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Les Pierres précieuses

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Les Pierres précieuses
Revue des Deux Mondes, période initialetome 23 (p. 595-607).
MÉLANGES SCIENTIFIQUES.




LES CRISTAUX. — LES PIERRES PRECIEUSES. [1]




L’étude des minéraux, abstraction faite de ses applications, présente certainement moins d’attrait que celle des plantes ou des animaux. Nous ne rencontrons plus ici la vie, cet agent inconnu dont les manifestations multiples nous désespèrent et nous attirent tout à la fois par la variété infinie, par la difficulté même des problèmes qu’elles livrent à nos recherches. Toutefois ne dédaignons pas le règne minéral, parce qu’il est, sous ce rapport, moins richement partagé que ses frères. Cette nature morte a aussi ses mystères. A celui qui sait l’interroger avec persévérance, elle révèle bien des vérités utiles, bien des faits intéressans ou curieux dont plusieurs, repris plus tard par le chimiste ou le physicien, nous dévoileront peut-être un jour quelques-unes des lois qui président à l’organisation intime des corps. A ce point de vue, on peut, en quelque sorte, dire que les minéraux ont aussi leur physiologie.

Quoi de plus étrange, en effet, que de voir un simple arrangement de molécules transformer la même substance en des corps d’aspect très différent et doués quelquefois des propriétés physiques les plus diverses ! Prenez, par exemple, la chaux carbonatée (oxide de calcium et acide carbonique), une des substances les plus communément répandues à la surface du globe. Vous la verrez s’offrir à vous tantôt sous la forme de spath d’Islande, en beaux cristaux transparens comme le plus pur cristal, tantôt sous celle de marbre de Carrare, d’un blanc éclatant, opaque et mat, au grain égal et régulier ; plus loin, vous la verrez transformée en albâtre antique aux libres soyeuses ; ailleurs, vous la rencontrerez sous l’aspect d’un calcaire dur et compacte, ou sous celui de craie proprement dite, qu’attaque et désagrège le plus léger contact.

C’est surtout par suite de la cristallisation que se manifestent ces changemens remarquables. Un des effets les plus fréquens de ce phénomène est de rendre transparens des corps qui présentaient naguère la plus entière opacité. Le marbre, le calcaire cristallisés laissent passer librement la lumière dont ils interceptaient auparavant les moindres rayons. Le soufre, le carbone, sont dans le même cas. Qui ne sait aujourd’hui que le diamant et le noir de fumée purifié sont exactement le même corps dont l’arrangement moléculaire a seul varié ?

Cependant l’effet de la cristallisation est quelquefois inverse. Le verre, par exemple, peut prendre l’aspect d’une roche opaque et assez semblable au granité, lorsqu’on le tient pendant long-temps dans un état de fusion tranquille qui permet à ses principes constituans d’obéir à leurs attractions réciproques ; mais souvent, dans ce cas, l’opacité de l’ensemble résulte de la confusion des cristaux irrégulièrement groupés, tandis que chacun d’eux, considéré isolément, reste en réalité translucide. C’est ainsi que la neige, composée de petites aiguilles de glace parfaitement transparentes, n’en présente pas moins l’aspect d’une masse opaque.

La connaissance de la cristallisation et de ses lois est une des parties les plus importantes de la minéralogie. On peut même dire qu’elle seule a élevé au rang de science proprement dite l’étude des minéraux, et par là rendu possible l’exploration régulière et scientifique des matériaux dont se compose l’écorce du globe terrestre. Sans doute un certain nombre d’espèces minérales, employées par l’industrie ou douées d’une valeur commerciale, avaient été depuis long-temps reconnues et déterminées. Les mineurs surtout avaient distingué et désigné par des noms particuliers plusieurs d’entre elles. Ici, comme dans bien d’autres cas, la pratique avait précédé la théorie. Mais il y avait fort loin de ces faits isolés, et que rien ne rattachait entre eux, à un corps de doctrine méritant le nom de science. Il a fallu que la cristallographie vînt donner à la minéralogie une impulsion puissante pour que cette dernière se constituât définitivement.

Long-temps on n’avait vu dans les formes si régulières affectées par certaines substances que des espèces de jeux de la nature. C’était là, on le sait, la grande et commode explication que les savans des siècles passés se donnaient à eux-mêmes et jetaient au public pour répondre à toutes les questions insolubles pour la science du temps. Cependant le spath d’Islande et le cristal de roche firent soupçonner l’existence des lois connues de nos jours. On découvrit que ces deux substances présentaient toujours des formes semblables. Ce fut le premier pas fait dans une voie qui allait devenir féconde.

Linné, dont l’immense génie semble réellement avoir embrassé la nature tout entière, fut le premier à admettre que la formation des cristaux devait être le résultat de l’action de forces constantes. cette pensée si juste ressort évidemment du rôle qu’il attribue aux terres et aux sels dans la lithogénésie ou formation des pierres, et, mieux encore, dans ce qu’il dit de la formation des cristaux, de leur forme polyédrique, qu’ils doivent, selon lui, à la présence d’un sel. Toutefois l’illustre naturaliste suédois se laissa aller à une erreur assez bizarre, lorsque, entraîné par les idées que lui avaient suggérées ses belles découvertes sur les sexes des plantes, il voulut les étendre aux minéraux, et regarda les sels comme jouant le rôle de mâles par rapport aux terres, qui rempliraient celui de femelles.

