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Les Poètes américains

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Les Poètes américains
Revue des Deux Mondes3e période, tome 75 (p. 80-115).

Poets of America, by E.-C. Stedman. Boston and New-York, Houghton, Mifflin and Cie ; 18853.


Il n’y a pas de pays où l’opinion, une fois faite, ait plus de peine à se modifier qu’en France. On a établi au commencement du siècle que le peuple américain, essentiellement utilitaire, exclusivement préoccupé de progrès industriels, était incapable d’exceller dans le domaine des arts et des lettres. Ce préjugé s’est perpétué outre mesure ; les démentis les plus éclatans n’ont pas suffi pour le dissiper ; et aujourd’hui encore nous le partageons presque tous, jusqu’à un certain point. Sans doute il a bien fallu admettre quelques exceptions : les noms d’Emerson, de Longfellow, de Hawthorne s’imposent ; celui d’Edgard Poë surtout nous est devenu familier, grâce à la belle traduction de Baudelaire ; puis, nous avons cru sur parole l’Angleterre, qui, après être restée longtemps envers l’Amérique dans la situation d’une mère trop lente à reconnaître que sa fille qui grandit est tout près de l’égaler en beauté, outre qu’elle la surpasse en fraîcheur, se décide enfin, contrainte et forcée, à partager avec l’astre naissant quelques hommages. L’incontestable originalité des humoristes de province, les fruits à demi sauvages du dialecte furent d’abord appréciés à Londres ; ils obtinrent le genre d’applaudissemens qu’un prince, dans une heure de loisir, accorde aux grimaces, aux gambades d’un clown ou d’un bouffon. Tout à coup les romans américains affluèrent en nombre considérable sur le marché transatlantique. La Revue a profité la première de cette exubérante floraison. Néanmoins, l’affirmation de M. Stedman qu’il existe aux États-Unis une école de poésie proprement dite, arrivée déjà à la fin de sa première période et dont les principaux représentans ne le cèdent en rien à leurs confrères d’Europe, cette déclaration très justifiée, appuyée sur des preuves, fera tout d’abord l’effet d’un paradoxe. Le livre intitulé : Poets of America, mérite donc d’être signalé à cause de la nouveauté même du sujet.

D’autres titres encore le recommandent. Si la poésie ne manque pas, quoi que l’on puisse croire, sur la terre par excellence de l’industrie, la critique, cette forme raffinée de l’esprit, ce résultat suprême du tact et du goût longuement exercés, la critique judicieuse et désintéressée qui dédaigne la réclame, ne s’était pas jusqu’ici acclimatée bien franchement en Amérique, et ses premières tentatives vraiment sérieuses portaient de préférence sur des sujets étrangers. Il faut savoir gré à M. Stedman d’avoir consacré l’érudition pénétrante, la haute impartialité dont il est capable, à nous faire connaître la littérature poétique telle que, depuis les origines, elle existe dans sa patrie. Son étude très considérable, très approfondie, est conduite avec la méthode, la conscience, la clarté qu’il appliqua naguère aux œuvres des Victorian Poets [1] ; peut-être la forme en est-elle un peu lourde, un peu diffuse, trop chargée de citations, trop abondante en redites. Ou nous nous trompons fort, ou il y a là une série d’études publiées d’abord séparément ; certaines coupures auraient pu y être pratiquées avec avantage ; mais cette marche, pour pesante qu’elle soit, est ferme et sûre, appuyée sur un savoir profond et une honnêteté indiscutable. En suivant pas à pas M. Stedman, nous ne risquerons point de nous égarer dans les sentiers assez mal explorés jusqu’ici du Parnasse américain.


I

Il y a dix ans que M. Stedman, qui est lui-même un poète, passait en revue la pléiade poétique du règne de Victoria et préludait ainsi à la revue non moins attentive du groupe correspondant aux États-Unis, avec l’intention de poursuivre son examen de la poésie anglaise dans les deux mondes durant un laps de cinquante ans. L’œuvre complète est réalisée aujourd’hui. Poets of America met en relief les qualités distinctives d’une nouvelle série de poètes qui, employant la même langue, diffèrent néanmoins de leurs devanciers d’Europe par les dons naturels, par les caractéristiques surtout qui résultent du milieu où le talent se développe.

Au lieu d’appuyer cette fois sur certaines considérations générales purement relatives à l’art et à ses méthodes diverses, comme il s’y était efforcé dans un premier travail fort estimé, M. Stedman insiste davantage sur le tempérament poétique et sur les considérations qui l’affectent ; il analyse l’atmosphère où le génie de ses compatriotes a pris naissance et où il a grandi ; il cherche à démêler quelles difficultés et quels secours les poètes américains ont rencontrés dans les circonstances environnantes ; il esquisse enfin la personnalité de chacun d’eux. Les physionomies expressives d’un Edgard Poe, d’un Walt Whitman, offrent un intérêt égal à celui de leurs œuvres, et, en faisant plus ample connaissance avec ces figures singulièrement frappantes, nous trouvons l’occasion d’assister aux phases successives d’un développement littéraire qui ne prit pas la route commune.

Les colons, fondateurs de la nation américaine, avaient, laissé bien loin derrière eux, chacun en son pays, l’ère primitive de la fiction, cette enfance des peuples qui est inséparable da trésor des légendes. Ils débutèrent par l’âge viril, par l’âge de fer vigoureux, brutal même. Une prospérité purement matérielle et la puissance qu’elle procure absorba, pendant deux siècles, toutes les pensées des travailleurs dans le Nouveau-Monde, ne laissant point de place au rêve. Amphion et Orphée eussent été mal venus à déployer leurs talens ; on eût réclamé d’eux, de préférence, quelque besogne manuelle et pratique. Ce ne fut pas au son de la lyre que s’élevèrent les premières cabanes dans les défrichemens. Le génie, s’il existait, fut accaparé au profit de l’utile. Nulle part l’avènement de l’idéalité n’a été contrarié plus qu’en Amérique. Cependant, comme le pouvoir et la richesse ne valent en somme que par leurs rapports avec la vie humaine, dont la plus belle partie réside dans l’imagination, il faut bien tôt ou tard, en quelque lieu que ce soit, que cette faculté maîtresse affirme son empire. Ses manifestations se produisent lorsque le temps en est venu ; on ne saurait les précipiter par aucun moyen artificiel, mais elles sont inévitables. Interrogeons le monde physique. L’exploitation des forêts vierges ne favorise-t-elle pas une flore nouvelle, qui attendait, invisible jusque-là, sa place au soleil et au grand air ? De même, les idéalistes n’apparaissent qu’après que les hommes d’action ont avancé leur œuvre. Sans doute il faut tenir compte de certaines surprises. Quelques individualités intellectuelles se dressent à l’improviste au milieu même de circonstances adverses ; elles surgissent sans s’être annoncées avec la force irrésistible d’une révolution, franchissant, d’un seul bond, plusieurs degrés de développement à la fois, brillant au milieu des ténèbres par l’unique vertu d’une lumière intérieure et communiquant à leur entourage la chaleur et l’éclat qu’elles possèdent. M. Stedman nous fait assister à plusieurs phénomènes de cette sorte, mais il reconnaît qu’en règle générale, un poète représente fidèlement son époque et le milieu qui l’a produit. Il doit en être ainsi : un temple grec ne serait pas dans son cadre nu flanc abrupt des Monts-Alleghanys. Quelle autre architecture doit donc le remplacer ? Ici se pose la question : existe-t-il vraiment une poésie ou même une école littéraire américaine distincte ? Les critiques, hors de l’Amérique et en Amérique même, s’accordent mal sur ce sujet. La plupart allèguent que la qualité caractéristique d’une école nationale ne dépend pas absolument des types, des localités et autres matériaux employés par l’artiste, mais de la façon vraiment nouvelle dont il s’en sert. Le dialecte même et les traditions typiques d’une province n’ont pas le pouvoir de transmettre leur originalité à l’écrivain qui les appelle à son secours ; c’est l’esprit, non la lettre qui donne la vie ; nous tenons compte du goût d’un fruit plutôt que de sa forme et de sa couleur.

A moins que le sentiment et la vision du poète réputé national ne lui appartiennent en propre, différant en Amérique, par exemple, du sentiment et de la vision d’un Français, d’un Allemand, voire d’un Anglais, le poète n’a pas le droit de proclamer son œuvre américaine. Sur ce-point, M. Stedman se range à l’avis d’un autre critique de son pays, M. Grant White ; mais où il se sépare de lui complètement, c’est quand M. White assure que les Américains sont aujourd’hui encore Anglais jusqu’aux moelles et qu’ils resteront tels durant des siècles, peut-être ; c’est lorsqu’il prétend que la littérature comme la langue seront anglaises tant que le sang anglo-saxon et le sang hollandais, le sang allemand et le sang irlandais, le sang nègre et le sang chinois ne se seront point mêlés tellement que de leur fusion puisse jaillir une race nouvelle.

S’il est vrai que le style soit l’homme, M. White a tort, car l’œil le plus inexpérimenté reconnaît très vite un Américain d’un Anglais. Les Américains diffèrent singulièrement entre eux selon qu’ils viennent de telle ou telle partie d’un pays aussi vaste à lui tout seul que l’Europe entière, mais, à quelque variété qu’il appartienne, l’Américain, par son physique, sa manière de penser, de sentir, de s’exprimer, ne ressemble guère à l’Anglais. Où M. White se trompe surtout, c’est quand il cite à l’appui de son dire the Scarlet Letter de Hawthorne, cette chronique émouvante qui reflète en un drame sombre et subtil le genre de mysticisme spécial à la Nouvelle-Angleterre. M. Emile Montégut l’avait dit et démontré avant M. Stedman, en accordant au grand romancier pessimiste le mérite rare d’avoir découvert et exploré une localité nouvelle de l’âme : Nathaniel Hawthorne est foncièrement Américain ; Emerson l’est aussi, quoiqu’on dise de l’un et de l’autre à la légère : Hawthorne est un Anglais, Emerson est un Allemand. « Personne, ajoute très judicieusement M. Montégut, ne s’est jamais formé tout seul ; tout écrivain fait son éducation dans une littérature particulière, ce qui ne veut point dire qu’il ne puisse être original ; nos écrivains français ont tous fait leur éducation au moyen de la littérature latine. En sont-ils moins français ? .. »

Il est vrai que l’Amérique paraît dépendante de l’Angleterre en ce sens qu’elle n’a pas en à se créer une langue et que la pensée anglaise, telle qu’elle existait à la date des établissemens de Jamestown et de Plymouth, est au fond de son développement intellectuel. Elle n’a point progressé peu à peu, — selon la loi générale, — des ténèbres de la barbarie au sentiment de l’art. Le caractère national y restera longtemps incomplet, des élémens hétérogènes s’agitant chez elle dans des zones aussi distinctes par leurs attributs physiques, quoiqu’elles soient unies entre elles politiquement, que la Norvège peut être distincte de la Sicile. A une époque quelconque, des émigrans de toute provenance ont apporté avec eux les coutumes, les manières de voir et de s’exprimer appartenant à leur patrie respective. Ce mouvement perpétuel de l’émigration, qui continue, ajoute sans cesse des ingrédiens nouveaux à un mélange où se trouvent rassemblées les qualités diverses de presque tous les peuples du monde. Comment la fleur sortie de terrains composites à ce point, comment la littérature serait-elle américaine de la même façon que les produits d’Italie sont italiens, et français ceux de France ? Dans un pays immense, il est naturel que chaque citoyen s’attache à la province d’où il est originaire, que poète il persiste à célébrer une localité avec des traits particuliers, de même qu’en politique les droits d’état passent encore pour lui presque inconsciemment avant la suprématie générale de la fédération. Donc, s’il existe très réellement une école américaine de poésie, le poète national proprement dit est encore à naître.


