Les Phéniciennes/1863

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Oedipe conduit par Antigone

Antoni BRODOWSKI (1828)  © Musée National de Varsovie

 


ARGUMENT


Œdipe, après s'être arraché les yeux, s'était condamné à un exil volontaire. Vaincu par l'excès de ses infortunes, il veut se donner la mort. Mais, touché des tendres prières de sa fille Antigone, il lui promet de supporter la vie. Pendant ce temps, Jocaste essaie en vain de réconcilier ses deux fils, Étéocle et Polynice, poussés à une guerre impie par Étéocle qui refuse de remettre le trône à son frère, selon leurs conventions... Là s’arrête inachevée la tragédie de Sénèque. On n'y trouve point la mort des deux frères, percés l'un par l'autre. On peut y suppléer par le récit d'Euripide et de celui de Stace.



PERSONNAGES


ŒDIPE


ANTIGONE


UN MESSAGER


JOCASTE


ÉTÉOCLE


POLYNICE









Scène I

Œdipe, Antigone


Œdipe. — Guide d'un père aveugle, unique appui de mes vieux ans, ma fille, toi que je suis heureux d'avoir mise au monde, même au prix d'un crime, abandonne ton malheureux père. Pourquoi me ramener dans le droit chemin ? Laisse-moi errer : seul je trouverai mieux la voie que je cherche, celle qui doit m'arracher à cette misérable existence, et délivrer le ciel et la terre de l'aspect d'un coupable. Ma main n'a rien fait. Je ne vois plus le soleil, témoin de mon erreur ; mais il me voit. Retire cette main qui s'attache à la mienne, et laisse mes pas s'égarer dans la nuit qui m'environne. J'irai, j'irai sur les cimes escarpées du Cithéron, mon berceau ; sur la montagne que parcourut le léger Actéon qui périt dévoré par sa meute ; dans le bois épais qui couvre la vallée où une mère excita les Bacchantes furieuses contre son fils, et, dans son affreux délire, porta sa tête au bout d'un thyrse ; en ces lieux, où le farouche taureau de Zéthus traîna, à travers les ronces toutes sanglantes, le corps de l'odieuse Dircé ; j'irai sur la roche d'Ino qui élève sa tête immense au-dessus de la mer, à l'endroit où, pour se dérober à la fureur criminelle de son époux, elle commit elle-même un nouveau forfait en se précipitant dans les flots avec son fils. Heureux ceux à qui le Destin propice donna d'aussi bonnes mères !

Il est dans ces forêts un autre endroit connu de moi, et qui me réclame. Je vais m'y rendre d'un pas rapide, sans que mon pied bronche, et sans que ta main guide mes pas. C'est là qu'est ma place. Pourquoi tarder ? Rends-moi ma montagne, ô Cithéron, rends-moi mon asile, afin que vieillard je meure où j'aurais dû mourir enfant. Reprends ta victime, montagne toujours également cruelle, funeste, barbare et impitoyable, soit que tu donnes la mort, soit que tu laisses la vie. Depuis longtemps ma dépouille t'appartient. Accomplis les volontés de mon père et de ma mère. Je suis impatient de voir la fin d'un si long supplice. Pourquoi, ma fille, me serrer aussi cruellement dans tes bras. Pourquoi me retenir ? Mon père m'appelle... Je viens, je viens. Oh ! Pardonne ! Je vois Laïus paré de sa couronne sanglante que je lui ai ravie. Dans sa fureur, il enfonce ses doigts dans les cavités de mes yeux, et déchire mes orbites. Le vois-tu, ma fille ? Moi je le vois... Hâte-toi de te délivrer d'un souffle ennemi, homme pusillanime, qui n'as de force que contre une partie de toi-même. Épargne-toi les tourments d'une lente agonie, et meurs d'un seul coup. Pourquoi traîner plus longtemps ma lâche existence ? Je ne puis plus commettre de crime... Misérable ! Je le puis. Je t'en avertis, retire-toi, ma fille, retire-toi, vierge encore. Après mon inceste, je crains tout de moi.


Antigone. — Aucune puissance, ô mon père, ne détachera ma main de la vôtre ; personne au monde ne m'empêchera d'accompagner vos pas. Que mes frères se disputent, le fer en main, le brillant palais de Labdacus et son puissant empire. La part que j’ambitionne dans le royaume de mon père, c'est lui-même. C'est un bien que ne m'enlèvera ni celui de mes frères qui tient Thèbes sous son sceptre usurpé, ni celui qui marche à la tête des bataillons d'Argos. Que Jupiter ébranle le monde au bruit de sa foudre, et qu'il en frappe le nœud qui nous unit, je ne quitterai point votre main. Malgré votre défense et malgré vous, mon père je vous servirai de guide et dirigerai vos pas. Descendez-vous dans la plaine ? J'y vais. Voulez-vous gravir la montagne ? Loin de vous en empêcher, je marcherai devant vous. Allez où vous voudrez : je vous y conduirai. Quelque chemin que vous preniez, nous le suivrons ensemble. Vous ne pouvez mourir sans moi ; avec moi vous le pouvez. Près de nous s'élève un mont escarpé qui a pour horizon la vaste étendue des flots. Voulez-vous que nous y montions ? Ici pend une roche nue. Là est un gouffre béant. Voulez-vous y descendre ? Plus loin tombe un torrent rapide qui roule dans ses eaux les débris de la montagne. Courons nous y précipiter. J'y consens, pourvu que je vous précède. Je ne vous en détourne ni ne vous y engage. Voulez-vous périr, ô mon père, et la mort est-elle devenue le plus cher de vos vœux ? Je mourrai avant vous, si vous mourez ; si vous vivez, je ne vous quitte plus. Mais calmez-vous : rappelez votre ancienne énergie, et triomphez courageusement de vos douleurs, comme vous l'avez fait jusqu'ici. Déployez votre grand cœur. Succomber dans un si grand mai est le pire des maux.


