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Les Plongeons

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LES PLONGEONS

La tardive apparition des chaleurs a permis à diverses espèces d’oiseaux migrateurs, propres aux régions arctiques, de prolonger, cette année, leur séjour sous nos latitudes. Parmi ces espèces voyageuses se font surtout remarquer les Plongeons, dont nous donnons ici un dessin.

Ces curieux Palmipèdes font partie du sous-ordre des Brévipennes, ou nageurs à ailes courtes ; ils se placent, par suite, à côté des genres européens connus sous les noms de Grèbes, de Guillemots, de Mergules, de Macareux et de Pingouins. Le groupe des Brévipennes constitue une sorte de passage entre les Palmipèdes ordinaires et les singuliers Manchots des côtes antarctiques, dont les ailes tout à fait impropres au vol et n’ayant plus que des vestiges de plumes d’apparence squameuse, sont transformées en véritables palettes natatoires : ces sortes d’oiseaux-poissons, ainsi qu’on les appelle avec raison au point de vue morphologique, représentent le plus haut degré d’adaptation du type Oiseau à la vie aquatique et occupent en réalité, dans la deuxième classe des Vertébrés, une place analogue à celle des Cétacés dans la classe des Mammifères.

Les Plongeons se distinguent des autres Brévipennes par des caractères extérieurs très-nets. La palmature, remarquable par son grand développement, est pleine et entière, au lieu d’être festonnée comme chez les Grèbes ; elle est soutenue par trois doigts robustes dont l’externe est le plus long. Le pouce, ou doigt postérieur, est petit et porte à terre par le bout. Les tarses sont courts, reculés sous l’extrémité de l’abdomen et déjetés sur les côtés ; leur solidité est en rapport avec l’énergie de la locomotion ; ils sont très-comprimés latéralement et presque tranchants en avant, afin d’éprouver moins de résistance de la part de l’eau, dans leur mouvement de projection. Le bec, au moins aussi long que le reste de la tête, est droit, fort, haut à la base, presque cylindrique, et terminé en pointe conique ; ses bords sont rentrants et finement dentelés ; les narines, oblongues, assez larges, sont situées à sa base. L’iris est d’un rouge vif. Les ailes sont de faible longueur, pointues et étroites, avec la deuxième et troisième rémiges plus longues. La queue est très courte, arrondie et composée de vingt pennes roides ; elle sert souvent d’appui à l’animal lorsqu’il est à terre. Le plumage présente un fond brin ou noir tacheté ou strié de blanc ; toutes les parties inférieures du corps sont d’un blanc pur. Le mâle et la femelle se ressemblent, cette dernière est seulement un peu plus petite ; les jeunes, enfin, ont un plumage particulier et ne prennent la livrée des adultes qu’au commencement de la troisième année.

Pendant la nage, les Plongeons s’aident, tout à la fois de leurs ailes et de leurs puissantes pattes palmées ; ces dernières, au lieu d’agir d’avant en arrière, comme chez la plupart des Palmipèdes, se meuvent de côté et se croisent en diagonale. Sous l’impulsion de ces quatre avirons, ils fendent l’eau avec une telle rapidité que le bateau le plus léger monté par les plus vigoureux rameurs, ne peut les gagner de vitesse. La position très-reculée des membres postérieurs favorise le mouvement de bascule que les Plongeons exécutent au moment où ils disparaissent sous les eaux, soit pour guetter ou surprendre leur proie, soit pour se dérober aux poursuites du chasseur. Ce sont de tous les oiseaux aquatiques les plus difficiles à tirer : lorsqu’ils nagent, leur corps est souvent entièrement submergé et la tête seule apparaît de temps en temps ; lorsqu’ils plongent, ils le font avec une telle promptitude qu’on ne peut trouver le temps de viser ; le séjour sous l’eau peut se prolonger plusieurs minutes, et s’ils remontent à la surface, c’est pour y glisser avec la rapidité d’une flèche, et bientôt disparaître de nouveau.