II

Nous avons dit que l’éclosion et le développement de l’art furent retardés par de nombreux obstacles, dont quelques-uns ne sont pas surmontés entièrement : d’abord, par la nécessité d’une lutte incessante contre les forces élémentaires et gigantesques d’une nature sauvage. Certes, les colons étaient munis, pour en venir à bout, de toutes les ressources que procure une civilisation déjà très avancée ; aussi l’œuvre marcha-t-elle, dès le début, avec une rapidité qui s’accentue de jour en jour, grâce aux progrès de l’industrie ; les premiers poèmes épiques furent le défrichement des forêts vierges, la destruction des Indiens et des bêtes fauves, la création d’un gouvernement libre. cette nature écrasante par son immensité, contre laquelle se mesurait l’homme, n’avait point de légendes ; on y eût cherché inutilement la troupe inspiratrice des nymphes, des fées, des elfes, des kobolds… Point de Venusberg parmi ses montagnes ; point de naïades sous les flots tumultueux de ses grands fleuves. Le merveilleux dut être importé comme tout le reste ; il n’eut dans la vie âpre et laborieuse des premiers émigrans qu’un caractère très restreint, purement local, comme par exemple la sorcellerie dans la Nouvelle-Angleterre, ces jugemens et ces condamnations dont Hawthorne devait tirer parti. Autre écueil, l’élément féminin, presque indispensable à l’attrait de toute fiction, manque le plus souvent dans les annales de l’émigration ; il est absent des aventures hispano-américaines. L’antiquité, pour l’Amérique, est monotone dans sa rudesse. Les humbles héros de la période coloniale semblent tous taillés sur un même patron d’infatigable travailleur. L’instruction, très promptement répandue chez eux, l’instruction, supérieure à celle qui, dans d’autres pays, est le partage du peuple, contribua pour sa part à un certain nivellement. Bien peu d’épis devaient s’élever au-dessus de la surface uniforme du champ de blé, et les vertus même qu’entretenait l’esprit puritain ne pouvaient être fécondes en élémens dramatiques. Elles empêchèrent les oppositions saisissantes de splendeur et de misère, de gloire et d’ignominie, le jeu tumultueux des passions : on n’ambitionnait que l’indépendance et un bien-être modeste. Sans doute, ce que perdait à cet état de choses l’art, qui vit de contrastes, pouvait passer pour un gain au point de vue de la morale ; mais les classes inférieures, quand elles sont laborieuses, économes, disciplinées, n’ont que des besoins intellectuels bien restreints. Les émotions se concentrèrent, pendant de longues années, dans l’arène politique ; en fait d’aventures romanesques, on eut l’exemple vivant des explorateurs d’abord, des pionniers et des ingénieurs ensuite. Les débats des assemblées dirigeantes, les polémiques du journalisme suffisaient à intéresser un peuple pénétré de cette loi sociale, que l’Américain doit être avant tout bon citoyen, fonder une famille, la nourrir et rechercher le succès pratique.

La Muse, au milieu de ces théories positives, eût rencontré peu de sujets susceptibles de l’intéresser. Certes, la guerre de l’indépendance fourmillait de faits héroïques, mais elle était trop récente encore : le prestige de la distance met seul une auréole aux événemens ; en outre, l’inspiration réclame des encouragemens de toute sorte. Dans les pays historiques, les poètes ont reçu un secours plus ou moins efficace des princes et des grands seigneurs auxquels ils dédiaient leurs chants. Ce genre d’appui ne pouvait exister au sein d’une société républicaine, qui ne s’est préoccupée que dernièrement des droits d’auteurs, de ces droits internationaux assez mal définis dans le monde entier, mais plus méconnus que partout ailleurs en Amérique. Après avoir énuméré les principales difficultés que rencontra la poésie pour s’acclimater dans le Nouveau-Monde, nous allons voir comment elle réussit à les vaincre le temps venu.

La première manifestation du sentiment esthétique, aux États-Unis, se produisit au moyen de la peinture. La beauté du ciel, des bois et des eaux, le spectacle naturel le plus grandiose qu’il eût encore été donné à l’homme de contempler, fit naître un groupe de paysagistes bien ignorés, mais qui eurent au moins le mérite d’être naïfs, tandis que les versificateurs du même temps se bornèrent à copier de pâles élucubrations parues en Angleterre durant une période déshéritée, celle qui s’étend du milieu du XVIIe siècle à la fin du XVIIIe. La facilité de se procurer des livres dans les districts les plus reculés laissa au rang d’initiateurs médiocres ces poètes en perruque, dont les travaux passaient aux jeux de la multitude pour une occupation de luxe passablement oiseuse réservée aux érudits de profession. Inutile de promener le lecteur parmi ces ruines, qui font penser à celles de certaines constructions de mauvais goût, sans caractère architectural. Ceux qui voudraient connaître les noms des poètes obscurs dont on retrouve la trace insignifiante de 1607 à 1765, pourront recourir au très estimable ouvrage du professeur Tyler : Histoire, de la littérature américaine. Ils verront que ce qui représente, fût-ce en germe, l’esprit, la fantaisie, la pensée, sous quelque forme que ce soit, commença, en dépit de l’ascétisme morose et de la pédanterie qui distinguaient cette colonie puritaine, dans la Nouvelle-Angleterre, restée depuis la région savante et littéraire entre toutes. La vie intellectuelle, au contraire, était impitoyablement sacrifiée à l’action dans la Virginie, par exemple.

Du reste, les prémices du génie se montrent, à cette époque, partout ailleurs que dans des vers laborieux ; il faut les chercher au fond des chroniques primitives, des annales de la découverte et de l’aventure. Les récits de l’intrépide capitaine John Smith, dont la vie tout entière fut le plus accidenté des romans, ne le cèdent, sous le triple rapport de la simplicité, de l’allure héroïque, de la langue noble et mâle, qu’à cette peinture d’un naufrage dans les Bermudes par Strachey, laquelle émut si fort Shakspeare. Les Mémoires de Bradford et de Wimhrop, de Johnson et de Gookin, de Higginson, de Winslow, de Wood, ont les mêmes qualités. L’éloquence de la chaire s’éleva très haut d’autre part : ni la puissance, ni l’imagination ne manquent aux discours des prédicateurs du temps. Ce fut l’ère de la ferveur religieuse, de la crainte respectueuse de la loi ; la poésie était au dernier rang.

Dans les colonies du centre, les premiers écrivains, des publicistes, se préoccupèrent uniquement de certaines difficultés politiques et sociales, du devoir de mettre en avant les principes d’ordre et d’économie. Avec la révolution surgissent les grands orateurs. Au torrent de ballades patriotiques, de satires, de chansons qui se répandit alors, le belliqueux accompagnement du fifre et du tambour était indispensable. Le M’Fingal de Trumbull subsiste pour refléter les côtés comiques d’une époque turbulente.

A New-York, le brave et impétueux capitaine Freneau, marin et journaliste, devenait en outre le poète lauréat de la guerre. L’ensemble de son œuvre, avec les défauts prétentieux et les touches habiles qui la distinguent, est dans sa confusion un type à demi sérieux, à demi burlesque, de l’état de la poésie américaine il y a cent ans. On en pourrait détacher, à la rigueur, quelques petites pièces qui tranchent sur la pauvreté habituelle de la poésie lyrique. Les premiers drames furent, à Boston et à New-York, ceux de Royall Tyler (1757-1826) et de Dunlop (1766-1839).

Depuis la fin de la révolution jusqu’à la guerre de 1812, l’Amérique ne songea qu’à tirer parti, dans une sécurité nouvellement assurée, des fruits de l’indépendance. Les écrivains s’en tinrent à analyser la science du gouvernement, dont il importait de mettre les principes en pratique. Cependant, aucune bibliothèque n’était complète alors si elle ne renfermait le prétendu chef-d’œuvre historico-didactique du docteur Dwight : Greenfield Hill, et le poème épique volumineux de Barlow : la Colombiade. L’oreille du peuple se contentait de chants patriotiques, tels que Hail Columbia et the Star-Spangled Banner. Ce fut seulement lorsqu’on eut pris pour la seconde fois l’habitude de la paix que l’imagination commença tout de bon à fleurir. Les modes, celles de l’esprit comme celles de la toilette, étaient encore empruntées à l’Angleterre. On peut supposer que si quelques-uns des poètes qui composèrent la première pléiade de l’Est avaient pu prendre pour modèles Keats et Tennyson au lieu de Wilson et Montgomery, ils auraient été infiniment supérieurs à eux-mêmes ; malheureusement ils n’avaient que des modèles médiocres et n’osaient pas encore montrer des pensées, des grâces originales. En les étudiant de près, on voit cependant que, malgré eux pour ainsi dire, ils considèrent les choses à un autre point de vue que ne font les Anglais, qu’ils traitent volontiers les thèmes du pays natal, du Rome américain, que les provinces différentes de la république ont chacune leur caractère aisément reconnaissable : les poètes du Sud sont plus romantiques, plus chevaleresques, ceux des états du Centre recherchent davantage la couleur historique et nationale ; mais c’est dans l’Est ; où l’intelligence et le savoir avaient pris, depuis plus longtemps qu’ailleurs, leurs lettres de naturalisation, que les fils de la naissante république se distinguèrent en faisant vibrer la corde patriotique, en traduisant leurs sentimens intimes, en chantant les beautés de la nature : Pierpont, Dana, Allston, Sprague s’effacent devant le nom illustre et vénéré de Bryant, le seul d’entre eux dont le génie eut des élémens de durée, celui que l’on a nommé le père de la poésie américaine.


III

La carrière de William Cullen Bryant fut longue autant qu’heureuse ; né en 1794, il mourut en 1878, laissant le souvenir de talens multiples et universellement admirés, mais avant tout la mémoire d’un juste. « Quand il tomba, dit M. Stedman, dans cette saison des fleurs qui avait inspiré un de ses poèmes les plus charmans (June), il sembla, pour employer une métaphore indienne, qu’on entendit dans le silence de la forêt s’abattre un grand chêne. » En parlant de lui, il est impossible de séparer l’homme de son œuvre, malgré l’opinion fort répandue qui veut qu’on ne juge pas un écrivain ou un artiste au point de vue de la moralité commune. La vie publique et privée de Bryant fut toujours en rapport avec ses discours et ses écrits. Ce type idéal du républicain eut une jeunesse sans reproche, une vieillesse exempte de toute décrépitude ; il adora la droit et la liberté, il garda fidèlement l’esprit religieux le plus élevé ; il ignora un pessimisme dissolvant et ne calomnia ni ne maudit la vie. Une majestueuse simplicité fut le signe distinctif de son caractère et de ses vers. Ceux qui exigent la variété dans l’inspiration seraient tentés de lui faire un défaut de cet imperturbable équilibre des facultés physiques et morales ; mais, aux yeux de ses compatriotes, il ne manqua rien à Bryant pour tenir le premier rang, pas même le prestige de la fortune, si puissant dans un pays où l’on professe le culte de l’or. Non que la muse eût contribué beaucoup à l’enrichir ; il ne lui demandait qu’un délassement après le travail laborieux du jour. N’oublions pas qu’il naquit dans un temps où la poésie ne pouvait être pour un jeune Américain la vocation unique, où chaque homme était appelé à jouer des coudes dans la mêlée.

Son père figurait parmi ces lettrés, plus nombreux qu’on ne croit sur la liste de l’émigration, qui allèrent chercher par-delà les mers le droit de penser librement en conformant leurs actes à leurs convictions ; il lui transmit le goût de l’étude ; l’enfance méditative de William Cullen Bryant fut nourrie par la lecture de ceux que l’on considérait alors comme les maîtres de la littérature anglaise : Pope, Thomson, Cowper, Wordsworth, qu’il prit pour modèles, le dernier surtout, jusqu’à ce que son âme s’exaltât soudain au contact de la seule nature dans ces régions pastorales du Massachusetts, où son adolescence s’écoulait. A quatorze ans, il avait donné une satire politique, l’Embargo. Thanatopsis et les poésies lyriques qui suivirent exercèrent jusqu’à l’avènement de Longfellow une influence marquée sur le courant de la poésie américaine.

On peut dire que Bryant peignit toujours en plein air ; il fut en communion sympathique et constante avec l’atmosphère de sa patrie ; son génie se forma pendant la période idyllique ; les bois, les flots, le ciel et les pensées qu’ils suggèrent lui servirent de thème, comme à ses imitateurs, bien plutôt que les relations dramatiques et passionnées d’homme à homme, et M. Stedman note ici un intéressant phénomène : en Amérique, l’ordre habituel du développement de la poésie a été renversé. Règle générale, les peuples primitifs, les aborigènes, qui font partie pour ainsi dire du sol d’un pays ou de sa faune muette, ne considèrent pas subjectivement les sites qui les entourent ; c’est l’action épique qui d’abord se reflète dans les premiers essais de la poésie naissante, puis le patriotisme, la passion dramatique ; l’analyse subtile et réfléchie ne vient qu’en dernier lieu ; mais les colons qui prirent possession du nouveau monde avaient déjà passé par les périodes épique et dramatique, en luttant contre la nature, ils s’éprirent de ses beautés : de là sans doute la place prépondérante qu’y occupent les paysagistes en peinture et en poésie.