Œdipe. — Comment une âme si pure s'est-elle rencontrée dans une famille maudite ? Comment cette enfant diffère-t-elle de sa race ? La vertu dans une fille d'Œdipe ! Ô Fortune, le croiras-tu ? Je connais trop ma destinée : cette vertu ne peut exister que pour me perdre. S'il en était autrement, la nature changerait ses lois : les fleuves remonteraient vers leur source, le flambeau du jour amènerait la nuit, et l'étoile du soir nous rendrait le jour. Pour ajouter encore à mes malheurs, je trouverai la vertu dans ma famille. Ah ! L’unique salut d'Œdipe, c'est de n'en point attendre. Laissez-moi venger mon père encore sans vengeance. Ô mon bras, que tardes-tu à me punir ? Ce que tu as fait jusqu'ici n'a été que pour venger ta mère. Laisse aller ma main, courageuse. Tu ne fais que différer ma mort, et prolonger les funérailles de ton père encore vivant. Hâte-toi enfin de jeter la terre sur ma dépouille maudite. Tes pieuses intentions t'égarent, quand tu mets ta piété filiale à traîner après toi ton père sans sépulture. Il n’y pas plus de cruauté à faire mourir un homme qu'à le forcer de vivre malgré lui. C'est le tuer que de lui refuser la mort qu’il demande. La cruauté même n'est pas égale : elle est plus grande d'un côté. J'aime mieux me voir imposer la mort que de me la voir ravir.

Renonce à ton dessein, ma fille : j'ai droit de vie et de mort sur moi. Je ne possède plus mon royaume que j'ai volontairement abandonné, mais je suis encore mon maître. Si tu es ma fidèle compagne, donne-moi une épée, celle qui servit au meurtre de mon père. L'as-tu ? Ou me l'ont-ils prise en même temps que ma couronne ? Partout où sera cette épée, elle produira des crimes. Qu'ils la gardent, je la leur donne. Qu'elle soit aux mains de mes fils, aux mains de tous les deux. Allume plutôt un vaste bûcher : je me précipiterai au milieu des flammes. Je monterai sur cet autel funèbre que le feu doit consumer, pour briser enfin ce cœur si dur, et réduire en cendres tout ce qui vit encore en moi. Où est la mer orageuse ? Conduis-moi sur un roc escarpé, près des flots impétueux de l'Ismène. Si tu es mon guide, mène-moi au milieu des bêtes féroces, vers la mer, vers un précipice. Je veux aller mourir sur cette roche élevée où s'asseyait le Sphinx cruel pour y proposer ses énigmes. C'est là qu'il faut diriger mes pas, c'est là qu'il faut laisser ton père.

Afin que cette funeste place ne reste pas vide, mets-y un monstre plus affreux que le premier. Assis sur ce rocher, je raconterai le mystère obscur de ma destinée que nul n'expliquera. Vous tous qui fécondez les plaines où règne le roi venu d'Assyrie, vous tous qui révérez le bois connu par le serpent de Cadmus, et qui couvre de son ombre l'auguste fontaine de Dircé, vous tous qui buvez les eaux de l'Eurotas et habitez Sparte illustrée par ses jumeaux, vous tous peuples de l'Élide et du Parnasse, vous tous qui cultivez les riches campagnes de la Béotie, prêtez-moi une oreille attentive. Le Sphinx, ce fléau de Thèbes, ce monstre si habile à combiner des énigmes funestes, en a-t-il jamais proposé une semblable à la mienne et aussi inexplicable? Un homme, gendre de son aïeul et rival de son père, frère de ses enfants et père de ses frères ; une femme, à la fois mère et aïeule, qui dans un même instant donne des enfants à son mari, et à elle-même des petits-enfants. Qui trouvera le mot de cette affreuse énigme ? Moi-même, moi le vainqueur du Sphinx, j'hésiterais, je serais lent à expliquer ma propre destinée.

Pourquoi parler en vain ? Pourquoi chercher par tes prières à ébranler mon cœur ? Mon parti est pris : je veux me délivrer enfin de ce souffle qui lutte depuis trop longtemps contre la mort ; je veux entrer dans la nuit. Car celle qui couvre mes yeux n'est pas assez noire pour mon crime : c'est dans la nuit du Tartare que je veux me cacher, ou dans une autre plus profonde encore, s'il en est une. Mon désir enfin s'accorde avec mon devoir. On ne peut m'empêcher de mourir. Refuse-moi une épée, ferme devant moi tous les précipices, empêche-moi de serrer autour de ma gorge un nœud fatal, éloigne de moi les herbes qui donnent la mort. A. quoi te serviront tous ces soins ? La mort est partout, grâce à la bonté des dieux. Tout le monde peut ôter la vie à un homme ; personne ne peut lui ôter la mort. Mille chemins y conduisent.

