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Les Petits Oiseaux (Labiche)

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LES PETITS OISEAUX


COMÉDIE


EN TROIS ACTES



Représentée pour la première fois, à Paris,
sur le Théâtre du Vaudeville,
le 1er avril 1862.




COLLABORATEUR : M. DELACOUR


PERSONNAGES.


ACTEURS
qui ont créé les rôles.
BLANDINET. MM. Numa.
FRANÇOIS, son frère. Parade.
TIBURCE, son fils. Saint-Germain.
LÉONCE, fils de Blandinet. Julien Deschamps, fils.
AUBERTIN, ami de Blandinet,
négociant.
Chaumont.
MIZABRAN, bottier. Boisselet.
JOSEPH, domestique. Riquier.
UN DEUXIÈME BOTTIER. Fromont.
HENRIETTE, femme de Blandinet. Mlles Germa.
LAURE, fille d’Aubertin. Adèle Simon.
PRUDENCE, femme de chambre. Duclairet.

Les trois actes à Paris de nos jours.



LES PETITS OISEAUX

ACTE PREMIER.


Un salon élégamment meublé. Porte au fond et portes latérales. — Au milieu du théâtre, une table servie. — À gauche, un guéridon. — À droite, un divan.


Scène PREMIÈRE.

HENRIETTE, LÉONCE, puis PRUDENCE et JOSEPH.

Henriette est sur le divan, brodant un sachet à serrer les mouchoirs.
Léonce est assis sur un pouf auprès d’elle.

HENRIETTE.

Et voilà qu’avec tes confidences tu m’empêches de terminer mon sachet.


LÉONCE.

Le grand malheur !


HENRIETTE.

Laure ne sera pas contente.


LÉONCE.

C’est donc à elle que vous le destinez ?


HENRIETTE.

C’est mon lot.. pour la loterie de bienfaisance dont elle s’occupe… Elle doit venir le chercher aujourd’hui…


LÉONCE.

Ah ! nous verrons aujourd’hui mademoiselle Aubertin ?


HENRIETTE.

Oui, monsieur, nous la verrons.


LÉONCE.

Et vous me promettez de lui parler ?…


HENRIETTE.

Je te le promets.. De ton côté, cause avec son père… et, si tout marche, comme je le crois, avant quinze jours M. et madame Blandinet auront l’honneur de faire part à leurs amis et connaissances du mariage de M. Léonce Blandinet, leur fils et beau-fils, avec mademoiselle Laure Aubertin.


LÉONCE.

Que vous êtes bonne !


HENRIETTE.

Dame ! une belle-mère… doit être deux fois bonne… pour lutter contre le préjugé.


LÉONCE.

En se remariant, il me semble que mon père m’a donné une sœur…

Joseph entre, pose un ravier sur la table servie et prend la chaise placée à gauche pour la mettre près de la table.

HENRIETTE.

Ce qui n’empêche pas, monsieur, que vous devez me craindre et m’obéir !


LÉONCE, prenant le ton petit garçon.

Oui maman…


JOSEPH.

Madame… le déjeuner est servi…


LÉONCE.

Joseph, prévenez mon père.


HENRIETTE, à Joseph.

Monsieur est dans son cabinet… en train de faire un coup… de tête.


LÉONCE.

Un coup de tête ! Comment ?

Joseph entre à gauche.

HENRIETTE.

Il écrit à ses locataires… il leur annonce qu’il les augmente !


LÉONCE.

Mon père… augmenter ses locataires ?… (Riant.) Allons donc, c’est impossible… lui qui, depuis vingt ans, n’a jamais pu s’y résoudre…


HENRIETTE.

Je l’ai décidé ce matin… oh ! j’ai eu de la peine ! « Ce ne sont plus des locataires, me disait-il, ce sont des amis… C’est vingt ans d’amitié que je vais perdre… »


LÉONCE.

Pauvre père !… je reconnais bien son excellent cœur…


HENRIETTE, apercevant Blandinet, qui entre par la gauche, un papier à la main.

Le voilà !

Henriette se lève, ainsi que Léonce, qui traverse la scène pour descendre à gauche.

Scène II.

HENRIETTE, LÉONCE, BLANDINET, puis JOSEPH.


HENRIETTE, à son mari.

Eh bien, est-ce fait ?


BLANDINET.

Est-ce fait ? est-ce fait ? si tu crois que cela va comme ça !… (Dépliant son papier.) J’ai rédigé un petit brouillon…


LÉONCE.

Oh ! que de ratures !


BLANDINET.

Oui… J’ai cherché à adoucir. (Lisant.) « Monsieur… » (s’arrêtant.) « Monsieur… » à des gens dont on reçoit l’argent depuis vingt ans !


HENRIETTE.

Mets : « Cher monsieur… »


BLANDINET.

Ah ! oui !… (Prenant un crayon.) Je vais l’écrire tout de suite, parce que je l’oublierais. (Écrivant.) « Cher monsieur… » (Lisant.) « Cher monsieur… croyez bien que c’est le cœur navré que je prends la plume pour vous écrire… »


HENRIETTE.

Très-bien !


BLANDINET.

Ce n’est pas un peu sec ?


LÉONCE.

Mais non !


BLANDINET, lisant.

« Mais des raisons, dont vous apprécierez la valeur quand je vous les aurai fait connaître, m’obligent à prendre une grave détermination… »


LÉONCE.

Parfait !


HENRIETTE.

Après ?


BLANDINET.

Voila !… j’en suis resté là…


HENRIETTE et LÉONCE.

Comment ?


BLANDINET.

Dame ! je leur annonce des raisons et je n’en al pas à leur donner… Ah ! si i’en avais ! mais je n’en ai pas !… ma maison est ce qu’elle était quand je la leur ai louée… je ne l’ai pas agrandie… je ne l’ai pas embellie… au contraire… les plafonds sont noirs, les serrures crient… mais ce serait à eux à me demander de la diminution ! Il faut être logique !


HENRIETTE.

Sans doute, mon ami… mais puisque tout augmente.


BLANDINET, s’animant.

Non ! c’est cruel, c’est odieux, c’est méchant, ce que vous voulez me faire faire là !


LÉONCE.

Mon père !


HENRIETTE.

Voyons… voyons… ne parlons plus de cela… et viens te mettre à table…


BLANDINET.

Non… je n’ai pas faim… Quand on a une pareille lettre à écrire…


HENRIETTE.

Eh bien, tu l’écriras plus tard, pour le terme prochain.


BLANDINET, enchanté.

C’est cela… ça me donnera le temps de chercher des raisons… de bonnes… s’il y en a ! (Ils s’asseyent a table.) Ah ! ça va mieux ! (À Léonce.) Passe-moi des radis… À propos, tu sais que mon frère François arrive aujourd’hui d’Elbeuf ?


HENRIETTE.

J’ai fait préparer sa chambre.


LÉONCE.

Je suis bien sûr que mon oncle augmente ses locataires, lui.


BLANDINET.

S’il a des raisons, il fait bien… Quand j’ai des raisons, je suis très-ferme… je suis même un peu Turc…


HENRIETTE.

Toi !


LÉONCE, riant.

Ce pauvre père !


BLANDINET.

Témoin Williams, notre ancien cocher…


HENRIETTE.

Il se grisait tous les jours.


LÉONCE.

Il nous versait trois fois par semaine.


BLANDINET.

Aussi je l’ai mis à la porte assez vertement !


HENRIETTE.

C’est-à-dire que c’est moi qui l’y ai mis…


BLANDINET.

C’est toi… oui ! mais je t’ai dit : « Je ne veux plus le voir !… Qu’il parte !… » et tu t’es chargée de la question de détail…


LÉONCE.

Et vous, vous lui avez fait remettre cent francs par Joseph, au moment de partir.


BLANDINET.

Joseph est un bavard !… (À Léonce.) Donne-moi à boire.


LÉONCE, lui versant à boire.

Dites donc, mon père, hier à la Bourse, il courait de mauvais bruits sur votre banquier, M. Turneps… On le dit malade…


BLANDINET.

Ah ! le pauvre homme !… j’irai lui porter ma carte.


LÉONCE.

Non !… malade… dans ses affaires !


BLANDINET.

Vraiment ?… Ah ! ça me fait beaucoup de peine…


LÉONCE.

D’autant plus que vous avez chez lui trois cent mille francs en compte courant.


BLANDINET.

C’est vrai !


LÉONCE.

Et ni vous vouliez m’autoriser à les retirer ?..


BLANDINET.

Oh !… comme ça, tout de suite ?… ça pourrait le blesser


LÉONCE.

Cependant…


BLANDINET.

Il faudrait lui reprendre ça tout doucement.., sans avoir l’air… par cinq cents francs..


LÉONCE, à part.

Ça n’en finira pas !…


BLANDINET.

À propos, on m’a dit que M. Mizabran, mon bottier, était venu ce matin…


HENRIETTE.

Oui, il doit repasser… Encore un de tes locataires… qui te paye en phrases !

Joseph entre avec un plateau sur lequel se trouvent le café et les tasses.

BLANDINET.

C’est un père de famille… et, après tout, il ne me doit que six termes !…

Joseph retire les assiettes et place devant chaque personne les tasses à café, puis le sucrier.

LÉONCE.

Six termes !


BLANDINET.

Oui…, mais il me donne des à-comptes… La semaine dernière, il m’a encore apporté trois paires de bottes ?


HENRIETTE.

Que tu ne lui avais pas commandées..


BLANDINET.

C’est vrai !… il a eu la délicatesse de me les faire de lui-même.

Joseph sort.

HENRIETTE.

Ce qui fait qu’en ce moment, tu as soixante paires de bottes neuves dans ton armoire…


BLANDINET.

Que veux-tu ! je n’use pas… et puis c’est votre faute… si vous vous faisiez chausser par lui, il s’acquitterait plus vite… Il ne demande qu’à travailler, cet homme !


LÉONCE.

Merci… il vous moule un pied d’éléphant !

Joseph entre tenant un carafon d’eau-de-vie qu’il place sur la table.

BLANDINET.

Oui, mais c’est solide… et ça ne blesse pas.


JOSEPH.

Monsieur…


BLANDINET.

Quoi ?


JOSEPH.

Il y a là M. Mizabran… Il dit qu’il vient pour son terme.


HENRIETTE et LÉONCE, étonnés.

Tiens !


BLANDINET.

La !… vous voyez, il m’apporte de l’argent… (À Joseph.) Faites-le entrer… (À Henriette et à Léonce.) Il ne faut pas comme ça se presser de juger les gens…

Mizabran paraît. Joseph sort, emportant le plateau et les assiettes.

Scène III.

BLANDINET, HENRIETTE, LÉONCE, MIZABRAN.


BLANDINET.

Entrez donc, monsieur Mizabran… entrez !


MIZABRAN, accent allemand.

Oh ! pardon… je dérange monsieur et madame, je reviendrai…


BLANDINET.

Non ! restez ! je prends mon café et je suis à vous… Tenez, asseyez-vous.


MIZABRAN, regardant à sa gauche et ne voyant pas de siège, pose son chapeau à terre.

Oh ! je ne suis pas fatigué…


BLANDINET.

Eh bien, quoi de nouveau ? Vos affaires reprennent-elles un peu ?


MIZABRAN, tirant sa mesure de sa poche.

Oh ! oh ! mes affaires…

Il se met à genoux à côté de Blandinet et lui prend mesure.

BLANDINET, sans le voir.

Je me suis pourtant laissé dire… (L’apercevant.) Eh bien, que faites-vous donc ?


MIZABRAN.

J’ai pensé qu’à l’occasion du terme…

Il se relève.

HENRIETTE, bas, à Blandinet.

Toujours la même chanson !


LÉONCE, bas.

Soixante et unième couplet !


BLANDINET, bas.

je vais lui parler… ça devient un abus ! (Haut, se levant.) Monsieur Mizabran, j’espère que vous ne prendrez pas en mauvaise part ce que je vais vous dire… mais je vous avoue… qu’aujourd’hui… (Regardant Henriette et élevant la voix.) j’espérais un peu d’argent…


MIZABRAN.

Croyez que…


BLANDINET, baissant la voix.

Pas tout !… mais un peu…


MIZABRAN.

Ce n’est pas ma faute, monsieur Blandinet… et certainement, si je le pouvais… car, je le disais encore ce matin à ma femme : « Il n’y a pas de plus grand bonheur que de payer son terme ! »


BLANDINET.

Très-bien… ces sentiments vous honorent…


MIZABRAN.

Mais la chaussure ne va pas… c’est la guerre d’Amérique qui en est cause… Je n’y peux rien, moi !


BLANDINET, à sa femme et à son fils, en se rasseyant à table.

Le fait est qu’il n’y peut rien…


MIZABRAN.

Sans compter que ma femme est malade et que mon petit dernier a la coqueluche… Il tousse à fendre vos plafonds…


BLANDINET.

Ah ça ! mais…


MIZABRAN, vivement.

Mais on y prend garde…


BLANDINET.

Je vous en remercie..


MIZABRAN.

Même que nous ne pouvons pas faire de feu dans la chambre.


BLANDINET.

Pourquoi ?


MIZABRAN.

Ça fume à vous manger les yeux…


BLANDINET.

C’est la suie… Avez-vous fait ramoner ?


MIZABRAN.

Oh ! monsieur… deux fois par an !…


BLANDINET.

Alors, c’est la cheminée…


MIZABRAN.

Probablement… et si c’était un effet de votre bonté de nous faire poser une petite trappe et une petite ventouse…


BLANDINET, à Henriette.

Le fait est que… (Henriette lui fait un signe. Se récriant.) Ah ! permettez ! vous me demandez des réparations…


MIZABRAN.

Moi, monsieur ? je ne demande rien… Monsieur est trop juste pour qu’on lui demande quelque chose… Si monsieur l’exige… nous continuerons à ne pas allumer de feu…


BLANDINET.

Je ne dis pas cela.


MIZABRAN.

Ce qui ne m’empêchera pas de faire ramoner la cheminée ! … parce que je suis un bon locataire…


BLANDINET.

Je le sais… je le sais…


MIZABRAN.

Croyez bien que, si mon petit dernier n’avait pas la coqueluche… et ma femme une fluxion…


BLANDINET, à part.

Pauvres gens ! (Haut.) Voyons ! une trappe et une ventouse… ça ne doit pas être une grosse affaire…


MIZABRAN.

Oh ! rien du tout ! c’est-à-dire qu’avec un méchant maçon, un fumiste et un petit architecte… ça sera fait tout de suite !


BLANDINET.

C’est bien… soyez tranquille… je vais écrire à mon petit… (Se reprenant.) à mon architecte…


MIZABRAN.

Oh ! merci, monsieur… C’est égal, vous m’avez fait du chagrin…


BLANDINET.

Moi ?


MIZABRAN.

Oui… vous avez eu l’air de croire que je ne voulais pas payer mon terme…


BLANDINET, vivement.

Je n’ai pas dit ça ! vous vous êtes mépris, monsieur Mizabran ! … vous vous êtes mépris !

Il se lève.

MIZABRAN, pleurnichant.