Autant les Plongeons sont agiles dans les eaux, autant ils sont pesants et gauches sur la terre ferme ; la position reculée des membres inférieurs cesse alors d’être avantageuse. Pour avancer et se soutenir sur leurs pieds courts et situés à l’arrière de l’abdomen, ils sont obligés de se tenir debout et le corps dressé presque verticalement, à la manière des Manchots ; les cuisses étant très-déjetées sur les côtés, la progression ne peut s’effectuer sans un balancement latéral de tout le corps, analogue à celui qui accompagne la claudication : cette allure embarrassée est surtout frappante chez le Grand-Plongeon et lui a valu le nom de loon ou Boiteux qu’il porte en Laponie. En outre, le centre de gravité étant très-élevé, l’équilibre ne peut être maintenu qu’au prix des plus grands efforts ; aussi l’animal préfère-t-il souvent se traîner sur le ventre lorsqu’il veut gagner l’eau ou rejoindre son nid. Les Plongeons que l’on rencontre parfois sur le rivage se montrent pour la plupart tellement indolents, qu’ils restent étendus sur le sol lorsqu’on les approche et se laissent prendre à la main, plutôt que de se déterminer à fuir. Ainsi que l’a fait remarquer M. Hardy, ces oiseaux, sentent si bien leur impuissance lorsqu’ils sont à sec qu’ils n’approchent des côtes qu’alors que le vent vient de terre et que la mer est fort calme ; alors ils aiment à longer le rivage de très-près ; mais que le vent change et vienne du large, on les voit aussitôt prendre leur vol et gagner la haute mer : cet instinct explique pourquoi on ne trouve jamais de plongeons parmi les oiseaux de mer surpris par la tempête ou tués par les lames qui battent les rochers du rivage.

Bien que pourvus seulement d’ailes courtes et de faible surface, les Plongeons se montrent capables d’un vol encore assez élevé et assez soutenu ; c’est d’ailleurs en volant, qu’aux époques de leurs migrations, ils traversent une contrée pour se rendre dans une autre, et qu’ils se transportent parfois à l’intérieur même des terres et à une distance plus ou moins considérable des côtes. Lorsqu’ils se meuvent dans l’air, ils poussent généralement de grands cris qui s’entendent de très-loin ; s’ils rencontrent un oiseau de proie, ils s’abattent obliquement avec une étonnante rapidité et se rendent inaccessibles à leur ennemi en plongeant à plusieurs reprises.

La nourriture de ces Palmipèdes consiste principalement en menus poissons qu’ils poursuivent souvent jusqu’au fond de l’eau ; ils sont si ardents à cette chasse qu’il arrive assez fréquemment qu’ils se trouvent pris dans les filets des pêcheurs. À défaut de fretin, les Plongeons s’alimentent de frai, de crustacés ou d’insectes aquatiques.

Ces oiseaux sont monogames ; chaque paire niche séparément dans les anfractuosités des côtes désertes ou dans les îlot solitaires, quelquefois même à de grandes distances de la mer, sur le bord des lacs ou des étangs. Le nid, plat, composé de couches herbacées, est, enfoui parmi les joncs et les roseaux : il est toujours placé très-près du rivage afin que la mère n’ait, au sortir de l’eau, que très-peu à marcher pour l’atteindre. La ponte s’effectue au mois de juin, et ne produit habituellement que deux œufs oblongs, à fond brun olive marqué de points et de tâches de teinte plus foncée. Les mères défendent très-bravement leurs petits et lancent aux agresseurs de violents coups de leur robuste bec en forme de dague.

