Les Pastorales de Longus/Livre premier

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Traduction par Paul-Louis Courier.
Merlin (p. 1-46).
LES PASTORALES
DE
LONGUS.
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LIVRE PREMIER.



En l’île de Lesbos, chassant dans un bois consacré aux Nymphes, je vis la plus belle chose que j’aie vue en ma vie, une image peinte, une histoire d’amour. Le parc, de soi-même, étoit beau ; fleurs n’y manquoient, arbres épais, fraîche fontaine qui nourrissoit et les arbres et les fleurs ; mais la peinture, plus plaisante encore que tout le reste, étoit d’un sujet amoureux et de merveilleux artifice ; tellement que plusieurs, même étrangers, qui en avoient ouï parler, venoient là dévots aux Nymphes, et curieux de voir cette peinture. Femmes s’y voyoient accouchant, autres enveloppant de langes des enfants, de petits poupards exposés à la merci de fortune, bêtes qui les nourrissoient, pâtres qui les enlevoient, jeunes gens unis par amour, des pirates en mer, des ennemis à terre qui couroient le pays, avec bien d’autres choses, et toutes amoureuses, lesquelles je regardai en si grand plaisir, et les trouvai si belles, qu’il me prit envie de les coucher par écrit. Si cherchai quelqu’un qui me les donnât à entendre par le menu ; et ayant le tout entendu, en composai ces quatre livres, que je dédie comme une offrande à Amour, aux Nymphes et à Pan, espérant que le conte en sera agréable à plusieurs manières de gens ; pour ce qu’il peut servir à guérir le malade, consoler le dolent, remettre en mémoire de ses amours celui qui autrefois aura été amoureux, et instruire celui qui ne l’aura encore point été. Car jamais ne fut ni ne sera qui se puisse tenir d’aimer, tant qu’il y aura beauté au monde, et que les yeux regarderont. Nous-mêmes, veuille le Dieu que sages puissions ici parler des autres !

Mitylène est ville de Lesbos, belle et grande, coupée de canaux par l’eau de la mer qui flue dedans et tout à l’entour, ornée de ponts de pierre blanche et polie ; à voir, vous diriez non une ville, mais comme un amas de petites îles. Environ huit ou neuf lieues loin de cette ville de Mitylène, un riche homme avoit une terre : plus bel héritage n’étoit en toute la contrée ; bois remplis de gibier, coteaux revêtus de vignes, champs à porter froment, pâturages pour le bétail, et le tout au long de la marine, où le flot lavoit une plage étendue de sable fin.

En cette terre un chevrier nommé Lamon, gardant son troupeau, trouva un petit enfant qu’une de ses chèvres allaitoit, et voici la manière comment. Il y avoit un hallier fort épais de ronces et d’épines, tout couvert par-dessus de lierre, et au-dessous, la terre feutrée d’herbe menue et délicate, sur laquelle étoit le petit enfant gisant. Là s’en couroit cette chèvre, de sorte que bien souvent on ne savoit ce qu’elle devenoit, et abandonnant son chevreau, se tenoit auprès de l’enfant. Pitié vint à Lamon du chevreau délaissé. Un jour il prend garde par où elle alloit ; sur le chaud du midi, la suivant à la trace, il voit comme elle entroit sous le hallier doucement et passoit ses pattes tout beau par-dessus l’enfant, peur de lui faire mal ; et l’enfant prenoit à belles mains son pis comme si c’eût été mamelle de nourrice. Surpris, ainsi qu’on peut penser, il approche, et trouve que c’étoit un petit garçon, beau, bien fait, et en plus riche maillot que convenir ne sembloit à tel abandon ; car il étoit enveloppé d’un mantelet de pourpre avec une agrafe d’or, près de lui avoit un petit couteau à manche d’ivoire.

Si fut entre deux d’emporter ces enseignes de reconnoissance, sans autrement se soucier de l’enfant ; puis ayant honte de ne se montrer du moins aussi humain que sa chèvre, quand la nuit fut venue il prend tout, et les joyaux, et l’enfant, et la chèvre qu’il conduisit à sa femme Myrtale, laquelle, ébahie, s’écria si à cette heure les chèvres faisoient de petits garçons ? et Lamon lui conta tout, comme il l’avoit trouvé gisant et la chèvre le nourrissant, et comment il avoit eu honte de le laisser périr. Elle fut bien d’avis que vraiment il ne l’avoit pas dû faire ; et tous deux d’accord de l’élever, ils serrèrent ce qui s’étoit trouvé quant et lui, disant par-tout qu’il est à eux, et afin que le nom même sentît mieux son pasteur, l’appelèrent Daphnis.

A quelques deux ans de là, un berger des environs, qui avoit nom Dryas, vit une toute pareille chose et trouva semblable aventure. Un antre étoit en ce canton, qu’on appeloit l’antre des Nymphes, grande et grosse roche creuse par le dedans, toute ronde par le dehors, et dedans y avoit les figures des Nymphes, taillées de pierre, les pieds sans chaussure, les bras nus jusques aux épaules, les cheveux épars autour du col, ceintes sur les reins, toutes ayant le visage riant et la contenance telle comme si elles eussent ballé ensemble. Du milieu de la roche et du plus creux de l’antre sourdoit une fontaine, dont l’eau, qui s’épandoit en forme de bassin, nourrissoit là au devant une herbe fraîche et touffue, et s’écouloit à travers le beau pré verdoyant. On voyoit attachées au roc force seilles à traire le lait, force flûtes et chalumeaux, offrandes des anciens pasteurs.