Je ne demande rien. Ma main seule n'a-t-elle pas suffi de tout temps à ma volonté ? Viens donc, ô mon bras, avec toute ta force, toute ta douleur, toute ta colère. Ce n'est pas un seul endroit que je veux frapper en moi. Toute ma personne est coupable. Fais donc entrer la mort par où tu voudras. Brise mon corps, arrache mon cœur capable de contenir tant de crimes, déchire tous les tissus qui enveloppent mes entrailles. Que ma poitrine éclate sous tes coups multipliés. Enfonce tes ongles dans mes veines, et fais couler mon sang ; ou bien frappe un endroit déjà connu : rouvre les blessures cicatrisées de mes yeux, et qu'un sang noir en ruisselle. C'est par là qu'il faut tirer de mon corps cette vie opiniâtre que je n'en puis chasser.

Et toi, mon père, où que tu sois, préside à mon supplice. Je n'ai point cru expier d'un seul coup un aussi grand crime ; cette mort partielle que je me suis infligée ne m'a point satisfait, et je n'ai point voulu me racheter à ce prix : je voulais seulement mourir en détail pour apaiser tes mânes. Reçois enfin ce qui t'est dû. C'est maintenant que je m'acquitte ; c'est maintenant que je m'offre comme victime expiatoire. Viens, pousse cette main trop lente, enfonce-la profondément dans mon corps. La première fois elle a seulement effleuré ma tête ; elle a langui pour arracher mes yeux pressés de sortir eux-mêmes. Je sens encore, oui, je sens en moi cette même fureur qui animait mes yeux lorsqu'ils accusaient la lenteur de mes mains. C'est la vérité, Œdipe : tes yeux s'offrirent plus résolument que ta main ne les arracha. Plonge-la maintenant dans ta cervelle sanglante, afin d'achever ta mort par où tu l’as commencée.


Antigone. — Ô mon père, écoutez, je vous prie, sans courroux quelques conseils de votre malheureuse fille. Ce n'est point à la gloire de votre antique maison, ni à l'éclat du trône que je prétends vous rappeler ; je vous demande seulement de supporter avec calme et avec résignation une douleur dont le temps et la patience ont adouci l'amertume. Il ne convient pas à une âme forte comme la vôtre de plier sous le poids des maux, de se laisser abattre et vaincre par l'adversité. La vertu n'est pas de haïr la vie, comme vous le croyez, ô mon père, mais plutôt de se raidir contre les coups de la Fortune, et de ne jamais lui tourner le dos. Lorsqu'un homme a su mettre le Destin sous ses pieds, dédaigner les biens de la vie et en détacher son cœur; lorsqu'il a rendu lui-même le fardeau de ses douleurs plus pesant, et qu'il ne demande plus rien aux dieux, quelle raison aurait-il de désirer la mort et de la chercher ? Ce serait une faiblesse. Souhaiter de mourir, ce n'est pas mépriser la mort. Quand la mesure de ses maux ne peut plus s'étendre, l'homme arrive par là même à une situation tranquille. Supposez qu'un dieu voulût ajouter quelque chose à votre infortune, le pourrait-il jamais ? Vous ne le pouvez pas non plus, à moins que ce soit en pensant que vous méritez de mourir. Vous ne le méritez pas : votre cœur est exempt de crime, et vous avez d'autant plus de droit de proclamer votre innocence, ô mon père, que les dieux ont tout fait pour vous la ravir.... Qui peut ainsi troubler votre âme, et soulever en vous ce nouveau transport ? Quelle puissance vous pousse vers la nuit infernale, et vous chasse de cette nuit où vous êtes ? Voulez-vous fuir la lumière du jour ? vous ne la voyez plus. Songez-vous à quitter votre riche palais et votre patrie ? Quoique vivant encore, la patrie n'est plus pour vous. Est-ce pour fait votre épouse et vos enfants ? la Fortune vous a dérobé la vue de tous les mortels. Il ne reste rien à votre vie même de tout ce que là mort pourrait vous ôter. L'appareil bruyant de la royauté, cette cour nombreuse qui vous entourait autrefois, vous y aviez volontairement renoncé. Qui donc fuyez-vous, mon père ?


Œdipe. — Moi-même, et tous les complices de mon crime, ce cœur, cette main, le ciel et les dieux, et tous les horribles forfaits dont je me suis rendu coupable. Quoi ! je foule encore cette terre où mûrissent les fruits de Cérès ? J'infecte l'air qu'on y respire ? Je bois l'eau des fontaines ? Je jouis des présents de cette mère bienfaisante du genre humain ? Moi, l'infâme, l'incestueux, le maudit, je touche cette main pure ? Mon oreille perçoit des sons qui peuvent me faire entendre les noms de père et de fils ? Que ne puis-je fermer ces conduits par où passe la voix, et cette route étroite qui s'ouvre aux paroles pour aller jusqu'à l'âme ! Il y a longtemps, ma fille, que ton malheureux père se serait ôté ce moyen de sentir ta présence, toi dont la vie est un de mes crimes. C'est par là que mes forfaits reviennent sur mon cœur et s'y attachent. Mes oreilles me rendent tous les maux dont mes yeux m'avaient délivrés.

Pourquoi ne pas précipiter dans les ténèbres infernales cette tête déjà enveloppée de ténèbres ? Pourquoi retenir ici mon ombre ? Pourquoi charger la terre ? Pourquoi errer ainsi parmi les vivants ? Je n'ai plus aucun malheur à craindre. Royaume, parents, enfants, vertu même, et privilège d'un génie pénétrant : j'ai tout perdu. La cruelle Fortune ne m'a rien laissé. Il me restait des larmes : elle me les a aussi enlevées. Cesse tes prières, ô ma fille !

