Les Pensées d’une reine/Texte entier

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LES PENSÉES
D’UNE REINE
PRÉFACE
PAR
LOUIS ULBACH

PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

1882
Droits de reproduction et de traduction réservés.



AU LECTEUR


Voici les pensées d’une femme, d’une reine ; je suis tenté de dire d’une vraie femme, d’une véritable reine, tant la grâce et la plénitude du sentiment attestent l’intensité des facultés féminines, tant la mélancolie active, la bonté, sans illusion mais sans défaillance, la dignité simple et haute, affirment la raison et les vertus royales.

Les femmes qui recueillent leurs pensées dans un album, quand le livre n’est plus le cahier bleu d’une ingénue, sont presque toujours, ou des matrones qui se font vestales, ou des précieuses embaumées par de longues adorations qui rendent des oracles. On excuse leur prétention, si le propos est juste, malicieux ; mais la prétention ne s’efface pas : elle reste ; elle pointe, comme le bonnet en diadème qui couronnait madame de Maintenon.

Il y a certainement beaucoup d’idées justes et fortes dans les Esquisses morales et politiques de madame d’Agoult, bien qu’elles soient l’expression cherchée d’un découragement qui se drape et se voile.

Il y a, sans contredit, autre chose que des marivaudages de boudoir mystique dans les pensées de madame Swetchine. Mais la coquetterie de ces deux dévotes, dans des cultes différents, est une avance trop sensible à la philosophie ou à la religion qui doit les béatifier. Elles ont voulu penser joliment ; elles n’ont pas pensé sans le vouloir.

Je ne crois pas m’abuser en affirmant qu’on trouvera dans les réflexions de la reine Élisabeth de Roumanie une effusion plus naïve, partant plus profonde, une indiscrétion de la conscience, moins consentie par elle. Obligée, par devoir, de retenir sa sincérité en public, de n’en laisser filtrer que les sourires, la reine la dédommage dans la solitude, et la laisse rire ou pleurer tout à l’aise.

Dans la plupart des recueils, un système sert de fil à ces perles réunies. Dans l’album de la reine, on sent la spontanéité, parfois l’embarras d’un esprit naïf, ardent qui vibre plusieurs fois au même coup, au même bruit, et qui finit par choisir l’écho final, mais qui abandonne aux commentaires les modulations diverses de sa réflexion, toujours surprise, et pourtant toujours éveillée.

Madame d’Agoult, parmi ses pensées les meilleures, a émis celle-ci : « Dans la chasse aux idées, l’esprit de la plupart des femmes ressemble à ces jeunes chiens étourdis ou mal dressés qui font lever le gibier, mais n’arrêtent pas. »

La remarque est vraie pour la plupart des femmes. La reine Élisabeth est une exception, et le respect ne m’empêchera pas de profiter d’une comparaison familière qui est de son goût, qui lui a servi plusieurs fois, pour dire que si son esprit fait lever le gibier, il l’arrête et l’apporte.

La franchise, une candeur hardie qui ne se tache jamais dans les contacts les plus scabreux, qui va droit au mot propre, et qui fait rayonner sa pureté sur toutes les choses impures ; pourtant, un sentiment poétique très fin ; une instruction solide qui n’a rien épaissi des délicatesses de la jeune fille, de la jeune femme ; un enthousiasme pour l’esprit qui s’élance au moindre prétexte ; une bonté invincible ; une tristesse si profonde, qu’elle ne craint pas de sourire toujours ; l’ambition d’une gloire cachée, la défiance des honneurs publics, l’horreur de la solennité, le courage dans la fortune pour se garantir contre les risques de la royauté : telles sont les qualités qui font de cette reine un écrivain vaillant, de cette femme un penseur, solide autant que brillant.


Dans un récent voyage en Roumanie, je fus invité à passer une journée à Sinaïa, la résidence d’été du couple royal.

Le site est pittoresque. Les âpres splendeurs de la Suisse se mêlent, dans ce vallon supérieur des Carpathes, à une sorte de réminiscence du doux pays de Bade, pour former un décor sévère et charmant.

Depuis que le roi et la reine ont pris Sinaïa en affection, on y bâtit de beaux hôtels, des villas élégantes ; et si l’on y découvrait une source d’eau minérale, qui doit s’y trouver, si l’on y installait une maison de jeu quelconque pour ajouter aux prétextes du paysage, Sinaïa deviendrait un rendez-vous cosmopolite, sans rival dans cette partie de l’Europe.

Il se contente patriotiquement d’être le Trianon, un peu sauvage d’une reine qui ne voudrait pas de Versailles. Le roi Charles fait bâtir, en arrière de Sinaïa et plus haut que toutes les hôtelleries, en pleine forêt, un très beau château, aux allures romantiques. Déjà, il a installé, tout près de là, un rendez-vous de chasse élégant, où la reine s’est arrangé une mansarde artistique, avec tout ce qu’il faut pour peindre des miniatures, pour penser et pour écrire. Un petit ours apprivoisé, mais prudemment attaché, gambade devant ce chalet de la méditation. Un ruisselet, qui se donne des airs importants en hiver, sert d’abreuvoir à cet ourson courtisan, et rappelle peut-être parfois à la reine que, quand elle était jeune fille, courant, les cheveux au vent, dans la forêt qui domine le château paternel, sa mère l’appelait « son torrent de montagne ». C’est de ce chalet que devraient être datées bon nombre des pensées qui vont suivre et que se sont envolés quelques-uns des poèmes, édités en allemand, sous le pseudonyme aujourd’hui trahi de Carmen Sylva.

En attendant l’achèvement du château, la cour habite un ancien monastère, admirablement situé, comme tous les monastères, portant encore sur les murs extérieurs des peintures byzantines. On a ajouté à l’édifice principal des constructions légères en bois de sapin, et si des sentinelles placées sous les balcons découpés, en même temps que le drapeau qui flotte à la porte du cloître, n’avertissaient que c’est là une résidence royale, on sourirait à cette habitation, comme à la fantaisie d’un couple artiste.

La demeure simple vous reçoit simplement. Le roi Charles, qui parle le français comme un Parisien, a l’accueil cordial, le regard droit, la parole nette. Je n’ai pas eu besoin, depuis ma visite, de lire son dernier discours du trône, pour comprendre qu’il aime à dire hautement ce qu’il pense.