En cette caverne une brebis, qui naguères avoit agnelé, alloit si souvent, que le berger la crut perdue plus d’une fois. La voulant châtier, afin qu’elle demeurât au troupeau, comme devant, à paître avec les autres, il coupe un scion de franc osier, dont il fit un collet en manière de lacs courant, et s’en venoit pour l’attraper au creux du rocher. Mais quand il y fut, il trouva autre chose : il voit la brebis donner son pis à un enfant, avec amour et douceur telles que mère autrement n’eût su faire ; et l’enfant, de sa petite bouche belle et nette, pource que la brebis lui léchoit le visage après qu’étoit saoul de tetter, prenoit sans un seul cri puis l’un puis l’autre bout du pis, de grand appétit. Cet enfant étoit une fille, et avec elle aussi, pour marques à la pouvoir un jour connoître, on avoit laissé une coiffe de réseau d’or, des patins dorés et des chaussettes brodées d’or.

Dryas estimant cette rencontre venir expressément des Dieux, et instruit à la pitié par l’exemple de sa brebis, enlève l’enfant dans ses bras, met les joyaux dans son bissac, non sans faire prière aux Nymphes qu’à bonne heure pût-il élever leur pauvre petite suppliante ; puis, quand vint l’heure de remener son troupeau au tect, retournant au lieu de sa demeurance champêtre, conte à sa femme ce qu’il avoit vu, lui montre ce qu’il avoit trouvé, disant qu’elle ne feroit que bien si elle vouloit de là en avant tenir cet enfant pour sa fille, et comme sienne la nourrir, sans rien dire de telle aventure. Napé, c’étoit le nom de la bergère, Napé, de ce moment, fut mère à la petite créature et tant l’aima qu’elle paroissoit proprement jalouse de surpasser en cela sa brebis, qui toujours l’allaitoit de son pis : et pour mieux faire croire qu’elle fût sienne, lui donna aussi un nom pastoral, la nommant Chloé.

Ces deux enfants en peu de temps devinrent grands, et d’une beauté qui sembloit autre que rustique. Et sur le point que l’un fut parvenu à l’âge de quinze ans, et l’autre de deux moins, Lamon et Dryas en une même nuit songèrent tous deux un tel songe. Il leur fut avis que les Nymphes, celles-là mêmes de l’antre où étoit cette fontaine, et où Dryas avoit trouvé la petite fille, livroient Daphnis et Chloé aux mains d’un jeune garçonnet fort vif et beau à merveille, qui avoit des ailes aux épaules, portoit un petit arc et de petites flèches, et les ayant touchés tous deux d’une même flèche, commandoit à l’un paître de là en avant les chèvres, et à l’autre les brebis. Telle vision aux bons pasteurs présageant le sort à venir de leurs nourrissons, bien leur fâchoit qu’ils fussent aussi destinés à garder les bêtes. Car jusque là ils avoient cru que les marques trouvées quant et eux leur promettoient meilleure fortune, et aussi les avoient élevés plus délicatement qu’on ne fait les enfants des bergers, leur faisant apprendre les lettres, et tout le bien et honneur qui se pouvoit en un lieu champêtre ; si résolurent toutefois d’obéir aux Dieux touchant l’état de ceux qui par leur providence avoient été sauvés, et, après avoir communiqué leurs songes ensemble, et sacrifié en la caverne à ce jeune garçonnet qui avoit des ailes aux épaules (car ils n’en eussent su dire le nom), les envoyèrent aux champs, leur enseignant toutes choses que bergers doivent sçavoir, comment il faut faire paître les bêtes avant midi, et comment après que le chaud est passé ; à quelle heure convient les mener boire, à quelle heure les ramener au tect ; à quoi il est besoin user de la houlette, à quoi de la voix seulement. Eux prirent cette charge avec autant de joie comme si c’eût été quelque grande seigneurie, et aimoient leurs chèvres et brebis trop plus affectueusement que n’est la coutume des bergers, pour ce qu’elle se sentoit tenue de la vie à une brebis, et lui de sa part se souvenoit qu’une chèvre l’avoit nourri.

Or étoit-il lors environ le commencement du printemps, que toutes fleurs sont en vigueur, celles des bois, celles des prés, et celles des montagnes. Aussi jà commençoit à s’ouïr par les champs bourdonnement d’abeilles, gazouillement d’oiseaux, bêlement d’agneaux nouveaux nés. Les troupeaux bondissoient sur les collines, les mouches à miel murmuroient par les prairies, les oiseaux faisoient résonner les buissons de leur chant. Toutes choses adonc faisant bien leur devoir de s’égayer à la saison nouvelle, eux aussi tendres, jeunes d’âge, se mirent à imiter ce qu’ils entendoient et voyoient. Car entendant chanter les oiseaux, ils chantoient ; voyant bondir les agneaux, ils sautoient à l’envi ; et, comme les abeilles, alloient cueillant des fleurs, dont ils jetoient les unes dans leur sein, et des autres arrangeoient des chapelets pour les Nymphes ; et toujours se tenoient ensemble, toute besogne faisoient en commun, paissant leurs troupeaux l’un près de l’autre. Souventefois Daphnis alloit faire revenir les brebis de Chloé, qui s’étoient un peu loin écartées du troupeau ; souvent Chloé retenoit les chèvres trop hardies voulant monter au plus haut des rochers droits et coupés ; quelquefois l’un tout seul gardoit les deux troupeaux, pendant le temps que l’autre vaquoit à quelque jeu. Leurs jeux étoient jeux de bergers et d’enfants. Elle, s’en allant dès le matin cueillir quelque part du menu jonc, en faisoit une cage à cigale, et cependant ne se soucioit aucunement de son troupeau ; lui d’autre côté ayant coupé des roseaux, en pertuisoit les jointures, puis les colloit ensemble avec de la cire molle, et s’apprenoit à en jouer bien souvent jusques à la nuit. Quelquefois ils partageoient ensemble leur lait ou leur vin, et de tous vivres qu’ils avoient portés du logis se faisoient part l’un à l’autre. Bref, on eût plutôt vu les brebis dispersées paissant chacune à part, que l’un de l’autre séparés, Daphnis et Chloé.