C’est bien pénible, quand on est honnête homme… et qu’on a une femme malade…


BLANDINET.

Voyons, du courage ! tout ça s’arrangera !


MIZABRAN.

Oh ! je n’ai pas de chance, moi… Adieu, monsieur…


BLANDINET, le retenant et bas.

Eh bien, faites-m’en deux ou trois paires… sans le dire à ma femme !


MIZABRAN.

Bien, monsieur… Je ferai observer à monsieur que son pied a grossi…


BLANDINET.

Ah !


MIZABRAN.

Ce n’est pas pour vous augmenter que je dis ça !…


BLANDINET.

Cependant… si ça prend des proportions par trop grandes…


MIZABRAN.

Non, monsieur ! on n’augmente pas ses vieilles pratiques.


BLANDINET, à part.

Ah ! c’est bien !… il a de ça !… (Haut.) Allons, adieu Mizabran !


MIZABRAN, saluant.

Monsieur… madame…


BLANDINET, l’accompagnant.

Du courage ! du courage !


MIZABRAN.

Ah ! monsieur, sans l’Amérique !


BLANDINET.

Ça s’arrangera ! ça s’arrangera !

Mizabran sort.

Scène IV.

BLANDINET, HENRIETTE, LÉONCE, puis JOSEPH.


BLANDINET, se remettant à table.
Pauvre homme ! j’ai été un peu raide avec lui !

LÉONCE.

Je trouve même que vous avez été dur…


HENRIETTE.

Avec tout cela, tu n’as pas reçu un sou et tu as promis des réparations…


BLANDINET.

Oh ! des réparations ! une petite trappe !… Enfin, ces gens-là ne peuvent pas rester sans feu… Je leur loue une cheminée… c’est pour qu’elle marche ! il faut être logique !


HENRIETTE.

Mais ils ne te payent pas la location de ta cheminée…


BLANDINET.

Ça, c’est une autre question… n’embrouillons pas les questions. De deux choses l’une…


JOSEPH, entrant.

Les locataires de monsieur sont là…


BLANDINET, à sa femme.

Tu vois… À midi… quelle exactitude !


HENRIETTE, se lève, ainsi que Léonce.

Apportent-ils de l’argent ?


JOSEPH.

Je ne sais pas… mais ils ont une réclamation à faire à monsieur…

Prudence entre et aide Joseph à emporter la table.

BLANDINET.

Ah !… faites entrer dans mon cabinet.


HENRIETTE, à Léonce.

Si tu m’en crois, tu accompagneras ton père.


LÉONCE.

Volontiers.


BLANDINET.

J’aime mieux cela… parce que, quand on est deux… S’ils me demandent quelque chose, je leur dirai que ça te regarde ! Viens !

Ils vont pour sortir, Tiburce parait.

Scène V.

Les Mêmes, TIBURCE.


LÉONCE.

Tiens ! Tiburce !


BLANDINET.

Mon neveu !


HENRIETTE, à part.

Lui !

Léonce va près de sa belle-mère.

TIBURCE.

Bonjour, mon oncle… bonjour, Léonce… (saluant Henriette avec réserve.) Ma tante…


BLANDINET.

Ah çà ! que deviens-tu ? je ne t’ai pas vu depuis le jour de l’an… autrefois, tu ne sortais pas d’ici…


TIBURCE, embarrassé.

C’est vrai, mon oncle, mais, vous savez, les occupations… je travaille beaucoup…


BLANDINET.

Ah !


TIBURCE.

Oui, énormément. (Changeant de ton.) Papa n’est pas arrivé ?


BLANDINET.

Pas encore, nous l’attendons.


TIBURCE.

Il m’a donné rendez-vous ici.


BLANDINET.

Sans cela, tu ne serais pas venu… Oh ! j’ai à te gronder… mais tout à l’heure… Plusieurs personnes m’attendent… tiens compagnie à ta tante… Viens, Léonce… C’est bien convenu… je dirai que ça te regarde…

Il sort avec Léonce par la gauche.

Scène VI.

HENRIETTE, TIBURCE.

Henriette, qui s’était assise après l’entrée de Tiburce et avait repris

son ouvrage, se lève aussitôt la sortie de Blandinet et plie son

travail.

TIBURCE, s’approchant d’elle en hésitant.

Vous ne travaillez plus, ma tante… c’est déjà fini… Henriette le salue sévèrement et sort par la droite.


Scène VII.

TIBURCE, puis FRANÇOIS.


TIBURCE, seul, après l’avoir regardée sortir.

Toujours la même chose ! elle est encore fâchée… Gentille, ma tante… mais susceptible… trop susceptible !

Bruit dans l’antichambre.

FRANÇOIS, entrant.

En voilà un cocher !… il demande un pourboire… je la connais celle-là !

Il pose sa valise au fond, à gauche.

TIBURCE.

Tiens, papa !… bonjour, papa !….


FRANÇOIS.

Ah ! c’est toi, mon garçon !…


TIBURCE, faisant mine de l’embrasser.

Voulez-vous permettre ?…


FRANÇOIS, l’arrêtant.

Un instant !… causons… Le travail ?


TIBURCE.

Bon !


FRANÇOIS.

La conduite ?


TIBURCE.

Excellente.


FRANÇOIS.

Les mœurs ?


TIBURCE.

irréprochables.


FRANÇOIS.

C’est bien… embrasse-moi. (Ils s’embrassent. — À part.) Voilà comme il faut mener les enfants !


TIBURCE.

Et tout le monde va bien à Elbeuf ?


FRANÇOIS.

Pas mal… la cotonnade languit, mais la draperie se ranime… (À lui-même avec énergie.) Oh ! nous finirons par les battre à plates coutures !


TIBURCE.

Qui ça ?


FRANÇOIS.

Eh bien, les Anglais !… Je viens de monter quinze nouveaux métiers… pour les vexer ! hein !… Où est mon frère ?


TIBURCE.

Dans son cabinet… je vais le prévenir…

Il remonte.

FRANÇOIS, passant à droite.

Non… ne le dérange pas… causons… Nous disons que tu travailles ?…


TIBURCE.

Oui, papa !…


FRANÇOIS.

C’est bien vrai ?


TIBURCE.

Vous en doutez ?


FRANÇOIS.

Non… mais je ne crois que ce que je vois. Plaides-tu ?


TIBURCE.

Pas encore… je n’ai pas de causes… mais je donne des leçons de droit… des répétitions…


FRANÇOIS.

Et tu gagnes de l’argent ?


TIBURCE.

Oui, papa.


FRANÇOIS.

Combien ?


TIBURCE, hésitant.

Mais…


FRANÇOIS.

Combien ?


TIBURCE, résolument.

Quatre cents francs par mois !


FRANÇOIS.

C’est gentil… fais-les-moi voir…


TIBURCE.

Je ne les ai pas sur moi.


FRANÇOIS.

Tu sais ce que je t’ai dit… Quand tu auras des économies… je suis là… envoie-les-moi.


TIBURCE.

Oui, papa.


FRANÇOIS.

Je t’ai promis dix pour cent d’intérêts… pour t’encourager… mais je n’ai encore rien vu venir.


TIBURCE.

Plus tard… cette année, je me suis meublé…


FRANÇOIS.

Ah !… j’irai demain matin voir ton mobilier.


TIBURCE.

Et puis j’ai acheté une montre en or… avec la chaîne, (Montrant.) Voici…


FRANÇOIS.

Une montre à Paris ! C’est inutile !… il y a des horloges !


Scène VIII.

Les Mêmes, BLANDINET et LÉONCE.


BLANDINET, entrant et à son fils.

Je te dis qu’ils ont raison… ils ne doivent pas payer les portes et fenêtres !


LÉONCE.

Mais, mon père, c’est l’usage…


BLANDINET.

Je leur loue une maison… C’est pour qu’ils puissent entrer et sortir… il faut être logique !


FRANÇOIS, intervenant.

Puisqu’on te dit que c’est l’usage…


BLANDINET.

Tiens ! François ! je ne te voyais pas… Tu as fait bon voyage ?


FRANÇOIS.

Très-bon !

Ils se donnent la main.

BLANDINET.

Et tout le monde va bien à Elbeuf ?


FRANÇOIS.

Pas mal… la draperie se ranime.


BLANDINET.

Allons, tant mieux !


LÉONCE, saluant François.

Eh bien, mon oncle… vous ne me reconnaissez pas ?

Il passe devant non père.

FRANÇOIS.

C’est Léonce !… mon neveu !

Il lui serre la main.

BLANDINET.

Tu ne l’as pas vu depuis deux ans… et il a laissé pousser ses moustaches.


FRANÇOIS.

Ah !… tu l’as autorisé ?…


BLANDINET.

À quoi ?… À laisser pousser ses moustaches ? est-ce que ça me regarde ?


FRANÇOIS.

Diable ! tu fais bon marché de ton autorité.


BLANDINET.

Ton fils en porte bien ?


FRANÇOIS.

Lui ?


BLANDINET.

Il me semble que… (Regardant Tiburce, et à part.) Tiens ! il les a coupées !


FRANÇOIS.

Et qu’est-ce que tu fais de ce grand garçon à moustaches ?


BLANDINET.

Il est avocat !


LÉONCE.

Je suis avocat.


BLANDINET.

Comme son cousin.


FRANÇOIS.

Plaide-t-il ?


LÉONCE.

Oh ! pas encore…


FRANÇOIS.

Ah çà ! ils ne plaident donc pas les avocats à Paris ? À quoi t’occupes-tu ?


BLANDINET.

Dame !… il se promène… il va dans le monde.


TIBURCE, à son père.

La… vous voyez…


FRANÇOIS, à Tiburce.

Chut ! n’écoute pas ça, toi !


BLANDINET.

Et puis il m’aide à gérer mes propriétés. Il a ma procuration.


FRANÇOIS.

Ce n’est pas fatigant !


LÉONCE, à part.

De quoi se mêle-t-il ?

Il descend à gauche.

FRANÇOIS.

Moi, je pose en principe qu’à vingt ans un jeune homme est un homme… et ne doit plus rien coûter à ses parents ! (À Tiburce.) Écoute ça, toi !


TIBURCE.

Oui, papa…


BLANDINET.

Comment ! rien ? avec quoi veux-tu qu’il vive ?…


FRANÇOIS, montrant Tiburce.

Tu vois bien ce bonhomme-là… À vingt ans et un jour, je lui ai coupé les vivres radicalement… je lui ai dit : « Tu es un homme… tire-toi d’affaires… » et il s’en est tiré… il a pioché… il donne des leçons de droit… des répétitions… enfin il gagne de l’argent ! Est-ce vrai ?


TIBURCE.

Oui, papa.


BLANDINET.

Tu lui envoies bien quelque petite chose ?…


FRANÇOIS.

Cinq louis à ma fête et cinq louis au jour de l’an… je les lui place sur ma maison, en lui tenant compte des intérêts à dix pour cent… que je replace encore.


BLANDINET.

Ça lui fait une belle jambe !


FRANÇOIS.

Il a bien tenté, la première année, de me tirer quelques carottes… il m’écrivait des histoires romanesques pour m’attendrir… je ne lui répondais que deux mots : « Je la connais, celle-là !… À toi de tout cœur ! »


BLANDINET.

Et il t’aime ?


FRANÇOIS.

Comment, s’il m’aime ! (Brusquement, à Tiburce.) M’aimes-tu ?


TIBURCE.

Oh ! oui, papa !…


FRANÇOIS.

La… tu vois !


BLANDINET, à part.

Je crois bien !… il lui demande ça avec une trique !


FRANÇOIS.

Et le tien ?.., qu’est-ce que tu lui donnes par mois ?


LÉONCE, à part.

Il est indiscret, l’oncle d’Elbeuf !


BLANDINET.

Mais dame !… ce qu’il me demande… nous ne comptons pas…


LÉONCE.

Quand je n’ai plus d’argent, je le dis à mon père..


TIBURCE.

À la bonne heure !


FRANÇOIS, à Tiburce.

N’écoute pas ça, toi ! (Répétant la phrase de Léonce.) « Quand je n’ai plus d’argent, je le dis à mon père… » ça doit bien aller… merci !


BLANDINET.

Léonce est très-raisonnable…


FRANÇOIS, montrant Tiburce.

Quand ce gaillard-là est venu au monde, je lui ai ouvert un compte… le compte Tiburce… Sais-tu ce qu’il m’a coûté depuis sa naissance ?


BLANDINET.

Non !


FRANÇOIS.

Douze mille francs !… regarde-moi ça !


BLANDINET.

C’est pour rien… tout compris ?


FRANÇOIS.

Tout !… douze mille francs et vingt centimes d’un port de lettre pour lui annoncer que je ne lui enverrais plus rien.


BLANDINET.

Mon compliment !… Léonce m’en coûte au moins le double…


FRANÇOIS.

Vingt-quatre mille francs ! ça !


BLANDINET.

Oh ! je ne les regrette pas !… je me suis donné là un brave garçon… un ami !


LÉONCE, ému.

Oh ! oui !… et qui vous aime… qui vous respecte comme le meilleur, le plus doux, le plus irrésistible des pères !

Ils s’embrassent.

FRANÇOIS, à part.

Je la connais, celle-là !… ça me crispe !… (Haut.) Où est ma chambre ?


BLANDINET.

Toujours la même… près de mon cabinet.


FRANÇOIS, prenant sa valise, à Tiburce.

Tu dîneras avec moi… nous passerons la soirée ensemble.


TIBURCE, à part.

Ah ! quel ennui !


FRANÇOIS.

Quoi ?


TIBURCE.

C’est que… j’ai ce soir une leçon… très-importante !


FRANÇOIS.

Très-bien… je dînerai avec ton oncle… et j’irai te voir demain… faire connaissance avec ton mobilier. Maintenant, je t’ai vu… tu vas bien… file à tes affaires !


TIBURCE.

Adieu, papa… mon oncle… Léonce… (Bas, à Léonce.) Hein ! est-il embêtant, papa ?

Il sort.

FRANÇOIS, à part, regardant sortir Tiburce.

Voilà comme je comprends les enfants.

Il sort par la gauche, deuxième plan.

Scène IX.

BLANDINET, LÉONCE, puis AUBERTIN et LAURE.


BLANDINET.

Douze mille francs, un fils de vingt ans !


LÉONCE.

Oui… mon oncle élève les enfants au rabais.


BLANDINET.

Ma foi ! moi, j’aime mieux y mettre le prix !


AUBERTIN, entrant par le fond avec Laure.

Bonjour, Blandinet…

Léonce va à Laure et la conduit à droite, où elle s’assied.

BLANDINET.

Eh ! c’est Aubertin… qu’as-tu donc ?


AUBERTIN, bas, à Blandinet.

Rien ! Renvoie les enfants, j’ai à te parler…


BLANDINET.

À moi ?… (Haut, à Léonce.) Conduis donc Laure près de ta mère… je crois qu’elle a quelque chose à lui remettre.


LAURE se lève.

Mon lot… pour ma loterie… Franchement, je venais la chercher.


BLANDINET.

Allez, mes enfants…

Laure et Léonce sortent par la droite.

Scène X.