Il n’a pas encore la mélancolie de la souveraineté ; mais il n’en a pas, non plus la première et naïve infatuation. Il est fier d’avoir reçu une couronne royale du pays auquel il a donné une armée ; mais il est particulièrement fier de ce que cette couronne est d’acier et de ce qu’elle a été découpée dans un canon de Plewna. Il la porte avec la sérénité d’un soldat, la philosophie d’un roi constitutionnel, la confiance d’un homme jeune, plein de bonne volonté, associé indissolublement aux destinées d’un peuple jeune et brave.

La reine était en costume national roumain quand je la saluai. Elle ne porte guère que celui-là à Sinaïa ; elle l’a remis à la mode. De toute autre femme on dirait qu’elle le porte par coquetterie, tant il lui sied, tant il pare bien son caractère ; mais, en réalité, elle le porte par devoir de souveraine, et pour encourager l’industrie nationale. Ses demoiselles d’honneur le mettent avec moins d’intention politique, et c’est une vision, étrange dans sa grâce, que cette jeune cour féminine en robes brodées, dorées, pailletées, avec des sequins ou un voile sur la tête, parlant et pensant vivement en français, quand on s’attend à un gazouillis oriental.

La reine est grande, bien faite. Ses yeux sont bleus, un peu faibles ; ils cherchent de près les regards, pour saisir plus rapidement la pensée. Quand on sait qu’ils ont beaucoup pleuré, on trouve leur azur profond, et leur éclair émeut comme une pensée héroïque. Les sourcils, finement arqués, ont une mobilité extrême ; la bouche correcte est habituée au sourire et laisse voir des dents blanches, bien alignées ; les cheveux bruns sont abondants, souvent indisciplinés ; la main est belle, la plume ne l’alourdit pas ; le pied, intrépide à la marche, est cambré ; toute la personne, avec cela, est plus jolie que belle, plus gracieuse que jolie. Il y a sur cet étincellement d’intelligence, de bonté, d’honnêteté qui va au-devant des visiteurs pour les mettre à l’aise et les faire causer bien vite, le charme, la brume d’une modestie, un étonnement ingénu de répondre au titre de Majesté, un oubli du rang qui montre mieux tout cet éclat en le voilant et qui embarrasse précisément ceux qu’il veut accueillir.

Je savais que la reine porte en elle un deuil inconsolable et que la mère, désormais sans enfant, attise sa douleur par son inépuisable sollicitude envers les pauvres orphelins. Fût-ce seulement l’idée de ce deuil, ou le soupçon injuste de quelque autre nostalgie, qui me mit dans l’esprit les vers soupirés par Marie de Neubourg, dans Ruy Blas ?


Que ne suis-je encor, moi qui crains tous ces grands,
Dans ma bonne Allemagne, avec mes bons parents !
Comme ma sœur et moi nous courions dans les herbes !
Et puis, des paysans passaient traînant des gerbes…
Nous les portions !… C’était charmant…


Si la reine de Roumanie n’a pas de regret de la patrie échangée, elle se souvient du moins, avec une mélancolie tendre, de sa bonne Allemagne, de ses bons parents, et des gerbes qu’elle a portées.

On sait qu’elle est une princesse de Wied. Mais dans cette douce principauté, en même temps qu’elle recevait, sous la direction d’une mère intelligente et attentive, l’instruction la plus complète, elle vivait librement en plein air, dans la nature. Elle était la vivacité, la gaieté, souvent forcée, d’un intérieur que la maladie assombrissait. Le prince son père est mort de la poitrine ; le plus jeune de ses deux frères, qui aurait dû être son compagnon de jeux, languissait, avant de mourir, à côté d’elle. Elle apprit à soigner, à consoler, avant d’avoir souffert par elle-même. La princesse de Wied avait fait construire une métairie où elle rêvait de confiner, d’élever, de guérir l’enfant malade. Les deux jeunes princes et leur sœur y passaient le temps à travailler la terre, et la belle reine dont on voit partout, à Bucharest, la photographie en costume de paysanne roumaine, tenant une quenouille et filant, aurait pu être représentée, à douze ans, récoltant les pommes de terre, le maïs, ou tirant le lait des vaches.

La filandière roumaine se souvient de la petite fermière. Elle aime passionnément la nature ; elle la connaît ; elle la décrit ; et l’on ne s’étonnera pas de trouver dans ses pensées, sur le monde ou sur la cour, des impressions cueillies aux champs ou rapportées de la basse-cour.

Cet appétit agreste dans une intelligence si raffinée, cette science du village dans une princesse qui sait toutes les langues, et qui a su d’abord les langues anciennes, avant d’apprendre le français, à Paris, aux cours continués de l’abbé Gautier, n’est pas un des moindres attraits de cette physionomie.

Son caractère a, dans sa franchise, gardé de cette saveur champêtre. L’enfant était mutine, la femme a une volonté immuable. Comme elle avait cinq ans, on voulut un jour la faire poser pour un portrait ; on épuisa toutes les raisons de la maintenir tranquille. Il fallut qu’on attendît son bon vouloir. Mais quand elle se résolut à l’immobilité, elle se raidit si fort, qu’au bout de cinq minutes elle tomba évanouie.

Dans ce temps-là, et depuis, elle rêvait de devenir maîtresse d’école. Je lui ai entendu répéter qu’elle avait la vocation d’instruire. En effet, elle enseigne sur le trône, par l’exemple. Un jour, à dix ans, elle s’éveilla avec l’irrésistible désir de remplacer la promenade du matin par une visite à l’école de Rodenbach. Sa mère traversant la chambre des enfants, la jeune Élisabeth lui demanda la permission d’aller apprendre, avec les filles du fermier. La princesse de Wied n’avait pas entendu la demande ; elle passa ; mais sa fille interpréta le silence maternel comme un acquiescement, et s’échappa bien vite pour courir à la ferme. Les écolières étaient déjà en route pour l’école ; la petite princesse les rejoignit en chemin.

Le maître, flatté, mais non très surpris, admit cette écolière nouvelle aux honneurs de sa leçon. C’était une leçon de chant. La petite princesse, qui n’osait chanter trop au milieu de sa famille malade, élargit ses poumons dans l’école et donna toute sa voix, si bien qu’une petite fille impatientée de ce chant à plein gosier, jalouse peut-être, ne pouvant faire taire sa voisine, lui mit brusquement la main sur la bouche, au grand scandale de la classe.

Quelques instants après, un des chasseurs du château, envoyé à la poursuite de la jeune chanteuse, venait la réclamer pour la conduire aux arrêts.