Les Plongeons habitent les régions arctiques des deux mondes, et chassent indifféremment dans la mer et dans les eaux douces. Vers le milieu de l’année, on les rencontre en troupes nombreuses sur la plupart des terres boréales, mais lorsque le froid devient un peu vif, ils descendent des glaces de la baie d’Hudson et du détroit de Davis, des grottes de cristal du Groënland, du Spitzberg et de la Nouvelle-Zemble, des côtes déchirées de la Laponie, ainsi que des récifs des îles Cherry et de l’Islande pour se transporter sous des climats plus hospitaliers ; ils se dirigent alors vers les fiords méridionaux de la Scandinavie, vers les îles Shetland, les îles Féroé, les Orcades, l’Écosse et les Hébrides. Lorsque l’hiver est très-rigoureux, les Plongeons continuent à émigrer vers le sud, et peuvent ainsi s’avancer jusque sur les côtes de la Manche. Il n’est pas rare même que le froid les pousse jusque dans l’intérieur des terres : c’est, ainsi que des familles de ces oiseaux voyageurs se rencontrent habituellement en hiver sur les lacs de la Suisse et que plusieurs individus isolés ont pu être capturés dans les lagunes de l’Artois, de la Picardie et jusque sur les cours d’eau de la Champagne. Les Plongeons qu’on observe ainsi dans nos contrées sont constamment des sujets jeunes ou adultes depuis peu, car c’est seulement dans leurs premières années que ces Palmipèdes à vol lourd et pénible possèdent la grande vigueur qui leur est nécessaire pour franchir de larges bras de mer. Dans le courant du printemps, ils quittent les latitudes tempérées pour regagner peu à peu les régions circumpolaires.

La Nature - 1873 - Les Plongeons - p121.png
Les Plongeons.
1. Le Cat-marin (Colombus septentrionalis). — 2. Lumme (Colombus articus). — 3. Imbrim (Colombus glacialis).

Le genre Plongeon ou Colombus de Linné (de ϰὀλυμϐος, plongeur) comprend trois espèces dont les caractères ont été parfaitement définis par MM. Degland et Gerbe dans leur savant ouvrage sur l’ornithologie européenne. Ces espèces, citées par ordre de taille sont : le Cat-Marin (Columbus septentrionalis), le Lumme (C. arcticus) et l’Imbrim ou Grand-Plongeon (C. glacialis). (Voir la gravure.)

Le Cat-Marin se reconnaît au premier aspect, à la tache d’un roux-marron vif, bordée d’une teinte gris de souris, qu’il présente sur le devant du cou. Les plumes de ses flancs sont variées de taches longitudinales brunes ; le dessus de son corps est d’un brun noirâtre parsemé de petites taches blanches irrégulières à la partie supérieure du dos et prenant la forme de raies ou de bandes à l’extrémité des scapulaires, c’est-à-dire des plumes insérées sur l’épaule ; chez les individus très-vieux, toute la surface du dos et des flancs est d’un brun noirâtre sans taches blanches. Le profil de la mandibules supérieure est droit, au lieu d’être convexe comme chez les deux autres espèces ; enfin la taille des adultes est d’environ 0m,62.

Ce Plongeon habite les eaux boréales et plus particulièrement les côtes de la Norwége, des îles Loffoden et de l’Islande ; il est de passage annuel sur les côtes de la Hollande, de la Belgique, de l’Angleterre et de la France ; il se montre également pendant l’hiver sur les rives des lacs de la Suisse et dans quelques-uns de nos départements du centre ; au mois de décembre 1851, un jeune Cat-Marin a été tiré dans le département de l’Aube, sur les bords de la Seine.

Le Lumme a le devant du cou noir, avec un demi-collier varié de blanc au-dessous de la gorge ; les plumes des flancs sont noires, sans taches à l’extrémité ; la taille des adultes est en moyenne de 0m,68, les œufs, un peu plus gros que ceux de l’espèce précédente, ont un grand axe de 0m,080 à 0m,083 et un petit axe de 0m,049 à 0m,051.

