Les Pittoresques (Eekhoud)/Une Vierge folle/3

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Librairie des Bibliophiles ; Librairie Muquardt (p. 61-66).


III

LE CANTIQUE ET LA CHANSON

(Intérieur de l’église au mois de mai. — Chœur de jeunes filles
devant l’autel de Marie, orné de fleurs et de feuillage.)

le chœur.

Nous avons vu le ciel s’ouvrir,
Et s’élever dans une gloire
La femme qui ne peut mourir.

Sur leurs psaltérions d’ivoire
Les anges la chantaient en chœur.
Satan fermait la porte noire.

De l’enfer elle était vainqueur.

Jésus descendait de son trône
Pour la recevoir sur son cœur.

Et l’hymne triomphale acclamait la madone.


JEANNE.

Ayez pitié de moi, souveraine et patronne.

J’ignore ce que je ressens.
Mon cœur gonfle et ma tête souffre,
Du feu circule dans mes sens.

De bleuâtres flammes de soufre
Dansent toujours devant mes yeux
Comme un follet devant le gouffre.

Ce chant pur et mélodieux
Semble aussi faux à mon oreille
Qu’un blasphème qui monte aux cieux.

La nuit, dans des transports étranges, je m’éveille…


le chœur.

À la droite du Créateur
La divine Mère est assise,
La Mère du divin Pasteur.

Elle protège son Église,
Et reçut pour l’éternité
La clef de la Terre promise.

Ô vase de félicité,
Lis chaste et rose immaculée,
Accepte notre pureté,

Étoile du pécheur, clarté jamais voilée !


JEANNE.

Pitié… Moi seule ici, je reste désolée !

Je t’offris mon âme et mon corps.
Ô Jésus, je suis ta servante.
Protège-moi lorsque je dors.


ombre triste et séduisante
Hante ma chambrette la nuit,
Devant ma couche se présente…
 
Elle m’effraye et me séduit.
C’est un esprit du mal peut-être !
À ton nom, Seigneur, elle fuit…

Et, la dernière fois, j’ai cru la reconnaître.


le chœur.

Que ne puis-je voler vers toi,
Jusqu’aux demeures éternelles !
Sur la terre, dure est la loi.

En attendant que tu l’appelles,
Parfois mon âme atteint les cieux,
Car les prières sont des ailes.

Un jour, dans un essor joyeux,
Montant pour ne plus redescendre,
Je verrai ton front glorieux.

C’est que mon corps sera retourné dans la cendre…


JEANNE.

En ce moment j’entends sa voix plaintive et tendre…

C’était mon compagnon de jeux.
Nous nous cachions sous la coudraie
Ou sous les grands chênes ombreux,

Admirant l’aile diaprée
Des oiseaux ou des papillons,
Écoutant l’abeille et l’effraie.

Sa main dans ma main nous allions,
Son souffle dans ma chevelure,
Et les vêtements en haillons…

Son coude perçait la doublure :
Ainsi, par le soleil mordus,
Les fruits d’or crèvent leur pelure.

Que de fois nous étions perdus !…
Mais il trouvait toujours sa route
À travers les buissons tordus…


Je l’aimais… Il m’aimait sans doute.
Il était brave, il était fort.
Il était beau… mon cœur ajoute…
 
Il ne me donnait jamais tort.
J’étais sa petite brunette.
Il me disait : « Gare, ça mord !

Prends garde à ces ronces, Jeannette ! »
Il se serait fait un malheur
Pour un nid de bergeronnette,

Pour un caillou, pour une fleur,
Dont j’aurais dit avoir envie,
Cela gaiement… Quelle chaleur
Il mettait à m’offrir sa vie !


le chœur.

Il n’est qu’un seul amour : c’est l’amour de Jésus…
 


JEANNE.

Mes sœurs, venez à moi ! Je ne me soutiens plus !