Les Populations agricoles de la Toscane, étude d’économie rurale

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LES
POPULATIONS AGRICOLES
DE LA TOSCANE
ETUDE D'ECONOMIE RURALE

Une des contrées qui se sont acquis en Europe par leur agriculture la plus grande renommée, c’est la Toscane. Par la richesse de son sol, le nombre de ses habitans, la qualité de ses produits, cette province privilégiée a plusieurs fois attiré l’attention des économistes et a mérité leurs éloges ; mais il est un trait qui surtout la caractérise et la recommande : c’est la patrie par excellence de la petite culture. A la fin du XVIIIe siècle, tandis que l’Anglais Arthur Young exaltait les avantages de la grande propriété et des vastes exploitations, Sismondi, dans son Tableau de l’agriculture toscane, mettait en relief la production considérable du val de l’Arno et le morcellement de ses cultures. Quelques années plus tard, l’agronome Lullin de Châteauvieux, dans ses Lettres d’Italie, faisait des descriptions enthousiastes de la destinée du métayer toscan. La Toscane est en effet la terre classique du métayage. Nulle part ce mode d’organisation du travail agricole ne s’est introduit plus tôt, nulle part il ne présente des traits plus caractéristiques et ne conserve encore plus de vitalité et de consistance. Et cependant, depuis Sismondi et Châteauvieux, bien des modifications se sont opérées dans cette province si vantée : la constitution de la propriété, les lois de succession, les contrats agraires ne sont plus exactement ce qu’ils étaient ; les relations sociales entre les différentes classes qui peuplent les campagnes se sont altérées ; un autre esprit s’est introduit lentement, mais avec persistance. L’industrie aussi pénètre ces montagnes et ces vallées, et contribue à y changer les habitudes et les tendances. C’est la physionomie nouvelle des campagnes de la Toscane que nous nous proposons de décrire, ainsi que les modifications introduites dans la répartition de la propriété, dans les contrats agraires et dans les classes agricoles ; en même temps, cette étude nous fournira l’occasion de montrer l’enchaînement logique et rigoureux des faits économiques et des phénomènes moraux et politiques.


I

La nature a donné à la Toscane l’aspect et le sol le plus variés : nulle contrée n’a moins d’unité et ne présente plus de contrastes sur une plus petite étendue. La haute chaîne des Apennins, qui la domine au nord et à l’est, et qui projette à l’intérieur ses ramifications et ses contre-forts, les mille collines boisées et les vallées étroites qui occupent tout le centre du pays, enfin les vastes plaines qui s’étendent à l’ouest jusqu’à la mer et qui atteignent au sud la frontière romaine, ce sont là trois régions qui semblent n’avoir rien de commun entre elles et qu’on est étonné de trouver si voisines géographiquement, tant elles sont séparées par les productions, les modes d’exploitation, les idées et les mœurs de leurs habitans.

Les cimes des Apennins sont couvertes de neige pendant la plus grande partie de l’année ; les versans supérieurs sont peuplés de pins, de sapins et de mélèzes. Plus bas, viennent d’immenses forêts de trembles, de hêtres et de châtaigniers. Cette dernière essence est d’une grande ressource pour les habitans ; si on la laisse croître en haute futaie, on emploie les troncs comme bois de construction ; on récolte en outre les fruits qui, dans certains districts, forment la base de l’alimentation des montagnards, soit qu’on se contente de les faire bouillir pour les servir sur la table, — ce sont alors les castaneœ molles de Virgile, — soit qu’on les réduise en farine et qu’on en compose cette pâte dense, cuite à l’eau, avisée par tranches et que l’on appelle polenda douce, par opposition à une pâte analogue, faite avec la farine de maïs et nommée polenda jaune. Aménagés en taillis, les châtaigniers fournissent aussi des échalas. Les chênes et les chênes-lièges sont encore un des principaux produits de ces contrées montagneuses ; les glands servent à la nourriture des porcs ; les grands propriétaires en ont des troupeaux immenses, qu’ils laissent vaguer dans les forêts. C’est en effet le régime de la grande propriété qui prévaut dans ces régions élevées. Les biens communaux, en Toscane, sont devenus rares ; ils ont presque tous été aliénés à des époques plus ou moins éloignées, et il n’en est resté d’autre trace que le droit pour les habitans de faire pâturer leurs troupeaux dans la plupart des bois. L’établissement de forges et l’exploitation de mines dans plusieurs de ces districts de montagnes, en amenant le déboisement des hauteurs, ont causé un grand détriment à ces forêts primitives. Faute de houille, on s’est uniquement servi, pour toutes les opérations industrielles, de combustible végétal ; celui-ci est bientôt devenu aussi cher que rare : en peu d’années, de 30 francs la tonne, il s’est élevé à 50 francs et plus. L’organisation en vigueur pour le travail du charbon rappelle le métayage. Le produit est divisé par parties égales entre le propriétaire du bois et les ouvriers qui l’ont abattu et taillé, qui ont monté la meule et cuit le charbon. L’on compte ainsi des milliers de bûcherons qui passent toute l’année dans les forêts, occupés l’hiver à couper et à tailler les bois, et le printemps à préparer les meules et à cuire le charbon. Pour ce rude travail, ils gagnent environ de 1 fr. 50 cent, à 2 francs par jour. On a bien essayé, depuis trente ans, de reboiser les versans qu’une exploitation imprudente avait dévastés ; on a fait dans certains districts, comme dans le Casentino, près des sources de l’Arno et du Tibre, de nombreuses plantations ; mais le prix de plus en plus élevé du combustible végétal est la meilleure preuve de l’insuffisance de ces efforts.

En descendant le long de ces pentes, on rencontre, à mesure qu’on s’approche du fond des vallées, des districts plus cultivés, où l’œuvre de la nature frappe moins les yeux que le travail de l’homme. L’aspect des Apennins toscans a quelque chose de moins sauvage et de plus humain que le versant opposé qui s’étend dans les duchés de Parme et de Modène : la nature est plus florentine et plus riante, les cimes ont moins d’élévation, les pentes sont moins abruptes, les pâturages ont plus de fraîcheur, les plateaux et les vallons plus d’habitans ; il y a plus de richesse agricole, plus d’industrie et partant plus de bien-être. A chaque saillie, l’on rencontre des hameaux et des cultures variées ; l’on voit les différens climats et les diverses productions se succéder par échelons. C’est la petite culture qui domine dans ces parties mitoyennes des montagnes, et aussi, ce qui vaut mieux encore, la petite propriété. Le sol est divisé à l’infini ; la plupart des habitans possèdent une maisonnette et une étendue de terrain qui n’est souvent pas supérieure à un demi-hectare, mais à laquelle ils consacrent tous leurs loisirs et toutes leurs épargnes. Rien n’est saisissant comme ces cultures modestes et réduites. Arthur Young lui-même, l’apologiste par excellence de la grande propriété, ne put toujours se défendre d’une admiration involontaire pour ces cultures parcellaires que l’on rencontre dans certains pays de montagnes. « J’ai été frappé, dit-il, en traversant les Cévennes, de voir un grand amas de rochers enclos et planté avec un soin industrieux ; chaque interstice porte un mûrier, un olivier, un amandier, un pêcher ou quelques pieds de vigne répandus ça et là, de sorte que le tout forme le plus bizarre mélange d’arbres et de rochers qui se puisse imaginer. Je fus surpris de rencontrer un système d’irrigation très avancé. Je passai ensuite dans des montagnes escarpées parfaitement cultivées en terrasses. Il y a ici une ardeur pour le travail qui a balayé toutes les difficultés et revêtu tous les rochers de verdure. Ce serait insulter au bon sens que d’en demander la cause. La propriété seule peut faire de pareils miracles. Assurez à un homme la possession d’une roche nue, et il en fera un jardin. » Ces paroles sont d’une vérité constante et universelle ; elles trouvent leur justification dans tous les pays de montagnes où la petite propriété est depuis longtemps entrée dans les mœurs : les hautes cimes qui dominent le Milanais, les rochers abrupts du Wurtemberg en sont la preuve ; mais nulle part on n’en trouve de démonstration plus saisissante qu’en Toscane. C’est là que le précepte de Virgile, exiguum colito, acquiert toute sa valeur, soit que les montagnards consacrent leurs soins et leurs épargnes à quelques plants de vigne ou d’olivier, soit qu’ils élèvent une génisse, soit qu’ils cultivent un champ étroit conquis sur la forêt. Il est un proverbe italien, paradoxal en apparence, mais qui est cher à ces populations laborieuses : se l’aratro ha il vomere di ferro, la vanga ha la punta d’oro (si la charrue a un soc de fer, la bêche a une pointe d’or). Pour que ce dicton ne devienne pas dans la pratique une amère ironie, que de travail ne faut-il pas, que d’efforts, que de persévérance et de privations ! Mais la famille du montagnard toscan est à l’épreuve de tous les sacrifices, et, quand il s’agit de son enclos, rien n’est au-dessus de son énergie. Aussi ce régime de petite propriété envahit de plus en plus les montagnes ; il gagne chaque année quelque espace sur la forêt ; il n’est pas rare d’apercevoir, perdue au milieu des bois, une misérable hutte entourée d’un ou de deux arpens nouvellement défrichés ; on croirait voir le log-house d’un trapper du farwest américain ; c’est la petite propriété qui monte : phénomène heureux, s’il ne contribuait pas au déboisement des hauteurs !