Cet essai de liberté lui valut une leçon de captivité. Aujourd’hui la reine ne chante plus, et c’est une main invisible, insaisissable, qui se pose parfois sur sa bouche pour retenir la vérité qui va crier. Alors, elle court à son album et y enfouit ce qu’elle ne peut dire tout haut.

Cette éducation bien dirigée, cette vie en famille qui fermentait en plein air et qui s’attristait dans l’intérieur, cette force d’instinct et de volonté que des deuils incessants augmentaient en la soumettant, puis, plus tard, des voyages dans les diverses parties de l’Europe en compagnie de sa tante, la grande-duchesse Hélène de Russie, des maîtres savants, des lectures judicieuses, expliquent ce goût littéraire, cette vigueur de réflexion qui se condensent aujourd’hui en pensées ; j’ajouterai cette habitude du travail qui fait que la reine devance le roi, se réveille avant le jour, rallume sa lampe, éteinte la dernière, et a déjà filé sa quenouille, quand tout le monde dort.

N’est-il pas curieux de noter qu’elle eut pour institutrice en titre mademoiselle Lavater, petite-nièce du célèbre physiognomoniste ? Mais ce n’est pas aux traditions apportées par sa gouvernante qu’elle doit sa science de l’observation. S’il fallait trouver une influence déterminante de sa vocation, autour d’elle, je la chercherais plutôt dans sa famille.

Son aïeule, la princesse Louise de Wied, était poète ; son grand-père avait un frère peintre, et un autre, le prince Maximilien, voyageur et naturaliste célèbre ; son père a écrit des livres de philosophie.

Mais c’est surtout la douleur qui l’a faite poète. Jusqu’à la mort de sa petite fille, on ignorait que la reine eût écrit en vers, en prose, en allemand, en français. Son secret s’échappa par les dernières déchirures de son cœur.

J’aurai, non pas achevé le portrait, qui demanderait encore bien des retouches, mais indiqué les principaux traits de cette grande et touchante physionomie, en disant comment elle apparut pour la première fois au prince Charles de Hohenzollern.

C’était à Berlin, pendant un séjour de quelques mois que la princesse Élisabeth y fit, en compagnie de la jeune comtesse Marie de Flandre, aujourd’hui sa belle-sœur.

Elle descendait, avec sa vivacité habituelle, le grand escalier du château. Fuyait-elle l’ennui ? Sentait-elle repousser ses ailes de la libre vie de Neuwied ? Elle s’élançait ; elle fit un faux pas, manqua une ou deux marches, et se serait tuée ou blessée, si le jeune prince Charles, qui montait l’escalier, ne l’eût reçue dans ses bras.

Elle devait y tomber encore en 1868, mais, cette fois, pour y rester. Le prince s’était souvenu de la belle étourdie, et, par les lettres de sa sœur, il en connaissait les mérites : il la demanda en mariage. Cette union, qui a son petit charme romanesque, a aussi sa pointe d’ambition.

La jeune princesse Élisabeth, lorsqu’on la pressait de se marier, lorsqu’on luttait contre un goût un peu farouche qu’elle paraissait avoir pour le célibat, répondait souvent :

— Je ne consentirais à être reine, qu’en Roumanie.

Le prince, qui n’était pas encore roi, la prit au mot, et elle lui a porté bonheur.


Il me reste à expliquer comment je suis l’éditeur des pensées qu’on va lire.

J’avais entendu parler des poésies de Carmen Sylva, et comme j’exprimais le regret de ne pouvoir les comprendre, quelqu’un de l’entourage de la reine me dit :

— Sa Majesté écrit aussi bien en français : demandez à voir son album !

Je fis la demande. Je dus insister pour fléchir une modestie qui se défendit beaucoup. J’étais parfaitement décidé à trouver excellent ce qu’on voudrait bien me laisser lire ; mais dès que j’eus parcouru une page ou deux, mon étonnement et mon admiration furent si sincères, que je les traduisis par un aveu de mes premières résolutions de flatteur, et par l’offre, plus digne de la reine, de me permettre des critiques.

Cette permission me fut accordée. Je reçus à Paris une copie du manuscrit. Qu’ai-je critiqué ? Rien, presque rien. J’ai plutôt demandé à choisir dans une abondance qui eût rendu la publication difficile. J’ai été frappé, et le lecteur le sera comme moi, du sens exact des mots. Quand il m’est arrivé de proposer un changement, pour cause de germanisme, j’ai été si embarrassé de trouver une expression qui serrât de plus près la pensée, que je m’en suis toujours rapporté à la reine et que le mot juste, préférable, m’a été envoyé de Roumanie, pendant que je le cherchais vainement ici.

J’ai classé systématiquement les pensées éparses. Je n’ai pas donné toutes les variantes qui se sont offertes à l’imagination de l’auteur ; mais je n’ai rien corrigé, rien changé. C’est le texte original, sincère, authentique, d’une œuvre remarquable à plus d’un titre, que je présente au lecteur français.

Nous n’aimons guère les recueils de pensées en France ; c’est peut-être pour cela que nous en avons beaucoup. Celui-là fléchira le préjugé. On peut le comparer, non seulement aux livres dont j’ai parlé en commençant, mais aux maximes les plus illustres. Il peut soutenir la comparaison. Le lecteur est prévenu de l’originalité, de la familiarité qu’il trouvera, de la hardiesse aussi. Toute pensée humaine qui s’affirme est une insurrection latente contre une orthodoxie. La pieuse madame Swetchine elle-même, quand elle marivaude sur sa foi, la rend hérétique, et je trouve que c’est une pensée sacrilège, par exemple, de dire des miracles : « Ce sont les coups d’État de Dieu. » Si Dieu fait des coups d’État, il viole sa Constitution.

Lamartine a dit, dans un beau vers :


Marcher seul affranchit ; penser seul divinise !


Se diviniser, c’est coudoyer les dieux en place.

Il est un autre reproche qu’on peut faire aux pensées les plus neuves : c’est qu’elles ont parfois des airs de parenté avec de vieilles pensées qui semblent leurs aïeules.

Mais comment chercher la vérité, ou l’envers de la vérité, sans se rencontrer avec d’autres chercheurs ? Puisque j’ai emprunté des comparaisons à madame Swetchine, je continuerai.

Elle s’est heurtée à Proudhon de la façon la plus saisissante.

Celui-ci a écrit quelque part :

« Les révolutions n’atteignent leur but qu’en le dépassant. »

Madame Swetchine dit, de son côté :

« Les caractères passionnés n’atteignent leur but qu’après l’avoir dépassé. »

L’idée est la même, et l’expression est semblable. Accusera-t-on Proudhon d’avoir puisé dans le sac à fermoir de madame Swetchine ? Est-ce la dévote qui a fouillé le philosophe impie ? Non.

