Les Poètes bohêmes du XVIe siècle - Roger Bontemps

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Les poètes bohêmes du seizième siècle – Roger Bontemps
C.-D. d’Héricault



LES POETES BOHEMES


DU SEIZIEME SIECLE.




ROGER BONTEMPS.




Dans Information des langues modernes, le latin joue un rôle tyrannique ; il semble que cet amour de domination, signe caractéristique du peuple romain ; se soit conservé dans sa langue : il faut que son génie combatte encore, c’est toute sa destinée - et qu’il soit encore victorieux, Quand les cohortes romaines, les missionnaires armés de ce génie, seront abattues, le latin saisira alors les instincts des Barbares, ses ennemis victorieux ; il commencera contre eux, une guerre sourde et mystérieuse, et à son tour, après bien des siècles de combat, il courbera sous ses lois l’esprit de ses vainqueurs, — C’est après tout une remarque curieuse à faire dans l’histoire des littératures : bien des influences littéraires sont sorties de la défaite politique et se sont imposées au peuple vainqueur ; ainsi la guerre des Albigeois, c’est-à-dire le triomphe des races septentrionales sur les races méridionales, à été un rude coup porté à la littérature trouvèrent le commencement d’une puissante et désastreuse influence exercée par la littérature des troubadours. — Du reste, les traditions latines, en dehors même de cette tendance dominatrice propre au génie romain, avaient toute chance de victoire : le latin avait mis de son sang, pour ainsi dire, dans les veines des peuples néo-latins : il avait contribué à les former, il était représenté pour une part importante dans leur caractère, leurs tendances, leurs instincts moraux et littéraires, et il y exerçait une naturelle et légitime portion d’influence ; puis il imposait à ces Barbares à demi romains par la splendeur de ses ruines : c’était pour eux la race maternelle, et elle était imposante par son antique noblesse. Jusqu’à l’extension de l’art gothique, les monumens romains pesaient sur leurs idées journalières, et le droit romain, dont il restait au moins des vestiges par les coutumes, venait encore en aide à l’influence latine. C’était aussi la langue de la religion, la langue de la science, et le moyen-âge n’était pas tellement occupé aux grandes guerres, que la race savante ne pût s’organiser et élever la voix pendant les loisirs de la paix.

Ce qui donnait encore et surtout une force irrésistible aux traditions classiques, c’est qu’elles représentaient l’expérience : c’était le code d’un goût littéraire déjà éprouvé par la longue vie de tout un peuple et d’un grand peuple. Elles étaient sûres d’elles-mêmes après avoir créé tant de merveilles ; elles présentaient un corps complet, et, à côté de ces tentatives naïves d’art et de style, elles paraissaient comme un rayonnement de la splendeur éternelle du beau ; elles représentaient aussi la régularité dans sa lutte contre l’originalité, et la régularité l’emporte toujours, car elle a pour elle la durée, la continuité ; elle peut devenir une science, un corps, une rhétorique ; l’originalité n’est jamais qu’un fait, et, comme doctrine littéraire, une série de faits impossibles à coordonner.

Aussi, chez les peuples méridionaux, la lutte ne fut pas longue ; les mœurs et les monumens antiques y avaient laissé des ruines trop considérables, et les racés barbares ne s’implantèrent pas en Italie et en Espagne de façon à combattre victorieusement l’influence romaine. Cependant il n’en fut pas de même dans les Gaules ; les races aborigènes ou conquérantes y étaient aussi fières, aussi dominatrices que la race romaine. Les Gaulois n’avaient jamais été complètement soumis, et leur nationalité, entretenue par des révoltes fréquentes, n’avait pas été absorbée. Les Francs, eux aussi, possédaient un génie inflexible ; l’éblouissement causé par la grandeur romaine produisait peu d’effet sur eux ; le loisir et la mollesse, armes ordinaires par lesquelles la civilisation dompte les barbares, n’avaient pu les saisir. Puis le génie romain, qui était de race méridionale, devait s’introduire plus difficilement chez ces races du Nord, et enfin les instincts originaux des tribus barbares étaient ravivés, comme retrempés dans leur essence, par les invasions des peuplades germaines qui venaient renforcer leurs frères dans la Gaule. La langue romane semblait retomber toujours sous le poids des élémens nouveaux qui venaient s’ajouter : c’étaient d’abord les influences gauloises, celtiques et romaines qui se battaient entre elles, puis les Francs qui arrivaient au nom de la conquête, et, quand tout cela s’était à peu près arrangé par transaction, les vainqueurs imposant aux vaincus, comme signe de servage, leur phraséologie guerrière, les vaincus se vengeant en avilissant les expressions nobles du langage des conquérans, survenaient de nouveaux étrangers, Germains ou Normands, qui remettaient le trouble. Le clergé chantait, parlait, prêchait en latin, l’aristocratie guerrière soutenait le théotisque, le populaire s’obstinait au roman rustique. C’était au milieu de ces élémens en fusion que la tradition classique se tenait aux aguets, attendant la langue nouvelle qui devait sortir de ce désordre, le génie original qui naîtrait de ces élémens vivaces, pour les pousser dans son cadre et dans ses formules. Ce génie et cette langue ne devaient pas toutefois se livrer sans résistance, et l’histoire de cette lutte suprême entre la tradition et l’originalité, — histoire, peu connue et que la vie d’un poète aujourd’hui trop oublié nous aidera peut-être à rajeunir, — forme un des chapitres les plus curieux de nos annales littéraires.

I

Aussi long-temps que les élémens de l’unité nationale seront seulement juxtaposés, non encore amalgamés ; aussi longtemps que la langue en travail et l’éducation du génie français seront dirigées par l’usage, la parole et le peuple, au jour le jour, selon le hasard des événemens, pendant tout ce temps les traditions classiques n’exerceront pas grande influence. Durant la période qui suivra le premier élan de la langue enfin formée, la littérature nouvelle, tout imprégnée d’une vitalité énergique, tout ardente dans sa jeunesse et irrésistible dans son originalité instinctive, s’élancera encore, dans des voies inconnues aux traditions : son œuvre et ses tendances seront de regarder en elle, autour d’elle, et à cette époque ce sera elle qui dominera le génie latin. Les souvenirs classiques n’arriveront sur la scène, que revêtus ridiculement de la livrée du moyen-âge, déguisés en chevaliers, alchimistes ou bourgeois du XIIe siècle. Ainsi grandira une littérature simple et vraie, littérature réaliste, naïve, active et fine, portée à l’idéalisme pourtant, comme tout ce qui est jeune et plein de foi. Quelques nouveaux élémens, analogues à son essence, se réuniront à elle dans le courant de son développement ; ils amèneront la malice et la joie matérielle : la naïveté, en s’exagérant, deviendra plus tard la brutalité et l’obscénité ; mais les traditions classiques se tairont pour un temps, elles ne continueront la lutte que sourdement, et en s’introduisant au cœur de la littérature nationale par un progrès imperceptible.

C’est cette littérature nationale qui, à rapproche de la renaissance et du triomphe définitif des influences classiques, leur livrera un dernier combat. Les divers instincts qui sont en présence depuis des siècles, se séparant plus nettement, laisseront voir distinctement alors pour la première fois les doctrines qui ambitionnent le gouvernement de l’avenir littéraire. Deux écoles arrivent en présence : — l’une, école savante, comprend les écrivains, précurseurs de la renaissance, elle amène sur le terrain du combat les traditions classiques défigurées et déformées par leur passage à travers le moyen-âge ; — l’autre, école réaliste, est composée par les successeurs des trouvères, elle met en œuvre ce qui reste du génie national amoindri et alourdi, lui aussi, par l’influencé sourde qu’ont exercée sur lui ces traditions. Elles accourent donc toutes deux sur le champ de bataille avec la trace des blessures qu’elles se sont faites dans l’ombre et des mutilations réciproques qui résultent de leur long contact.

Les traditions classiques ne sont pas, en effet, à la fin du moyen-âge, la continuation du génie de Plaute, de Juvénal et d’Horace, elles sont la continuation de la basse latinité. C’est la décadence métaphorique de Stace et d’Ausone développée dans sa tendance logique par les grammairiens du moyen-âge, par les Donat, les Prïscien, les Viliedieu, les Alain de Lille. Cette décadence avait encore reçu une impulsion plus active par l’usage qu’en avaient fait la scolastique, les écoliers et régens de l’université, et les compendieux faiseurs de thèses élégantes. Le latin, devenu ainsi un cours complet de métaphores, abondant du reste, mais lourd et empesé, avait été gracieusement accueilli à la fin du XIVe siècle par la lourde, pédante et prétentieuse littérature flamande, qui avait reconnu dans ce latin ’pataud et ’ventru, si je puis dire, le type excellent de son génie et l’instrument naturel de sa poésie ; l’influence bourguignonne l’avait donc protégé. Telle est l’espèce de latin que l’école savante découpait magistralement.

Dès la fin du XIVe siècle, l’école savante est entrée dans le monde avec une certaine majesté : elle a publié par la voix monotone et magistrale d’Alain Chartier et de Christine de Pisan cet insipide programme de pédantisme métaphorique auquel ses disciples futurs ne changeront pas un seul mot. C’est la première grande révélation qui nous soit faite du résultat où devait arriver la langue française sans cesse en contact avec ce latin barbare des universités ; mixturée avec lui dans le langage usuel des clercs, dans les sermons populaires, les thèses journalières, et jusque dans certaines espèces de fabliaux. Là aussi nous trouvons l’explication de ce malaise, de cette stérilité qu’on remarque dans la littérature française pendant le XIVe siècle : il se faisait dans l’esprit un travail intérieur, et la poésie des troubadours, prenant sur la poésie du Nord sa revanche de la guerre des Albigeois, s’infiltrait dans les veines de l’esprit français, et cherchait à l’amener sans secousse apparente sous le joug du génie latin. Ainsi ces deux influences latines l’une de forme et travaillant sur la langue à l’aide des universités ; l’autre toute spirituelle et s’attaquant à l’essence même du génie national, ces deux influences se dévoilent à la fin du XIVe siècle ; elles apparaissent déjà puissances, presque victorieuses. Ce premier triomphe est toute une révolution l’Alain Chartier et Christine de Pisan semblent avoir deviné qu’il n’y avait pas de véritables progrès à espérer de cette méthode qu’avaient suivie tous les savans du moyen-âge, et qui consistait à recouvrir d’une apparence latine le génie, la langue et les tournures françaises. Ce n’était qu’un empêchement pour le génie français, et le génie antique n’avait à y gagner que quelques mots portant sa livrée. Ils virent qu’il valait mieux faire le contraire recouvrir le génie classique ; les phrases et les métaphores latines de désinences françaises. C’était ainsi substituer le latin au français comme fond de la langue française ; c’était donner l’avenir à ce latin, diriger sur lui l’activité bienfaisante et progressive des évènemens futurs ; c’était sur lui, non plus sur le génie national, qu’allait se porter tout le travail de perfectionnement On voit que c’est la vraie révolution de la littérature française, et c’est cette invention légèrement perfectionnée par l’école savante du XVe siècle qui produisit en grande partie la renaissance.

La science mit donc à profit le règne comparativement paisible du grave roi Charles V pour annoncer qu’elle avait déjà circonvenu de tous côtés le génie national, et que, le trouvant miné de toutes parts, elle pouvait, jetant le masque, lui déclarer guerre ouverte. C’est alors aussi qu’elle venait de découvrir ce nouvel allié qui lui venait non plus du Midi, mais du Nord : l’esprit flamand. L’on comprend sans peine par quels liens cette bourgeoisie flamande, prétentieuse, lourdement magnifique et empesée tenait au génie classique tel qu’il était devenu en passant par les universités du moyen-âge ; mais le moment n’était pas encore venu pour la science de s’organiser définitivement : la royauté avait trop à faire sur les champs de bataille pour là protéger ; le bruit des armes, le pillage, le viol, l’incendie, offraient assez d’attraits aux esprits aventureux, assez de frayeurs aux esprits paisibles, pour que les uns et les autres s’inquiétassent peu du grand, combat que les Epistoles de Cicéron livraient sournoisement aux douze pairs de Charlemagne.

C’est seulement au milieu du XVe siècle, que commence la lutte à mort, et c’est alors, que, toutes les circonstances politiques favorables au latin se succèdent. Les races barbares se sont concentrées, en une société régulière ; la civilisation chasse, la foi ; le temps a fatigué cette jeunesse des premiers âges ; la gravité, de l’âge mûr alourdit la verve du sang barbare, et la naïveté de la littérature, devenue formule de rhétorique, n’est plus soutenue, par la naïveté des mœurs, l’imprimerie, qui vient d’être inventé augmente le nombre des savans, et met en circulation toutes les richesses latines. Jusque-là la littérature française, avait été une littérature parlée, c’est-à-dire populaire ; l’imprimerie va en faire une littérature écrite, c’est-à-dire savante ; la langue ne sera plus faite par l’usage, par le peuple ; elle doit entrer maintenant plus souvent dans les livres ; il lui faut la régularité, les érudits, le latin et le grec, types des langues faites et régulières. La paix intérieure plus fréquente va donner plus de loisir à la pensée, protéger la réflexion aux dépens de l’inspiration, et cette réflexion se portera sur les manuscrits latins qu’on découvre en tous lieux, sur cette merveille de l’art humain, la littérature grecque, qui se répand par toute l’Europe après la prise de Constantinople ; puis, comme si ce n’était pas assez de tous ces hasards, pour tuer l’originalité trouvère, voici encore les vieil les ennemies, les influences méridionales que les évènemens rendent plus dangereuses que jamais. Toute la noblesse court aux guerres d’Italie, les écrivains la suivent comme ils suivent toute splendeur glorieuse, tout luxe rémunérateur ; ils en ramèneront l’italien et le provençal, langues filles du latin, et ces langues, déjà façonnées au monde moderne, sauront, s’introduire au foyer domestique du génie français plus facilement que le latin, langue antiques et païenne, qu’elles entraîneront à leur suite et comme par gradation. Enfin va, vernir la réforme, et ce sera la plus utile alliée des savans ; elle donnera naissance aux luttes générales de la pensée, et, comme ces luttes porteront sur des sujets importans pour tous, elles rendront ; plus forte la nécessité d’une langue commune, le latin, et pousseront un plus grand nombre d’hommes vers la science.