C’est à un Français, à Rome de Liste qu’est dû le premier essai de cristallographie. Dans un livre publié en 1772, ce savant décrivit un grand nombre de cristaux, la plupart inconnus ou mal déterminés avant lui. Il mesura mécaniquement les angles formés par leurs facettes, et démontra ce fait fondamental, que, dans la même variété d’un même cristal, ces angles sont toujours identiques.

Un peu plus tard deux naturalistes, l’un Allemand, l’autre Français, firent, à quelques années de distance et à l’insu l’un de l’autre, la découverte la plus importante pour la science dont nous parlons. Bergmann le premier, Haüy ensuite, reconnurent qu’un certain nombre de minéraux ont la propriété de se casser en lames, et que ces lames s’enlèvent dans un sens toujours le même pour la même substance, de telle sorte qu’en ôtant d’un minéral un certain nombre de ces lames, le solide qui reste entre les mains de l’opérateur diminue, il est vrai, de volume, mais conserve toujours les mêmes angles. Ils donnèrent au solide qui résulte de cette opération le nom de solide de clivage, nom emprunté au langage des lapidaires, qui depuis long-temps savaient cliver le diamant, c’est-à-dire le fendre en suivant ses plans naturels.

Bergmann s’arrêta à cette découverte ; Haüy, au contraire, n’y vit que le premier pas à faire dans une voie toute nouvelle. Il poursuivit ses recherches avec une persévérance que l’âge même ne put arrêter, et, lorsqu’il mourut, il laissa à notre patrie, au monde entier, une science de plus toute constituée, science qui a marché sans doute depuis sa mort, mais seulement en développant les principes posés par son inventeur. Haüy fut pour la minéralogie ce que Cuvier a été pour la paléontologie ou science des fossiles. L’un et l’autre ont créé de toutes pièces une science toute nouvelle. En nous rappelant que, vers la même époque, Cuvier constituait l’anatomie comparée, comme Lavoisier venait de fonder la chimie moderne, tandis que les Jussieu renouvelaient la botanique, ne sera-t-il pas permis d’éprouver un juste orgueil en voyant la presque totalité du monde savant marcher encore aujourd’hui sur les traces de nos illustres compatriotes ?

La même substance minérale présente souvent dans la nature des formes cristallines en apparence très dissemblables. Le diamant, par exemple, consiste le plus souvent en un solide à huit faces ou octaèdre ; mais on trouve des diamans qui ont six, douze, quarante-huit et jusqu’à quatre-vingts facettes distinctes. Haüy reconnut qu’il existe une relation simple entre la forme donnée par le clivage et toutes ces formes naturelles : il trouva que toutes ces formes peuvent se déduire les unes des autres par des lois constantes, il fit connaître ces lois. Dès-lors les cristaux les plus variés, composés de la même substance, appartenant au même minéral, ne furent plus pour les minéralogistes des corps isolés, mais bien des dérivés d’une même forme fondamentale. Cette forme primitive se présente presque toujours dans le solide de clivage.

L’étude approfondie des formes cristallines a prouvé qu’elles pouvaient se rapporter toutes à six groupes distincts. Dans chacun de ces six groupes, tous les polyèdres peuvent se déduire rigoureusement de l’un d’eux, pris en quelque sorte arbitrairement comme point de départ. Ces polyèdres, ces cristaux auxquels on rapporte tous leurs dérivés, portent le nom de types cristallins. Haüy avait admis comme types : 1° l’octaèdre régulier, 2° le rhomboèdre, 3° l’octaèdre à base carrée, 4° l’octaèdre à base rectangle, 5° le prisme à base oblique symétrique, 6° le prisme à base oblique non symétrique. Les minéralogistes qui ont succédé à Haüy, surtout les minéralogistes allemands, ont employé d’autres termes et fondé leurs types cristallins sur des considérations un peu différentes de celles qui avaient guidé leur illustre prédécesseur. Ils ont pu ainsi croire ou faire croire qu’ils avaient apporté des modifications réelles à la science ; mais M. Dufrenoy, par la discussion de leurs systèmes, a démontré de la manière la plus nette qu’il n’y avait guère là qu’un changement de mots, et que tous ces types reviennent précisément à ceux qu’avait établis Haüy. Toutefois les minéralogistes français surtout ont pris pour types cristallins des polyèdres plus simples que ceux d’Haüy. Suivant l’exemple donné par M. Beudant, ils ont généralement substitué des prismes aux octaèdres, et M. Dufrenoy admet comme types dans son ouvrage 1° le cube, 2° le prisme droit à base carrée, 3° le prisme droit à base rectangulaire, 4° le rhomboèdre, 5° le prisme oblique rhomboïdal, 6° le prisme oblique non symétrique.