BLANDINET, AUBERTIN.


BLANDINET.

Voyons ! parle… tu as l’air tout bouleversé.


AUBERTIN.

Je crois bien… voilà trois nuits que je n’ai pas ferné l’œil…


BLANDINET.

Ta femme est donc malade ?


AUBERTIN.

Non ! mon ami… depuis un mois, je suis sans nouvelles de la Belle Irma.


BLANDINET.

Comment ! la Belle Irma ?


AUBERTIN.

Un bâtiment que j’attends d’Amérique.


BLANDINET.

Ah ! à la bonne heure ! la Belle Irma, j’ai cru que c’était une…


AUBERTIN.

Il devrait être au Havre depuis nuit jours…


BLANDINET, suivant son idée.

Je n’aurais pas approuvé ça…


AUBERTIN.

Et on ne le signale pas encore…


BLANDINET.

Alors, il est en retard, ton bâtiment.


AUBERTIN.

Si ce n’était que ça !… J’ai été avisé, il y a deux mois, qu’il avait réussi à forcer le blocus… mais peut-être a-t-il été rencontré en mer par les croisières américaines.


BLANDINET.

Ah ! diable !


AUBERTIN.

Un navire magnifique… tout chargé de coton… et aujourd’hui, le coton… c’est de l’or !…


BLANDINET.

Tu es assuré ?


AUBERTIN.

Mais non ! aucune compagnie n’a voulu me garantir les risques de guerre… Comptant vendre ma cargaison, j’ai pris des engagements… J’ai une échéance très-lourde… et si après-demain, à midi, je n’ai pas réalisé une somme… que je n’ai pas, je serai peut-être forcé de suspendre mes payements.


BLANDINET.

Oh ! mon Dieu, mon pauvre ami !… et combien… combien te faut-il ?


AUBERTIN.

Il me fallait une somme énorme…


BLANDINET.

Énorme ?


AUBERTIN.

J’ai fait flèche de tout bois… et il me manque encore cinquante mille francs !


BLANDINET.

Ah ! merci !… tu m’as fait peur.


AUBERTIN.

Quoi donc ?


BLANDINET.

Je craignais de ne pas pouvoir te les prêter.


AUBERTIN.

Comment ! toi ?


BLANDINET.

Parbleu !


AUBERTIN.

Eh bien, non !… non, je ne veux pas !


BLANDINET.

Pourquoi ?


AUBERTIN.

Parce que… si mon navire n’arrive pas, je ne suis pas sûr de pouvoir te les rendre…


BLANDINET.

Où serait le mérite si tu étais sûr de me les rendre ? Autant prêter à la Banque de France alors !…


AUBERTIN.

Mais…


BLANDINET.

Voyons, mon ami… Gustave !… pas d’enfantillages !


AUBERTIN, souriant.

Gustave !


BLANDINET.

C’est le nom que je te donnais autrefois… À la pension… t’en souviens-tu ?… En vieillissant, on perd son petit nom… on a peur d’être ridicule… Mais, quand on se trouve seul… sans témoin… avec un vieil ami… c’est si bon de s’appeler comme autrefois !… Dis donc… il n’y a personne… appelle-moi Edmond… ça me fera plaisir…


AUBERTIN, lui sautant au cou.

Edmond !


BLANDINET.

Gustave ! (Ils s’embrassent.) Ah ! ça me rajeunit !


AUBERTIN.

Quel ami tu fais !


BLANDINET.

Gustave, ne dis donc pas de bêtises ! Je vais consulter mon portefeuille… et après-demain, à midi, tu auras ton affaire… Quant à ton coton, il arrivera… il passera à la barbe des Américains ! On leur en passera bien d’autres, aux Américains !

Il sort par la gauche.

Scène XI.

AUBERTIN, puis LÉONCE.


AUBERTIN, seul.

Quel brave homme ! Oh ! les vieux amis !… il n’y a que ça de solide !… Je retourne au télégraphe… j’aurai peut-être des nouvelles…

Il remonte vers le fond.

LÉONCE, entrant.

Vous sortez, monsieur Aubertin ?…


AUBERTIN.

Oui… une course dans le quartier… je reviendrai chercher ma fille…


LÉONCE.

C’est que… j’aurais voulu vous parler…


AUBERTIN.

À moi ? je t’écoute, mon garçon…


LÉONCE.

Ce que j’ai à vous dire est sérieux…


AUBERTIN.

Cela ne fait rien… pourvu que cela soit court…


LÉONCE.

Oh ! très-court.


AUBERTIN.

Parle !


LÉONCE.

Monsieur Aubertin… j’aime mademoiselle Laure…


AUBERTIN.

Ah ! diable ! en effet, ce n’est pas long.


LÉONCE.

J’espère réussir à me faire aimer d’elle… et mon rêve le plus cher serait de la voir devenir ma femme..


AUBERTIN.

Mon cher Léonce, ma réponse sera nette comme ta demande… Tu es un brave et honnête garçon !… je t’aime.. tu ressembles à ton père… et je serais heureux… mais la… bien heureux de t’avoir pour gendre..


LÉONCE, joyeux.

Ah ! monsieur !


AUBERTIN.

Mais des circonstances… que je ne puis t’expliquer… ne me permettent pas de te donner une réponse définitive avant huit jours…


LÉONCE.

J’attendrai, monsieur Aubertin…


AUBERTIN.

Attends… et fais comme moi… espère !


LÉONCE.

Oh ! oui, j’espère.


AUBERTIN, à part.

Alors, je serai riche ou ruiné. (Haut.) Espère !…


LÉONCE.

Que vous êtes bon !

Aubertin sort, Léonce le reconduit, et, lorsqu’il redescend en scène, il aperçoit Laure qui entre ; il ferme la porte du fond.

Scène XII.

LÉONCE, LAURE, puis FRANÇOIS,
puis BLANDINET.

LAURE entre en brodant le sachet auquel travaillait madame Blandinet à la première scène. Elle va s’asseoir à droite.

LÉONCE, l’apercevant.

Comment, vous travaillez à ce sachet ?…


LAURE.

Il le faut bien, puisque ce matin vous avez empêché madame Blandinet de le terminer.


LÉONCE.

Ah !… elle vous a rapporté notre conversation ?


LAURE.

Passez-moi la soie, je vous prie…


LÉONCE.

Voilà, mademoiselle…

Il va chercher la soie dans la corbeille qui se trouve sur le guéridon.

LAURE.

Je croyais trouver mon père ici…


LÉONCE.

Il me quitte à l’instant… mais il va revenir… je viens d’avoir avec lui une conversation…


LAURE, curieuse.

Ah ! une conversation… sur quel sujet ?


LÉONCE, avec intention.

La soie, mademoiselle ?… la voici !

Il la lui donne.

LAURE.

Mais non !… je ne vous la demandais pas…


LÉONCE, allant près du guéridon.

Pardon… je croyais… (un temps.) Jolie journée aujourd’hui…

Il s’assied.

LAURE.

Charmante !


LÉONCE.

Le ciel est d’une pureté !…


LAURE.

Voyons, ne me taquinez pas !… Qu’avez-vous dit à mon père ?


LÉONCE.

Je lui ai parlé d’une demoiselle…


LAURE.

Ah !


LÉONCE, vivement.

Que vous ne connaissez pas… une demoiselle que j’aime.. et que je voudrais épouser…


LAURE.

Et… qu’a répondu mon père ?…


LÉONCE.

Il m’a dit d’espérer…

Il se lève et va près d’elle.

LAURE, joyeuse, se levant.

Ah ! (Changeant de ton.) Après ça, du moment que je ne la connais pas !


FRANÇOIS, entrant, à lui-même.

Me voilà habillé !… (Apercevant Laure et Léonce.) Oh ! oh !… je vous dérange ?


LÉONCE.

Mais du tout !… Mon oncle, mademoiselle Laure Aubertin que je vous présente…

Il laisse passer François devant lui.

FRANÇOIS, saluant.

Mademoiselle, j’ai fait des affaires avec votre père… c’est un travailleur… et je vois que vous tenez de lui… vous avez raison… moi, j’aime les gens qui travaillent….


LÉONCE, à part.

C’est pour moi qu’il dit ça !


FRANÇOIS.

C’est gentil, ce que vous faites là !… Comment appelez-vous ça ?


LAURE.

C’est un sachet pour serrer les mouchoirs… un lot pour une loterie de bienfaisance… dont je place les billets…


FRANÇOIS, à part.

Aïe ! j’ai mis le pied sur une trappe !


LAURE.

Il s’agit de pauvres orphelins à secourir…


FRANÇOIS, à part.

Je la connais, celle-là !


LAURE, qui a tiré des billets de sa poche.

Combien en désirez-vous ?


LÉONCE.

Allons, mon oncle !


FRANÇOIS.

Oh ! moi !… j’ai souvent pris de ces machines-là… et je n’ai jamais gagné qu’une fois… une paire de pantoufles… trop petites !


LAURE.

Voyons, je vous porterai bonheur…


FRANÇOIS.

Allons ! en tenez-vous pour vingt francs ?… Alors, donnez-m’en !… (À part.) Quand on a fait des affaires avec le père…

Il donne vingt francs, Laure lui remet les billets.

BLANDINET, entre en calculant sur son carnet.

Trente et un mille… et vingt-cinq Lyon à mille quarante… J’aurai mon affaire… (Voyant Léonce.) Ah ! Léonce !


LÉONCE.

Mon père ?


BLANDINET.

Prends ton chapeau et cours chez Durandet, mon agent de change… tu lui diras de me vendre vingt-cinq Lyon… au mieux.


LÉONCE.

Oui, mon père…


BLANDINET.

En te pressant un peu, tu arriveras avant la fin de la Bourse.


LÉONCE.

Je vais prendre un cabriolet… Mon oncle… Mademoiselle…

Il sort. Laure l’accompagne, puis elle redescend à gauche s’assied près du guéridon et travaille.

Scène XIII.

BLANDINET, FRANÇOIS, LAURE, travaillant.


FRANÇOIS.

Tiens, tu vends des Lyon ?… est-ce que tu crois à la baisse ?


BLANDINET.

Moi ? non !… mais ! j’ai besoin de cinquante mille francs.


FRANÇOIS.

Ah !


BLANDINET.

J’ai promis de les prêter à un ami…


FRANÇOIS.

Plaît-il ?


BLANDINET.

Un vieux camarade…


FRANÇOIS.

Ce n’est pas possible ! tu deviens fou !…


BLANDINET.

Pourquoi ?


FRANÇOIS.

Cinquante mille francs… Qu’est-ce que c’est que cet ami ?


BLANDINET.

Eh bien, c’est… (Voyant Laure.) Non… je ne peux pas le nommer.


FRANÇOIS.

Quelque intrigant, quelque escroc !


BLANDINET.

François ! voyons !… tais-toi !


FRANÇOIS.

Te donne-t-il une hypothèque au moins ?…


BLANDINET.

Puisque je te dis que c’est un ami !


FRANÇOIS.

Tiens, tu m’exaspères avec ton ami !


BLANDINET.

Si tu connaissais sa situation…


FRANÇOIS.

Je n’ai pas besoin de la connaître… je la vois d’ici… on sera venu te faire une histoire bien bête, bien épaisse… un quartier de mélodrame… tout cru !… et tu l’as avalé comme une tasse de lait ! imbécile, va !


BLANDINET.

Ah ! mais !


FRANÇOIS.

Oui, imbécile ! Tu crois tout ! tu gobes tout ! tu te laisses gruger par un tas de mendiants !


BLANDINET.

Je ne me laisse gruger par personne… et, quand il le faut, je suis aussi ferme que toi… ce matin encore, j’ai secoué un locataire !..


FRANÇOIS.

Oui, comme tu secouais les ouvriers, quand nous étions associés à Elbeuf.


BLANDINET.

Eh bien, mais… il me semble que…


FRANÇOIS.

J’avais placé sous ta surveillance l’atelier des enfants… comme étant le plus facile à conduire…


BLANDINET.

Eh ! qu’est-ce que tu veux ! ça m’attristait de voir ces pauvres petits travailler dix heures par jour à dévider des bobines…


FRANÇOIS.

Et alors, tu leur disais : « Reposez-vous, mes enfants ne travaillez pas tant !… la santé avant tout ! »


BLANDINET.

C’est possible !… mais je savais me faire écouter !


FRANÇOIS.

Parbleu !… on t’écoutait tellement… que nous perdions deux cents francs par jour !


BLANDINET.

Tu exagères…


FRANÇOIS.

Et j’ai été obligé de te renvoyer à Paris… toi et ton bon cœur !


BLANDINET.

Tu as beau dire… les ouvriers m’ont regretté là-bas…


FRANÇOIS.

Oui… comme l’âne regrette sa litière !


BLANDINET.

L’âne !… François !…


FRANÇOIS.

Et, une fois revenu à Paris… monsieur a pris la mouche ! monsieur s’est retiré de l’association !


BLANDINET.

Du tout ! je n’ai pas pris la mouche ! mais j’ai réfléchi, je suis rentré en moi-même… et j’ai reconnu que je ne pouvais pas continuer à m’engraisser de la sueur…


FRANÇOIS.

Ah ! très-joli ! Tu fais des phrases maintenant… comme tous les gens retirés des affaires !… Eh bien, moi, j’ai continué à m’engraisser tout seul… et, au lieu de vivoter comme toi avec vingt-cinq pauvres petites mille livres de rente…


BLANDINET.

Si j’en trouve assez !…


FRANÇOIS.

Oui, tu iras loin… avec un cœur qui luit de tous les côtés… comme un panier percé !


BLANDINET.

Chacun son goût… mais je ne dîne pas avec plaisir quand je sais qu’il y a près de moi des gens qui ont faim !


FRANÇOIS.

Allons donc ! est-ce qu’on a faim ? qui est-ce qui a faim ?


BLANDINET.

Ceux qui n’ont pas de quoi manger !… Mais hier… pas plus tard qu’hier… car vous ne savez pas ça à Elbeuf… j’ai rencontré, rue de Trévise, un pauvre diable qui n’avait pas mangé depuis cinq jours…


FRANÇOIS.

Il te l’a dit ?


BLANDINET.

Il me l’a dit… non ! il me l’a avoué péniblement !…


FRANÇOIS.

Et tu lui as donné ?


BLANDINET.

Probablement !…


FRANÇOIS.

Eh bien, tu as été refait… d’abord on ne peut pas vivre cinq jours sans manger…


BLANDINET.

Qu’en sais-tu ? l’as-tu essayé ?


FRANÇOIS.

Non.


BLANDINET.

Eh bien, essaye-le !


FRANÇOIS.

Il fallait lui acheter une livre de pain, à ton petit ami.. et tu aurais vu !…


BLANDINET.

Quoi ?


FRANÇOIS.

Il t’aurait envoyé promener… je la connais, celle-là !


BLANDINET.