C’était à l’aide de tous ces événemens que l’école savante, dès le milieu du XVe siècle, cherchait à étouffer l’originalité de la littérature nationale. Elle avait, comme toutes les écoles savantes, l’admiration du grand nombre, l’esprit de secte et de camaraderie, et une merveilleuse entente de la louange réciproque. Comme toutes les écoles qui sont protégées par les instincts nouveaux de leur époque, elle était grandement honorée, c’était une vraie littérature de, cour, et elle attirait à elle toutes les joies et splendeurs de la gloire littéraire, toutes les récompenses qui caressent les écrivains aimés. C’était donc de son côté, que se tournait tout ce qui était grave et élevé, les érudits, poètes de cour, abbés, grands seigneurs, historiographes du roi. Au premier rang de ces écrivains nous trouvons, maistre Guillaume Crestin, l’oracle de toute élégance, le grand-prêtre des vers équivoqués ; Jean Molinet, Jean Lemaire de Belges, historiographes de la cour de Bourgogne, types excellens de la bourgeoisie flamande enivrée de grâces poétiques ; messire George de Chastellain, dont les périodes éternelles décourageaient d’admiration toute la suite de Philippe de Bourgogne ; Jean Marot ; Martin Franc ; Meschinot, qui composa les Lunettes des princes avec toutes sortes d’ingrédiens mirifiques, mais surtout avec des séries de huit vers lesquels pouvaient se lire et se retourner en trente-trois manières différentes ; Octavien de Saint-Gelais, évêque d’Angoulême ; Jean d’Authon, historiographe de Louis XII. Au-dessous d’eux, nous voyons Blaise d’Auriol, bachelier en chascun droit ; André de La Vigne, secrétaire d’Anne de Bretagne ; Jehan Bouchet, simple procureur à Poitiers. mais qui s’intitule superbement le traverseur des voies périlleuses du monde ; plus bas encore, d’autres qui ne sont guère connus que par les témoignages de camaraderie dont on les honore, mais la plupart chevaliers, quelques-uns grands seigneurs, Castel, Macé, Villebresme, Bissipat, etc.

Tous ces précurseurs de la renaissance avaient parfaitement compris du reste le côté faible du style du moyen-âge : ils avaient bien vu qu’il lui manquait surtout deux qualités, la régularité et la gravité ; mais ils avaient appliqué des remèdes maladroits. Pour arriver à la régularité, ils avaient dû chercher dans les auteurs latins non les grandes beautés générales, ni le côté réel et humain, mais la méthode. C’était l’imitation servile introduite par des érudits comme principe de poésie. Ils ne recherchaient pas comment Cicéron analysait un caractère, comment et avec quelle connaissance de l’humanité il parlait au cœur pour y soulever l’enthousiasme ou la colère ; ils étudiaient seulement comment il divisait ses discours. Ce n’était pas à Juvénal à Catulle, à Tacite qu’ils allaient ; leurs maîtres, c’étaient Sénèque, Pline le naturaliste, parce qu’il satisfaisait cette curiosité, cet amour du merveilleux qui restaient du moyen-âge ; c’étaient surtout Cicéron dans sa partie didactique et Quintilien. Il arrivait de là que celui qui découvrait, trois parties nécessaires dans une confirmation était un grand homme, et l’ouvrage le plus plat, comme l’étaient toutes ces œuvres esclaves, était un chef-d’œuvre, s’il portait gravement les chaînes de l’amplification latine, tandis que l’œuvre la plus élevée, la plus vraie, n’était pas acceptable, si elle n’obéissait pas à ces nouvelles règles. – On le sait du reste, toute notre littérature a’été tourmentée par cette préoccupation, le mécanisme des anciens ; Racine et la grande école du XVIIe siècle ont élargi la chaîne et l’ont portée, avec une majesté souveraine, mais la chaîne existait.

Quant à la gravité, l’autre défectuosité de la vieille langue, l’école savante y pourvoyait d’une manière analogue. On découvre vers le milieu du XVe siècle l’existence d’un goût singulier, d’un engouement unique dans les fastes des modes françaises, l’amour de l’obésité. Nous n’avons jamais pu nous expliquer cette étrange passion que par l’influence anglaise et flamande. Le pauvre Jacques Bonhomme tant pillé, hâve et affamé, tous ces aventuriers efflanqués par les fatigues de la guerre, admiraient avec envie, ces gros goddons d’Angleterre, ces graves ventres flamands encadrés dans une chaîne d’or ; ces chairs vermeilles et cette aristocratie de santé, c’étaient pour eux la représentation admirable des joyeux jours d’avant la guerre, c’étaient le conseil vivant de la paix bienfaisante et l’éloge irrécusable de la tranquillité désirable du foyer domestique. Puis cette rotondité magistrale était l’attribut du parti vainqueur et puissant, tandis que la maigreur était l’apanage des vaincus, la conséquence des courses, des fuites, des frayeurs et des pilleries auxquelles le populaire était exposé. Nous voulons bien ne pas rattacher cet amour de l’obésité à l’influence que la bourgeoisie et ses idées commençaient à exercer sur les mœurs civiles et politiques, mais il existe à un haut degré et il est curieusement exprimé et prouvé par la forme des vêtemens et la mode qui régnaient alors : hommes et femmes portaient une espèce de cordelière qui descendait jusqu’au bas du ventre et dessinait, en l’exagérant, toute l’ampleur, de cette partie de l’individu. L’école savante apporte et représente dans la littérature cet amour de l’obésité, elle trouvait les poètes trouvères, trop maigres, leur style était bon pour le populaire, dont il représentait fort bien la pauvreté décharnée ; mais il était inadmissible à la cour et dans les réunions des gens éloquens. Comment avait-on pu écrire pendant tant de siècles seulement pour être compris et sans être bouffi d’harmonie compendieuse ? Elle ne le concevait pas ; aussi engraissait-elle, doctement son propre style ; elle le chargeait de bourrelets métaphoriques, le nourrissait de redites somptueuses et elle croyait avoir atteint l’idéal de la poésie quand elle parvenait à empêcher ses pensées de tomber trop vite dans l’oreille de l’auditeur.

L’école savante est parfaitement, représentée, du reste, par l’écolier limousin de Rabelais, qui n’est certainement qu’une fort légère exagératipn de ces éscorcheurs de latin. Si l’on en doutait, qu’on ouvre la Départie d’amour, de Blaise, d’Auriol dont voici les premières lignes : « Enclos dans mon secret répagule, sur celluy point que opacosité noctiale a terminé ses umbrages, et Diane luciférante commence ses rays illuminatifs par le climat universel espandre, Aurora ses amyables, refreschements dulcifiques et melliflues attribuer, et Phebus les tenebrosités ventarisantes et pulvérisantes de Boreas presunder et amortir, etc. etc. » André de La Vigue commence son Vergier d’honneur de cette même élégante manière : il se trouvait offusqué par soif formitive qui lors coagulait le palat de sa lingonicque résonnance, et il eut un rêve d’où naquit le Vergier d’honneur. Je sais bien que ces, auteurs ne sont pas de premier ordre, mais ils indiquent très bien les tendances de leur école, et ils exagèrent à peine le style de cérémonie des maîtres Crestin et Molinet. « Or ne faut pas que tu ignores, écrit Crestin à Molinet, combien on te cherche sur tous autres, en solertie attrayant, pour le souef arrousement de tes porées, et doulces influences de tes orbes donnant sérénité aux tempêtes, union aux divisions, et repos aux turbes esmues. Et semble que Tulle par éloquence, Orose par historiographe, et Octavien par melliflue rhétorique, n’aient été dignes d’arrouser leurs plumes en tes ruisseaux pégasés, etc. » A quoi Molinet répond : « Crestin sacré et bénédictionné de céleste main, aorné de précieuses gemmes, tu n’as cause de doléances, etc. »

Je n’ai,pas ; intention de m’étendre sur les mirifiques encensements que se prodiguent réciproquement ces gracieux poètes ; mais si telle est leur correspondance, leur petit style, on peut prévoir quel doit être leur langage de cour. Que serait-ce s’il me fallait citer les fleuretons à double unissonnance au milieu par équivoques redoublées, les mottets, ronds chapelets, ramelets, entrelas, les rimes planières,.battelées, entrelacées, couronnées, tout cela embrouillé d’unissonnances, d’équivoques doubles, simples, mâles, composées, mêlées, etc. ? Du reste, les malicieux successeurs de ces écrivains empêtrés ne se sont pas trompés sur les ridicules de cette poésie ; ils les définissaient clairement : « Ces escumeurs de latin, » dit Geoffroy Tory ; « ces fricasseurs de latin, ces excoriateurs de la langue latine, » disaient Rabelais et Estienne Dolet ; et celui qui les a le plus philosophiquement jugés, c’est Marot, quand il les appelait ces « écrivains si goulus de la peau de ce povre latin. »

Tels étaient les précurseurs, de la future littérature française, et telle est incontestablement l’origine de la renaissance. Cette école savante harcelée par le génie national, raillée par les esprits lestes, sans cesse mise en mouvement et travaillée par les influences, trouvères, cette école, ainsi forcée à activité malgré mon obésité magistrale, va s’amincissant jusqu’au règne de François Ier. Là elle se perdra dans une école médiocre et sans invention, mais laborieuse, et mathématique ; Jacques Pelletier, Maurice Scève, Philippe Habert, tous ces auteurs ennuyeux et corrects qui se placent entre Marot et la pléiade, débarrasseront l’école savante de ses lourds vêtemens, de sa chair parasite ; ils l’équarriront, la poliront avec la doloire, comme l’indique la devise de l’un d’eux. Estienne Dolet, et ils en feront un corps sec et sans grâce, mais sagement et solidement charpenté. Ronsard viendra alors, qui donnera une ame à ce corps dont nous venons de voir l’embryon grossier et difforme au XVe siècle. Ce ne sera plus alors le bavardage franco-latin des universités du moyen-âge ce sera le génie latin compris et saisi dans son essence, et raffiné encore par l’élégance de l’esprit grec et l’harmonie de la littérature italienne. Tout cela produira la riche poésie de la pléiade, ces études du cœur humain si admirablement généralisées par Racine, cette langue claire, facilement expressive et souple de Voltaire ; mais était-ce là que devait aboutir le génie national ? Non sans doute. La renaissance, en donnant la prépondérance aux traditions classiques, préparait pour notre avenir littéraire des fièvres et des convulsions. Notre littérature ne sera jamais exactement appuyée sur les mœurs qui ne se prouveront jamais autant qu’elle nivelées et asservies au génie antique, et les instincts du populaire, qui ne seront plus représentés dans la littérature générale, seront exploités par une littérature à part, sans génie, sans progrès possible et sans utilité pour le génie national ; ils resteront ainsi sans direction, ou seront malheureusement égarés dans des tentatives tantôt absurdes, tantôt odieuses.

Au XVe siècle, les traditions classiques trouvaient en face d’elles ces mêmes instincts populaires, mais plus dignement représentés ; et si l’amour de la science était énergique, s’il était protégé par les événemens politiques, honoré, récompensé par l’admiration et les richesses il n’était pourtant pas encore entré profondément dans les mœurs générales. Il se concentrait encore dans une classe spéciale, la plus élevée et la plus puissante sans doute ; mais c’était, pour les traditions classiques, plutôt une promesse de domination dans l’avenir que l’occupation complète du présent. La longue guerre contre les Anglais avait en quelque sorte replacé les esprits dans la position où ils étaient au commencement du moyen-âge ; les instincts se retrouvaient à peu près les mêmes ; les troubles civils avaient brisé en quelques endroits le niveau qui allait peser sur le monde moderne et avait ainsi réveillé l’originalité individuelle, en même temps que cette vie de luttes avait retrempé la tendance à l’observation extérieure, les instincts réalistes, et la préoccupation du sentiment matériel qui avaient été le cachet de la littérature trouvère. La naïveté et la foi, qui s’éloignaient du monde politique, n’étaient point encore chassées de la vie intime ; les vieux respects, les images des saints vénérés par tant de générations successives, la douce et poétique figure de Notre-Dame, d’un bout à l’autre du foyer domestique, du lit nuptial au berceau, faisaient courber encore tous les fronts : c’étaient toujours les causeries légendaires, les souvenirs d’autrefois plutôt que les espérances, et les lambeaux de contes qui sortaient de la bouche de l’aïeul comme le fondement nécessaire de l’éducation domestique. Après tout la vieille littérature, protégée par l’expansion orale, était encore présente ; même quelque temps après la découverte de l’imprimerie ; elle était encore représentée dans son côté idéaliste et réaliste par les légendes et les fabliaux dont les lèvres maternelles berçaient la mémoire tenace de l’enfant ; son art simple et sa naïveté tenaient la bourgeoisie par les mystères ; les farces et les sotties qui réjouissaient les fêtes patronales et se reproduisaient par lambeaux dans les causeries des beaux esprits de la classe marchande. Les ménestrels vagabonds étaient peut-être devenus un peu moins ménestrels et un peu plus porto besace, mais ils couraient encore à toutes les fêtes de village, ils s’assoyaient encore aux environs de la table des petits barons de province, et les gestes de Charlemagne et de Roland, les lambeaux du Roman de la Rose les fabliaux et les chansons, tout défigurés qu’ils fussent par le patois des diverses provinces y entretenaient les traditions et l’amour de la littérature nationale. Il y avait donc place encore à cette époque pour une école trouvère ; cette école pouvait être comprime et renfermer de.grands écrivains : c’est cette école en effet qui lutte contre l’école savante, qui défend contre elle, contre la renaissance le génie national, et qui moins honorée, moins connue, pauvre en son temps, aujourd’hui ignorée, l’emporte pourtant en beauté et en vérité littéraire.