Que la reine de Roumanie ait des rencontres avec La Rochefoucauld, La Bruyère et quelques autres, il faut l’en louer, sans s’en étonner. C’est le péril et c’est la gloire des belles pensées de se ressembler entre elles.

Mais, ce qui est personnel, ce qui donne un caractère spécial et touchant à ses réflexions, c’est son insistance à analyser, à définir le malheur, la souffrance, à juger la royauté, à confesser ses révoltes et ses résignations de mère sans enfants, de reine sans héritier.

Il n’est pas, sur ces sujets délicats pour elle, une de ses pensées qui, même lorsqu’elle ne saisit pas d’abord, ne mérite d’être relue et méditée.

Je dirai enfin, pour me résumer, que si au lieu du nom d’une femme, d’une reine, je mettais une signature inconnue, anonyme, au bas de ces citations, elles frapperaient encore et davantage peut-être par leur individualité. On sentirait plus fortement qu’il y a dans cet écrivain cette rareté : un penseur, un être, quelqu’un enfin !


Paris, mars 1882.

Louis Ulbach.


I

L’HOMME


I

La tête humaine est une boîte à surprises. Elle enferme de bons et de mauvais esprits, servis et défendus par les yeux et les oreilles, trahis par la bouche.


II

Étudiez le corps humain ; l’âme n’est pas loin.


III

L’honneur de l’homme porte armure et massue ; l’honneur de la femme n’a que brises et parfums.


IV

Les animaux peuvent être libres dans leur élément. Notre esclavage provient-il de ce que nous sommes rarement dans le nôtre ?


V

Il ne suffit pas d’observer les hommes ; il faut les ressentir dans son cœur.


VI

L’homme est une énigme, de sa naissance jusqu’à sa mort. On croit qu’on va le comprendre en le déchirant.

L’enfant brise son joujou pour voir ce qu’il y a dedans.


VII

Tout homme porte en lui un Prométhée, créateur, rebelle et martyr.


VIII

L’homme est un violon. Ce n’est que lorsque sa dernière corde se brise qu’il devient un morceau de bois.


IX

Les femmes sont mauvaises, par la faute des hommes ; les hommes sont mauvais, par la faute des femmes.


X

Il y a des gens qui ont des cornes de taureau pour se défendre ; il y en a d’autres qui n’ont que des cornes de colimaçon.


XI

Il faut très bien connaître les hommes, avant d’avoir le courage d’être seulement et simplement soi-même.


XII

Si nous sommes créés à l’image de Dieu, nous devons être des créateurs.


XIII

Une réunion d’hommes est une réunion de clochettes éoliennes, dont les notes sont harmonieuses ou discordantes, selon le vent.


XIV

Pour la nature buffle, la fatigue est une jouissance ; pour la nature violon, elle ne peut être qu’une dissonance aiguë.


XV

Méfiez-vous d’un homme qui a l’air de douter de votre bonheur en ménage.


XVI

Il y a des figures dans lesquelles on voit par moments des petits serpents sortir des yeux ; il y en a d’autres où les serpents sortent des coins de la bouche, et rampent vers les yeux.


XVII

Quand un homme aime avec un excès de passion ses enfants, soyez sûr qu’il n’est pas heureux.

L’homme aime surtout la femme ; la femme aime surtout les enfants.




II

LA FEMME


I

La femme doit subir l’amour, souffrir pour enfanter, partager vos soucis, conduire votre maison, élever votre famille, être jolie et aimable par-dessus le marché. Que disiez-vous donc de sa faiblesse, tout à l’heure ?


II

La femme sauvage est une bête de somme ; la femme turque, un animal de luxe ; la femme européenne, une bête à deux fins.


III

En se donnant, la femme croit donner un monde, et l’homme croit avoir reçu un jouet ; la femme croit avoir donné une éternité, et l’homme croit avoir accepté le plaisir d’un moment.


IV

Peut-être la grande sensibilité des femmes provient-elle du surcroît de magnétisme dans leur système. Ce sont des boussoles vivantes, tendant vers leur pôle ; mais les déviations sont fréquentes.


V

La femme perdue ne voit dans la femme honnête qu’un miroir qui lui montre ses rides ; elle voudrait le briser de rage.


VI

Votre femme a amené le déshonneur chez vous ? Peut-être, en l’épousant, avez-vous été le premier à la déshonorer !


VII

La femme est un caméléon sensible.


VIII

Souvent la femme émet une opinion hardie ; mais elle recule, épouvantée, si on la prend au mot.


IX

La femme du monde reste difficilement la femme de son mari.


X

Si vous doutez de la vérité d’un sentiment, adressez-vous à une femme éclairée ; elle les connaît tous.


XI

La coquetterie n’est pas toujours un appât ; elle est quelquefois un bouclier.


XII

Le rossignol poussant des cris de paon : voilà la femme en colère.


XIII

N’épousez pas une femme aux coins de la bouche pendants ; la bouche elle-même fût-elle une cerise, vous trouveriez le fruit amer.


XIV

N’épousez pas un fainéant : il trouvera toujours sa maison mal tenue et sa femme ennuyeuse.


XV

En science, les femmes sont tellement habituées à être déconsidérées, qu’elles se méfient des savants qui les considèrent.


XVI

Elle n’a que ce qu’elle mérite ! veut dire : Je l’aurais rendue si heureuse !


XVII

Une femme est lapidée pour une action que peut commettre un parfait honnête homme.


XVIII

Les femmes sont enclines à juger sur un seul exemple qu’elles généralisent ; c’est ce qui les rend souvent passionnées.


XIX

On trouve les femmes injustes, parce qu’elles sont impressionnables ; mais les impressions sont souvent plus justes que le jugement.

C’est l’histoire du jury et des juges.


XX

Une femme malheureuse est une fleur exposée à la bise ; elle reste longtemps bouton, et, lorsqu’elle devrait s’épanouir, elle se fane.


XXI

Les femmes combattent surtout dans leurs enfants les défauts de leur mari et ceux de sa famille.


XXII

Une femme incomprise est une femme qui ne comprend pas les autres.


XXIII

C’est parce que les hommes manquent de sentiment artistique que les femmes se maquillent ; s’ils comprenaient le pittoresque, la poudre de riz elle-même disparaîtrait.


XXIV

L’homme détruit à coups de cornes, comme le taureau, ou à coups de pattes, comme l’ours ; la femme à coups de dents, comme la souris, ou par une étreinte, comme le serpent.