On a reproché à Bryant de ne s’être jamais élevé au-dessus de sa première inspiration. Ses pièces de début valent les dernières et leur ressemblent. Il n’était pas fécond ; peut-être la poésie, en maîtresse jalouse, se vengea-t-elle d’être souvent délaissée par le journaliste, par l’homme politique assidûment occupé à écrire des discours, des essais, des adresses. Sa sincérité l’empêchait, en outre, de sortir du cercle des émotions qu’il avait senties et vécues ; or, ce cercle était fort étroit ; jamais il n’exprima de passions plus vives que l’amitié, l’amour filial et fraternel. La gaîté, qui assaisonnait sa conversation aimable, ne se trouve nulle part sous sa plume. Il ne possédait aucune qualité dramatique. Même lorsqu’il chante la religion, la liberté, la patrie, son enthousiasme est toujours sous une sorte de contrainte. On ne peut lire aujourd’hui avec beaucoup de charme ce grand poème didactique d’une effrayante gravité : the Ages, mais les trente Poèmes qui ont fondé sa gloire ne vieilliront pas ; les plus hautes pensées s’en exhalent avec une fraîcheur de source vive. Citons l’Inscription à l’entrée d’un bois, les Prairies, le Vent du soir, l’Hymne de la forêt, la Fontaine, la Mort des fleurs, un Rêve de pluie, et, supérieurs encore au point de vue du sentiment : l’Hymne à la mort, la Terre, la Vie, le Champ de bataille, la Mort du conquérant, etc..

Il ne tint aucun compte des transformations du goût autour de lui, il ne se hâta en rien, et se décida fort tard à rassembler pour la première fois les poèmes écrits depuis sa jeunesse, alors qu’il appartenait au barreau dans le Berkshire-County et ensuite à New-York, où il dirigeait un grand journal quotidien. Washington Irving écrivit une préface en tête de ce recueil, qui assura la réputation de l’auteur à l’étranger ; on reconnut que ses vers complétaient la prose de Cooper : même sentiment profond de la nature sauvage, solitaire et grandiose. D’autres l’ont surpassé quant à la minutie de l’observation, mais comme l’a dit Thoreau, un disciple d’Emerson, — qui pourtant posséda, quoiqu’il s’en défendît, cette qualité si moderne de la précision scientifique, — « le ton et l’accent, » voilà l’essentiel quand il s’agit de peindre et de faire sentir la nature. Bryant possède au suprême degré cette qualité maîtresse qui fut celle des anciens, lesquels, en reconnaissant les moindres ombres, les moindres nuances, ne se piquaient point de spécifier.

Lui aussi, l’auteur de Childe Harold, peint la mer et les montagnes sous leurs aspects les plus larges et les plus simples ; il subordonne les manifestations de la nature à sa propre passion, comme Bryant prête à ces mêmes manifestations l’écho de sa mâle sagesse et les plus nobles sentimens d’un cœur tendre et généreux autant qu’il est calme et profond. Malheureusement (et c’est une des raisons qui assurent l’immense supériorité de Byron), la passion fournit plus de cordes à la lyre que la vertu. Le cadre de Bryant est limité de toutes manières. En considérant le monde physique sous son aspect purement phénoménal, il s’interdit l’accès des avenues si variées qui mènent aux vérités scientifiques récemment découvertes, et où Tennyson, par exemple, a su faire d’heureuses excursions ; il ne possède pas non plus la ressource d’expression d’un Tennyson, qui se ressent d’avoir en Keats et Shelley pour prédécesseurs, encore moins le vocabulaire bien moderne de Swinburne, ce merveilleux philologue qui semble avoir emprunté leurs séductions à toutes les langues : l’anglais de ses vers corrects, nerveux, mais tout uni, est celui qu’écrivaient les poètes dans la froide période qui commence à Pope et finit avec Cowper. Au temps où se formait son style, une sorte de renaissance n’avait pis encore remis en usage les mots frappés en relief de l’époque d’Elisabeth ; du moins, la magie d’une palette parfois surchargée ne dérobe-t-elle pas chez lui le plus ou moins de perfection du dessin. Il se recommande par la clarté, par la concision, par l’exacte application de chaque terme ; toujours naturel, il arrive parfois au sublime avec ce qu’on a très justement nommé une sorte d’inconscience sereine de l’effet. Ce qui lui manque, c’est l’abondance, c’est la souplesse ; sa longévité ne s’allia pas à cette verve féconde qui nous émerveille chez Millon, chez Hugo, chez Longfellow. Elle semble presque, dit M. Stedman, avoir été le résultat biologique d’une délibération et d’une lenteur innées.

Un énorme travail absorba sa vieillesse : quand il crut avoir dépensé en un petit nombre d’œuvres originales ses facultés créatrices, il consacra huit années sans précipitation et sans trêve à une œuvre monumentale, la traduction en vers de l’Iliade et de l’Odyssée. Elle a une réelle valeur ; néanmoins, l’ordre de cet esprit aux allures lentes et majestueuses est latin plutôt que grec ; il se modela merveilleusement, dans des traductions de l’espagnol, sur la fierté, sur la pompe castillane. Bryant pouvait se montrer vigoureux et même acerbe dans la polémique, mais les frontières de la prose et de la poésie étaient nettement tracées sous sa plume, il ne fit jamais de confusion entre ces deux domaines. En vers, il se bornait à idéaliser des principes généraux ; la langue des dieux ne lui semblait pas devoir être employée à dénoncer les abus. L’esclavage une fois supprime, il lança au mort un éloquent anathème, il entonna un superbe cantique d’actions de grâces, voilà tout. Bryant n’est pas de ceux qui prirent l’abolition pour thème habituel.

Sa vie avait été si longue qu’elle vit passer un grand nombre de poètes, astres inférieurs, sur le ciel encore obscur de l’art. Le Sud, pays agricole et féodal, restait fidèle alors au goût du XVIIIe siècle ; il y aurait une anthologie à faire de sa poésie : on y lirait les noms de Wilde, de Pinkney, de Simms, le romancier-poète, et surtout de Pendleton Cooke, d’Albert Pike.

Plusieurs poètes de l’Est, outre ceux que nous avons déjà cités, gardaient, aussi les modèles anglais ; auprès de Hillhouse et de Brainard, Percival brillerait par l’originalité, si ses poèmes ne ressemblaient à ceux de Bryant de telle sorte qu’on le prendrait pour un élève de ce dernier, bien que tous les deux fussent partis dès le début, du même pas, beaucoup plus faible d’ailleurs chez Percival. A New-York, Bryant prit une part active à tout ce qui était effort littéraire. Des imitateurs auxquels manquèrent sa largeur et son élévation le suivirent à distance respectueuse.

Dans ce temps-là, les centres littéraires se déplaçaient volontiers, la capitale n’étant pas encore nettement définie ; cependant New-York réunit de bonne heure un groupe nombreux de beaux-esprits et de poètes. Quelques jolies fantaisies satiriques brillèrent aux pages de l’Ereving Post. Deux talens jumeaux, pour ainsi dire, ceux des collaborateurs Halleck et Drake, acquirent cette popularité dont l’humour jouit toujours en Amérique. Il faut se hâter de citer le dramaturge Payne, auteur du refrain qui survit à un Brutus oublié : Home, sweet home ; d’autres talens encore qui subsisteront par quelque œuvre ou fragment d’œuvre, tels que Ralph Hoyt, Lord, Ross, Wallace, Willis, etc., avant d’arriver à la nuée des literati, comme les a nommés Poë [2] en les flagellant d’une façon si cruelle. Cette nuée de médiocrités envahit à la fois les innombrables magazines, les feuilles sans valeur que chaque province se piquait de produire dans un effort maladroit pour avancer l’éclosion d’une école indigène. On imita la méthode de Cooper en invoquant des noms indiens. Les femmes prenaient une part active à la campagne, s’il se trouve quelque part un grain de naturel, c’est dans leurs rangs. Lamb et Southey ont accordé d’honorables éloges à celle qui signa Maria del Occidente.

Ce sentiment américain, dont chacun voulait forcer l’éclosion, commençait effectivement à poindre. Ce fut la Nouvelle-Angleterre qui produisit d’abord une puissante et originale personnalité, celle du poète quaker, Whittier.


IV

Si les six états de l’Est ne représentent pas l’Amérique, ils en sont la partie la plus intéressante ; les habitans de la Nouvelle-Angleterre semblent former à eux seuls une race à part, aussi tranchée que peut l’être celle des Écossais dans la Grande-Bretagne, ou celle des Bretons en France. Sans doute, les habitans des villes ont subi peu à peu l’effet de la culture intellectuelle et des voyages ; le sentiment du beau est venu modifier chez eux l’esprit d’indépendance farouche, d’ardente propagande, les vertus presque ascétiques des vieux puritains, mais la population rurale est toujours la même ; c’est elle qui considère Whittier comme l’interprète de ses sentimens et de ses aspirations. Si l’on s’étonne que les descendans des puritains aient pour poète attitré l’un de ces quakers jadis persécutés par leurs pères, M. Stedman répondra : « En dépit des malentendus qui surgirent du temps d’Endicott, et malgré les différences de deux doctrines qui semblent ne s’accorder que sur le fameux chapitre de la non-résistance, la morale des quakers et celle des puritains ont de nombreux points de contact et visent aux mêmes fins. »

D’ailleurs la nature de Whittier est une nature hébraïque, l’incarnation même de l’héroïsme selon la Bible ; ce qu’on admire en lui, c’est, avec le poète pastoral, le prophète. Sa jeunesse appartient à une époque qui ne connaissait guère les raffinemens de l’art. Les hardis agitateurs de cette période tumultueuse, préparatoire à l’abolition de l’esclavage, trouvèrent dans ses chants virils l’expression idéalisée de leurs sentimens ; la vie primitive, la lutte pour la liberté, en forment le sujet, ils vibrent de convictions chaleureuses et profondes d’earnestness, un mot que nous ne savons pas traduire, parce que nous ne connaissons peut-être pas bien ce mélange de sérieux, de zèle, de sincérité, de ferveur ; ils sont en outre comme imprégnés, ces chants bucoliques et guerriers, d’un parfum de trèfle et de pommiers en fleur ; en les écoutant, on voyait passer des scènes d’idylle à travers la mêlée des révolutions ; ils électrisèrent les âmes et les rafraîchirent à la fois, ils vinrent à l’heure voulue. Peut-être l’œuvre entière de Whittier ne fera-t-elle pas appel à l’admiration de tous les temps, mais, comme le caractère même de l’homme, elle fut le résultat d’une crise qui n’eut rien que de grandiose. Aucune question n’a jamais affecté les destinées d’un peuple plus que cette question de l’esclavage qui a dicté à Whittier les Voix de la liberté. Il y consacra sa vie commencée en 1807, et qui, couronnée par une sorte de canonisation que décerne d’ordinaire la seule postérité, s’achève vénérable dans le recueillement.

