Les Pigeons voyageurs

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LES PIGEONS VOYAGEURS
et le nouveau service de dépêches de la presse.

Lorsque M. Rampont conçut l’idée si ingénieuse de faire servir les aérostats montés du siège de Paris aux transports des pigeons voyageurs, beaucoup de personnes s’imaginèrent que la poste aux pigeons venait d’être inventée par cet habile administrateur. Cependant on trouve dans les auteurs les plus anciens la preuve que l’instinct d’orientation des pigeons devait être connu dès la plus haute antiquité.

Chez les Romains, l’histoire authentique a conservé le souvenir d’occasions dans lesquelles l’instinct de direction des pigeons voyageurs fut utilisé. Après la mort de César, ses meurtriers furent obligés de se réfugier dans les provinces. Decimus Brutus, poursuivi par Marc Antoine, se réfugia dans la ville de Modène, capitale de la Gaule cisalpine, dont il avait le gouvernement. Mais ce grand citoyen avait pris la précaution d’emporter dans sa fuite des pigeons romains, de sorte qu’il put donner des nouvelles au Sénat pendant toute la durée de l’investissement. Grâce peut-être à cette circonstance le siège fut levé.

Decimus Brutus, plus heureux que les Parisiens de 1870, réussit sa grande sortie. Mais les chances de la guerre tournèrent contre lui en rase campagne, où les pigeons ne pouvaient lui être d’aucune utilité.

L’instinct des pigeons était également connu des Orientaux ; on trouve dans les Mille et une nuits un très-curieux passage où il est question de l’instinct d’orientation des pigeons de Bagdad.

C’est à Nour-ed-din, prédécesseur de Saladin et prince célèbre par sa piété ainsi que par sa valeur, que l’on rapporte l’organisation de la première poste aux pigeons. Il avait établi, dans son vaste empire qui comprenait l’Égypte et la Syrie, des tours qui servaient de pigeonniers et à l’aide desquels il communiquait avec des colombes plus rapidement et plus sûrement que s’il avait établi des relais de chevaux.

Pendant la marche des croisés sur Jérusalem, un pigeon, messager de Nour-ed-Din, échappa aux serres du milan qui le poursuivait. Ce fut pour aller expirer au milieu de l’armée. On trouva sous son aile le billet arabe qu’il était chargé de porter, et dont la connaissance fut utile aux chrétiens. Cette circonstance poétique, mais très-naturelle, fut considérée comme un grand miracle, et l’armée continua sa route vers Jérusalem, persuadée qu’elle allait facilement triompher des Sarrasins. Cette assurance ne contribua pas médiocrement au succès qui couronna leurs efforts.

Les croisés ne tardèrent point à imiter les Orientaux, et lorsqu’ils furent assiégés dans Ptolémaïs par les Sarrasins victorieux, ils cherchèrent à communiquer de la sorte avec le restant de l’armée. Mais les musulmans, qui s’aperçurent du stratagème, eurent recours à une ruse que M. de Bismark devait employer plus tard, et lâchèrent de faux pigeons pour faire croire aux croisés renfermés dans la ville qu’ils n’avaient aucun secours à espérer.

Après le retour des croisades il est incontestable que les pigeons messagers furent plus d’une fois employés. Que de nobles dames gardées dans leur donjon par un mari jaloux reçurent par une colombe, messagère des nouvelles de leur chevalier ?

Mais sous la féodalité les colombiers, qui se multiplièrent d’une façon prodigieuse, devinrent le monopoles des grands, et les pigeons nobles furent protégés par des lois d’une rigueur inouïe. Un manant était condamné aux galères s’il s’avisait de tuer ces oiseaux ; aussi lorsque l’heure de la délivrance eut sonné pour la France, on fit une Saint-Barthélemi des pigeons. La plupart des 42 000 colombiers féodaux furent détruits à la suite de la nuit du 4 août, et des millions de pigeons furent massacrés. On ignorait alors que leurs maîtres seraient eux aussi menés à la mort !

Cependant c’est à la Révolution française que l’on doit de connaître la manière d’élever les pigeons voyageurs dont le merveilleux instinct avait été oublié à l’époque de la grande prospérité des colombiers. L’auteur qui révéla cette étonnante faculté était un Syrien nommé Michel Sabbagh, venu à Paris à la suite de l’armée d’Égypte et vivant à la Bibliothèque nationale, où on l’employait à copier des manuscrits arabes. Plus tard il fut employé comme correcteur à l’Imprimerie impériale. Il composa un petit volume intitulé la Colombe messagère plus prompte que l’éclair, qui parut en arabe vers 1805, avec une traduction de Sylvestre de Sacy.

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Le pigeon voyageur au vol.

L’influence de cette publication remarquable fut longue à se faire sentir. C’est vers 1820 que les premiers clubs colombophiles furent formés en Belgique et après 1830 qu’ils acquirent tout leur développement. Le peuple belge fit de l’élève de ses pigeons une grande affaire nationale, pendant que les Hollandais, par un singulier contraste, cherchaient à ressusciter l’art également oublié, également intéressant, de la fauconnerie.

À deux reprises différentes, les pigeons voyageurs belges eurent de l’influence sur notre législation

La loterie ne fermait pas ses bureaux le même jour dans toute la France, on réservait aux départements lointains la faculté de prendre des billets aux tirages tant que le résultat ne pouvait en être connu ; comme l’usage du télégraphe était réservé au gouvernement, c’était sur l’arrivée de la malle-poste qu’on se ralliait.

La Nature - 1874 - S1 - p070 - Le pigeon migrateur.png
Le pigeon migrateur.