On voit facilement quels hommes et quels esprits devaient aller à elle : les poètes populaires, poètes de la petite bourgeoisie écrivains de province, secrétaires, des petits seigneurs, — les esprits lestes, vifs et hardis, tous ceux, comme dit Gringoire, qui n’ont degré en quelque faculté, tous ceux enfin qui, par position, éducation nature de talent ou hasard, se sont trouvés en relation fréquente avec la vieille littérature. Elle attire dans son sein les caractères aventureux à qui l’amour de l’indépendance ; une imagination pleine de folles promesses, et des désirs un dociles aux tranquilles conseils du foyer domestique n’ont pas permis de suivre les voies régulières de la société. C’est en effet le côté philosophiquement original de cette école de faire soutenir les choses du passé et de prendre pour défenseurs de ces instincts conservateurs les esprits aventureux. Ordinairement ce sont les natures indociles, les individualités déclassées et où l’imagination l’emporte sur le jugement, qui soutiennent l’idée nouvelle : ici ; l’école trouvère, hardie et originale, défend le passé ; l’école savante, grave et paisible, marche révolutionnairement vers l’avenir. Cette anomalie s’explique pourtant, car ici c’est l’avenir qui contient l’ordre et la régularité littéraires, tandis que la vieille littérature, née dans un temps d’aventures, aventureuse elle-même, ne pouvait attirer à ses doctrines que les natures éprises d’indépendance et de fantaisie. Ce n’est donc pas dans cette école, nous l’avons dit, qu’il faut chercher les écrivains honorés, riches et heureux ; mais c’est elle qui renferme les poètes originaux et indique des instincts littéraires d’un ordre supérieur.

À la tête de cette école, nous trouvons Villon, et il y est arrivé, non pas tant par la nature de son talent que par sa vie. C’est une triste chose sans doute qu’il faille souffrance, misère et solitude de cœur pour fouetter l’originalité d’une nature poétique, et le bonheur qui perfectionne le talent semble appesantir le génie. C’est logique du reste, et Dieu ne pouvait pas accorder au génie, qui est une concentration une transfiguration de l’individualité, les joies réciproques de la famille et de la société, ces joies distribuées aux médiocres qui se laissent envahir et dominer, qui se divisent et se donnent. Villon a subi cette nécessité logique ; il a exalté son génie aux dépens du bonheur et de la morale :

He Dieu ! se j’eusse estudié
Au temps de ma jeunesse folle
Et à bonnes meurs dédié,
Je n’eusse maison et couche molle.


Oui, mais dans cette couche molle il eût laissé dormir cette âpreté de sarcasme, cette fécondité originale, cette vivacité de stylé, cette hardiesse de pensée, toutes ces qualités d’un génie indocile qui ont développé ses instincts trouvères, il serait devenu, dans la culture laborieuse des syllogismes universitaires, quelque grave et pédant raisonneur, et son esprit, alourdi par la jouissance paisible du bien-être, eût arrondi des périodes banales, au lieu de s’élancer jusqu’à la hardiesse d’une imagination sans frein. — Peut-être n’a-t-on pas encore bien étudié la vraie nature du talent de Villon et a-t-on trop sacrifié son cœur à son esprit, sa tristesse à son côté joyeux ! Sa gaieté, sa vivacité, ses sarcasmes, sont des qualités vulgaires dans la littérature du moyen-âge, et bien des écrivains les représentent à un degré presque aussi élevé ; mais, ce qui est nouveau au XVe siècle, le sentiment presque inconnu c’est la mélancolie, la tristesse vraie, simple et naturelle, et cette sensibilité touchante, le côté sombre de son génie, en est certes le côté original. Toutefois, ce qui indique surtout sa puissance propre, c’est qu’il n’a jamais obéi à la rhétorique qui dominait la littérature depuis le Roman de la Rose, au goût de l’allégorie morale ; il a dépeint sa vie et son caractère sans appeler à son aide les formules reçues, qui sont, pour ainsi dire, le fard littéraire employé par les esprits médiocres, et la simplicité dans la vérité indique une puissance réelle, comme aussi le dédain tranquille et sans emphase de la rhétorique à la mode est le signe du génie. Du reste, Villon est bien un esprit du moyen-âge, il en porte le cachet moral, qui est l’amour et l’intelligence poétique de la sainte Vierge, comme il en présente le caractère extérieur, qui est l’amour de la réalité matérielle.

À côté de lui arrive Pierre Gringore, esprit d’une autre trempe et d’une nature supérieure peut-être, plus vaste et plus profond, plus varié, plus réfléchi surtout, mais moins limpide, moins personnel et moins énergique. Villon écrivait, comme il eût fait un bon tour de friponnerie, finement, dextrement et joyeusement. Parfois sans doute viennent des remords que lui apportent le souvenir de sa mère et la vue de la jeunesse et de la beauté aboutissant à une tête de mort dans le charnier des Innocens, parfois aussi viennent des regrets que lui inspire l’aspect du bonheur régulier et paisible de la vie domestique ; mais il court toujours droit à son idée, et sa littérature n’est qu’une satisfaction de son activité naturelle : c’est une repue franche en rimes, un loisir d’une espèce particulière et toute sa vie, du reste, n’a été qu’un loisir, une indocilité constante contre les mœurs reçues et la littérature reçue, contre la morale et contre la société. Il écrit donc pour lui seul, pour satisfaire ces voix gentilles qui relevaient de son esprit, aux momens de repos, avec une harmonie que ne contentaient pas les hurlemens de ses amis les tire-laines. Gringore écrit pour les autres : il veut prouver et instruire ; il a l’ambition de la gloire et le désir de plaire ; il travaille, se soumet souvent à opinion publique et s’en préoccupe toujours. S’il ne fût pas venu à une époque de transition où la simplicité du moyen-âge n’était plus et où la régularité de la renaissance n’était pas encore, il eût été un de nos plus grands poètes ; mais, attiré par les deux instincts de son génie, la fantaisie et la réflexion, vers les deux écoles contraires, il oscille vers l’école savante qui alléchait la gravité de sa pensée, et toujours il obéit à l’école trouvère où l’entraînaient les plus puissantes de ses facultés, l’amour de la réalité, la finesse d’observation, sa verve et sa vivacité. Il a ainsi, produit un grand nombre d’ouvrages, comme s’il espérait trouver enfin, en travaillant, le genre qui devait résumer toutes ses qualités, et n’a rien laissé de complet. Il indique des facilités supérieures et, chose curieuse, hostiles les unes aux autres ; c’est un homme de génie qui n’a pu se concentrer, un assemblage de plusieurs hommes de talent distincts, qui, en chemin de se résumer en un seul, n’ont pu y parvenir, et ses qualités éparses, chantant tour à tour d’une façon brillante, dépérissent et s’entre-tuent par le contact réciproque. C’est enfin, et je ne puis mieux me faire comprendre, l’incarnation étrange du disjecti membra poetœ. Ainsi, tantôt admirablement concis, ailleurs richement abondant, Gringore devrait, en mélangeant ces deux qualités rares chez un seul poète, rencontrer un style souverainement puissant et entraînant ; essaie-t-il ce mélange, il n’est plus ni concis ni abondant, il n’est que diffus ! Ici vif et plein de verve, là grave et réfléchisseur, met-il ces qualités en contact, il devrait être un philosophe lumineux : il n’est plus qu’un pédant. Là, il analyse finement ; plus loin, il résume, largement : il devrait produire des idées d’un bon sens irrésistible, d’une profondeur infinie et il s’endort dans des maximes vulgaires, dans des proverbes d’une monotonie invincible. Et toujours il en est ainsi ; tantôt sa verve et son activité de style s’emportent, faute d’être retenues par sa gravité naturelle, jusqu’à une concision inintelligible ; tantôt cette gravité, faute d’être fouettée par sa verve, sommeille en un style plein de lourdeur. Je ne sais si je fais bien comprendre cette rare personnalité littéraire, ce poète qui réunit en lui toutes les qualités supérieures des diverses natures poétiques et qui se sent frappé d’impuissance quand il veut faire un tout de ces qualités, Gringore a la fantaisie de artiste et la raison d’un grand philosophe, il possède l’invention du poète et la patience d’un savant, il emploie ainsi pendant quarante ans les plus parfaits instrumens de la poésie, et il meurt tout entier. – Il n’était pas venu en temps favorable ; c’est toute son histoire.

Au moins, cette curieuse impuissance doit jeter une lumière féconde sur la singulière et douloureuse position où se trouve la dernière école trouvère aux portes de la renaissance. Le malheur de Gringore vient, je l’ai dit, de son époque : cette lutte entre deux écoles dans chacune desquelles il trouvait une parcelle de vérité, cet état de trouble et ce doute de leur idée où les pauvres trouvères devaient tomber bien souvent, tout cela lui enleva la confiance en soi-même qui produit la concentration des forces, et lui ôta le tact de la vérité littéraire qui donne la fécondité au travail. Néanmoins tenons compte de cette position dans l’histoire, et nous trouverons que c’est un grand écrivain. Rarement jusqu’à lui, la langue était arrivée à cette ampleur saine et robuste en même temps qu’à cette vivacité persistante. Sa concision sort de la claire vue de sa pensée, sa verve résulte de l’énergie de son idée, toute ses qualités sont de haute race intellectuelle, et bien des pages de sa prose ne seraient pas indignes de Balzac. C’est à lui que nous devons les chefs-d’œuvre du genre farce et sottie. Il y a dans les contredits de Songe-Creux, son œuvre principale, une richesse d’observation, une habileté d’exposition tantôt naïve, tantôt satirique une variété de ton, une perfection et une simplicité de formes qui le rendent à mes yeux un des plus originaux ouvrages de la littérature française. C’est là aussi que j’ai trouvé des pages empreintes d’un réalisme brutal et bourgeois à la manière de Rabelais, une sorte de philosophie pleine de bonhomie, appuyée moitié gravement moitié finement sur les détails les plus vrais de la vie vulgaire, et Rabelais n’est pas supérieur sur ce rapport à son devancier. Ce livre est du reste unique dans notre littérature ; c’est le poème domestique de la bourgeoisie et son code complet ; c’est l’épopée des corporations marchandes au XVe siècle, et il doit être considéré comme un de ces livres monumens qui restent dans l’histoire comme le résumé de toute une série de siècles et d’idées. À l’époque de Gringore, trois de ces livres paraissent. Il semble que le moyen-âge voulut se résumer avant d’être détruit et constater l’état de ce monde, qu’il avait pris barbare, avant de le livrer à l’éducation moderne. Le moindre de ces livres, c’est l’Hystoyre du Petit Jehan de Saintré, par Antoine de La Salle et c’est un chef-d’œuvre : c’est le dernier mot de la chevalerie du moyen-âge ; c’est aussi le type du roman moderne. Comme monument historique, il a cependant un défaut : il n’est pas sorti de l’inspiration, c’est le résumé de la chevalerie fait par un esprit bourgeois. Le second est celui que nous avons nommé, les Contredits de Songe-Creux, par Gringore ; celui-là est parfait, et c’est le résumé de toute la vie de la bourgeoisie au moyen-âge. Le troisième et le plus grand c’est l’Imitation, et il n’a été écrit par personne ; aussi est-ce plus qu’un chef-d’œuvre a été composé par toutes les générations de moines qui se sont succédé pour l’enseignement, l’apaisement et la civilisation du monde barbare. Chacune de ses lettres représente une prière, quelques-unes de ses pages sont l’inspiration de quelque martyr inconnu, et nul des grands génies religieux de ces temps, depuis saint Rémy, l’apôtre des Francs, jusqu’à saint Bernard, saint Thomas d’Aquin et Jean Gerson, nul n’a été étranger à la composition de ce livre ; l’Imitation est le résumé complet de la vie monastique au moyen-âge. Ainsi chacune des grandes idées du moyen-âge a laissé son monument à la fin de son règne glorieux : le monachisme, la féodalité, la bourgeoisie, et si la royauté, cette autre idée bienfaisante du moyen-âge, n’a pas laissé le sien, c’est que son œuvre glorieuse était à peine commencée.