XXV

Les hommes étudient la femme, comme ils étudient le baromètre ; mais ils ne comprennent jamais que le lendemain.


XXVI

La toilette n’est pas une chose indifférente. Elle fait de vous un objet d’art animé, à condition que vous soyez la parure de votre parure.


XXVII

Les femmes en couches et les artistes passent par de mortelles angoisses. Nous le payons cher, quand nous nous mêlons de créer !


XXVIII

C’est par égoïsme que les hommes ont fait les lois plus sévères pour la femme, sans se douter que, par là, ils l’élèvent au-dessus d’eux.


XXIX

Souvent la vertu de la femme doit être bien grande, puisqu’elle doit suffire pour deux.


XXX

Quel douloureux spectacle de voir l’enfant servir de refuge et de protection à la mère !


XXXI

La véritable grande dame a les mêmes manières dans son cabinet de toilette que dans son salon, et la même politesse pour ses serviteurs que pour ses hôtes.


XXXII

Il y a des femmes majestueusement pures, comme le cygne.

Froissez-les ; vous verrez leurs plumes se hérisser pendant une seconde ; puis elles se détourneront silencieusement pour se réfugier au milieu des flots.




III

L’AMOUR


I

Les enfants de l’amour sont généralement beaux et intelligents. Quelle critique de nos ménages modèles !


II

Le soleil est le premier amoureux de la fleur. Pour les jeunes filles, le soleil est quelquefois une lampe à demi éteinte. Comment voulez-vous qu’elles s’épanouissent ?


III

Un amour malheureux est, pour l’homme, un prétexte de plaisir sans amour.


IV

Le pardon est presque de l’indifférence : on ne pardonne pas quand on aime.


V

Vous haïssez une femme malheureuse que vous auriez voulu consoler.


VI

L’amour est comme l’écureuil, hardi et timide à la fois.


VII

L’amoureux ressemble à l’autruche : il croit qu’on ne le voit pas, lorsqu’il ne voit pas les autres.


VIII

On pardonne à l’adultère, quand son bâtard est un génie.


IX

L’amour maternel est un instinct ; mais il y a des instincts qui ont un souffle de divinité.


X

On ne devient pas mère ; on l’est de naissance. La famille nombreuse satisfait la vocation ; elle ne la donne pas.


XI

Une maison sans enfants est comme une cloche sans battant. Le son qui dort serait bien beau, s’il y avait quelque chose pour le réveiller !


XII

La jalousie de celui qu’on aime est un hommage ; de votre mari, c’est une offense.


XIII

Le chant du rossignol et le miaulement des chats sont deux manières d’exprimer le même sentiment ; mais, entre eux, ils ne se comprennent guère.


XIV

Entre mari et femme on devrait toujours se faire un brin de cour.


XV

Étant réellement humble, on ne saurait être jaloux ; on s’en prendrait toujours à soi-même d’être moins aimé.


XVI

L’indifférence est une fleur solitaire qui pousse sur un marais.




IV

L’AMITIÉ


I

L’amitié qui ne tient qu’à la reconnaissance est comme une photographie : avec le temps, elle pâlit.


II

Les consolations tombent souvent dans le cœur, comme des gouttes d’eau dans du beurre bouillant. Elles le font crépiter et jaillir.


III

C’est pour lutter contre ses amis qu’il faut surtout du courage. Il semble qu’on éteigne soi-même le feu de son foyer, pour rester au froid.


IV

L’amitié diminue, lorsqu’il y a trop de bonheur d’un côté et trop de malheur de l’autre.


V

On commet presque un crime en causant une déception. L’effusion, ainsi refoulée, se retire d’autres auxquels elle aurait pu faire du bien.




V

LE BONHEUR


I

Il n’y a qu’un bonheur :
Le devoir.
Il n’y a qu’une consolation :
Le travail.
Il n’y a qu’une jouissance :
Le beau.


II

Le bonheur, quand il est devant nous, paraît si grand, qu’il touche au ciel. Pour passer sous notre porte, il se rapetisse tant, que bien souvent nous ne l’apercevons plus.


III

L’espérance est une fatigue qui aboutit à une déception.


IV

Le bonheur est comme l’écho : il vous répond, mais il ne vient pas.


V

Dès que notre bonheur paraît illusoire, on s’acharne à le détruire.


VI

Le calme que vous avez acquis est-il une preuve de force gagnée ou de faiblesse croissante ?


VII

Il faut un ensemble de cent feuilles, colorées et parfumées, pour faire une rose ; il faut un assemblage de joies pour faire le bonheur.


VIII

Ne cherchez de consolations que dans les choses immortelles : la nature, et la pensée.


IX

C’est assez de bonheur que de pouvoir faire une bonne action.




VI

LE MALHEUR


I

Le malheur naît-il de l’imprudence, ou bien est-on imprudent parce qu’on est prédestiné au malheur ?


II

Chaque déception vous détache de la terre, des hommes, de vous-même surtout ; ce sont autant de périodes d’une maladie mortelle.


III

Dans le naufrage de votre vie, vous auriez pu vous sauver, sans la honte qui est venue s’asseoir sur votre planche de salut et qui vous a fait aller au fond.


IV

Le malheur peut rendre fier ; la souffrance rend humble.


V

On est toujours le martyr de ses propres défauts.


VI

Un grand malheur donne de la grandeur, même à un être insignifiant.


VII

Ne soyez pas fier d’avoir supporté votre malheur. Pouviez-vous ne pas le supporter ?


VIII

Il y a une espèce de fraternité qui se forme à première vue entre ceux que le malheur a frappés. Lorsque vous avez longtemps porté le deuil, vous vous sentez attiré vers chaque robe noire que vous rencontrez.


IX

Vous en voulez au temps qui vous éloigne d’une perte cruelle ; il vous enlève ce qui vous restait, le droit de pleurer.


X

Le respect qu’on vous montre dans votre malheur diminue longtemps avant que vous ne recommenciez à vivre ; et vous voilà irrité de ce qu’on vous traite comme avant.


XI

Il faut être bien malheureux pour tenter deux fois le suicide.


XII

Le malheur est comme l’hydre de Lerne ; mais on ne gagne rien à faire l’Hercule.




VII

LA SOUFFRANCE


I

La souffrance est notre plus fidèle amie. Elle revient toujours. Souvent, elle change de robe et même de figure ; mais nous la reconnaissons aisément à son étreinte cordiale et intime.


