Les Poètes contemporains - Avant-propos

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Derniers Poèmes, Texte établi par (José-Maria de Heredia ; le Vicomte de Guerne), Alphonse Lemerre, éditeurL’Apollonide. La Passion. Les Poètes contemporains. Discours sur Victor Hugo (p. 233-237).



LES

POÈTES CONTEMPORAINS [1]


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Au moment d’entreprendre cette série d’études sur les poètes modernes, morts et vivants, il est indispensable, pour la plus grande clarté de mon travail, que j’expose brièvement ma théorie critique.

Qu’on veuille bien ne point s’irriter de la forme affirmative qui m’est habituelle et qui me permettra la concision et la netteté. Mon dessein n’est pas ambitieux. Je ne désire ni plaire ni déplaire. Je dirai ce que je pense, uniquement, et sans développements inutiles, convaincu, pour ce qui me concerne, qu’en fait de prose, tout est bien qui finit vite.

L’Art, dont la Poésie est l’expression éclatante, intense et complète, est un luxe intellectuel accessible à de très rares esprits.

Toute multitude, inculte ou lettrée, professe, on le sait, une passion sans frein pour la chimère inepte et envieuse de l’égalité absolue. Elle nie volontiers ou elle insulte ce qu’elle ne saurait posséder. De ce vice naturel de compréhensivité découle l’horreur instinctive qu’elle éprouve pour l’Art.

Le peuple français, particulièrement, est doué en ceci d’une façon incurable. Ni ses yeux, ni ses oreilles, ni son intelligence, ne percevront jamais le monde divin du Beau.

Race d’orateurs éloquents, d’héroïques soldats, de pamphlétaires incisifs, soit ; mais rien de plus.

La réputation de curiosité et de mobilité intellectuelles qu’on lui a faite est assurément une étrange plaisanterie. Aucun peuple n’est plus esclave des idées reçues, plus amoureux de la routine, plus scandalisé par tout ce qui frappe pour la première fois son entendement.

Les grands poètes, les vrais artistes qui se sont manifestés dans son sein n’ont point vécu de sa vie, n’ont point parlé la langue qu’il comprend. Ils appartiennent à une famille spirituelle qu’il n’a jamais reconnue et qu’il a sans cesse maudite et persécutée.

Ceux, au contraire, qui, par infirmité naturelle ou par dépravation d’esprit, se sont faits les flatteurs, les échos serviles de son goût atrophié, les vulgarisateurs de ce qui ne doit jamais être vulgarisé, sous peine de décadence irrémédiable, ceux-là, il les a aimés et glorifiés. L’entente a été et sera toujours cordiale et parfaite entre eux et lui, grâce à l’intermédiaire continu de la critique.

Celle-ci, à peu d’exceptions près, se recrute communément parmi les intelligences desséchées, tombées avant l’heure de toutes les branches de l’art et de la littérature. Pleine de regrets stériles, de désirs impuissants et de rancunes inexorables, elle traduit au public indifférent et paresseux ce qu’elle ne comprend pas, elle explique gravement ce qu’elle ignore et n’ouvre le sanctuaire de sa bienveillance qu’à la cohue banale des pseudo-poètes.

Cette absence de principes esthétiques, ce dénûment déplorable de toute perception d’art, l’ont contrainte de choisir pour critérium d’examen la somme plus ou moins compacte d’enseignement moral contenu dans les œuvres qu’elle condamne ou qu’elle absout, et dont elle vit, si c’est là vivre. Or, cet enseignement consiste à répandre dans le vulgaire, à l’aide du rhythme et de la rime, un certain nombre de platitudes qu’elle affuble du nom d’idées. J’ose donc affirmer, pour ma part, que ses reproches et ses éloges n’ont aucun sens appréciable et qu’elle ne sait absolument ce qu’elle dit.

Les théories de la critique moderne ne sont pas les miennes. J’étudierai ce qu’elle dédaigne, j’applaudirai ce qu’elle blâme. Voici pourquoi.

Le monde du Beau, l’unique domaine de l’Art, est, en soi, un infini sans contact possible avec toute autre conception inférieure que ce soit.

Le Beau n’est pas le serviteur du Vrai, car il contient la vérité divine et humaine. Il est le sommet commun où aboutissent les voies de l’esprit. Le reste se meut dans le tourbillon illusoire des apparences.

Le poète, le créateur d’idées, c’est-à-dire de formes visibles ou invisibles, d’images vivantes ou conçues, doit réaliser le Beau, dans la mesure de ses forces et de sa vision interne, par la combinaison complexe, savante, harmonique des lignes, des couleurs et des sons, non moins que par toutes les ressources de la passion, de la réflexion, de la science et de la fantaisie ; car toute œuvre de l’esprit, dénuée de ces conditions nécessaires de beauté sensible, ne peut être une œuvre d’art. Il y a plus : c’est une mauvaise action, une lâcheté, un crime, quelque chose de honteusement et d’irrévocablement immoral.

La poésie a ses bas-fonds, ses bagnes particuliers, où beaucoup d’intelligences mal venues ou perverties riment perpétuellement, sous prétexte de cœur humain et de sincérité, toutes les inepties qui traînent dans les ruisseaux impurs de la banalité, tous les détritus depuis longtemps balayés dans les gémonies de l’Art. Par un renversement prodigieux du sens commun, c’est là que nos risibles éducateurs vont chercher les spécimens d’originalité et de vertu qu’ils nous offrent pour modèles.

De telles excitations au mal, une persévérance si caractérisée à vouloir séquestrer la poésie dans l’ergastule critique, afin de la ployer à la servitude et de l’abêtir sans retour, mériteraient un avertissement senti, si la sérénité des bons esprits pouvait être troublée par cela. N’en parlons plus.

La vertu d’un grand artiste, c’est son génie. La pensée surabonde nécessairement dans l’œuvre d’un vrai poète, maître de sa langue et de son instrument. Il voit du premier coup d’œil plus loin, plus haut, plus profondément que tous, parce qu’il contemple l’idéal à travers la beauté visible, et qu’il le concentre et l’enchâsse dans l’expression propre, précise, unique.

Il porte à la majesté de l’art un respect trop pur pour s’inquiéter du silence ou des clameurs du vulgaire et pour mettre la langue sacrée au service des conceptions viles. Le clairon de l’archange ne se laisse pas emboucher comme une trompette de carrefour.

J’étudierai dans cet esprit l’œuvre des poètes contemporains. Je demanderai avant tout à chacun d’eux ses titres d’artiste, certain de rencontrer un penseur et une haute nature morale, mais non comme l’entend la plèbe intellectuelle, là où j’admirerai la puissance, la passion, la grâce, la fantaisie, le sentiment de la nature et la compréhension métaphysique et historique, le tout réalisé par une facture parfaite, sans laquelle il n’y a rien.

Un écueil très périlleux me menace, je le sais, dans le cours de ces études. Il est à craindre qu’un poète ne puisse juger un autre poète avec une équité constante. Ma conscience me rassure. Les manifestations diverses du Beau sont en nombre infini. Je sais admirer, et, si peu que je sois, j’ai trop d’orgueil pour être injuste.


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  1. Le Nain Jaune, 1864.