Les Poètes maudits/Marceline Desbordes-Valmore

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Les Poètes maudits
Œuvres complètes - Tome IVVanier (Messein) (p. 45-63).

IV

MARCELINE DESBORDES-VALMORE


En dépit en effet d’articles, l’un très complet de ce merveilleux Sainte-Beuve, l’autre peut-être, oserons-nous le dire ? un peu court de Baudelaire, en dépit même d’une sorte de bonne opinion publique qui ne l’assimile pas tout à fait à de vagues Louise Collet, Amable Tastu, Anaïs Ségalas et autres bas-bleus sans importance (nous oubliions Loïsa Puget, d’ailleurs, elle, amusante, paraît-il, pour ceux qui aiment cette note-là), Marceline Desbordes-Valmore est digne par son obscurité apparente mais absolue, de figurer parmi nos Poètes maudits, et ce nous est, dès lors, un devoir impérieux de parler d’elle le plus au long et le plus en détail possible.

M. Barbey d’Aurevilly la sortait jadis du rang et signalait, avec cette compétence bizarre qu’il a, sa bizarrerie à elle et la compétence vraie bien que féminine qu’elle eut.

Quant à nous, si curieux de bons ou beaux vers pourtant, nous l’ignorions, nous contentant de la parole des maîtres, quand précisément Arthur Rimbaud nous connut et nous força presque de lire tout ce que nous pensions être un fatras avec des beautés dedans.

Notre étonnement fut grand et demande quelque temps pour être expliqué.

D’abord Marceline Desbordes-Valmore était du Nord et non du Midi, nuance plus nuance qu’on ne le pense. Du Nord cru, du Nord, bien (le Midi, toujours cuit, est toujours mieux, mais ce mieux-là surtout pourrait sans doute être l’ennemi du bien vrai), — et ce nous plut à nous du Nord cru aussi, — à la fin !

Puis, nulle cuistrerie avec une langue suffisante et de l’effort assez pour ne se montrer qu’intéressamment. Des citations feront foi de ce que nous appellerions notre sagacité.

En les attendant ne pouvons-nous pas revenir sur l’absence totale du Midi dans cette œuvre relativement considérable ? et pourtant combien ardemment compris son Nord espagnol (mais l’Espagne n’a-t-elle pas un flegme, une morgue, plus froids que même tout britannisme ?), son Nord


Où vinrent s’asseoir les ferventes Espagnes.


Oui, rien de l’emphase, rien du toc, rien de la mauvaise foi qu’il faut déplorer chez les œuvres les plus incontestables d’outre-Loire. Et cependant comme c’est chaud, ces romances de la jeunesse, ces souvenirs de l’âge de femme, ces tremblements maternels ! Et doux et sincère, et tout ! Quels paysages, quel amour des paysages ! Et cette passion si chaste, si discrète, si forte et émouvante néanmoins !

Nous avons dit que la langue de Marceline Desbordes-Valmore était suffisante, c’est très suffisante qu’il fallait dire ; seulement nous sommes d’un tel purisme, d’un tel pédantisme, ajouterons-nous, puisque l’on nous en appelle un décadent (injure, entre parenthèses, pittoresque, très automne, bien soleil couchant, à ramasser en somme) que certaines naïvetés, d’aucunes ingénuités de style pourraient heurter parfois nos préjugés d’écrivain visant à l’impeccable. La vérité de notre rectification éclatera dans le cours des citations que nous allons prodiguer.

Mais la passion chaste mais forte que nous signalions, mais l’émotion presque excessive que nous exaltions, c’est le cas de le dire, sans excès alors, non ! après une lecture douloureuse à force d’être consciencieuse de nos premiers paragraphes, nous maintenons leur opinion sur elle.

Et la preuve je la treuve :

UNE LETTRE DE FEMME


Les femmes, je le sais, ne doivent pas écrire ;
Les femmes,J’écris pourtant
Afin que dans mon cœur au loin tu puisses lire,
Les femmes,Comme en partant.

Je ne tracerai rien qui ne soit dans toi-même
Les femmes,Beaucoup plus beau,
Mais le mot cent fois dit, venant de ce qu’on aime,
Les femmes,Semble nouveau.

Qu’il te porte au bonheur ! moi, je reste à l’attendre,
Les femmes,Bien que, là-bas,
Je sens que je m’en vais pour voir et pour entendre
Les femmes,Errer tes pas.