Mon âme n'en admet aucune. Je cherche un nouveau supplice égal à mes forfaits. Où pourrai-je le trouver ? Dès l'enfance je fus condamné à mourir. Quel homme a subi jamais d'aussi tristes destinées ? Je n'avais pas vu le jour, je n'avais pas brisé les liens qui me retenaient dans le sein de ma mère, que déjà l'on me craignait. On a vu des enfants mourir au moment de leur naissance, et trouver l'ombre de la mort au seuil de la vie. La mort n'a pas même attendu ma naissance. D'autres ont été frappés dans le sein de leur mère, mais du moins sans avoir commis aucun forfait. Moi je n'avais pas encore vu la lumière, et l'on ignorait même si j'existais, quand Apollon me déclara coupable d'un crime abominable. C'est sur son témoignage que mon père me condamna, me fit percer les pieds d'un fer brûlant, et exposer dans une épaisse forêt pour y servir de pâture aux bêtes et aux oiseaux cruels que l'affreux Cithéron a plus d'une fois nourris du sang des rois.

Condamné par un dieu, repoussé par mon père, je me vois encore abandonné de la mort. J'ai accompli l'oracle de Delphes : j'ai attaqué mon père, et suis devenu parricide. Toutefois un sentiment plus doux rachète cette action barbare. J'ai tué mon père ; mais j'ai aimé ma mère. J'ai honte de parler de cet hymen et de ce flambeau nuptial. Cependant il faut encore te faire violence et accepter ce châtiment. Raconte ce forfait inouï, atroce, monstrueux qui frappera d'horreur tous les peuples, que les siècles futurs ne voudront pas croire, et qui ferait rougir même un parricide. J'ai porté dans le lit de mon père ces mains souillées du sang paternel, et un crime plus grand a été la récompense de mon premier crime. Afin qu'il ne manquât rien à tant d'horreurs, ma mère est devenue dans ma couche une épouse féconde. La nature ne peut produire un attentat plus exécrable. Cependant, si elle le peut, j'ai mis au monde des fils pour le commettre. J'ai rejeté le sceptre qui était pour moi le prix du parricide : c'est une arme qui a passé en d'autres mains. Je connais parfaitement le destin attaché à ma couronne : nul ne la portera sans l'avoir achetée d'un sang précieux. Mon cœur de père prévoit de grands malheurs. Les semences de ces prochains désastres germent déjà dans la terre. Le pacte qu'ils avaient fait est violé. L'un ne veut pas céder le trône où il s'est assis le premier ; l'autre invoque son droit et les dieux garants du traité. Exilé de sa patrie, il arme contre elle Argos et les villes de la Grèce. Une effroyable catastrophe va tomber sur la malheureuse Thèbes : la guerre, l'incendie, les blessures et de plus grands maux encore vont bientôt prouver à l'univers que ces deux monstres sont issus de moi.


Antigone. — Si vous n'aviez pas d'autre raison de vivre, ô mon père, le désir d'opposer votre autorité paternelle à leur fureur suffirait. Vous seul pouvez détourner cette guerre impie, vous seul pouvez retenir la fougue de ces deux frères, donner la paix à vos sujets, le repos à votre patrie, la force au pacte qu'ils ont violé. Refuser la vie pour vous-même, c'est la refuser à tous.


Œdipe. — Y a-t-il aucun respect filial, aucun sentiment de justice dans ces fils avides de sang, de puissance, de guerres, de perfidies, dans ces fils pervers, cruels, et, pour tout dire en un mot, dignes de leur père ! Ils vont lutter de forfaits. Rien n'est sacré pour ces âmes que la colère aveugle et précipite, et leur naissance criminelle fait qu'ils ne connaissent point de crime. Le malheur de leur père et le sort de leur patrie ne les touchent point. La passion de régner bouillonne au fond de leur cœur. Je sais où ils vont, je sais ce qu'ils veulent. C'est pourquoi je cherche une mort prompte, et me hâte de mourir pendant qu'il n'y a point encore dans ma famille de plus grand coupable que moi....

Ma fille, pourquoi ces larmes que tu verses en embrassant mes genoux ? Pourquoi tenter de fléchir par tes prières un cœur inflexible ? Il ne reste à la Fortune que ce moyen de me vaincre, moi qui ai vaincu tout le reste. Seule tu peux attendrir mes sentiments, seule tu peux faire briller la vertu dans ma maison. Aucun de tes désirs ne peut me sembler dur ou insupportable. Parle donc. Pour t'obéir, Œdipe traversera à la nage les flots de la mer Égée, il absorbera les tourbillons de flammes que vomit le volcan de Sicile, il marchera à la rencontre du dragon qui se dressa contre Hercule venu pour dérober les fruits des Hespérides; à ta voix, il présentera sa poitrine aux vautours ; à ta voix, il est prêt même à vivre...


ACTE II


Scène I

Un Messager, Œdipe, Antigone


Le Messager. — Fils des rois, grand exemple des rigueurs du Sort, la ville de Thèbes, effrayé de la guerre naissante entre deux frères, vous implore et vous conjure d'écarter les flammes prêtes à dévorer nos demeures. Ce ne sont plus seulement des menaces : l'incendie est à nos portes. Celui des deux frères qui réclame le trône, et veut régner à son tour, mène avec lui tous les peuples de la Grèce. Sept camps enferment Thèbes. Venez à notre aide ; garantissez-nous à la fois de la guerre et du crime.