Or, parmi tels jeux enfantins, Amour leur voulut donner du souci. En ces quartiers y avoit une louve, laquelle ayant naguères louveté, ravissoit des autres troupeaux de la proie à foison, dont elle nourrissoit ses louveteaux ; et pour ce, gens assemblés des villages d’alentour faisoient la nuit des fosses d’une brasse de largeur et quatre de profondeur, et la terre qu’ils en tiroient, non toute, mais la plupart, l’épandoient au loin ; puis étendant sur l’ouverture des verges longues et grêles, les couvroient en semant par-dessus le demeurant de la terre, afin que la place parût toute plaine et unie comme devant ; en sorte que s’il n’eût passé par-dessus qu’un lièvre en courant, il eût rompu les verges, qui étoient, par manière de dire, plus foibles que brins de paille, et lors eût-on bien vu que ce n’étoit point terre ferme, mais une feinte seulement. Ayant fait plusieurs telles fosses en la montagne et en la plaine, ils ne purent prendre la louve, car elle sentit l’embûche ; mais furent cause que plusieurs chèvres et brebis périrent, et presque Daphnis lui-même par tel inconvénient. Deux boucs s’échauffèrent de jalousie à cosser l’un contre l’autre, et si rudement se heurtèrent que la corne de l’un fut rompue ; de quoi sentant grande douleur celui qui étoit écorné, se mit en bramant à fuir, et le victorieux à le poursuivre, sans le vouloir laisser en paix. Daphnis fut marri de voir ce bouc mutilé de sa corne ; et, se courrouçant à l’autre, qui encore n’étoit content de l’avoir ainsi laidement accoutré, si prend en son poing sa houlette et s’en court après ce poursuivant. De cette façon le bouc fuyant les coups, et lui le poursuivant en courroux, guères ne regardoient devant eux ; et tous deux tombèrent dans un de ces pièges, le bouc le premier et Daphnis après, ce qui l’engarda de se faire mal, pour ce que le bouc soutint sa chute. Or au fond de cette fosse, il attendoit si quelqu’un viendroit point l’en retirer et pleuroit. Chloé ayant de loin vu son accident, accourt, et voyant qu’il étoit en vie, s’en va vite appeler au secours un bouvier de là auprès. Le bouvier vint : il eût bien voulu avoir une corde à lui tendre, mais ils n’en purent trouver brin. Par quoi Chloé déliant le cordon qui entouroit ses cheveux, le donne au bouvier, lequel en dévale un bout à Daphnis, et tenant l’autre avec Chloé, tant firent-ils eux deux en tirant de dessus le bord de la fosse, et lui en s’aidant et grimpant du mieux qu’il pouvoit, que finablement ils le mirent hors du piège. Puis retirant par le même moyen le bouc, dont les cornes en tombant s’étoient rompues toutes deux (tant le vaincu avoit été bien et promptement vengé), ils en firent don au bouvier pour sa récompense, et entre eux convinrent de dire au logis, si on le demandoit, que le loup l’avoit emporté.

Revenus ensuite à leurs troupeaux, les ayant trouvés qui paissoient tranquillement et en bon ordre, chèvres et brebis, ils s’assirent au pied d’un chêne, et regardèrent si Daphnis étoit point quelque part blessé. Il n’y avoit en tout son corps trace de sang ni mal quelconque, mais bien de la terre et de la boue parmi ses cheveux et sur lui. Si délibéra de se laver, afin que Lamon et Myrtale ne s’aperçussent de rien. Venant donc avec Chloé à la caverne des Nymphes, il lui donna sa panetière et son sayon à garder, et se mit au bord de la fontaine à laver ses cheveux et son corps.

Ses cheveux étoient noirs comme ébène, tombant sur son col bruni par le hâle ; on eût dit que c’étoit leur ombre qui en obscurcissoit la teinte. Chloé le regardoit, et lors elle s’avisa que Daphnis étoit beau ; et comme elle ne l’avoit point jusque-là trouvé beau, elle s’imagina que le bain lui donnoit cette beauté. Elle lui lava le dos et les épaules, et en le lavant sa peau lui sembla si fine et si douce, que plus d’une fois, sans qu’il en vit rien, elle se toucha elle-même, doutant à part soi qui des deux avoit le corps plus délicat. Comme il se faisoit tard pour lors, étant déja le soleil bien bas, ils ramenèrent leurs bêtes aux étables, et de là en avant Chloé n’eut plus autre chose en l’idée que de revoir Daphnis se baigner. Quand ils furent le lendemain de retour au pâturage, Daphnis, assis sous le chêne à son ordinaire, jouoit de la flûte et regardoit ses chèvres couchées, qui sembloient prendre plaisir à si douce mélodie. Chloé pareillement assise auprès de lui, voyoit paître ses brebis ; mais plus souvent elle avoit les yeux sur Daphnis jouant de la flûte, et alors aussi elle le trouvoit beau ; et pensant que ce fût la musique qui le faisoit paroître ainsi, elle prenoit la flûte après lui, pour voir d’être belle comme lui. Enfin, elle voulut qu’il se baignât encore, et pendant qu’il se baignoit elle le voyoit tout nu, et le voyant elle ne se pouvoit tenir de le toucher ; puis le soir, retournant au logis, elle pensoit à Daphnis nu, et ce penser là étoit commencement d’amour. Bientôt elle n’eut plus souci ni souvenir de rien que de Daphnis, et de rien ne parloit que de lui. Ce qu’elle éprouvoit, elle n’eût su dire ce que c’étoit, simple fille nourrie aux champs, et n’ayant ouï en sa vie le nom seulement d’amour. Son ame étoit oppressée ; malgré elle bien souvent ses yeux s’emplissoient de larmes. Elle passoit les jours sans prendre de nourriture, les nuits sans trouver de sommeil : elle rioit et puis pleuroit ; elle s’endormoit et aussitôt se réveilloit en sursaut ; elle pâlissoit et au même instant son visage se coloroit de feu. La génisse piquée du taon n’est point si follement agitée. De fois à autre elle tomboit en une sorte de rêverie, et toute seulette discouroit ainsi : «  A cette heure je suis malade, et ne sais quel est mon mal. Je souffre, et n’ai point de blessure. Je m’afflige, et si n’ai perdu pas une de mes brebis. Je brûle, assise sous une ombre si épaisse. Combien de fois les ronces m’ont égratignée ! et je ne pleurois pas. Combien d’abeilles m’ont piquée de leur aiguillon ! et j’en étois bientôt guérie. Il faut donc dire que ce qui m’atteint au cœur cette fois est plus poignant que tout cela. De vrai Daphnis est beau, mais il ne l’est pas seul. Ses joues sont vermeilles, aussi sont les fleurs ; il chante, aussi font les oiseaux ; pourtant quand j’ai vu les fleurs ou entendu les oiseaux, je n’y pense plus après. Ah ! que ne suis-je sa flûte, pour toucher ses lèvres ! que ne suis-je son petit chevreau, pour qu’il me prenne dans ses bras ! O méchante fontaine qui l’as rendu si beau, ne peux-tu m’embellir aussi ? O Nymphes ! vous me laissez mourir, moi que vous avez vue naître et vivre ici parmi vous ! Qui après moi vous fera des guirlandes et des bouquets, et qui aura soin de mes pauvres agneaux, et de toi aussi, ma jolie cigale, que j’ai eu tant de peine à prendre ? Hélas ! que te sert maintenant de chanter au chaud du midi ? Ta voix ne peut plus m’endormir sous les voûtes de ces antres ; Daphnis m’a ravi le sommeil. » Ainsi disoit et soupiroit la dolente jouvencelle, cherchant en soi-même que c’étoit d’amour, dont elle sentoit les feux, et si n’en pouvoit trouver le nom.