Ne te détourne pas s’il passe une hirondelle
Par le chemin,
Car je crois que c’est moi qui passerai fidèle
Les femmes,Toucher ta main.

Tu t’en vas ; tout s’en va ! tout se met en voyage,
Les femmes,Lumière et fleurs ;
Le bel été te suit, me laissant à l’orage,
Les femmes,Lourde de pleurs.

Mais si l’on ne vit plus que d’espoir et d’alarmes
Les femmes,Cessant de voir,
Partageons pour le mieux : moi je retiens les larmes
Les femmes,Garde l’espoir.


Non, je ne voudrais pas, tant je te suis unie,
Les femmes,Te voir souffrir :
Souhaiter la douleur à sa moitié bénie,
Les femmes,C’est se haïr.


Est-ce divin ? mais attendez.


JOUR D’ORIENT


Ce fut un jour, pareil à ce beau jour,
Que, pour tout perdre, incendiait l’amour.
C’était un jour de charité divine
Où dans l’air bleu l’éternité chemine,
Où, dérobée à son poids étouffant,
La terre joue et redevient enfant.
C’était, partout, comme un baiser de mère ;
Long rêve errant dans une heure éphémère,
Heure d’oiseaux, de parfums, de soleil,
D’oubli de tout… hors du bien sans pareil !

· · · · · · · · · · · · · · · ·

Ce fut un jour, pareil à ce beau jour,
Que pour tout perdre incendiait l’amour.


Il faut nous restreindre, et réserver des citations d’un autre ordre.

Et, avant de passer à l’examen de sublimités plus sévères, s’il est permis d’ainsi parler d’une partie de l’œuvre de cette adorablement douce femme, laissez-nous, les larmes littéralement aux yeux, vous réciter de la plume ceci :


RENONCEMENT


Pardonnez-moi, Seigneur, mon visage attristé…
Mais, sous le front joyeux, vous aviez mis les larmes :
Et de vos dons, Seigneur, ce don seul m’est resté.

C’est le moins envié ; c’est le meilleur, peut-être.
Je n’ai plus à mourir à mes liens de fleurs.
Ils vous sont tous rendus, cher auteur de mon être,
Et je n’ai plus à moi que le sel de mes pleurs…

Les fleurs sont pour l’enfant, le sel est pour la femme :
Faites-en l’innocence et trempez-y mes jours.
Seigneur, quand tout ce sel aura lavé mon âme,
Vous me rendrez un cœur pour vous aimer toujours.

Tous mes étonnements sont finis sur la terre,
Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir
Pour atteindre à ses fruits protégés de mystère
Que la pudique mort a seule osé cueillir.

Ô Sauveur ! Soyez tendre au moins à d’autres mères
Par amour pour la nôtre et par pitié pour nous.
Baptisez leurs enfants de nos larmes amères
Et relevez les miens tombés à vos genoux.


Comme cette tristesse surpasse celle d’Olympio et d’à Olympio, quelque beaux (le dernier surtout) que soient ces deux poèmes orgueilleux ! Mais, rares lecteurs, pardonnez-nous, sur le seuil d’autres sanctuaires de cette église aux cent chapelles, l’œuvre de Marceline Desbordes-Valmore, — de chanter avec vous après nous :


Que mon nom ne soit rien qu’une ombre douce et vaine,
Qu’il ne cause jamais ni l’effroi ni la peine,
Qu’un indigent l’emporte après m’avoir parlé
Et le garde longtemps dans son cœur consolé !


Vous nous avez pardonné ?

Et maintenant, passons à la mère, à la fille, à la jeune fille, à l’inquiète, mais si sincère chrétienne, que fut le poète Marceline Desbordes-Valmore.

Nous avons dit que nous essaierions de parler du poète sous tous ses aspects.

Procédons par ordre, et, nous sommes sûr que vous en serez content, par le plus d’exemples possibles. Aussi voici d’abusivement longs spécimens d’abord de la jeune fille romantique dès 1820 et d’un Parny mieux, dans une forme à peine différente, tout en demeurant singulièrement originale.