Le Plongeon Lumme vit habituellement dans la Baie d’Hudson, sur les côtes du Groënland ainsi que dans les golfes du nord de la Sibérie et de la Russie ; mais il se répand dans beaucoup de contrées d’Europe à l’époque de ses migrations. Plusieurs individus ont été rencontrés à la fin de novembre et dans le courant du mois de décembre, sur la côte de Dunkerque et jusque sur celle de Dieppe ; deux autres ont été tirés à la même époque dans les marais de Vendin, aux environs de Béthune, à la suite de tempêtes et d’un vent impétueux soufflant du nord-ouest depuis quinze jours, Plusieurs voyageurs assurent que le Cat-Marin était autrefois très-commun aux Orcades, mais qu’on l’en a fait disparaître par un commerce exagéré de ses œufs.

L’Imbrim ou Grand-Plongeon est d’une taille supérieurs ; à celle de l’Oie : c’est pour cette raison que les habitants des Orcades et des Shetland lui donnent le nom d’embergoose. Il mesure 0m,76 à 0m,80 depuis le bout du bec jusqu’à l’extrémité de la queue, ses œufs ont de 0m,088 à 0m,091 de longueur sur 0m,056 à 0m,058 de largeur. La tête et le cou sont d’un beau noir de velours à reflets verts et bleuâtres ; le bec, également d’un noir lustré, est fort et plus long, relativement aux dimensions des autres parties du corps, que chez les deux espèces précédentes. Un double collier formé de bandes régulières et parallèles alternativement blanches et noires orne le devant du cou et le bas de la gorge ; au-dessous, une large bande d’un noir lustré, moirée de vert et de violet, va se fondre en arrière avec le manteau. Les plumes des parties supérieures du corps sont du même noir de velours et présentent deux taches ovales à leur extrémité, petites sur le dos et sur les sus-caudales, mais grandes sur les scapulaires : ces rangées concentriques de mouchetures, produisent un très-bel effet, surtout au printemps, où les diverses teintes de plumage que nous avons données comme caractéristiques pour les trois espèces de Plongeons, se montrent dans tout leur éclat. Les rémiges et les caudales sont seules dépourvues de taches. De même que chez les deux types précédents, la poitrine et l’abdomen de l’Imbrim sont d’un blanc qui a pu être, sans exagération, comparé à celui de l’Hermine.

L’Imbrim habite le nord de l’Europe et de l’Amérique ; il est très-abondant en hiver aux Hébrides, en Ecosse et en Norwége ; son apparition en France est irrégulière et lorsqu’il nous visite, c’est toujours sous son plumage des premiers âges ; on l’a trouvé en robe de noce sur le lac de Zurich, où les jeunes des trois espèces se donnent souvent rendez-vous dans la saison froide.

Les Plongeons ne sont pas d’un très-grand profit pour l’homme ; leur chair est coriace et exhale, en outre une odeur huileuse repoussante ; leurs œufs seuls sont mangeables, et sont même dans plusieurs localités, l’objet d’un commerce assez actif. Les Samoyèdes de bords de l’Obi tannent les peaux du Grand-Plongeon et les préparent de façon à en conserver le duvet ; ces peaux, réunies ensuite bords à bords par des coutures, sont dans cet état vendues aux Russes qui les confectionnent à leur tour en toutes sortes de vêtements, à la fois chauds, solides et imperméables. Le poète Regnard, dans son Voyage en Laponie, raconte que les indigènes de cette contrée couvrent leur tête d’un bonnet fait avec la peau du Lumme : « Ils le tournent, dit-il, de façon que la tête de l’oiseau excède un peu sur le front et que les ailes leur tombent sur les oreilles. » Détruire cet oiseau est aux yeux des Norwégiens une très-grande impiété parce que ses différents cris leur servent de présage pour le beau temps et pour la tempête. Selon Othon Fabricius, auteur de la Fauna groenlandica, les naturels de la baie d’Hudson se couronnent de plumes de divers Plongeons et mettent à profit leur peau pour en faire, comme les Samoyèdes, des vêtements d’hiver.

E. Vignes.