Les Pleurs/Les Mots tristes

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Les PleursMadame Goullet, libraire (p. 35-43).

LES
MOTS TRISTES.

Quoi ! je mourrai ! quoi ! le temps à sa suite
Amènera l’irrévocable jour,
Le jour muet et sombre, où sans retour
S’arrêtera ce cœur qui bat si vite !

— MADAME AMABLE TASTU. —

VII.

Souvent toute plongée au fond de ma tendresse,
Expiant, Dieu le veut ! le nom de ta maîtresse,
Je pense que je souffre (aimer tant, c’est souffrir),
Qu’un jour je t’ai vu pâle, et que l’on peut mourir
Jeune, entends-tu ! Je meurs pour mourir la première,
Pour braver avant toi la nuit ou la lumière :
J’entends des mots affreux tinter autour de moi,
Ces mots que dans l’enfance on apprend sans les croire,

Roulant, sans la troubler, au fond de la mémoire,
Inécoutés long-temps, long-temps vides d’effroi,
Tout à coup pleins d’accent, pleins de deuil, pleins de larmes,
Bondissant sur le cœur comme un tocsin d’alarmes !
C’est la cloche effrayée au cri sinistre et prompt,
Dont le pouls bat rapide et fiévreux dans l’espace,
Redoublant son frisson avec la mort qui passe ;
De pâleur et de crainte elle cerne mon front ;
Sous mes cheveux levés une eau froide circule :
Ah ! ne t’étonne pas. J’aime ! je suis crédule ;
Ou plutôt j’ai des yeux qui plongent sous les fleurs ;
Au fond de nos baisers je sens rouler des pleurs !

L’avenir sonne ; arrête ! Oh ! que nous marchons vite !
Qu’une heure a peu de poids sur un cœur qui palpite !
Ne peut-on lentement respirer le bonheur ?
Vivre sans éveiller le temps et le malheur ?
Embrasse-moi : plus près de ta moitié qui tremble,
Laisse passer la vie ; elle nous aime ensemble !
Quand tu m’as dit adieu, je me donne à rêver,
Et les mots qui font peur reviennent me trouver :
Ils disent que l’on meurt en sortant d’une fête,
Et je t’y vois courir, et je cache ma tête,
Et leurs sons plus aigus sifflent entre mes doigts :
« On meurt ! on meurt ! on meurt ! on se quitte une fois ! »
Puis ton nom !… Ah ! ce nom m’éveille, il me rassure,
Ton baiser presse encore mes lèvres, j’en suis sûre !

Et je m’appelle folle en me sentant frémir.
Vois ! qu’un portrait de toi serait doux sous mes larmes :
Et je n’ai que ton nom ! ton nom ! pas d’autres armes.
Si je chantais, ma voix sortirait pour gémir ;
À mon ame qui pense elle reste attachée ;
Dans mes pâles tourmens je demeure cachée :
Alors je rêve un monde où dureront toujours
Les caresses du cœur et les libres amours !
Prends mes ailes, viens ! viens où jamais la pensée
N’est un poignard armé contre une ame oppressée.
Songes-y ! plus d’absence, et personne entre nous :
Là, nos trames d’amour n’ont plus de nœuds jaloux ;
Là, jamais un fil noir ne traverse la joie
Des fuseaux toujours pleins d’or et de pure soie !

Avant de t’avoir vu, devines-tu comment
J’entrevoyais du ciel le vague enchantement ?
Je regardais toujours, comme à travers un voile
On s’amuse à chercher la forme d’une étoile :
Sous l’immense rideau je ne pouvais saisir
Que des objets sans traits pour mes yeux sans désir :
Trop faible à m’élancer au-delà de mon être,
Je rentrais dans ma vie, en te cherchant peut-être ;
Car, toujours comme toi brûlante avec langueur,
Sans t’avoir vu des yeux, je te cherchais du cœur !

Et je disais le soir aux vives étincelles
Qui dans l’ombre éclairaient mes doutes à genoux :
« Dieu jette-t-il aux nuits de si douces parcelles,
» Pour écrire son nom entre le ciel et nous ! »

Et je rêvais le bruit de feuilles immortelles
Qui ne s’envolent plus sous l’haleine de l’air,
Sans nuit, sans froid, sans peur d’expier par l’hiver
De longs jours transparens comme les cœurs fidèles !
Et puis, en frissonnant, j’osais rêver encor
Je ne sais quel appui qui manquait à mon sort !