Qu’on se figure la ferme natale, une ferme construite en bois, au milieu de la vaste étendue des terres défrichées ; la mère, économe, charitable, assise devant son rouet ou son métier à tisser. Peu de chose à lire, sauf la Bible et le journal hebdomadaire ; en fait d’instruction, ce que l’on peut attraper à l’école du district, aucun écho du monde extérieur, sauf quand il passe dans le village quelque colporteur ou une bande de musiciens ambulans. Malgré l’austère régime moral de la Société des Amis, l’imagination se développait chez John Greenleaf Whittier. Le hasard fit tomber entre ses mains une édition à bon marché de Burns, et les premiers tâtonnemens de sa plume attestent l’imitation du poète écossais. Comme lui, du reste, il aurait pu dire : « Le génie de la poésie me surprit à la charrue et jeta sur moi son manteau inspirateur. » Une de ses pièces de vers envoyée à la Free Press de Newburyport, que dirigeait alors Garrison, fut fort appréciée par cet homme de cœur et d’énergie. En acquérant un peu d’instruction supplémentaire et en enseignant lui-même, ce qui est toujours le meilleur moyen pour apprendre, Whittier put débuter dans le journalisme. Son premier livre de légendes en prose et en vers avait paru quand Garrison lança un journal : le Libérateur, dont le but avoué était l’émancipation immédiate et sans conditions. Garrison devint le guide et l’allié du poète, qui ne demandait qu’à poursuivre quelque but héroïque. Comme l’a fait très justement observer Bryant, si, par la suite, des opinions antiesclavagistes affirmées avec éclat suffirent souvent à aplanir devant un écrivain le chemin du succès, il en était tout autrement alors ; elles provoquaient au contraire la haine et le mépris d’une grande majorité. Mais le quaker avait dans ses veines le sang des défenseurs du pauvre et de l’opprimé ; il s’élança dans l’arène avec fougue, et conquit ainsi des lauriers comparables à ceux que les Hongrois ont décernés à Petœfi. Secrétaire de la première convention antiesclavagiste, il signa la Déclaration des sentimens, affronta la fureur de la populace à Plymouth, à Boston, à Philadelphie, et ne quitta le champ de bataille qu’après la victoire. Il se fixa par la suite à Amesbury, continuant à défendre en vers et en prose ce qui lui semblait la cause sainte. Mais dorénavant chacun lui rendait hommage. La gloire du poète, de l’homme de bien, du voyant, s’était imposée. Ce qui lui assura la sympathie générale, ce fut sa peinture de la vie des champs ; ce fut en particulier Snow-Bound, une idylle d’hiver, son chef-d’œuvre ; il n’y manque ni l’imagination, ni le réalisme de la meilleure sorte, ni les figures bien vivantes et posées d’un trait, ni les scènes d’intérieur achevées. On l’a comparée aux œuvres les plus parfaites du genre, mais en lisant Hermann et Dorothée, Enoch Arden, Evangeline, nous sentons, dit M. Stedman, la volonté qu’ont eue Goethe, Tennyson, Longfellow de composer une idylle ; il semble que Whittier ait trouvé Snow-Bound tout écrit dans son cœur, tant l’art y paraît peu.

Les délicats d’aujourd’hui, habitués aux ciselures qui n’ont parfois que le défaut d’être trop habiles, reprochent à Whittier un excès de facilité, des négligences. Il faut réfléchir que la grande affaire de sa vie ne fut pas, comme pour la plupart des artistes, d’utiliser l’occasion au profit de son métier, mais plutôt tout le contraire, et qu’il crut se devoir avant tout à une mission d’humanité. Un quaker greffé sur un fermier de la Nouvelle-Angleterre est excusable de laisser passer quelques mauvaises rimes ; mais les traces d’un travail hâtif ne réussissent jamais chez lui à détruire le charme souverain de la saveur et de la spontanéité. Comment aurait-il pris le temps de se contraindre, de polir, de resserrer, quand de 1832 à 1865 il ne suspendit pas un seul jour cette lyre d’improvisateur, qui trouvait de beaux accens pour célébrer tous les événemens successifs se rattachant à la cause de l’émancipation ? Quelques-uns manquent à présent d’intérêt ; on peut trouver qu’il exalte outre mesure des noms tombés dans l’oubli, mais ce qui ne vieillira pas, c’est le trésor de ses ballades, de ses idylles, de ses contes en vers ; les idylles de Longfellow, celles de Lowell sont justement admirées ; il y a cette différence cependant entre elles et celles de Whittier que, dans les premières, le poète plane évidemment à une énorme distance intellectuelle et sociale des figures et des choses qu’il met en scène ; Whittier, au contraire, est du même sang que ses humbles héros ; il est resté paysan, enraciné au sol comme la fougère même du chemin. Pas l’ombre de dilettantisme. S’il n’a point l’ampleur de Bryant, la pénétration d’Emerson, il a quelque chose de plus : il fit à livre ouvert dans l’âme du peuple, et il s’adresse à tous, aux petits comme aux lettrés. Les plus belles de ses ballades traitent de sujets empruntés à l’histoire des quakers et aux vieilles traditions coloniales ; elles ne sont jamais amoureuses. Toute la passion très ardente qui se joint chez Whittier à une chasteté virile, il la tourne contre l’esclavage, il la met au service du patriotisme et de la religion. Ses hymnes sont des actes de foi enflammés. Il resta fidèle aux formes simples de sa secte, sans intolérance à l’égard des autres cultes, hostile seulement à l’hypocrisie pharisaïque. Les poètes de son pays le chargèrent d’un consentement unanime de composer the Centennial Hymn, l’hymne pour le centenaire de l’émancipation, et il fit le magnifique morceau qui commence : « Dieu de nos pères ! de la main de qui les siècles tombent comme des grains de sable… » Whittier laissera la mémoire d’un poète militant, d’une sorte de croisé. Ses armes morales furent d’autant mieux affilées qu’il devait en sa qualité de quaker s’interdire l’usage des armes matérielles. Un de ses compatriotes l’a nommé, justement « le prophète de l’Amérique, le poète de l’humanité, dont les paroles de feu réveillèrent la conscience d’une nation coupable et firent tomber les fers des esclaves. » On pourrait lui donner aussi le titre de précurseur, car la horde des sentimentalistes médiocres raillés par Poë d’abord, par Lowell ensuite, s’écarte lorsqu’il apparaît pour faire place aux véritables poètes américains qui surgissent à la fois.


V

Que dire de nouveau sur Emerson ? — Il est trop connu en Europe comme penseur et comme écrivain pour qu’un jugement rapide survenant après tant d’autres qui ont consacré sa gloire ait beaucoup d’utilité. Tout le monde a la quelques-uns de ses Essais, quelques pages tout au moins de la Nature ; c’est assez pour avoir la mesure de son génie ; tout le monde est au courant de la belle et calme existence qui s’écoula en grande partie dans le village de Concord, au milieu d’un groupe d’élite attiré par les leçons du sage, et qui fait penser aux disciples de Platon entourant leur maître dans les jardins d’Académus. A peine est-il nécessaire de rappeler comment le jeune prédicateur de l’église unitaire de Boston, sorti de huit générations de ministres du culte, dans les veines desquels coulait le pur sang anglais, et nourri à l’université de Harvard des leçons de Channing, l’éminent fondateur de la religion libérale en Amérique, se sépara de l’église à la suite d’un sermon sur le dogme de la communion et commença dès lors sa carrière de philosophe et d’essayist. L’Angleterre a vu passer plus d’une fois cette noble figure, elle a entendu sa voix persuasive et recueilli ses éloquentes leçons ; le programme du transcendentalism qui pousse jusqu’aux plus extrêmes limites le principe de l’indépendance personnelle, n’est ignoré de personne. Comme poète lyrique, Ralph Waldo Emerson est moins célèbre hors de son pays et c’est du poète seulement que nous voulons parler ici : le cadre de cette étude étant trop restreint pour que nous abordions le vaste champ des œuvres en prose et des leçons publiques auxquelles M. Stedman a consacré une partie de son livre. La distinction générale très juste qu’il établit entre la méthode du poète et la méthode du philosophe, lesquels cherchent l’un et l’autre l’âme des choses, mais par des procédés tout opposés, peut être retournée contre l’auteur de Merlin et de Monadnock. Celui-ci resta toute sa vie dans un état d’indécision entre les deux méthodes. De fait, sa prose, aux sublimes images, est pleine de poésie, mais seuls, sans doute, les penseurs d’un tempérament poétique goûteront ses vers. Ils représentent l’aveu d’un grand esprit qu’il y a des choses divines qui ne peuvent être rendues que dans la langue des dieux. Aucune diversité malheureusement dans le but ni dans la forme : l’unique souveraine d’Emerson fut la pensée, la pensée pure. Il était d’avis qu’une belle pensée implique forcément une expression musicale, que l’imagination éveillée suggère toujours le mot juste quand il s’agit de la rendre ; que le secret du Ion est au cœur même du poème. Du reste, trop de spéculation, trop d’esthétique et point de mouvement ; toujours et partout l’idée de l’âme, dont les formes de la nature ne sont que les symboles créés. De même que, dans ses premiers Discours, il reconnaît deux entités : la nature et l’âme ; de même il crut jusqu’à la fin que l’art n’était que l’union de la nature avec la volonté de l’homme, la pensée se symbolisant avec l’aide de la nature. Son poème de Brahma est une exposition de la vérité possédée par l’antique Orient et que ne dépasseront jamais nos plus savantes recherches ; la lumière asiatique y éclaire l’idée de Platon que chez tous les peuples certains esprits reconnaissent une unité fondamentale et perdent dans un Être tout sentiment de leur être. L’aridité de la théorie disparaît d’ailleurs chez Emerson sous la grâce de descriptions qui n’ont rien de didactique.

Woodnotes, les chants des bois, débordent d’une véritable extase mêlée à certain tour agreste qui se retrouve dans May Day, d’un moins haut vol, mais où le printemps se révèle dans sa communion avec le poète. Le Problème associe noblement l’art et la religion. Emerson excelle dans le choix des épithètes ; les mots bien frappés semblent lui venir sans effort, par instinct ; en même temps, sa poésie répond aux besoins modernes de l’imagination ; une sorte de prescience lui fait devancer Darwin et « donner de l’éperon aux recherches de Tyndall. » Dans le Sphinx, le premier poème de son premier recueil, il subordonne la conservation de la force, l’évolution de l’atome primordial à sa foi mystique dans une large identité ; chacune des découvertes des savans expérimentalistes semble avoir stimulé la verve du poète. Trente années avant que Tennyson eût dit : « Fleur du mur lézardé, — Petite fleur, si je pouvais concevoir ce que tu es, la racine et le reste et tout dans tout, — Je saurais à la fois ce qu’est Dieu et l’homme, » Emerson rendait en d’autres termes la même pensée : — « Par mille voix différentes s’exprime la dame universelle : — Qui devine, dit-elle, un de mes secrets, — Est maître de tout ce que je suis. »

Nous trouvons dans le poème de Bacchus la théorie du transformisme : « En buvant, — j’entendrai le chaos lointain me parler ; — Des rois encore à naître marcheront à mes côtés, — Et l’herbe la plus humble formera des projets, — pour le temps où elle deviendra homme. »

Toujours cependant Emerson considère l’âme universelle comme l’unique réalité, le procédé de la création comme la simple métamorphose qui « réduit les choses qui sont à de pures apparences et fond la nature solide en un rêve. »

Il y a de grandes beautés dans Threnody, dans le petit poème des Jours imité de l’antique, mais nous serons, sur la plupart des poèmes spéculatifs d’Emerson, de l’avis de son amie Margaret Fuller, l’une des figures les plus distinguées de ce groupe d’élite dont Concord a gardé le religieux souvenir. « La poésie philosophique, disait-elle, n’est pas l’espèce de poésie la plus vraie. » Ailleurs elle reconnaît, tout en louant chez lui la mélodie, la subtilité de la pensée et de l’expression, qu’il n’a jamais écrit un ouvrage dont le tout commandât plus d’attention que les parties. Emerson n’avait point le sentiment de la proportion, et on peut signaler chez lui des défauts plus graves encore. Son imperturbable sérénité ne saurait intéresser les simples mortels. En l’écoutant on dirait une voix qui tombe des étoiles. Aucun type humain n’est en jeu ; s’il chante l’amour, c’est indépendamment de l’être aimé. Sa flamme est pure et distante comme le clair de lune ; tout au plus pourrait-on discerner dans deux vers mélancoliques une plainte furtive sur les deuils qui durent assombrir sa vie.

La muse d’Emerson, philosophe et savante, trône impassible dans le firmament ; nous sommes presque tentés de croire le professeur Dowden, qui voit dans le chef du transcendantalisme le résultat du climat desséchant de l’Amérique, un être dont l’énergie nerveuse était exaltée au point de préférer la lumière, — une lumière blanche et froide, — à la chaleur. Or la poésie ne peut se passer de chaleur, de passion, ni se borner par conséquent à cet éclectisme qui fit la grandeur du philosophe. Mais, philosophe ou poète, Emerson, autant que Goethe, mériterait le titre de libérateur pour avoir appris aux jeunes écrivains de l’Amérique à s’en rapporter à eux-mêmes, à suivre leur propre impulsion ; son génie communicatif possédait la puissance de mettre en mouvement l’intelligence des autres. Ce que la sagesse de la Nouvelle-Angleterre pouvait avoir d’étroit céda devant son exemple. Théiste, Emerson goûtait la spiritualité de toutes les philosophies antiques ; en s’attachant aux pas de Platon, il n’était pas opposé cependant à la méthode inductive d’Aristote ; sur le chapitre de la morale il se montrait stoïque ; il acceptait des diverses croyances ce qu’il y a de bon en chacune d’elles, déclarant à la fois que la solitude d’une âme Bans Dieu est chose effroyable et que l’homme néanmoins a fait toutes les religions, qu’il en fera de nouvelles et de plus grandes encore. Il faut se rappeler les traits principaux de la philosophie d’Emerson pour avoir la clé de ses poèmes, qui procèdent naturellement de sa vie intérieure.