Mais Dorcon, ce bouvier qui avoit retiré de la fosse Daphnis et le bouc, jeune gars à qui le premier poil commençoit à poindre, étant jà dès cette rencontre féru de l’amour de Chloé, se passionnoit de jour en jour plus vivement pour elle, et tenant peu de compte de Daphnis qui lui sembloit un enfant, fit dessein de tout tenter, ou par présents, ou par ruse, ou à l’aventure par force, pour avoir contentement, instruit qu’il étoit, lui, du nom et aussi des œuvres d’amour. Ses présents furent d’abord, à Daphnis une belle flûte ayant ses cannes unies avec du laiton au lieu de cire, à la fillette une peau de faon toute marquetée de taches blanches, pour s’en couvrir les épaules. Puis croyant par de tels dons s’être fait ami de l’un et de l’autre, bientôt il négligea Daphnis ; mais à Chloé chaque jour il apportoit quelque chose. C’étoient tantôt fromages gras, tantôt fruits en maturité, tantôt chapelets de fleurs nouvelles, ou bien des oiseaux qu’il prenoit au nid : même une fois il lui donna un gobelet doré sur les bords, et une autre fois un petit veau qu’il lui porta de la montagne. Elle, simple et sans défiance, ignorant que tous ces dons fussent amorce amoureuse, les prenoit bien volontiers, et en montroit grand plaisir ; mais son plaisir étoit moins d’avoir que donner à Daphnis.

Et un jour Daphnis (car si falloit-il qu’il connût aussi la détresse d’amour) prit querelle avec Dorcon. Ils contestoient de leur beauté, devant Chloé, qui les jugea, et un baiser de Chloé fut le prix destiné au vainqueur ; là où Dorcon le premier parla : « Moi, dit-il, je suis plus grand que lui. Je garde les bœufs, lui les chèvres ; or autant les bœufs valent mieux que les chèvres, d’autant vaut mieux le bouvier que le chevrier. Je suis blanc comme le lait, blond comme gerbe à la moisson, frais comme la feuillée au printemps. Aussi est-ce ma mère, et non pas quelque bête, qui m’a nourri enfant. Il est petit lui, chétif, n’ayant de barbe non plus qu’une femme, le corps noir comme peau de loup. Il vit avec les boucs, ce n’est pas pour sentir bon. Et puis, chevrier, pauvre hère, il n’a pas vaillant tant seulement de quoi nourrir un chien. On dit qu’il a tété une chèvre ; je le crois, ma fy, et n’est pas merveille si, nourrisson de bique, il a l’air d’un biquet. »

Ainsi dit Dorcon ; et Daphnis : « Oui, une chèvre m’a nourri de même que Jupiter, et je garde les chèvres, et les rends meilleures que ne seront jamais les vaches de celui-ci. Je mène paître les boucs, et si n’ai rien de leur senteur, non plus que Pan, qui toutefois a plus de bouc en soi que d’autre nature. Pour vivre je me contente de lait, de fromage, de pain bis, et de vin clairet, qui sont mets et boissons de pâtres comme nous, et les partageant avec toi, Chloé, il ne me soucie de ce que mangent les riches. Je n’ai point de barbe, ni Bacchus non plus ; je suis brun, l’hyacinthe est noire, et si vaut mieux pourtant Bacchus que les Satyres, et préfère-t-on l’hyacinthe au lis. Celui-là est roux comme un renard, blanc comme une fille de la ville, et le voilà tantôt barbu comme un bouc. Si c’est moi que tu baises, Chloé, tu baiseras ma bouche ; si c’est lui, tu baiseras ces poils qui lui viennent aux lèvres. Qu’il te souvienne, pastourelle, qu’à toi aussi une brebis t’a donné son lait, et cependant tu es belle. » A ce mot Chloé ne put le laisser achever : mais, en partie pour le plaisir qu’elle eut de s’entendre louer, et aussi que de long-temps elle avoit envie de le baiser, sautant en pieds, d’une gentille et toute naïve façon, elle lui donna le prix. Ce fut bien un baiser innocent et sans art ; toutefois c’étoit assez pour enflammer un cœur dans ses jeunes années.