L’INQUIÉTUDE


Qu’est-ce donc qui me trouble ? Et qu’est-ce qui m’attend ?
Je suis triste à la ville et m’ennuie au village ;
Je suis tLes plaisir de mon âge
Ne peuvent me sauver de la longueur du temps
Autrefois l’amitié, les charmes de l’étude
Remplissaient sans effort mes paisibles loisirs.
Oh ! quel est donc l’objet de mes vagues désirss ?
Je l’ignore et le cherche avec inquiétude.
Si, pour moi, le bonheur n’était pas la gaîté,
Je ne le trouve plus dans la mélancolie ;
Mais si je crains les pleurs autant que la folie,
Mais si jOù trouver la félicité ?

· · · · · · · · · · · · · · · ·


Elle s’adresse ensuite à sa « Raison », l’adjurant et l’abjurant ensemble, si gentiment ! Du reste nous admirons pour notre part ce monologue à la Corneille qui serait plus tendre que du Racine mais digne et fier comme le style des deux grands poètes avec un tout autre tour.

Entre mille gentillesses un peu mièvres, jamais fades et toujours étonnantes, nous vous prions d’admettre dans cette rapide promenade quelques vers isolés exprès pour vous tenter vers l’ensemble :


· · · · · · · · · · · · · · · ·
Cache-moi ton regard plein d’âme et de tristesse.
· · · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · · ·
On ressemble au plaisir sous un chapeau de fleurs
· · · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · · ·
Inexplicable cœur, énigme pour toi-même…
· · · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · · ·
Dans ma sécurité tu ne vois qu’un délire.
· · · · · · · · · · · · · · · ·

. . . . . Trop faible esclave, écoute,

Écoute et ma raison te pardonne et t’absout.
Rends-lui du moins les pleurs ! Tu vas céder sans doute ?
Hélas non ! toujours non ! Ô mon cœur, prends donc tout !


Quant à la Prière perdue, pièce dont font partie ces derniers vers, nous faisons amende honorable à propos de notre mot trop répété de gentillesse d’il n’y a qu’un instant. Avec Marceline Desbordes-Valmore, on ne sait parfois ce que l’on doit dire ou retenir, tant vous trouble délicieusement ce génie, enchanteur lui-même enchanté !

Si quelque chose est de la passion bien exprimée autant que par les meilleurs élégiaques, c’est bien ceci, ou nous ne voulons plus nous y connaître.

Et les amitiés si pures en même temps que les amours si chastes de cette femme tendre et hautaine, qu’en dire suffisamment sinon de conseiller de lire tout son œuvre ? Ecoutez encore ces deux trop petits fragments :


LES DEUX AMOURS


C’était l’amour plus folâtre que tendre ;
D’un trait sans force il effleura mon cœur ;
Il fut léger comme un riant mensonge.

· · · · · · · · · · · · · · · ·
Il offrit le plaisir sans parler de bonheur.
· · · · · · · · · · · · · · · ·
C’est dans tes yeux que je vis l’autre amour.
· · · · · · · · · · · · · · · ·
Cet entier oubli de soi-même,

Ce besoin d’aimer pour aimer
Et que le mot aimer semble à peine exprimer
Ton cœur seul le renferme et le mien le devine.
Je sens à tes transports, à ma fidélité,
Qu’il veut dire à la fois bonheur, éternité,
Et que sa puissance est divine.


LES DEUX AMITIÉS


Il est deux amitiés comme il est deux amours ;
L’une ressemble à l’imprudence :
C’est un enfant qui rit toujours.


Et tout le charme décrit divinement d’une amitié de petites filles,


· · · · · · · · · · · · · · · ·
Puis… L’autre amitié plus grave, plus austère,

Se donne avec lenteur, choisit avec mystère.

· · · · · · · · · · · · · · · ·
Elle écarte les fleurs de peur de s’y blesser.
· · · · · · · · · · · · · · · ·
Elle voit par ses yeux et marche sur ses pas.

Elle attend et ne prévient pas.


Voici déjà la note grave.

Hélas, que ne pouvons-nous ne pas nous borner, au moment de finir cette étude. Que de merveilles locales et cordiales ! quels paysages arrageois et douaisiens, quels bords de Scarpe ! Combien douces, et raisonnablement bizarres (nous nous entendons et vous nous comprenez) ces jeunes Albertines, ces Inès, ces Ondines, cette Laly Galine, ces exquis « mon beau pays, mon frais berceau, air pur de ma verte contrée, soyez béni, doux point de l’univers. »

Il nous faut donc restreindre aux justes (ou plutôt injustes) limites que la froide logique impose aux dimensions voulues de notre petit livre, notre pauvre examen d’un vraiment grand poète. Mais — mais ! — quel dommage de ne vouloir que citer des fragments comme ceux-ci, écrits bien avant que Lamartine éclatât et qui sont, nous y insistons, du Parny chaste et si paisible ! supérieur en ce genre tendre !