Gringore est donc un type excellent et presque unique, de la poésie bourgeoise. Il était né à Caen vers la fin du règne de Louis XI ; c’était l’époque où l’esprit bourgeois, en Normandie surtout, se réveillait et s’enorgueillissait, tout fier de l’appui qu’il avait prêté à la royauté pour abattre définitivement la féodalité, et Gringore est dans la littérature le représentant, de ce réveil et de cette influence. Il est né de la politique de Louis XI, c’est l’écho de ce temps, et c’est en lui, qu’il faut étudier ce que vaut la bourgeoisie dans la littérature. Pleine de bonhomie, joviale et irreligieuse et morale au sein de la famille, naïvement brutale et sarcastique, abondante, en proverbes et conteuse au coin du feu, grave et discuteuse au dehors, étroite d’idées en politique, active, habile en administration et luttant âprement contre les chances contraires : — telle avait été jusque-là la bourgeoisie et c’est elle que Gringore représente naïvement, mais grandement, dans sa vie et sa littérature. Il avait quitté de bonne heure la maison paternelle, où il était nourri de ces éternels proverbes qui étaient alors la sagesse et la méthode d’éducation domestique, mais jamais il n’en oublia la gravité magistrale et la tyrannie invincible. Des pertes de fortune l’avaient jeté hors du métier paternel et lui avaient permis cette vie d’aventures qui alléchait tant sa fantaisie et sa curiosité naturelle ; aussi, garde-t-il toujours rancune plutôt à son éducation qu’à la fortune. Sa jeunesse aventureuse fut un bonheur pour lui ; la gravité de son esprit et sa tendance à philosopher l’eussent, lui aussi, entraîné vers l’école savante. Il courut jusqu’en Italie à la suite des armées françaises. De retour à Paris, il entra dans l’honorable société des enfans sans souci, où il occupa la très illustre position de Mère-Sotte ; c’est sous ce titre qu’il composa plusieurs sotties et moralités ; il les joua lui-même et développa en cette joyeuse compagnie le côté original et trouvère de son talent, la fantaisie, la verve, l’observation extérieure et l’amour de la réalité. Louis XII, enchanté de cette verve qui lui plaisait surtout par son côté bourgeois, employa ce talent satirique dans sa lutte contre Jules II. Gringore écrivit cinq ou six satires, et, devenu illustre, il fut appelé à la cour de Lorraine par le bon duc Antoine, qui le nomma héraut d’armes sous le nom de Vaudémont. Il prit part en cette qualité à la guerre contre les rustauds d’Alsace, sorte de dernière croisade et curieuse guerre que le bon duc entreprit, à la tête d’une petite troupe de chevaliers, pour chasser de ses frontières cent mille paysans allemands révoltés. Ceux-ci s’en venaient, criant Luther ! Luther ! envahir et partager la France, et si nous en croyons l’effroi que leurs doctrines inspirent à Du Boullay, historien de cette guerre, ils ne demandaient rien moins que la communauté des biens et des femmes. Gringore, débutant martialement dans son office d’héraut d’armes, fut arquebusé par eux un jour qu’il allait leur porter des articles de capitulation ; son trompette seul fut tué, mais cette aventure honorable, le dégoûta de la guerre : il revint à Paris, où il resta jusqu’à sa mort, en 1538. Il était dans sa destinée que tous les accidens de sa vie dussent travailler à établir une balance égale entre les deux si diverses tendances de son génie, fantaisie et réflexion ; nous avons vu que les aventures de sa jeunesse développèrent cette première qualité, son séjour à la cour de Lorraine développa la seconde. Le duc Antoine était un prince bonhomme, débonnaire, sage et courageux à la façon de Louis XII, fort affriandé de proverbes et grand amateur de maximes ; Gringore développa près de lui le côté penseur de sa nature, et dans ses derniers ouvrages on retrouve encore ce même parallélisme entre l’imagination et la raison que nous avons signalé comme le point original de sa vie littéraire.

Après ces deux grands poètes, Villon et Gringore, viennent à la tête de l’école Pierre Blanchet, Commines, Antoine de La Salle, Clément Marot, Guillaume Coquillart et Roger de Collerye.

Pierre Blanchet, le père de la comédie moderne, ne nous est connu que par son Avocat Pathelin ; pourtant Jean Bouchet indique qu’il composa plusieurs sotties et mystères. Peut-être est-ce un bonheur pour sa gloire que ces pièces ne nous soient point parvenues : l’Avocat Pathelin paraît une de ces bonnes fortunes littéraires, une de ces inspirations que le poète trouve par hasard, à la bonne heure, sans recherche pénible, et qui le portent à une hauteur où il n’avait jamais pu atteindre, et d’où il ne pourra que descendre. C’est une de ces délicates œuvres, d’une perfection simple et naturelle, qui sortent, comme toutes fleuries, de la pensée, à la suite de quelque mystérieux travail intérieur. Pierre Blanchet reste pour nous le type pur, délicat et fini de la seconde manière de l’esprit français. La première manière contenait une certaine teinte d’idéalisme gracieusement simple et tendre qui disparaît avec la jeunesse du moyen-âge pour laisser place à une sorte de finesse délicate aussi, mais purement matérielle, montrant l’extrémité des objets sans s’y appesantir, et indiquant, en les effleurant à peine, les pointes originales d’un caractère, d’une passion, d’un ridicule étudiés. Au XVe siècle, cet idéalisme, qui distinguait l’esprit français de l’esprit athénien, avait disparu ; il ne restait plus que cette sorte d’atticisme moderne dont l’Avocat Pathelin est le parfait modèle, et qui deviendra rare dans la littérature postérieure sans jamais disparaître de la conversation. Le style épistolaire, moins soumis à la littérature officielle, en gardera aussi de nombreuses traces, mais jamais avec ce cachet de délicatesse exquise, de simplicité, de grace souple qui apparaît en Pierre Blanchet, surtout par opposition avec la brutalité matérielle dont il est entouré.

Commines et Antoine de La Salle, auteur de l’Hystoyre du petit Jehan de Saintré, des Quinze Joyes du mariage, et rédacteur des Cent Nouvelles nouvelles, avaient eu de nombreuses relations avec la cour de Bourgogne ; mais ils avaient échappé à l’école savante : le premier par la finesse pratique de son esprit, l’activité de sa vie et son ignorance du latin ; le second, par sa destinée voyageuse, mais surtout par les nécessités du genre qu’il traitait, par la forme traditionnelle du conte.

C’est par sa finesse naïve, sa grace simple et la gentillesse de son esprit, que Marot appartient à l’école trouvère. Il est le plus connu de tous ces poètes, à tort selon moi, et c’est incontestablement à sa position qu’il doit sa gloire. Il a eu la bonne fortune de se trouver à l’extrême limite du moyen-âge, et de joindre à un style presque moderne des qualités développées à un degré plus éminent dans plusieurs écrivains antérieurs, mais dont il est presque le dernier représentant. Il a donc paru original, parce que ses qualités, propres à toute son école, ont disparu après lui de la littérature française, et il a paru représenter exclusivement ces qualités, parce qu’il est le seul des poètes de ce cycle dont le langage ait été facilement appréciable par la postérité.

Guillaume Coquillart, official de Reims, homme important dans la cité et magistrat honoré, n’est pas un de ces esprits aventureux, une de ces natures indociles qui se sont rangés sous la bannière littéraire du moyen-âge, parce qu’elle protégeait l’indépendance ; c’est pourtant le plus brutal et le plus matériel des écrivains de cette époque. — Il est, non plus comme Gringore, le poète de la bourgeoisie, il est le bourgeois poète ; il est resté dans la cité où il représente une autre classe de la bourgeoisie, non pas les bonnes gens de la marchandise, mais la bourgeoisie lettrée, l’aristocratie municipale, et la comparaison de sa vie avec ses écrits nous montre le résultat singulier où devait arriver tout esprit supérieur sous l’influence combinée de la vie domestique et des événemens politiques du XVe siècle. En face de la bourgeoisie flamande, incarnée dans Jean Molinet, il représente la bourgeoisie champenoise, comme Gringore la bourgeoisie normande, et ces trois poètes nous enseignent par leur comparaison les divers élémens provinciaux qui se sont successivement introduits dans le génie français primitivement limité à l’Ile-de-France. Coquillart avait été amené dans l’école trouvère, non-seulement par un amour effréné de la réalité, par un esprit malin et sarcastique, mais surtout par le mépris de la femme, qui est un des côtés curieux de cette école.

Quant à. Roger de Collerye, c’est lui qui représente complètement la lutte morale et littéraire contre la renaissance : c’est dans sa vie et dans ses écrits qu’il faut chercher, cette étude le prouvera peut-être, l’expression la plus exacte de la position de l’école bourgeoise à la fin du moyen-âge.

Après ces individualités remarquables vient la foule des disciples, les auteurs des petites pièces de genre, les prédicateurs populaires, les acteurs des farces et sotties, et les conteurs. Les pièces de genre, satiriques et joviales, brutales et naïves, sont nombreuses à la fin du XVe siècle ; elles continuent avec une ardeur sans pareille cet étrange combat contre l’influence féminine, commencé par le Roman de la Rose et continué consciencieusement par Mathéolus. Les prédicateurs populaires, qui se résument en deux noms glorieux à cette époque, Olivier Maillard et Michel Menot, entraînés par la tendance de leur esprit et inspirés par la nature de leurs auditeurs, mettent au jour les plus fortes qualités de l’esprit trouvère. Les acteurs des pièces de théâtre semblent hésiter entre les deux écoles distinctes qui occupent la littérature les compositeurs de farces et sotties, J. du Pont-Allais, Jehan d’Abondance et les autres, restent attachés aux vieilles méthodes ; les faiseurs de mystères et de moralités inclinent vers l’école savante. Enfin les conteurs sont, à la fin du XVe siècle, les disciples exacts de l’ancienne manière des fabliaux, et en somme le conte, les chansons et le théâtre de la foire conserveront toujours des traces, quoique parfois grossières, du vieil esprit français.

Telle était l’école des descendans des trouvères, et à l’époque où ils sont arrivés, au début de la renaissance, nous les voyons occupés à lutter contre ces deux tendances de l’école savante, — régularité, gravité, — dégénérant en imitation servile et en lourdeur pédantesque. Ils luttent surtout avec l’aide de la vieille littérature, où ils trouvent le naturel, l’observation, la réalité ; mais, en dernière analyse, la lutte est plus importante encore : il s’agit de défendre certains instincts, certaines facultés qui vont être vaincus et remplacés par d’autres qualités moins nationales. Ainsi les trouvères ne mettent pas seulement en œuvre la naïveté et le naturel, descendant parfois jusqu’à la brutalité et l’obscénité ; l’école savante ne recherche pas seulement la gravité et la régularité, tombant souvent jusqu’à la banalité : les premiers représentent encore l’imagination avec son extrême, le dévergondage ; les seconds, la raison absolue avec son dernier mot, l’esclavage. L’individualisme lutte contre la généralisation, l’esprit de caprice et d’invention contre la théorie despotique, contre l’absolutisme de la forme sévère et académique ; d’un côté enfin sont l’observation et la réalité, de l’autre la convention, la réflexion, le fini, l’étude et le travail. Il n’y a du reste entre ces deux écoles aucune hostilité personnelle : c’est seulement une opposition d’œuvres produites par deux influences littéraires différentes. Il arrive même souvent que les savans, entraînés par les souvenirs d’enfance et par l’attrait d’une vieille forme qui leur parait un vêtement convenable à leur idée actuelle, s’abandonnent à une réminiscence de la littérature d’autrefois, comme aussi les autres, envieux de cette ample gravité, ambitieux de ces périodes magistrales, haussent parfois leur style jusqu’à cette splendeur d’érudition qui les éblouit.

En résumé, toute la destinée des trouvères avait été de défendre la littérature nationale contre l’influence croissante de la tradition romaine. Ils avaient à empêcher le latin d’occuper dans notre langue une place plus large que celle qui lui revient au milieu des autres élémens gaulois, celtes, ibères, germains et normands, qui ont formé le génie français. Cette tâche ne fut pas remplie. Les trouvères furent vaincus, et les écrivains de l’école de Villon et de Gringore sont les derniers et malheureux soldats de cette grande idée. Les instincts littéraires qu’ils représentent vont céder la place à des qualités d’un autre genre ; ils lutteront glorieusement encore contre les maladroits imitateurs du latin qui les entourent, puis ils mourront obscurément sous les coups de l’école froide et mathématiquement correcte des voisins de Marot. Leurs dernières protestations, les derniers mots de Pierre Gringore seront étouffés au milieu de la splendide musique de la pléiade ; mais de cette vieille littérature il sortira un mystérieux et obscur ruisseau qui coulera à travers toute l’histoire de la littérature française, et se révélera par des bouillonnemens admirables d’où sortiront Rabelais, Montaigne, Régnier, Molière et La Fontaine. Il semble vouloir, en ce XIXe siècle, grossir ses eaux et recommencer la vieille lutte contre la littérature de convention, mais nul ne peut prévoir encore l’avenir que nous préparent ces efforts laborieux.

J’ai pensé que l’histoire de ces hommes placés entre une littérature qui finit et une littérature qui commence était curieuse à étudier ; ils n’ont pas été sans gloire, sans utilité, et leur état de lutte contre la renaissance, leur qualité de derniers soutiens de la littérature populaire leur vaut une certaine splendeur comme talent d’abord et surtout comme position. J’ai donc choisi, pour faire connaître cette école, celui de ces écrivains qui représente le plus complètement la position qu’elle occupe, l’espèce de lutte qu’elle soutient, les doctrines littéraires et morales qu’elle défend. Roger de Collerye nous montre en effet le coeur des derniers trouvères, l’espèce de combat que les nouvelles idées livraient, dans leur ame, aux anciennes doctrines, représente dans l’école l’homme, la vie, la lutte intime, et c’est incontestablement ce que la philosophie de l’histoire doit montrer et éclairer tout d’abord. Les autres, au contraire, comme Coquillart, ne représentent que la cité, ou, comme Gringore, ils accompagnent l’histoire contemporaine, ils montrent les instincts nationaux de la littérature luttant contre les accidens de la politique ; mais, pour les uns comme pour les autres, les côtés littéraires,les idées et les doctrines caractéristiques sont obscurcis par les évènemens de la cité et de la politique, et c’est surtout le côté littéraire qui nous préoccupe. Roger de Collerye, lui, le développe complètement et franchement, non pas, à la manière d’un homme de génie : rappelons-nous que jamais homme de génie n’a représenté une école, il n’a représenté que lui-mêmê ; ce sont seulement les hommes de talent qui peuvent se courber à la règle, habiller fidèlement l’idée de cette école et la découvrir à l’histoire.