Ainsi, les bases de la minéralogie existent encore telles que les avait posées le fondateur de cette science. Disons tout de suite qu’il en est de même pour les lois qu’il a découvertes relativement à la détermination des espèces, à la dérivation des formes secondaires, aux relations existant entre les diverses formes que peut présenter la même substance minérale. Ici encore on a pu présenter les mêmes idées sous une forme nouvelle et parfois plus simple ; on a pu modifier les systèmes de notation, les méthodes de calcul, mais, en définitive les belles découvertes d’Haüy sont demeurées intactes, son système reste tout entier. Sur ce point, les prétentions de l’Allemagne ne sauraient évidemment être admises. Parmi les nombreux et célèbres minéralogistes qui se sont élevés dans cette partie de l’Europe, M. Weiss, professeur à Berlin, est peut-être le seul qui ait fait faire à la minéralogie un progrès réel et comblé une lacune importante laissée par Haüy.

En effet, une des lois les plus générales admises par ce dernier est que les cristaux sont essentiellement symétriques, c’est-à-dire qu’ils sont toujours composés de deux moitiés qui se répètent dans tous leurs détails. Il suit de là que toute modification portant sur une de leurs parties doit se répéter dans la partie correspondante. Or, il existe dans la nature des exceptions à cette loi. Haüy avait cru, pouvoir s’en rendre compte par des considérations de polarité électrique ; mais M. Weiss a montré que ces faits exceptionnels tenaient à ce que, dans certains cas, la nature ne forme que des demi-cristaux. C’est ce qu’il a désigné par l’expression d’hémiédrie. Cette découverte de M. Weiss est réellement d’un grand intérêt, en ce qu’elle confirme les lois de symétrie posées par Haüy et permet d’interpréter certains faits de dérivation qu’on ne pouvait expliquer auparavant. On comprend, en effet, que la modification qui frappe un demi-cristal ne peut se répéter dans une moitié qui n’existe pas.

On ne doit pas être surpris de voir les minéralogistes attacher une haute importance à la connaissance précise des lois qui règlent les modifications des types cristallins. Les six formes fondamentales ou primitives donnent naissance à toutes les formes secondaires, et le nombre de ces dernières est presque infini. Une seule substance présente parfois une quantité surprenante de dérivés. La chaux carbonatée, par exemple, appartient au système rhomboédrique. Eh bien ! M. de Bournon, qui a consacré deux volumes à la monographie de cette espèce minérale, ne compte pas moins de huit cents formes différentes, toutes bien distinctes et caractérisées. On voit combien serait inextricable la masse des faits dont se compose la minéralogie, si les lois découvertes par Haüy ne venaient, comme un fil conducteur, guider le savant au milieu de ce labyrinthe.

L’étude des substances minérales ne s’arrête pas à leurs formes extérieures ; elle comprend encore l’examen approfondi de leurs propriétés physiques et chimiques, et ici la minéralogie, en empruntant le secours des autres sciences, leur fournit, en revanche, de riches sujets de recherches. Sans entrer ici dans des détails peut-être trop techniques, nous essaierons de donner une idée de quelques-uns de ces curieux phénomènes.

Depuis long-temps chacun sait qu’un diamant frotté légèrement sur la laine ou la soie acquiert la propriété d’attirer les corps légers placés dans leur voisinage. Bien des gens regardent même ce fait comme une preuve certaine de la finesse de la pierre essayée. C’est là une erreur : cette faculté d’attraction est due à l’électricité qui se développe par le frottement à la surface de plusieurs espèces de corps, et, par exemple, le verre le plus commun est susceptible de l’acquérir aussi bien que le plus précieux diamant ; mais, parmi les minéraux, il en est qui jouissent d’une propriété électrique bien autrement singulière.

On sait que les physiciens admettent l’existence de deux espèces d’électricité, qui ont reçu les noms d’électricité vitrée ou positive et d’électricité résineuse ou négative. Lorsqu’on frotte un corps, comme le verre ou le diamant dont nous parlions tout à l’heure, ce corps semble s’envelopper d’une couche électrique sensiblement uniforme et partout de la même nature. La surface entière est électrisée, soit positivement, soit négativement.

Eh bien ! certains minéraux, la tourmaline par exemple, s’électrisent par l’action seule de la chaleur, mais s’électrisent de telle sorte qu’une de leurs extrémités est électrisée positivement, tandis que l’autre est électrisée négativement, et qu’entre ces deux extrêmes il est un point où on ne découvre aucune trace d’électricité. M. Becquerel père, un des physiciens qui ont le mieux su arriver aux résultats les plus importans par l’étude de ce que bien des gens appellent les petits phénomènes, a étudié avec sa précision ordinaire les lois qui président à ce curieux développement de l’électricité. Il a prouvé, contrairement à l’opinion d’Haüy, que la tension électrique augmente progressivement à mesure que la température s’élève davantage, de telle sorte qu’il n’y a, pour ainsi dire, pas de limite au développement de l’électricité ; mais il faut pour cela que la chaleur soit constamment de plus en plus forte. Si la température reste un instant stationnaire, toute trace d’électricité disparaît. Puis, quand le cristal commence à se refroidir, l’électricité se montre de nouveau, mais les pôles sont renversés, c’est-à-dire que l’extrémité primitivement chargée d’électricité positive possède alors l’électricité négative, et réciproquement.