Le développement très rapide de l’industrie dans les montagnes de la Toscane facilite aussi l’essor de ces populations. Tous ces versans recèlent de précieuses richesses minérales ; ils sont parcourus par de nombreux torrens qui donnent une force motrice presque gratuite. Ce sont là d’excellentes conditions pour le bien-être du pays et les progrès mêmes de la culture. Ici l’on rencontre des roches et des minerais connus et exploités dans l’antiquité, abandonnés dans les premiers siècles du moyen âge, repris sous les Médicis, délaissés depuis lors pour être attaqués de nouveau dans ces dernières années. L’histoire de ces minerais et de ces gisemens pourrait être l’histoire même de la grandeur et de la décadence de la Toscane ; tant il est vrai que l’industrie matérielle d’un peuple se rattache par un lien étroit à sa puissance politique et à son essor intellectuel. Ici ce sont les beaux marbres ne Seravezza et de Carrara, qui ont éprouvé tant de vicissitudes et qu’actuellement d’innombrables scieries mécaniques taillent et coupent sans relâche ; ce sont les ardoises de Pomezzana, d’une belle couleur bleuâtre, qui font d’excellens dallages ; ce sont les pierres de Cardoso, vertes, schisteuses et réfractaires ; puis l’innombrable variété des métaux, des minerais de fer, de zinc, d’antimoine, de plomb argentifère, de cuivre gris et même des mines de mercure. Tous ces trésors ne sont pas encore mis au jour, beaucoup restent enfouis dans la montagne ; mais chaque année, à l’aide des capitaux italiens ou étrangers, on voit se fonder dans ces régions de nouvelles entreprises et l’activité industrielle s’y accroître. Ailleurs ce sont les papeteries qui dominent ; chaque jour il s’en élève quelqu’une, on en compte actuellement plus de cinquante, et l’on y fabrique en grand du papier pour l’exportation. Les jeunes filles y travaillent, même la nuit, sans se plaindre, sans réclamer l’introduction des règlemens sur les manufactures, à l’imitation des factory acts de l’Angleterre. Cet essor industriel favorise la culture et la petite propriété. L’industrie à moteur hydraulique a des accommodemens que n’a pas l’industrie à la vapeur : elle est moins régulière, elle présente chaque année des temps d’arrêt et une morte saison inévitable, dont l’ouvrier profite pour se livrer aux travaux agricoles ; toute la famille d’ailleurs y participe ; l’entretien du champ, c’est sa grande affaire, c’est son honneur, c’est son luxe. Souvent la femme manie la bêche et fait la récolte, les enfans ramassent et transportent le fumier, chacun selon ses forces apporte son contingent de zèle et de soins. On a dit que la petite propriété attire d’ordinaire moins de capitaux que la grande, cela est presque passé à l’état d’axiome ; ce n’est cependant pas une vérité absolue. Dans ces pays de montagnes et d’usines, une grande partie de la rémunération de l’ouvrier retourne à la terre ; pour agrandir ou embellir son bien, il n’est pas d’effort ni de privation qu’il ne s’impose. L’épargne ne se présente plus à lui comme une notion abstraite, une combinaison de chiffres, qui ne peut être saisie que par des intelligences cultivées et réfléchies ; elle s’offre sous une image palpable et attrayante, avec un résultat prochain et visible. S’il versait ses économies à la caisse d’épargne, le paysan toscan croirait se dessaisir de son bien et l’abandonner aux aventures ; du moment qu’il le confie à la terre, il a conscience qu’il s’enrichit, qu’il rehausse le niveau de sa famille. En distribuant des salaires relativement abondans, l’industrie a créé dans ces montagnes la petite propriété ; la petite propriété à son tour, comme par un mouvement de reconnaissance, en attirant et stimulant l’épargne, rend l’ouvrier actif, assidu, infatigable. Tels sont les résultats de cette heureuse alliance des travaux industriels et des travaux agricoles, alliance féconde et bienfaisante que l’on doit saluer avec d’autant plus d’enthousiasme, quand on la rencontre, que la vapeur est sur le point de la chasser de l’Europe.

Si de ces régions mitoyennes des montagnes et de ces plateaux élevés nous passons aux collines et aux vallées étroites qui couvrent tout l’intérieur du pays, c’est une autre nature, une autre population, une autre organisation agricole et industrielle qui se présentent à nos yeux. Les environs de Florence, de Sienne, de Lucques, le val de l’Arno, le val de Nievole, le val de Chiana, c’est le cœur de la Toscane ; c’est là que les institutions, les habitudes, les contrats agraires s’offrent sous leur aspect le plus caractéristique. Nulle contrée n’est plus naturellement fertile, ni plus enrichie par la main et l’épargne de l’homme. On y voit des milliers d’enclos couverts d’oliviers et de vignes, et au milieu desquels s’élèvent, à des distances très rapprochées les unes des autres, une foule de maisons de briques ou de pierres calcaires, le plus souvent badigeonnées et blanchies, qu’habitent de nombreuses familles de paysans. La terre est séparée en une multitude de petits compartimens formant des carrés longs et bordés de rangées d’arbres, des mûriers quelquefois, des peupliers le plus souvent. Ce dernier arbre a remplacé en Toscane l’orme classique des poètes latins, c’est au peuplier aujourd’hui que le paysan marie la vigne, c’est à ses rameaux qu’il entrelace les flexibles sarmens et les riches guirlandes chargées de grappes. Les oliviers tantôt sont distribués en lignes espacées au milieu des champs, tantôt, pressés les uns contre les autres, ils forment de véritables forêts. Ces terres, ainsi plantées de peupliers, d’oliviers et de vignes, sont cultivées en céréales et en légumineuses ; par une prodigalité de la nature, le même terrain donne ainsi à la fois le froment, l’huile et le vin, et l’œil découvre presque au même moment dans ces paysages symétriques les moissons dorées, les grappes vermeilles, les vertes olives, trois récoltes précieuses superposées les unes aux autres.