Dieu, qu’il est tard ! quelle surprise !
Le temps a fui comme un éclair.
Douze fois l’heure a frappé l’air
Et près de toi je suis encore assise,
Et loin de pressentir le moment du sommeil,
Je croyais voir encore un rayon de soleil.
Se peut-il que déjà l’oiseau dorme au bocage ?
Ah ! pour dormir il fait si beau !

· · · · · · · · · · · · · · · ·
Garde-toi d’éveiller notre chien endormi ;

Il méconnaîtrait son ami
Et de mon imprudence il instruirait ma mère.

· · · · · · · · · · · · · · · ·
Écoute la raison : va-t-en, laisse ma main ;

Il est minuit…


Est-ce pur ce « laisse ma main », est-ce amoureux cet « il est minuit », après ce rayon de soleil qu’elle croyait voir encore !

Laissons, en soupirant ! la jeune fille. La femme, nous l’avons entrevue plus haut, quelle femme ! L’amie, ô l’amie ! les vers sur la mort de madame de Girardin !


La mort vient de fermer les plus beaux yeux du monde.


La mère !


Quand j’ai grondé mon fils, je me cache et je pleure. Et quand ce fils va au collège, un cri terrible, n’est-ce pas ?


Candeur de mon enfant, comme on va vous détruire


Ce qu’on ignore le moins de Marceline Desbordes-Valmore, ce sont d’adorables fables, bien à elle, après cet amer Lafontaine et Florian le joli :


Un tout petit enfant s’en allait à l’école ;
On avait dit : allez ! il tâchait d’obéir.

· · · · · · · · · · · · · · · ·

Et « le Petit Peureux » et « le Petit Menteur ! »

Oh ! nous vous en supplions, relevez toutes ces gentillesses point fades, point affectées.

Si mon enfant m’aime,


chante « la Dormeuse », ce qui veut dire ici « la Berceuse » combien mieux !


Dieu dira lui-même :
J’aime cet enfant qui dort.
Qu’on lui porte un rêve d’or.


Mais après avoir constaté que Marceline Desbordes-Valmore a, le premier d’entre les poètes de ce temps, employé avec le plus grand bonheur des rythmes inusités, celui de onze pieds entre autres, très artiste sans trop le savoir et ce fut tant mieux, résumons notre admiration par cette admirable citation :


LES SANGLOTS


Ah ! l’enfer est ici ! l’autre me fait moins peur.
Pourtant le purgatoire inquiète mon cœur.

On m’en a trop parlé pour que ce nom funeste
Sur un si faible cœur ne serpente et ne reste.

Et quand le flot des jours me défait fleur à fleur,
Je vois le purgatoire au fond de ma pâleur.

S’ils ont dit vrai, c’est là qu’il faut aller s’éteindre,
O Dieu de toute vie ! avant de vous atteindre.
 
C’est là qu’il faut descendre, et sans lune et sans jour,
Sous le poids de la crainte et la croix de l’amour ;
 
Pour entendre gémir les âmes condamnées
Sans pouvoir dire : allez ! vous êtes pardonnées ;
 
Sans pouvoir les tarir, ô douleur des douleurs !
Sentir filtrer partout les sanglots et les pleures ;

Se heurter dans la nuit des cages cellulaires
Que nulle aube ne teint de ses prunelles claires ;


Ne savoir où crier au Sauveur méconnu :
« Hélas ! mon doux Sauveur, n’êtes-vous pas venu ? »

Ah ! j’ai peur d’avoir peur, d’avoir froid, je me cache
Comme un oiseau tombé qui tremble qu’on l’attache.

Je rouvre tristement mes bras au souvenir…
Mais c’est le purgatoire et je le sens venir.

C’est là que je me rêve après la mort menée
Comme une esclave en faute au bout de sa journée,

Cachant sous ses deux mains son front pâle et flétri
Et marchant sur son cœur par la terre meurtri.

C’est là que je m’en vais au-devant de moi-même
N’osant y souhaiter rien de tout ce que j’aime.

Je n’aurais donc plus rien de charmant dans le cœur
Que le lointain écho de leur vivant bonheur.

Ciel ! où m’en irai-je

Sans pieds pour courir ?
Ciel ! où frapperai-je

Sans clé pour ouvrir ?