M. Becquerel a aussi rattaché à un état électrique la propriété que possèdent quelques minéraux d’émettre une certaine quantité de lumière lorsqu’on les frotte ou qu’on les chauffe légèrement. La chlorophane, variété de la chaux fluatée, est même phosphorescente à la température ordinaire, en sorte qu’elle brille constamment dans l’obscurité. Cette phosphorescence des substances minérales est bien distincte des phénomènes en apparence semblables que présentent certains animaux ou végétaux, soit à l’état de vie, soit par suite de leur décomposition. On sait, par exemple, que le bois mort et le poisson pourri sont lumineux ; mais la lumière qu’ils produisent est due à une véritable combustion s’effectuant avec lenteur. La clarté produite par certains insectes tient probablement à une cause semblable, tandis que les brillantes étincelles qui semblent jaillir du corps d’un grand nombre de petits animaux marins ont certainement une tout autre origine. On voit que, sous ce nom de phosphorescence, les savans ont réuni bien des phénomènes qui n’ont sans doute de commun qu’une production de lumière plus ou moins considérable.

Parmi les propriétés des minéraux qui depuis une trentaine d’années ont le plus attiré l’attention des expérimentateurs, les propriétés optiques sont celles qui ont donné à la science les résultats les plus nombreux et les plus intéressans. Aussi M. Dufrenoy leur a-t-il consacré plusieurs chapitres ; mais ici les détails de science pure nous entraîneraient beaucoup trop loin, et nous devons nous borner à rappeler quelques faits fondamentaux.

Tout le monde sait que deux plaques de verre superposées laissent passer la lumière, quelle que soit leur position respective. Eh bien ! prenons deux plaques de tourmaline et couchons-les l’une sur l’autre dans le même sens : tout, dans ce cas, se passera comme pour le verre ; la lumière traversera les deux plaques dans toute leur étendue. Mais disposons ces deux plaques en croix : à l’instant même la lumière cessera de les traverser. Les extrémités des plaques formant les branches de la croix resteront sans doute transparentes, mais le point d’entre-croisement sera devenu entièrement opaque.

Pour expliquer ce phénomène, il faut admettre qu’après avoir traversé la première plaque, la lumière a subi une modification telle qu’il lui est impossible de passer à travers la seconde plaque, lorsque celle-ci est, par rapport à l’autre, dans une certaine position. La lumière ainsi modifiée est dite lumière polarisée, et les phénomènes qu’elle présente dans ce nouvel état s’appellent phénomènes de polarisation.

Dans l’exemple précédent, la lumière était polarisée par réfraction. On peut également la polariser par réflexion. Il suffit pour cela défaire tomber sur une surface réfléchissante un rayon lumineux faisant avec cette surface un angle déterminé qu’on désigne sous le nom d’angle de polarisation.

La valeur de cet angle varie selon la nature du corps mis en expérience, et cette propriété peut servir à reconnaître la nature vraie ou fausse d’une pierre précieuse sans recourir à des essais capables d’altérer un bijou de prix. Le diamant, par exemple, polarise la lumière qui tombe sur ses facettes sous un angle de 21 degrés 59 minutes. L’angle de polarisation est de 29 degrés 35 minutes pour le rubis spinelle ; de 33 degrés 2 minutes pour le quartz et ses variétés ; de 35 degrés 25 minutes pour le verre. Tous ces angles se mesurent aujourd’hui avec une grande exactitude à l’aide d’instrumens spéciaux, et leur différence est assez sensible pour qu’un simple coup d’œil jeté sur un des beaux instrumens construits par M. Soleil, ou sur un simple goniomètre de Wollaston, ne puisse laisser aucun doute à l’observateur quelque peu exercé.

Les phénomènes extrêmement variés et curieux résultant de la polarisation de la lumière ont été étudiés par un grand nombre de physiciens. Parmi eux, nous citerons entre autres, en France, Malus, qui les découvrit en 1840 ; Fresnel, que ses recherches ont conduit aux théories les plus délicates sur l’essence de l’agent lumineux lui-même ; M. Biot, M. Arago, qui, non contens d’approfondir la nature de ces phénomènes, en ont fait d’admirables applications. A l’étranger, Brewster en Angleterre, Misterlich en Allemagne, et tant d’autres encore, ont marché dans la direction imprimée par nos compatriotes, et de ces efforts réunis il résulte que l’étude de la polarisation est peut-être de toutes les branches de la physique celle dont les progrès ont été le plus rapides depuis le commencement du XIXe siècle.

Un grand nombre de cristaux possèdent une propriété fort singulière, et qui se rattache d’ailleurs aux phénomènes dont nous venons de parler. Ces cristaux partagent toujours en deux les faisceaux de lumière qui les traversent, de telle sorte que tout objet regardé à travers ces cristaux paraît double. Les physiciens ont désigné ce phénomène par le nom de double réfraction. On l’observe surtout très bien à l’aide de la variété de chaux carbonatée appelée spath d’Islande, dont les cristaux rhomboédriques présentent souvent un volume assez considérable pour se prêter sans peine à toutes les expériences.