Œdipe. — Qui ? Moi ! que j'empêche de commettre des crimes ? Que j'apprenne aux hommes à garder leurs mains pures du sang le plus cher ? Que j'enseigne la justice et l'amour légitime ? Mes fils suivent mes exemples : les voilà qui marchent sur mes traces. Je les approuve et j'aime à reconnaître en eux mon sang. Ce que je leur demande, c'est qu'ils se montrent dignes de leur père. A l'œuvre donc, enfants d'une race illustre, et prouvez par des faits votre noble origine. Surpassez ma gloire et mes exploits ; signalez-vous par des actions qui fassent sentir à votre père le bonheur de vivre encore. Vous les accomplirez. Oui ; c'est pour cela que vous êtes nés. Une célébrité comme la mienne n'appelle point des forfaits légers et vulgaires. Aux armes ! portez la flamme au sein de vos dieux domestiques, et moissonnez avec le feu cette terre qui vous a vus naître. Bouleversez tout ; portez partout le ravage et la mort ; renversez les murs de votre ville, et rasez-les. Écrasez les dieux sous la chute de leurs temples; fondez les images de vos Pénates souillés ; détruisez votre palais de fond en comble; brûlez votre ville, et que cette conflagration commence par mon lit nuptial.


Antigone. — Calmez ces emportements de la douleur. Laissez-vous attendrir aux maux de tout un peuple, et soyez entre vos deux fils l'arbitre d'une heureuse paix.


Œdipe. — Suis-je donc un vieillard débonnaire ? Trouves-tu en moi un homme assez ami de la paix pour la pouvoir conseiller aux autres ? Mon cœur est gonflé de colère ; la rage bouillonne dans mon sein, et mes vœux appellent de plus grands crimes que le Destin et l'emportement de la jeunesse n'en réservent à ces furieux. Ce n'est pas assez de la guerre civile : que le frère tombe expirant sur le frère déjà mort. C'est encore trop peu : pour que le crime s'accomplisse d'une manière digne de moi, digne de mon hymen, donnez des armes à votre père... Ne me retirez donc pas de ces forêts ; laissez-moi me cacher dans les flancs de ce rocher ou derrière ces buissons épais. Là j'ouvrirai une oreille avide aux récits de la renommée, et j'apprendrai les affreux combats que vont se livrer ces deux frères. C'est le seul rôle qui me convienne...


ACTE III


(Le commencement est perdu.)

Scène I

Jocaste, Antigone, Un Messager


Jocaste. — Heureuse Agavé ! Cette ménade fit trophée de l'horrible attentat quelle avait commis, et porta au bout de son thyrse sanglant la tête de son fils mis en pièces. Elle a consommé ce forfait ; mais du moins ce forfait n'est pas allé plus loin. Pour moi, c'est peu d'être coupable : j'ai fait partager mon crime à d'autres. Ce serait même peu de chose encore : je l'ai perpétué dans mes enfants. Il ne manquait à ma misère que de chérir l'ennemi de ma patrie. Trois fois l'hiver a retiré ses neiges, trois fois les épis sont tombés sous la faux, depuis que Polynice mène la vie errante de l'exil, et que, banni de sa patrie, il implore l'assistance des rois de la Grèce. Il a épousé la fille d'Adraste dont le sceptre commande à cette mer qui entoure l'isthme de Corinthe. Ce prince conduit les années de sept rois au secours de son gendre. Que dois-je souhaiter ou résoudre ? Je n'en sais rien. Il réclame le trône. Sa cause est juste, mais ses moyens sont criminels. Malheureuse mère ! Quels vœux puis-je former ? De chaque côté, c'est un fils que je vois. Toute manifestation affectueuse est un outrage à mon amour. Mes vœux pour le bonheur de l'un seront pour le malheur de l'autre. Mais, quoique ma tendresse soit égale pour tous les deux, mon cœur, toujours favorable à l'infortune, se tourne du côté où se rencontrent la bonne cause et le mauvais sort. La Fortune rend ceux qu'elle opprime plus chers à leurs parents.


Le Messager. — Ô reine, pendant que vous exhalez ces tristes plaintes, le temps marche, les armées sont en bataille, et les glaives étincellent ; la trompette résonne, et les aigles déployées donnent le signal des combats. Les sept rois disposent leurs bataillons. La même ardeur enflamme les enfants de Cadmus : de part et d'autre les guerriers se précipitent. Voyez ce nuage épais qui cache la lumière du jour, et ces tourbillons de poussière qui s'élèvent du sol ébranlé sous les pas des chevaux et montent au ciel comme une fumée. Et même, si la terreur ne trouble point ma vue, je vois briller les drapeaux ennemis. Le front de bataille présente une forêt de lances. Le nom des chefs est écrit en lettres d'or sur les étendards. Hâtez-vous donc, rétablissez l'amour entre ces deux frères, la paix entre tous. Mère, jetez-vous entre vos deux fils et faites tomber leurs armes impies.


Antigone. — Allez, ma mère, et précipitez vos pas. Désarmez ces frères, arrachez le glaive de leurs mains. Exposez votre sein nu à leurs coups furieux, et arrêtez cette guerre, ou soyez-en la première victime.


Jocaste. — J'irai, j'irai; je présenterai ma tête à leurs coups ; je me tiendrai au milieu d'eux. Le frère qui voudra tuer l'autre devra d'abord frapper sa mère. Que le fils tendre pose les armes à la prière de sa mère ; que le fils dénaturé commence par elle. Ma vieillesse calmera leur bouillante ardeur. Aucun forfait ne sera commis devant moi; ou, s'il peut s'en commettre même en ma présence, il s'en commettra plus d'un.


