, en véritable enfant qu’il était, esquissa un pas de danse, puis saisit sa mère à pleins bras et l’embrassa sur les deux joues, puis, joyeusement, sonna à toute volée un air de chasse…

Catherine, de son air glacial, suivait toute cette expansion de joie juvénile.

Soudain, elle vit son fils pâlir. Charles porta sa main crispée à son cœur et s’arrêta, haletant. Son regard se troubla. Ses pupilles se dilatèrent.

Deux secondes, il parut en proie à quelque mystérieuse vision ou à un vertige.

Puis ses traits se calmèrent. Son regard s’apaisa. Il respira plus librement.

— Vous le voyez, ma mère, dit-il avec un triste sourire, voici une crise avortée. La joie que vous m’avez donnée me rend déjà plus fort… Ah ! s’il n’y avait plus autour de mon trône ni haines sourdes ni intrigues… si nous avions enfin la paix !…

— Vous l’aurez, Charles ! dit Catherine qui se leva. Reposez-vous en votre mère qui veille sur vous… J’ai donc votre approbation pour ouvrir des conférences en vue de ce mariage ?

— Oui, madame, allez… Et moi, je m’en vais de ce pas voir Margot et lui faire entendre raison.

La reine mère eut un sourire aigu. Elle se retira après avoir jeté un profond regard sur son fils qui, tout joyeux et tout fredonnant, se rendit en effet chez sa sœur Marguerite.

C’est ainsi que fut décidé un acte politique qui, préparé pour assurer la paix du royaume, devait aboutir à l’une des plus atroces et des plus sanglantes tragédies qui aient épouvanté l’histoire.

Mais nous n’en avons pas fini avec ce chapitre où nous avons voulu de montrer sous un triple aspect la sombre et tortueuse politique de Catherine de Médicis. Cette troisième partie de cet épisode complétera les deux autres, et éclairera d’un jour livide la pensée qui avait guidé la reine dans son entretien avec Ruggieri, d’abord, avec Charles IX, ensuite.

Elle regagna ses appartements, lente et méditative, et entra dans son oratoire.

Cette pièce était l’antithèse de celle où nous avons d’abord introduit nos lecteurs : ici, plus de tableaux, plus de statues, plus de rideaux brochés, plus de coussins… Des murs couverts d’une sombre tapisserie, une table d’ébène, un fauteuil d’ébène aussi, un prie-Dieu, et au-dessus de ce prie-Dieu un christ d’argent massif sur sa croix noire…

— Paola, dit Catherine à une suivante italienne qui se tenait toujours à sa portée, amène-moi Alice.

Quelques instants plus tard, Alice de Lux pénétrait dans l’oratoire et exécutait une profonde révérence autant pour obéir aux règles d’étiquette que pour cacher en partie son trouble.

— Vous voilà donc de retour, mon enfant, dit Catherine avec une grande douceur. Vous êtes sans doute arrivée hier ?

Alice de Lux fit un effort et répondit :

— Non, madame, je suis arrivée il y a onze jours…

— Onze jours, Alice ! s’écria la reine, mais sans sévérité. Onze jours, et vous voilà aujourd’hui seulement !

— J’étais bien fatiguée, madame, balbutia la fille d’honneur.

— Oui, oui… je comprends, vous aviez besoin de vous reposer… et peut-être aussi de réfléchir un peu… de convenir avec vous-même… Mais laissons cela… je suis contente de vous, mon enfant… Vous avez admirablement compris votre mission, et je ne connais pas meilleure diplomate que vous… Alice, vous avez noblement servi mes intérêts qui sont ceux du roi et de la royauté, vous en serez récompensée.

— Votre Majesté me comble, murmura la malheureuse.

— Non, non, je ne dis que l’exacte vérité… grâce à vous, ma chère ambassadrice, j’ai pu connaître à temps et déjouer les projets de notre ennemie la plus déterminée… la reine Jeanne. Ah ! à ce propos, soyez complimentée pour le choix de vos courriers… tous des hommes sûrs et diligents… et pour la rédaction de vos lettres… toutes des chef-d’œuvres de clarté… Oui, mon enfant, vous nous avez rendu de grands services… Et ce n’est pas votre faute, après tout, si ces services n’ont pas été plus loin…

— Je ne sais ce que veut dire Votre Majesté…

— Alice, comment la reine de Navarre est-elle sortie de Paris ?… Car elle y est venue, je le sais… Racontez-moi donc un peu tout cela… est-ce que vous faisiez partie du voyage ? Ne m’a-t-on pas dit qu’il y avait eu quelque chose comme une révolte sur le pont de bois ?… J’aurais été fâchée qu’il fût arrivé malheur à ma cousine de Navarre… Voyons, que s’est-il passé ?

Alice commença aussitôt le récit sommaire de l’échauffourée que nous avons racontée.

Ce récit, elle le fit en termes brefs et clairs, d’une voix monotone.

— Jésus ! fit alors Catherine en joignant les mains. Est-il possible que vous ayez couru pareil danger !… Quand je songe qu’un peu plus la reine de Navarre était tuée, je ne puis m’empêcher de frissonner… car, après tout, je ne veux pas sa mort, à cette pauvre reine… il suffit que je la réduise à l’impuissance… je me défends, voilà tout… Et la preuve que je ne lui veux aucun mal, c’est que je songe à faire la paix… et que je vais vous renvoyer auprès d’elle pour préparer son esprit à un grand événement… Vous devez être reposée, mon enfant… vous pourriez partir aujourd’hui même…

En parlant ainsi, Catherine fixait un regard aigu sur Alice.