Des deux images aperçues à travers un cristal de spath d’Islande, l’une se trouve au point où on la verrait en se servant d’un morceau de verre : on la désigne par l’expression d’image ordinaire ; l’autre est plus ou moins écartée de la première : on l’appelle image extraordinaire. Ces deux images, parfaitement distinctes l’une de l’autre, peuvent se rapprocher de plus en plus, puis enfin se superposer et se confondre, lorsqu’on fait prendre au cristal certaines positions. Dans ce cas, on reconnaît que l’image ordinaire demeure stationnaire et que l’image extraordinaire seule change de place. De plus, si l’on regarde l’objet mis en expérience suivant l’axe du cristal, on n’aperçoit jamais qu’une seule image. Il résulte de ces observations que la cristallisation, c’est- à-dire un simple arrangement des molécules, développe dans ces cristaux une force particulière qui semble émaner de l’axe et qui repousse une partie des rayons lumineux. Quelle est cette force ? comment peut-elle avoir prise sur cet agent impalpable que nous appelons lumière ? C’est ce que nous ignorons. Ici comme dans toutes les questions qui touchent de près à l’essence même des choses, la science humaine est jusqu’à ce jour impuissante, et le sera sans doute encore bien long-temps.

Ces propriétés remarquables développées dans les substances minérales par suite de la cristallisation n’ont, dira-t-on peut-être, d’intérêt réel que pour les savans de profession. On se tromperait en cela. Pour n’en citer qu’un exemple, nous rappellerons que des instrumens polarisateurs peuvent servir à reconnaître d’emblée la nature du sucre dont un sirop est chargé, et par suite à épargner de longues opérations destinées à reconnaître certaines fraudes. D’ailleurs, c’est à la cristallisation seule que quelques substances des plus viles et des plus communes doivent d’autres propriétés qui les ont fait rechercher de tout temps avec avidité. Nous avons rappelé plus haut que le diamant n’est que du carbone cristallisé ; nous ajouterons que les pierres précieuses ne sont autre chose que des terres cristallisées ou dans un état voisin de la cristallisation, colorées par un peu d’oxide de fer, de chrome, de cuivre, de nickel ou de magnésie.

L’opale, l’améthyste, le sinople, l’œil-de-chat, l’aventurine, le cristal de roche, l’agate, sont formés presque uniquement de silice, c’est-à-dire de la même substance que les pierres à fusil et les meules de moulin de La Ferté-sous-Jouarre. V alumine, cette terre si commune qui fait la base des argiles, transformée par la cristallisation, donne naissance au saphir oriental rose ou bleu, à l’améthyste orientale, à la topaze orientale, au rubis oriental. La silice et l’alumine, combinées ensemble, se changent en émeraude, en béryl, en algue marine, en grenat. On le voit, ces gemmes brillantes, que leur prix exorbitant réserve à la plus haute opulence, ont dans la nature de bien humbles parens. Le diamant et le rubis sont au moins cousins germains du charbon et de l’argile.

On nous saura gré sans doute de suivre M. Dufrenoy dans les détails qu’il donne sur la nature des principales pierres précieuses, en y joignant quelques renseignemens historiques. Le diamant était connu des anciens, qui le regardaient comme inattaquable par le feu et lui attribuaient des vertus merveilleuses. Pline en a donné une description qui, sans présenter la rigueur cristallographique possible seulement de nos jours, ne permet pas de le méconnaître. Cette pierre précieuse était, selon Heeren, un des articles de commerce que les Carthaginois échangeaient avec les Étrusques. Toutefois les anciens ignoraient l’art de la tailler, et en conséquence recherchaient surtout ceux qui présentaient naturellement une forme pyramidale. On les appelait pointes naïves. Les quatre diamans qui ornaient l’agrafe du manteau royal de saint Louis étaient des pointes naïves à quatre faces. Louis de Berquem, bourgeois de Bruges, découvrit en 1476 les moyens de tailler et de polir les diamans en les frottant l’un contre l’autre et en employant leur propre poussière, connue aujourd’hui sous le nom d’égrisée. Le premier diamant taillé par ce procédé faisait partie du trésor de Charles-le-Téméraire, qui le fit monter au milieu de trois rubis balais, et le portait au cou. Ce bijou, perdu à la bataille de Granson, fut retrouvé par les Bernois, et, après plusieurs vicissitudes, revint à la couronne d’Espagne.

Il est probable que les vrais diamans connus des anciens venaient de l’Inde seule. C’est dans cette partie du monde que l’Europe est allée chercher les siens, jusqu’à l’époque où on en découvrit dans le Brésil. Les mines de l’Inde sont presque toutes placées dans les anciens royaumes de Golconde et de Visapour, au pied des monts Orixa, et comprises entre le cap Comorin et le Bengale. C’est là et dans une gangue ocreuse dépendante, selon toute apparence, d’un terrain d’alluvion, qu’on trouve ces pierres si recherchées. Les mines de Golconde fournissent des diamans en petite quantité, mais d’une dimension plus considérable que ceux qu’on extrait des lavages de Visapour, où, en revanche, les diamans sont plus nombreux. Au reste, ces exploitations paraissent assez modernes, et Guettard pense qu’elles ne remontent guère que vers le milieu du XVe siècle. Si cette conjecture est vraie, nous ignorerions encore aujourd’hui le point précis d’où les Romains tiraient leurs diamans ; peut-être leur venaient-ils de Bornéo ou de Malaca, localités où, d’après quelques voyageurs, on rencontre aussi cette pierre précieuse.

