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Les Plaisantes Éphémérides et pronostications très certaines pour six années

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Les plaisantes Ephemerides et pronostications très certaines pour six années.
Jean Béguin

1619



Les plaisantes Ephemerides et pronostications
très certaines pour six années.
À Sifla, par Jean Béguin.
1619. In-8.


AUX LECTEURS.

Mes amys, je vous ay escrit dernièrement par l’ordinaire du monde où je suis à presant. Je vous donnay advis en partie de ce qui se passoit de deçà ; mais, n’ayant receu aucune de voz nouvelles, et craignant, par rencontre, quelques sinistres esprits de contradiction qui vont errant par les chemins effroyables d’entre vous et cest autre monde où je reside, j’ay depesché ce courrier d’Eolle, lequel m’a promis, moyennant salaire, d’aller aussi vite qu’une barque de sel qui monte de Marseille à Lyon, qui me fait à croire que, moyennant ces diligences, vous recevrez aussi promptement ces miennes Ephemerides, autant plaines de verité comme je suis plain d’affection de vous rendre service et plaisir, tant en ce monde qu’en l’autre ; et si je recognois que vous y preniez plaisir, je continueray à vous faire part de tout ce qui se passera de deçà, protestant que je ne desire autre que d’estre pour jamais vostre plus affectionné,

Ramonneau.

Après quelques jours que j’eu demeuré en l’autre monde, je fus prié d’une deesse celeste d’aler faire le promenoir des douze maisons où les douze signes prennent lougis les uns après les autres ; mais, avant qu’aller en ces quartiers, qui sont dangereux, quelque bon genie me conseilla de prendre de l’essence du mercure bien broyée avec l’huyle de Tipetoto, et le tout destrempé avec du nectar et de l’ambrosie, et m’en froter toutes les extremité des parties de mon corps, de peur de courir la risque de Phaeton et d’Icare ; ce que je fis, et ay faict un voyage autant admirable que vous sauriez dire, et avec autant de contentement que jamais j’aye receu tant en ce monde qu’en l’autre : car je sçay tout ce qui peut advenir durant six années, ayant eu l’heur de voir œil à œil tous les signes celeste, et de sçavoir au vray ce qui doit arriver durant six revolutions, qui me fait à croire que ceux qui vous font entendre par la voye de certaine astrolabe, sphère, globes et mapondes, qui ont en voz quartiers des predictions frivolles, et cependant ne sçavent eviter ce qui leur advient, sont gens plus plein de mensonge que de verité, et plus enclins à leurs proffits que non pas au vostre ; de sorte qu’il faut dire avec l’Italien : Non te fida é ne sara inganato.

Sçachez doncques que durant six années consecutive sera plus d’eclipses de bourses que non pas de lune, dont plusieurs pauvres gens seront dolents d’estre frustrés du nombre d’or. La conjonction de Jupiter avec Venus durant l’année presante, 1619, promet une certaine pluye d’or amenée dans les nues du costé du Peru, qui doit tumber aux bources de quelques cupides avaritieux, lesquels souffriront les peynes que justement ils auront merité, et cognoistront à la fin que chacun doit demeurer en paix : Et que ben sta non si mova.

Venus, en la huictiesme, la pluspart du printemps promet qu’une bonne partie des femmes et filles joueront plustot à l’homme1 qu’au vingt-quatre ; aussi les bastellières donneront plus de coups de cul et remuement de fesses pour un liard que les courtisannes de Paris ne feroyent pour dix escus : Rencontro di dona, captiva fortuna.

La temperature des saisons et temps, durant ces six années, sera si bonne et propre pour les biens de la terre, que nous aurons grandes abondances de bleds, vins, fruicts, legumes et bestail, et generalement de tout ce qui est pour la nourriture de l’homme, en manière que toutes sortes de vivres seront à un grand marché, speciallement par la France. Plusieurs usuriers se mettront au desespoir à l’occasion de l’abondance ; mais je voudroy qu’ils fussent desjà tutti impicata.