Oh ! tu les connais toutes, toi !… Il a tout dit quand il a dit ça !… Qu’un ami… un vieil ami de quarante ans, vienne vous confier ses embarras… ses chagrins… au lieu de lui tendre la main, de le sauver… on lui répond : « Je la connais, celle-là !… » Un malheureux vous accoste dans la rue… « Je la connais, celle-là !… » Enfin, on n’a qu’un enfant… un fils… on le lance sans ressources sur le pavé de Paris… et quand le pauvre petit diable, humilié, râpé, affamé peut-être… obéissant à son instinct d’enfant… se tourne vers son père… on lui écrit : « Je la connais, celle-là !… » et, on porte vingt centimes à son compte !… Ce n’est pas cher… mais c’est vilain ! c’est laid !… et tu me ferais croire à la fin que tu n’es qu’un…


FRANÇOIS.

Un quoi ? va donc !


BLANDINET.

Non !… je ne veux pas le dire… parce que ça te ferait de la peine !…


FRANÇOIS.

As-tu fini ?


BLANDINET.

Oui.


FRANÇOIS.

Eh bien, allons dîner maintenant… chez Brébant… Je vais embrasser ta femme et lui dire que je t’emmène.


BLANDINET.

Je veux bien aller chez Brébant… parce qu’on y dîne bien… mais…


FRANÇOIS.

Oh ! ne discutons pas !… Pour moi, le monde se divise en deux… côté des gens qu’on attrape… côté de ceux qu’on n’attrape pas… Nous n’habitons pas le même compartiment… voilà tout !


BLANDINET.

Je m’en flatte !


FRANÇOIS.

Mais j’en suis pour ce que j’ai dit… Avec tes grands mots et ta sensiblerie… tu ne seras jamais qu’un imbécile !

Il sort par la droite.

Scène XIV.

BLANDINET, LAURE, puis FRANÇOIS.


BLANDINET.

Un imbécile !


LAURE, allant à lui.

Et moi, je vous dis que vous êtes… et que vous serez toujours un brave homme ! (Se jetant dans ses bras.) Oh ! tenez, embrassez-moi !


BLANDINET, l’embrassant

Chère petite !… tu as entendu ?…


LAURE.

Oui… Continuez à croire le bien… continuez à le faire… Soyez du côté de ceux qu’on attrape… c’est le bon, quoi qu’on en dise…


BLANDINET.

À la bonne heure !


LAURE.

Que vous importe la reconnaissance ?… le bienfait n’est pas un placement…


BLANDINET.

Parbleu ! (À part.) Je suis fâché que François soit parti…


LAURE.

Tenez, moi.. je nourris tous les petits oiseaux de mon quartier.


BLANDINET.

Vraiment ?


LAURE.

Oui… je leur jette du pain tous les matins sur mon balcon… L’hiver, j’écarte avec soin la neige pour les préserver du froid… l’été, je dispose des arbustes qui les protègent contre le soleil… Eh bien, vous croyez qu’ils m’en savent gré ?… du tout !… dès que j’ouvre ma fenêtre, les ingrats s’envolent… quelques-uns même me donnent des coups de bec…


BLANDINET, révolté.

Ah !


LAURE.

Mais je ne leur demande pas de reconnaissance… ils ne m’en doivent pas… ce sont des créatures de Dieu qui ont faim, et je suis trop heureuse de pouvoir les nourrir… Vous avez vos petits oiseaux… chacun a les siens…


BLANDINET.

Oh ! cher petit ange !… que je t’embrasse encore !

Il l’embrasse et s’essuie les yeux.

FRANÇOIS, entrant. — À part.

Le voilà qui pleure à présent ! (Toussant très-fort.) Hum !


LAURE, le voyant.

Oh !… adieu, monsieur Blandinet !… continuez à aimer les petits oiseaux… continuez ! continuez !

Elle sort à gauche.

Scène XV.

BLANDINET, FRANÇOIS.


FRANÇOIS.

Allons nous mettre à table… Ah ! tiens ! une lettre que ta femme m’a dit de te donner…


BLANDINET.

Une lettre !… (L’ouvrant.) Ah ! mon Dieu ! les malheureux !


FRANÇOIS.

Qu’y a-t-il encore ?


BLANDINET.

Ah ! tu dis qu’on ne meurt pas de faim… écoute. (Lisant.) « Je m’adresse à vous, connaissant votre bon cœur… »


FRANÇOIS, à part.

Une carotte !


BLANDINET, lisant.

« Je suis sans travail… »


FRANÇOIS, à part.

Paresseux !


BLANDINET, lisant.

« Mon père est aveugle, ma mère paralysée, j’ai de plus trois petits enfants au berceau qui me demandent du pain… »


FRANÇOIS, à part.

Au berceau… ils parlent de bonne heure !


BLANDINET, lisant.

« Nous laisserez-vous dans la peine, vous dont l’âme est si généreuse ? Simonot rue du Contrat Social, 15 bis, au septième, l’échelle à droite… » (Ému.) On monte chez eux par une échelle !


FRANÇOIS, ironiquement.

Ce n’est pas commode pour le père aveugle !


BLANDINET, de bonne foi.

Et la mère paralysée… (Lisant.) « Post-scriptum. Laissez la réponse chez le concierge. » (Tirant sa bourse.) Pauvres gens !


FRANÇOIS.

Comment ! tu gobes ça, toi ?


BLANDINET.

Oh ! on n’invente pas ces choses-là !… un père aveugle… une échelle… une mère paralysée… D’ailleurs, ce sont mes petits oiseaux… chacun a les siens !


FRANÇOIS.

Qu’est-ce que tu chantes ?


BLANDINET.

C’est juste… tu n’étais pas là… Crois-tu que quarante francs ?…


FRANÇOIS.

Laisse-moi donc tranquille !… Tiens, je te fais un pari !…


BLANDINET.

Un pari ?


FRANÇOIS.

C’est qu’il n’y a pas un mot de vrai dans cette lettre !


BLANDINET.

Allons donc !… en bien, soit ! je veux te convaincre au moins une fois… qu’est-ce que nous parions ?


FRANÇOIS.

Notre dîner chez Brébant ; allons d’abord le manger !


BLANDINET.

Oh ! non ! je ne pourrais pas dîner avec cette lettre-là dans ma poche… Allons d’abord voir ces pauvres gens !


FRANÇOIS.

Soit ! allons-y ! mais c’est toi qui payeras ! l’échelle au septième étage… ça me paraît louche !


BLANDINET, à part.

Le malheureux ! Il ne croit même pas à la mansarde !

Ils sortent pendant que le rideau baisse.

ACTE DEUXIÈME.


Une salle à manger. Porte au fond ; portes à droite et à gauche ; aux premier et deuxième plans, buffet, armoire ; à droite, une table.


Scène PREMIÈRE.

JOSEPH, PRUDENCE, HENRIETTE, puis TIBURCE.


PRUDENCE, époussetant.

C’est singulier tout de même, monsieur qui n’est pas encore levé.


JOSEPH.

Son frère non plus… Il parait qu’ils s’en sont donné hier, à dîner.


HENRIETTE, entrant par la gauche, premier plan, en costume de ville.

Comment ! onze heures, et votre ménage n’est pas fait


PRUDENCE.

C’est fini, madame.


JOSEPH.

Sous avons craint de réveiller monsieur.


HENRIETTE.

Il dort encore ?… Est-ce qu’il serait malade ?


JOSEPH.

Oh ! non, madame… mais il est rentré tard, et il s’est promené dans sa chambre une partie de la nuit.


HENRIETTE.

Il aura pris du café… ça l’agite… Vous lui direz que je suis sortie, je vais au bain…


JOSEPH.

Oui, madame.

Il sort suivi de Prudence.

HENRIETTE, s’ajustant.

Voyons… dépêchons-nous…


TIBURCE, paraissant au fond.

Merci ! je l’attendrai !


HENRIETTE, se retournant.

Hein !

Elle prend son manchon qu’elle a mis en entrant sur la chaise.

TIBURCE.

Ah ! ma tante… je ne vous demande pas comment vous vous portez… vous avez des couleurs charmantes ce matin…

Henriette le salue froidement et sort.

Scène II.

TIBURCE, puis LÉONCE.


TIBURCE, seul.

Elle est encore fâchée. Gentille, ma tante, mais susceptible…


LÉONCE, entrant par la gauche, deuxième plan, son chapeau sur la tête.

Tiens ! c’est toi !


TIBURCE.

Bonjour, Léonce… j’attends papa…


LÉONCE.

Il n’est pas encore levé.


TIBURCE.

Je le sais… il a dîné hier avec ton père… et tout me porte à croire que ces deux burgraves ont fortement causé avec la veuve Cliquot…


LÉONCE.

Qu’est-ce que ça veut dire ?


TIBURCE.

C’est un mot de mon quartier… pour indiquer qu’on n’aime pas la bière…


LÉONCE.

Tu seras donc toujours fou ?


TIBURCE.

Papa n’est pas là… et pourtant je ne suis pas en train de rire ce matin.


LÉONCE.

Tu as du chagrin ?…


TIBURCE.

Ah bien, oui !… non… mais j’ai douze mille francs de dettes !


LÉONCE.

Toi ! des dettes ?…


TIBURCE.

Dame ! depuis deux ans que papa m’a coupé les vivres… il a bien fallu m’adresser au crédit public, et dans ce moment il se fâche, le crédit public !


LÉONCE.

Comment ?


TIBDRCE.

Il me lance des petits carrés de papier… avec des images dans le coin…


LÉONCE.

Du papier timbré… on te poursuit ?


TIBURCE.

Ça m’en a l’air… je ne sais pas comment ces gredins-là ont appris que papa était à Paris… ils profitent de la circonstance…


LÉONCE.

Que vas-tu faire ?


TIBURCE.

Je n’en sais rien… donne-moi un conseil…


LÉONCE.

Tu n’as qu’un parti à prendre, c’est de tout avouer a ton père…


TIBURCE.

Non !… cherche autre chose !…


LÉONCE.

À ta place, c’est ce que je ferais…


TIBURCE.

Oui ! mais ton père et le mien… ça fait deux. Ton père, c’est un brave homme… c’est une caisse qui s’ouvre de temps en temps… comme toutes les caisses. Tandis que le mien, c’est une tire-lire en fonte… et sans porte… Pour l’ouvrir, il faut la casser.


LÉONCE.

Mais non ! tu te trompes… mon oncle François a l’écorce un peu rugueuse… mais c’est un excellent homme… il t’aime au fond…


TIBURCE.

Oui… bien au fond…


LÉONCE.

D’ailleurs tu n’as pas d’autre moyen…


TIBURCE.

C’est vrai… Allons ! si je peux trouver un biais heureux… Dis donc, tu ne te chargerais pas de la communication ?


LÉONCE.

Oh ! non… ces choses-là se traitent de père à fils… D’ailleurs, il faut que je sorte…


FRANÇOIS, en dehors.

Joseph, de l’eau chaude !


TIBURCE.

C’est lui !


LÉONCE.

Allons ! je te laisse, bonne chance.

Il sort par la droite.

TIBURCE.

Il file, le capon !


Scène III.

TIBURCE, FRANÇOIS, puis JOSEPH.


FRANÇOIS, entrant par la gauche, deuxième plan ; il est en robe de chambre.

Joseph !… de l’eau chaude… (Apercevant Tiburce.) Tiens. c’est toi !… qu’est-ce que tu viens faire ici ?


TIBURCE.

Je me suis levé de bonne heure… et alors, je me suis dit : « Je vais aller embrasser papa… »


FRANÇOIS

Et c’est pour ça que tu viens du Panthéon ?


TIBURCE.

Oui… À pied !…


FRANÇOIS

Tiburce, je ne t’en remercie pas moins… mais je n’aime pas qu’on perde son temps pour des bêtises pareilles.


TIBURCE, à part.

Hein, est-il aimable ! (Haut.) J’oubliais de vous dire que j’ai un élève dans le quartier.


FRANÇOIS.

Ah ! si tu es venu pour affaires… c’est différent. Embrasse-moi. (Ils s’embrassent.) J’ai passé hier une soirée charmante… j’ai donné une leçon à ton oncle… il est resté aplati !


TIBURCE, s’efforçant de rire.

Ah ! ah ! très-joli… très-joli.


FRANÇOIS.

De quoi ris-tu ?


TIBURCE.

De votre mot… aplati… c’est très-spirituel !


FRANÇOIS, sèchement.

Je n’aime pas les courtisans…


TIBURCE, à part, cessant de rire.

Mal disposé…


FRANÇOIS.

Qu’est-ce que c’est que cet élève que tu vas voir ?


TIBURCE.

Oh ! mon Dieu !… c’est un élève. (À part, frappé d’une idée.) Tiens !… si je pouvais… (Haut.) C’est plutôt un client qui m’a fait prier de passer pour me demander une consultation…


FRANÇOIS.

Payée ?


TIBURCE.

Parbleu !… voici l’affaire…


FRANÇOIS.

Combien ?


TIBURCE.

Vingt-cinq francs.


FRANÇOIS.

C’est gentil…


TIBURCE.

Voici l’affaire… mon client est un fils de famille… un jeune homme charmant… doux… honnête… qui aime bien son père !… oh ! il aime bien son père… mais il a eu le malheur de faire des dettes…


FRANÇOIS.

Des dettes ?…


TIBURCE.

Oh ! pas beaucoup… douze mille francs…


FRANÇOIS.

Douze mille francs de dettes ?… (Avec véhémence.) Tu diras de ma part à ton client que c’est un polisson…


TIBURCE.

Permettez, il a pour excuse…


FRANÇOIS.

Il n’y a pas d’excuses… un jeune homme qui a un père… qui appartient à une famille respectable… et qui se vautre dans la fange de l’emprunt… ne peut être qu’un polisson !


TIBURCE.

Mais…


FRANÇOIS, avec colère.

Voyons ! est-ce ton avis, oui ou non ?


TIBURCE.

Oui !… c’est un… polisson !


FRANÇOIS.

Ah !


TIBURCE, à part.

Décidément je ne lui parlerai pas de la chose aujourd’hui.


FRANÇOIS.

Si un pareil malheur t’arrivait..


TIBURCE.

Eh bien !


FRANÇOIS.

Mais je suis tranquille… tu es rangé… tu es travailleur… tu fais des économies !


TIBURCE.

Oh ! des économies !… de petites économies.


FRANÇOIS.

Puisque tu achètes des meubles… j’irai les voir aujourd’hui !


TIBURCE.

À quelle heure ?


FRANÇOIS.

À l’heure de ton déjeuner…


TIBURCE.

Ah !


FRANÇOIS.

J’accepte… mais pas de folies !…


TIBURCE.

Soyez tranquille… (À part.) Il aime le chablis et les pieds de mouton… je vais lui en donner… ça le disposera bien.


FRANÇOIS.

Je fais ma barbe et je suis chez toi dans une demi-heure.


TIBURCE.

Adieu, papa… (À part.) Je lui établirai mon bilan au dessert.

Il sort par le fond. — Joseph entre avec une bouillotte d’eau chaude.


FRANÇOIS.

Bon petit enfant ! je l’aime bien.. mais je ne le lui dis pas ! Ah ! Joseph !


JOSEPH.

Voilà, monsieur…


FRANÇOIS.

Je déjeune en ville… vous le direz…


JOSEPH.