II

Une des lois les plus tristes, dans l’histoire littéraire, c’est.cette nécessité de la souffrance qui domine la fin de chaque cycle littéraire et qui s’attache aux écrivains nés à cette mauvaise heure ; c’est sans doute la destinée vulgaire de ce monde, que, toute fin y soit douloureuse et toute vieillesse caduque, mais cette destinée s’appesantit plus rudement encore sur la littérature. Les derniers trouvères ne reçoivent plus au XVIe siècle ces récompenses prodiguées à leurs ancêtres les poètes guerriers et les conteurs du moyen-âge, les récompenses de la poésie, les joies de l’amour et les joies de l’orgueil. C’est qu’ils ne sont pas venus quand leur doctrine littéraire florissait : ils étaient les derniers artisans d’une poétique méprisée ; leur génie ne trouvait pas l’atmosphère favorable pour fleurir et s’étendre du côté où l’appelait sa nature. Leur talent dévoyé, leur caractère aigri par l’insuccès, les jetèrent dans la misère et la solitude. Ils exagérèrent ainsi leur nature dans le mauvais sens, et ils agitèrent dans le vide ou dans la boue une activité, qui n’avait pas trouvé sa vocation, ses devoirs et la récompense de ses devoirs.

Telle est la loi de toute période littéraire qui finit. Roger de Collerye subit toutes les douleurs de cette décadence. Pour lui, obscurité est restée profonde. La misère de sa vie l’a suivi dans l’histoire, et il a aussi froid dans sa tombe que dans sa chambrette où,

Sous un froid vent, comme un coq il se huche ;

on croirait qu’il a prévu sa destinée, et les plaintes qui sortent des souffrances de son existence semblent sortir aussi de sa mémoire abandonnée :

Le desnué d’habits, de corps et reste,
N’est pas en point pour se trouver en feste
Ni se montrer aux gens dignes d’honneur ;
Mais au bon Dieu qui donne le bonheur
De luy aider souvent fait sa réqueste
Le desnué.

De son ennuy personne ne s’enqueste,
Délaissé est comme une povre veste,
Et bien privé d’un libéral donneur
Le desnué.

Pour composer épistres rien n’acquieste
Moins en rondeaulx où gist toute sa queste ;
Recommandé n’est d’aucun sermonneur,
Plus esbahy se voit qu’un ramonneur
Qui peu de biens en ce monde conqueste
Le desnué.

Ces vers sont l’histoire de toute sa vie, et c’est une vraie et singulière prophétie de son obscurité. C’est lui qui a endossé la livrée de misère de ce cycle littéraire ; il rit et il pleure, c’est le fou de l’école. Les larmes sèchent bien vite du reste, car la pauvreté, la misère corporelle ne tuent pas la gaieté ; la gaieté renaît après l’angoisse du froid, et le rire habituel ne s’enfuit pas à l’aspect du pain noir. Roger de Collerye rira donc après la faim et le froid, car la misère du cœur n’est pas encore inventée, c’est une maladie moderne. Au moyen-âge, les poètes n’avaient pas encore fait de la femme l’idole qui devait les dévorer ; ils ne connaissaient en elle que l’épouse et la maîtresse, ils ne connaissaient pas l’amante ; la femme, pour eux, c’était l’instrument méprisé d’un plaisir momentané, ou la reine honorée du foyer domestique. Le génie littéraire français n’adorait pas encore la femme ; mais l’adoration allait entrer chez nous, d’abord au XVIe siècle dans l’école de Ronsard, par l’influence langoureuse de la poésie italienne, par Pétrarque. Elle allait produire la femme poétique et la joie de l’amour ; puis la femme adulée se ferait bien elle-même la femme coquette, et à la fin du XVIIIe siècle l’influence allemande allait transformer l’amour en une sorte de douloureuse adoration. Quant au bohème du XIXe siècle, s’il chante la femme à son tour, c’est pour faire sortir de son cœur les larmes demandées par son école littéraire et fournies par quelque misérable courtisane qu’il aura fardée de ses crédules rêveries. Sa misère s’habillera des haillons de sa maîtresse, il ne saura pas ce que c’est que la gaieté, et ce sera le bohème du XIXe siècle. Roger de Collerye ne connaît point encore toutes ces tristesses du cœur et de l’esprit : il est le bohême d’un autre âge. Il est bien pauvre ; les amitiés et les promesses de sa jeunesse se sont enfuies par tous les trous de son triste réduit ; aucune souffrance ne lui a été épargnée :

Le froid m’assault et m’est un peu bien aigre,
Mes habits sont tout doublés de vinaigre,
Mes créanciers en ont eu la toison.
La croix sur moi nullement je ne porte ;
La pile aussi me quitte et se transporte
Où il lui plaist et m’a habandonné ;
Je frappe assez au guichet, à la porte,
Et néanmoins il ne m’est rien donné.
Le tout ouï et en bon sens réduit,

J’en ai conclu que povre infortuné
Est bien souvent de son esprit séduit
Et de malheur par trop importuné.

Il lui échappe bien, comme on voit, quelques plaintes, mais tout cela est leste ; il nargue la pauvreté, et ces condoléances ont toujours un écho jovial. Il lui reste toujours la gaieté, coquette amie qui se cache un instant derrière quelque noir fantôme, l’hôte habituel des murs froids et des estomacs vides ; mais elle pose bientôt sa gentille tête sur les épaules du méchant compagnon ; avec ses yeux malins et son franc sourire, elle se moque de la peur qu’elle a faite au poète son camarade. Il lui faut rire alors, et rire encore, et la bonne fée de sa froide chambre le force de chanter avec elle :

Des enfants de Tuteluton
Je suis, malheureux de nature
Qui cherche sa bonne aventure
Ainsy qu’un povre valeton ;
J’ay pour mon appuy un baston
Et le ciel pour ma couverture ;

Simple je suys comme un mouton
Qui cherche en un pré sa pâture,
Et je n’ay pour toute vesture
Qu’un méchant petit hocqueton
Des enfants de Tuteluton.

Roger de Collerye n’est pas exactement pourtant le bohème du moyen-âge ; c’est le bohème du XVIe siècle. L’école littéraire à laquelle il appartient, quoiqu’elle soit surtout la queue du moyen-âge, que toutes ses inspirations, — son génie, sa manière, — sortent de l’école trouvère, touche pourtant à la renaissance, et s’est laissé quelque peu envahir par le nouvel esprit. Roger de Collerye est comme son école. Il est bien le disciple des trouvères, il possède leur simplicité de cœur, et leur naturel naïf : il n’a ni fausse gravité dans sa misère ni la pleurnicherie et les haillons de théâtre des bohèmes d’aujourd’hui ; mais ce n’est pas exactement le bohème du moyen-âge. Au XVIe siècle, hélas ! le temps n’est plus aux courses aventureuses, la littérature meurt de faim sur les grandes routes. Elle n’a plus besoin de voyager pour s’instruire, elle a les livres ; elle est devenue sédentaire et savante. Tout court au centre, et la littérature cherche à s’introduire à la place du bouffon dans les cours des rois et des grands seigneurs. Il faut que le pauvre Collerye reste dans son réduit en quêtant une place, et son jovial esprit voyage à travers les sentiers de la littérature naïve, comme ses ancêtres les trouvères à travers les routes de la vieille Flandre et de la bonne Picardie ; mais il a été mordu au cœur par l’amour moderne. Comme la mélancolie est entrée dans l’ame de Villon, l’amour moderne, avec ses langueurs, s’introduira dans le cœur de Collerye. Il n’y restera pas long-temps toutefois, et le bohême du XVIe siècle rentre bien vite dans la tradition trouvère au sujet des femmes.

Chose étrange du reste, Roger de Collerye, ce poète ignoré dont les œuvres mal éditées ne se trouvent guère que dans quelques rares bibliothèques, ce poète a laissé dans l’histoire une trace lumineuse qui ne s’éteindra jamais. Il a créé un type national, un type cher à l’esprit français, celui qui représente le mieux cet esprit dans son état de calme et joyeux loisir. Il a créé le type de Roger Bontemps, ou plutôt il s’est incarné dans ce type. Il s’est introduit, pour ainsi dire, dans le personnage traditionnel de Bontemps, le symbole de la joie chez les vignerons de la Bourgogne, le mari de la Mère-Folle et le grand-père de tous les allègres loppinants de l’infanterie dijonnaise. Tous les suppôts de l’abbé des fous ; d’Auxerre, tous les basochiens, clercs du Châtelet, enfans sans soucis ; sots attendans, toute cette grande famille de philosophes sans chaussures et de gais meurt-de-faim, tous ces mignons festus et goguelus, acolytes de la Mère-Folle, tous étaient ses camarades, et tous ces fous, archifous, lunatiques, hétéroclytes, esventés, poètes de nature et autres légitimes enfans du vénérable père Bontemps, tous reconnurent leur idole dans la jovialité, la pauvreté sans tristesse de Roger de Collerye. Ils ajoutèrent à leur fiction traditionnelle son nom de baptême, Roger, et il est ainsi devenu Roger Bontemps, le Roger Bontemps des chansons. La renaissance, qui a tué son talent et son école, n’a pu prévaloir contre ce type national, qu’elle a néanmoins négligé, ainsi que tous les types particuliers dans sa littérature officielle :

Je suis Bontemps qui d’Angleterre
Suis ici venu de grant erre
En ce pays de l’Auxerrois.

C’est ainsi qu’il s’annonce, et, dans une autre pièce, il se montre tout entier :

Or, qui m’aimera si me suive ;
Je suis Bontemps, vous le voyez :
En mon banquet nul n’y arrivé
Qu’il n’ait ses esprits fourvoyés
Gens sans amours, gens desvoyés
Je ne veux ni ne les appelle.
Je ne reçois en mon convive
Que tous bons rustres avoyés.
Moy, mes suppots, à pleine rive
Nous buvons d’une façon vive
A ceux qui y sont convoyés.
Danseurs, saulteurs, chanteurs, oyez ;
Je vous retiens de ma chapelle.

Telles sont les idées générales qui peuvent faire comprendre le caractère de Roger de Collerye. Il faut maintenant entrer dans les détails de cette vie de bohème au XVIe siècle. La destinée de Collerye, qui, jeune, a connu un moment les tristesses de l’amour, que l’âge mûr et la misère ont ramené à la poésie leste de ses ancêtres, qui est revenu avec la vieillesse à cette autre tradition du moyen-âge, la pensée de Dieu, nous présente à la fois le côté moral et le côté littéraire de la lutte contre la renaissance.

III

Pierre Roffet annonce que maistre Roger de Collerye., « homme très sçavant, » dont il édite les œuvres, est natif de Paris. Comme cette publication eut lieu en 1536, du vivant de l’auteur, on ne voit guère de motifs de révoquer en doute cette assertion. Goujet dit pourtant qu’il est anglais, et il se fonde sur ces vers cités plus haut : « Je suis Bontemps qui, d’Angleterre, etc. ; » mais il ne s’agit ici que d’une allégorie, quoiqu’il paraisse improbable qu’une importation anglaise en pays étranger, en France surtout, ait jamais pu se présenter avec les qualités de Bontemps. Je sais bien, d’autre part, que maistre Roger de Collerye ne se fût pas fait faute de se dire « natif de Paris » pour allécher la nationalité des bourgeois de la cité, et rien ne me force à croire que Pierre Roffet se fût fait scrupule de l’aider en cette hâblerie. En tous cas, Roger passa certainement la plus grande partie de sa vie à Auxerre ; où il fut successivement secrétaire de Mgr Jean Baillet, évêque en 1494, et de Mgr François Ier de Dinteville, qui mourut en 1531. Son successeur, François II de Dinteville, qui occupe un rang distingué parmi les diplomates du temps de François Ier, trouva Collerye trop vieux d’âge et de littérature et le renvoya. Cette place de secrétaire était, pour le poète, une place littéraire plutôt qu’ecclésiastique ; pourtant, à une époque de sa vie qu’on ne peut préciser, il entra dans les ordres. Sa vie passée s’accordait mal avec la sainteté de son caractère ; il l’expia bien alors, et ne put jamais obtenir ni place ni faveur. Pardonnons-lui la légèreté de quelques-unes de ses pièces ; il y a là, comme dans tout le moyen âge, plus de naïveté que de libertinage, et les angoisses de sa pauvreté, ainsi que le repentir de sa vieillesse, élèvent la voix plus haut que ses amours.