Antigone. — Je vois leurs drapeaux qui se rapprochent ; le cri de guerre a retenti : nous touchons au moment du crime. Prévenez-le par vos prières... On dirait que mes larmes les ont fléchis : tant les combattants s'avancent avec lenteur, les armes baissées. Mais si l'armée marche gravement, les chefs précipitent leurs pas.


Jocaste. — Quel tourbillon impétueux m'emportera dans les airs comme dans une tempête furieuse ? Que ne suis-je enlevée sur les ailes du Sphinx ou des oiseaux du Stymphale qui voilent d'un nuage épais la lumière du jour ! Quelle Harpie, traversant l'espace pour s'abattre sur la table du cruel Phinée, me prendra dans son vol, et me jettera au milieu des deux armées ?


Le Messager. — Le délire l'entraîne : elle part, telle que la flèche rapide du Parthe, la nef emportée par un vent furieux, ou l’étoile qui tombe du ciel en traçant un lumineux sillon. Le trouble qui l'agite la transporte en un instant au milieu des deux armées. Ses prières maternelles enchaînent les bras. Ces ennemis acharnés, qu'une égale ardeur poussait les uns contre les autres, suspendent leurs javelots. On désire la paix. Les épées rentrent dans le fourreau ; mais celles des deux frères s'agitent encore. Leur mère arrache à leurs yeux ses cheveux blancs, essaie de vaincre leur opiniâtreté, et inonde son visage de larmes. Résister si longtemps aux sollicitations d'une mère, c'est refuser des s'y rendre.


ACTE IV


Scène I

Jocaste, Polynice, Étéocle


Jocaste. — Tournez contre moi le fer et les flammes ; dirigez contre moi seule l'effort de ces vaillants guerriers partis de la ville d'Inachus, et de ceux qui sont descendus en armes de la citadelle de Thèbes. Citoyens et ennemis, frappez ce sein qui a donné des frères à mon époux. Déchirez mes membres, et mettez mon corps en pièces, puisque c'est moi qui ai mis au monde ces deux frères ennemis. Ne poserez-vous donc point les armes ? Faut-il vous le répéter ? Donnez-moi vos mains, donnez-les-moi tant qu'elles sont encore pures. Jusqu'ici l'égarement seul vous a rendus coupables. Votre crime a été celui du Destin qui nous poursuit. Mais, dès ce moment, vous devenez volontairement criminels : il dépend de vous de l'être ou de ne l'être pas. Si le devoir vous touche, réconciliez-vous à la voix de votre mère. Si le crime vous plaît, vous aurez un double forfait à commettre. Votre mère se jette entre vous deux. Renoncez donc à la guerre, ou brisez l'obstacle que j'oppose à votre fureur.

Dans ma perplexité maternelle, auquel des deux adresserai-je mes prières ? Lequel, malheureuse, dois-je presser le premier dans mes bras ? Une tendresse égale me porte à la fois vers tous les deux. L'un a été longtemps séparé de moi ; mais, si votre accord fraternel subsiste, l'autre va maintenant s'éloigner à son tour. Suis-je condamnée à ne vous voir jamais réunis que pour assister à vos luttes fratricides ? Viens le premier dans mes bras, toi qui, éprouvé déjà par tant de peines et de maux, revois ta mère après un long exil. Approche: remets dans le fourreau ce glaive impie, enfonce dans la terre cette lance qui tremble entre tes mains, et qui voudrait s'en échapper. Ce bouclier empêcherait ton sein de se poser sur le sein de ta mère : dépose-le donc aussi. Dénoue ton casque pesant, dégage ta tête de ce terrible appareil des batailles, et livre ton visage aux baisers de ta mère. Pourquoi détourner tes yeux, et jeter des regards inquiets sur la main de ton frère ? Je te couvrirai tout entier de mes bras : on ne pourra verser ton sang qu'en répandant le mien. Pourquoi hésiter ? n'oses-tu donc te confier à ta mère ?


Polynice. — Oui, je n'ose. Les saintes lois de la nature n'ont plus de force. Après cet exemple donné par un frère, je dois me défier de sa mère même.


Jocaste. — Reprends donc ton épée, renoue ton casque et rattache ton bouclier à ton bras gauche. Garde tes armes jusqu'à ce que ton frère ait jeté les siennes. C'est à toi de poser le glaive, toi la première cause de cette guerre. Si tu abhorres la paix, si la fureur des combats s'est emparée de toi, tu ne peux refuser du moins à ta mère un court armistice, le temps d'embrasser pour la première ou la dernière fois ce fils revenu de l’exil. Je vous demande la paix, écoutez-moi sans armes. Vous vous craignez l'un l'autre, moi je vous crains tous les deux, mais c'est pour chacun de vous. Étéocle, pourquoi refuser de remettre ton épée dans le fourreau ? Accepte plutôt avec joie un moment de trêve. Dans la guerre où vous vous lancez, il est plus heureux d'être vaincu que de vaincre. Est-ce que tu crains quelque piège de la part de ton frère ? S'il faut absolument être perfide envers les siens, ou être victime de leurs perfidies, mieux vaut encore souffrir le crime que de le commettre. Mais ne crains rien : votre mère saura vous préserver l'un et l'autre de toute atteinte mutuelle. M'écoutez-vous enfin, ou faut-il que j'envie le sort de votre père ? Suis-je venue pour empêcher un fratricide, ou pour le voir de plus près ? Étéocle a fait disparaître son épée ; il reste appuyé sur sa lance, et se repose sur ses armes plantées en terre.