Bien, monsieur.

Joseph précède François, qui entre dans la chambre de gauche, deuxième plan.

Scène IV.

BLANDINET, puis FRANÇOIS, puis JOSEPH.

La scène reste un moment vide.

BLANDINET, sort de sa chamhre, à droite, premier plan, et entre à pas lents.

Je suis triste… j’ai mal dormi… nous arrivons rue du Contrat-Social, 15 bis… vilaine rue… vilaine maison… vilaine allée… j’étais ému. « L’infortuné Simonot ? » dis-je au concierge avec attendrissement… « Au cinquième, la porte à gauche !… » Ça m’étonne, la lettre disait : « Au septième, l’échelle à droite… « N’importe ?.. nous montons… la clef était sur la porte… je la tourne sans bruit… avec la discrétion de la charité qui pénètre chez la misère… nous trouvons… qui ?… mon ancien cocher… Williams ! celui que ma femme… (Se reprenant.) celui que j’ai chassé si rudement ! il était attablé avec un groom anglais et six bouteilles vides.. pas le moindre père aveugle… J’avoue que ça m’a un peu cassé les bras… il y a des gens qui vous corrigeraient du plaisir de faire le bien ! Mon frère François triomphait, il rayonnait… mais qu’est-ce que cela prouve ?… que je suis tombé sur un coquin… Il y a des oiseaux qui donnent des coups de bec… ce n’est pas une raison pour abandonner les autres…


FRANÇOIS, entrant ; il est habillé.

Eh bien, monsieur le philanthrope ?


BLANDINET.

Quoi ?


FRANÇOIS, riant.

Au septième… l’échelle à droite…


BLANDINET.

Je te prie de me laisser tranquille… j’ai payé le dîner… tu n’as rien à dire…


FRANÇOIS.

Il était très-bon !


BLANDINET.

Je crois bien, quarante-sept francs cinquante centimes, voici la carte. (Il la tire de son gilet.) Potage à la reine, deux francs ; crevettes, trois francs.


FRANÇOIS.

Comment, crevettes ?… je n’ai pas mangé de crevettes !…


BLANDINET.

Ah ! tu crois ?… moi non plus…


FRANÇOIS.

On ne nous en a pas même servi… Ah ! ils vont bien, les restaurateurs !…


BLANDINET.

Comment ! tu vas supposer… ? Il y a un monsieur à côté de nous qui en a mangé… c’est une erreur, voilà tout !


FRANÇOIS.

C’est possible ! mais, à ta place, avant de payer, je vérifierais les additions. (Montrant le sucrier et le carafon d’eau-de-vie qui sont sur le buffet.) Et, de plus, je serrerais mon sucre et mon eau-de-vie… ces choses-là s’évaporent facilement.


BLANDINET.

Allons, il va soupçonner Joseph maintenant, un brave garçon qui est chez moi depuis dix ans…


FRANÇOIS.

Mon ami, je suis du côté de ceux qu’on n’attrape pas… Adieu, je déjeune chez mon fils.

Il sort.

BLANDINET, seul.

Joseph !…un garçon sûr… auquel je confierais… (Il s’est approché machinalement du sucrier et en compte les morceaux.) quatre, six, sept, huit… et un petit… Je mange le petit… ça m’embrouillerait… (Il le croque.) L’eau-de-vie, maintenant… (Prenant le carafon.) Ce n’est pas par méfiance… C’est pour confondre mon frère !… Comment marquer… ? Ah ! avec mon mouchoir. (Mesurant.) Vraiment j’en suis honteux. Ça vient jusque-là… Je vais faire un nœud…

Il fait un nœud à son mouchoir. Entre Mizabran avec une paire de bottes.

Scène V.

BLANDINET, MIZABRAN, puis JOSEPH
et un Deuxième Bottier.


BLANDINET.

Tiens ! c’est encore vous !


MIZABRAN.

Monsieur, je vous apporte vos bottes


BLANDINET.

Chut ! si ma femme vous entendait…


JOSEPH, qui vient d’entrer.

Il y a plus d’une heure que madame est sortie… elle est au bain…


MIZABRAN.

Regardez-moi cela.

Il lui donne une botte, puis repose l’autre à droite.

BLANDINET, prenant la botte.

C’est bien, Mizabran ; et c’est bon ?


MIZABRAN.

Oh ! monsieur… examinez cela… tout ce qu’il y a de meilleur en qualité…


BLANDINET, à part.

Il a une bonne figure… ça fait plaisir à regarder.


MIZABRAN.

C’est du veau, et du veau de Bordeaux.


BLANDINET.

Oui, ça me parait bon. (Apercevant le deuxième bottier qui entre.) Encore un bottier ! C’est donc la journée aux botiers ?


JOSEPH, au deuxième bottier, qui se dirige à gauche.

M. Léonce ne tardera pas à rentrer… si vous voulez l’attendre.

Le deuxième bottier pose les bottines sur la chaise.

BLANDINET.

Ah ! celui de mon fils !… il a aussi une bonne figure… (Prenant les bottines.) Ah ! voilà de jolies chaussures…


LE DEUXIÈME BOTTIER, accent allemand.

Je prie monsieur d’examiner la qualité… c’est du veau… de Bordeaux… (Montrant la botte que tient Blandinet.) Et voilà de la vache.


BLANDINET, étonné.

Comment ! mes bottes… ?


LE DEUXIÈME BOTTIER.

Il n’y a qu’à comparer…


BLANDINET, au deuxième bottier.

Permettez… (Allant à Mizabran et lui montrant les bottines.) Mizabran, quel est ce cuir ?


MIZABRAN.

C’est de la vache. (Montrant les bottes.) Voilà du veau.


BLANDINET.

Ah ! merci… (À part.) Il y en a un des deux qui est un coquin… peut-être tous les deux. (Haut.) C’est bien, messieurs… On passera chez vous… (À Mizabran, qui emporte la botte.) Dites donc, donnez-moi l’autre.


MIZABRAN, s’excusant.

Oh ! pardon, c’est une distraction. Bonjour à madame.

Les deux bottiers sortent. Blandinet reste interdit, et, tenant d’une main une bottine et de l’autre les bottes, il descend sur le devant du théâtre.

Scène VI.

BLANDINET, puis LÉONCE.


BLANDINET, seul.

Je n’ai pas de chance aujourd’hui !… Ceci n’est rien… eh bien, ça me taquine… Il faudrait donc renoncer à croire aux bottiers… je ne crois déjà plus aux restaurateurs… (Il se débarrasse des chaussures, qu’il place sur la chaise à gauche.) Et ma femme qui ne revient pas… (Regardant à sa montre et soupçonneux.) Deux heures de bain, c’est bien extraordinaire… il faut avouer que je suis d’une bonne pâte… Je laisse Henriette aller, venir, sortir, rentrer… une femme plus jeune que moi… beaucoup plus jeune… et jolie !… coquette… je le suppose… car je ne m’en suis jamais aperçu… mais elle achète des diamants, des dentelles.. pour plaire à qui ? allons ! voilà que je soupçonne ma femme à présent ! c’est cet animal de François qui me fourre ses idées dans la tête !


LÉONCE, entrant par le fond.

Je viens de chez l’agent de change… voici le montant des vingt-cinq Lyon.

Il lui remet un portefeuille.

BLANDINET.

Merci ! (Il met le portefeuille dans la poche de son habit, qu’il boutonne par un mouvement de réflexion.) Mon ami, j’ai à te parler.


LÉONCE.

Moi aussi, mon père.


BLANDINET, allant chercher une bottine et revenant près de son fils.

Laisse-moi commencer… Léonce, tu ne sais pas une chose… Ton bottier te vole… et le mien aussi… ces messieurs nous donnent de la vache…


LÉONCE, indifférent.

Vraiment ?


BLANDINET.

J’en suis sûr… Tu acceptes tout de confiance… c’est une faute… avec ces gens-là, il faut se défier… c’est comme avec les restaurateurs… Sans cela, ils te comptent des crevettes… comprends-tu ! on ne mange pas de crevettes… et ils vous font payer trois francs de crevettes !


LÉONCE.

Quelle diable d’histoire me faites-vous là.


BLANDINET.

Je te préviens… tu es jeune… tu peux encore prendre l’habitude de te méfier… tandis que moi… Voyons, à toi !… qu’est-ce que tu as à me dire ?

Il lui donne la bottine et va s’asseoir près de la table.

LÉONCE, allant poser la bottine sur la chaise et revenant s’asseoir de l’autre côté de la table.

Il s’agit d’un projet dont j’ai déjà parlé à ma mère.


BLANDINET.

Ta mère… (À part, regardant à sa montre.) Deux heures et demie de bain !… c’est bien étrange !


LÉONCE.

J’aime mademoiselle Aubertin !


BLANDINET.

Laure ?… elle est charmante… elle nourrit des petits oiseaux.


LÉONCE.

Mon rêve serait de l’épouser.


BLANDINET.

Dame ! mon ami, si c’est ton goût…


LÉONCE.

Hier, j’en ai touché deux mots à son père… et il m’a dit que je pouvais espérer…


BLANDINET.

Comment ! son père ?… c’est impossible !


LÉONCE.

Quoi donc ?


BLANDINET.

Dans sa position.


LÉONCE.

Mais il me semble que la position de M. Aubertin…


BLANDINET.

Lui ! il est ruiné…

Il se lève

LÉONCE, se levant aussi.

Comment ?


BLANDINET.

J’en sais quelque chose… je dois lui prêter cinquante mille francs demain matin.


LÉONCE.

Ce n’est peut-être qu’un embarras momentané.


BLANDINET.

Certainement… je ne soupçonne pas Aubertin… c’est un ami… mais tu as une belle dot… et des espérances !… et on pourrait croire… François ne manquerait pas de croire… que M. Aubertin spécule sur ton amour pour sa fille.


LÉONCE, indigné.

Oh ! mon père !…


BLANDINET.

Ce n’est pas moi… c’est François qui parle… la petite est jolie et il s’en sert comme d’une amorce…


LÉONCE.

Est-ce bien vous, si bon, si bienveillant ?


BLANDINET.

Mon ami… je connais les hommes… depuis hier soir…


LÉONCE.

Pouvez-vous parler ainsi d’un vieil ami ?


BLANDINET.

Ce n’est pas moi… c’est François…


LÉONCE.

En vérité, mon père, vous m’affligez…


BLANDINET.

Mais que veux-tu que je te dise ?… c’est François…


LÉONCE.

Prêter de pareils sentiments à une famille que depuis mon enfance vous m’avez appris à aimer et à respecter…


BLANDINET.

Mais encore une fois…


LÉONCE, en sortant par la gauche, premier plan.

Ah ! tenez je ne vous reconnais plus…


Scène VII.

BLANDINET, puis JOSEPH.


BLANDINET, revenant en scène.

Eh bien, oui ! il a raison !… mais ce n’est pas ma faute… les bottiers, les crevettes… et ma femme qui ne revient pas… (Regardant à sa montre.) Trois heures de bain !… (Il met son chapeau.) C’est invraisemblable ! il y a quelque chose là-dessous. (Appelant.) Joseph ! Joseph !… mon chapeau..


JOSEPH, entrant.

Mais vous l’avez.


BLANDINET.

Hein ! quoi ?… ah ! c’est juste ; je cours à l’établissement. (Enfonçant son chapeau.) Il y a quelque chose là-dessous.

Il sort, on sonne.

JOSEPH.

C’est madame qui sonne… j’ai oublié de dire à monsieur qu’elle était rentrée depuis deux heures…

Il entre à gauche, au moment ou Tiburce et François paraissent au fond.

Scène VIII.

FRANÇOIS, TIBURCE.


FRANÇOIS, appuyé familièrement sur le bras de Tiburce ; ils sont un peu animés tous les deux.

Ah ! voilà ce que j’appelle un joli déjeuner : des huîtres, du chablis, des pieds de mouton… tu as régalé ton père… embrasse-moi, petit !


TIBURCE.

Comment donc ! (À part, après l’avoir embrassé.) Je crois qu’il a un peu causé avec la veuve Chablis.


FRANÇOIS.

Tu m’as offert à déjeuner… C’est mon tour, je paye le café.


TIBURCE, à part.

Nous venons de le prendre !


FRANÇOIS.

Je te proposerais bien de venir dîner… mais je n’ai pas faim…


TIBURCE.

Moi non plus… j’ai soif.


FRANÇOIS.

Ah ! Tiburce… tu crois peut-être que je ne t’aime pas… parce que je suis sévère avec toi… parce que je ne t’envoie pas d’argent… mais c’est pour ton bien… ça me fait beaucoup de peine, et souvent si je m’écoutais…


TIBURCE.

Oh ! écoutez-vous, papa !


FRANÇOIS, avec attendrissement.

Non ! il faut que tu trimes, que tu connaisses la peine, le travail… Vois-tu, dans le corps de tous les hommes, écoute ça !… dans le corps de tous les hommes qui sont devenus remarquables… il y a un morceau de vache enragée.


TIBURCE, protestant.

Oh ! cependant…


FRANÇOIS.

il y en a un !… quelquefois deux ! mais sois tranquille ! quand tu seras célèbre… quand tu seras riche… je ne te refuserai plus rien !


TIBURCE.

Vous êtes bien bon !


FRANÇOIS, avec attendrissement.

Ah ! Tiburce ! tu crois peut-être que je ne t’aime pas… mais tu es tout pour moi… mais si je travaille encore… si je consume ma vie à fabriquer du drap… si je monte quinze nouveaux métiers…


TIBURCE.

C’est pour battre les Anglais.


FRANÇOIS.

C’est pour toi… et pour vexer les Anglais. (Avec effusion.) Tiens ! embrasse-moi !


TIBURCE.

Avec plaisir, papa. (Ils s’embrassent. À part.) Je crois que le moment est bon pour lui avouer les douze mille francs. (Haut.) Papa, quoiqu’il m’en coûte…


FRANÇOIS, l’interrompant.

J’ai examiné ton mobilier… c’est gentil… Par exemple, tu as trop de commodes…


TIBURCB.

Je n’en ai que trois…


FRANÇOIS.

C’est trop !


TIBURCE.

Je vais vous dire… c’est une occasion… un lot de commodes, j’ai été séduit par le bon marché.


FRANÇOIS, le regardant sans l’écouter.

Ah ! qu’il est gentil mon Tiburce… qu’il est beau !… Tiens ! je ne t’ai rien donné depuis deux ans… je vais te donner quelque chose…


TIBURCE, stupéfait.

À moi ?


FRANÇOIS.

Je vais te donner mon épingle en diamant !

Il la détache de sa chemise.

TIBURCE.

Oh ! papa !


FRANÇOIS, la lui attachant.

Ne va pas la perdre… ça vaut douze cents franc… songe que voilà trente ans que je la porte… et, si le malheur voulait qu’elle se détachât… jamais je ne pourrai me consoler… (Tout à coup.) Tiens ! rends-la moi !


TIBURCE, se reculant.

Ah ! non !


FRANÇOIS.

Alors ne te remue pas comme ça… il suffit d’un mouvement… (À part.) J’ai eu tort de la lui donner… il est trop jeune.