Si grande que soit la fécondité primitive du sol, c’est à l’homme, à son travail persistant, à son intelligence prévoyante, à ses épargnes accumulées, que sont dues de pareilles richesses. Ces collines et ces vallées si fertiles étaient jadis ravagées par des torrens impétueux qui entraînaient dans leur course des débris de rochers et la terre végétale. Par l’effet des eaux, la culture devenait sur les pentes de plus en plus difficile et ingrate. Machiavel fait mention d’un cadastre dressé par les Florentins à une époque très reculée, et qu’on dut réviser parce que les terres des collines avaient dans l’intervalle beaucoup perdu de leur valeur, relativement aux terres des vallées. Rendu ingénieux par l’expérience, le cultivateur a su conjurer les effets du fléau. Les eaux peuvent être une source de prospérité, si l’on sait les distribuer selon les besoins, utiliser les matières fécondantes dont elles sont chargées, tandis qu’elles sont le plus souvent une cause de ruine, si on les abandonne à la sauvagerie de leur cours. Nul mieux que l’agriculteur de Toscane n’a su se préserver des ravages de ces torrens, les discipliner, les asservir et les convertir en auxiliaires de ses cultures. Il s’est appliqué à contenir leur courant par de fortes murailles maçonnées. Il leur a imprimé une direction en ligne droits, pour que l’impétuosité des eaux ne pût entamer les angles et que les pierres fussent déposées dans le lit même du parcours. Ainsi il préservait ses terres de toute invasion ; mais ce n’était pas assez, il fallait employer à des irrigations bienfaisantes ces eaux jusque-là dévastatrices. Aussi de distance en distance a-t-il ouvert des tranchées, divisées à leur tour en une foule de canaux successifs qui, se ramifiant dans toutes les directions, se subdivisant à l’infini, entourent tous les carrés de terre et en font autant d’îlots. Ces ouvrages sont, pour la plupart, antérieurs aux Médicis, Que de capitaux n’a-t-il pas fallu pour construire cet ensemble si parfait de digues et de rigoles en maçonnerie ! Mais la Toscane était peut-être alors le pays le plus riche d’Europe, et c’est sur la terre que se portaient la plupart des bénéfices que le commerce et l’industrie réunissaient dans les mains des habitans de Florence, de Pise, de Sienne et de bien d’autres villes opulentes.

Aucun pays, si ce n’est la Hollande peut-être, ne porte davantage l’empreinte du travail de l’homme. La nature a fourni ces belles montagnes aux lignes et aux couleurs harmonieuses ; mais ce n’est là qu’un cadre plein de grâce et de charmes. Tout le reste a été transformé par la main de l’agriculteur ; sur toutes ces collines, dans toutes ces vallées, on ne trouve aucune végétation spontanée, native, pittoresque. Toutes les dispositions sont symétriques ; les plantations, les cours d’eau ont une direction et une distribution régulières ; on ne rencontre pas de prairies naturelles, mais seulement des champs découpés en carrés oblongs par les arbres et par les rigoles, de perpétuelles guirlandes de vignes suspendues d’une manière uniforme aux peupliers. Au milieu de ces montagnes, aux courbes et aux formes variées, c’est un singulier contraste que cette répartition géométrique des cultures et des eaux.

Si grands qu’aient été les capitaux confiés ainsi à la terre, l’œuvre du paysan toscan reste néanmoins laborieuse et pénible. Il profite de tous les travaux de ses pères, mais il faut les entretenir et les perfectionner sans cesse. La moindre incurie pourrait amener la ruine de ce merveilleux ensemble d’ouvrages hydrauliques. Telle est la destinée des œuvres humaines qu’elles ne peuvent se transmettre à travers les générations qu’à la condition d’être toujours surveillées par l’intelligence de l’homme et soutenues par ses mains. Ces murs qui maintiennent la terre sur les coteaux, ces conduits qui amènent les eaux à chaque parcelle du sol, doivent être constamment réparés et consolidés. Bien d’autres épreuves d’ailleurs sont réservées au paysan de la Toscane ; une des moindres n’a pas été la maladie de la vigne. Les vins de Toscane sont les meilleurs d’Italie ; de tout temps, les populations et les gouvernemens ont montré la plus grande sollicitude pour en maintenir ou en accroître la réputation. L’on cite une vieille loi de la ville d’Arezzo qui défend de planter la vigne au fond des vallées, parce qu’elle y donnerait des produits inférieurs et compromettrait la renommée des vins du pays. Les grands-ducs de Florence, pour améliorer les vignobles, firent venir des vignes de France, d’Espagne et des Canaries. Le célèbre gastronome et poète Redi, qui est le Brillat-Savarin de l’Italie, avec beaucoup plus de poésie cependant et de couleur que son rival français, a célébré les vins de Toscane comme les meilleurs du monde entier. Malheureusement la maladie de la vigne a réduit la quantité de ces vins et en a peut-être altéré la qualité ; elle les a renchéris surtout au point que le peuple ne peut plus en boire. L’olivier, qui est l’autre ressource précieuse du pays, a été menacé aussi dans ces dernières années. M. Léonce de Lavergne, dans ses curieuses études sur l’économie rurale de la France, fait remarquer que dans notre Provence l’olivier est en déclin, ce qu’on attribue, à tort ou à raison, à un refroidissement de la température et à la violence des vents du nord, par suite des déboisemens. Les mêmes causes opèrent-elles en Italie ? On le pourrait croire. Dans un travail sur le métayage en Toscane, M. Urbain Peruzzi rapporte que les oliviers ont beaucoup souffert du froid depuis un certain nombre d’années, et qu’une très grande quantité a succombé, à diverses reprises, sous les rigueurs nouvelles de la température. Ainsi, en déboisant les montagnes, on amènerait la perte des arbres fruitiers qui couvrent les collines ou les vallées. Comme compensation à ces maux, le mûrier, qui était peu cultivé jusqu’ici en Toscane, s’y propage de plus en plus, la production de la soie y acquiert de l’importance, les préparations agricoles et industrielles de ce précieux textile assurent à la population travail et salaire.