II

La souffrance est une lourde charrue, conduite par une main de fer. Plus le sol est ingrat et rebelle, plus elle le déchire ; plus il est riche et facile, plus elle s’enfonce.


III

Ne vous plaignez pas de souffrir, car vous apprenez à secourir.


IV

Quand on est jeune, la douleur est une tempête qui vous rend malade ; dans l’âge mûr, elle n’est qu’une bise qui ajoute une ride à votre figure et une mèche blanche aux autres.


V

La souffrance est sensitive et clairvoyante. Le bonheur a les nerfs plus solides et l’œil moins juste.


VI

C’est presque toujours notre corps qui nous fait demander un appui pour l’âme.


VII

Une bête qui souffre cherche la solitude. Il n’y a que l’homme qui aime à faire parade même de sa souffrance.


VIII

Quand nous avons un chagrin que nous ne voulons pas dire, nous parlons des autres que nous cachions autrefois.


IX

La douleur est comme une source chaude : plus on la comprime, plus elle bout.


X

Il y a des gens qui se nourrissent de leur douleur, au point qu’ils s’en engraissent.


XI

Il y a des larmes qui brûlent et laissent des cicatrices. Il y en a d’autres qui embellissent et qui parent le visage. Il y en a enfin qui menacent et font trembler.


XII

L’angoisse est moins supportable que la douleur ; l’angoisse aiguise les sensations ; la douleur les émousse.


XIII

La douleur se venge de notre courage ; elle s’augmente.


XIV

Quand on est depuis longtemps sevré de la joie, on ne la demande plus, et lorsqu’elle frappe à votre porte, vous ouvrez en tremblant, de peur qu’elle ne soit la douleur travestie.


XV

Ceux qui prétendent que la douleur chantée est presque guérie, ou ne sont pas poètes ou n’ont pas souffert. C’est comme si l’on disait que celui qui crie dans la torture, ou pendant une opération, ne souffre pas.


XVI

Lorsque vous souffrez beaucoup, vous voyez tout le monde à une grande distance, comme au bout d’une immense arène. Les voix mêmes paraissent venir de loin.


XVII

Dans la grande souffrance, vous vous fermez comme l’huître. Si on vous ouvrait le cœur de force, on vous tuerait.


XVIII

Le découragement est comme une éponge : il grossit par les larmes.


XIX

La compassion de ceux qui n’ont pas souffert vous arrive comme un petit vent glacé qui refroidit le soleil. La sympathie de ceux qui ont souffert est comme le sirocco, chaud, même en hiver ; mais il vous rend mou.


XX

La lutte contre le monde extérieur double les ressorts de l’organisme ; la lutte contre nous-mêmes les brise.


XXI

La mélancolie quand elle n’est pas une langueur physique, est une espèce de convalescence, pendant laquelle on se croit toujours beaucoup plus malade que pendant la maladie.




VIII

LA VIE


I

La vie est un art dans lequel on reste trop souvent dilettante. Pour passer maître, il faut verser le sang de son cœur.


II

L’affection est un enfant câlin qui vous retient dans la vie, malgré vous.


III

Les cheveux blancs sont les pointes d’écume qui couvrent la mer après la tempête.


IV

L’amour, la haine, la jalousie, le sort sont aveugles ; à la justice on bande les yeux ; il faut donc sortir de la vie pour y voir.


V

Si vous pouviez, du temps que vous gaspillez, faire une aumône à ceux qui savent l’employer, combien de mendiants seraient riches !


VI

Les grands seigneurs aiment les animaux, parce qu’ils se croient sûrs de leur affection désintéressée, et ils se trompent !


VII

C’est l’or qui plombe nos ailes et nous retient à terre. Sans lui, nous nous envolerions peut-être.


VIII

Les jeunes filles traversent parfois des marais, d’un pied si léger que la boue effleure à peine leurs talons. Ce n’est qu’arrivées en terre ferme qu’elles se sentent empoisonnées par les miasmes putrides qu’elles ont recueillis.


IX

Les défauts de votre mari ou de votre femme ne sont insupportables que tant que vous insistez pour les corriger. Prenez-en votre parti, comme de l’odeur de votre chien que vous supportez, parce que vous l’aimez.


X

L’habitude trempe la patience et la rend inusable.


XI

On ne peut jamais être fatigué de la vie ; on n’est fatigué que de soi-même.


XII

À minuit, ce sont les gens joyeux qui passent dans la rue ; à quatre heures du matin, ce sont les malheureux ; peut-être, entre minuit et quatre heures, le bonheur a-t-il passé à tire-d’aile !


XIII

Chacune de nos actions est récompensée ou punie ; seulement, nous n’en convenons pas.


XIV

À force de vivre, on arrive à craindre même le ciel, comme la dernière et la plus cruelle déception.


XV

Il vaut mieux avoir pour confesseur un médecin qu’un prêtre. Vous dites au prêtre que vous détestez les hommes ; il vous répond que vous n’êtes pas chrétien. Le médecin vous donne de la rhubarbe et voilà que vous aimez votre semblable. Vous dites au prêtre que vous êtes fatigué de vivre ; il vous répond que le suicide est un crime. Le médecin vous donne un stimulant, et voilà que vous trouvez la vie supportable.


XVI

Dans la jeunesse, on est un château du moyen âge, avec des recoins cachés, des oubliettes, des galeries mystérieuses, des fossés et des remparts. Plus tard, on devient un hôtel moderne, riche, verni, élégant, coquet, qui n’est ouvert qu’aux élus, et, à la fin, on se trouve être une grande halle, ouverte à tout le monde, ou marché, ou musée, ou cathédrale.


XVII

Le jeûne rend apôtre ; la bonne chère rend diplomate.


XVIII

Ce qui vous fait rougir dans la jeunesse, vous fait pleurer dans l’âge mûr, et rire dans la vieillesse. Ceux qui commencent par rire n’ont plus, pour la fin, que le néant ou la dévotion.


XIX

La bonté de la jeunesse est angélique ; la bonté de la vieillesse est divine.


XX

Il y a une bonté qui repousse et une méchanceté qui attire.


XXI

Le rocher solitaire devient de plus en plus anguleux, le galet de plus en plus rond.


XXII

Une excellente ménagère est toujours au désespoir. Souvent on aimerait la maison moins bien tenue et plus paisible.


XXIII

C’est après avoir appelé la mort cent fois que vous comprenez le charme de la vie, et alors, bien souvent, elle vous quitte.


XXIV

Vous ne pouvez enseigner aux gens à parler votre langue que si vous parlez la leur.