Parfois il oublie ce qu’il a enseigné lui-même, que le devoir d’un poète est d’exprimer ses pensées avec simplicité, afin de les rendre universellement intelligibles : lorsqu’il s’aperçut qu’il avait failli à ce principe, il corrigea les dernières éditions de ses ouvrages, retirant même beaucoup de choses auxquelles ses fidèles attribuaient une grande valeur. Certes les amers sarcasmes décochés à l’école transcendante ne sont pas dénués de fondement ; Edgar Poë reproche à la pensée des emersoniens d’être le cant, l’affectation, l’hypocrisie de la pensée aggravée par le cant de la phraséologie ; mais cette flèche n’atteint que les disciples et leur arrogance provinciale ; le maître est à l’abri derrière un bouclier de diamant. Mieux que personne il savait ce qui lui manquait pour être poète dans l’acception complète du mot ; il se contenta du rôle d’avant-coureur, d’inspirateur, et, si quelques-uns des siens ont trahi ou dépassé ses intentions, il n’est pas moins certain qu’il a ouvert des chemins nouveaux. « Si le vrai poète moderne surgit en Amérique, s’écrie M. Stedman, ce sera parce qu’Emerson l’aura précédé en lui préparant la voie ! » Jusque-là, croyons-nous, la palme restera aux mains de Longfellow, en dépit du petit nombre de chercheurs du secret principe des choses, qui ne daignent respirer qu’une atmosphère raréfiée sur les hauteurs inaccessibles.


VI

Lorsque Henry Wadsworth Longfellow parut à l’horizon, ses compatriotes attendaient vaguement autre chose que des méditations éthérées sur la nature, et pourtant le puritanisme considérait encore la beauté comme une dangereuse divinité étrangère, la sensibilité comme une vaine faiblesse. La nouveau venu sut adapter ce qu’il avait appris à connaître sur des terres lointaines aux convictions ombrageuses de son peuple ; il fit pénétrer en Amérique, sous un déguisement nécessaire, le goût et l’imagination du vieux monde. Pour pétrir ce talent exquis, il fallut des conditions particulières d’hérédité, d’éducation, de carrière ; il fallut que le rejeton prédestiné d’une lignée de pèlerins, — cette aristocratie intellectuelle et morale de l’émigration qui s’aventura, non pas sur le chemin de la richesse, mais sur le chemin du ciel en invoquant le Seigneur ; — il fallut que le fils d’une famille distinguée, sous tous les rapports, naquit doué d’aptitudes pour les lettres qui équivalaient à un sixième sens, qu’il fût élevé dans une ville typique de l’Est, Portland, ouverte aux influences d’une société polie, que le spectacle de la mer frappât ses yeux avant toute chose, qu’il devint professeur d’académie, qu’on l’envoyât en Europe compléter ses études, puisqu’il s’enfermât une fois pour toutes au milieu de ses livres chéris, dans l’enceinte favorable de Harvard College.

Figurez-vous, dit M. Stedman, un enfant impressionnable qui n’aurait connu, on fait l’église, qu’un meeting house en bois, sur le modèle élémentaire des congréganistes de son pays, et qui se trouverait transporté soudain sous les voûtes d’une cathédrale gothique retentissante des accens de l’orgue. — Ce fut là, en effet, l’impression de Longfellow lorsqu’il visita l’Allemagne. Il se pénétra de ses souvenirs romantiques, il cueillit ensuite des fleurs de poésie en France, en Italie, en Espagne et les rapporta toutes fraîches à Harvard, où ses travaux mêmes de professeur ne firent que l’affermir dans la connaissance des langues étrangères auxquelles il est redevable d’une partie de son mérite.

En 1831, il publia sa grave et sonore traduction de Coplas de Manrique, puis on n’eut de lui que des œuvres en prose, des romans où se trouve la manière tantôt de Heine, tantôt de Jean-Paul. Son recueil de poésies intitulé : les Voix de la nuit, porte encore des traces d’imitation allemande. Poë calomnie cependant Longfellow lorsqu’il parle de plagiat ; l’originalité peut être de plus d’une sorte ; Corneille et Racine, qui empruntèrent à l’Espagne et à la Grèce antique, n’ont-ils pas donné à ces emprunts tout le caractère de l’inspiration ? Sans doute Longfellow butine partout comme une abeille ; il compte parmi ses lecteurs des naïfs qui s’intéressent au sujet, et dans le développement de ce sujet il déploie souvent du charme et du goût plutôt qu’une très grande puissance. Que trouvera-t-on cependant de plus élevé que le Psaume de la vie et qu’Excelsior, qui, tout en ravissant les grands esprits, sont compris aussi des humbles ? Le Sable du désert, le Cimetière juif, l’Arsenal, Prométhée, l’Échelle de saint Augustin, ne nous ; semblent pas spécialement dédiés aux âmes féminines, auxquelles on lui a reproché de faire volontiers appel. Il est vrai que Longfellow est le poète des affections tendres et tout l’opposé d’un doctrinaire ; on lui demanderait en vain la passion patriotique de Whittier ; les poèmes que lui fournit l’esclavage sont émouvans sans violence ; il nous attendrit sur un mal odieux qui existe près de lui, et en même temps, comme dans la Quarteronne, la fille esclave du planteur, il évoque magiquement les rivages tropicaux. Ceux qui lui ont refusé la vigueur oublient sans doute sa ballade héroïque du Squelette en armure ; il est vrai qu’aucun élément tragique ne le préoccupa longtemps. On devine, en lisant Longfellow, qu’il fut heureux, que pendant une longue vie ni la santé, ni l’amitié, ni l’aisance, ni la renommée ne lui firent défaut, que l’amour ne se révéla pas à lui par les fécondes angoisses du désir inassouvi. Il posséda la femme qu’il aimait ; la douleur resta pour lui une forme pathétique de la beauté ; il n’envisagea la mort elle-même que comme une transition lumineuse.

Longfellow a partagé avec Tennyson le bonheur de voir ses récits en vers atteindre au succès étendu des romans de premier ordre ; il est, à l’égal de Victor Hugo, le poète de l’enfance. Son Heure des enfans est le plus délicieux peut-être de ces chants du coin du feu dans lesquels il excellait. La fleur des idylles américaines, Évangéline, a été acclamée par la critique universelle. Nous ne suivrons pas M. Stedman dans une discussion quelque peu pédantesque sur l’opportunité de l’emploi des hexamètres. C’est la forme de Hermann et Dorothée ; elle est favorable, apparemment, aux histoires d’amour champêtre ; enregistrons seulement, avec un juge sévère qui nous paraît peu favorable aux qualités dont dépend la popularité, que l’Amérique tout entière aima Longfellow pour l’amour d’Évangéline, et que l’Europe s’associa bientôt à ce sentiment. Rien ne manque à l’attrait de cette œuvre devenue classique. L’auteur a choisi une époque assez lointaine pour être vraiment poétique, mais assez proche pour avoir un caractère de parfaite réalité, toute pénétrée, en outre, au début, de couleur provinciale. Grâce à la variété de l’action, il fait passer le lecteur par les aspects changeans de son pays ; des épisodes dramatiques succèdent à la pure pastorale, et, au milieu de la foule, où ressortent très pittoresques des figures de toute sorte, fermiers, prêtres, soldats, trappeurs, émigrans, on ne quitte pas des yeux la touchante fiancée, cherchant celui qu’elle aime, durant de longues années, à travers un monde inconnu.

Publier une autre idylle après Évangéline était chose périlleuse. Pourtant Longfellow réussit à ne pas déchoir avec Hiawatha, le premier emprunt vraiment heureux que la poésie eût fait aux traditions indiennes. Hiawatha ouvrit un champ fertile aux futures explorations de Bret Harte et de Cable ; c’est le poème adorable de la forêt. Évitant toute afféterie, toute convention, son auteur nous fait voir les arbres, les animaux tels qu’ils apparaissent au sauvage lui-même, il nous fait sentir que la poésie est le langage naturel des races primitives.

Un peu plus tard, sa fantaisie pleine de tact le conduisit vers la plus jolie chronique du temps de ses ancêtres, les Pèlerins. The Courtship of Miles Standish est un ravissant tableau de la colonie de Plymouth à son aurore ; de jolies scènes d’amour et des éclairs de fine gaîté humoristique font luire comme un rayon de soleil à travers les tons gris de l’atmosphère puritaine.

Longfellow voulut s’essayer dans tous les genres. Ses productions dramatiques, sauf l’Étudiant espagnol, ne témoignent guère que d’un généreux élan qui manque souvent le but. La puissance l’ait défaut également à sa traduction, remarquable d’ailleurs, de la Divine Comédie ; mais on chercherait en vain dans la collection des plus beaux sonnets d’Angleterre rien qui surpasse les quelques sonnets qu’il a joints à ce dernier ouvrage.

Les pièces réunies en 1880, deux ans avant la mort du poète à Cambridge, sous le titre : Ultima Thule, prouvent qu’il resta jusqu’à la fin de sa longue vieillesse égal à lui-même. M. Stedman lui reproche d’avoir vécu trop exclusivement dans le monde des livres et, quand il voyagea, de n’avoir donné de ses excursions lointaines qu’un reflet assez superficiel. Sous ce rapport, il avait la disposition anglo-saxonne, qui s’est exagérée chez les Américains, de pousser toujours à la recherché d’aspects nouveaux sans s’attacher à pénétrer le génie de l’endroit. La mer seule parla un langage profond à l’imagination de Longfellow ; elle le hanta toute sa vie, l’arrachant même aux séductions de sa chère bibliothèque. Il avait cependant la nostalgie de l’Italie, de l’Espagne, des contrées du Midi. A son avis, le meilleur chez les grands poètes de tous les temps n’est pas ce qui est purement national, mais ce qui est universel. « Leurs racines, disait-il, plongent dans le sol natal, mais leurs branches s’épandent dans une atmosphère qui n’a pas de patrie et qui parle un même langage à tous les hommes. »

Toutes les âmes tendres, en effet, d’un bout du monde à l’autre, comprennent et aiment les chants ensoleillés de Longfellow, comme toutes les âmes tourmentées et malades sont sensibles à la noire magie d’Edgar Poë.


VII

Il existe deux portraits d’Edgar Allan Poë qui donnent l’idée d’une double nature. Le premier nous le montre dans sa jeunesse : élégant, de taille moyenne, le front large sous ses cheveux noirs touffus, avec de grands yeux clairs, qui étaient d’un gris violet étrange. Des mains de femme avec cela, la tenue irréprochable du gentleman. Sa belle physionomie, profondément intellectuelle, s’éclaire de ce sourire qui était, avec une voix musicale, sa principale séduction. Regardez ensuite le daguerréotype tiré peu de temps avant sa mort, vous y verrez comme dans un miroir les ravages d’une passion dégradante, funeste. Son attitude exprime le défi ; le dédain d’un ricanement habituel dissimule à peine sur les lèvres le tremblement de l’irrésolution ; les lignes du menton et du cou sont déformées ; tout révèle sur ces traits flétris la défaite de sa volonté. Et vraiment, on dirait que l’opinion en Amérique se soit longtemps modelée sur ces deux portraits. Au dire des uns, la vie de Poë fut odieuse, son génie morbide, sa critique néfaste, il reste le type même de la haine, de la faiblesse et de l’ingratitude ; pour les autres, c’est un être douloureusement impressionnable et merveilleusement doué, qui, aux prises avec dus tentations extraordinaires, ne sut pas leur résister et mourut jeune, dans une tragique misère, en laissant une œuvre immortelle. A mesure que le temps s’écoule, le nombre des détracteurs d’Edgar Poë diminue, l’éloge l’emporte sur le blâme ; cet éloge, souvent excessif, sans nuances ni discernement, serait, M. Stedman parait le croire, d’un mauvais augure pour la renommée de l’écrivain, si quelques critiques judicieux et sincères ne venaient y mettre bon ordre. Voici l’opinion résumée de l’un de ces critiques, celui que nous nous attachons à faire connaître aujourd’hui : Edgar Poë se sépare de tous les autres talens de son pays ; il est en communion plus intime avec certains esprits rares et subtils des pays étrangers. Comme poète, le petit nombre de ses œuvres, l’étroit domaine dans lequel il se meut ne permet pas de lui accorder la première place. Au moins le conteur fut-il un maître ; l’auteur des Fleurs du mal s’est assimilé de même Eurêka, ce poème en prose un peu nébuleux et saturé de. panthéisme moderne.

