Les Pleurs/Tristesse

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Les PleursMadame Goullet, libraire (p. 133-141).

TRISTESSE.

Une fille est née dans la classe du peuple, et malgré le triste avenir qui lui est réservé, sa naissance a été accueillie comme un joyeux événement.
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Elle est heureuse, car le soleil brille ; la pluie tombe, l’arc-en-ciel étend ses couleurs, et les oiseaux chantent pour elle. Son sommeil est profond et doux, ses jeux gais et vifs, son pain délicieux ! Elle ne sait pas le secret d’être mécontente de ce qu’elle possède.
Un auteur anglais. —

XXVII.

N’irai-je plus courir dans l’enclos de ma mère ?
N’irai-je plus m’asseoir sur les tombes en fleurs ?
D’où vient que des beaux ans la mémoire est amère ?
D’où vient qu’on aime tant une joie éphémère ?
D’où vient que d’en parler ma voix se fond en pleurs ?


C’est que, pour retourner à ces fraîches prémices,
À ces fruits veloutés qui pendent au berceau,
Prête à se replonger aux limpides calices
De la source fuyante et des vierges délices,
L’ame hésite à troubler la fange du ruisseau.

Quel effroi de ramper au fond de sa mémoire,
D’ensanglanter son cœur aux dards qui l’ont blessé,
De rapprendre un affront que l’on crut effacé,
Que le temps… que le ciel a dit de ne plus croire,
Et qui siffle aux lieux même où la flèche a passé !

Qui n’a senti son front rougir, brûler encore,
Sous le flambeau moqueur d’un amer souvenir ?
Qui n’a pas un écho cruellement sonore,
Jetant par intervalle un nom que l’ame abhorre,
Et la fait s’envoler au fond de l’avenir ?

Vous aussi, ma natale, on vous a bien changée !
Oui ! quand mon cœur remonte à vos gothiques tours,
Qu’il traverse, rêveur, notre absence affligée,
Il ne reconnaît plus la grâce négligée
Qui donne tant de charme au maternel séjour !


Il voit rire un jardin sur l’étroit cimetière,
Où la lune souvent me prenait à genoux ;
L’ironie embaumée a remplacé la pierre
Où j’allais, d’une tombe indigente héritière,
Relire ma croyance au dernier rendez-vous !

Tristesse ! après long-temps revenir isolée,
Rapporter de sa vie un compte douloureux,
La renouer malade à quelque mausolée,
Chercher un cœur à soi sous la croix violée,
Et ne plus oser dire : « Il est là ! » c’est affreux !

Mais cet enfant qui joue et qui dort sur la vie,
Qui s’habille de fleurs, qui n’en sent pas l’effroi ;
Ce pauvre enfant heureux que personne n’envie,
Qui, né pour le malheur, l’ignore et s’y confie,
Je le regrette encor, cet enfant ; c’était moi.

Au livre de mon sort si je cherche un sourire,
Dans sa blanche préface, oh ! je l’obtiens toujours
À des mots commencés que je ne peux écrire,
Éclatans d’innocence et charmans à relire,
Parmi les feuillets noirs où s’inscrivent mes jours !


Un bouquet de cerise, une pomme encor verte,
C’étaient là des festins savourés jusqu’au cœur !
À tant de volupté l’ame neuve est ouverte,
Quand l’âpre affliction, de miel encore couverte,
N’a pas trempé nos sens d’une amère saveur !

Parmi les biens perdus dont je soupire encore,
Quel nom portait la fleur… la fleur d’un bleu si beau,
Que je vis poindre au jour, puis frémir puis éclore,
Puis, que je ne vis plus à la suivante aurore ?
Ne devrait-elle pas renaître à mon tombeau !

Douce église ! sans pompe, et sans culte et sans prêtre,
Où je faisais dans l’air jouer ma faible voix,
Où la ronce montait fière à chaque fenêtre,
Près du Christ mutilé qui m’écoutait peut-être,
N’irai-je plus rêver du ciel comme autrefois ?

Oh ! n’a-t-on pas détruit cette vigne oubliée,
Balançant au vieux mur son fragile réseau ?
Comme l’aile d’un ange, aimante et dépliée,
L’humble pampre embrassait l’église humiliée
De sa pâle verdure où tremblait un oiseau !


L’oiseau chantait, piquait le fruit mûr, et ses ailes
Frappaient l’ogive sombre avec un bruit joyeux ;
Et le soleil couchant dardait ses étincelles
Aux vitraux rallumés de rougeâtres parcelles
Qui me restaient long-temps ardentes dans les yeux.

Notre-Dame[1] ! aujourd’hui belle et retentissante,
Triste alors, quel secret m’avez-vous dit tout bas ?
Et quand mon timbre pur remplaçait l’orgue absente,
Pour répondre à l’écho de la nef gémissante,
Mon frêle et doux Ave, ne l’écoutiez-vous pas ?

Et ne jamais revoir ce mur où la lumière
Dessinait Dieu visible à ma jeune raison !
Ne plus mettre à ses pieds mon pain et ma prière !
Ne plus suivre mon ombre au bord de la rivière,
Jusqu’au chaume enlierré que j’appelais maison !

Ni le puits solitaire, urne sourde et profonde,
Crédule, où j’allais voir descendre le soleil,

Qui faisait aux enfans un miroir de son onde ;
Elle est tarie… Hélas ! tout se tarit au monde ;
Hélas ! la vie et l’onde ont un destin pareil !

Ne plus passer devant l’école bourdonnante,
Cage en fleurs où couvaient, où fermentaient nos jours ;
Où j’entendis, captive, une voix résonnante
Et chère ! à ma prison m’enlever frissonnante :
Voix de mon père, ô voix ! m’appelez-vous toujours ?

Où libre je pâlis de tendresse éperdue ;
Où je crus voir le ciel descendre, et l’humble lieu
S’ouvrir ! Mon père au loin m’avait donc entendue ?
Fière, en tenant sa main, je traversai la rue ;
Il la remplissait toute ; il ressemblait à Dieu !

Albertine ! et là bas flottait ta jeune tête,
Sous le calvaire en fleurs ; et c’était loin du soir !
Et ma voix bondissante avait dit : Est-ce fête !
Ô joie ! est-ce demain que Dieu passe et s’arrête ?
Et tu m’avais crié : « Tu vas voir ! tu vas voir ! »

Oui ! c’était une fête, une heure parfumée ;
On moissonnait nos fleurs, on les jetait dans l’air :

Albertine riait sous la pluie embaumée ;
Elle vivait encor ; j’étais encore aimée !
C’est un parfum de rose… il n’atteint pas l’hiver.

Du moins, n’irai-je plus dans l’enclos de ma mère ?
N’irai-je plus m’asseoir sur les tombes en fleurs ?
D’où vient que des beaux ans la mémoire est amère ?
D’où vient qu’on aime tant une joie éphémère ?
D’où vient que d’en parler ma voix se fond en pleurs ?


  1. Une église de Douai abandonnée pendant la révolution.