La jeune fille, la tête courbée, frissonnante, demeurait frappée de stupeur comme l’oiseau qui voit se resserrer au-dessus de lui les cercles dont le faucon cherche à l’envelopper.

— À propos, reprit tout à coup Catherine, que venait donc faire, à Paris, la reine de Navarre ?

— Elle est venue vendre ses bijoux, Majesté !

— Ah ! peccato ! La pauvre chère… Ses bijoux !… Tiens, tiens… Et en a-t-elle eu un bon prix, au moins ?… Au fait, cela m’est égal, je ne veux pas être indiscrète… Au surplus, elle est encore bien heureuse d’avoir des bijoux à vendre… Moi, il ne m’en reste plus… que quelques-uns… et encore, ils ne sont plus à moi… je les destine à des amis… Tiens, regarde, Alice ! Prends un peu ce coffret… là, sur le prie-Dieu… bon.

Alice avait obéi et déposait sur la table un coffret d’ébène que Catherine ouvrit aussitôt.

Ce coffret était agencé par rangées superposées ; chaque rangée se composait d’une planchette de velours et pouvait s’enlever du coffret au moyen de deux cordons de soie adaptés à chaque extrémité.

Le coffret ouvert, le premier rang apparut aux yeux d’Alice.

Il se composait d’une agrafe de ceinture et d’une paire de pendants d’oreilles. Ces bijoux étaient incrustés de perles dont le doux éclat chatoyait légèrement sur le fond de velours.

Alice demeura indifférente et glacée. La reine lui jeta un coup d’œil en dessous, et un mince sourire erra sur ses lèvres.

« Peste ! songea-t-elle. La demoiselle est devenue difficile !… »

— Qu’en penses-tu, mon enfant ? reprit-elle tout haut.

— Je dis que ces bijoux sont bien jolis, madame.

— Oui, certes… L’eau de ces perles est admirable, et on y chercherait en vain un défaut… Mais que disions-nous ?… J’ai tant d’affaires dans la tête… Ah oui ! que la reine de Navarre avait vendu ses dernières pierreries chez… chez qui, disais-tu ?

— Chez le juif Isaac Ruben, répondit Alice, qui n’avait encore rien dit de cette adresse.

— Oui, c’est bien cela que tu disais, fit Catherine. Et tu ajoutais que cette bonne reine était partie…

— Pour Saint-Germain, madame ; puis pour Saintes, en passant par Tours, Chinon, Loudun, Moncontour, Parthenay, Niort, Saint-Jean d’Angély. Du moins ; c’est l’itinéraire que je connaissais. Il a pu être modifié. Je crois que, de Saintes, Sa Majesté la reine de Navarre se rendra à La Rochelle.

Catherine avait attentivement écouté cette nomenclature que l’espionne avait débitée d’une voix morne, comme une leçon dont on a hâte de décharger sa mémoire.

— Mais pourquoi, Alice, avez-vous dit que peut-être cet itinéraire serait changé ? demanda Catherine qui, selon le moment et les besoins, tutoyait ou ne tutoyait pas la fille d’honneur.

— Je le dirai tout à l’heure à Votre Majesté.

— Voyons, mon enfant, pourquoi paraissez-vous inquiète ? Vous vous êtes pourtant reposée dix jours. Et je n’ai rien dit pour les embarras que vous avez pu me causer en ne vous rendant pas immédiatement à mes ordres… Mais maintenant, il s’agit de faire bonne mine… encore un petit effort, ma petite Alice… Je n’ai confiance qu’en toi, je suis entourée d’ennemis… tu vas voir que je n’ai pas de secrets pour toi… Je vais t’apprendre une grande nouvelle… le roi veut se raccommoder tout à fait avec les huguenots… tu comprends ?… et alors, ma cousine de Navarre devient alors amie… elle vient ici… à Paris… à cette cour…

À mesure que Catherine parlait, Alice devenait de plus en plus pâle.

Aux derniers mots, elle étouffa un cri que la reine feignit de ne pas entendre.

— Alors, poursuivit-elle, il faut que je fasse parvenir un message à la reine de Navarre… un message verbal, un message qui précédera les propositions officielles… tu sais bien ?… Et c’est toi que je charge de cette grande mission.

Alice fit un geste comme pour interrompre la reine.

— Tais-toi, continua celle-ci. Écoute-moi bien, car tu saisis que notre temps est précieux… Tu vas partir. Dans une heure, tu trouveras à ta porte une chaise de voyage ; tu mèneras grand train… jusqu’à ce que tu aies rejoint la reine… Maintenant, ouvre bien ton esprit, et grave-toi mes paroles dans la tête… Je vais te charger d’une double mission… la première, ce sera de présenter à la reine, avec toute la délicatesse nécessaire, les offres que je t’exposerai dans un instant… la deuxième, ce sera, selon les dispositions où tu la trouveras, de lui offrir… ou de ne pas lui offrir… un cadeau… un petit cadeau… qui devra venir de toi-même, tu entends… je n’y veux être pour rien… oh ! rassure-toi… ce cadeau… ce sera facile… c’est simplement une boîte de gants… Tais-toi, je sais tout ce que tu pourrais objecter… tu diras, tu inventeras ce que tu voudras pour expliquer que tu sois chargée par moi du message… quant aux gants, je n’y suis pour rien… c’est toi qui les a achetés à Paris pour faire plaisir à ta bienfaitrice…

— Je supplie Votre Majesté de ne pas aller plus loin… c’est inutile ! s’écria Alice.