Il passa ses premières années à dépenser toutes les joies de son existence. Roger de Collerye s’en allait, non plus comme les vieux jongleurs, par les champs, les fêtes et les châteaux, mais il marchait gaiement dans sa jeunesse, vêtu de léger, avec le rire à toutes dents. Il distribuait sa vie à ces trois enfans de la reine Mab, le gentil Loisir, père de Poésie, l’Amour qu’on chante plus doux que l’Amour qu’on aime, et l’Amitié, qui trinque à la gloire future. Parfois çà et là on entrevoit le mot de l’avenir, le signe du bohême et le point noir qui s’agrandira plus tard : la fuite momentanée des angelots d’or. On aperçoit à l’horizon Faute-d’Argent et Plate-Bourse, les deux terribles ennemis de Roger Bontemps, les deux personnifications redoutées de la misère qui l’attend : ils viennent inspecter le haut-de-chausses du bohême et sa bougette ; mais il est trop bien entouré d’amis, d’amour et de jeunesse ; ils attendront, pour le torturer, que soient tombées les feuilles mortes de l’espérance. Ce temps est loin encore, Roger Bontemps est dans sa fleur, c’est le roi des bons compagnons, le prince de toute joyeuseté. Tout ce qui rit, tout ce qui boit, tout ce qui chante va vers lui ; tout esprit jovial, toute maison en fête sont ouverts à ce poète sans soucis. Il s’en va par exemple à Gurgy, paroisse voisine du château de Régennes ; ce sont ses plus heureux jours. Il trouve là son grand ami et joyeux compère, Mgr de Gurgy, celui qu’on appelait Bacchus dans les bonnes compagnies, au milieu des repues franches. Il s’abandonne alors à sa paresse bien-aimée, et, au milieu des pots et des gracieuses aventures, il est trop bon camarade pour ne pas prendre sa part des faciles défauts de son ami. Partout le bohème est bien reçu ; il a même crédit, et au-delà, chez maistre Huguet Tuillant, l’hoste de la Monnaie, qui, « hommes d’église, jeunes, vieils et chenus, bien les reçoit comme homme de raison. » C’est là qu’il rencontre tous les jeunes clercs, basochiens futurs, qu’il retrouvera plus tard à Paris et pour qui il composera des Cris. C’est là qu’il règne et qu’on l’encense, là qu’il hante les suppôts de l’abbé des fous d’Auxerre, dont il est le ponte attitré. Les commérages de la petite ville, la gazette orale, se prélassent à l’hôtel de la Monnaie, et Roger ramasse tout cela pour en faire des vers. Gare aux boulangers dont le pain ne sent que l’eau, gare aux usuriers plus « effrénés que pourceaux en la mangeoire ! » C’est là encore que viennent grimacer, comme Arlequin sur son théâtre, tous les événemens drolatiques et malheureux de la journée, larcins joyeux, mariages bizarres, séductions grotesques. Lorsqu’ils auront germé quelque temps dans la tête de Roger, on les retrouvera en chansons et en mascarades, le 18 juillet, le jour où le son des cloches capitulaires aura annoncé que Mgr l’abbé des fous d’Auxerre a été élu sous l’orme en face de la cathédrale, ou le jour des Saints-Innocens, quand, après l’office du soir, on aura crié du haut de la chaire : la fête aux fous ! — Maistre Roger signait ces joyeuses et implacables satires du signet de Débridegozier, et tout était dit. — C’est là ce qui reste au poète du XVIe siècle de la liberté et de la licence du moyen-âge.

Roger n’était pas toujours d’ailleurs dans la société de ces « happelopins. » Quand il était fatigué de prouver son « allégresse de mâchoires, » il s’esquivait pour aller faire la montre de ses vers à quelques « gens d’honneur. » Il avait une société choisie de littérateurs de province ; l’amour des rimes était alors entré dans la bourgeoisie, et la poésie, qu’on confondait à cette époque avec la science de rhétorique ; pouvait facilement devenir une vertu bourgeoise. Les deux hommes importans de cette académie de hasard étaient sire Estienne Fichet, autrefois greffier de la gruyerie de Dijon, homme expert en rhétorique, et maistre Michel Armant, bourgeois de Dijon, notaire royal. Aux heures graves, il fréquentait toute la société ecclésiastique qui s’agitait au-dessous du siège épiscopal, Mgr de Saint-Eurate, maistre Nicole Berault, maistre Jehan de Guyrolay et maistre Michel Caron, dont il convoitait la cure. Enfin, dans les grands jours, quand le bohême avait écrit quelque épître, ballade ou rondeau sérieux et quêteur en même temps, il arborait l’air solennel, la robe de cérémonie, et, cachant le bohême sous le poète, il s’en allait faire humble visite à noble dame Anthoinette Du Chesnay, femme de messire Jacques de Gyverlay, seigneur des Champolles. Peut-être aussi profitait-il de sa figure calme et reposée pour aller se recommander à son illustre protecteur, le révérend père en Dieu, M. Charles du Refuge, abbé du Moustier-la-Celle, près de Troyes.

Jusque-là, tout était calme et facile dans sa vie ; c’était bien l’atmosphère où devait toujours s’agiter la nature de Roger Bontemps. Les amourettes qu’il avait rencontrées sur son chemin, au sortir de l’hôtel de la Monnaie ou dans la compagnie de son compère Bacchus, ne pesaient guère, sur ses réflexions. Cependant l’amour allait venir abattre cette joie folle et ces pensées légères voltigeant autour des pots. Il allait, avec sa douce pointure, lui ouvrir pour l’avenir la source des larmes et lui fixer au cœur la plaie d’où couleront ces quelques tristesses que nous rencontrerons au milieu de la gaieté du bohême.

Roger de Collerye rencontra son amour, un noble et digne amour, je pense. Quand il parle à celle qu’il aime, c’est toujours « sa très chère et plus que bien aimée, pleine de grace et bonne renommée. » J’ai trouvé dans un acrostiche le nom de « cette fleur d’amour redolente, » Gilleberte de Beaurepaire, et c’est en son nom que se livre le combat littéraire qui agite l’esprit du poète. La nouvelle manière de chanter la passion y attaque la vieille poésie amoureuse. C’est la lutte entre l’amour simple, facile, naturel, point dramatique ni déclamateur, et l’amour langoureux, ce qu’on pourrait appeler l’amour-musique et rhétorique. Ce dernier amour était alors mis en vers par les pindariseurs qui commençaient, comme dit Charles Fontaine, « à contreminer l’italien en français, » et il se trouvait parfaitement représenté par les douze cents rondeaux armés de flèches, quelques-uns d’arquebuses, que Maurice Scève adresse à Délie, « objet de la plus haulte vertu. » Le pauvre Collerye sentit d’instinct qu’il fallait parler à sa bien-aimée le langage à la mode ; il rougit de son style « gras et rustique » et gauchit légèrement vers l’école moderne. Il n’alla pas cependant jusqu’à l’exagération grotesque, il fit souvent un mélange des deux poétiques amoureuses, et le plus grand crime que j’aie à lui reprocher, c’est d’avoir voulu « se plonger dans le lac des pleurs. » Il a pris la plume, dit-il, « pour rédiger les gracieusetés plus doulces que satin » qui sont en sa maltresse ; mais il revient parfois à la vieille manière et définit sa Gilleberte de cette leste et gentille façon :

C’est la plus gente fatrillonne
Et la plus gaye esmériilonne
Qu’on vit one, et la nompareille ;
Son amour souvent me réveille
Et mon corps, mon cœur et esprit :
Alors que chacun dort, je veille,
Je vais, je viens, je m’esmerveille.
C’est de cette ville le prix,
C’est le guidon, c’est la bannière,
C’est l’estendart de tout honneur.

On peut mettre à côté de ce morceau une autre pièce qui s’inspire de la même doctrine littéraire et que Molinet a composée un jour qu’il oubliait Crestin, Lemaire, Cicéron et toute l’école savante pour se rappeler le Roman de la Rose :

Amour me fit son bachelier,

Pour amoureuse dame avoir
Gente de corps et de manière,
C’est un chef-d’œuvre de beaulté,
Ung triulnphe de noble arroy ;
Sa prudence et sa loyaulté
Valent l’avoir d’ung petit roy,
Ravy suis quant je l’apercoy.

Tout œil amoureux qui l’advise
Rit de joie et chante à part soy :
J’ai pris Amours à ma devise.

Roger de Collerye oublia trop souvent ces gracieux exemples. Son amour se déroule en ballades ; épîtres et rondeaux, qui trahissent ses efforts contre son genre naturel et nous expliquent avec quelle autorité la fadeur va s’imposer aux littérateurs à venir. Pourtant il se garde bien de dévaliser l’arsenal mythologique ; son cœur est trop touché pour perdre temps à étudier une rhétorique nouvelle.

Néanmoins, vray comme la messe,
Bien souvent, au lieu de filer,
De mes yeux larmes sans cesse
Tombent, coulent en grant tristesse,
Et regrets les font distiller.

C’est ainsi qu’il fait parler sa maîtresse, et il y a là une simple et pénétrante mélancolie que Villon et Ruteboeuf peut-être avaient seuls comme avant la résistance.

Son cœur s’élevait avec ces nobles et gentilles amours, il lui fallait quelque nouvelle gloire de Gilleberte. Marot était alors la splendeur poétique du royaume de France ; il était le favori de cet amour qui « couvre sous ses aises le cœur des damoyselles, » il avait une maîtresse « de la ligne des dieux. » C’était le grand écrivain de la cour, et il était de la race des vieux poètes français : aussi Collerye allait vers lui d’instinct. C’était aussi une gloire que d’être connu et enregistré par un tel écrivain, l’astre qui attirait les yeux de toutes les illustrations provinciales. Collerye envoya donc une épître à Marot pour le congratuler sur une ballade « trop plus que rose en doulceur rédolente. » Il n’était pas un homme obscur, et Marot lui répondit en lui envoyant son Epistre au roy pour avoir été volé. Ce fut une grande joie dans le cercle littéraire d’Auxerre, messire Fichet se dit de plus en plus le disciple et escolier d’un homme si honoré, et Gilleberte fit un gracieux accueil à cette gloire nouvelle. Un commerce littéraire s’établit entre Marot et Roger. Collerye félicitait Marot sur ses œuvre « à peu près déificqués, » et surtout sur ce que « le roy ne manque à bien remplir la bource. » Cette dernière pensée resta long-temps dans l’esprit du poçète d’Auxerre, et ce fut son malheur. Pourquoi lui aussi n’irait-il pas auprès de ce prince si généreux, dans « la cité de grand renom ? » Peut-être un jour la gloire lui souriait comme au poète de Cahors, et Gilleberte aurait de bien plus douces caresses pour le valet de chambre du roi que pour le secrétaire de l’évêque d’Auxerre ?

Roger de Collerye partit pour Paris. Il y trouva la foule joviale des basochiens, clercs du Châtelet, enfans sans soucis, tous ces joyeux pauvres qui traînaient la misère par les cheveux dans les farces, les jeux et sotties. Roger les reconnut bien : ils lui avaient offert jadis toutes leurs folies, leurs gros rires, leur seule fortune, pour le payer de ses contes et de ses joyeux mots ; mais ce n’était plus la gaieté qu’il lui fallait : il avait été mordu par l’ambition, il voulait la gloire, la fortune, et c’était à la cour du grand roi François qu’il pouvait les chercher. Malheureusement pour Roger, la cour regorgeait de poètes. Il y avait là d’abord tous les débris de l’école savante, qui avaient brillé sous Louis XII et survivaient à leurs vers équivoqués, à leurs rimes batelées, il leurs fleuretons, à leurs chants royaux - Jehan Bouchet, Charpentier, Crestin ; puis leurs antiques ennemi, Marot, Pierre Gringore ; enfin et surtout l’école qui construisait avant la pléiade cette langue correcte, froide, ennuyeuse que Ronsard allait réveiller, — les Pelletier, les Denizot, les Claude Chapuys. Tout cela, aidé de quelques individualités peu faciles à classer, comme Bonaventure Desperiers et Mellin de Saint-Gelais, tout cela occupait la cour. Il n’y avait ni place ni oreilles pour ce sauvage provincial, marqué au sceau de Plate-Bourse, et s’en venant naïvement jeter de petites épîtres, de modestes rondeaux dans le guichet du Louvre, qui en était encombré. Marot n’était pas à la cour ce poète déificque qu’il paraissait à Auxerre, il n’avait pas pouvoir de protéger les autres, et il avait fort à faire lui-même contre la jalousie de monseigneur le roi de Navarre. Les rêves apportés de la Bourgogne s’envolèrent donc, et aussi les écus qui les accompagnaient comme répondans. Roger était entré dans la grande ville plus fier que le roi Salomon, il traînait après ses chausses poudreuses l’Ambition, la Gloire et la Fortune, parées de riches promesses, comme des épousées ; mais, hélas ! à chaque jour s’en allait une pièce de leurs atours, et il fallut les congédier. Il ne lui restait guère alors de Gilleberte que l’oubli ; il avait rencontré quelque autre amour, et ce devait être un bien triste amour, car nous n’en connaissons que les plaintes. Un vilain lui enleva bientôt sa fleur Marguerite. Dès-lors, rien ne le retenait plus dans cette ville où il avait appris à connaître cette particulière, âpre et mystérieuse douleur qui naît des désappointemens littéraires.

C’était une dure chose pour lui que de quitter ainsi la terre promise de ses illusions. Pauvre poète ! de tous ses rêves, il ne lui restait plus que le regret de s’éloigner du cimetière Saint-Innocent, d’où depuis long-temps il avoit eslu sa sépulture. » Triste et charmante pensée qui nous montre ce qu’étaient devenues toutes ces promesses de gloire et de fortune ! Elles avaient été choisir la tombe de leur poète : c’était la seule et suprême joie qu’elles lui eussent jamais donnée. Pourtant Roger espère encore. Comme le font toutes les candides et malencontreuses natures, il espère en l’amitié, il attend quelque noble cœur. Il resterait bien volontiers dans la patrie des poètes heureux, s’il trouvait, comme il le dit ingénument, quelque bon seigneur qui payât sa nourriture et sa vesture ; mais il fut encore trompé, et il lui fallut retourner à Auxerre.

C’est alors qu’eut lieu sa transformation. Nous ne savons ce qu’était devenue Gilleberte ; peut-être avait-elle vieilli, peut-être avait-elle trouvé la couronne de l’âge mûr féminin, quelque gras chaperon fourré, orné d’une chaîne d’or. Ce qui est certain, c’est qu’à cette époque, elle avait disparu de la vie de Collerye, et avec elle l’amour. Alors tous les instincts du trouvère reparaissent, et son caractère se développe dans sa tendance normale. Roger Bontemps s’était engourdi dans la tendresse, et toute sa nature s’était affadie. À l’aide de la misère et de l’âge mûr, Roger de Collerye reconquit son caractère ; avec le souvenir de ses souffrances amoureuses et des poésies anciennes, il recomposa la femme des conteurs du Roman de la Rose et des Cent Nouvelles nouvelles. Alors revinrent les rondeaux lestes, l’obscénité naïve et bouffonne le sentiment matériel qui a été la principale, idée de la vieille poétique amoureuse. Je ne puis rien citer, et ce n’est pas le lieu de montrer les circonstances atténuantes de cette licence ; mais elle est en rapport avec le mépris de la femme, et ce mépris est en rapport avec l’idéal de femme que se faisaient les conteurs. Les femmes ont changé de face selon les siècles ; la rhétorique leur a donné des habits divers, et les sentimens qu’elles provoquaient se sont inspirés de la coupe et de la couleur de ces habits. La femme trouvère est une variété curieuse et la plus vraie peut-être dans cette galerie de femmes peintes par l’histoire littéraire. C’est celle qui est ainsi déshabillée dans cette simple et sanglante satire de Gringore (Les Contredits de Songe-Creux) :

Femme bien est larcin de vie,
Femme est de l’homme doulce mort ;
Femme est venin, crème d’envie,
Femme est d’iniquité le port,
Femme nous perdit paradis ;
Femme est du dyable le support,
Femme est l’enfer des gens maudits.
Femme est l’ennemy de l’amy,
Femme est péché inévitable,
Femme est familier ennemy,
Femme est la beste insatiable.
Femme est sépulchre des humains,
Femme deçoit plus que le dyable,
Et c’est l’erreur vitupérable
Par qui souvent tordons nos mains.