Dorcon se voyant vaincu, s’enfuit dans le bois pour cacher sa honte et son déplaisir, et depuis cherchoit autre voie à pouvoir jouir de ses amours. Pour Daphnis, il étoit comme s’il eût reçu non pas un baiser de Chloé, mais une piqûre envenimée. Il devint triste en un moment, il soupiroit, il frissonnoit, le cœur lui battoit, il pâlissoit quand il regardoit la Chloé, puis tout à coup une rougeur lui couvroit le visage. Pour la première fois alors il admira le blond de ses cheveux, la douceur de ses yeux et la fraîcheur d’un teint plus blanc que la jonchée du lait de ses brebis. On eût dit que de cette heure il commençoit à voir et qu’il avoit été aveugle jusque-là. Il ne prenoit plus de nourriture que comme pour en goûter, de boisson seulement que pour mouiller ses lèvres. Il étoit pensif, muet, lui auparavant plus babillard que les cigales ; il restoit assis, immobile, lui qui avoit accoutumé de sauter plus que ses chevreaux. Son troupeau étoit oublié ; sa flûte par terre abandonnée ; il baissoit la tête comme une fleur qui se penche sur sa tige ; il se consumoit, il séchoit comme les herbes au temps chaud, n’ayant plus de joie, plus de babil, fors qu’il parlât à elle ou d’elle. S’il se trouvoit seul aucune fois, il alloit devisant en lui-même : « Dea, que me fait donc le baiser de Chloé ? Ses lèvres sont plus tendres que roses, sa bouche plus douce qu’une gauffre à miel, et son baiser est plus amer que la piqûre d’une abeille. J’ai bien baisé souvent mes chevreaux ; j’ai baisé de ses agneaux à elle, qui ne faisoient encore que naître ; et aussi ce petit veau que lui a donné Dorcon ; mais ce baiser ici est tout autre chose. Le pouls m’en bat ; le cœur m’en tressaut ; mon ame en languit, et pourtant je desire la baiser derechef. O mauvaise victoire ! O étrange mal dont je ne saurois dire le nom ! Chloé avoit-elle goûté de quelque poison avant que de me baiser ? Mais comment n’en est-elle point morte ? Oh ! comme les arondelles chantent, et ma flûte ne dit mot ! Comme les chevreaux sautent, et je suis assis ! Comme toutes fleurs sont en vigueur, et je n’en fais point de bouquets ni de chapelets ! La violette et le muguet florissent, Daphnis se fane. Dorcon à la fin paroîtra plus beau que moi. » Voilà comment se passionnoit le pauvre Daphnis, et les paroles qu’il disoit, comme celui qui lors premier expérimentoit les étincelles d’amour.

Mais Dorcon, ce gars, ce bouvier amoureux aussi de Chloé, prenant le moment que Dryas plantoit un arbre pour soutenir quelque vigne, comme il le connoissoit déja, d’alors que lui Dryas gardoit les bêtes aux champs, le vient trouver avec de beaux fromages gras, et d’abord il lui donna ses fromages ; puis commençant à entrer en propos par leur ancienne connoissance, fit tant qu’il tomba sur les termes du mariage de Chloé, disant qu’il la veut prendre à femme, lui promet pour lui de beaux présents, comme bouvier ayant de quoi. Il lui vouloit donner, dit-il, une couple de bœufs de labour, quatre ruches d’abeilles, cinquante pieds de pommiers, un cuir de bœuf à semeler souliers, et par chacun an un veau tout prêt à sevrer ; tellement que touché de son amitié, alléché par ses promesses, Dryas lui cuida presque accorder le mariage. Mais songeant puis après que la fille étoit née pour bien plus grand parti, et craignant qu’un jour si elle venoit à être reconnue, et ses parents à savoir que pour la friandise de tels dons il l’eût mariée en si bas lieu, on ne lui en voulût mal de mort, il refusa toutes ses offres, et l’éconduisit en le priant de lui pardonner.

Par ainsi Dorcon se voyant pour la deuxième fois frustré de son espérance, et encore qu’il avoit pour néant perdu ses bons fromages gras, délibéra, puisqu’autrement ne pouvoit, la première fois qu’il la trouveroit seule à seul, mettre la main sur Chloé. Pour à quoi parvenir, s’étant avisé qu’ils menoient l’un après l’autre boire leurs bêtes, Chloé un jour, et Daphnis l’autre, il usa d’une finesse de jeune pâtre qu’il étoit. Il prend la peau d’un grand loup qu’un sien taureau, en combattant pour la défense des vaches, avoit tué avec ses cornes, et se l’étend sur le dos, si bien que les jambes de devant lui couvroient les bras et les mains, celles de derrière lui pendoient sur les cuisses jusqu’aux talons, et la hure le coiffoit en la forme même et manière du cabasset d’un homme de guerre. S’étant ainsi fait loup tout au mieux qu’il pouvoit, il s’en vient droit à la fontaine, où buvoient chèvres et brebis après qu’elles avoient pâturé. Or étoit cette fontaine en une vallée assez creuse, et toute la place à l’entour pleine de ronces et d’épines, de chardons et bas genevriers, tellement qu’un vrai loup s’y fût bien aisément caché. Dorcon se musse là dedans entre ces épines, attendant l’heure que les bêtes vinssent boire ; et avoit bonne espérance qu’il effrayeroit Chloé sous cette forme de loup, et la saisiroit au corps pour en faire à son plaisir.