« Elle a déjà compris les gants ! songea Catherine. Et elle a peur !… »

Rapidement, elle retira le premier compartiment du coffret aux bijoux. La deuxième rangée apparut.

« Laissons-la respirer cinq minutes ! » poursuivit la reine en elle-même.

— Que dis-tu de cela, ma petite Alice ? fit-elle à haute voix…

— Cela ?… Quoi ?… ce que vous disiez, madame, balbutia Alice en passant une main sur son front.

— Eh ! non… cela !… ces rubis ! Regarde donc, voyons !

Sur la deuxième rangée qui venait d’apparaître rutilait un large peigne d’or que couronnaient six gros rubis dont les feux sombres et somptueux incendiaient la nuit du velours noir… C’était un royal bijou.

— Ce peigne siéra merveilleusement à tes cheveux, dit la reine. On dirait une couronne. Tu en es digne, ma fille.

Alice, d’un mouvement désespéré, tordait ses belles mains.

« Hum ! le coup est rude ! pensa Catherine. Les gants ! Les gants ! Voilà bien une affaire ! Ah ! les femmes de ce temps dégénèrent. Voyons… rassurons un peu cet esprit de petite fille. »

Elle prit le peigne et le fit chatoyer dans ses mains.

— Au fait, s’écria-t-elle, tu ne m’as pas dit comment tu étais arrivée là-bas… Raconte-moi un peu cela…

— J’ai fait comme il était convenu, répondit Alice avec cette volubilité fiévreuse que nous avons déjà remarquée en elle en de certaines circonstances ; le conducteur a fait rouler la voiture à l’endroit que vous aviez indiqué ; la voiture s’est brisée ; j’ai attendu… quelqu’un est venu, ajouta-t-elle d’une voix mourante.

— Quelqu’un ? fit la reine en relevant brusquement la tête.

— Un gentilhomme de la reine de Navarre. Il m’a conduit à la reine… j’ai fait le récit convenu… que j’avais voulu me convertir à la Réforme… que vous m’aviez persécutée… que j’avais résolu de me réfugier en Béarn… La reine m’a accueilli… vous savez le reste…

— Comment s’appelait ce gentilhomme ?

— Je n’ai jamais su son nom, dit Alice en frissonnant. Il est parti le jour même… Ah ! Majesté, vous voyez bien que je ne puis accomplir cette mission, puisque j’étais persécutée par vous… Comment la reine s’expliquerait-elle…

— Et tu dis que tu n’as jamais su son nom…

— Le nom de qui ? fit Alice avec le sublime aplomb du désespoir.

— Ce gentilhomme… Ah oui ! c’est vrai… il est parti le jour même… n’en parlons plus. Quant aux soupçons que pourrait avoir Jeanne d’Albret, tu n’es qu’une enfant… Tu es venue à Paris, j’ai su ta présence, j’ai su que tu étais au mieux avec la reine de Navarre et dans mon désir de conciliation, pour faire plaisir à ma nouvelle amie, c’est toi que je charge de lui dire… ce que tu vas savoir tout à l’heure… Mais parlons d’abord des gants. À propos, je t’engage vivement à ne pas les essayer toi-même, et à ne pas même ouvrir la boîte qui les contient !…

— Mais c’est impossible, madame ! Je vous dis que c’est impossible !…

L’accent était cette fois si ferme, bien que la voix fût tremblante, que Catherine fixa un regard aigu sur l’espionne.

— Que vous arrive-t-il ? demanda-t-elle. Dites-moi l’obstacle, nous verrons à le tourner.

— L’obstacle est infranchissable, madame. Je ne voulais pas en parler parce que je sens mon cœur se briser de honte toutes les fois que j’arrête mon esprit sur ces choses.

— Voyons ! fit Catherine d’une voix rude.

Alice baissa la tête, couvrit ses yeux de ses deux mains et murmura :

— La reine de Navarre… s’est aperçue…

— Aperçue de quoi ?… Êtes-vous folle ?

— De ce que j’étais auprès d’elle, madame !

— Jeanne d’Albret vous a devinée ! s’écria furieusement Catherine de Médicis.

— Oui, madame !

— C’est sûr ?

— Oui, madame…

— Corps du Christ ! gronda Catherine qui, repoussant avec violence la table devant laquelle elle se trouvait assise, se mit à marcher à travers l’oratoire.

Quelques minutes se passèrent.

Catherine réfléchissait. Son agitation se calmait peu à peu. Elle n’était pas femme à se livrer longtemps à la colère ; elle revint prendre sa place et, d’une voix indifférente :

— Dites-moi, une fois pour toutes, comment la chose est arrivée.

Alice, les mains toujours sur les yeux, répondit :

— Dans l’affaire du pont… quelqu’un a jeté sur mes genoux un billet… qui me donnait des ordres… Ce billet, je ne l’ai pas vu… la reine l’a pris… elle avait déjà de vagues soupçons… ils se sont transformés en certitude… elle m’a laissé venir jusqu’à Saint-Germain, et là… elle m’a… chassée.

Il y eut un instant de silence.