C’est cette femme qu’avait retrouvée Roger Bontemps et qu’il accablera de son indignation dans sa vieillesse. En attendant, il enterre joyeusement toutes les illusions de sa jeunesse sur l’amour désintéressé :

En faict d’amours, beau parler n’a plus lieu,
Car, sans argent, vous parlez en hébrieu.

C’était, en effet, le grand ennemi de son existence, l’argent ; toutes ses coquetteries à la fortune ne purent jamais amener à sa portée le plus petit troupeau des moutons à la grand’laine ; il passa donc toute sa vie à voir fuir de son voisinage tout ce qui portait sac d’écus, bourse pleine et la bougette au joyeux son. Aussi traite-t-il la fortune comme l’amour et se garde-t-il de payer à la pauvreté le tribut de larmes qu’elle réclame de ses serviteurs. Il la raille finement dans son Dialogue des Abusés. Dans un autre dialogue, il se rappelle les bonnes habitudes de Villon, et termine ainsi :

Donc il est temps partir d’icy
Pour aller boyre à Irency
Et engager robe et pourpoint.

C’est avec cette gaieté et ces louables dispositions que Roger sortait de la jeunesse et entrait dans l’âge mûr. Il avait quitté Paris et repris le chemin d’lrency avec l’espérance de boire le désiré piot et la bonne intention d’engager son pourpoint pour payer l’écot. C’est, en effet, le dernier amour du bohême, la bouteille ; il reconnaît alors que l’amour est une passion pénible, une passion qu’il faut travailler, qui boude aux rouges trognes, comme disait Olivier Basselin. Le vin est toujours là ; gracieux ami, il ne connaît ni caprices ni coquetteries ; lèvres pâles, maigres lèvres, tristes lèvres, tout lui est bon à embrasser, et jamais il ne s’informe si le grand diable ne logerait point en la bougette ; mais, hélas ! si le chemin d’Irency est court, les pourpoints sont rares pour le bohême, et les hôteliers sont malgracieux. Ce sont les entremetteurs du vin, et ils sont durs, ils n’ont point de pitié pour le dernier amour du pauvre trouvère. Aussi n’aura-t-il pas toujours sous la main l’oracle de la dive bouteille.

Ce sera alors que Faute-d’Argent et Plate-Bourse feront rage en sa demeure, car ils sont revenus, et revenus pour toujours. Ils sont assis à chacun des coins du foyer domestique, jouant avec l’esprit du pauvre homme, comme les diables des enluminures qui jouent à la paume, avec les ames des damnés. Ils lui font retourner tous les feuillets de leur martyrologe, depuis la première page en lettres d’or intitulée Festes, et où l’on voit danser, désespérées de joie, toutes les maîtresses de l’enfant prodigue, jusqu’à la dernière qui dit : Pillerie ou Suicide, avec la pendaison de Villon en miniature ; puis ils se lèvent pour aller briser une tuile au toit, un carreau à la fenêtre, et lui montrer par l’ouverture quelque créancier farouche. Dans cette lutte qui s’établit ainsi entre la misère et la gaieté du bohème, sa gaieté ne céda pas ; il soutenait l’assaut à l’aide de l’espérance : « Puisqu’après grant mal vient grant bien, disait-il, d’avoir soulcy n’est que bagage ; » et quand l’espérance s’en allait, il prenait à partie Plate-Bourse ; il philosophait avec lui, il criait à son ennemi triomphant :

Or je veuil dire et soustenir
Que d’engendrer mélancolie
Il n’en peut jamais bien venir.

Roger n’est pourtant pas un de ces fanatiques disciples d’Épictète qui se laissent couper la jambe sans mot dire. Il criait et criait fort, il criait à faire fuir toutes les misères de la ville, il criait à rassembler tous les protecteurs de la province bourguignonne ; mais il criait surtout parce que les plaintes sont l’évaporation naturelle du chagrin, qui, sans issue, devient le désespoir. Après tout, les pleurs sont la joie des cœurs douloureux ; c’est une joie suprême et une fine volupté. Roger n’a connu que cette sorte de souffrance qui pique le corps, excite l’esprit, arrivant rarement jusqu’à l’ame. Toutes les combinaisons matérielles qui peuvent produire la souffrance font le siège de sa maigre échine : c’est le froid surtout qui est sa grande persécution, et son foyer n’est pas enfumé de gros tisons ; il ne fait feu que de vieils échalas ; son corps est consumé ; il a peu mangé, encore moins humé ; hélas ! faim le tient en ses lacs. Quand il veut dîner, il n’a d’autre serviteur que Mal-Prêt, lequel l’a accoutumé de souhaiter les reliefs des prélats, et cet éternel Faute-d’Argent qui le fait piteusement gémir. Au milieu des plaintes de loger, il y a toujours comme une contraction fugitive et grimaçante il ne peut s’empêcher de rire de son nez rouge :

Le froid m’assault aux doigts, pieds, corps et mains,
Et me poursuit jusques au bout du nez
Du rang je suis de ceux-là qui sont nés
En povreté, desquels il en est maints.
Aux vents de bise et galerne inhumaine,
Mes gages sont un hyver assignés.

Ce n’est là que le commencement de ses maux ; tous les malheurs vont se dresser à la suite. Vient d’abord la maladie, « de quoy sa bource en a bien pis valu. » Puis c’est une cure qu’on lui avait promise, et qu’il n’obtient pas ; ni sa conduite ni ses poésies ne permettaient qu’on lui accordât cette grave fonction. Il porte ainsi la peine de sa jeunesse licencieuse ; mais il n’en est pas encore arrivé aux remords, et pour la première fois il sent monter un sentiment de colère dans son cœur si doux et si facile. L’épreuve se continue cependant. Tous ses amis bout en la terre mis, et voici son unique protecteur, celui qui ne l’a jamais abandonné, Mgr Charles du Refuge, qui meurt aussi. À ce coup, la douleur lui troubla l’esprit, et il fit sérieusement la plus grotesque oraison : funèbre qui se puisse voir :

C’estoit un Charles magnifique,
C’estoit un Charles vertueux,

C’estoit un Charles sans trafficque,
C’estoit un Charles sumptueux,
C’estoit un Refuge amyable,
C’estoit un Refuge parfaict,
C’estoit un Refuge acceptable,

Ha ! Cruelle mort, qu’as-tu faict ?

Il tâche ensuite de se recommander au successeur de ce refuge acceptable ; mais voici une nuée de procureurs qui se précipitent à la rescousse de leurs chers enfans, Faute-d’Argent et Plate-Bourse. Il eut un procès qui dura trois ans, et qui pensa lui faire perdre l’esprit : « Durant ce temps, Povrete m’a couvé, » dit-il énergiquement. Enfin l’amitié revient à lui, sa vie s’éclaircit, et sa gaieté reprend toute sa vigueur. Roger commence par reconquérir sa philosophie. Il se hasarde à chanter son joyeux programme de la doctrine, épicurienne :

Pour évader ceste grande chaleur
Qu’on voit rogner, et aux corps périlleuse,
Besoin nous est faire chère joyeuse,
Boire souvent, et toujours du meilleur, etc.

Quelques pensées d’amour, les gracieuses pensées du temps jadis, refleurissent dans le cœur presque mort du poète comme une seconde moisson de roses blanches aux dernières rougeurs du soleil d’automne ; mais c’est bien l’amour trouvère :

Friands morceaux, bonne boisson,.
Voilà le point que je souhaite,

Et aymer une mignonnette,
Et qu’elle, et moy nous ouyssons.
Près de nous chanter les pinçons,.
Le roussignol et l’alouette ;
Et d’escus la pleine bougette.

C’est aussi le dernier amour : le vieil hiver s’avance : il a chassé ce dernier rayon de soleil qui semblait vouloir ressusciter les feuilles mortes. Faute-d’Argent a repris son empire ; il pourchasse durement tous ces échos de la jeunesse :

Fleurs, femme, fruyt, ne plaisante verdure,
Ne me scauroyent nullement ressouyr,
Faulte-d’Argent me fait esvanouyr.

La maladie est revenue. Il fait grand froid, et il est « tondu de près comme la brebiette ; » les années se succèdent ; la vieillesse arrive ; la misère a suivi les années : Povreté l’a couvé. Enfin s’éveille en lui la plus haute pensée de toute sa vie, la pensée de Dieu, qui va se développer parmi les repentirs de sa vieillesse : c’est cette grande pensée du Dieu sévère et consolateur en même temps qui constitue la grande différence entre le bohême descendant du moyen-âge et toute la couvée de bohêmes que contient l’avenir. C’est ici seulement que nous pouvons comprendre la vie de Roger de Collerye, et que nous trouvons l’explication de cette gaieté que rien ne refroidit, de ces longues souffrances endurées sans désespoir ; c’est ici que Dieu apparaît, et c’est Dieu qui est la raison de cette énergie morale. Les trouvères peuvent souffrir ; mais le venin de la douleur, cette amère chose qui constitue l’aiguillon de la mort sur cette terre, n’existe que rarement dans le moyen-âge. Ils peuvent souffrir, et ils souffrent par les amours trompés et les amitiés fausses, par la pauvreté implacable et l’insuccès continu, par leurs crimes surtout et leurs passions satisfaites ; mais au-dessus de tout cela il y a Dieu, le Dieu de la foi catholique, le plus doux, ami et le plus fidèle amour ; ils sentent ses bras aimans toujours suspendus sous leur cœur pour l’empêcher de tomber dans le désespoir. Parfois, après l’orgie même, ils tournent vers lui leurs yeux effrayés du vide et de l’âcreté de ces passions qu’ils viennent de satisfaire, et ils voient toujours sa divine figure attristée, mais aimante. Celui-là est fidèle, il est puissant, et ils se disent, avec l’égoïsme de l’espérance, que ce cœur leur sera toujours ouvert, et cette consolation toujours obéissante. C’est assurément un égoïsme effrayant que de compter sur la grandeur de l’amour pour commettre l’infidélité ; mais la bonté de Dieu est plus grande que la méchanceté de l’homme. Le moyen-âge le croyait et le savait. Ainsi le prouve l’Imitation, cette éternelle consolation qui est l’œuvre et le résumé de la foi du moyen-âge.

La vieillesse était donc venue pour Roger de Collerye, la vieillesse dans la solitude, la souffrance et la pauvreté ; mais en même temps il avait tourné vers Dieu son visage ridé et lui demandait presque gaiement encore les secours que les durs protecteurs de ce monde ne lui avaient point donnés :

Au pied du mur je me vois sans eschelle,
Plus je ne scay de quel bois faire flesches ;
Durant ce temps mon corps d’ennuy chancelle,
Mes joues sont pâles, maigres, sèches.
Si aide n’ay du bon Dieu et de celle
Devant lesquels à deux genoux me flesches,
De ma vie je ne donne trois pesches,
Car de vertu j’ay moins qu’une étincelle
Au pied du mur.


Il pensait à toute cette vie passée à la poursuite de la gloire qui l’avait méprisé, de la fortune qu’il n’avait jamais pu atteindre ; il se rappelait tous ses amis morts ou ingrats, et retrouvait cette touchante doctrine du catholicisme : « Mais au bon Dieu tout vray amour habonde. » Alors son talent subit une dernière transformation : il conserva, comme dit Gringore, « les outils de ses vieils pères, » et il chanta, avec la naïveté et la simplicité trouvères, ces vérités qu’il venait de découvrir. Comme tout vieillard qui songe, il vit sans doute revenir devant ses yeux les pâles fantômes de ses amours passés ; il regarda bien loin derrière lui pour retrouver dans les sentiers de la jeunesse la troupe bondissante des rêves d’autrefois, et, quand il reconnut la trace des pas de sa bien-aimée, quand il revit la place de toutes ses stations amoureuses flétrie maintenant, alors si verte, il se retourna vers la tombe comme vers la porte entre-bâillée de l’éternité, et il envoya vers Dieu cette touchante prière : « Or, ay-je bien mon joly temps perdu ! » C’est alors surtout qu’il comprit la chasteté et le sens de la philosophie trouvère au sujet des femmes :

Lubricité deffait et corrompt l’homme,
Jeunes et vieux elle assault et dégaste,
Grans et petits, riches, povres, en somme,
Suivans ce train mort mordante les taste,
Et fait leur cueur devenir foible et mate,
Car en brief temps corps et âme consomme
Lubricité.


Puis il résuma l’anathème chrétien contre la volupté dans une malédiction d’un mouvement original :

Ah ! oui, Vénus, tu portes la prison
De folle amour, ô déesse damnée !