TIBURCE, à part.

Il faut pourtant aborder la question… (Haut.) Papa… mon bon père…


FRANÇOIS.

Ah ! voilà que j’ai mal à la tête !…


TIBURCE.

Ça ne sera rien… je voulais vous parler de ce malheureux jeune homme… mon client… qui a fait douze mille francs de dettes…


FRANÇOIS.

C’est un chenapan !… et si j’étais son père… je l’enverrais en… Afrique !


TIBURCE, à part.

Boum !


FRANÇOIS.

Mon Dieu ! que j’ai mal la tête… je vais dormir un petit peu…


TIBURCE.

Mais, papa…


FRANÇOIS.

Rendez-vous à six heures au café Lemblin.


TIBURCE.

il n’existe plus !


FRANÇOIS.

Alors devant la porte… Adieu… prends garde à ton épingle… (À part.) J’ai eu tort de la lui donner… je la lui reprendrai… À six heures au café Lemblin.

Il rentre dans sa chambre.

Scène IX.

TIBURCE, puis JOSEPH.


TIBURCE, seul.

Pas moyen ! j’ai voulu lui en parler à déjeuner, mais il n’était pas suffisamment… mûr. D’un autre côté, il y a de par le monde une prise de corps qui trottine après moi… si je pouvais… (S’arrêtant.) J’ai soif ! (Apercevant le sucrier et le carafon.) Tiens ! je vais me faire un grog. (Il s’approche du buffet et se fait un grog.) Voyons donc ! il me vient une idée violente… je vais écrire à l’huissier… — Joseph !


JOSEPH, paraissant.

Monsieur ?


TIBURCE.

Donnez-moi une plume… de l’encre.


JOSEPH, montrant la table.

Voilà tout ce qu’il faut pour écrire. (À part, le voyant remuer son grog.) Il fait comme chez lui.

Il sort par la droite.

TIBURCE, seul, écrivant.

« Monsieur… il faut que la justice suive son cours… Papa est à Paris, pincez-moi à son bras… nous nous promènerons ce soir à six heures devant la porte de l’ex-café Lemblin. » Voilà ! (Il avale son grog.) De cette façon, papa saura tout… je n’aurai rien à dire et il payera !… (Réfléchissant.) Il payera ! s’il allait me laisser sous les plombs de Clichy pendant quelques mois… il me faudrait un peu d’argent pour mes petites dépenses… (Vidant sa poche.) Onze francs ! Ah ! que je suis bête ! L’oncle Blandinet ! je vais lui emprunter vingt louis. — Allons d’abord faire porter ma lettre..

Il sort par la droite, deuxième plan.

Scène X.

HENRIETTE, puis BLANDINET.


HENRIETTE, sortant de sa chambre.

J’ai oublié mon manchon au bain, Prudence.


BLANDINET, paraissant au fond ; il est très-pâle et très-agité, il tient un manchon à la main.

Enfin ! vous voilà, madame.


HENRIETTE, l’apercevant.

Ah ! mon Dieu… qu’as-tu donc, mon ami ?


BLANDINET.

J’arrive de l’établissement de bains, madame… et l’on m’a répondu que vous l’aviez quitté depuis deux heures.


HENRIETTE, étonnée.

Sans doute…


BLANDINET.

Qu’avez-vous fait de ces deux heures ?


HENRIETTE.

Mais je suis rentrée…


BLANDINET.

Où ?


HENRIETTE.

Ici !


BLANDINET.

Je ne vous y ai pas vue !


HENRIETTE.

J’étais dans ma chambre… Tenez, j’ourlais vos cravates.


BLANDINET.

Ah ! je la connais, celle-là !


HENRIETTE.

Plaît-il ?


BLANDINET.

Prenez votre manchon… votre complice…


HENRIETTE.

Comment ?

Elle porte le manchon sur la chaise à gauche où se trouve la chaussure.

BLANDINET.

Oh ! je vois clair maintenant : ces sorties fréquentes et prolongées… ces bains d’une longueur invraisemblable…


HENRIETTE.

Que voulez-vous dire ?


BLANDINET.

Madame, vous avez une intrigue… il est impossible que vous n’ayez pas une intrigue.


HENRIETTE.

Ah çà ! deviens-tu fou ?


BLANDINET.

Raisonnons ! Êtes-vous jeune ? oui… êtes-vous jolie oui.. êtes-vous coquette ? oui.


HENRIETTE.

Non !


BLANDINET.

Toutes les femmes le sont !… et vous voulez me faire croire que, depuis six ans que nous sommes mariés, on vous a jamais fait la cour ?… Allons donc ! ce serait honteux !


HENRIETTE.

C’est pourtant la vérité…


BLANDINET.

Donnez-moi votre parole d’honneur.


HENRIETTE, se troublant.

Mais…


BLANDINET.

Vous hésitez… c’est un aveu… Ses lettres, madame, je vous demande ses lettres.


HENRIETTE.

Des lettres ? mais je vous prie de croire qu’il ne m’a jamais écrit !…


BLANDINET, avec force.

Il !… il y a un il… j’en étais sûr !


HENRIETTE, à part.

Maladroite !


BLANDINET.

Son nom, madame… le nom du misérable !


HENRIETTE.

Vous voulez le savoir ?


BLANDINET.

Oh oui !


HENRIETTE.

Eh bien, c’est Tiburce, votre neveu !


Scène XI.

Les Mêmes, TIBURCE.


BLANDINET.

Hein ! Tiburce ?


TIBURCE, entrant par la droite.

Voilà.


HENRIETTE.

Ah !

Elle se sauve dans sa chambre.

BLANDINET, à part.

Lui !


TIBURCE.

Bonjour, mon oncle. (À part.) Il a l’air bien disposé… je vais enlever mes vingt louis au pas de course !… (Haut.) Mon oncle, j’ai une confidence à vous faire.


BLANDINET.

Moi aussi !


TIBURCE.

Ah !


BLANDINET, très-doucement.

Eh bien, mon ami… nous faisons donc la cour à notre tante ?


TIBURCE, absourdi.

Hein ?… comment !… qui vous a dit ?…


BLANDINET.

Elle-même !


TIBURCE.

Ah ! (À part.) Pas gentille, ma tante !


BLANDINET.

Malheureux ! tu n’as donc aucun sentiment de la famille ? Comment une idée aussi… exorbitante a-t-elle pu entrer dans ton cerveau ?


TIBURCE.

Vous savez, mon oncle… je venais tous les jours ici… et alors… vous voyant tous les deux… une jeune femme… un vieux mari…


BLANDINET.

Hein ?


TIBURCE.

Oh ! mais elle n’a jamais voulu m’écouter…


BLANDINET.

Je l’espère bien ! Après ça, tu ne me le dirais pas… Donne-moi ta parole d’honneur.


TIBURCE.

Ma parole d’honneur.


BLANDINET.

Merci. (À part.) Ça ne prouve rien.


TIBURCE.

Un jour même, dans l’escalier, elle m’a donné un soufflet… sur chaque joue…


BLANDINET, satisfait.

Ah ! c’est bien, ça… c’est très-bien… (À part.) si c’est vrai !… (Par réflexion.) Mais qu’est-ce que tu lui avais dit pour qu’elle se soit portée à une pareille extrémité… dans un escalier ?


TIBURCE.

Oh ! pas grand’chose


BLANDINET.

Mais quoi ?


TIBURCE.

Vous savez… on veut plaisanter. (Avec feu.) Mais je n’ai pas tardé à reconnaître ma faute… mon crime… je me suis méprisé… oui, mon oncle, je me suis méprisé.


BLANDINET.

À la bonne heure !… il faut continuer.


TIBURCE, à part.

Il s’adoucit… (Haut.) Alors, pour m’étourdir… pour faire diversion à cette passion criminelle… je me suis jeté dans le désordre.


BLANDINET.

Bien !


TIBURCE.

Dans la dissipation…


BLANDINET.

Oh ! très-bien !


TIBURCE.

J’ai aimé une autre femme…


BLANDINET.

Parfait ! il faut continuer.


TIBURCE, d’une voix attendrie.

Une pauvre jeune fille… une fille du peuple..


BLANDINET.

Ça m’est égal !


TIBURCE.

Que je suis obligé de soutenir… de mon travail, de mes veilles… de mes sueurs…


BLANDINET, lui serrant la main.

Donne-moi la main, courageux enfant !


TIBURCE.

C’est une ouvrière dont le père est aveugle..


BLANDINET, en défiance.

Ah !


TIBURCE.

Et la mère…


BLANDINET.

Paralysée ?


TIBURCE.

Des deux mains !


BLANDINET.

Oui…


TIBURCE.

Naturellement ces sacrifices ont épuisé mon petit pécule et je venais vous demander… si c’était un effet de votre bonté… de me prêter vingt… ou vingt-cinq louis… vous dont l’âme est si généreuse…


BLANDINET, regardant autour de lui.

Chut ! (Tiburce tout joyeux tend la main.) Non, c’est inutile ! (D’un ton confidentiel.) Mon ami… je la connais, celle-là… À toi de tout cœur.


TIBURCE.

Le mot de papa… Comment… vous me refusez !


BLANDINET.

Considérablement !


TIBURCE.

Ah ! vous n’êtes plus l’oncle Blandinet… vous vous êtes frotté contre papal… Adieu !…


BLANDINET.

Où vas-tu ?


TIBURCE.

Au café Lemblin ! le sort en est jeté.

Il sort par le fond.

Scène XII.

BLANDINET, HENRIETTE.


BLANDINET.

Sans la mère paralysée… j’étais refait !


HENRIETTE, entrant.

Eh bien… mon ami, as-tu vu Tiburce ?


BLANDINET.

Oui, je viens de causer avec lui… il paraît que, dans l’escalier, tu lui as donné…


HENRIETTE.

Quoi donc ?


BLANDINET, à part.

Voyons, si c’est vrai… (Haut.) Un témoignage de ton affection.


HENRIETTE.

Commentl il a osé dire… ? Je lui ai donné un sou/flet


BLANDINET.

Oh ! merci !… je le savais…


HENRIETTE.

Eh bien, alors ?…


BLANDINET.

Mais je n’étais pas fâché de l’entendre une seconde fois… (Par réflexion.) Mais qu’est-ce qu’il t’avait donc dit ?… car enfin on ne donne pas comme cela un soufflet.


HENRIETTE.

Ce qu’il m’avait dit ?… Ne pense plus à cela, vilain jaloux !… qu’il te suffise de savoir que tu as une femme fidèle à ses devoirs… et à son affection pour toi…


BLANDINET.

Oui ! tu ne veux pas me le dire ? tu me le diras demain.


HENRIETTE.

C’est cela… une autre fois…

Elle allume une bougie sur le buffet.

BLANDINET, à part.

C’est bien drôle, qu’elle ne me le dise pasl…


Scène XIII.

HENRIETTE, BLANDINET, FRANÇOIS.


FRANÇOIS, entrant exaspéré.

Le polisson ! le drôle ! le chenapan !


BLANDINET.

Quoi donc ?


FRANÇOIS.

Tiburce… on vient de l’enlever… sous mon bras… pour le conduire à Clichy !…


BLANDINET.

Comment ! il a des dettes ?


FRANÇOIS.

Douze mille… douze mille francs !


BLANDINET.

Tiens ! ça te le met à vingt-quatre mille… comme le mien !… Eh bien, mais il s’arrondit le compte Tiburce… il prend du ventre…


FRANÇOIS.

Ça m’est égal ! je ne payerai pas ! il restera en prison !… toute sa vie !


BLANDINET.

Jusqu’à demain matin.


FRANÇOIS, furieux.

Oh ! je voudrais l’avoir là… près de ma main… (Tout à coup.) Je vais le chercher.

Il remonte.

BLANDINET.

À quoi bon ?


HENRIETTE, à part, en s’en allant par la gauche.

Pauvre garçon !


BLANDINET.

On ne te le donnera pas ce soir… l’établissement est fermé…


FRANÇOIS.

Tu crois… alors donne-moi un verre d’eau.

Il va s’asseoir à droite.

BLANDINET.

Tout de suite.

Il s’approche du buffet.

FRANÇOIS.

Puisque je ne puis pas le voir… je vais lui écrire… toute la nuit… ça me soulagera !


BLANDINET, regardant le sucrier.

Oh !


FRANÇOIS.

Quoi donc ?


BLANDINET.

Cinq morceaux ! il en manque trois !


FRANÇOIS.

Parbleu !


BLANDINET, prenant vivement le carafon d’eau-de-vie et le regardant.

Il a baissé !… (Il tire son mouchoir et mesure.) Juste ! ils ont bu le nœud !


FRANÇOIS.

Eh bien, es-tu convaincu maintenant ? Cela te prouve que, dans ce monde, il faut savoir ouvrir les yeux et fermer les serrures !… Bonsoir, je n’ai plus soif. (Il rentre dans sa chambre.) Oh ! le brigand !


Scène XIV.

BLANDINET, seul.

Ce n’est pas possible !… je me suis trompé !… (Il compte de nouveau les morceaux de sucre.) Deux… quatre… cinq… Ah Joseph !… mais je ne lui en ai jamais refusé, du sucre !… Je crois que François a raison… je suis du compartiment de ceux qu’on attrape. Changeons de compartiment et, pour commencer, fermons les serrures ! (Il va à l’armoire, la ferme à double tour et met la clef dans sa poche.) Il paraît que le monde est peuplé de coquins ! les restaurateurs, les bottiers, les neveux, les domestiques… (Il prend le sucrier, le carafon et le flambeau allumé.) Et les amis !… cet Aubertin… Gustave !… le vilain nom !… (Il prend le manchon, puis les bottes et les bottines.) Non content de m’emprunter cinquante mille francs, il cherche à entortiller mon fils dans un mariage… mais je suis là… je veille… Ah ! j’y vois clair aujourd’hui… (Rentrant dans sa chambre.) Oui… mais j’étais peut-être plus heureux hier.

ACTE TROISIÈME.

Cabinet de Blandinet, bureau, casiers, bibliothèque, une table au milieu du théâtre. — Porte au fond. — Deux portes de chaque côté.


Scène PREMIÈRE.

HENRIETTE, JOSEPH, puis PRUDENCE.


HENRIETTE, à Joseph, qui tient des balances.

Eh bien, qu’est-ce que vous voulez faire de ces balances ?


JOSEPH.

Je n’en sais rien, madame… c’est monsieur qui m’a dit de les acheter…

Il pose les balances sur le bureau.

PRUDENCE, entrant par la droite.

Madame, monsieur demande toutes les factures de l’année.


HENRIETTE, à part.

Voilà une autre idée, maintenant… Ce matin, au point du jour, il m’a fait réveiller pour avoir mon livre de dépenses… (À Prudence.) Que fait monsieur ?


PRUDENCE.

Il est dans sa chambre… il épluche le livre de madame… il m’a demandé le mien aussi. Qu’est-ce que ça veut dire ?


HENRIETTE, à part.

En vérité, je crois qu’il devient fou.


Scène II.

Les Mêmes, BLANDINET.