Tantôt après elle arriva. Elle amenoit boire les deux troupeaux, ayant laissé Daphnis coupant de la plus tendre ramée verte pour ses chevreaux après pâture. Les chiens qui leur aidoient à la garde des bêtes suivoient ; et comme naturellement ils chassent mettant le nez par-tout, ils sentirent Dorcon se remuer voulant assaillir la fillette : si se prennent à aboyer, se ruent sur lui comme sur un loup, et l’environnant qu’il n’osoit encore, tant il avoit de peur, se dresser tout-à-fait sur ses pieds, mordent en furie la peau de loup, et tiroient à belles dents. Lui, d’abord honteux d’être reconnu, et défendu quelque temps de cette peau qui le couvroit, se tenoit tapi contre terre dans le hallier, sans dire mot ; mais quand Chloé, apercevant au travers de ces broussailles oreille droite et poil de bête, appela toute épouvantée Daphnis au secours, et que les chiens lui ayant arraché sa peau de loup, commencèrent à le mordre lui-même à bon escient, lors il se prit à crier si haut qu’il put, priant Chloé et Daphnis qui jà étoit accouru, de lui vouloir être en aide ; ce qu’ils firent, et avec leur sifflement accoutumé, eurent incontinent apaisé les chiens ; puis amenèrent à la fontaine le malheureux Dorcon, qui avoit été mors et aux cuisses et aux épaules, lui lavèrent ses blessures où les dents l’avoient atteint, et puis lui mirent dessus de l’écorce d’orme mâchée, étant tous deux si peu rusés et si peu expérimentés aux hardies entreprises d’amour, qu’ils estimèrent que cette embûche de Dorcon avec sa peau de loup ne fût que jeu seulement, au moyen de quoi ils ne se courroucèrent point à lui, mais le reconfortèrent et le reconvoyèrent quelque espace de chemin, en le menant par la main ; et lui qui avoit été en si grand danger de sa personne, et que l’on avoit recous de la gueule, non du loup, comme il se dit communément, mais des chiens, s’en alla panser les morsures qu’il avoit par tout le corps.

Daphnis et Chloé cependant, jusques à nuit close, travaillèrent après leurs chèvres et brebis, qui, effrayées de la peau de loup, effarouchées d’ouïr si fort aboyer les chiens, fuyoient, les unes à la cime des plus hauts rochers ; les autres au plus bas des plages de la mer, toutes au demeurant bien apprises de venir à la voix de leurs pasteurs, se ranger au son du flageolet, s’amasser ensemble en oyant seulement battre des mains ; mais la peur leur avoit alors fait tout oublier ; et après les avoir suivies à la trace comme des lièvres, et à grand’peine retrouvées, les ramenèrent toutes au tect ; puis s’en allèrent aussi reposer ; là où ils dormirent cette seule nuit de bon sommeil. Car le travail qu’ils avoient pris leur fut un remède pour l’heure au mésaise d’amour : mais revenant le jour, ils eurent même passion qu’auparavant, joie à se revoir, peine à se quitter ; ils souffroient, ils vouloient quelque chose, et ne savoient ce qu’ils vouloient. Cela seulement savoient-ils bien, l’un que son mal étoit venu d’un baiser, l’autre, d’un baigner.

Mais plus encore les enflammoit la saison de l’année. Il étoit jà environ la fin du printemps et commencement de l’été, toutes choses en vigueur ; et déja montroient les arbres leurs fruits, les blés leurs épis ; et aussi étoit la voix des cigales plaisante à ouïr, tout gracieux le bêlement des brebis, la richesse des champs admirable à voir, l’air tout embaumé soève à respirer ; les fleuves paroissoient endormis, coulant lentement et sans bruit ; les vents sembloient orgues ou flûtes, tant ils soupiroient doucement à travers les branches des pins. On eût dit que les pommes d’ellesmêmes se laissoient tomber enamourées, que le soleil amant de beauté faisoit chacun dépouiller. Daphnis de toutes parts échauffé se jetoit dans les rivières, et tantôt se lavoit, tantôt s’ébattoit à vouloir saisir les poissons, qui glissant dans l’onde se perdoient sous sa main ; et souvent buvoit, comme si avec l’eau il eût dû éteindre le feu qui le brûloit. Chloé, après avoir trait toutes ses brebis, et la plupart aussi des chèvres de Daphnis, demeuroit long-temps empêchée à faire prendre le lait et à chasser les mouches, qui fort la molestoient, et les chassant la piquoient ; cela fait, elle se lavoit le visage, et, couronnée des plus tendres branchettes de pin, ceinte de la peau de faon, elle emplissoit une sébile de vin mêlé avec du lait, pour boire avec Daphnis.

Puis quand ce venoit sur le midi, adonc étoient-ils tous deux plus ardemment épris que jamais, pource que Chloé, voyant en Daphnis entièrement nu une beauté de tout point accomplie, se fondoit et périssoit d’amour, considérant qu’il avoit en toute sa personne chose quelconque à redire ; et lui, la voyant, avec cette peau de faon et cette couronne de pin, lui tendre à boire dans sa sébile, pensoit voir une des Nymphes mêmes qui étoient dans la caverne ; si accouroit incontinent, et lui ôtant sa couronne qu’il baisoit d’abord, se la mettoit sur la tête, et elle, pendant qu’il se baignoit tout nu, prenoit sa robe et se la vêtissoit, la baisant aussi premièrement. Tantôt ils s’entre-jetoient des pommes, tantôt ils aornoient leurs têtes et tressoient leurs cheveux l’un à l’autre, disant Chloé que les cheveux de Daphnis ressembloient aux grains de myrte, pource qu’ils étoient noirs, et Daphnis accomparant le visage de Chloé à une belle pomme, pource qu’il étoit blanc et vermeil. Aucune fois il lui apprenoit à jouer de la flûte, et quand elle commençoit à souffler dedans, il la lui ôtoit ; puis il en parcouroit des lèvres tous les tuyaux d’un bout à l’autre, faisant ainsi semblant de lui vouloir montrer où elle avoit failli, afin de la baiser à demi, en baisant la flûte aux endroits que quittoit sa bouche.