De nos jours, le commerce des diamans est alimenté presque uniquement par les mines du Brésil. Ces mines furent découvertes, en 1728, dans le district de Serro-do-Frio, au nord de Rio-Janeiro. La plus célèbre est celle de Mandanga ; puis viennent celles du Rio-Pardo, de Tocaya, d’Indaia et d’Abaïté. Le produit de ces mines, depuis les premiers temps de leur exploitation, est évalué à 3 024 000 carats (plus de 600 kilogrammes). Bien que, dans ces derniers temps, cette production ait diminué, on estime encore l’importation annuelle à 25 ou 30 000 carats (5-6 kilogrammes) ; mais la plus grande partie de ces pierres n’est propre qu’à faire de l’égrisée, et 800 à 900 carats (160-180 grammes) seulement sont susceptibles d’être taillés.

Le prix du diamant a toujours été très élevé. Brut et reconnu impropre à la taille, il se vend encore de 30 à 36 francs le carat (4 grains, 20 centigrammes environ) [2]. Dans cet état, on le broie pour en former l’égrisée. Les diamans bruts propres à la taille, et dont le poids ne dépasse pas 1 carat, valent environ 48 francs, pris en lot. Dès qu’ils dépassent 1 carat, on estime leur valeur en multipliant 48 par le carré du poids. Ainsi, le prix d’un diamant de 2 carats est égal à 48 multiplié par le carré de 2, c’est-à-dire par 4 : ce prix est donc de 192 francs. Mais, une fois taillé, le diamant acquiert beaucoup plus de valeur, et son prix varie avec la beauté de la pierre. Un brillant pesant 1 carat coûte de 216 à 288 francs, et le prix d’un brillant de 2 carats s’élève de 650 à 840 francs. Un diamant de 5 carats est une fort belle pierre, et vaut de 4 300 francs à 6 000 francs.

Le diamant n’acquiert jamais des dimensions très considérables. Ceux du poids de 12 à 20 carats sont déjà très rares, et à plus forte raison ceux d’un poids supérieur. Aussi n’ont-ils guère alors qu’une valeur toute de convention. Le plus gros diamant connu est celui du raja de Matan, dans l’île de Bornéo. Il est de la plus belle eau, et pèse, dit-on, 367 carats (73,4 grammes environ). Ce diamant a dans l’Inde une grande célébrité, et est regardé comme un talisman auquel est attachée la fortune du raja et celle de sa famille. Aussi ces princes n’ont-ils jamais voulu s’en dessaisir malgré les offres séduisantes de quelques spéculateurs hollandais. Celui de l’empereur du Mogol était du poids de 279 carats (55,8 grammes). Tavernier l’a estimé 11 725 000 francs. Celui de l’empereur de Russie pèse 193 carats (38,6 grammes). Quoique d’une mauvaise forme, il a été acheté 2 160 000 francs, plus 90 000 francs de pension viagère. Le diamant de l’empereur d’Autriche pèse 139 carats (27,8 grammes). Il est jaunâtre, taillé en rose et d’une mauvaise forme. Cependant on l’estime à 2 600 000 francs.

Le plus beau diamant d’Europe se trouve en France, et est connu sous le nom de régent. Il est taillé en brillant, d’une forme et d’une limpidité parfaites. Le duc d’Orléans, régent de Louis XV, le paya 2 250 000 francs. Il pesait alors 410 carats (82 grammes). La taille l’a réduit au poids de 156 carats (27,5 grammes). On porte sa valeur actuelle à 5 000 000 de francs.

Tous les diamans remarquables viennent de l’Inde. Le plus gros qu’on ait trouvé au Brésil, et que possède le roi de Portugal, pèse au plus 120 carats (24 grammes). Il n’a pas été taillé, et présente encore aujourd’hui sa forme naturelle.

Après le diamant, les pierres les plus recherchées sont celles que nous avons indiquées plus haut comme résultant de la cristallisation de l’alumine. Long-temps regardées comme des espèces minérales distinctes, elles ont été réunies en une seule par M. Brongniart, qui, joignant ses propres recherches à celles de ses devanciers, reconnut pour toutes ces pierres une même composition et un même système cristallin. Toutes les gemmes distinguées par l’épithète d’orientales, le rubis, le saphir, l’émeraude, la topaze, l’améthyste, l’hyacinthe, le péridot, ne sont que des variétés du corindon télésie. Quelques atomes d’oxides métalliques, quelques accidens de cristallisation, suffisent pour établir entre toutes ces pierres précieuses ces différences extérieures qui n’altèrent en rien leur nature fondamentale.