Sous l’arrêt éternel repoussant ma prière
Jamais plus le soleil n’atteindra ma paupière

Pour l’essuyer du monde et des tableaux affreux
Qui font baisser partout mes regards douloureux.

Plus de soleil ! Pourquoi ? Cette lumière aimée
Aux méchants de la terre est pourtant allumée ;


Sur un pauvre coupable à l’échafaud conduit
Comme un doux « viens à moi » l’orbe s’épanche et luit.

Plus de feu nulle part ! Plus d’oiseaux dans l’espace !
Plus d’Ave Maria dans la brise qui passe !

Au bord des lacs taris plus un roseau mouvant !
Plus d’air pour soutenir un atome vivant !

Ces fruits que tout ingrat sent fondre sous sa lèvre
Ne feront plus couler leurs fraîcheurs dans ma fièvre ;

Et de mon cœur absent qui viendra m’oppresser
J’amasserai les pleurs sans pouvoir les verser.

Ciel ! où m’en irai-je

Sans pieds pour courir ?
Ciel ! où frapperai-je

Sans clé pour ouvrir ?

Plus de ces souvenirs qui m’emplissent de larmes,
Si vivants que toujours je vivrais de leurs charmes ;

Plus de famille, au soir, assise sur le seuil
Pour bénir son sommeil chantant devant l’aïeul ;

Plus de timbre adoré dont la grâce invincible
Eût forcé le néant à devenir sensible ;

Plus de livres divins comme effeuillés des cieux
Concerts que tous mes sens écoutaient par mes yeux

Ainsi n’oser mourir quand on n’ose plus vivre
Ni chercher dans la mort un ami qui délivre !


Ô parents, pourquoi donc vos fleurs sur nos berceaux
Si le ciel a maudit l’arbre et les arbrisseaux ?

Ciel ! où m’en irai-je

Sans pieds pour courir ?
Ciel ! où frapperai-je

Sans clé pour ouvrir ?

Sous la croix qui s’incline à l’âme prosternée
Punie après la mort du malheur d’être née !

Mais quoi ! dans cette mort qui se sent expirer.
Si quelque cri lointain me disait d’espérer,

Si dans ce ciel éteint quelque étoile pâlie
Envoyait sa lueur à ma mélancolie ?

Sous ces arceaux tendus d’ombre et de désespoir
Si des yeux inquiets s’allumaient pour me voir ?

Oh ! ce serait ma mère intrépide et bénie
Descendant réclamer sa fille assez punie.

Oui ! ce serait ma mère ayant attendri Dieu
Qui viendra me sauver de cet horrible lieu,

Et relever au vent de la jeune espérance
Son dernier fruit tombé mordu par la souffrance.

Je sentirai ses bras si beaux, si doux, si forts,
M’étreindre et m’enlever dans ses puissants efforts ;

Je sentirai couler dans mes naissantes ailes
L’air pur qui fait monter les libres hirondelles,


Et ma mère en fuyant pour ne plus revenir
M’emportera vivante à travers l’avenir !

Mais avant de quitter les mortelles campagnes
Nous irons appeler des âmes pour compagnes,

Au bout du champ funèbre où j’ai mis tant de fleurs,
Nous ébattre aux parfums qui sont nés de mes pleurs.

Et nous aurons des voix, des transports et des flammes
Pour crier : Venez-vous ? à ces dolentes âmes.

« Venez-vous vers l’été qui fait tout refleurir,
Où nous allons aimer sans pleurer, sans mourir ?

« Venez, venez voir Dieu ! nous sommes ses colombes.
Jetez-là vos linceuls, les cieux n’ont plus de tombes,

« Le Sépulcre est rompu par l’éternel amour.
Ma mère nous enfante à l’éternel séjour ! »


Ici la plume nous tombe des mains et des pleurs délicieux mouillent nos pattes de mouche. Nous nous sentons impuissant à davantage disséquer un ange pareil !

Et, pédant, puisque c’est notre pitoyable métier, nous proclamons à haute et intelligible voix que Marceline Desbordes-Valmore est tout bonnement, — avec George Sand, si différente, dure, non sans des indulgences charmantes, de haut bon sens, de fière et pour ainsi dire de mâle allure — la seule femme de génie et de talent de ce siècle et de tous les siècles en compagnie de Sapho peut-être, et de sainte Thérèse.