Là, du moins, je voyais les pauvres sans alarmes,
Sortis de leurs lambeaux que Dieu n’a pas perdus,
Rassasiés d’un pain qui ne s’épuise plus,
À l’immense festin payé de tant de larmes !

Un roi, de l’homme nu devinant les douleurs,
Sans sceptre, sans couronne, à la pitié sensible,
Agenouillé devant sa victime paisible,
Pesant ses fers tombés et les mouillant de pleurs !

Du riche repentant l’ame enfin éclairée,
Versant un doux breuvage à quelque ame altérée :

C’était beau ! c’était tout. Quand ta voix me parla,
Le rideau s’entr’ouvrit, l’éternité brûla !
Le ciel illuminé s’emplit de ta présence ;
Dieu te mit devant moi, je compris sa puissance :
En passant par tes yeux mon ame a tout prévu :
Dieu, c’est toi pour mon cœur ; j’ai vu Dieu, je t’ai vu !

Mais pour te retrouver dans cette joie immense,
Il faut franchir l’espace, et la mort le commence.
Horreur ! il faut passer par un étroit cercueil,
Quitter ta main qui brûle, et ta voix toujours tendre ;
Ah ! dans le désespoir d’être un jour sans l’entendre,
Tout mon ciel se referme… En tremblant, sur le seuil
Où la cloche qui pleure est encore entendue,
Pour nous éteindre à deux je suis redescendue.

Où ces signaux de mort envoyés devant moi,
S’allument, et long-temps tremblent comme des lampes
Qu’on voit glisser au loin sur les gothiques rampes
D’une église où je vais le soir prier pour toi,
Dis ! cette ombre qui passe auprès de la chapelle,
Est-ce ton ame en peine, en quête de mon sort,
Sous une aile traînante et paresseuse encor,
Dont le doux bruit de plume et m’effleure et m’appelle ?
Heureux qui s’abandonne, « oh ! tu l’as dit souvent,
» Et qui s’envole à Dieu comme la plume au vent ! »


Mais, tiens ! pour remonter, intrépide hirondelle,
Le chemin lumineux qui ramène au soleil,
Pour partir en aveugle, en joie ! en tire-d’aile,
Et ne voir devant soi que l’horison vermeil,
Il faut mourir enfant ! Il faut, doux somnambule,
S’élançant par la tombe aux jardins sans hivers,
Ne pas se réveiller à la voix des pervers,
Et du sein maternel s’en retourner, crédule
Comme un doux rossignol sort du fond d’une fleur,
Sans avoir répandu sa voix sur la vallée,
Et va frapper aux cieux pour son hymne exilée
Qui ne veut pas apprendre à chanter la douleur.
Beaux enfans ! tout pétris de baisers ! de prières !
Faibles cygnes tombés des célestes bruyères,
Au duvet encor chaud de la main du seigneur,
Et qui ne voulez pas ramper vers le malheur,
Vous faites bien ! Restez à l’alphabet d’un ange,
Dont chaque lettre sainte est un signe d’amour ;
Solfége harmonieux où nul accord ne change,
Et dont la clé sonore ouvre un autre séjour !
Mais, quand dieu nous reprend vos ailes et vos charmes,
Que dit-il de les voir humides de nos larmes ?

Et toi ! viens-tu ? Viens donc ! car au bruit de tes pas
Ma peur s’envolerait : je ne les entends pas !
J’étends mes mains au jour, et je le trouve sombre ;
Je cherche à m’appuyer comme un enfant dans l’ombre ;

Je lis, ou je crois lire ; et les lugubres mots,
En oracles rangés décrivent deux tombeaux
Qui, retenant sur eux ma frayeur arrêtée,
Sortent en traits de plomb de la page irritée :
Il faut fermer le livre et tomber à genoux ;
Il faut dire : Mon Dieu ! priez pour lui… pour nous !

Et me voilà ! voilà comme tu m’as rendue ;
À deux pas de tes pas, je suis, seule, perdue ;
Je dépends d’un nuage ou du vol d’un oiseau,
Et j’ai semé ma joie au sommet d’un roseau !