Le rubis oriental paraît ne pas avoir été connu des Romains. Leur escarboucle (carbunculus), dont le rouge éclatant simulait l’éclat d’un petit charbon, était, selon toute apparence, une belle variété de notre grenat. Aujourd’hui le rubis est la pierre la plus estimée et la plus chère. Les princes d’Orient surtout le recherchent avec une véritable passion. Une de ces pierres, que sa grosseur et son éclat ont fait nommer montagne de lumière, a souvent changé de propriétaire à la suite des crimes qu’inspirait le désir de posséder ce trésor unique dans le monde. En Europe, la valeur des rubis, quand la pierre est sans défaut, dépasse celle du diamant. Lors de la vente des pierres fines qui composaient la célèbre collection du marquis de Drée, un très beau diamant de 2 carats fut payé 800 francs. Un rubis exactement du même poids fut payé 1 000 francs. Dans la même vente, le prix d’un rubis très beau, de 2 et demi carats, s’éleva jusqu’à 14 000 francs. Enfin, on s’accorde à regarder un rubis oriental de 7 à 8 carats sans défauts, et d’une belle teinte de feu, comme une pierre d’un prix inestimable. Le rubis spinelle el le rubis balais sont loin d’avoir la même valeur. Un beau spinelle, dont le poids dépasse 4 carats, ne vaut qu’environ moitié autant qu’un diamant du même poids.

Les corindons télésies, dont nous venons de parler, ont été long-temps regardés comme des productions spéciales de l’Inde et de l’ile de Ceylan, Il paraît certain, en effet, que celles de ces pierres que leur volume et leur pureté rendent propres à la parure proviennent toutes de ces localités. Mais l’espèce minéralogique se retrouve dans un grand nombre d’autres gisemens, presque toujours placés dans le voisinage de formations géologiques, basaltiques ou trappéennes. En Europe, l’île de Naxos, les environs de Bilin et de Méconitz, certaines roches du Saint-Gothard, présentent en grand nombre des échantillons d’un très petit volume. En France, les ruisseaux d’Expailly, près du Puy-en-Velay, et quelques points des côtes de Bretagne, découverts par M. Cordier, possèdent de petits cristaux de télésie, en rubis, en topaze et en spinelle.

La nature semble s’être amusée à contrefaire elle-même les gemmes orientales. Celles-ci, avons-nous dit, sont presque entièrement composées d’alumine ; cette substance, en se combinant avec la silice, et quelquefois aussi avec l’acide fluorique ou borique, reproduit en quelque sorte la série précédente. Nous retrouvons ici les teintes diverses du rubis, de l’émeraude, de la topaze, mais non plus le même éclat ni la même dureté. De plus, ces silicates, ces fluo-silicates, etc., sont bien plus abondamment répandus dans la nature ; aussi leur prix est-il beaucoup moins élevé.

Parmi ces gemmes de second ordre, l’émeraude et l’aigue-marine, variété de l’espèce minéralogique appelée béryl, occupent, sans contredit, le premier rang. Malgré quelques doutes émis sur ce point par des naturalistes modernes, la connaissance de ces pierres remonte aux temps les plus reculés, à en juger par les émeraudes sculptées en scarabées, que l’on a trouvées dans les ruines de Thèbes. Au reste, M. Cailliaud, voyageur français, a résolu définitivement cette question en découvrant, vers 1818, les mines jadis exploitées par les Égyptiens dans les montagnes de Zabara, à quarante-cinq lieues au sud de Cocéïr. Aujourd’hui on trouve des émeraudes en Sibérie, en Saxe, en Irlande, en Suède, mais surtout au Brésil et au Pérou. Toutefois les plus belles nous sont encore fournies par les terres privilégiées de l’Orient, et sortent des mines de Cangayum dans le district de Coimbatoor. M. Dufrenoy cite comme le plus beau béryl connu celui de M. Hope, qui pèse 184 grammes et a coûté 12 500 fr. Lors de la vente de M. de Drée, une émeraude de 6 carats s’est vendue 2 400 fr., et une de ces pierres pesant 1 carat, d’une belle teinte unie et veloutée, vaut toujours de 100 à 120 francs.

On pourrait placer au troisième rang des pierres précieuses les grenats qui, sous le rapport de la composition, ressemblent aux précédentes, et quelques variétés du cristal de roche ou silice pure. Parmi ces dernières, il en est une qui a joui, chez les anciens et pendant le moyen-âge, d’une grande réputation : c’est l’opale, cette noble pierre qui perdait, dit-on, tout son éclat au moindre contact d’une substance empoisonnée. Au dire de Pline et d’autres historiens, le sénateur Nonius possédait une de ces gemmes de la grosseur d’une noisette, à laquelle on assignait un prix énorme. Aujourd’hui l’opale, qui nous vient en grande quantité de la Hongrie, a beaucoup perdu de sa valeur. Pourtant une belle opale de flamme à grands reflets, richement colorée, taillée en cabochon et de cinq lignes de diamètre, coûte encore de 800 à 1 000 francs.