L’organisation du travail agricole et les contrats agraires méritent spécialement, l’attention. Les petits propriétaires cultivant eux-mêmes leurs terres sont plus rares dans ces riches districts que sur les montagnes, et généralement ils ne passent pas pour heureux. On trouve encore un certain nombre de petits tenanciers occupant les terres en vertu de contrats d’emphytéose (contratti di livello), ce mode de tenure s’était fort répandu autrefois, le gouvernement l’ayant favorisé pour diminuer l’étendue territoriale des grandes propriétés et des biens ecclésiastiques directement administrés par le clergé. Les livellari, c’est ainsi qu’on appelle ces fermiers à bail emphytéotique, se trouvent dans une situation précaire comme les petits cultivateurs eux-mêmes. C’est que, dans les pays du midi, ces cultures délicates et de revenu variable, la vigne, l’olivier, mettent à bien des épreuves les agriculteurs sans capitaux et sans crédit, qui ont besoin du produit immédiat des récoltes pour soutenir leur vie et celle de leur famille. Bien souvent les récoltes manquent plusieurs années de suite, et les livellari, ainsi que les petits propriétaires, se trouvent réduits aux expédiens, si ce n’est à la plus extrême misère. Il n’en est pas de même dans les montagnes, où le champ n’est pour l’ouvrier qu’un accessoire de l’usine, — où, grâce aux salaires industriels, l’on peut patiemment attendre le retour d’une année favorable. A côté de ces propriétaires indigens, qui font de la culture de la terre leur occupation permanente, l’on trouve sur les collines et dans les vallées de la Toscane une classe plus fortunée : ce sont les petits propriétaires non cultivateurs, artisans des villes pour la plupart, qui emploient toutes leurs économies à s’acheter un petit bien qu’ils font exploiter à mi-fruit, selon le système habituel, par des métayers. Les tailleurs, les serruriers, les petits marchands des villes et surtout de Florence n’entrevoient pas d’autre destination à leurs épargnes que l’achat d’une métairie. Les valeurs mobilières ne leur ont jamais inspiré de confiance, et ce ne sont pas les aventures qu’a traversées le crédit de l’Italie pendant ces dernières années qui peuvent leur donner la foi dont ils ont jusqu’ici manqué. Le système d’amodiation en usage dans la Toscane est depuis bien des siècles le métayage. La mezzeria ou colonia parziaria descend en ligne directe du colonat romain. Sous l’empire, l’Italie, divisée en propriétés énormes, était exploitée par d’immenses hordes d’esclaves que dirigeait un intendant ; mais ce régime, selon le mot de Pline, amena la désolation et la dépopulation de toutes les contrées soumises à Rome : latifundia perdidere Italiam et jam vero provincias. Il n’y eut d’autre remède que de morceler les terres à l’infini en les confiant à des familles d’agriculteurs intéressés à développer la production, dont on leur abandonnait une quote-part. La contenance des exploitations était bornée à la capacité de travail de chaque famille. Il n’y avait dans ce système ni journaliers, ni domestiques de ferme, ni fermiers, il y avait seulement des agriculteurs associés au propriétaire. Cette organisation, qui prit naissance avant l’invasion des barbares, couvrit presque toute l’Europe occidentale ; elle disparut peu à peu des contrées du nord. Elle ne subsiste plus que dans le midi, encore y est-elle menacée de plus en plus ; c’est en Toscane qu’elle montre le plus de vitalité. Diverses causes propres au développement de ce pays, ont contribué à l’y maintenir. Pendant lis derniers siècles du moyen âge, la Toscane acquit par son industrie, son commerce et ses arts un degré inouï de prospérité. Les richesses s’accumulèrent dans les mains des citoyens de Florence, de Pise, de Lucques, de Sienne, d’Arezzo et de beaucoup d’autres villes encore. Toutes ces cités splendides et populeuses firent au territoire qui les entourait la demande de beaucoup d’articles raffinés, que l’Europe produisait alors en très petite quantité. Les collines et les vallées se couvrirent des cultures les plus délicates et les plus variées ; la campagne se transforma en un jardin planté d’oliviers, de mûriers ou de vignes. Dans de pareilles circonstances, le fermage et la grande culture n’avaient aucune raison de naître. Les exploitations réduites conviennent à ces productions coûteuses, qui réclament des soins perpétuels et minutieux. L’association de l’agriculteur et du propriétaire, le partage égal des fruits, étaient une condition du succès. Il eût été à craindre qu’un fermier ne surchargeât les vignes pour leur faire produire le plus possible pendant son bail, ou que des journaliers n’apportassent pas à leur tâche, toute l’exactitude et tous les ménagemens nécessaires. Il y avait une autre cause aussi qui s’opposait à l’introduction du fermage en Toscane : c’est que ces produits raffinés, le vin, les olives, les feuilles de mûrier, sont d’une sensibilité capricieuse qui semble défier toute prévoyance, et qui pourrait conduire à la ruine même le fermier le plus capable et le plus prudent. « Dans le nord, dit M. de Gasparin, la régularité des résultats a fait naître l’exploitation connue sous le nom de fermage. Dans le midi, le fermage est plus difficile, parce qu’il faut au fermier une grande prévoyance pour compenser par les bonnes années le déficit des mauvaises, ainsi qu’un capital assez fort pour résister à un revers survenu au commencement du bail. Dans la région des céréales, le nombre des intempéries est borné, l’ordre des assolemens peut être régulier. De là cette agriculture à formules, qui plaît tant à l’esprit par son ordre immuable et par la presque certitude de ses résultats. L’esprit le plus ordinaire y suffit pour diriger une ferme. Ici au contraire, l’irrégularité des saisons exige de la part du cultivateur une attention toujours éveillée pour réparer les intempéries… La règle serait sa perte, c’est une irrégularité d’accord avec celle de la nature qui le sauvera. » Ce qui est vrai du midi en général l’est surtout de ces vallées et de ces collines de Toscane, où toutes les productions raffinées et précieuses semblent s’être donné rendez-vous. Nulle part ne fut plus nécessaire l’intervention constante du propriétaire. La portion de terre que cultive une famille de métayers s’appelle podere. En général, un domaine se compose d’un ensemble de poderi groupés autour d’un établissement central qui comprend des magasins de produits agricoles, des ateliers de fabrication ou de préparation pour l’huile, pour le lin, quelquefois aussi pour le vin et l’eau-de-vie, et enfin la demeure de l’administrateur (fattore). De là lui vient le nom de fattoria. On a quelquefois traduit ce mot par ferme : rien n’est moins exact, car précisément l’existence d’une fattoria et d’un fattore exclut toute idée de fermage et de fermier. Souvent, près de la fattoria, l’on rencontre la maison ou le château du propriétaire, villa padronale. Les fattorie ou domaines comprennent un nombre de poderi ou métairies qui varie de cinq ou six à soixante ou quatre-vingts, et oscille le plus souvent autour de vingt ; chaque podere a une contenance de 2 à 10 hectares, ordinairement de 4 ou 5 ; l’étendue des domaines varie donc de 20 ou 30 à 200 ou 300 hectares, et habituellement elle se tient entre 40 et 100.

Le contrat de métayage en Toscane est annuel. Le propriétaire et le métayer peuvent se donner congé l’un à l’autre avant la fin de novembre, et la métairie doit être quittée le 1er mars suivant. Le paysan qui part ainsi à l’entrée du printemps a naturellement le droit de percevoir la portion qui lui revient dans les récoltes non rentrées auxquelles il a travaillé. La base du système de métayage, c’est la division par moitié de tous les produits de la terre ; ce mode de division subsiste encore dans la plupart des localités, mais il tend à s’altérer de plus en plus par l’introduction de clauses nouvelles, qui tantôt imposent au paysan de subvenir seul à tous les frais de certaines cultures, tantôt réservent au propriétaire la totalité ou la plus grande part de récoltes déterminées. D’ordinaire les semences sont à la charge des deux parties, et, si le propriétaire en fait l’avance, le métayer lui en doit indemnité pour moitié. Les bestiaux, d’après la tradition classique du métayage, doivent être achetés par le propriétaire ; mais dans certaines localités ils sont acquis à frais communs. C’est le métayer qui fournit toute la main-d’œuvre pour l’exploitation et l’entretien du domaine, le propriétaire subvient seul aux travaux extraordinaires ; mais très souvent le paysan est tenu à un nombre déterminé de journées de travail dont le propriétaire a la disposition.

Chaque famille de paysan cultivant un podere a un chef appelé capoccio et une maîtresse de ménage nommée massaja. Le premier a la direction des cultures, l’autre l’administration de la maison et de la basse-cour. C’est le capoccio qui est le gérant de cette petite communauté, car, alors même qu’une famille se compose seulement du père, de la mère et des enfans, ceux-ci sont intéressés dans l’exploitation, et quand ils quittent le domaine pour se marier ou pour une autre raison, on liquide leur part et on la leur remet, ordinairement en objets mobiliers. C’est le capoccio qui entre en rapports avec le propriétaire ou l’administrateur, fattore. C’est en son nom que se font et se traitent toutes les affaires. Les relations du métayer et du propriétaire ont été, jusqu’à ces derniers temps, des plus simples et des plus patriarcales. Il existe entre eux un compte courant qui se résume par une créance en faveur tantôt d’une partie, tantôt de l’autre. Le propriétaire est le banquier du métayer, soit qu’il lui fasse des avances, soit qu’il garde les sommes que le paysan a épargnées. Les règlemens de compte se font à la fin de chaque année. On détermine la créance ou la dette du métayer, on l’inscrit sur le livre d’administration du propriétaire et sur le livret du capoccio ; la créance ou la dette résultant de ces comptes ne porte aucun intérêt. Le métayer, qui se défie des valeurs mobilières, laisse généralement tout l’argent qui lui est dû entre les mains du propriétaire, et quelquefois il se trouve ainsi créancier de son maître pour plusieurs milliers de francs. D’un autre côté, le propriétaire ne refuse presque jamais de faire au paysan des avances souvent considérables. Quand un métayer venait à mourir, laissant une femme et des enfans en bas âge, il était très rare autrefois que le propriétaire leur enlevât la métairie ; il la faisait exploiter au moyen de domestiques de ferme (garzoni), supportait tous les frais de la culture et de l’entretien de la famille, se créditant seulement à son compte courant de toutes les sommes qu’il dépensait ainsi ; plus tard, les enfans devenus adultes remboursaient peu à peu au propriétaire toutes ces avances. Ces mœurs d’une grande simplicité et d’une grande honnêteté tendent à disparaître. Les créances nombreuses du propriétaire sur les métayers sont en effet d’un recouvrement difficile et parfois impossible. D’un autre côté, le paysan, qui commence à avoir plus d’instruction et de connaissances, se soucie moins de laisser sans intérêts, dans les mains du propriétaire, des sommes qu’il pourrait aisément faire fructifier lui-même. Pour la direction de la culture, les rapports du propriétaire et du métayer sont régis par les usages plus que par les lois. Dans ces derniers temps, il arrivait plus souvent qu’autrefois que le désaccord s’élevât entre les deux parties, le propriétaire, homme plus éclairé, plus progressif, voulant introduire des procédés nouveaux, auxquels se refusait le paysan, pour la préparation de l’huile ou du vin, par exemple. Ces dissensions assez fréquentes ont porté un coup à l’institution du métayage.