L’espionne sanglotait doucement. Et ces sanglots étonnaient Catherine de Médicis qui songeait qu’il devait y avoir « autre chose » dans le cœur de la jeune fille. En effet, il y avait « autre chose » ! Et Alice était bien heureuse à ce moment d’avoir ce prétexte pour laisser déborder sa douleur.

— Allons, calme-toi, reprit la reine. Après tout, tu en es quitte à bon compte. Le coup est dur… surtout pour moi. Je comprends ce que tu as dû souffrir… mais songe que tu as souffert pour le service de ta reine et de ton roi… Je devrais t’accuser de maladresse, mais je n’en ai pas le courage… vrai, ton chagrin me fait de la peine… Allons, petite Alice, du cœur, par la mort-dieu, comme dit mon fils Charles… Ne crains pas que je te renvoie… je te trouverai une occupation digne de ton intelligence… et de ta beauté… Jamais nous ne parlerons plus de la reine de Navarre… jamais !… Mais tu as encore toute ma confiance, et je vais te le prouver.

Alice frémit.

Que faire ? Devancer les nouvelles propositions que Catherine s’apprêtait à lui faire ? Essayer de se soustraire à cette redoutable confiance ? Prétexter la fatigue, le besoin absolu de repos ?… Mais elle risquait d’éveiller les soupçons de cette terrible inquisitrice, à qui il était impossible de cacher une pensée :

Alice demeurait éperdue, comme stupéfiée, incapable de révolte.

Elle attendait… Quel nouveau coup allait la frapper ?…

— Voyons, reprit tout à coup la reine, te voilà plus calme. Ne songe plus au passé… je te réserve un bel avenir… tu ne peux plus m’être utile loin de Paris, tu me seras utile dans Paris, voilà tout.

— Mais, madame, observa timidement l’espionne, ne m’avez-vous pas dit que la reine de Navarre devait venir ici ?

— Oui ; je l’espère, du moins… mais garde-toi bien d’en parler. Oublie tout ce que je t’ai dit… Tu sais ce qui attend les malheureux qui me trahissent… Oh ! c’est pour te prévenir seulement… j’ai confiance en toi… eh bien, quel mal vois-tu à ce que Jeanne d’Albret vienne ici ?

— Au Louvre, madame ?

— Oui ! au Louvre ! J’y compte bien.

— Mais si elle me voit, madame ?… Ne vaudrait-il pas mieux, pour Votre Majesté surtout, et puis un peu pour moi aussi, que la reine de Navarre ne me vit point ? Si Votre Majesté y consentait, je m’éloignerais pour quelques temps… six mois… un an… d’ailleurs, je pourrais me tenir en correspondance avec vous, madame…

— Tu as raison… il ne faut pas que Jeanne d’Albret te voie !

La joie qu’éprouva l’espionne fut si puissante, qu’elle ferma les yeux pour ne pas montrer cette joie à la reine.

Joie de courte durée ! Déjà Catherine continuait :

— Tu ne te montreras donc pas au Louvre. D’ailleurs, pour la mission que je te réserve, il n’est pas nécessaire que tu y paraisses… mais tu ne quitteras point Paris, et nous correspondrons simplement… Tu continueras à habiter ta maison de la rue de la Hache. Tous les soirs, tu me feras parvenir le résultat de tes observations. Voici comment… Tu me suis bien, n’est-ce pas ?

— Oui, Majesté ! dit Alice avec accablement.

— Tu as vu le nouvel hôtel que je me suis fait bâtir ? Tu as vu la tour ?… Eh bien, la première ouverture du bas de la tour est presque à hauteur d’homme. Cette ouverture est barrée de deux barreaux ; mais il y a place pour passer la main ; tous les soirs, tu viendras jeter là tes petites missives ; et lorsque j’aurai quelque ordre à te faire parvenir, une main te tendra le billet que tu auras à lire. Tu as bien compris tout cela ?

— Oui, Majesté ! répéta Alice avec ce même désespoir concentré.

— Très bien. Maintenant, sois attentive. D’abord, je vais t’annoncer une chose. C’est que tu as assez fait pour moi pour que je fasse quelque chose pour toi. Voilà près de six ans, Alice, que je t’emploie à mes desseins, qui sont ceux du roi… ma fille ! Dis-toi bien qu’en tout ce que tu as fait, tu as vaillamment accompli ton devoir pour la gloire du roi. Je n’ai eu qu’à me louer de ton zèle et de ton intelligence… Maintenant Alice, tu as assez travaillé… la mission que je t’impose sera la dernière… tu entends bien, la dernière !…

— Votre Majesté dit-elle vrai ! s’écria Alice dans un élan de joie.

— Très vrai, mon enfant. Je te jure qu’après ce dernier… service que tu auras rendu à la royauté, tu seras entièrement libre.

— Oh ! madame ! fit Alice en tremblant.

— Tu seras libre : je t’en fais le serment sur ce Christ qui nous écoute ! Mais moi, je ne me considérerai pas comme libre vis-à-vis de toi. Je t’enrichirai, Alice. D’abord, tu peux compter que tu seras inscrite sur la cassette royale pour une pension de douze mille écus. Ensuite, j’ai sept ou huit hôtels dans Paris, tu choisiras celui que tu voudras, et je te le donnerai tout meublé, avec ses chevaux et ses hommes d’armes ; ensuite, le jour où tu te marieras, sur ma cassette à moi, tu recevras cent mille livres comptant. Car je compte bien te marier, ajouta la reine en regardant fixement sa fille d’honneur.