BLANDINET, entrant parla droite, deuxième plan ; il tient un livre de dépenses sous le bras ; appelant.

Joseph !


JOSEPH.

Monsieur, voici les balances.


BLANDINET, les prenant.

Ah ! très-bien… Sont-elles justes ?


JOSEPH.

Elles sortent de chez le marchand.


BLANDINET.

Ce n’est pas une raison… le marchand !… c’est l’ennemi !… (À Joseph.) Tenez, et tous les fournisseurs qui viendront, vous les pèserez…


JOSEPH, étonné.

Comment ! il faudra peser les fournisseurs ?


BLANDINET.

Non !… leurs marchandises !… ou plutôt, vous m’appellerez, je veux être là…


JOSEPH.

Bien, monsieur. (Bas, à Prudence.) Qu’est-ce qu’il a ?

Joseph et Prudence sortent.

Scène III.

HENRIETTE, BLANDINET, puis JOSEPH,
puis PRUDENCE, puis LÉONCE.


HENRIETTE.

Mais pourquoi ces défiances, ces soupçons ?


BLANDINET.

La vie est une promenade… j’ai reconnu que le chemin était mauvais… et je porte des lunettes !


HENRIETTE.

Tu vas te rendre malheureux pour des misères…


BLANDTNET.

Du tout !… J’en ai pris mon parti !… je suis très-gai !… j’éprouve un plaisir âcre à suivre à la piste toutes les petites gredineries de mes semblables… j’étudie les animaux nuisibles.


HENRIETTE.

Peux-tu parler ainsi de gens qui t’estiment, qui t’aiment, qui t’ouvrent leurs maisons…


BLANDINET.

Mais l’araignée aussi ouvre ses salons aux bonnes petites mouches qui passent..


HENRIETTE.

Oh ! quelle comparaison !


BLANDINET.

Vois-tu, je serais bien heureux… mais bien heureux ! si quelqu’un venait me demander un service…


HENRIETTE.

À la bonne heure, je te reconnais !


BLANDINET.

Oui… je le refuserais… avec sensualité !


HENRIETTE.

Comment !


BLANDINET.

Ah ! je commence à comprendre le bonheur qu’on éprouve à désobliger ses contemporains !


HENRIETTE, riant.

Mais c’est de la férocité !


BLANDINET.

Du tout ! C’est de la civilisation… Tiens ! voilà ton livre de dépenses… (Il le lui remet.) Ah ! tu ne sais pas, mon chapelier… c’est un voleur !


HENRIETTE, prenant le livre, le pose sur la table et passe à droite.

Par exemple !


BLANDINET.

Je viens d’en acquérir la preuve… il me compte quatre chapeaux cette année… et je n’en ai pris que deux… un père de famille ! c’est très-drôle !


HENRIETTE.

Il y en a deux pour toi, et deux pour Léonce.


BLANDINET.

Ah ! tu es sûre ?


HENRIETTE.

Certainement.


BLANDINET, vexé.

C’est différent ! Il n’y arien à dire… (À part.) Je le rattraperai une autre fois, celui-là.


PRUDENCE, entrant.

Madame, je ne trouve pas la clef de l’armoire…


BLANDINET, fouillant dans sa poche.

Là voilà, vous me la rapporterez immédiatement.


JOSEPH, entrant.

Je ne sais pas ce qu’est devenue la clef du buffet.


BLANDINET, fouillant dans une autre poche.

La voilà ! vous me la rapporterez immédiatement… Priez mon fils de venir.

Prudence et Joseph sortent.

HENRIETTE.

Ah çà ! est-ce que tu vas mettre toutes les clefs de la maison dans ta poche ?


BLANDINET.

Si les sucriers pouvaient parler… ils te diraient qu’il n’y a pas de meilleure place pour une clef que la poche de son maître… axiome !


LÉONCE, entrant par la gauche.

Vous m’avez fait appeler, mon père.


BLANDINET.

Oui, j’ai un éclaircissement à te demander… Ce matin, j’ai jeté les yeux sur le livre de ta mère et j’y ai relevé… (Prenant le livre.) « 16 mai… Léonce… dépenses diverses… cent francs. » Où cela a-t-il passé ?


LÉONCE.

Dame ! je ne sais pas… depuis le temps… nous sommes au mois d’octobre…


BLANDINET.

Oui. (Rouvrant le livre.) Je trouve encore : « 9 juin, Léonce, dépenses diverses… cent cinquante francs. » Tu as beaucoup de dépenses diverses….


LÉONCE.

Mais, mon père…


BLANDINET.

Je ne te soupçonne pas… cependant, je ne serais pas fâché de savoir où va ton argent… Dorénavant, je te donnerai cent francs par mois…


HENRIETTE.

Oh !


BLANDINET, vite.

Si ça ne suffit pas, tu m’en redemanderas !


LÉONCE.

Cela suffira, mon père.


JOSEPH, paraissant.

Monsieur, c’est le boucher !


BLANDINET.

Très-bien !… j’y vais ! (Se frottant les mains.) Ah ! nous allons rire !

Il sort avec Joseph.

Scène IV.

LÉONCE, HENRIETTE, puis FRANÇOIS
et TIBURCE.


LÉONCE.

Qu’est-ce que cela veut dire ?


HENRIETTE.

Je n’y comprends rien ! je ne reconnais plus ton père. Il est malade !


FRANÇOIS, paraissant avec Tiburce.

Entre, polisson, et baisse les yeux !


HENRIETTE et LÉONCE.

Qu’y a-t-il ?


FRANÇOIS.

Je vous présente un monsieur qui sort de Clichy.


TIBURCE.

Mais…


FRANÇOIS, avec colère.

Baisse les yeux !


TIBURCE, à part.

C’est égal, il a payé !


FRANÇOIS, à Henriette.

Figurez-vous que…


HENRIETTE.

Pardon !… un fournisseur qui m’attend !

Elle sort par la droite.

FRANÇOIS.

Maintenant que nous ne sommes plus dans la rue… que je ne crains plus les attroupements… (Menaçant.) nous allons causer !


LÉONCE.

Mon oncle.


FRANÇOIS.

Laisse-nous.

Léonce va pour sortir par la gauche, Tiburce le retient.

TIBURCE.

Léonce…


FRANÇOIS, avec autorité.

Allons… laisse-nous !

Léonce sort.

Scène V.

FRANÇOIS, TIBURCE, puis LÉONCE.


FRANÇOIS.

Ici ! approche ! garnement ! bohème !… Tu as donc du crédit sur la place ? tu trouves donc des imbéciles qui acceptent ta signature ?


TIBURCE.

Dame, papa !


FRANÇOIS.

Tu te seras adressé à des usuriers.


TIBURCE.

Oh ! non !… j’avais absolument besoin de deux cents francs !


FRANÇOIS.

Pour quoi faire ? pour manger des dindes truffées ?


TIBURCE.

Je ne crois pas…


FRANÇOIS, s’asseyant près de la table.

Parle… après, je le jugerai !


TIBURCE.

On m’indiqua un marchand de meubles… un brave et digne homme… qui m’offrit de me prêter cette somme… sans intérêt.


FRANÇOIS, étonné.

Ah ! c’est bien !


TIBURCE.

Attendez… il n’y mit qu’une condition… c’est que je lui achèterais trois commodes… qui le gênaient dans son magasin…


FRANÇOIS.

Il n’y a rien à dire… c’est du commerce…


TIBURCE.

Ce brave homme me fit souscrire une lettre de change de quatre mille francs !


FRANÇOIS.

Tu m’as dit de deux mille…


TIBURCE.

Oui… mais les commodes…


FRANÇOIS.

Deux mille francs !… trois commodes !…


TIBURCE.

Les commodes sont très-chères à Paris… quand on n’en a pas besoin.


FRANÇOIS.

Ah !


TIBURCE.

L’échéance arriva… je ne payai pas…


FRANÇOIS.

Il fallait m’écrire !


TIBURCE.

C’est ce que je fis… Vous me répondites : « Je la connais, celle-là… À toi de tout cœur. »


FRANÇOIS, après un mouvement de regret et d’une voix mal assurée.

Après ?


TIBURCE.

Le marchand de meubles devenait intraitable… lorsque je fis la connaissance d’un marchand de châles… un homme très-rond… il me compta tout de suite mes quatre mille francs sans intérêt…


FRANÇOIS.

Aïe !


TIBURCE.

Seulement il me fit comprendre qu’il serait bien aise de me vendre un cachemire de l’Inde ! Je n’en avais pas… j’y consentis… je lui souscrivis une lettre de change de huit mille francs.


FRANÇOIS.

Malheureux ! quatre mille francs de cachemire !


TIBURCE.

Il y en a à tout prix ! celui-là est superbe !


FRANÇOIS.

Tu me le donneras… nous verrons, quand tu te marieras, à le placer dans ta corbeille…


TIBURCE.

C’est trop juste ! (Posant un papier sur la table.) Le voilà !


FRANÇOIS, le prenant.

Qu’est-ce que c’est que ça ? une reconnaissance du mont-de-piété ! (Marchant sur lui avec menace.) Misérable ! Ah ! tu mets au mont-de-piété !


TIBURCE, résolument.

Oui, mon père, les jours où j’ai faim !


FRANÇOIS.

Quoi ? faim !… et tes leçons ? tes répétitions ?


TIBURCE.

Je vous ai trompé… je a en ai pas !


FRANÇOIS.

Alors, de quoi as-tu vécu depuis deux ans ?


TIBURCE.

Ah ! ça, je n’en sais rien… mais il y a des jours où je me suis couché sans avoir… je buvais ma carafe…


FRANÇOIS.

Comment ! Ah ! mon Dieu !… (À part, très-ému.) Mon pauvre enfant ! mon petit Tiburce ! sa carafe !… (Le regardant.) Comme il est maigre ! (Haut.) Tiburce !


TIBURCE.

Papa ?


FRANÇOIS, lui ouvrant ses bras.

Viens donc !


TIBURCE, l’embrassant.

Oh !

Léonce entre.

LÉONCE.

Tiens !


FRANÇOIS, pleurant.

C’est bien mal de ne pas m’avoir écrit… Léonce !…


LÉONCE.

Mon oncle ?


FRANÇOIS.

Pourrait-on se procurer tout de suite trois ou quatre biftecks et une bouteille de bordeaux ?


LÉONCE.

Très-facilement… si vous voulez passer dans la salle à manger… Joseph va vous servir…


FRANÇOIS.

Ce n’est pas pour moi… je n’ai pas faim.


TIBURCE, ému.

Oh ! moi non plus !


FRANÇOIS.

C’est possible… mais je veux que tu manges ! je veux que tu te refasses !


TIBURCE.

Pour vous obéir !…


FRANÇOIS.

Donne-moi le bras… je veux te regarder manger… Pauvre enfant ! (Lui tâtant le bras, et à part.) Comme tout cela est maigre, mon Dieu ! que tout cela est maigre !… (Il le regarde, l’embrasse, puis le prenant par-dessous le bras.) Viens !

Il sort avec lui par la gauche.

Scène VI.

LÉONCE, BLANDINET.


LÉONCE, riant.

Il va l’étouffer maintenant….

Il descend à droite.

BLANDINET, entre en se frottant les mains.

Je viens de peser le boucher !… Sept grammes de moins… et deux gros os !… et ils appellent ça de la réjouissance… un père de famille. C’est très-drôle !


LÉONCE.

Mon père !


BLANDINET.

Ah ! c’est toi !


LÉONCE.

Il est onze heures et demie…


BLANDINET.

Eh bien ?


LÉONCE.

C’est à midi que M. Aubertin doit envoyer prendre les cinquante mille francs que vous avez promis de lui prêter…


BLANDINET.

C’est ma foi vrai ! je n’y pensais plus !


LÉONCE, étonné.

Comment !


BLANDINET.

Ma parole !…


LÉONCE.

Heureusement, mon père, qu’il s’agit d’un vieil ami… et votre cœur, j’en suis sûr, vous eût rendu la mémoire.


BLANDINET.

Oh ! le cœur ! vois-tu, à mon âge… il ne faut pas trop compter sur cet organe-là.


LÉONCE.

Et moi, j’y compte mon père… comme je compte sur vous. (Lui serrant la main.) Adieu et merci !

Il sort.

Scène VII.

BLANDINET, puis JOSEPH.


BLANDINET, seul.

Un enfant !… je suis fâché de le voir aussi romanesque… (Ouvrant un tiroir et en tirant une liasse de billets.) Les Voilà ! ces cinquante mille francs… en bons billets de banque… Tiens ! ils sont tout neufs !.. ! (Comptant.) Un, deux, trois… C’est ennuyeux de prêter des billets neufs… on vous en rend des vieux… déchirés… quatre, cinq… quand on vous les rend !… six, sept, huit… Aubertin ne me les rendra jamais… c’est un homme coulé… neuf, dix… Son navire n’est pas assuré… onze… Les Américains l’ont pris, son navire !… C’est un peuple actif, vigilant, audacieux… Eh bien, où en étais-je ? Allons, bon ! il faut que je recommence… Un, deux… J’ai chaud !… c’est drôle comme ça échauffe de prêter de l’argent… trois, quatre, cinq… Et d’abord a-t-il un navire ? il me l’a dit… mais je ne l’ai pas vu !… six, sept… Si encore cette somme devait le sauver… mais elle ne le sauvera pas… huit… elle servira à payer des créanciers… neuf… qui se moqueront de lui… dix… et de moi… onze… (Frappé d’une idée.) Tiens ! si je consultais François ?… À quoi bon ?… Après tout, je ne suis pas chargé de rembourser les bateaux de ce monsieur, moi !… J’ai une femme… des enfants… c’est-à-dire… et j’irais compromettre leur patrimoine ?… Non ! ce serait trop bête ! (Il remet vivement les billets dans sa poche.) Je vais lui écrire… Après tout, je défends mon bien !… je ferme les serrures !… (Il se met à la table et écrit.) « Mon cher ami, une catastrophe imprévue m’empêche de te prêter les cinquante mille francs que je t’ai promis… C’est pour moi un chagrin dont je ne me consolerai jamais… À toi de tout cœur… » Ça se met toujours quand on refuse !

Il sonne.

JOSEPH.

Monsieur a sonné ?


BLANDINET.

Cette lettre à son adresse… tout de suite…


JOSEPH.

Y a-t-il une réponse ?


BLANDINET.

Non… vous ne l’attendrez pas !


JOSEPH.

Bien, monsieur ; je prends mon chapeau et j’y vais tout le suite.

Il sort.

BLANDINET, seul.

Ah ! ah ! que c’est mal, ce que je viens de faire là !… c’est lâche !… c’est méchant !… c’est cruel !… un vieil ami ! (Appelant.) Joseph ! (Se ravisant.) Eh bien, tant mieux !… c’est bien fait !… je deviens coquin ! je me bronze !… comme les autres !

Joseph traverse le fond et se rencontre avec Aubertin.

Scène VIII.

BLANDINET, AUBERTIN, puis JOSEPH
et PRUDENCE.


AUBERTIN, paraissant à la cantonade.

Une lettre !… c’est bien !… donnez-la-moi !


BLANDINET, à part.