Les collines et les vallées de la Toscane sont excessivement peuplées, les familles y sont très nombreuses : cinq ou six enfans par ménage, c’est là le cas le plus ordinaire, et si la moitié, quelquefois les deux tiers de ces enfans ne mouraient en très bas âge, faute de soins et d’hygiène, il y aurait un véritable encombrement ; une partie de la population devrait refluer vers d’autres régions moins habitées. Ce ne serait cependant pas un mal, car les plaines voisines et presque désertes de la maremme se féliciteraient d’une immigration de travailleurs qui leur apporteraient la plus grande source de richesses agricoles, des bras robustes et laborieux. Cette densité de la population rurale sur les collines et dans les vallées de la Toscane a sa raison d’être facile à saisir. Nous avons indiqué les deux causes principales du dépeuplement des campagnes en Angleterre et en France [1]. C’est d’abord que la culture de ces régions septentrionales ne suffît pas, dans la plupart des localités, pour occuper toute l’année, d’une manière continue et régulière, les ouvriers agricoles, c’est ensuite la disparition de l’industrie domestique, chassée par les grandes manufactures, et qui autrefois donnait à nos chaumières un supplément considérable de travail et de ressources. En Toscane, il en est tout autrement ; toutes ces cultures délicates et variées, l’olivier, la vigne, le mûrier, jointes aux céréales, occupent d’une manière presque permanente les individus de tout sexe et de tout âge qui composent une famille de métayers. La variété même et le raffinement des productions exigent des soins tellement minutieux et persistans qu’il ne reste plus guère de place aux chômages. Le labour des terres, la semence du blé, la récolte des olives, la taille et le nettoyage des vignes, la taille des oliviers, la façon à donner à la terre autour des plants et des ceps (zappatura), la moisson et le battage du blé, la vendange et la fabrication du vin, la préparation de l’huile, la récolte des feuilles de mûrier, il y a là une multitude de travaux qui se succèdent et se divisent l’année. Si l’on y joint l’entretien de ce système de canaux et de digues dont nous avons exposé le merveilleux agencement, on comprendra qu’une métairie de 6 ou 7 hectares puisse occuper presque sans relâche une famille de six ou sept personnes. Puis, dans un pays où les habitudes sont simples, primitives, les divers membres de la famille exercent, pendant les rares momens de chômage agricole, quelque petit métier accessoire : l’un est maçon, par exemple, un autre charpentier, à ses momens perdus ; mais ce qui entretient surtout la densité de la population dans ces campagnes, ce sont les industries domestiques, dont l’importance y est très grande. Il semble que la nature, qui a donné aux contrées du midi un ciel si beau et si pur, ait voulu leur accorder aussi des produits raffinés dont toutes les préparations se pussent faire en plein air et en famille, loin des grands ateliers et des grandes agglomérations. En Toscane, l’une de ces industries qui répandent le bien-être dans les campagnes, c’est la fabrication des ouvrages en paille. Déjà en 1812, Lullin de Châteauvieux y estimait à 3 millions la production des chapeaux de paille ; depuis lors elle a quintuplé. Dans ces dernières années, on en évaluait l’exportation à 8 millions, et, si l’on tient compte de la quantité qui reste en Italie, on doit au moins doubler cette somme. Or il faut considérer que 80 pour 100 environ du prix de ces objets constituent les salaires des ouvrières. Ainsi c’est 12 ou 13 millions de salaires qui sont, de ce seul chef, distribués annuellement aux jeunes filles et aux femmes des collines ou des vallons de la Toscane. D’ordinaire l’ouvrière achète elle-même pour quelques sous la matière première, et elle vend son chapeau tout fait à une maison de confection. Elle gagne facilement 1 franc 50 centimes ou 2 francs par jour. C’est en Angleterre et en Amérique que s’exportent surtout ces articles. Il s’est établi à Prato une grande maison anglaise qui donne toute l’année du travail à plusieurs milliers de paysannes. Depuis que la culture du mûrier s’est répandue en Toscane, l’élevage des vers à soie, le dévidage, le tissage et toutes les autres préparations de ce précieux textile deviennent une grande ressource pour les femmes de la campagne. Enfin il est d’autres travaux moins délicats qui appartiennent encore en Italie à l’atelier domestique. Le lin et le chanvre se filent et se tissent dans les chaumières. On y produit 135,000 quintaux métriques de lin et 500,000 quintaux métriques de chanvre. Comme il n’existe que trois filatures mécaniques pour ces deux textiles, on en peut conclure que presque tout le chanvre et le lin se filent et se tissent à la main. Chaque famille fait elle-même ses vêtemens, et l’on évalue à 28 centimes environ le gain journalier d’une paysanne occupée à ces primitifs travaux. C’est bien peu ; mais dans un ménage d’agriculteurs, et avec la sobriété des mœurs du pays, c’est encore un important supplément de ressources. Telles sont les raisons qui expliquent la densité de la population rurale dans ces contrées.