Ainsi comme il étoit après à en sonner joyeusement sur la chaleur de midi, pendant que leurs troupeaux étoient tapis à l’ombre, Chloé ne se donna garde qu’elle fut endormie : ce que Daphnis apercevant, pose sa flûte pour à son aise la regarder et contempler, n’ayant alors nulle honte, et disoit à part soi ces paroles tout bas : « Oh ! comme dorment ses yeux ! Comme sa bouche respire ! Pommes ni aubépines fleuries n’exhalent un air si doux. Je ne l’ose baiser toutefois ; son baiser pique au cœur, et fait devenir fou, comme le miel nouveau. Puis, j’ai peur de l’éveiller. O fâcheuses cigales ! elles ne la laisseront jà dormir, si haut elles crient. Et d’autre côté ces boucquins ici ne cesseront aujourd’hui de s’entre-heurter avec leurs cornes. O loups plus couards que renards, où êtes-vous à cette heure, que vous ne les venez happer ? »

Ainsi qu’il étoit en ces termes, une cigale poursuivie par une arondelle se vint jeter d’aventure dedans le sein de Chloé ; pourquoi l’arondelle ne la put prendre, ni ne put aussi retenir son vol, qu’elle ne s’abattît jusqu’à toucher de l’aile le visage de Chloé, dont elle s’éveilla en sursaut, et ne sachant que c’étoit, s’écria bien haut : mais quand elle eut vu l’arondelle voletant encore autour d’elle, et Daphnis riant de sa peur, elle s’assura, et frottoit ses yeux qui avoient encore envie de dormir ; et lors la cigale se prend à chanter entre les tetins mêmes de la gente pastourelle, comme si dans cet asile elle lui eût voulu rendre grace de son salut, dont Chloé de nouveau surprise, s’écria encore plus fort, et Daphnis de rire ; et usant de cette occasion, il lui mit la main bien avant dans le sein, d’où il retira la gentille cigale, qui ne se pouvoit jamais taire, quoiqu’il la tint dans la main. Chloé fut bien aise de la voir, et l’ayant baisée, la remit chantant toujours dans son sein.

Une autre fois ils entendirent du bois prochain un ramier, au roucoulement duquel Chloé ayant pris plaisir, demanda à Daphnis que c’étoit qu’il disoit, et Daphnis lui fit le conte qu’on en fait communément. « Ma mie, dit-il, au temps passé y avoit une fille belle et jolie, en fleur d’âge comme toi. Elle gardoit les vaches et chantoit plaisamment ; et, tant ses vaches aimoient son chant ! elle les gouvernoit de la voix seulement ; jamais ne donnoit coup de houlette ni piqûre d’aiguillon ; mais assise à l’ombre de quelque beau pin, la tête couronnée de feuillage, elle chantoit Pan et Pitys ; dont ses vaches étoient si aises qu’elles ne s’éloignoient point d’elle. Or y avoit-il non guère loin de là un jeune garçon qui gardoit les bœufs, beau lui-même, chantant bien aussi, lequel étrivoit à chanter à l’encontre d’elle, d’un chant plus fort, comme étant mâle, et aussi doux, comme étant jeune ; tellement qu’il attire à travers le bocage et emmène avec soi huit des plus belles vaches qu’elle eût en son troupeau. La pauvrette adonc déplaisante autant de son troupeau diminué comme d’avoir été vaincue au chanter, demandoit aux Dieux d’être oiseau avant que retourner ainsi à la maison. Les Dieux accomplirent son desir, et en firent un oiseau de montagne, qui aime toujours à chanter comme quand elle étoit fille, et encore aujourd’hui se plaint de sa déconvenue, et va disant qu’elle cherche ses vaches égarées. »

Tels étoient les plaisirs que l’été leur donnoit. Mais la saison d’automne venue, au temps que la grappe est pleine, certains corsaires de Tyr s’étant mis sur une fûte du pays de Carie, afin qu’on ne pensât que ce fussent barbares, vinrent aborder en cette côte, et, descendant à terre armés de corselets et d’épées, pillèrent ce qu’ils purent trouver, comme vin odorant, force grain, miel en rayons, et même emmenèrent quelques bœufs et vaches de Dorcon. Or en courant çà et là, ils rencontrèrent de male aventure Daphnis qui s’alloit ébattant le long du rivage de la mer, seul ; car Chloé, comme simple fille, crainte des autres pasteurs, qui eussent pu en folâtrant lui faire quelque déplaisir, ne sortoit si matin du logis, et ne menoit qu’à haute heure paître les brebis de Dryas. Eux voyant ce jeune garçon grand et beau, et de plus de valeur que ce qu’ils eussent pu davantage ravir par les champs, ne s’amusèrent plus ni à poursuivre les chèvres, ni à chercher à dérober autre chose de ces campagnes, mais l’entraînèrent dans leur fûte, pleurant et ne sachant que faire, sinon qu’il appeloit à haute voix Chloé tant qu’il pouvoit crier.