Mais nous n’avons pas à parler ici des Histoires extraordinaires, elles appartiennent à la France autant qu’à l’Angleterre, de par l’a conquête que Baudelaire en a faite en fondant son propre talent dans celui de leur auteur, de façon à nous donner quelque chose de plus précis à la fois et de plus libre qu’une traduction. Nous n’avons pas davantage à répéter ce qui a été tant de fois écrit sur la vie d’Edgar Poë. Sans doute M. Stedman a raison : des admirateurs trop fervens ont exagéré ses infortunes pour diminuer ses fautes ; il eut la part d’heur et de malheur qui échoit à toute existence humaine ; ce fut un malheur de porter dans ses veines tant de vices héréditaires : un fils de famille du Maryland, aussi débauché que possible, épouse une actrice, monte lui-même sur les planches et meurt presque en même temps que sa femme, laissant un orphelin à la charité d’autrui ; mais ne fallait-il pas ce mélange de sang anglais, italien, irlandais et français, cette hérédité d’aventure, ce ferment même de perversité pour former le philtre subtil, irrésistible du génie, qui nous a ensorcelés tant de fois ? D’ailleurs, si Poë fut malheureux d’avoir un tel père, il trouva en le perdant le plus tendre des protecteurs, M. Allan, qui lui donna son nom, qui lui fit une enfance follement gâtée et grâce auquel son éducation, commencée en Angleterre, s’acheva dans une université de la Virginie. S’il se fit chasser de l’école militaire, s’il finit par lasser l’affection, la pitié même de son père adoptif, la faute en fut à lui seul, mais nous ne pouvons regretter que ce rare produit des régions méridionales, rêveuses et chevaleresques, ait été transplanté au milieu de l’âpre mouvement intellectuel de New-York ; son entier développement était à ce prix.

Le grand nombre des Américains lancés tout jeunes à travers le monde sans cette grande ressource, une plume appréciée dès le début, ne vont pas pour cela en dérive, comme Poë, nous dira-t-on. Qu’eut-il à se plaindre ? Depuis la publication du Manuscrit découvert dans une bouteille, il trouva pendant dix-sept ans des éditeurs, malgré les infidélités, le travail irrégulier et la facilité déplorable à rompre ses engagemens qui amenait entre eux et lui de continuelles brouilles, de même qu’il se faisait des ennemis innombrables en épanchant le fiel par torrens dans le journalisme qui l’aidait à vivre. Son amertume, son désespoir ne semblent motivés que par l’ennemi qu’il portait en lui-même, son caractère intraitable, la folie qui le poussait vers le jeu, qui à la fin le jeta sur un lit d’hôpital pour y mourir du delirium tremens. Il souffrit néanmoins, il souffrit plus que personne, par fatalité de nature, et il trouva de sombres délices dans cette angoisse exquise qui fut l’aliment nécessaire à son cerveau. Tous les pessimistes pourraient en dire autant. Mais, au milieu des rudes réalités qui rencontraient chez lui une sensitivité plus que féminine, l’idéal dans l’ordre des affections lui tint constante compagnie ; il fut aimé sans mesure, il aima de même. A ce propos, M. Stedman émet une remarque dont le puritanisme seul est capable. Après avoir affirmé que les hommes de lettres et les artistes sont, en dépit du préjugé contraire, a moins livrés aux plaisirs défendus » que les hommes d’affaires et les oisifs du monde, il déclare que Poë ne fit pas exception à cette règle, qu’il ne fut jamais libertin, que la femme resta pour lui l’objet d’un culte respectueux, qu’il n’y a pas une offense contre la chasteté dans toute son œuvre. Personne ne songera cependant, jamais à nommer cette œuvre morale !

Peu importe, nous le répétons, le plus ou moins d’abaissement de la vie de Poë ; le fait est que, de quelque façon qu’il ait vécu, le malheureux portait en lui un arrêt de mort et qu’il le sentait ; cette malédiction d’héritage suffit, avec l’amour, purement poétique peut-être, que lui inspira sa femme, à rendre cette figure de pessimiste étrangement touchante malgré tout. Beaucoup d’autres de la même école mêlent une si forte dose d’affectation à un grain presque imperceptible de sincérité !

Les vers qui restent d’Edgar Poë remplissent à peine un volume. Il avait dix-huit ans lorsqu’il publia les premiers, qui furent réimprimés avec quelques changemens après son expulsion de West-Point. Une certaine imitation de Byron et de Moore dans la forme, et de Shelley quant à l’esprit, n’empêche pas la personnalité du poète de percer déjà par places ; plus tard il transforma quelques-unes de ses pièces : Fairy Land, Irène, To, devinrent la Dormeuse, un Rêve dans un rêve, Lénore ; The Doomed City devint la Cité de la mer, etc. Poë se complaît dans ces variations de plus en plus parfaites sur un premier thème ; cependant il lui arriva d’atteindre d’un coup à la perfection, comme dans le sonnet à la Science et dans la pièce ravissante à Hélène, qui jaillit de sa plume vers l’âge de quatorze ans ; mais ce fut le succès de the Ravcn qui assura sa renommée de poète et le rendit populaire. Le Corbeau (1845) est la plus originale de ses ballades, celle où l’on trouve au suprême degré cette qualité de la quaintness, qu’il prisait si fort. La réalité des choses de tous les jours y forme un contraste poignant avec la réalité plus profonde du souvenir, qui nous haute sans trêve et sans pitié. Ce corbeau est le génie de la nuit, l’emblème de l’irréparable, le gardien des regrets déchirans. Ses beautés pathétiques n’éclipsent pas cependant les beautés toutes différentes de the City in the sea. Cette étrange cité, au sein de laquelle la mort a élevé son trône et qu’éclaire une lumière livide partie des flots, fait penser, avec la terreur qui s’en dégage, à quelque tableau confus et grandiose de l’auteur de la Destruction de Ninive ou du Festin de Balthazar, ce fou sublime, John Martin.

Quelle suavité douloureuse dans la Dormeuse, qui, enveloppée des plis de son suaire et de la soie de ses longues tresses, attend le moment où elle échangera sa couche mortuaire pour une autre plus silencieuse encore ! Quelle fantaisie désespérée dans les Cloches ! Elles deviennent humaines à travers leurs frénétiques clameurs et leur élan insensé ; elles nous font partager leur délire.

The Conqueror Worm exprime en un seul gémissement l’inutilité navrante de la veillée du poète au milieu des tombeaux. En vain a-t-il demandé au silence, à la nuit, ce que deviennent les morts. Tout ce qu’il apprend, c’est ce qu’il savait déjà : aucune voix de l’autre monde n’a répondu. Aussi n’ose-t-il demander pour sa Dormeuse qu’une seule faveur, l’oubli, la certitude que son sommeil soit aussi profond qu’il est durable. Il salue du nom de conquérant le ver du tombeau, celui qui, à la fin, aura raison de ces misérables mimes façonnés par ironie à l’image du Dieu tout-puissant :

La pièce est une tragédie intitulée l’Homme,
Et son héros, ce conquérant, le Ver.

Pour Annie, cependant, la mort prend un aspect moins sinistre, elle devient une extase ; l’âme languit en arrière, calme, reposée, ayant vaincu cette fièvre qu’on appelle la vie, capable encore de sentir l’amour humain et son dernier baiser. For Annie est le plus tendre de tous les poèmes de Poë. Pendant le peu de temps qu’il survécut à sa femme, la vision lui vint du repos et non plus de l’horrible dans la mort. Il chanta deux Requiem sur sa compagne disparue : Ulalume, un étrange chef-d’œuvre, vague et profond à la fois, qui a tout l’entraînant prestige de l’improvisation ; Annaael Lee, une mélodie funèbre, déchirante dans sa simplicité. Le mouvement est pressé jusqu’à la fin, où l’intention se répète, s’affermit et grandit, nous laissant sous une impression d’autant plus forte qu’ensuite un silence se fait, qui est tout de bon un silence de mort. Après Annabel Lee, la lyre se brisa, Edgar Poë n’écrivit plus de vers.

Les prédilections de M. Stedman sont pour les deux pièces intitulées : le Palais Hanté et Israfel. Il faut lire la première, plus d’une fois, avant de s’arrêter à considérer l’allégorie qu’elle renferme, tant la musique des mots, la fantastique beauté des images s’empare de notre attention d’une manière fascinatrice. Israfel n’est, pour ainsi dire, que mélodie et lumière. Une fois, Poë s’est élevé au-dessus des sépulcres et des brumes funèbres, il a visité l’empyrée ; il y a de la joie, du ravissement dans ce chant délicieux.

De la lecture des poésies de Poë, en y comprenant celles qui s’entremêlent à la prose de ses contes, — car ce mélange est peut-être le produit le plus achevé de son génie, — le critique conclut à admirer, sans la surfaire, une faculté vraiment exquise, mais exercée dans des bornes restreintes. La poésie, selon ce frère moralement dégénéré de Keats, doit se vouer sans partage à la création rythmique de la beauté ; son but est le plaisir, non pas la vérité, — un plaisir subtil, indéfini, tel que celui que procure la musique. La métaphysique en vers lui faisait horreur ; il considérait la théorie lakiste comme une forme nouvelle de cette hérésie, le didactisme, qui a nui même au mélodieux Coleridge. Dans une Lecture sur le principe poétique, l’auteur du Corbeau a expliqué pourquoi un long poème ne peut exister. En somme, il refusait de voir au-delà de son propre génie et eût voulu réduire le poète à une seule méthode, presque à un seul thème. Adorant le beau, comme Heine, il voyait sa suprême expression dans la tristesse que nous cause le mal de la vie et notre incapacité à saisir l’inconnu ; il voyait sa forme la plus parfaite dans la beauté féminine. Rien de pathétique comme la mort d’une belle jeune femme, rien qui puisse en poésie rivaliser avec ce sujet-là ; en outre, la musique des mots, leur charme douloureux doit être mis en relief par quelque chose de fantastique, d’humble ou de bizarre (quaint).

Les capacités de Poë s’accordaient merveilleusement avec sa théorie. Les préludes de sa jeunesse, qui devinrent par la suite des poèmes, sont indéfinis au point de n’exprimer presque rien, et plus tard il ne laissa jamais son imagination se répandre librement dans ses vers ; il semble la réserver pour la prose ; en poésie, les sons passent avant toute chose.

Mais n’est-il pas oiseux de s’appesantir sur les théories, sur les préceptes de celui qui restera inimitable, quelque effort que fassent pour approcher de lui les exploiteurs du macabre grotesque ou larmoyant ? — Il a dit un jour, presque enfant encore : « La poésie est pour moi une passion et non un but. « Il garda le droit de répéter ce mot jusqu’à son dernier jour.


VIII

Avec le docteur Oliver Wendell Holmes, nous nous retrouvons bien loin de la passion, dans le domaine tempéré du bon goût et du bon sens. Les Essais de cet émule d’Addison et de Sterne eussent été trouvés dignes du Spectator ; les lecteurs de la Revue en connaissent depuis longtemps tout le mérite, grâce à un article intéressant de M. Forgues sur la Fantaisie aux Etats-Unis [3], où nous voyons ce personnage célèbre dans les deux mondes, the Autocrat of the breakfast-table, se répandre en dissertations un peu touffues parfois, mais toujours ingénieuses et piquantes, sur tous les sujets les plus graves et les plus légers, la philosophie et le sport ; l’histoire, la mode et la littérature. Depuis lors, deux nouvelles incarnations du docteur Holmes ont successivement pris place à cette table du déjeuner inaugurée par l’Autocrate. Le Professeur et le Poète ont rempli deux volumes de causeries en zigzags, de boutades capricieuses, dont la forme est toujours curieusement et savamment cherchée. Wendell Holmes a le culte de sa langue maternelle, le pur anglais des vieux puritains ; il la manie avec un respect presque minutieux et serait évidemment tenté de traiter l’un comme l’autre « l’homicide et le verbicide. » Sous l’écrivain irréprochable, ciseleur d’idées, « épicurien de mots, » on devine le fameux causeur, qui depuis plus d’un demi-siècle est l’orgueil de la ville qu’il habite, l’Athènes américaine, l’académique Cambridge. Les caractères qu’il trace en deux traits, de manière à les rendre vivans, les épisodes intercalés ça et là avec un apparent dédain des faits, à travers le tissu tantôt léger, tantôt solide, toujours brillant et varié du raisonnement et du paradoxe, nous révéleraient le romancier, même si nous n’avions pas là l’émouvante histoire d’Elsie Venner, que pouvait seul imaginer un savant physiologiste épris de psychologie [4].