Cet ordre de choses commence à être entamé par les modifications considérables qui s’effectuent chaque jour dans les mœurs et les idées des hommes ou dans les moyens de production. Le métayage perd du terrain, et, là où il résiste, il change de caractère. Dans le fond des vallées, l’on voit surgir depuis quelques années de vastes exploitations où l’on produit en grand le blé et le bétail ; la physionomie du paysage en est altérée ; on rencontre maintenant beaucoup plus de prairies artificielles ou même naturelles ; les métairies n’élevaient guère que des bœufs de labour ou des génisses, les grandes cultures des plaines ont d’abondans troupeaux de vaches à lait. Dans le territoire de Lucques, le métayage est remplacé peu à peu par le fermage, sous la forme de prix fixe payé en nature. C’est encore là la naluralwirthschaft, pour nous servir d’une heureuse expression allemande ; mais il n’y a qu’un pas à faire pour arriver à la geldwirthschaft. Sur les collines où persiste l’ancien système, il se dénature. L’essence du métayage, c’était l’égale répartition des charges entre le propriétaire et le paysan, l’un fournissant le capital, l’autre la main-d’œuvre, chacun prenant la moitié des produits. Dans ce système, les relations des deux parties étaient très nettes et invariables. La sécurité du métayer était très grande : il n’avait jamais à supporter seul le poids d’une mauvaise récolte, il pouvait toujours recourir au compte courant du propriétaire en cas d’embarras ou de pénurie ; mais cette situation se modifie. Le partage ne s’opère plus avec la même régularité. Ici, l’on met toutes les semences à la charge du métayer, ou bien encore les fumiers ou les échalas ; on lui impose des redevances en nature ou en travail personnel ; là, le propriétaire se réserve la récolte des mûriers ; enfin le compte courant est moins ouvert aux avances. M. de Laveleye, dans son étude sur l’économie rurale de la Lombardie, a constaté le même changement, et s’en afflige ; nous y voyons, quant à nous, une modification conforme à la nature des choses, et qui n’a au fond rien d’inique. Le système du partage égal ne pouvait convenir qu’à une époque où l’agriculture était moins avancée et le capital incorporé au sol moins considérable. Toutes les terres d’ailleurs n’ont pas la même fertilité naturelle ou acquise ; toutes ne requièrent pas, pour une même quantité de produits, une même quantité de travail ; or il faut tenir compte, dans la répartition des récoltes entre le propriétaire et le métayer, de ces différences dans la fécondité du sol et dans l’intensité de la main d’œuvre. Là où le sol est très fertile, où de grands capitaux ont été dépensés à l’améliorer, le propriétaire peut et doit recevoir plus de la moitié des produits ; sur une terre moins favorisée ou jusque-là négligée, il ne peut percevoir que la moitié des récoltes ou même moins encore. Quoi qu’il en soit, si le métayage persiste, les traditions du métayage classique disparaissent. La cohésion des populations rurales tend aussi à s’affaiblir. Autrefois l’on voyait souvent plusieurs familles, sans lien de parenté, s’associer ensemble pour l’exploitation d’une métairie ; elles choisissaient deux de leurs membres, l’un pour capoccio, l’autre pour massaja ; on trouverait difficilement aujourd’hui de pareilles associations. Les fils du métayer ne restent pas toujours sur la métairie paternelle ; deux classes jusqu’alors presque inconnues, les domestiques de ferme, garzoni, les journaliers, pigionali, ont pris un grand développement. D’un autre côté, les grandes industries textiles commencent à jeter dans les vallées ou sur les plateaux quelques vastes établissemens. L’industrie domestique du lin et du chanvre ne pourra éternellement durer. Quant à la soie, on commence, même de l’autre côté des Alpes, à la travailler par des procédés automatiques ; on comptait en 1863, en Italie, 394 filatures de soie mues à la vapeur. Ainsi les transformations du milieu social et industriel, par une force invincible, réagissent sur les contrats agraires et sur la situation des populations rurales.

La dernière région dont se compose la Toscane est formée de ces vastes plaines qui occupent toute la partie méridionale jusqu’à la mer et à la frontière romaine. Elles ont reçu le nom générique de maremmes. Sur une étendue de près de 1,500 kilomètres carrés, elles présentent le caractère de la plus grande solitude. L’on n’y compte en général que 40 habitans par mille (1,653 mètres), soit environ 24 habitans par kilomètre. Il est même des districts qui sont encore moins peuplés. Le pays est sillonné par de grandes ondulations semblables aux vagues de la mer. Des prairies immenses en partie submergées, d’impénétrables forêts de pins, de chênes ou de chênes-lièges, interrompues par d’énormes clairières ou par des étangs et des marais, tel est le spectacle qu’offre une nature abandonnée à elle-même, qui semble retourner vers cet état primitif où les eaux et la terre, confondues ensemble, formaient une masse marécageuse impropre au travail et à la résidence de l’homme. Ces terrains, ainsi couverts de maigres pâturages et de fourrés épais, constituent ce que les Italiens appellent des macchie, d’où nous avons formé le mot de maquis. Ils servent à la pâture d’innombrables troupeaux de moutons, de chevaux ou de bœufs. Ces animaux errent à l’état presque sauvage dans ces vastes solitudes, sous la surveillance de quelques centaines de pâtres nomades et de bergers voyageurs ; ils restent l’hiver seulement dans ces plaines, et vont passer l’été sur les biens communaux des montagnes. Ils appartiennent, non au propriétaire du sol, mais à des entrepreneurs qui louent, moyennant un prix fixé par tête de bétail, le droit de pâture dans ces régions presque désertes. Le climat des maremmes passe pour un des plus beaux de l’Italie ; les chaleurs de l’été y sont tempérées par les brises de mer, les froids de l’hiver n’y sont pas rigoureux, les pluies y suffisent à faire pousser une herbe excellente pour les troupeaux ; elles ne sont pas excessives au point d’entraver les travaux des champs ou de l’industrie. La fécondité naturelle du sol, quoique non stimulée par la main de l’homme, y est des plus grandes ; les richesses minérales y abondent, et cependant le pays reste désolé : c’est que la malaria y règne. Dans les maremmes, dit le proverbe toscan, on s’enrichit en un an, mais on meurt en six mois : si arrichisce in un anno, si muore in sei mesi.

D’où vient cette dévastation, qui fait contraste avec toutes les qualités du climat et du sol ? Dans l’antiquité, les maremmes étaient peut-être le pays le plus florissant de l’Italie. On y rencontre les ruines imposantes des plus célèbres cités étrusques ; l’agriculture y était prospère, les fouilles faites pour le chemin de fer de Livourne à Civita-Vecchia ont mis à nu tout un système de canaux souterrains, drainage des plus parfaits, qui indique chez les anciens habitans du pays un art agricole très avancé et une culture très soignée ; les mines étaient exploitées de toutes parts. Au commencement du siècle au contraire, et jusqu’à des travaux récens, cette terre semblait maudite et sur le point d’être à jamais abandonnée par l’homme. La décadence a commencé dans les dernières années de l’empire romain. Les latifundia, la culture au moyen de grands troupeaux d’esclaves, ont chassé les petits propriétaires et dépeuplé le pays, toute cette œuvre de drainage a été négligée, puis les invasions des barbares sont venues désoler ces plaines. Ainsi, au commencement de l’ère chrétienne, la prospérité des maremmes était déjà fort affaiblie. Le moyen âge lui porta le dernier coup. Les guerres intestines qui affligèrent la Toscane, le passage incessant de condottieri, la grande peste noire surtout, rendirent au XIVe siècle cette contrée presque déserte. Les détritus charriés du haut des montagnes, les dunes que la mer formait à l’embouchure des fleuves, produisirent l’encombrement des cours d’eau : ceux-ci se répandirent sur la campagne, et le pays tout entier devint un vaste marécage. Ces contrées méridionales, si riches quand la main de l’homme sait surveiller, diriger et contenir les forces naturelles, sont les plus promptes, quand on les néglige, à se transformer en solitudes inhabitables. Le déboisement des montagnes aussi avait contribué à ce lamentable résultat. Les cimes et les versans, dépourvus de forêts, avaient moins de consistance ; les cours d’eau entraînaient sans cesse un limon fétide, formé de matière terreuse ou végétale, qui empestait la contrée. Ce n’est pas seulement dans les plaines de la Toscane que ces désordres se produisent, c’est partout où l’homme n’a pas su aménager les eaux. M. de Lavergne remarque que les Alpes tombent peu à peu dans la mer, et ont fini par fermer des ports autrefois florissans et par constituer dans notre pays cette solitude de la Camargue que l’on peut appeler la maremme française. Le mélange des eaux stagnantes avec les eaux de mer est encore une autre cause d’insalubrité. Il s’en dégage des miasmes léthifères, par la décomposition, a-t-on pensé, d’animaux ou de végétaux microscopiques vivant dans les marais, et qui sont tués par le contact de l’eau salée.