Or ne faisoient-ils guère que remonter en leur esquif et mettre les mains aux rames, quand Chloé vint qui apportoit une flûte neuve à Daphnis. Mais voyant çà et là les chèvres dispersées, et entendant sa voix, qui l’appeloit toujours de plus fort en plus fort, elle jette la flûte, laisse-là son troupeau, et s’en va courant vers Dorcon, pour le faire venir au secours. Elle le trouva étendu par terre, tout taillé de grands coups d’épée que lui avoient donnés les brigands, et à peine respirant encore, tant il avoit perdu de sang ; mais lorsqu’il entrevit Chloé, le souvenir de son amour le ranimant quelque peu : « Chloé, ma mie, lui dit-il, je m’en vas tout-à-l’heure mourir. J’ai voulu défendre mes bœufs, ces méchants larrons de corsaires m’ont navré comme tu vois. Mais toi, Chloé, sauve Daphnis ; venge-moi ; fais-les périr. J’ai accoutumé mes vaches à suivre le son de ma flûte, et de si loin qu’elles soient, venir à moi dès qu’elles en entendent l’appel. Prends-la, va au bord de la mer, joue cet air que j’appris à Daphnis et qu’il t’a montré. Au demeurant laisse faire ma flûte et mes bœufs sur le vaisseau. Je te la donne, cette flûte, de laquelle j’ai gagné le prix contre tant de bergers et bouviers ; et pour cela, seulement, je te prie, baise-moi avant que je meure, pleure-moi quand je serai mort, et à tout le moins, lorsque tu verras vacher gardant ses bêtes aux champs, aie souvenance de moi. »

Dorcon achevant ces paroles et recevant d’elle un dernier baiser, laissa sur ses lèvres, avec le baiser, la voix et la vie en même temps. Chloé prit la flûte, la mit à sa bouche, et sonnant si haut qu’elle pouvoit, les vaches qui l’entendent reconnoissent aussitôt le son de la flûte et la note de la chanson, et toutes d’une secousse se jettent en meuglant dans la mer ; et comme elles prirent leur élan toutes du même bord, et que par leur chute la mer s’entrouvrit, l’esquif renversé, l’eau se refermant, tout fut submergé. Les gens plongés en la mer revinrent bientôt sur l’eau, mais non pas tous avec même espérance de salut. Car les brigands avoient leurs épées au côté, leurs corselets au dos, leurs bottines à mi-jambe, tandis que Daphnis étoit tout déchaux, comme celui qui ne menoit ses chèvres que dans la plaine, et quasi nu au demeurant ; car il faisoit encore chaud. Eux donc, après avoir duré quelque temps à nager, furent tirés à fond et noyés par la pesanteur de leurs armes ; mais Daphnis eut bientôt quitté si peu de vêtements qu’il portoit, et encore se lassoit-il à force, n’ayant coutume de nager que dans les rivières. Nécessité toutefois lui montra ce qu’il devoit faire. Il se mit entre deux vaches, et se prenant à leurs cornes avec les deux mains, fut par elles porté sans peine quelconque, aussi à son aise comme s’il eût conduit un chariot. Car le bœuf nage beaucoup mieux, et plus long-temps que ne fait l’homme ; et n’est animal au monde qui en cela le surpasse, si ce ne sont oiseaux aquatiques, on bien encore poissons ; tellement que jamais bœuf ni vache ne se noyeroient, si la corne de leurs pieds ne s’amolissoit dans l’eau, de quoi font foi plusieurs détroits en la mer, qui jusques aujourd’hui sont appelés Bosphores, c’est à-dire trajets ou passages de bœufs.

Voilà comment se sauva Daphnis, et contre toute espérance échappant deux grands dangers, ne fut ni pris ni noyé. Venu à terre là où étoit Chloé sur la rive, qui pleuroit et rioit tout ensemble, il se jette dans ses bras, lui demandant pourquoi elle jouoit ainsi de la flûte ; et Chloé lui conta tout : qu’elle avoit été pour appeler Dorcon, que ses vaches étoient apprises à venir au son de la flûte, qu’il lui avoit dit d’en jouer, et qu’il étoit mort. Seulement oublia-t-elle, ou possible ne voulut dire qu’elle l’eût baisé.

Adonc tous deux délibérèrent d’honorer la mémoire de celui qui leur avoit fait tant de bien, et s’en allèrent avec ses parents et amis, ensevelir le corps du malheureux Dorcon, sur lequel ils jetèrent force terre, plantèrent à l’entour des arbres stériles, y pendirent chacun quelque chose de ce qu’il recueilloit aux champs, versèrent du lait sur sa tombe, y épreignirent des grappes, y brisèrent des flûtes. On ouït ses vaches mugir et bramer piteusement ; on les vit çà et là courir comme bêtes égarées ; ce que ces pâtres et bouviers déclarèrent être le deuil que les pauvres bêtes menoient du trépas de leur maître.

Finies en cette manière les obsèques de Dorcon, Chloé conduisit Daphnis à la caverne des Nymphes où elle le lava, et lors elle-même pour la première fois en présence de Daphnis, lava aussi son beau corps blanc et poli, qui n’avoit que faire de bain pour paroître beau ; puis cueillant ensemble des fleurs que portoit la saison, en firent des couronnes aux images des Nymphes, et contre la roche attachèrent la flûte de Dorcon pour offrande. Cela fait ils retournèrent vers leurs chèvres et brebis, lesquelles ils trouvèrent toutes tapies contre terre, sans paître ni bêler, pour l’ennui et regret qu’elles avoient, ainsi qu’on peut croire, de ne voir plus Daphnis ni Chloé. Mais sitôt qu’elles les aperçurent, et qu’eux se mirent à les appeler comme de coutume et à leur jouer du flageolet, elles se levèrent incontinent, et se prirent les brebis à paître, et les chèvres à sauteler en bêlant, comme pour fêter le retour de leur chevrier.

Mais quoi qu’il y eût, Daphnis ne se pouvoit éjouir à bon escient depuis qu’il eut vu Chloé nue, et sa beauté à découvert, qu’il n’avoit point encore vue. Il s’en sentoit le cœur malade ne plus ne moins que d’un venin qui l’eût en secret consumé. Son souffle aucune fois étoit fort et hâté, comme si quelque ennemi l’eût poursuivi prêt à l’atteindre, d’autres fois foible et débile, comme d’un à qui manquent tout à coup la force et l’haleine ; et lui sembloit le bain de Chloé plus redoutable que la mer dont il étoit échappé. Bref, il lui étoit avis que son ame fût toujours entre les brigands, tant il avoit de peine, jeune garçon nourri aux champs, qui ne savoit encore que c’est du brigandage d’amour.