Comme la plupart des poètes de son pays, le docteur doit a la prose une bonne partie de sa renommée. Il sème souvent les vers comme au hasard à travers ses Essais ; en feuilletant l’Autocrate, par exemple, on trouve trois merveilles de genre différent : the Living Temple, qui mérite d’être comparé à la Paraphrase du dix-neuvième psaume d’Addison ; the Wonderful one Hoss-Shary, dont le tour burlesque, en dépit de l’intention philosophique du fond, ouvrit la voie aux audacieuses fantaisies de Bret Harte, et the Chambered Nautilus, où se trouve exprimée, dans des vers d’une intraduisible harmonie, la certitude du perfectionnement et de l’immortalité. Mais toutes les poésies du docteur Holmes n’ont pas cette élévation ou cette originalité. Il a prodigué des vers de société qui ne peuvent compter que comme jeux d’esprit, comme les effets d’une virtuosité sujette aux fluctuations de la mode. On ne saurait cependant les passer sous silence, car ces petits côtés du talent de Wendell Holmes contribuent à faire apprécier une figure sympathique qui, tout en portant par héritage direct le sceau de l’époque des George, relève plutôt de notre XVIIIe siècle que du XVIIIe siècle anglais d’une correction si compassée. Holmes se garde soigneusement de la pédagogie, tout « poète académique » qu’il soit par excellence. Son œuvre rappelle le vieux temps, comme certains détails d’architecture à Cambridge, à Portsmouth, rappellent les villas de Pope et de Walpole, mais il a l’entrain qui manqua toujours à l’époque formaliste de la culotte courte, nommée par euphémisme la knee-buckle period.

Avant lui, beaucoup de savans, ecclésiastiques ou autres, avaient rimé à Harvard ; on peut dire cependant que, le premier dans ce docte cénacle, Holmes fut réellement poète. son rire, spirituel éveilla un écho sous les voûtes moroses de l’académie ; humoriste, il sut prouver d’autre part à la masse de ses compatriotes, trop disposée à croire le contraire, que la plaisanterie peut se passer de grossièreté. Quelques croquis de Paris, pris au vol pendant les années de sa vie d’étudiant en médecine, sont tracés d’une main légère, sans que le puritanisme du fond de sa nature cède pourtant aux influences du dehors, qu’il rend avec tant de vérité. Ce contraste est piquant, comme l’est celui de son provincialisme bostonien avec ses hardiesses scientifiques alliées à l’orgueil quasi-patricien, aux entêtemens invincibles d’un conservateur de race. Toutes ces bizarreries sincères composent le plus aimable des originaux. Une merveilleuse élasticité d’esprit qui lui permit, à cinquante ans, d’aborder le domaine, nouveau pour lui, de la prose, avec la fougue d’un jeune homme, en est le trait principal. Poêle, il n’avait été que trop à la mode, dépensant sa verve en improvisations, sans l’épuiser jamais. A chaque instant, et de tous côtés, on y faisait appel. Il n’y avait pas une solennité politique, un banquet, un festival, une dédicace, une inauguration, pas un événement public pour lequel on n’eût recours à lui : épithalames, épitaphes, saluts aux gloires civiques et littéraires, bienvenues aux princes étrangers ou aux ambassadeurs, adresses rimées, toasts, chansons, il lui fallait fournir tout cela, et il s’en acquittait avec une complaisance proverbiale. Même dans cette brillante poussière, on compte des diamans qui, n’eussent-ils pas été mis en lumière par son incomparable talent de beau diseur, resteraient dignes de prendre place à côté de the Last Leaf, cité tant de fois. Personne ne sut jamais, comme le docteur Holmes, approprier son œuvre à l’occasion, à un auditoire spécial. Sans exalter outre mesure ces triomphes de l’heure qui passe, lesquels lui furent prodigués de telle sorte qu’on peut dire que, seuls, un acteur ou une beauté célèbres ont été accompagnés ainsi à chaque pas par le succès, il est impossible de nier l’influence que ce genre de charme lui assura sur plusieurs générations. Sans doute, les pionniers de la poésie de l’avenir dédaignent la perfection toute classique de sa langue et le tour ancien régime auxquels il reste fidèle. Maint esprit profond lui en veut d’être tout l’opposé d’un transcendentalist et d’avoir jugé qu’Emerson considérait la terre comme l’eût fait un visiteur sorti de quelque autre planète. Une certaine démocratie doit lui reprocher également de n’avoir pas joint autrefois ses efforts à ceux des promoteurs de l’abolition, et, tout en étant libéral, patriote, républicain, comme il convient à un fils de l’Amérique, de dresser volontiers des arbres généalogiques, de préférer franchement l’homme de famille à celui qui s’est fait lui-même, leurs qualités étant d’ailleurs égales. Comme le dit fort bien M. Stedman, les têtes rondes de la vieille patrie furent les cavaliers de la nouvelle ; un groupe de notables dépourvus de titres alla fonder au sein de la république, pour laquelle chacun d’eux eût versé tout son sang, l’équivalent d’une aristocratie. On est forcément aristocrate quand, comme le docteur Holmes, on fait autant de place dans sa bibliothèque aux auteurs grecs, aux elzévirs classiques, aux essayistes anglais ; du reste, si amoureux qu’il soit des livres, ce médecin-poète étudie surtout l’homme, corps et âme ; il se méfie un peu de la « lumière intérieure, » et s’appuie de préférence sur l’observation, sur l’expérience. Il a plus d’esprit qu’aucun de ses compatriotes, une logique imperturbable, et l’élégance et l’à-propos, et le don de l’épigramme légère finement aiguisée. En dépit de ses ancêtres puritains, il mérite donc l’épithète qui lui a été appliquée de Yankee-Français, contre laquelle nous savons qu’il est loin de se défendre.


IX

James Russell Lowell est né, lui aussi, dans la docte atmosphère de Cambridge, d’une lignée d’ecclésiastiques érudits. Il représente par excellence l’homme de lettres américain, de même qu’Emerson représente la pensée américaine. Ses succès dans les genres les plus variés, les honneurs internationaux qui sont venus le chercher, ses discours, son attitude, la culture raffinée de son esprit ouvert à toutes choses lui ont fait une situation à part et des plus distinguées. Certains critiques étrangers se plaisent à le considérer comme supérieur à son pays, comme un Anglais de la plus fine trempe, naturalisé citoyen des États-Unis. Ceux-là se trompent. Les sentimens et la vie de la Nouvelle-Angleterre éclatent dans son œuvre autant et plus que dans toute autre. Il suffit, pour s’en assurer, de lire les Biglow Papers, la suprême expression du yankeeisme. Jusqu’en 1848, époque où ces singulières épîtres en dialecte commencèrent à paraître, Lowell, d’abord avocat, puis professeur de belles-lettres à Harvard, comme l’avait été Longfellow, fit paraître, outre quelques morceaux d’excellente critique, ses premières poésies, déjà très remarquées. L’amour ne fut pas seul à les inspirer ; l’indépendance, les devoirs et les droits de l’homme, la dignité du travail y étaient célébrés en beaux vers.

Poë disait de la Legend of Britanny que c’était le plus noble poème qui eût été encore écrit par un Américain ; Rhœcus soutiendrait une comparaison avec la plus séduisante des Helléniques de Landor, l’Hamadryade, si son auteur ne l’avait quelque peu gâtée en y introduisant une intention morale qui, dans un poème païen, fait tache, encore qu’elle caractérise l’esprit de la Nouvelle-Angleterre. Evidemment le jeune poète ne pouvait pas s’en tenir à chercher ses sujets dans l’antiquité ou le moyen âge ; il est essentiellement moderne, il a des opinions ardentes et l’éloquence qu’il faut pour les soutenir. C’est un réformateur comme Whittier, son compatriote ; comme lui, il est destiné à faire avancer une grande cause ; que si l’on peut lui reprocher çà et là quelques fautes de goût, quelques excentricités du style, il nous répondra : « L’œuvre doit surpasser les matériaux ; » et son œuvre, en effet, est grande, toute considération d’esthétique à part. Les événemens se chargèrent de lui indiquer sa voie sans qu’il la cherchât, confirmant ainsi sa théorie de la spontanéité.

Il n’était encore que le chantre des affections (the Changeling, She came and went), et celui de la nature (the Indian summer Rêverie, the Dandelion), on louait surtout ses poétiques légendes, celle de Bretagne et la Vision de sir Launfal, quand à trente ans il donna tout à coup la mesure d’une originalité dans le talent qui n’avait pas eu jusque-là l’occasion de s’affirmer. Un événement injuste en lui-même, mais qui eut une influence considérable sur la civilisation en général, l’invasion du Mexique venait de se produire. Lowell se fit vaillamment l’interprète des opinions d’une minorité sincère et intelligente au sujet de cette guerre. Les Biglow Papers parurent, de 1846 à 1848, et obtinrent un succès prodigieux ; l’humour, qui est purement anglo-saxon, s'y appuie par une combinaison assez rare sur l’esprit, une qualité de tous les temps et de tous les pays ; malheureusement les vers en dialecte sont difficilement intelligibles ailleurs qu’en Amérique : le vieil anglais, importé par les premiers colons, s’y est conservé ; nombre de mots qu’emploient familièrement les habitans de certaines parties du Massachusetts sont notés dans les vocabulaires anglais comme archaïques ; mais ils étaient en usage lors de la traduction de la Bible par le roi Jacques.

Cependant ces provincialism.es tendent à s’effacer peu à peu ; on les retrouvera tous dans les épîtres à demi sérieuses, à demi burlesques du brave Hosea Biglow, éditées avec un tel respect du yankeeisme que, pour l’orthographe même, le mode ordinaire de la prononciation a été scrupuleusement conservé. Comme le fait remarquer d’ailleurs M. Stedman, ce dialecte n’a rien de commun avec le « jargon de clown » (elownish gabble) d’un certain nombre d’humoristes ; c’est la langue des vieux puritains maniée par une plume savante.

Lowell immortalise, dans ce poème burlesque, à demi satire, idylle à demi, infiniment supérieur à l’Hudibras de Butler, auquel on l’a comparé, le type du citoyen rustique de la Nouvelle-Angleterre, tel qu’il est resté depuis le jour de l’année 1620 où une petite troupe d’exilés volontaires vint chercher sur un rivage aride le droit de prier à sa guise et de fonder une démocratie. Les puritains quittaient la patrie et toutes les facilités de l’existence pour cet idéal entrevu à travers les tempêtes d’une longue traversée, les horreurs de l’hiver, de la famine, de la solitude ; le besoin fut leur premier ennemi, aussi ont-ils légué à leurs descendons, avec le souvenir religieux d’un nouvel exode, l’économie comme première qualité. Après deux cents ans, le Yankee pousse encore à l’excès le souci de l’épargne, il est ingénieux à gagner, maître de tous les métiers, infatigable inventeur, plein de ressources, assez dédaigneux du beau et même du confort, mais décidément victorieux de l’antique adversaire, la faim. Il prévoit tout, sa patience est, comme sa ruse, sans bornes ; il ne compte que sur lui-même, et toutes ces qualités pratiques recouvrent un fond indestructible de mysticisme, d’enthousiasme, de dévotion fanatique. Le sentiment austère, impitoyable du devoir domine tout chez lui ; il a horreur de l’ignorance, et l’humour, ce produit des contrastes, coulé à Ilots dans ses discours avec les citations de la Bible, comme involontairement. Tel qu’il est, Lowell nous l’affirme, nous le prouve, Jonathan ressemble plus à l’Anglais d’il y a deux siècles que John Bull lui-même.