Alice, par un prodigieux effort de volonté, parvint à ne témoigner ni approbation ni improbation, et à demeurer très indifférente en apparence devant ce projet.

— Donc, reprit Catherine, complètement rassurée, je te trouve quelque beau gentilhomme qui t’aimera, que tu aimeras… Vous habitez à votre guise Paris ou la province ; vous venez ou vous ne venez pas à la Cour ; enfin, vous êtes entièrement libres, et toi, ma fille, tu es non seulement libre, mais heureuse, riche, enviée… et tiens, mon enfant, voici les bijoux que tu mettras le jour de ton mariage !

En disant ces mots, Catherine souleva le deuxième compartiment du coffret aux bijoux.

La troisième rangée apparut.

Elle était éblouissante.

Là, maintenu par de légères agrafes d’or, serpentait un collier de diamants vraiment digne d’une souveraine pour un jour de sacre. Aux quatre angles du compartiment, s’emboîtaient quatre bracelets massifs, dont chacun laissait voir une perle grosse presque comme une noisette ! Les intervalles des bracelets au collier étaient occupés par des bagues et des pendants d’oreille incrustés de saphirs ; enfin, au centre de l’espace occupé par le collier, était placée une agrafe composée de deux monstrueuses émeraudes semblables à deux yeux glauques qui eussent cherché à fasciner la jeune fille.

Alice n’éprouvait qu’une sorte d’horreur pour ces bijoux qui jadis exerçaient sur elle une irrésistible tentation.

Elle jeta un coup d’œil sur cet étalage de somptueux joyaux ; les émeraudes, les yeux maudits qui la regardaient avec une funeste ironie la firent frissonner… Mais elle comprit la faute énorme qu’elle avait commise en demeurant indifférente. Elle fit un effort pour retrouver son admiration de jadis et s’écria :

— Oh ! madame, il n’est pas possible que vous me destiniez une aussi magnifique récompense…

Et, en elle-même, la malheureuse songea :

« La dernière honte ! La dernière infamie ! Et après, je serai libre !… libre !… ô mon amant !… ô toi qui m’as régénéré par la douleur, l’amour, le désespoir !… »

Et la reine, de son côté, pensait :

« Hum ! qu’a-t-elle donc ?… Le troisième compartiment lui-même ne l’émeut pas ?… Nous verrons tout à l’heure ce qu’elle dira devant le quatrième et dernier !… »

Alors, elle reprit à demi-voix comme si, dans son cynisme, elle eût éprouvé tout de même quelque embarras.

— Ainsi, c’est convenu, n’est-ce pas ? Maintenant, la mission, la voici… Fais-y bien attention, mon enfant, ceci est d’une exceptionnelle gravité… Je t’ai pardonné de n’avoir pas réussi auprès de François de Montmorency… Je ne te pardonnerais pas d’échouer auprès de celui-ci… car c’est d’un homme qu’il s’agit… Il faut, tu m’entends, que cet homme ait en toi une aveugle confiance… que non seulement son cœur, mais son esprit soit à toi… il faut que tu connaisses sa pensée intime… il faut qu’à un moment donné tu puisses me l’amener… où je te dirai… M’as-tu comprise ?

— Oui madame, dit Alice avec une certaine fermeté.

— L’homme, reprit la reine d’une voix qui siffla, comme dans le silence des bois sifflent les vipères, l’homme est à Paris ; c’est mon ennemi mortel, plus que mon ennemi… c’est une terrible menace vivante pour moi… Je te dirai comment tu pourras le trouver, le rencontrer… car j’ignore où il se cache… mais toi, facilement, avec mes indications, tu le découvriras… Alors, ingénie-toi… trouve, invente, sois prudente comme le serait une Borgia, sois belle comme l’était Diane, sois pudique ou impudique, sois ce que tu voudras, sois un génie !… mais cet homme, il me le faut !

— Son nom ! demanda Alice.

— Le comte de Marillac ! répondit Catherine de Médicis.

Le nom résonna comme un coup de tonnerre aux oreilles d’Alice de Lux.

La minute qui suivit l’instant où il fut prononcé fut pour elle une de ces inoubliables minutes où l’âme a le vertige, où tout semble s’effondrer dans la conscience, où l’esprit le plus ferme s’envole au hasard de la démence comme un oiseau blessé qui tournoie au souffle de l’ouragan dans les airs en délire…

Livide, agitée d’un tremblement convulsif, cramponnée au dossier d’un fauteuil, elle luttait avec une effroyable énergie, avec une suprême dépense de toutes ses forces pour garder un masque impassible, pour ne pas crier, pour ne pas s’évanouir, pour ne pas provoquer un soupçon.

Mais Catherine, en cet instant, l’avait profondément étudiée… devinée peut-être…

Car elle se leva et marcha sur l’espionne.

Alice la vit venir comme l’oiseau fasciné peut voir venir le reptile qui va le dévorer…

La reine la prit par la main. Elle serra furieusement cette main et d’une voix rauque à force de vouloir demeurer calme :

— Tu connais cet homme ? dit-elle.

Un instant, elle eut l’idée de tomber aux pieds de la reine. Elle se retint, et répondit :

— Non !…

Il lui eût été impossible de prononcer une autre parole.

— Et moi, je dis que tu le connais ! dit la reine dans un grognement terrible.