C'est à toi maintenant, Polynice, que s'adressent mes supplications ; mais, avant tout, vois mes larmes. Je contemple enfin ton visage si impatiemment désiré. Banni du sol natal, tu t'es réfugié chez un prince étranger. Tu as erré de mers en mers, de malheurs en malheurs. Ta mère n'était point là pour te conduire à l'entrée de la chambre nuptiale, pour orner ton appartement de guirlandes, pour entourer de bandelettes joyeuses les torches d'hyménée. Tu n'as reçu du père de ton épouse, ni trésors, ni fertiles campagnes, ni villes opulentes. La guerre, voilà ta dot. Tu es devenu le gendre de nos ennemis. Chassé de ta patrie, reçu dans une demeure étrangère, tu as perdu l'héritage de ta famille en gagnant celui d'une autre. Tu as subi l'exil sans l'avoir mérité par un attentat. Pour qu'il ne te manquât rien de la destinée de ton père, Terreur aussi a présidé à ton hymen. O mon fils, toi qui m'es rendu après une si longue absence; toi, la crainte et l'espoir de ta mère ; toi dont j'ai toujours demandé la présence aux dieux, qui se sont joués de ma tendresse ! Car lorsque ton retour devait m'ôter autant de bonheur qu'il devait m'en donner, lorsque je leur demandais quand je cesserais de craindre pour toi, ils m'ont répondu : « Tu le craindras lui-même. » Ils ont dit vrai. Sans cette guerre, je ne t'aurais pas, et sans toi je ne verrais pas celte guerre. Ta présence est pour moi une faveur cruelle et bien chèrement achetée. Mais une mère s'en contente. Seulement plus de combats tandis que le cruel Mars ne vous a poussés encore à aucun crime. C’en est un assez grand déjà d'en être venus si près. Je tremble, je frissonne en voyant deux frères en face l'un de l'autre, et à deux doigts du forfait. A cet aspect, je me sens défaillir.

Malheureuse mère ! De combien peu j'ai manqué voir un attentat plus grand que celui qui s'oppose à ce que votre infortuné père pourrait voir le vôtre ! Quoique rassurée du côté de cette horrible calamité, quoique rien désormais ne me l'annonce, la seule idée que j'aurais pu la voir me désole. Ô Polynice, par ces dix pénibles mois pendant lesquels je t'ai porté dans mon sein, par la vertueuse tendresse de tes sœurs, par la vengeance que ton père a exercée contre lui-même, par ces yeux qu'il s'est arrachés pour se punir d'un crime qu'il n'avait pas commis, rachetant par tin supplice affreux une simple erreur, je t'en conjure, ô mon fils, détourne des murs de ta patrie ces torches incendiaires, et ramène en arrière les drapeaux de cette armée ennemie. Songe qu'en te retirant même, ton crime est en partie consommé ; Thèbes a vu des bataillons étrangers inonder ses campagnes et faire étinceler au loin l'éclat de leurs armes ; elle a vu des coursiers fouler les prairies de Cadmus, et des chefs voler sur leurs chars rapides ; elle a vu la fumée des torches brûlantes qui doivent réduire nos maisons en cendres ; elle a vu un crime nouveau même pour ce malheureux pays, deux frères sur le point de s'entr'égorger. Toute l'armée, tous les Thébains, vos deux sœurs, votre mère ont vu ce forfait. Votre père se doit à lui-même de ne l'avoir pas vu. Pense donc à ton père, à cet Œdipe qui n'absout pas même l'erreur involontaire. Je t'en conjure, mon fils, ne porte point l'épée contre ta ville natale et contre le palais de tes pères ; ne détruis point cette Thèbes où tu veux régner. Quel délire s'est emparé de toi ? Tu perds ta patrie en voulant la posséder, et tu l'anéantis pour quelle t'appartienne. Que dis-je ? Ne sens-tu pas le tort que tu le fais à toi-même en portant le fer et la flamme dans nos plaines, en ravageant nos moissons presque mûres, en dépeuplant nos campagnes ? Qui jamais a détruit ainsi ses propres biens ? Ces maisons que tu veux brûler, ces campagnes que tu livres au tranchant du fer, tu ne les crois donc pas à toi ? Décidez entre vous deux qui sera roi ; mais respectez le royaume où vous voulez régner.

Eh quoi ! Tu veux porter le fer et le feu dans ces palais ? Tu aurais le courage d'ébranler les murs d'Amphion, qui ne sont point l'ouvrage de ces machines qui crient sous le fardeau qu'elles élèvent, mais dont chaque pierre est venue se placer d'elle-même jusqu'au sommet des tours, aux accords de la lyre et de la voix ? Vainqueur, tu oserais briser ces marbres, emporter nos dépouilles, et emmener captifs des chefs aussi vieux que ton père ? Tes barbares soldats arracheraient les femmes aux bras de leurs époux, et les entraîneraient chargées de fers ? Confondues avec des prisonniers, les jeunes Thébaines deviendraient esclaves des femmes d'Argos ? Moi-même enfin, ta mère, me liera-t-on aussi les mains derrière le dos pour me promener comme un trophée de ta victoire sur ton frère ? Peux-tu assister avec joie au massacre de tes concitoyens ? Peux-tu pousser l'ennemi contre nos chers remparts, et faire de Thèbes un théâtre de carnage et d'incendie ? Si ton cœur est si dur, si cruel et si altéré de vengeance, aujourd'hui que tu ne règnes pas encore, que sera-ce donc, le sceptre en main ? Je t'en conjure, ô mon fils, calme cette fureur insensée, et reviens à des sentiments plus doux.


