Les Pleurs/Le Premier Chagrin d’un enfant

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Les PleursMadame Goullet, libraire (p. 359-363).

LE
PREMIER CHAGRIN
D’UN ENFANT.

Oh ! would I could weep, as I wept when a child.
— Z. Z. —

Au temps heureux de ma saison passée
J’avais bien l’aile unie à mon côté ;
Mais en prenant ma jeune liberté,
Avant le vol ma plume fut cassée.

— MADELEINE DESROCHES. —

LXII.

Le chagrin t’a touché, mon beau garçon. Tu pleures ;
Ta lèvre tremble ; allons ! te voilà dans nos rangs ;
Tu viens d’apprendre. Oui, nous naissons expirans ;
Oui, la vie est malade avant que tu l’effleures.

Que veux-tu ? tes épis pleins de lait, verts encor,
Pour tes jeunes larcins plus attrayans que l’or,

N’iront pas égayer sous ce treillage vide
Le ramier, de tes dons si tendrement avide.
Tu courais dans ta joie : et puis, un dard moqueur
T’a frappé sous le sein. Pauvre enfant ! c’est le cœur ;
On ne peut te l’ôter ; la vie est là. Des larmes
Baignent à ton insu ta pâleur et tes charmes ;
Tu ne te sauves point dans ton premier effroi :
Un instinct te l’a dit ; la mort est devant toi.

Oui, le Pylade ailé de ta coureuse enfance,
Doux et muet témoin de tes ébats naïfs,
Qui se laissait aimer ou gronder sans défense,
Qui savait te répondre en murmures plaintifs,
Ton camarade est mort. Cette idole livide
Grave le premier deuil sur la page encore vide
De ta mémoire vierge. Oh ! que tu souffriras !
Ce que tu dois aimer, oh ! que tu l’aimeras !
Car nul cri ne t’échappe, et d’un muet courage,
Sous ta petite main tu contiens tout l’orage :
Mais je te sens souffrir de ce qui souffre en moi ;
Ce qu’on aime est si triste ainsi gisant et froid !

Nul chagrin n’entrera plus au fond de ton être ;
Nul amour ne sera plus vrai pour toi, peut-être.
Là bas, dans l’avenir où couvent tes beaux jours,
À ton beau ramier bleu tu penseras toujours :

Et plus tard, abattu sous les vents du voyage,
Seul, au bord d’un sentier dépeuplé, sans fraîcheur,
Sans soleil, et navré de quelque adieu railleur,
Tes yeux retourneront tristes vers l’humble cage
Où t’attendait l’ami par ton souffle éveillé,
Qui, vivant sur ton cœur, ne l’a jamais raillé !
Oui, tu regretteras cet amour sans mélange,
Et tes pleurs innocens où se mire un jeune ange !
Tu diras dans ton sort, plein d’échos du passé,
Par des amis ingrats amèrement blessé :

Oh ! je voudrais, mon Dieu, pleurer de douces larmes,
Comme l’enfant candide et sans haine, l’enfant
Qui pleurait son ramier mort dans ses jeunes charmes ;
Oh ! pleurer comme alors !… Qui donc me le défend ?