Les Pleurs/Le Convoi d’un Ange

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Les PleursMadame Goullet, libraire (p. 383-389).

LE
CONVOI D’UN ANGE.

À ma Mère qui n’est plus.

L’esprit céleste, ému d’une sainte tristesse,
Consulte, l’œil aux cieux, l’éternelle sagesse ;
Le Tout-Puissant fait signe, et, d’un facile effort,
Soulevant dans ses bras l’innocent qui sommeille,
Il presse sa paupière et sa lèvre vermeille :
« Sois heureux ! » lui dit-il ; et l’enfant était mort.

— FEU CH. LOYSON. —

LXVI.

Mon Dieu ! ce que j’entends si suave en moi-même,
Qui s’éveille, qui chante au milieu de mon cœur,
Sonore tremblement qui m’attriste et que j’aime,
Est-ce un timbre dans l’âme ? est-ce un oiseau moqueur,
Qui fait ces voix d’enfant autre part entendues ?
Douces voix que la terre a pour jamais perdues.
Dieu ! Quel écho profond pour de si faibles voix !


Quand j’ignorais la mort, je pense qu’une fois
On me fit blanche et belle, et qu’on serra ma tête
D’une tresse de fleurs comme pour une fête ;
Qu’une gaze tombait sur mes souliers plus beaux ;
Et qu’à travers le jour nous portions des flambeaux :
Et puis, qu’un long ruban nous tenait, jeunes filles
Prises pour le cortége au sein de nos familles.

Oui, de mes jours pleurés je vois sortir ce jour
Tout soleil ! ruisselant sur la fraîche chapelle
Où je voudrais prier quand je me la rappelle.
Enfans, nous emportions à son dernier séjour
Un enfant plus léger, plus peureux de la terre,
Et qui s’en retournait habillé de mystère,
Furtif comme l’oiseau sur nos toits entrevu,
Posé pour nous chanter son passage imprévu,
Dont la flèche invisible a détendu les ailes,
Et qui se traîne aux fleurs, et disparaît sous elles !

Je souriais pourtant, car je ne savais pas
Si l’église tintait la vie on le trépas.
Ma mère était plus tendre et me pressait contre elle.
« Dieu ! » disait-elle, « ô Dieu ! cachez-la dans votre aile ! »
Et puis en me baisant : « Tu laisseras tomber
» Tes fleurs en saluant l’autel de la madone ;

» Dans l’eau sainte, petite, il faut les imbiber ;
» Mets ton flambeau dans l’ombre ; elle sait bien qui donne.
» Regarde si la flamme a monté vers les cieux,
» Ma fille ; et ne va pas en détourner les yeux !
» Tiens, voilà pour le pauvre : il faut l’aider ; il prie
» Celle qui va te voir et qu’on nomme Marie. »
Émue elle ajouta : « Toi ! tu vivras toujours ! »
Et je trouvai ce jour plus beau que d’autres jours.

Bel âge somnambule ! enchanté d’ignorance,
Qui ne sait pas qu’on meurt, et qui vit d’espérance !
Qui croit que le malheur est pour le méchant… Mais
Où sont-ils les méchans ? en a-t-on vu jamais ?
Ô tissu d’harmonie ! ô premières années,
Où les ames sans peur s’envolent pardonnées,
Où pas un chant n’est faux, pas un écho défait,
Où chaque bruit nouveau frappe un accord parfait !

Nous entrâmes sans bruit dans la chapelle ouverte,
Étrangère au soleil sous sa coupole verte ;
Là, comme une eau qui coule au milieu de l’été,
On entendait tout bas courir l’éternité ;
Quelque chose de tendre y languissait : du lierre
Y tenait doucement la vierge prisonnière ;
Parmi le jour douteux qui flottait dans le chœur,
On voyait s’abaisser et s’élever son cœur.

Je le croirai toujours : c’était comme une femme
Sur ses genoux émus tenant son premier-né,
Chaste et nu, doux et fort, humble et prédestiné,
Déjà si plein d’amour qu’il nous attirait l’ame !

La mort passait sans pleurs. Hélas ! on n’avait pu
Porter la mère au seuil où la blanche volée,
Sur la petite boîte odorante et voilée,
Reprenait l’hymne frêle aux vents interrompu :
Et le deuil n’était pas dans notre frais cortége ;
Car le prêtre avait dit ; « Enfant, Dieu te protége ;
Dieu t’enlève au banquet mortel qui t’appelait,
Encor gonflé pour toi de larmes et de lait ! »

Et quand je ne vis plus ce doux fardeau de roses
Trembler au fond du voile au soleil étendu,
On dit : « Regarde au ciel ! » Et je vis tant de choses,
Que je l’y crus porté par le vent, ou perdu,
Fait ange dans l’azur inondé de lumière ;
Car l’or du ciel fondait en fils étincelans,
Et tant de jour coulait sur nos vêtemens blancs,
Qu’il fallut curieuse en ôter ma paupière.

Long-temps tout fut mobile et rouge sous ma main,
Et je ne pus compter les arbres du chemin :

Sous le toit sans bonheur on nous reçut encore ;
Le jardin nous offrit ce que l’enfance adore,
Et nous trouvâmes bons les fruits de l’ange. Hélas !
Une chambre était triste : elle ne s’ouvrit pas ;
Et nous fîmes un feu des églantines mortes,
Dont l’enfant qui s’en va fait arroser les portes.

L’enfant aimé de Dieu n’est jamais revenu ;
Sage, il trouva son nid assez grand pour sa tombe :
Oui, vous l’aimiez, mon Dieu ! car la jeune colombe
N’emporta point de terre à son pied rose et nu !

— FIN. —