Dès le XVIe siècle commencèrent les tentatives pour dessécher ces plaines marécageuses. Dans cette œuvre difficile, les ingénieurs italiens firent preuve de beaucoup d’invention ; c’est à eux qu’est due principalement la découverte de la méthode du colmatage, aujourd’hui universellement recommandée et pratiquée en Europe. La première et la plus heureuse expérience en fut faite pour l’assainissement de la vallée de la Chiana. L’histoire des travaux qui ont rendu à la culture ce district, aujourd’hui si fertile, mérite à tous égards qu’on s’y arrête. La rivière de Chiana, située à l’extrémité orientale de la Toscane, parcourt tout le territoire qui s’étend des environs d’Orvieto jusqu’à Arezzo. Ses eaux offraient autrefois ce phénomène, qu’elles n’avaient pas plus de pente vers l’Arno que vers le Tibre, si bien qu’elles formaient une sorte de trait d’union entre ces deux fleuves. Le célèbre archéologue Famiano Nardini, contemporain de Galilée et connu par son savant ouvrage Roma antica, assure que du temps des Romains il y avait une navigation continue entre Rome, Arezzo et Florence. Les invasions des barbares firent abandonner la culture dans cette riche vallée, les travaux hydrauliques ne furent plus entretenus, et tout le pays devint un immense marécage connu pour son insalubrité. Pour peindre l’aspect lugubre et l’odeur nauséabonde du dixième cercle de l’enfer, Dante emprunte une image à ces contrées malsaines :

Qual dolor fora, se degli spedali
Di val di Chiana, tra luglio e ’l settembre.


Une carte qui remonte à l’époque de Cosme Ier montre que la rivière de la Chiana était alors à l’état de marécage sur une longueur de 50 kilomètres et une largeur moyenne de 5. Pour assainir ce pays, les Médicis firent faire une grande enquête ; Galilée, Torricelli et Viviani y prirent part. Après de longs et infructueux essais, on résolut d’adopter le système qui depuis a reçu le nom de colmatage, et qui consiste, à exhausser le sol par des dépôts empruntés aux rivières et à lui donner ainsi une pente facilitant l’écoulement des eaux. On arrivait à ce résultat en enfermant les rivières dans des canaux à qui l’on donnait autant que possible une pente très forte, régulière et droite ; on amenait ainsi les eaux sur les bas-fonds, où, se répandant sur de grandes surfaces, elles n’avaient plus qu’un courant presque nul. Ces bas-fonds avaient été préalablement divisés par des levées en terre de manière à former des bassins d’épuration superposas les uns aux autres ; les eaux arrivaient pleines de matière terreuse dans ces compartimens préparés pour les recevoir, et y déposaient le limon dont elles étaient chargées ; elles en sortaient par une foule de petits canaux partant de la partie supérieure de chacun de ces bassins. Ainsi on exhaussait le sol, on lui donnait une pente régulière, on dégageait les eaux des élémens de matière terreuse qu’elles charriaient, on recueillait dans un canal toutes ces masses liquides, qui auparavant séjournaient sur les terres et restaient confondues avec elles. Ces travaux, commencés dès le début du XVIIe siècle, ne furent terminés qu’à une époque récente, sous l’administration du comte de Fossombroni, qui en a raconté les péripéties dans son intéressant ouvrage intitulé Memorie fisico-storiche sopra lo Val di Chiana. Aujourd’hui la vallée de la Chiana est un des districts les plus riches de l’Italie et du monde entier.

Cette même méthode fut appliquée dans différentes parties des maremmes. Cosme Ier entreprit d’assainir la vallée de Grosseto, il creusa des canaux et éleva des digues ; mais ses ouvrages furent abandonnés par ses successeurs. Ces projets interrompus furent repris dans la dernière moitié du XVIIIe siècle. On découvrit que le point de départ de toutes ces améliorations devait être le dessèchement des Padule di Castiglione, le lacus Prelius, dont parle Cicéron. Ce marécage avait 53 kilomètres carrés de superficie ; on y a appliqué le système du colmatage ; on y a conduit par des canaux la rivière de l’Ombrone, dont les nombreux dépôts de matière terreuse ont exhaussé le sol ; on a ensuite pratiqué le drainage, et l’on a ainsi réduit de moitié ce lac pestilentiel. On a aussi fermé par des vannes les communications du lac avec la mer, lesquelles étaient autrefois une cause de miasmes. Beaucoup d’autres marécages ont été soit complètement desséchés, soit très sensiblement réduits par les mêmes procédés.

L’activité des particuliers n’est pas restée en dehors de ces travaux entrepris ou subventionnés par l’état. De toutes parts l’on a vu se faire des défrichemens considérables ; des fermes immenses se sont élevées dans ces lieux, jadis empestés : on en rencontre qui se font remarquer par leurs proportions et leur bon aménagement aux environs de la rivière de l’Ombrone et du lac de Castiglione. C’est la grande propriété et la grande culture qui prévalent dans ces régions ; la petite propriété y est complètement inconnue. Un éminent économiste et agronome, M. Hippolyte Passy, signale comme le principal mérite de la grande culture la facilité et la promptitude avec lesquelles on la voit transformer des contrées jusque-là négligées et pauvres. Nous avons cité nous-même un exemple de l’efficacité de la grande culture en pareil cas, en décrivant le dessèchement des marais du comté de Lincoln, et spécialement du South Fen District en Angleterre, au moyen des bandes agricoles [2]. L’organisation du travail rural dans les parties cultivées des maremmes présente quelque analogie avec celle des agricultural gangs de la Grande-Bretagne. Le personnel sédentaire et permanent adonné aux travaux de la culture y est très peu nombreux, c’est un effectif mobile et nomade qui fait tous les gros ouvrages. La malaria disparaît après les premières pluies d’automne et lorsque commencent les labours (apertura delle terre). Ce sont des bandes de montagnards venus des Apennins et improprement appelés Lombards qui fournissent la main d’œuvre nécessaire pour tous les travaux d’hiver ; pendant l’été, ces ouvriers quittent les plaines et retournent dans leurs montagnes. La moisson est faite par d’autres auxiliaires ; ce sont en général les ouvriers industriels occupés dans les nombreuses usines ou mines des maremmes, qui, délaissant momentanément les ateliers, prêtent alors leurs bras aux cultivateurs ; ce sont aussi les femmes et les enfans, qui presque tous sont heureux de gagner un abondant salaire dans ces occupations agricoles. La rémunération est alors de 2 francs 50 cent, à 3 francs par jour ; mais après la récolte les hôpitaux de Massa, de Grosseto et de Campiglia sont encombrés de fiévreux. Toutefois l’insalubrité disparaît à mesure que s’étend la culture. Le personnel permanent des ouvriers agricoles tend aussi à augmenter ; un très grand nombre de ces immigrans lombards finissent par se fixer dans le pays, et la population s’accroît presque dans la même proportion que la richesse.

Les progrès de l’industrie dans ces contrées ont singulièrement aidé aux progrès agricoles. Peu de terres sont mieux douées que les maremmes en richesses minérales. Déjà les Étrusques avaient ouvert un très grand nombre de mines qui furent encore exploitées pendant la première partie du moyen âge, et que l’on n’abandonna qu’à partir du XIIIe siècle. Parmi les gisemens attaqués dans les temps les plus anciens, l’on cite les mines de fer, de cuivre et de plomb argentifère des environs de Massa Maritima, alors appelée Massa Metallorum, les gîtes argentifères de Montieri, les mines de cuivre de Campiglia et de Monte-Catini. Au moyen âge, la contrée de Massa était encore renommée pour son cuivre, qui était recherché jusque sur les marchés de Flandre, et pour son plomb argentifère, qui fournissait presque tout l’argent frappé dans les hôtels des monnaies de la Toscane. Beaucoup de ces anciennes mines ont été reprises dans notre siècle, surtout depuis vingt ans, et beaucoup de nouveaux gisemens ont été découverts et attaqués : telles sont les mines de cuivre des Caponne-Vecchi et de Valcastrucci, les mines de charbon de Monte-Bamboli, les mines de plomb argentifère de Castellaccia. C’est surtout l’exploitation du cuivre de la Cava, près de Monte-Catini, qui fournit les plus splendides résultats ; elle est dirigée depuis trente ans par une société anglaise qui lui a donné un immense développement, et qui fait en Angleterre des exportations considérables. Des matières nouvelles, qui sont précieuses pour l’industrie moderne, s’extraient aussi de ces plaines autrefois abandonnées. Tel est l’acide borique, qui, transformé en borax, joue un rôle important dans la fabrication des poteries et des verreries fines. C’est à un de nos compatriotes, M. de Larderel, qu’est due la fondation en Toscane de vastes et nombreux établissemens pour la production de cette matière utile. Les exploitations ont fourni, depuis 1818 jusqu’à 1860, plus de 40,000 tonnes d’acide borique ; dans ces dernières années, la production moyenne était supérieure à 2,000 tonnes, et elle s’accroît sans cesse. La demande de ce produit est d’ailleurs si grande en Angleterre qu’une quantité deux ou trois fois plus considérable serait facilement absorbée par le marché britannique. Les maremmes sont en outre couvertes d’exploitations de soufre. On en rencontre à Radicondoli, à Scanzano et dans bien d’autres lieux. Quelques industries plus raffinées contribuent aussi à répandre la vie dans ce pays. De ce nombre sont les manufactures d’albâtre de Volterra, qui se sont beaucoup développées depuis vingt ans, et qui emploient aujourd’hui plus de 1,200 ouvriers. Les principaux débouchés pour les articles qui en proviennent sont la Russie, les États-Unis, l’Inde et même la Chine.