XXV

Le petit succombe sous le grand ; c’est une loi de la nature ; et le grand, n’est pas généreux, c’est une loi humaine.


XXVI

Le feu fait bouillir l’eau ; mais l’eau éteint le feu. Ne réchauffez pas un ingrat, il vous éteindrait.


XXVII

L’expérience est une femme âgée, qu’on vénère, sans se demander si son passé a été douteux.


XXVIII

La connaissance du monde et de la mer se gagne dans la tempête ; mais dans les yeux du vieux marin on voit le reflet de la mort qu’il a souvent bravée.


XXIX

Il faut du cœur pour jouir des qualités d’une personne ; il faut de l’esprit pour supporter ses défauts.


XXX

Tâchez d’être une pierre précieuse, montée par la main d’un artiste.


XXXI

On ne nous pardonne ni nos talents, ni nos succès, ni nos amis, ni notre mariage, ni notre fortune ; il n’y a que la mort qu’on nous pardonne, et encore.


XXXII

Après la mort, le corps se dissout en atomes ; pourquoi l’âme resterait-elle une ? Peut-être forme-t-elle aussi mille essences qui se répandent dans l’espace !


XXXIII

Votre talon d’Achille est découvert par ceux qui se trouvent plus bas que vous, bien plus vite que par vos égaux.


XXXIV

Il y a des parents qui se vengent sur leurs enfants de la mauvaise éducation qu’ils leur ont donnée.


XXXV

Ce qui vous paraît aimable dans une personne vous paraît insupportable dans une autre. Laquelle des deux vous rend aveugle, la sympathie ou l’antipathie ?


XXXVI

Quand une personne vous est antipathique, vous devenez infidèle à vos convictions, uniquement pour la contredire.


XXXVII

Pendant nombre d’années, vous n’osez croire à votre propre observation, parce qu’elle diffère de celle des autres.




IX

LA NATURE


I

On refuse de croire ce qui est contre les lois de la nature ; mais connaissons-nous les lois de la nature ?


II

Le soleil ne voit le monde que plein de chaleur et de lumière.

Soyez d’abord soleil ; et ensuite regardez le monde.


III

Bien des petites fleurs sont foulées aux pieds par les passants. La nature riche et inépuisable les remplace avec usure. Faites comme elle.


IV

Le chien du Saint-Bernard est noble et généreux ; le bouledogue est vorace et impétueux ; le lévrier capricieux et coureur. La nature les a ainsi faits, et a mis sur eux l’empreinte de leur caractère, assez nette pour qu’on ne puisse s’y méprendre.

Les hommes Saint-Bernard tâchent de se donner des airs de bouledogues ; les bouledogues voudraient être des lévriers, et ainsi de suite ; de là la confusion et les méprises.




X

L’ESPRIT


I

Les grands penseurs et les hautes montagnes vous élèvent à vos propres yeux.


II

Quand deux femmes intelligentes ne parviennent pas à tirer quelque chose d’un homme, soyez sûr qu’il n’y a rien.


III

Un être borné ne dit jamais : « Je suis une bête ! » Sa timidité naturelle lui fait craindre d’avoir raison.


IV

Lorsque, dans une conversation, vous apercevez l’arrière-pensée de l’autre, il vous semble que vous cherchez ses mains à travers un mur.


V

Les conversations deviennent pénibles lorsqu’on répond, non plus aux paroles dites, mais aux paroles pensées.


VI

L’imagination est une gaie compagne qui gambade le long de la route en nous racontant des histoires. La réalité est une vieille femme qui ne parle que d’elle, et qui, toujours lasse, demande à être portée.


VII

Les comparaisons gâtent les impressions, comme les ressemblances gâtent les visages.


VIII

Vous ne pouvez être spirituel que lorsque ceux qui vous entourent le sont aussi. Le coq a beau chanter aux canards ; ils ne l’entendent pas.


IX

Nous craignons l’originalité comme un habit trop neuf, et nous faisons nos plus grands efforts pour être comme tout le monde.


X

À force d’écrire sur les écrits des autres, on finit par se croire plus d’esprit qu’eux ; et si l’on n’était pas convaincu que Jésus est Dieu, les prédicateurs ne lui trouveraient qu’un esprit médiocre.


XI

À force de parler, on change l’or de ses pensées en petite monnaie, jusqu’à ce qu’on semble pauvre.


XII

Dans un moment tragique et dans une situation difficile, on dit des bêtises. — Le chien aboie quand il a peur.


XIII

Pour mesurer l’esprit, nous mesurons les crânes. C’est comme si l’on mangeait des peaux de raisin pour trouver le bouquet du vin.


XIV

Lorsqu’on se moque d’une personne que vous aimez, on fait de la gelée dans votre jardin.


XV

La plume console mieux que la religion et torture mieux que l’Inquisition.


XVI

Les penseurs gouvernent le monde, sans s’en douter, et les puissants sont gouvernés par le monde, sans s’en douter davantage.


XVII

Il faut autant de réflexions pour produire une pensée qu’il faut de générations pour produire un penseur.




XI

LA VERTU


I

Ne vous croyez pas avili pour avoir connu la tentation. Socrate était deux fois grand, pour avoir dompté l’autre.


II

La patience n’est pas passive ; au contraire, elle est active, elle est la force concentrée.


III

Il faut une délicatesse infinie pour répondre à une confession sans envenimer le mal.


IV

Une conscience tranquille aime la solitude ; une âme coupable n’y voit qu’une prison cellulaire.


V

La pureté est comme l’opale : elle est prise pour de l’insignifiance par ceux qui n’aperçoivent pas ses feux.


VI

Si les joies de ce monde ne sont pas pures, c’est que nous ne le sommes pas.


VII

Le devoir ne fronce les sourcils que tant que vous le fuyez. Suivez-le, il vous sourit.


VIII

Comme l’on serait patient avec tous, si l’on prenait leurs défauts pour de la folie !


IX

La bêtise se met au premier rang, pour être vue ; l’intelligence se met en arrière, pour voir.


X

La pureté peut exister sans la candeur ; mais la candeur ne peut pas être sans la pureté.


XI

Nous luttons contre les défauts qui nous font souffrir nous-mêmes et nous caressons ceux qui font seulement souffrir les autres.


XII

Ce sont surtout nos mauvaises habitudes qui sont désagréables ; tandis que nos défauts paraissent parfois aimables.


XIII

Soyez puritain en principe, mais indulgent dans la pratique.




XII

L’ART


I

Il est plus essentiel pour le poète d’être vrai de sentiment que d’invention.