Au-dessous des pierres précieuses proprement dites, se trouvent les pierres d’ornement qui, ayant assez peu de valeur par elles-mêmes, acquièrent souvent un prix très élevé par suite de l’habileté de l’artiste qui les emploie. Dans ce nombre, nous compterons surtout la silice, tantôt à l’état de cristal de roche ou de quelques variétés de quartz hyalin coloré, tantôt à celui d’agate. Avec le premier, les peuples les plus anciennement civilisés de l’Europe, et peut-être les Chinois avant eux, ont fait des vases, des coupes, des urnes, qui supposent d’ordinaire plus de patience et de dextérité que d’art proprement dit. On voit qu’il s’agit généralement ici d’une véritable fabrication entreprise par des ouvriers habiles plutôt que par des artistes. Il n’en est pas de même des agates connues sous le nom d’onyx de sardoine, de sardonyx. Ces pierres dures ont été, de tout temps, mises en œuvre par les graveurs du premier mérite, et c’est presque toujours en s’adressant à ces diverses variétés du silex que les artistes modernes ont cherché à lutter avec les chefs-d’œuvre de même nature que nous a laissés l’antiquité. Malheureusement, quel que puisse être le talent de nos contemporains, ils n’ont pu en laisser d’aussi magnifiques preuves que leurs devanciers. Nos agates sont loin de valoir celles des anciens. Nous ignorons aujourd’hui encore le point du globe d’où les Grecs et les Romains liraient leurs pierres dures, aussi remarquables par leurs grandes dimensions que par la finesse du grain, la pureté et l’intensité des couleurs. Ctésias place dans l’Orient les hautes montagnes d’où l’on tirait, de son temps, les sardoines et les onyx. Pline vante les sardoines de l’Inde. Peut-être les contrées qui fournissaient aux artistes ces matériaux précieux font-elles partie de celles que la domination des musulmans à demi sauvages rend, de nos jours, presque inaccessibles aux voyageurs, tandis qu’elles étaient autrefois parcourues par les commerçans qui se rendaient aux colonies grecques de l’Hyrcanie et de la Bactriane. Telle est du moins l’opinion émise par M. Mongez.

Le premier volume de l’ouvrage de M. Dufrenoy est entièrement consacré à l’histoire générale des minéraux,. histoire dont nous venons d’indiquer quelques traits. En entrant dans les détails de la minéralogie, l’auteur a rencontré tout d’abord une difficulté qu’il nous paraît avoir résolue d’après des principes vraiment scientifiques. Nous voulons parler de la classification. Parmi les auteurs qui se sont occupés de cette question, les uns, et en particulier Werner et Mohs, minéralogistes allemands, n’ont tenu compte dans la description des espèces que des caractères extérieurs ; d’autres, et surtout Berzelius et M. Beudant, se sont surtout préoccupés des caractères chimiques ; la plupart avaient subordonné l’établissement des grandes divisions à une seule espèce ' de caractères regardés comme dominateurs.

M. Alexandre Brongniart, qui vient de terminer récemment une des plus honorables carrières scientifiques des temps modernes, fit faire à la classification minéralogique un progrès très réel, en proclamant une vérité trop méconnue encore aujourd’hui par quelques naturalistes. M. Brongniart reconnut que certains caractères, dominateurs pour un ou plusieurs groupes d’êtres, perdent de leur valeur et deviennent subordonnés dans des groupes différens. Il fonda, en conséquence, la classification sur un double principe. M. Dufrenoy a suivi son illustre devancier dans cette voie, qui est la vraie pour le règne inorganique aussi bien que pour les deux règnes organiques. Dans l’établissement de ses classes, il s’est adressé tantôt à la base, tantôt à l’acide des composés. De plus, tout en admettant, avec la plupart des naturalistes modernes, que la composition chimique fournit des caractères de première importance pour la détermination des espèces, il a néanmoins attribué aux formes cristallines plus de valeur que ne l’ont fait quelques-uns de ses prédécesseurs. Sous ce rapport, M. Dufrenoy s’est rapproché des doctrines de Haüy. Il a voulu rendre à la minéralogie envahie par la chimie le caractère essentiel de science naturelle qu’elle avait reçu de son illustre fondateur.

Pour mieux réaliser sa pensée, M. Dufrenoy a joint au texte de son ouvrage un très bel atlas de deux cent vingt-quatre planches, où se trouvent reproduites plus de treize cent quarante formes cristallines appartenant aux diverses substances minérales. Cet atlas, entièrement dessiné de la main de l’auteur et remarquablement bien gravé, forme ainsi une véritable iconographie cristallographique. Un grand nombre d’autres figures, intercalées dans le texte du premier volume, facilitent l’intelligence des explications données sur la nature des propriétés des cristaux, sur les lois qui en régissent les modifications. D’autres représentent les principaux instrumens qu’exige l’étude des minéraux. Enfin, M. Dufrenoy a placé dans son ouvrage une suite de tableaux dichotomiques analogues à ceux qui rendent si commode aux apprentis botanistes la Flore française de Lamarck. On voit que l’auteur a voulu surtout composer un livre essentiellement pratique. Nous croyons qu’il a pleinement atteint son but, et que tous les minéralogistes accueilleront avec empressement un livre où la science de l’académicien s’unit à la clarté d’exposition que l’expérience de l’enseignement a donnée au professeur.


A. DE QUATREFAGES.

  1. Traité de Minéralogie, par A. Dufrenoy, membre de l’Institut, ingénieur en chef des mines, Paris, 1847.
  2. On sait que le grain pèse un peu plus de cinq centigrammes, par conséquent ces évaluations doivent être regardées seulement comme approximatives, et sont toutes en réalité trop faibles.