Lui !


AUBERTIN.

Ah ! mon ami ! quelle joie ! quel bonheur ! je suis sauvé !


BLANDINET.

Quoi ?


AUBERTIN.

Mon navire… la Belle-Irma… il est au Havre !


BLANDINET.

Ah bah !


AUBERTIN.

Entré ce matin ! je viens d’en recevoir la nouvelle ! une cargaison magnifique !… une fortune !… mais embrasse-moi donc !


BLANDINET.

Avec plaisir ! (Il l’embrasse. À part.) Sapristi ! et ma lettre !


AUBERTIN.

Je viens t’annoncer cette bonne nouvelle et te dire que je n’ai plus besoin de tes cinquante mille francs !


BLANDINET, à part.

Si je l’avais su !


AUBERTIN.

Mais, vois-tu, Blandinet… non, Edmond ! (Ils se serrent la main.) mon vieil Edmond !


BLANDINET, gêné.

Gustave ! mon vieux Gustave !


AUBERTIN.

Les revers de fortune nous éprouvent quelquefois bien cruellement… mais ils ont un bon côté… c’est de nous faire connaître nos vrais amis…

Il tient sa lettre de la main droite qu’il pose sur l’épaule droite de Blandinet.

BLANDINET, étendant la main.

Oui… ma lettre !


AUBERTIN, retire sa main et la pose sur l’autre épaule.

Aussi, jamais… jamais, entends-tu, je n’oublierai ce que tu as fait pour moi !


BLANDINET, même jeu.

Ne parlons pas de ça !


AUBERTIN.

Et nos enfants ! nos chers enfants ! vont-ils être heureux ! Hier, Léonce m’a demandé la main de ma fille…


BLANDINET.

Oui… je sais…


AUBERTIN.

Mais tu comprends que, dans la position où je me trouvais… mon navire perdu… j’étais ruiné ! je n’ai pu lui répondre qu’une chose : « Attends, mon ami… fais comme moi… espère !  »


BLANDINET.

Comment ?


AUBERTIN.

En bonne conscience, je ne pouvais pas donner à ton fils une fille sans dot.


BLANDINET, lui serrant la main.

Ah ! Gustave !


AUBERTIN.

Mais aujourd’hui… je suis riche… plus riche que toi peut-être, et j’ai l’honneur, monsieur, de vous demander la main de votre fils…


BLANDINET.

Trop heureux… certainement ! (Haut, s’oubliant.) Ma lettre… si je pouvais…

Il veut la prendre.

AUBERTIN.

Qu’as-tu donc ? Ah ! ta lettre !


BLANDINET, s’efforçant de sourire.

Elle est inutile ! rends-la-moi !


AUBERTIN.

Du tout… je veux savoir ce que tu m’écrivais…


BLANDINET.

Non.


AUBERTIN, ouvrant la lettre.

Ah ! mon Dieu !


BLANDINET, à part.

Ça y est ! que lui dire ?

Joseph entre du fond, s’arrête aux premiers mots d’Aubertin et écoute la scène.

AUBERTIN.

« Une catastrophe imprévue ! » ah ! mon pauvre ami ! Ce qu’on dit est donc vrai ? je n’osais pas t’en parler !


BLANDINET.

Quoi donc ?


AUBERTIN.

Tes banquiers… M. Turneps et compagnie…


BLANDINET.

Eh bien ?


AUBERTIN.

Ils sont en fuite !


BLANDINET.

Ah ! mon Dieu ! que dis-tu là ?


AUBERTIN.

Est-ce que tu ne le savais pas ?


BLANDINET.

Non !


AUBERTIN, montrant la lettre.

Mais alors…


BLANDINET, vite.

Si ! si ! la catastrophe ! mais où sont-ils ?


AUBERTIN.

On n’en sait rien encore !


BLANDINET.

Mais j’ai trois cent mille francs chez eux ! je suis ruiné.


JOSEPH.

Ruiné !


AUBERTIN.

Ah ! mon ami ! mon pauvre ami ! quel coup ! toi, si bon ! si dévoué ! Mais sois tranquille ! du courage, nous nous reverrons !

Il sort vivement.

Scène IX.

BLANDINET, JOSEPH.


BLANDINET, allant s’asseoir près de la table.

Eh bien, il s’en va ! il me plante là ! après le service que j’ai été sur le point de lui rendre ! C’est fini, il ne reviendra plus ! (Apercevant Joseph.) Quant à celui-là, il va me demander son compte. (Sanglots de Joseph.) Je la connais, celle-là… c’est pour avoir un bon certificat… (Joseph sanglote de nouveau.) Eh bien, oui, vous l’aurez.


JOSEPH, des larmes dans la voix.

Ça n’incommoderait pas monsieur de me garder pour rien ? quant à la nourriture, je ne suis pas difficile…


BLANDINET, étonné.

Comment ! vous voulez me servir sans gages, vous ?


JOSEPH, pleurant.

Ça me ferait tant de peine de quitter monsieur.


BLANDINET.

C’est qu’il pleure réellement !


JOSEPH, sanglotant.

Un si bon maître !… qui l’année dernière… lorsque j’ai été enrhumé… a été me chercher du sirop de gomme.. lui-même… (Pleurant.) Ah ! ah !


BLANDINET, s’épanouissant en pleurant.

Ah ! Joseph ! ça me fait de la peine d’être ruiné… Mais, d’un autre côté… ça me fait plaisir…

Tous deux s’essuient les yeux et sanglotent.

Scène X.

Les Mêmes, HENRIETTE, LÉONCE.


HENRIETTE, entrant par la gauche, suivie de Léonce, et les voyant tous deux s’essuyer les yeux.

Comment, des larmes ?


LÉONCE.

Qu’est-ce qu’il y a ?


JOSEPH.

Ah ! madame… monsieur est ruiné !…


LÉONCE et HENRIETTE.

Ruiné !


BLANDINET.

Que voulez-vous ! la confiance ! la bêtise !


HENRIETTE.

Mon ami !


LÉONCE.

Mon père !


HENRIETTE.

Ah ! je comprends maintenant tes inquiétudes… les réformes que tu voulais introduire dans notre dépense…


JOSEPH.

Sans cela, est-ce qu’il aurait jamais pesé le boucher !


HENRIETTE.

J’ai des diamants… des dentelles… nous les vendrons..


BLANDINET.

Elle veut vendre ses diamants !


LÉONCE.

Et ce matin encore vous m’offriez cent francs par mois ! Oh ! je n’en veux pas, mon père… je suis jeune, je travaillerai… C’est à moi maintenant de pourvoir à vos besoins…


BLANDINET.

Brave garçon !


HENRIETTE.

Pauvre ami ! nous te serrerons si bien entre nos deux cœurs, que tu ne sentiras pas le froid de la misère !


JOSEPH.

Entre nos trois cœurs !

Ils sanglotent tous les quatre.

BLANDINET, prenant sous ses bras le bras de Léonce et celui d’Henriette.

Oh ! continuez ! continuez ! Si vous saviez le bien que vous me faites ! Oh ! la famille ! il ne faut croire qu’à cela… et un peu aux domestiques ! (À Joseph.) Merci, Joseph… ceci vous absout !


JOSEPH.

De quoi donc, monsieur ?


BLANDINET.

Oh ! rien… presque rien… Hier… le sucre… l’eau-de-vie… mais ne parlons plus de ça !


JOSEPH.

Hier… mais c’est M. Tiburce qui s’est fait un grog…


BLANDINET.

Ah bah ! (À part.) Et je l’accusais ! (Il fouille dans sa poche et en tire une quantité innombrable de clefs.) Tenez, Joseph ! je les avais reprises… pas par méfiance… mais pour les faire arranger…


Scène XI.

Les Mêmes, MIZABRAN.


MIZABRAN, entrant vivement, très-ému.

Monsieur !… Ah ! pauvre brave homme !


BLANDINET.

Quoi donc ?


MIZABRAN.

Je viens d’apprendre l’événement et je vous apporte deux termes à compte.

Il lui remet des billets de banque.

BLANDINET, LÉONCE et HENRIETTE.

Hein ?


BLANDINET.

Ah ! Mizabran !


MIZABRAN.

Je vous donnerai le reste à la fin du mois…


BLANDINET.

Ça ne presse pas…


MIZABBAN.

Quand vous étiez riche, vous pouviez attendre, mais aujourd’hui…


BLANDINET, s’essuyant les yeux avec les billets de banque.

Ah ! Mizabran ! ce que vous faites là !… (À part.) Son cuir n’est peut-être pas de première qualité… mais son cœur… (Haut, avec effusion.) Mizabran ! j’ai besoin de bottes !


MIZABRAN.

Non, monsieur… je ne vous en ferai plus !


BLANDINET.

Mais cependant…


MIZABRAN.

Non, monsieur !… voici votre mesure.

Il la déchire.

BLANDINET, à part.

C’est sublime ! Il faut donc croire aussi aux bottiers !


Scène XII.

Les Mêmes, FRANÇOIS, TIBURCE.


FRANÇOIS, entrant avec Tiburce par la gauche.

Eh bien, j’apprends de belles choses ! Ruiné !… À ton âge !… Je l’avais prévu ! tu te seras laissé duper… gruger… comme un niais..


TIBURCE, à part.

Pauvre bon oncle !


BLANDINET, à part.

C’est comme cela qu’il me console !

Il remonte avec Henriette. Léonce le fait asseoir.

FRANÇOIS.

Tu vas avoir des difficultés, des procès… Je te recommande Tiburce… il est avocat…


BLANDINET.

Merci !… (À part.) Si c’est là tout ce qu’il m’offre


TIBURCE.

Papa…


FRANÇOIS.

Quoi ?


TIBURCE.

C’est que… je ne suis pas complètement avocat.


FRANÇOIS.

Comment ?


TIBURCE.

Parce que… l’argent de ma thèse… je l’ai mangé !…


FRANÇOIS.

Ah !… Si c’est pour manger tu as bien fait ! (À part, lui tâtant le bras.) Pauvre garçon ! (Haut.) Nous dînerons ensemble.

Il se met au bureau et écrit, Tiburce va serrer la main à Léonce, puis s’approche de son oncle qui s’est levé.

TIBURCE, bas, à Blandinet.

Mon oncle !


BLANDINET.

Hein ?


TIBURCE, ôtant son épingle, bas.

Prenez ça… pendant que papa écrit.


BLANDINET.

Une épingle en diamant !


TIBURCE, bas.

Ça vaut douze cents francs !… c’est tout ce que j’ai…


BLANDINET, refusant.

Plus tard… si j’en ai besoin… (À part.) Bon petit homme ! et je lui ai refusé vingt louis ! Ah ! c’est bon, les neveux ! Il n’y a que les frères ! voilà le mien… Il écrit tranquillement son courrier…


FRANÇOIS, se levant et brusquement à Blandinet.

Tiens, signe ça !… imbécile !


BLANDINET.

Qu’est-ce que c’est ?


FRANÇOIS.

Un acte d’association.


TOUS.

Comment ?


BLANDINET.

Avec toi ?


FRANÇOIS.

Il faut bien que je refasse ta fortune, puisque tu l’as perdue !


BLANDINET, lui sautant au coup.

Ah ! François !…


Scène XIII.

Les Mêmes, AUBERTIN, LAURE.


AUBERTIN, entrant avec Laure et voyant Blandinet dans les bras de son frère.

Voyons ! ne te désole pas ! tout peut se réparer !


LÉONCE et HENRIETTE.

M. Aubertin !


AUBERTIN, tirant un papier de sa poche, à Blandinet.

Tiens, signe-moi ça !


BLANDINET.

Quoi ?


AUBERTIN.

Un acte d’association !


BLANDINET.

Encore ! (Lui sautant au cou.) Ah ! Gustave ! (À part, pleurant et s’essuyant les yeux avec les actes d’association.) Et j’ai dit qu’il ne reviendrait pas ! Ah ! il faut croire aux amis !


AUBERTIN.

Maintenant, voici Laure qui attend que tu veuilles bien demander sa main…


BLANDINET.

Oh ! ça ne se peut plus ! Léonce n’a pas de dot…


AUBERTIN.

Pardon, il en a une… il a pour dot les cinquante mille francs que tu voulais me prêter…


BLANDINET, vivement.

Ne parlons pas de ça !


AUBERTIN.

Parlons-en, au contraire ! je les lui constitue comme apport !


BLANDINET, à part.

Mon Dieu, que les hommes sont bons !


LAURE.

D’ailleurs, je me trouve assez riche pour deux… et, s’il le faut, je me priverai…


BLANDINET.

Te priver ! pauvre petite ! (À part.) Mon Dieu, que les femmes sont bonnes !


AUBERTIN.

Et puis tout n’est peut-être pas désespéré, M. Turneps, ton banquier, vient d’être arrêté à la frontière de Belgique…


LÉONCE.

M. Turneps…


BLANDINET.

Tu sais… les trois cent mille francs ?


LÉONCE.

Mais ils ne sont plus chez lui… Muni de votre procuration, je les ai retirés avant-hier… ils sont à la Banque !


TOUS.

Ah !


BLANDINET.

Est-il possible ! je suis… je suis riche ! Mizabran ! je vous rendrai vos deux termes !


MIZABRAN.

Ça ne presse pas… demain.


BLANDINET, à Joseph.

Joseph ! je double vos gages ! (À sa femme.) Tu auras des diamants ! (À Léonce.) Un cabriolet !


AUBERTIN.

Eh bien, tu es content ?


BLANDINET.

Oh oui ! (Le regardant.) C’est-à-dire non !


TOUS.

Pourquoi donc ?


BLANDINET.

Ah ! pourquoi ? parce que j’ai fait une chose… que je ne vous dirai jamais ! Ah ! Gustave ! mon vieux Gustave, je suis un gueux !… un misérable ! j’ai douté de l’amitié, de ma femme, de mon bottier… un ange !


MIZABRAN, se rapprochant.

Oh ! monsieur…


BLANDINET.

Pas vous… ma femme !… de M. Brébant !


FRANÇOIS.

À propos ! j’ai mangé des crevettes, je m’en souviens !


BLANDINET.

La ! c’est bien fait ! enfin, j’étais devenu méchant, soupçonneux, (À Laure.) Je ne croyais plus à nos petits oiseaux !


LAURE.

Oh ! comme vous deviez être malheureux !


BLANDINET.

Oh ! oui ! mais je suis corrigé maintenant… Aussi qu’on vienne me demander un service, qu’on vienne m’emprunter de l’argent… et on verra !


FRANÇOIS, bas et vivement.

Chut ! Tiburce !


BLANDINET.

C’est bien pour lui que je dis ça, ce brave garçon ! voyez-vous, mes enfants, j’ai bien réfléchi, je connais le monde à présent… depuis cinq minutes ! Eh bien, en supposant qu’il y ait quelques hommes qui ne soient pas complètement parfaits… c’est une supposition : pour être heureux, il faut savoir faire deux choses…


FRANÇOIS.

Ouvrir les yeux et fermer les serrures…


BLANDINET.

Non !… fermer les yeux… et ouvrir les mains.


FIN DES PETITS OISEAUX