Le pauvre et pénitent vieillard rencontra ce que le jeune et actif bohême n’avait pu trouver, une parcelle de gloire. Avant de mourir, il eut l’insigne honneur de lire sur le titre d’un in-16 imprimé à Paris, 1536, par Pierre Roffet, cette superbe annonce : Les 0Euvres de maistre Roger de Collerye, homme très sçavant, natif de Paris, secrétaire de feu M. d’Auxerre, lesquelles il composa dans sa jeunesse, contenant diverses matières pleines de grant récréation et passe-temps.

IV

Telle a été la destinée du poète qui résume le mieux les qualités et les défauts de l’école trouvère, et qui en est resté, sous le nom de Roger Bontemps, comme la personnification populaire. Les poètes qui forment cette école s’obstinent au moyen-âge, nous l’avons vu, et néanmoins toute leur mission a été d’aider à la renaissance ; c’est le résumé philosophique de leur histoire. Ils entretiennent une opposition continuelle contre l’école savante, et, en posant ainsi la naïveté, la réalité, le naturel du langage, en face de cette gravité empesée, de cette rhétorique prétentieuse, de cette pédante et illogique immixtion d’une langue étrangère, ils ont abrégé ces jours d’épreuves et d’enfantement pénible qui accompagnent toute révolution. Ils n’ont pas réussi à imposer à la poésie qui leur succède la variété, l’originalité, l’amour de la réalité qu’ils défendent comme qualités propres à l’esprit français ; ils sont vaincus par les traditions classiques, par cette tendance généralisatrice et régularisatrice que va développer la renaissance ; mais il ne faut pas oublier qu’ils ont cette gloire d’être les défenseurs de la littérature et surtout de la langue nationales. Pourtant leur préoccupation du style, toute nécessaire qu’elle fût, les conduisit fatalement au défaut considérable de leur école, qui est le manque fréquent de réflexion et de profondeur : ils semblent en effet n’avoir d’autre but que de manier la langue, ils jouent avec elle pour la faire parader, pour la faire courir à ses plus vifs effets.

Il est donc logique de pardonner à l’école de Collerye cette vivacité qui court à perte d’haleine, effleurant à peine la pensée, peu avare de chevilles, s’inquiétant médiocrement du sens, et abandonnant une réflexion à son malheureux sort au milieu d’une phrase inachevée. À côté de ces périodes qui finissent souvent comme il plaît à Dieu, sous la protection d’un proverbe qui répond à tout et doit tout résumer, arrivent les énumérations, les longues suites de synonymes qui s’encadrent dans ce style aux vives allures, ces épithètes à l’infini, ces répétitions, espèces de litanies que Rabelais a parodiées ; enfin viennent ces inventions de nouveaux mots, de nouvelles tournures, que comportait alors notre langue plus jeune et plus souple, et tous ces essais de richesse à l’italienne par les augmentatifs et les diminutifs. Tout ce grand travail d’enrichissement était commandé par la préoccupation du style, par la nécessité de défendre la langue claire, vive et alerte contre la pédante obscurité des Crétin et des Molinet. C’est par là que les écrivains épris du moyen-âge aident, malgré eux, à la renaissance ; malheureusement c’est par là aussi qu’ils y tiennent, car le sacrifice de la pensée fait à la vivacité du style, l’attention trop prodiguée à la forme est un des signes avant-coureurs de la renaissance : ce n’était pas la manière des vieux trouvères. Du reste, bien des traits particuliers distinguent ces écrivains de leurs maîtres les poètes d’autrefois. Ils commencent à se laisser séduire par la rhétorique et le convenu. Je sais bien que les formules imposées par la science de rhétorique sont inévitables, que toute pensée nouvelle, toute idée d’un grand génie, en formant une école, devient une rhétorique où l’on découpe des cadre et des formules ; mais, si toute la question est de choisir la rhétorique qui rentre le mieux dans le génie, national, l’école qui nous occupe n’avait pas eu ce bonheur, elle se plaisait trop à l’allégorie morale.

Un autre défaut sépare encore ces poètes des écrivains du moyen-âge ils ne peuvent plus arriver à la simplicité ; leur style n’est plus seulement l’apparence de leur pensée ; il semble avoir contracté certains tics nerveux, comme s’il conservait le caractère des choses qu’il dit ordinairement. Il suit de là que la phrase n’est plus un monologue où la pensée parle seule à l’aide d’un instrument docile et qui s’efface, mais un dialogue où la forme rétive défigure plus ou moins l’exactitude de la conception. Il faut que ce style dise quelque chose, et il ne peut plus exprimer les pensées seulement ordinaires, celles qui ne descendent pas jusqu’à la trivialité ou ne montent pas jusqu’à l’énergie. Enfin, comme l’expression la plus ordinaire de cette école a été la gaieté, il se trouve souvent derrière les phrases calmes et tranquillement graves, dans les épitaphes par exemple, une grimace involontaire qui simule l’ironie et critique le défunt dont on veut sincèrement et vulgairement faire l’éloge.

Ce manque de simplicité et de docilité dans la forme est bien plus apparent dans l’école rivale : c’est le défaut ordinaire des vieilles écoles ; des méthodes et des rhétoriques longuement dominatrices, comme des hommes qui ont parcouru long-temps une carrière occupée et absorbante. On le retrouvera sans doute bien plus marqué à certaines époques de notre histoire littéraire ; mais on peut constater dès maintenant, que cette tyrannie de la partie technique constitue la plus curieuse différence qu’il y ait entre les trouvères et leurs descendans du XVIe siècle.

Roger de Collerye a introduit son caractère propre dans les principes de son école, et c’est là toute son œuvre littéraire. Il est arrivé r ce résultat singulier, d’être imitateur et original en même temps, et il y est arrivé par une personnalité fort accusée, unie à un talent littéraire, moins élevé. Il faisait de la littérature avec les accidens de son existence, mais en prenant pour modèles la manière et les formules de ses voisins. C’était une sorte d’intelligence paresseuse et qui acceptait servilement le cadre et les couleurs d’autrui. Le bohème était original en ceci, qu’il mettait son portrait sur les épaules et sur le pourpoint de son maître Coquillart. C’est ce dernier en effet dont les œuvres exercèrent sur lui la plus grande influence. Ce Coquillart avait une sorte de génie coquet, allègre et séduisant ; une intelligence maligne, observatrice des choses extérieures ; c’était plutôt un peintre qu’un écrivain, et, son style toujours paré, haut en couleurs, courait avec une joyeuseté infinie, comme un jeune seigneur qui va montrer de nouveau bijoux à une nouvelle maîtresse. Ce langage était si leste, et cette littérature s’arrêtait si gracieusement aux habits des choses, qu’elle devait exercer la plus séduisante influence sur les amateurs de réalité extérieure. Coquillart avait été, au temps de la jeunesse de Collerye, l’homme illustre de la Champagne et de la Bourgogne, et sa renommée n’avait pas moins que son style ébloui le secrétaire de l’évêque d’Auxerre. Pierre Gringore, qui cachait, dans cette langue incomplète du moyen-âge la profondeur de pensée d’un grand poète, Gringore aussi avait eu sur lui une certaine influence, mais plus tardive et moins prononcée.

Cependant, quoique d’un talent moins fécond et d’un esprit moins étendu que Coquillart, Roger de Collerye remportait peut-être sur lui, en profondeur de pensée ; ce n’était pourtant qu’un imitateur, mais il n’en était pas de l’imitation dans cette école comme dans les autres : c’est en effet ce qui constitue une différence importante entre les écoles où la contention l’emporte et celles où la réalité est le principe dominant. L’imitation n’est pas dans ces dernières aussi déshonorante ni aussi médiocre. Les écoles réalistes procèdent par l’observation : ces observations tombant, je le sais bien, dans un cadre uniforme et dans des formules tyranniques ; mais, comme toute observation a la personnalité pour point de départ, il y a toujours dans ce cadre et entre les formules une figure vraie, vivante et naturelle. C’est ce qui explique comment nous avons pu appeler Collerye un original imitateur. Du reste, il a bien des qualités qui lui sont propres, et s’il n’approfondit pas l’émotion, s’il traduit le premier sentiment qui lui vient à l’esprit et au cœur, ce sentiment est toujours logique, et l’émotion sincèrement rendue. S’il porte le cachet de sa position dans le monde si c’est un esprit décidément provincial et bourgeois, marchant terre à terre, là du moins il est franc et naturel. Il est maladroit, quand il a eut s’élever jusqu’à cette puissance de satire, à cette réalité brutale et inexorable des trouvères ; mais il a parfaitement réussi dans cette partie de l’art naïf qui est la légèreté. Et cette naïveté n’est pas lourde et savamment trivial, c’est la véritable naïveté des conteurs, fine et pleine de bonhomie, simple de cœur, si je puis dire, et malicieuse, comme la naïveté des natures bonnes en même temps qu’intelligentes. Il a gardé aussi ce qui fait pour nous le grand mérite de l a littérature du moyen-âge, cette sorte de calme et sereine tranquillité qui est en elle, et qu’elle fait goûter à ceux qui la fréquentent ; cette candeur et ce repos qui ramènent doucement notre souvenir aux heureuses années de la première jeunesse, et qui nous font prendre en haine notre littérature de passions fiévreuses et de cours ravagés. Il a mis au service de toutes ces qualités un style vif, énergique et vrai, coloré et naturel pourtant ; c’est incontestablement le plus grand mérite de sa poésie.

Ce qui a toutefois attiré notre attention sur Roger de Collerye, c’est moins encore l’importance littéraire que la valeur historique de ses œuvres. Toute sa vie jette une grande lumière sur ce point obscur de notre histoire qui est la lutte littéraire et morale contre la renaissance. Il assiste à la ruine du vieux monde, à la naissance de l’âge moderne ; il n’a peut-être pas sur conquérir un poste supérieur au milieu des accidens de cette révolution, mais il est placé de manière à nous en indiquer les détails : il nous instruit à la manière des chœurs antiques, qui, par leurs gestes, leurs plaintes, par leurs larmes souvent, par des interjections simples, sans grande harmonie et prétentions poétiques, enseignaient aux spectateurs ceux des événemens du drame qui se passaient dans la coulisse. Nous avons vu comment il se trouvait entre deux poétiques et aussi entre deux sortes de femmes complètement différentes. La poétique moderne le saisit d’abord ; avec sa musique harmonieuse, avec son amour dont les larmes mêmes sont un bonheur, elle paraissait la vraie chanson de la jeunesse ; c’était bien l’aubade qui devait réveiller la déesses Vénus, la Belle au bois dormant du moyen-âge, et c’était cette nouvelle poésie qui devait séduire toute nature poétique en sa fleur. Roger de Collerye, dans son entraînement vers la poétique de la renaissance, indique bien l’effet que devait produire cette féerie menteuse sur ces esprits graves au milieu de leur jeunesse réelle et positive, et encore épris du moyen-âge tout en lui étant infidèles. Il n’échappe pas non plus à la femme moderne, et c’était aussi la loi de cette époque avec sa galanterie recherchée et sa coquetterie si finement aiguisée, la femme moderne devait éblouir ces naïfs descendans des trouvères ; elle troublait le sens moral de ces hôtes assidus du foyer domestique ; elle était plus fière, plus modeste en son langage que Blancheflor et Griselidis, et elle se donnait au gré du caprice ; elle était plus fausse, plus fardée, plus hardie dans ses regards que la belle Heaulmière, et elle était honorée, elle était la joie des grands poètes, la muse des grands génies, la fierté de ces grands coeurs. Qu’était cette femme nouvelle ? Ils ne savaient ; mais elle était brillante et splendide comme la reine de Saba ; elle les troublait, les enivrait ; c’était la sirène, et ils lui donnaient leurs premiers chants, les premiers élans de leur jeunesse. Ainsi fit Collerye ; mais il revint bientôt à la femme et à la poétique du moyen-âge, nous savons à la suite de quels événemens, et c’était là aussi que devaient revenir une partie des poètes de ce temps, après une excursion dans le monde moderne : les circonstances qui les entouraient et les souvenirs d’enfance les entraînaient en arrière.

Nous avons vu Roger pauvre et misérable, expiant ses instincts littéraires qui n’étaient plus à la mode, portant la peine de l’époque de transition où il était né, mais consolé par la pensée de Dieu. Là encore nous reconnaissons la destinée des poètes de ce temps. Roger de Collerye se trouvait comme eux au milieu du combat que se livraient l’indifférence et la foi sur le seuil de l’âge moderne ; nul ne savait encore que cette indifférence était la mère des haines éternelles, des guerres civiles qui durent un siècle, et des révolutions sociales que des flots de sang ne satisfont point. L’indifférence, au commencement du XVIe siècle, s’introduisait dans le cœur des poètes sous le masque riant des mythologies antiques, et Collerye s’abandonna aux molles caresses de ce paganisme renaissant ; mais la foi avait été la vie et la splendeur du moyen-âge, et tout poète épris du moyen-âge devait y revenir ; c’était en conseillant cette foi que les traditions littéraires étaient puissantes, les souvenirs d’enfance invincibles ; tous les accidens de la vie réelle luttaient victorieusement contre cette renaissance du paganisme. Roger de Collerye devait donc revenir à la foi bienfaisante du catholicisme, et c’a été, nous l’avons vu, la plus grande idée de sa vie. Il nous a indiqué ainsi la position intellectuelle et morale où devaient se trouver les derniers poètes trouvères au commencement de la renaissance, la lutte intime qui devait se passer en eux, et en même temps il représentait fidèlement à nos yeux une école littéraire originale pour nous, une école dédaignée, inconnue, et qui renferme pourtant des qualités exclusivement françaises. À cette école il n’a manqué que le temps et la bonne fortune pour produire un poète comme nous n’en pouvons plus avoir, un poète comme Shakspeare, plus hardi que Gringore, plus complet que Villon, plus vivant que Charles d’Orléans, plus élevé que Rabelais, plus généralisateur qu’eux tous.


C.-D. D’HERICAULT.