Farouche, obstinée, éperdue, cherchant en vain à rassembler une idée, elle ne trouva à répondre que son mot qu’elle jeta dans un spasme :

— Non !…

Catherine demeura une minute penchée sur l’espionne, ses yeux dans ses yeux, la fouillant jusqu’au fond de la conscience.

L’instant fut tragique.

Ces deux têtes, l’une admirable de beauté, mais décomposée par l’angoisse, l’autre violente, sinistre, avec des yeux fulgurants, ces deux têtes qui se touchaient presque, donnaient l’impression exacte du drame que créait le choc de ces deux consciences.

Sous le regard de Catherine, Alice, vacillante, se ployait en arrière, comme pour fuir une effroyable vision.

La lutte fut terrible et courte.

Alice se renversa, tomba, pantelante, sans que la fascinatrice l’eût touchée.

Catherine mit un genou à terre.

Et sa voix rauque, éraillée, jaillit non comme une question, mais comme une affirmation définitive :

— Tu l’aimes !…

L’espionne rassembla toute son énergie et eut comme la force de murmurer :

— Je ne le connais pas !…

Puis elle s’évanouit.

Catherine tira de son aumônière un flacon de cristal qu’elle déboucha avec précaution. Elle le fit respirer à la jeune fille. L’effet fut immédiat. Une secousse violente galvanisa Alice. Elle ouvrit les yeux. Son visage se couvrit d’une abondante sueur.

— Debout ! gronda la reine.

Alice de Lux obéit. Tandis qu’elle se relevait, Catherine reprenait sa place dans son fauteuil.

En même temps, son visage, prodigieusement habile à prendre toutes les expressions, redevenait paisible et serein. Ses yeux s’adoucirent, non degrés, mais en un instant. Un sourire erra sur ses lèvres. Et sa voix se fit caressante :

— Que vous arrive-t-il donc, mon enfant ? Êtes-vous à ce point fatiguée ? Ou bien, auriez-vous perdu dans ce dernier voyage ces belles qualités d’énergie et de force morale que j’admirais en vous ? Voyons, parlez-moi sans crainte… dites-moi toute votre pensée… vous savez bien, au fond, que je vous aime assez pour subir un peu vos caprices…

Elle eut un haussement d’épaules tout affectueux. Elle était d’une admirable bonhomie.

Alice de Lux demeura un instant suspendue entre deux abîmes : la terreur d’une supercherie possible, l’espoir que la reine, par affection, par caprice, par politique peut-être, la ménagerait.

*******

Les juges d’instructions et les gens de police, lorsqu’ils veulent arracher à leur prisonnier l’aveu qui l’enverra au bagne ou à l’échafaud, se livrent à une effroyable besogne qui est une honte pour l’esprit humain. Quels que soient les droits qu’une société a de se défendre, il est de ces sinistres moyens qui font, lorsqu’on y réfléchit, qu’on se prend à rougir d’appartenir à la même espèce animale que le juge d’instruction ou le policier.

Coupable ou innocent, le prévenu est soumis à une torture morale exactement comparable aux tortures physiques de l’Inquisition ; et cela est d’une vérité malheureusement incontestable, puisqu’on a vu des innocents avouer tout ce qu’on voulait, afin d’échapper à cette torture.

Ce hideux travail du juge d’instruction ou du policier consiste à faire passer le prévenu, en un laps de temps aussi bref que possible, par des états d’âme aussi antithétiques et aussi violemment opposés que possible. Tel serait, par exemple, le bourgeois aisé, de fortune moyenne, à qui on apprendrait dans le même instant qu’il vient d’hériter de dix millions, puis après la joie puissante, que non seulement il n’hérite pas, mais qu’il est ruiné ; il est peu de cerveaux qui résistent à ce double coup. De même, le juge d’instruction fait passer l’âme de son prévenu par des courants contraires : il le pousse au vertige de l’épouvante, lui montre l’échafaud, lui peint la dernière nuit du condamné, le réveil, la marche au couteau, Puis soudainement lui offre la liberté, lui montre les portes de la cellule qui s’ouvrent, l’air pur du dehors, la rentrée dans la famille. Ces violentes oscillations imprimées à une pensée amènent rapidement la folie ou un détraquement qui y ressemble.

Ce travail porte un nom d’argot aussi hideux et ignoble dans sa basse expression que le travail lui-même.

Cela, s’appelle « cuisiner » un prévenu.

Or, le bon jeune homme qui après avoir somnolé sur des livres de droit, après cinq ou six ans de brasserie, après enfin ce qui constitue les études, passe ses examens, et à qui dès lors, l’abominable organisation sociale confère le droit redoutable de l’inquisiteur, ce bon jeune homme, disons-nous, lorsqu’il s’admire de cuisiner son prévenu, doit bien se mettre dans la tête qu’il n’a rien inventé — pas même cela !… Ces affreuses coutumes nous viennent des siècles où la bataille de l’homme contre l’homme était à sa période aiguë. Malédiction sur les sociétés qui perpétuent de pareilles traditions ! Honte sur les républiques qui n’osent ou ne veulent pénétrer dans cet antre qui s’appelle un palais de justice et saisir aux cornes ces taureaux d’airain qui s’appellent des juges !… Juges, avocats, avoués, huissiers… toute une formidable machine à broyer le pauvre monde !