Hudibras, tant admiré de Voltaire, eut l’honneur de proclamer le premier les grands principes de tolérance universelle ; the Biglow Papers contribuèrent peut-être plus qu’on ne le croit à précipiter ce formidable événement, la grande rébellion, qui a supprimé l’esclavage et décidé de l’unité américaine. La seconde série, de 1862 à 1866, en est la partie la plus intéressante. M. Biglow a repris la parole avec la même verve qui l’avait rendu populaire bien des années auparavant ; il s’empare de chacun des épisodes politiques à mesure qu’ils se déroulent ; l’intensité du sentiment patriotique, le réalisme ultra-comique de l’expression, donnent mieux qu’aucune autre production littéraire l’idée de ce grim humour, de cette drôlerie taciturne et farouche qui représentait la gaîté dans l’âme de fer des ancêtres ; l’humour chez eux résiste à tout, aux pires épreuves, aux pertes les plus cruelles, il semble être une forme incompréhensible et déconcertante pour nous de l’héroïsme. Il va sans dire que, par le sujet, un bon nombre de ces poèmes uniques ne peut offrir que peu d’intérêt à l’étranger ; en Amérique même, ils durent leur énorme popularité à l’émotion du moment, à leur coïncidence avec les événemens qu’ils relatent et qu’ils commentent ; quelques-uns cependant gardent tout leur prestige : par exemple, le dialogue entre le pont et le monument de Concord, la bucolique intitulée : Suthin’ in the Pastoral Line, et ce chef-d’œuvre du genre : the Courtin.

Les Biglow Papers subsisteront comme l’expression parfaite de l’esprit d’une région et d’une époque. Si l’on considère que Lowell eut, en outre, la gloire de produire l’ode héroïque la plus belle que possède son pays, the Commemoration Ode, toute palpitante de douleur, de fierté, d’ardent patriotisme au lendemain de la guerre, on comprendra l’auréole qui entoure son nom dans le Nouveau-Monde sans qu’il soit besoin d’insister sur le mérite de ses ouvrages en prose. Toutes les poésies qui lui ont été inspirées par les paysages de sa province sont exquises et de la plus fraîche originalité : la contemplation de la nature conduisit Bryant à l’invocation solennelle ; Longfellow écouta surtout les grandes voix de la mer ; les représentans de la nouvelle école cherchent à la lumière de la science l’âme des choses plutôt qu’ils ne la sentent ; Lowell, lui, n’a pas besoin, pour s’inspirer, de sites sublimes ; le sentiment qu’il éprouve dans les bois où il nous promène ressemble à la joyeuse et naïve ivresse d’un enfant en liberté ; point d’intentions philosophiques ; il chante, nos cœurs tressaillent avec le sien et nous ne demandons pas pourquoi.


X

Walt Whitman est à sa manière le poète de la nature ; ce titre lui restera plus sûrement que le titre ambitieux de poète de l’avenir, qui lui fut jadis attribué. M. Stedman ajoute, en somme, fort peu de chose à ce que nous avons écrit sur lui ici-même il y a une quinzaine d’années [5]. Il nous apprend seulement qu’Emerson, d’abord séduit par les accens expressifs et sincères du chantre de la démocratie, se détourna de ce disciple indiscret quand ses audaces passèrent toute mesure. Old Walt est depuis longtemps vieux tout de bon, la majesté des cheveux blancs lui est venue, il est resté populaire et mérite de l’être pour beaucoup de raisons : il y eut en lui un philosophe, un soldat, un patriote aux larges sympathies, au cœur généreux et débordant de pitié. Il a aimé, il aime encore les petits et tous les malheureux, il leur a dédié ses chants où vibre souvent une originalité réelle dans le sujet et dans les sentimens. Quant à la prétendue originalité de la forme, on sait ce qu’elle vaut. Cet irrégulier a brisé les moules anciens, faute de savoir s’en servir ; il est plus facile d’arriver au succès par l’excentricité que par tout autre moyen. La guerre à outrance que Whitman a faite aux conventions, aux préjugés marque une certaine étroitesse que l’on pourrait reprocher à tous les naturalistes, fort intolérans quand il s’agit d’une autre méthode que la leur. Heureusement, Leaves of Grass, Drum Taps, l’Hymne funèbre en l’honneur de Lincoln, ont des qualités fort indépendantes de l’américanisme, auquel leur auteur et ses camarades attachent une si folle importance. Cet américanisme, que l’on voudrait créer en rejetant toutes les formes, toutes les règles, toutes les traditions du passé, nous parait en somme fort peu désirable ; ce n’est pas ainsi que se forme une littérature nationale. Comme l’a dit un des poètes les plus éminens qu’ait produits le Nouveau-Monde, il lui faut, pour croître et s’épanouir, la chaleur et la rosée des siècles. Toute littérature est le résultat de la culture et du raffinement intellectuel ; or, en Amérique, le goût a besoin encore de faire des progrès, notamment à New-York, où le sentiment esthétique n’est guère, au milieu du tumulte des affaires, qu’une affectation. C’est pourtant à New-York que les revues, les journaux, les éditeurs sont nombreux et influens ; la décentralisation serait désirable. Il faudrait, pour favoriser le développement de l’originalité, que chaque région de l’immense république eût son centre littéraire spécial ; autrement le cosmopolitisme, c’est-à-dire l’imitation des littératures européennes, tendra de plus en plus à régner dans les lettres. Tous les poètes de la dernière génération en sont atteints plus ou moins. Bayard Taylor lui-même, qui pourtant écrivit des ballades californiennes, fit passer sous nos yeux les scènes rurales de la Pensylvanie et essaya même de tirer un drame des origines du mormonisme. A d’autres momens de sa carrière, si courte et si bien remplie, Taylor fut cosmopolite comme ses confrères, puisant dans les voyages qu’il fit en Orient et en Europe d’heureuses inspirations (Poems of the Orient, a Book of romances, etc.). L’influence de Shelley, visible à travers son œuvre, suffirait pour qu’on ne pût lui décerner cette qualité de poète américain, qui, lorsqu’on y réfléchit, appartient tout au plus à Bret Harte, et, après lui, aux humoristes Leland, Hay, Riley, à un peintre des sierras de l’Ouest comme Joaquin Miller, à un ménestrel du Sud comme Fosler. Encore le jargon nègre des plantations, le dialecte des mines ou des défrichemens, l’exubérance seulement d’une bizarrerie par trop locale empêche-t-elle que la saine critique puisse faire grand cas d’une partie de ce bagage fantaisiste à l’excès. That Heathen Chinee de Bret Harte, lui-même, n’offre point, tout étonnant qu’il soit, l’intérêt des ouvrages en prose du grand chroniqueur de la fièvre de l’or.

Autour de Bayard Taylor, enlevé prématurément aux travaux qui dévorèrent sa vie et que couronna l’admirable traduction de Faust, s’étaient groupés de jeunes poètes d’avenir, Stoddard en tête (un artiste inégal, mais puissant, qui laissera quelques pièces de premier ordre, entre autres the King’s bell), puis Boker, l’Irlandais O’Brien, Aldrich, d’autres encore, qui ont donné pour patrie à leur muse l’univers tout entier. Quand Whittier, Lowell et Holmes, ces vétérans, auront disparu, Aldrich, l’auteur de Cloth of gold, de Flower and Thorn, sera le premier parmi les poètes de la nouvelle génération. Edgar Fawcett, profondément pénétré du goût français, occuperait une place distinguée parmi les plus habiles de nos parnassiens ; Winter s’est imbu de l’ancienne poésie anglaise ; Story est un disciple fervent de Browning ; Mrs Field, que nous placerons en tête du groupe nombreux et brillant des poétesses, reflète dans ses vers le génie ; de l’antiquité grecque ; Boker, nourri des modèles du temps d’Elisabeth, fonde ses drames sur des sujets historiques. On voit par là que la muse américaine n’est pas encore, malgré l’appel révolutionnaire de Walt Whitman, partie pour un monde nouveau.

L’école des traducteurs en vers est florissante aux États-Unis. Il serait impossible de nommer même les plus remarquables quand l’espace nous manque pour rendre justice à la légion grossissante des poètes originaux. Et, si longue que soit la liste de ces derniers, sur laquelle, par parenthèse, M. Stedman pourrait s’inscrire à une place honorable auprès de Gilder, De Kay, Edward King, Parsons, G.-E. Montgomery, J.-M. Thompson, c’est la prose, c’est le roman qui semble régner en maître. Aucun des génies poétiques de la première période n’est remplacé, nous n’avons que la monnaie brillante de cet or pur. Peut-être la guerre civile a-t-elle amené un moment de transition qui sera suivi d’une renaissance. La politique, le journalisme, prirent dans le nord, après la victoire, une place démesurée ; un long silence suivit la défaite du sud : la voix de Sidney Lanier ne s’y est élevée musicale et singulièrement expressive que pour s’éteindre presque aussitôt ; Payne, Randall, Townsend, survécurent à cet artiste vraiment original, mais leurs poésies, où plane cependant l’esprit de la région, sont éclipsées par les ouvrages en prose d’une couleur locale supérieure de leur compatriote Cable. L’ère du roman est dans son éclat, et ceux qui se distinguent dans ce genre sont souvent infidèles à la muse ; Aldrich et Howells, Fawcett et Lathrop, Bret Harte, Bunner, miss Phelps, combien d’autres encore ! Le réalisme qui semble prévaloir au théâtre arrête l’élan du drame en vers. Somme toute, l’Amérique, sous ce rapport et sous beaucoup d’autres, nous semble subir la destinée littéraire de la vieille Europe : Tennyson, Browning, Swinburne ne seront pas plus remplacés en Angleterre que Lamartine, Alfred de Musset et Victor Hugo ne le sont chez nous ; partout l’imagination fait place à ce genre de technique qui a pris une devise assez creuse : l’art pour l’art ; partout les habiles ouvriers se multiplient sans qu’aucun maître apparaisse à l’horizon.

Est-ce en Amérique que l’inspiration va élire domicile ? Y donnera-t-elle vraiment des fruits nouveaux, ou bien restera-t-elle ce qu’elle a été jusqu’ici, non pas une imitation, mais une continuation de la littérature anglaise ? Les espérances de M. Stedman sont sans bornes, il est le plus optimiste des prophètes. Nous ne croyons pas pour notre part que l’universalité d’une littérature fondée sur une langue importée, nourrie de sentimens et de traditions qui appartiennent à tous les peuples réunis et confondus dans le grand loyer de l’émigration, puisse équivaloir de longtemps à l’originalité pure et simple telle qu’on l’entend ailleurs. On y reconnaîtra peut-être toujours la droiture et le bon sens anglais, la profondeur et la tendresse allemandes, l’esprit français, la passion espagnole, de même que dans le type américain proprement dit, dans ce type physique qui, si nous en croyons Herbert Spencer, deviendra le plus parfait du monde, grâce au croisement des variétés de la race aryenne, on démêle encore sans peine les emprunts physiologiques contractés de côté et d’autre. Peu importe en somme à quiconque ne fait pas de l’américanisme l’objet d’un culte fanatique, comme celui dont ce prétendu citoyen de l’univers, d’un esprit si étroit au fond, le radical, l’iconoclaste Walt Whitman est le grand-prêtre. Le beau n’a point de patrie, il n’a pas attendu pour être parlait l’avènement d’une démocratie, ses antiques manifestations ne seront jamais surpassées et serviront de modèles éternels. Que l’Amérique se garde seulement, d’abord d’une facilité d’assimilation dangereuse, ensuite de l’abus du dialecte. Tout est continuation, tout s’enchaîne ; l’arbre transplanté par-delà l’océan et surchargé de greffes nouvelles ne perdra rien à rappeler dans un sol neuf l’espèce dont il est sorti, pourvu que ses fleurs soient brillamment colorées, ses fruits savoureux et abondans. Il suffira de le laisser devenir en toute liberté ce qu’il doit être. Des prétentions hâtives et démesurées pourraient seules ralentir ou fausser sa croissance.


TH. BENTZON.

  1. Victorian Poets, 1 vol. Boston and New-York ; Houghton, Mifflin and Cie.
  2. Poë a été sévère pour Lord autant que pour aucun autre, mais il ne faut tenir compte qu’avec beaucoup de réserves de sa critique passionnée.
  3. Revue du 15 juillet 1860.
  4. Elsie Venner ; réduction par E.-D. Forgues, Revue des 15 juin et 1er juillet 1861.
  5. La Poésie de l’avenir, Revue du 1er juillet 1872.