Durant ces six année, les hopitaux et corps de gardes, et plusieurs autres endroits, seront remplis des bestes fauves, noires, rousses et blanches, et sera permis d’y chasser sans reproche. La marchandize des millorts et maistres aux basses œuvres sera en rebut et n’aura point de debitte, de sorte qu’ils seront contraints la porter de nuict et la getter en la rivière. Il est chose asseurée que plusieurs chambrières aymeront beaucoup plus leurs maistres que leurs maistresses, et auront plus de desirs de leur rendre courtoisie, attendu que leurs maistresses sont trop difficilles à servir. Aussi elles auront du proffit et augmentation de gaige pour devenir de chambrière nourrice. Plusieurs sortes de gens, durant ces six années, sont menacez d’estre engraissés de l’huylle de coteret, comme les maquereaux, larrons, coupeurs de bource, gens faineant, valets et laquais qui ne veullent servir leurs maistres. Les hostesses qui mettent d’eau au vin, vendent de vin bas et sophistiqué et qui ne veulent faire credit au bon compagnon, sont menassez d’estre attaintes de la plus fine et reslevée verolle que jamais fut dedans Rouen. Qu’elles y prennent garde,

La dona ben rencontrada
Ne manchera la bona strada.

Aussi courra plusieurs maladies dangereuses qui ataindront quelques personnes qui s’en treuveront grandement offencé, comme fiebvres lunatiques et fantastiques, indispositions de cerveaux, brouillement et embarrassement d’esprit, conversation imaginaire, demangement de col ; mais, pour tous remèdes, faudra que maistre Jean Rozeau2, ou bien le petit Pennache, fassent les opperations requises, et s’en trouveront sy bien les patiens que jamais ne s’en ressentiront : Che cherche mal anno à lo suo danno.

Plusieurs grands dignitez et estats seront suspendus durant ces années, speciallement l’estat des moutardiers, qui ne s’exercera qu’à quatre moys, à l’occasion de l’arrest obtenu par maistre Mitton contre eux, pour raison de ce que la moustarde l’avoit prins par le nez, et luy avoit fait decroistre son petit bout andouliq3. Aussi, durant ces six années, sera grand guerre entre les Topinamboux4, Ameriquains et Indiens, en manière que leurs boccans5 seront ordinairement remply de gariffelles6 de chair humaine. Dieu gard la lune des loupz7 ! Les Suysses aymeront beaucoup mieux leurs brayettes que leurs pennaches, et auront raison, car vive de conserver le germe dont provient l’humanité ! Plusieurs seront ambitieux des dignitez ou benefices, mais c’est la coustume du monde ; et pour bien voir au vray le theatre d’icelluy, faut voir jouer au ballon : l’un pousse d’un lieu ceste pelotte de vent, l’autre de l’autre, les uns se batte, les autres tumbe, les autres courre, et, après avoir bien pené, couru, tempesté et se tourmenté, demande leurs qu’il ont faict, ils vous diront : Averno fa corsa congli vento.

Parquoy, Messieurs mes meilleurs amys, ne vous penez voz esprits pour les affaire du monde ; rejouissez-vous, je vous supplie de le faire ; beuvez tousjours au plus matin et du meilleur ; ayez tousjours ce regime d’estre joyeux ; tenez-vous les pieds bien sec et la bouche souvent arrousée : vous en vivrés davantage,

A la matino gli bono vino,
Remedo contra tutti venino.