*******

C’est à ce travail que se livra Catherine de Médicis. Elle se mit à cuisiner l’espionne. Et la situation d’Alice de Lux était bien celle du prisonnier que nous avons évoqué. Elle était bien la prisonnière de Catherine.

— Voyons, reprit la reine avec son bon sourire, avouez-moi que vous êtes fatiguée… Eh ! mon Dieu, je comprends cela, moi ! Je vous demandais un dernier service, voilà tout. Si cela dépasse vos forces, ne croyez pas au moins que j’en profite pour rétracter mes promesses. Non, non, Alice, je vous tiens en estime et en affection particulières parmi toutes mes filles d’honneur. Si vous voulez vous reposer dès maintenant, sachez que je tiendrai tout ce que j’ai promis, la dot, le mariage, les écus, les bijoux, tout, ma fille !

Alice étudiait avec une attention passionnée les paroles, le geste, la voix, la physionomie entière de la reine.

Une chose lui paraissait sinon certaine du moins très probable : c’était cette affection de Catherine. Et puis, la reine était vraiment naturelle ; il fut impossible à l’espionne de surprendre un indice d’affectation ou d’ironie.

— Oh ! madame, s’écria-t-elle en joignant les mains, si Votre Majesté daignait m’y autoriser !…

— T’autoriser ? À quoi ? Voyons, tâche d’être claire et précise. Tu sais que je n’ai pas de temps à perdre.

Ce mouvement d’impatience bougonne fut, dans l’esprit d’Alice, la preuve de la sincérité de Catherine.

— Eh bien, oui, dit-elle d’une voix tremblante, je suis fatiguée… au-delà de ce que Votre Majesté pourrait supposer. Tout à l’heure, entraînée par le désir de vous plaire, et aussi par la certitude que cet effort serait le dernier, je vous promettais de m’ingénier encore à… séduire la personne… que me désignerait Votre Majesté… mais lorsque je me suis trouvée devant le fait à accomplir… lorsque j’en ai compris l’imminence… j’ai senti toute ma fatigue…

— Ainsi, ce n’était pas le nom de l’homme qui te faisait pâlir ? demanda la reine.

Alice se raidit.

— Le nom de cet homme ?… mais je l’ai déjà oublié, Majesté !… celui-là ou un autre… qu’importe !

Elle prononça ces paroles avec une véhémence qui eût suffi pour prouver qu’elle mentait, s’il eût été besoin d’une preuve.

— Non, continua-t-elle, ce n’est pas l’homme qui me fait horreur (elle crut avoir trouvé un décisif moyen de dépister la reine), pourquoi me ferait-il horreur ? Je ne le connais pas ! Et lors même qu’il me ferait horreur, Votre Majesté sait que je passerais outre… Non, madame, c’est la fatigue, la fatigue seule… Oh ! j’ai besoin de repos… de solitude… je ne demande rien à Votre Majesté… D’ailleurs, elle m’a déjà comblé de ses bienfaits… je suis riche, j’ai des terres, j’ai deux bénéfices, j’ai des bijoux plus que j’en désire… tout cela, madame, je le donnerais pour être un peu moi-même, pouvoir aller, venir, rire et pleurer à ma guise… surtout pleurer !…

En parlant ainsi, la malheureuse se mit en effet à pleurer.

Catherine hochait doucement la tête.

— Pauvre petite, murmura-t-elle comme à part soi, comme elle a l’air de souffrir ! C’est de ma faute, aussi… j’aurais dû m’apercevoir que cette enfant aspirait à une vie de calme…

L’espionne tomba à genoux et sanglota :

— Oui, Majesté ! c’est cela… une vie de calme ! Votre Majesté est une grande reine !…

— Comment ! Tu m’as entendue ?

— Que Votre Majesté me pardonne ! fit Alice en essayant lamentablement de sourire, elle sait bien que j’ai l’oreille fine et que j’entends tout ce que je veux… Ô ma reine, ayez pitié de moi ! Je vous ai fidèlement servie, j’ai mis mon corps et mon âme à votre service… j’ai été loyale, et, je puis bien le dire, j’ai été brave… les intérêts de Votre Majesté m’ont été sacrés… maintenant, je suis à bout de forces…

— Relève-toi donc, interrompit la reine, cela me chagrine de te voir à mes pieds comme une suppliante, comme une… criminelle…

Alice eut l’imperceptible soupçon que Catherine lui préparait un mauvais coup. Mais ce soupçon s’évanouit aussitôt lorsqu’elle entendit la reine continuer :

— Ainsi, c’est ton congé que tu veux, ma petite Alice ?

— Si Votre Majesté voulait me l’accorder, dit Alice en se relevant, je lui en serais reconnaissante toute la vie… Je dis bien : reconnaissante. Ce n’est pas un mot… Je veux dire que si la reine avait pitié de moi, je mourrais volontiers pour elle à la première occasion de danger…

— Ainsi, reprit Catherine en continuant à sourire, tu ne veux même pas faire ce petit effort, le dernier, ma petite, le dernier…

— Oh ! s’écria Alice, Votre Majesté ne m’a donc pas comprise !

— Le dernier, Alice, le dernier !…

— Ayez pitié de moi, ma reine !…

— Bah ! je te dis que tu peux encore faire ce petit effort, le dernier ! Écoute, tu ne sais pas ? Je te donnerai un joyau d’une inestimable valeur… Je l’ai là, dans ce coffret.