Des spéculateurs ou plutôt des fraudeurs, qui connaissaient les expériences des pigeons belges, imaginèrent de se faire envoyer à Marseille, par pigeon voyageur, la liste des numéros gagnants, et se présentèrent pour réclamer les lots. Le gouvernement ayant deviné la fraude, des procès en résultèrent, et pour couper court à cela, les délais de distance furent supprimés. La loterie ferma, pour toute la France, au moment du tirage des lots.

À une époque plus rapprochée de nous, d’autres spéculateurs eurent l’idée d’employer les pigeons belges au transport de la cote de la bourse, à Bruxelles et à Anvers. Une sorte de poste aux pigeons, dont l’Illustration publia le dessin, fut organisée. Le succès de cette entreprise fut grand, car le télégraphe aérien ne servait point à transporter les dépêches des particuliers. C’est alors que le gouvernement, voyant que l’on pouvait se passer de lui, prit la résolution de mettre ses appareils au service du public pour les nouvelles de cette nature, et l’entreprise qui avait eu de brillants débuts tomba entièrement.

Ce sont les services rendus par la poste aérienne qui ont attiré, d’une façon ineffaçable, l’attention publique sur le parti que l’on peut tirer des pigeons messagers. Déjà la Prusse a établi des colombiers de l’État dans ses principales places fortes ; Strasbourg et Metz ont une garnison… de pigeons allemands. La France n’a point été, aussi rapide dans l’organisation de ses pigeonniers. Un rapport déposé, peu après le 24 mai, par M. Rampont et par M. le général Ragon, ne paraît point avoir eu de suites. Mais l’industrie privée vient remplir une lacune regrettable dans nos institutions publiques. Grâce au zèle avec lequel les journaux politiques luttent contre l’éloignement de l’Assemblée nationale, nous ne serons pas pris au dépourvu en cas de blocus nouveau.

Cette fois ce n’est pas seulement contre le télégraphe de Chappe que les pigeons ont à lutter, mais contre la vitesse de l’électricité, c’est-à-dire d’un fluide qui fait le tour du monde en une minute. Au premier abord, les chances paraissent inférieures à celles des tentatives dont nous avons déjà parlé. Mais la situation n’est plus la même parce que la distance qui sépare Paris de Versailles est trop faible pour que l’électricité ait le temps de faire briller dans sa lutte contre l’aile l’incroyable célérité dont la nature l’a dotée.

Les pigeons ne mettent pas plus de 15 à 20 minutes pour faire la route qui sépare la rue des Réservoirs de leurs pigeonniers. Ce laps de temps, qui permettrait à l’électricité d’aller jusqu’à la lune et d’en revenir, est bien moins long que les formalités nécessaires pour que l’appareil officiel se mette en mouvement. Les oiseaux n’ont pas besoin de tant de cérémonies, et pour les lancer dans les airs il suffit d’ouvrir un panier.

C’est la Liberté qui a eu l’initiative de cette belle innovation, rapidement adoptée par tous les journaux du soir. Depuis le commencement de la session 1873-1874 jusqu’à la fin de novembre, le service a marché sans entraves, mais les difficultés commencent avec les jours brumeux, car les pigeons ont besoin d’y voir très-clair pour reconnaître leur route. On peut dire, en effet, que c’est la vue qui les guide exclusivement et non pas un chimérique instinct d’orientation. Du moment qu’on écarte toute idée superstitieuse, on comprend qu’il soit nécessaire que l’air soit très-pur pour que les pigeons puissent apercevoir leur colombier. Malgré la puissance de leur organisation, ils ne pourraient saisir les points de repère dont ils ont gardé la mémoire si l’atmosphère leur cachait la forme du sol, le relief des montagnes et les détours des cours d’eau, en un mot tous les points de repère qui peuvent les guider.

La nuit, ils perdent presque entièrement leur faculté ; cependant lorsqu’il fait un beau clair de lune, ils peuvent revenir d’une faible distance, s’ils sont très-exercés. C’est ce qui fait que les journaux tels que le Soir n’ont point songé à se servir de ces intéressants oiseaux.

Pour faire porter leurs dépêches par voie aérienne, il faudrait que nos nocturnes confrères arrivassent à dresser des chouettes ou des hiboux. Mais le naturel de ces animaux ne paraît se prêter à aucune espèce d’éducation.

Nous avons représenté, dans notre première gravure, le pigeon messager en plein vol portant ses ailes étendues. C’est ainsi qu’on le verrait passer au-dessous de sa nacelle, si on l’observait du haut d’un aérostat.

L’autre dessin représente le pigeon migrateur, que nous avons cru également devoir placer sous les yeux du lecteur, comme terme de comparaison. Le développement du crâne de cette espèce, encore à l’état de nature, est bien moins considérable, et par conséquent l’instinct loin d’être aussi développé.

L’intelligent oiseau en volant tient la tête fortement tendue. Il la porte ainsi jetée en avant non-seulement pour qu’elle lui serve de contre-poids, mais encore pour discerner plus facilement tous les détails du paysage au-dessus duquel il passe si rapidement.

Ce robuste volant fournit avec un air calme un vol de 60 kilomètres à l’heure, et une course d’environ 1 000 kilomètres. Son vol est donc rapide, quoique bruyant et précipité, car ses ailes n’ont ni la longueur ni la forme de celles du faucon. Elles sont légèrement échancrées et tronquées vers le bout. Cette circonstance influe sur l’effet final, qui est beaucoup plus complexe qu’on ne saurait l’imaginer a priori.