II

L’artiste est amoureux d’une toile vierge, d’une feuille vide, d’un morceau de marbre brut. Dès que sa main les a rendus immortels, il les prend en horreur ; et malheur à lui s’il en restait amoureux !


III

Les mauvais poètes font de la langue ce que les mauvais prêtres font de la religion, une prison étroite.


IV

On appelle réalisme, la laideur ; comme on appelle franchise, la grossièreté.


V

Un mauvais roman réveille les sens ; un bon roman la conscience.




XIII

L’ORGUEIL


I

Comme on est heureux lorsqu’on s’imagine avoir pensé, parce qu’on a débité un proverbe ou un lieu commun !


II

Vous êtes fier de vos ancêtres, à cause de leur quantité. Vos petits-fils, élevés dans ces sentiments, ne verront en vous qu’un numéro d’ordre.


III

La fierté, unie à la force, ennoblit ; unie à la faiblesse, elle dégrade.


IV

Nous sommes plus fiers des avantages obtenus que de nos talents ; et pourtant les avantages ne font que nous mettre au niveau de quelqu’un ; le talent seul nous rehausse.


V

Les grandes cérémonies sont des comédies, jouées sur des scènes sans coulisses. L’illusion se perd tout de suite et les effets sont gâtés.


VI

Pour que vous soyez grand, il faut que votre personne disparaisse sous vos œuvres.




XIV

LA POLITIQUE


I

Nous nous hâtons d’implanter dans un nouveau pays la civilisation des anciens. C’est comme si l’on remplaçait les dents de lait par le râtelier d’une vieille personne.


II

Dans certaines conditions, on est si souvent obligé d’avaler sa langue, qu’elle en devient paralysée et ne peut plus bredouiller que les vieilles phrases convenues.


III

À tous les mortels on accorde une langue, et même une plume pour se défendre. Des souverains seuls on exige qu’ils soient comme Dieu, qui se laisse injurier sans mot dire.


IV

La contradiction anime la conversation ; voilà pourquoi les cours sont si ennuyeuses.


V

Les princes sont élevés à vivre avec tout le monde : on devrait élever tout le monde comme les princes.


VI

Pour être l’ami d’un souverain, il faut être sans passion, sans ambition, sans égoïsme, clairvoyant et prévoyant, enfin pas un homme.


VII

On cite souvent les paroles de la Bible : Ne vous fiez pas aux princes ! et l’on oublie la fin de la phrase : parce que ce sont des hommes !


VIII

Les femmes qui se mêlent de politique sont des poules qui se font vautours.


IX

La haute politique se compose de petitesses, formant des échelons pour monter.


X

La politique ressemble au désert : un coup de vent forme une montagne énorme, et les mirages y sont fréquents et dangereux.


XI

Un prince n’a besoin, à la rigueur, que des yeux et des oreilles ; la bouche ne lui sert que pour sourire.


XII

Le métier de souveraine n’exige que trois qualités : la beauté, la bonté, la fécondité.


XIII

La foule est comme la mer : elle vous porte et elle vous engloutit, selon le vent.




XV

PENSÉES DIVERSES


I

Pourquoi le gris est-il une couleur distinguée ? parce qu’il ne tranche pas.


II

Ne pas suivre vos conseils, ce n’est rien. Les suivre à moitié, c’est terrible ; c’est vous faire grimacer.


III

À un mariage, les hommes rient et les femmes pleurent.


IV

La graisse et la fatuité rendent insensible au froid, ce qui ne les empêche pas de donner des vapeurs.


V

Le brin d’herbe se redresse sous vos pas, aussi frais qu’auparavant. Malheureusement, vous êtes suivi par d’autres, qui font un sentier et l’herbe disparaît.


VI

Le coq réunit en sa personne le Turc et le chevalier : il cumule.


VII

Enlevez les belles ailes irisées à un papillon, il ne reste qu’un vilain reptile.


VIII

Un secret est comme un trou à votre habit : plus vous voulez le cacher, plus vous le montrez.


IX

Le sommeil est un voleur généreux : il donne à la force ce qu’il prend au temps.


X

L’atmosphère de certains nouveaux venus pénètre rapidement tout un cercle et le change, comme une nouvelle couleur change les autres auxquelles on la mêle.


XI

Les flatteurs commencent toujours par dire qu’ils ne sauraient flatter.


XII

Les comètes et les grands hommes laissent une traînée de lumière, dans laquelle s’agite une foule d’atomes.


XIII

Si les pauvres martyrs avaient su combien c’est peu de chose de changer d’idées, il n’y aurait pas eu de bûchers.


XIV

La pruderie est un parfum qui dissimule de l’air vicié.


XV

Beaucoup de blessures reçues font de vous un héros aux yeux du monde, un invalide aux vôtres.


XVI

Quand on veut affirmer quelque chose, on appelle toujours Dieu à témoin, parce qu’il ne contredit jamais.


XVII

Il n’y aurait pas de martyrs s’il n’y avait pas de foule.


XVIII

En émettant une opinion, on se heurte à quelqu’un, comme une vague à un rocher : parfois on se retire ; on se brise en écume.


XIX

Vous devenez maussade quand vous pressentez une prière que vous n’aimez pas à refuser. C’est comme si vous tourniez contre le vent avec votre parapluie, pour l’empêcher de faire la tulipe.


XX

La nuit tout est de feu, les étoiles, les pensées et les larmes.


XXI

Beaucoup de gens ne critiquent que pour ne pas paraître ignorants. Ils ignorent que l’indulgence est la marque de la plus haute culture.


XXII

L’emportement est une espèce de volupté ; mais lorsque votre sang se calme, vous avez le sentiment d’avoir reçu une raclée.


XXIII

Les gens emportés oublient immédiatement l’objet de leur colère et sont fort étonnés qu’on se souvienne de leur emportement. Il n’y a que le mauvais sang qu’on avale qui vous reste sur le cœur.


XXIV

La piété est la nostalgie du Paradis perdu.


XXV

Si des gens éprouvent le besoin de sentir leur bon Dieu tout près d’eux, dût-il les châtier incessamment, laissez-les : vous n’avez rien de mieux à leur donner.


XXVI

Il faut être ou très pieux, ou très philosophe ; il faut dire : Seigneur, que ta volonté soit faite ! — ou : Nature, j’admets tes lois, même lorsqu’elles m’écrasent.


XXVII

Chacun de nous, presque, a eu son Gethsémani et son calvaire. Ceux qui ressuscitent n’appartiennent plus à la terre.


fin