Polynice. — Quoi ! Pour errer toujours ? Pour être sans patrie et réduit à mendier les secours d'un peuple étranger ? Quel autre châtiment subirais-je si j'avais trahi ma foi, si j'étais parjure ? Je porterai donc la peine de la perfidie d'autrui, et mon frère jouira du fruit de ses crimes ? Vous me dites de m'éloigner. Je suis prêt à vous obéir ; mais donnez-moi un asile. Pour laisser mes États à mon orgueilleux frère, je consens à n'habiter qu'une pauvre cabane ; mais encore faut-il me la donner, encore faut-il qu'en échange d'un empire je trouve ce modeste refuge. Livré à mon épouse, j'aurai donc à subir la tyrannie d'une femme heureuse, à me traîner humblement, comme un esclave, à la suite de mon beau-père ? Tomber du trône dans les fers, c'est une chute insupportable.


Jocaste. — Si tu veux régner, si ta main ne peut se passer d'un sceptre ensanglanté, la terre est grande, et toute autre contrée peut assouvir ton ambition. Ici s'élèvent les sommets du Tmole, aimé de Bacchus, au milieu d'une contrée vaste et fertile. Là s'étendent les riches plaines que le Pactole arrose de ses flots dorés. Ailleurs celles où le Méandre promène ses eaux vagabondes, et celles que l'Hèbre sillonne de ses ondes rapides, ne sont pas moins désirables pour leur fécondité. D'un autre côté, c'est le Gargare, si cher à Cérès, et le beau pays qu'entoure le Xanthe, grossi par les neiges de l'Ida. Tu peux encore choisir cette terre où la mer Ionienne perd son nom, étroitement resserrée par le détroit de Sestos et d'Abydos ; ou cette côte plus orientale qui offre aux navigateurs les ports tranquilles et sûrs de la Lycie. C'est là qu'il faut conquérir des royaumes à la pointe de l'épée; c'est là qu'il faut entraîner les vaillantes armées d'Adraste ; voilà les nations qu'il doit conquérir et soumettre à ta puissance. Suppose que c'est ton père qui règne encore aujourd'hui sur Thèbes. L'exil vaut mieux pour toi qu'un pareil retour. Ton exil, c'est le tort d'un autre ; ton retour, c'est le tien propre. Il te sera plus glorieux d'employer tes armes à conquérir un nouveau royaume que tu puisses posséder sans crime. Ton frère même joindra ses forces aux tiennes, et te servira dans cette conquête.

Va, mon fils, et pars pour une guerre où ton père et ta mère feront des vœux pour le succès de tes armes. Un trône souillé par un fratricide est pire que le plus triste exil. Songe aux maux de la guerre et à ses chances hasardeuses. Quand tu amènerais avec toi toutes les forces de la Grèce, quand tes bataillons inonderaient nos champs, l'issue des combats est toujours incertaine : elle dépend des caprices de Mars. L'épée égalise les adversaires les plus inégaux. L'espérance et la crainte se balancent au gré de l'aveugle Fortune. Le but que tu poursuis est douteux, le crime seul est assuré. Suppose que tous les dieux ont comblé tes désirs. Tes concitoyens ont fui devant toi, vaincus et dispersés. Leur ruine est complète, tes soldats couvrent les campagnes. Eh bien ! dans l'ivresse de la victoire, chargé des dépouilles de ton frère tombé sous tes coups, il te faudra briser tes palmes. Quel nom donneras-tu à une guerre où la joie du vainqueur devient un forfait exécrable ? Malheureux ce frère que tu veux vaincre, tu pleureras sa défaite. Renonce donc à cette guerre fatale, dissipe les alarmes de ta patrie, sèche les pleurs de ta famille.


Polynice. — Eh quoi ! Mon frère dénaturé ne porterait point la peine de son parjure et de son crime ?


Jocaste. — Ne crains rien : il ne sera que trop cruellement puni... Il régnera.


Polynice. — Est-ce là un châtiment ?


Jocaste. — Si tu en doutes, crois-en du moins ton aïeul et ton père. C'est une vérité que Cadmus et sa famille t'apprendront. Nul ne s'est assis impunément sur le trône de Thèbes ; et pourtant, aucun de ses rois jusqu'ici n'a dû le sceptre au parjure. Tu peux, dès ce moment, mettre Étéocle parmi eux.


Polynice. — Je l'y mets sans doute, et c'est à ce prix que je veux régner moi-même.


Etéocle. — Moi, je te mets au nombre des exilés.


Polynice. — Et toi, règne, mais avec la haine de tes sujets.


Etéocle. — Redouter la haine, c'est renoncer au trône. La puissance et la haine sont deux choses que le créateur a mises ensemble sur la terre. La gloire d'un roi, c'est de dompter la haine. L'amour des sujets nuit à l'autorité du maître ; leur inimitié lui laisse plus de pouvoir. Quiconque veut être aimé ne porte le sceptre que d'une main faible.


Polynice. — Un pouvoir détesté n'est jamais durable.


Etéocle. — Les rois m'enseigneront une meilleure politique Garde pour toi la science de l'exil. Pour le trône je sacrifierais ma patrie, mon palais, mon épouse, et les livrerais aux flammes. Quelque prix qu'on mette à l'empire, il n'est jamais trop acheté...