— Votre Majesté m’a montré ces joyaux dont une princesse serait jalouse… je ne les ai pas enviés…

— Oui, mais le bijou du dernier compartiment, Alice ! Tu ne peux te figurer sa beauté. Les pendants aux perles, le peigne aux rubis, le collier aux diamants, l’agrafe aux émeraudes, tout cela n’est rien…

— Madame… je vous en supplie…

— Tiens, laisse-moi seulement de te le montrer, et tu décideras ensuite !

À ces mots, Catherine souleva rapidement le troisième compartiment du coffret aux bijoux. Le fond apparut. Il était couvert de velours noir, comme les autres rangées.

— Regarde, dit Catherine de Médicis en se levant.

Alice jeta un regard d’indifférence sur le nouveau bijou que lui montrait la reine.

Aussitôt, elle devint livide ; elle fit deux pas rapides, les mains en avant, comme pour conjurer un spectre, et un cri rauque s’échappa de sa gorge :

— La lettre !… Ma lettre !…

Catherine de Médicis, au mouvement de l’espionne, saisit le papier et le glissa dans son sein.

— Ta lettre ! gronda-t-elle. Tu la reconnais ? C’est bien elle en effet. Sais-tu ce que l’on fait aux mères qui ont tué leur enfant et qui l’avouent cyniquement, comme tu l’avoues dans ta lettre ?

— C’est faux ! hurla l’espionne. C’est faux ! L’enfant n’est pas mort !

— Mais l’aveu n’en existe pas moins, ricana Catherine. La mère criminelle, Alice, on la traduit devant la cour prévôtale…

— Grâce !…

— … qui la condamne à mort…

— Grâce ! Pitié !… L’enfant vit !…

— Alors la mère coupable est livrée au bourreau qui l’entraîne au gibet…

— Grâce ! répéta Alice, qui tomba à genoux et porta les deux mains à son cou.

— Choisis ! dit la reine d’une voix glacée. Obéis ou je te livre.

— Affreux ! C’est affreux ! Je ne peux pas ! Je vous jure que je ne peux pas !…

Catherine frappa violemment sur un timbre.

Paola, cette suivante italienne que nous avons signalée, apparut.

— M. de Nancey ! fit la reine.

— Il est là, Majesté !

— Fais-le venir !

— Pitié ! Pitié ! gémit Alice prosternée.

Le capitaine des gardes de Catherine se montra à ce moment à l’entrée de l’oratoire.

— Monsieur de Nancey, commença la reine.

Au même instant, Alice fut debout, et, pantelante, dans un souffle d’agonie, murmura :

— J’obéis !…

— Monsieur de Nancey, termina Catherine avec un sourire, vous voyez bien mademoiselle de Lux ?

— Oui, madame.

— Eh bien, il est possible qu’un de ces jours, elle ait besoin de vous et de vos hommes. Retenez bien que vous devrez lui obéir, la suivre où elle vous mènera, lui prêter main-forte, et arrêter la personne qu’elle vous désignera. Allez, et n’oubliez pas.

Le capitaine s’inclina sans surprise, en homme qui en avait vu et entendu bien d’autres.

Dès qu’il fut disparu, Catherine se tourna vers l’espionne ; sa voix redevint dure.

— Tu es décidée ? bien décidée ?

— Oui, madame, bégaya la malheureuse.

— Tu te mettras en rapport avec le comte de Marillac ?

— Oui, madame.

— Bien ; maintenant, écoute… Si tu me trahissais…

Alice frisonna de se voir devinée.

— Si tu me trahissais, continua la reine, ce n’est pas au grand-prévôt que je ferais parvenir ta lettre… j’aurais encore assez pitié de toi pour te laisser vivre.

Alice jeta à la terrible tourmenteuse un regard d’interrogation affolée.

— C’est à un autre que je la ferais remettre ! dit Catherine. Et j’y joindrais l’histoire de ta vie, avec preuves à l’appui.

— Un autre ! balbutia l’infortunée.

— Et cet autre s’appelle le comte de Marillac, acheva Catherine de Médicis.

Un long cri d’épouvante et d’horreur retentit dans l’oratoire, et Alice de Lux tomba à la renverse, aux pieds de la reine, sans connaissance…

Note[modifier]

  1. Vaincu à Moncontour, Coligny battit les catholiques à La Roche-Abeille et à Arnay-le-Duc, avant de signer la paix de Saint-Germain (1570).



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Comme nous l’avons expliqué au début d’un précédent chapitre, les scènes que nous venons de retracer se passèrent le matin du jour où le chevalier de Pardaillan sortit de la Bastille avec la complicité… involontaire du gouverneur, M. de Guitalens.

Nous avons vu à la suite de quels raisonnements le jeune chevalier avait pris la résolution de ne plus s’occuper désormais que de lui-même, et, comment, ayant en son pouvoir la lettre de Jeanne de Piennes à François de Montmorency, il s’était décidé à ne pas la faire arriver à son adresse.

Certain non seulement de ne pas être aimé de Loïse, mais encore d’en être détesté, convaincu d’ailleurs que même s’il n’était pas haï, un mariage entre Loïse et lui devenait un rêve irréalisable, du fait que sa jeune et jolie voisine se trouvait être la fille d’un haut et puissant seigneur, Pardaillan s’était dit :

« Je serais bien bête après tout de m’occuper d’affaires qui ne me regardent pas… Pourquoi porterais-je cette lettre ? Qu’y a-t-il de commun entre moi et les Montmorency ? »