Aussi j’ay à vous dire que, durant ces six saisons, il n’y aura point de nouvelles lunes : car il y a plus de cinq mille ans que la lune est faicte. Doncques vous estes asseurez qu’il n’y en aura point d’autre, et qu’elle se porte bien, comme je vy dernierement, et durera encore beaucoup. Il y aura par toute la France, Dauphiné, Provence et Savoye, beaucoup plus de pierres que non pas des pistolles d’Espaigne, et plusieurs qui ne sont pas comme les bannis d’Italie8 voudroyent bien estre empistolez ; plusieurs auront beaucoup de lardons9, ne fut-il que les coqs dainde ; plusieurs friants seront plus amateurs des perdrix que non pas ceux de Genève de la messe ; les turbans auront plus de vente à Constantinople qu’à Venise ; l’horloge de Fribourg frapera les heures comme de coustume ; les lamproys avec la sausse douce courent fortune d’estre conduits et menez dans des petits barils en Allemaigne ; les chevaux de relaiz porteront plus des asnes que des muletz ; les maquereaux monteront sur les landiers et seront mangez des filz de putain ; les allumettes feront beaucoup de service à ceux qui se lèvent de matin ; de longtemps ne se verra des crocodilz du long de la rivière de Loyre ; au moys d’avril se treuvera plus de maquereaux au marché que non pas de baleyne ; aussi durant ces saisons, on ouyra chanter plus des cocus que des cignes. Si le courrier ne me pressoit de faire fin, je vous escriroy davantage, et vous asseure que si les vertugalins des damoiselles sçavoyent parler, il vous appresteroyent plus à rire qu’à manger. À ce carneval je vous manderay un petit volume composé par moy et Jean Beguin10, car nous sommes grand cambrade11 et beuvons souvent ensemble. En attendant, State alegroment, non vo manchera fastidia.


1. Le jeu de l’hombre, mot qui, en espagnol, veut dire homme. On a fait sur ce jeu et sur les termes qu’on y emploie plus d’une équivoque du genre de celle qui se trouve ici. On lit, par exemple, ces six vers, dans une des lettres de Boursault (t. 2, p. 76).

——--Une fille jolie et de condition,
De qui le jeu de l’hombre est l’inclination
S’écrioit l’autre jour d’une voix assez forte :
Eh ! mon Dieu ! que je joue avec peu d’agrément !
——--Quoy, faut-il qu’éternellement
——--Rien ne m’entre en ce que je porte !

2. C’est le bourreau dont le fameux Jean Guillaume, maître des hautes œuvres de Richelieu, fut le successeur.

3. Il y a sans doute ici une allusion à quelques différends survenus entre les marchands de moutarde et les apothicaires, qui les uns et les autres faisoient partie du corps des épiciers. Le nom de Mitton doit évidemment désigner un de ces pharmacopoles faiseurs d’onguent miton-mitaine. Ce mot s’employoit déjà. V. Ducatiana, 1, 89.

4. Les six sauvages topinamboux que Razilly avoit amenés à Paris au mois d’avril 1613 avoient rendu très populaire à Paris le nom de leur nation. V. Lettres de Malherbe à Peiresc, passim.

5. Pour boucan, mot par lequel les sauvages de l’Amérique désignoient le gril de bois, élevé de quelques pieds au dessus du feu, qui leur servoit à faire dessécher et à enfumer leurs viandes. Boucaner et boucaniers en sont les dérivés.

6. Mot formé sans doute de l’indien gari, qui signifie petit morceau, fragment.

7. C’est un proverbe qui vient de ce que les loups hurlent à la lune sitôt qu’elle paroît, et semblent vouloir la prendre aux dents. Un autre adage dit : La lune n’a rien à craindre des loups (Quitard, Dict. des Proverbes, p. 509).

8. Nous ne pouvons trouver à quoi ce passage fait allusion.

9. Le lardon étoit la plaisanterie piquante dont on cribloit tout homme ridicule ou qu’on vouloit faire passer pour tel. Par suite, on appela ainsi les petites gazettes qui venoient de Hollande. C’étoit là vraiment le lardon scandaleux dont Regnard parle dans le Joueur, acte 3, scène 5. — Voir aussi : Histoire du journal en France, par Eugène Hatin, p. 22, note. — On peut consulter sur ce mot une note de La Monnoye mise au bas de la page 261 du tome 1er des Contes de des Perriers, Amsterdam, 1735, in-12, et un passage des Mémoires du marquis de Sourches, t. 1er, p. 55.

10. Je n’ai trouvé ni imprimeur ni libraire de ce nom dans le Catalogue chronologique de Lottin, ni dans le livre de La Caille ; celui-ci seulement, sous la date de 1540, nomme Pierre Beguin, libraire.

11. Pour camarade. Le mot est écrit comme le peuple, et surtout les soldats, le prononçoient et le prononcent encore.