Les Poëmes de l’amour et de la mer/Envoi

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ENVOI

Lorsque vous tournerez les pages de ce livre
Où de chers souvenirs ont tenté de revivre,
Peut-être aurez-vous honte en les y retrouvant,
Et me maudirez-vous de les jeter au vent
Pour la foule, insensible à mon chant triste et tendre,
Qui passe bruyamment sans voir et sans entendre.

C’est dans de longs regards qu’autrefois vous lisiez ;
Nos cœurs épanouis comme de frais rosiers
S’effeuillaient doucement par les soirs pleins d’étoiles ;
Et l’avenir, couvert d’impénétrables voiles,

Mystérieux pour nous jusques au dernier jour,
L’avenir où dormait l’oubli de tant d’amour,
Ne troublait pas le charme infini de nos rêves.
Et cependant la mer déroulait sur les grèves
Ses flots calmes, pareils à des moires ; et nous,
En face de sa gloire émus, presque à genoux,
Écoutant son murmure et muets devant elle,
Nous prenions à témoin la Nature immortelle
De l’immortel amour qui nous avait unis.

Mais la mer a vaincu l’amour. Soyez bénis,
Ô temps à tout jamais passés de notre joie !
Sous un ardent soleil de pourpre qui flamboie,
En silence le long des flots retentissants
Je m’en vais comme une âme errante, et je me sens
Plus désolé, plus seul, et plus inconsolable
Que les vagues venant sangloter sur le sable.
À force d’écouter leur douloureuse voix
Plus triste que le vent dans les feuilles des bois,
J’ai cessé d’écouter la vôtre, ô bien aimée ;
Et, sous le clair de lune endormie et pâmée,
Cette mer m’a paru si belle, que mes yeux
Égarés dans l’espace et perdus dans les cieux
Ne se sont plus tournés vers vos yeux tout en larmes.
Dites, quelle magie a d’assez puissants charmes
Pour glacer notre cœur et pour le dessécher ?


Un coup de vent qui passe, un souffle d’air léger
A su déraciner la fleur de nos pensées
Et jeter dans la mer ses feuilles dispersées.
Vous souvient-il encor des derniers soirs de mai ?
Nous étions seuls, debout. Dans mon rêve abîmé,
Je regardais au loin poindre les blanches voiles
Et sortir de l’eau fraîche un riche essaim d’étoiles :
Je songeais que le monde est divinement beau
Et je sentais dans l’air sourdre le renouveau ;
Tout me semblait vivant, rochers, algues marines
Et flots voluptueux soulevant leurs poitrines —
Et vous pensiez : pourquoi nous sommes-nous aimés ?

Oui, la mer a vaincu l’amour ! Les yeux fermés,
Je revois ce passé que mon âme renie,
Et je ne comprends plus notre extase infinie.
Mais ne m’en voulez pas si j’ai tiré des morts
Notre bonheur ancien, et si j’ai sans remords
Parlé de cet amour plein de mélancolie
Dont nous ne saurons plus la sublime folie.
Ne me haïssez pas pour avoir à loisir
Ébauché dans mon deuil des rêves de plaisir
Et redit la chanson de ma vieille jeunesse.
Je pense à ce temps-là sans espoir qu’il renaisse ;
Il ne renaîtra pas, je n’ai ni sang ni cœur.
Mais si, toute une nuit, perdant cette rancœur

De ne pouvoir aimer et d’être jeune encore,
Je peux tromper enfin l’ennui qui me dévore,
Croyant dans le silence et dans l’obscurité
Voir soudain apparaître un fantôme attristé
Qui me prend par la main, me regarde et m’embrasse
Avec un air si doux et d’une telle grâce —
Je crois sentir mon cœur battre comme autrefois.
Seul, pensant vous parler, j’ai des pleurs dans la voix ;
De nos chers souvenirs j’ai l’âme parfumée,
Et je vous aime encor de vous avoir aimée.