Telles sont quelques-unes des industries qui ont pris récemment le plus grand essor dans les maremmes. Elles sont appelées à transformer la face du pays. Il n’est pas, en effet, pour l’agriculture d’auxiliaire plus actif et plus précieux que la grande industrie. Elle seule peut dans des plaines désertes improviser une population nombreuse ; elle seule sait braver tous les dangers de l’insalubrité du sol ou du climat ; elle seule, par les capitaux dont elle dispose, peut entreprendre les travaux indispensables à l’assainissement, à la viabilité et à la sécurité d’une contrée. Par l’appât des salaires élevés, elle attire et fixe les immigrans ; elle crée immédiatement une vaste demande et un marché pour les produits agricoles du territoire ; au besoin, elle prête dans les momens d’urgence une partie de son personnel pour les travaux des champs. Si abandonnée que soit une région, si arriérée que s’y trouve la culture, s’il y naît une industrie puissante, on peut être certain que la terre s’en ressentira, qu’elle sera l’objet de plus de travaux et de plus de soins, qu’elle augmentera sa production dans les proportions les plus considérables. Aussi l’avenir des maremmes est actuellement assuré ; la nature reviendra à son ancien état de richesse, et la malaria devra céder devant les progrès de l’industrie et de l’agriculture.

Nous avoirs étudié l’économie agricole et industrielle des différentes parties de la Toscane. Dans les régions élevées des montagnes, nous avons rencontré la grande propriété et l’exploitation des forêts au moyen de journaliers ; dans les parties plus basses, c’est la petite propriété et la petite culture, aidées par les travaux de la grande industrie, qui ont frappé nos regards ; sur les collines et dans les vallées, nous avons trouvé le métayage et les industries domestiques ; dans les vastes plaines des maremmes, c’est la présence simultanée et le concours mutuel de la grande industrie et de la grande culture qui forment le trait caractéristique. Quelle a été sur les mœurs et sur l’esprit des populations l’influence de ces diverses organisations du travail et de la propriété ? C’est ce que nous allons maintenant examiner.


II

Toutes les populations des montagnes, à quelque pays qu’elles appartiennent, semblent formées sur un même modèle. Quelles que soient les différences de langage ou de costume, les analogies de climats et de travaux donnent aux mœurs et aux idées des montagnards européens la même empreinte et la même direction. Tous seront sobres, énergiques à l’ouvrage et portés à l’épargne, tous auront le culte de la famille et l’esprit religieux. La petite propriété, qui règne le plus souvent sur ces hauteurs, l’existence de biens communaux considérables, la présence de quelques industries à moteur hydraulique, qui est un fait assez constant dans ces régions, préservent les habitans de la misère sans leur assurer la véritable aisance. La simplicité des habitudes, le respect des traditions, l’égalité des conditions, ce sont là les traits principaux qui composent la physionomie sociale des habitans des montagnes.

Pour trouver le caractère national, il ne faut pas se maintenir sur ces hauteurs, c’est sur les collines et dans les vallées qu’il faut descendre ; c’est là aussi que l’on peut étudier le mieux l’influence sur les mœurs et sur les idées des modes d’organisation du travail. Ce qui frappe dans les populations rurales du centre de la Toscane, c’est l’uniformité des existences et des destinées. Ailleurs, l’on trouve dans les campagnes différentes couches de paysans, les uns riches, d’autres aisés, ceux-ci indigens ; ces catégories semblent inconnues dans la vallée de l’Arno, la classe agricole y est également éloignée de la misère et de la richesse, elle paraît groupée tout entière sur le même échelon d’aisance modeste et laborieuse. C’est en Toscane un phénomène presque inconnu que celui de paysans ayant de la fortune ; tous végètent dans la même condition réduite et dépendante. C’est l’excessif morcellement des cultures et le système du métayage qui en sont cause. Partout où l’on voit régner le métayage, l’on est sûr de rencontrer une population agricole pour ainsi dire stagnante, c’est-à-dire où toutes les parties sont en équilibre et restent à la même place, où il n’y a ni pente ni courant, où rien ne s’élève et ne déborde. Comment en effet, dans des exploitations si restreintes, arriver à se faire un pécule important, et comment user ensuite fructueusement de cette première épargne pour la multiplier par des opérations heureuses et parvenir à la richesse ? Les métayers toscans, nous l’avons vu, laissent dans le compte courant du propriétaire les sommes dont ils sont créanciers et n’en retirent aucun intérêt. Qu’est-ce à dire, si ce n’est que l’esprit d’entreprise n’existe pas dans ces populations rurales ? Et, s’il n’existe pas, c’est que l’organisation du travail en vigueur ne permet pas au paysan de se livrer à des opérations dont il ait la direction exclusive, qui laissent place à un gain considérable. Aussi la classe moyenne, en Toscane et dans presque toute l’Italie, ne se recrute qu’au sein des villes et parmi les familles d’artisans. Le caractère national et l’esprit public doivent s’en ressentir. Pour donner à une nation de la consistance, de la gravité et du sérieux, il n’y a rien de tel que l’essor des populations agricoles et l’arrivée aux honneurs et à la puissance d’hommes qui en soient issus ; ces rejetons des souches rurales conservent longtemps encore les qualités patientes et solides de leurs aïeux.

Si le métayage a le défaut d’élever une barrière devant la classe agricole et de la soumettre à un niveau infranchissable, il a le mérite de donner à tous une extrême sécurité. Les générations se succèdent sur la même métairie, les préoccupations anxieuses de l’avenir sont aussi inconnues à ces populations que les ambitions viriles, elles vivent du présent sans que leur pensée aille jamais au-delà. Aussi leurs mœurs, leurs habitudes, leur physionomie portent-elles le cachet de cette insouciance qui n’a ni crainte de déchoir, ni espoir de s’élever. Le climat aussi y contribue, mais pour une moindre part.

La terra molle e lieta e dilettosa
Simili a se gli abitator produce.

Ces vers du Tasse trouvent sur les collines et dans les vallées de l’Arno leur vivante démonstration. Les populations sont laborieuses et frugales ; mais les privations matérielles n’empêchent pas les jouissances morales. Pour vivre, elles se contentent de pain de froment avec des oignons, de minestra ou soupe à l’eau et au sel avec des pâtes grossières, quelquefois assaisonnée de jus de tomate ; elles y joignent des légumes, des fruits, rarement de la viande, seulement aux jours de fête, plus rarement encore du vin, que la maladie de la vigne a rendu trop cher, du fromage de lait de brebis ou de chèvre : tel est leur régime cénobitique. Dans les montagnes et sur les plateaux, la polenta de farine de châtaignes ou de maïs remplace le pain de froment. Toutes les habitudes ne sont pas empreintes de cette parcimonie, le luxe des vêtemens trouve plus de faveur que le luxe de la table ; les femmes aiment la coquetterie et l’élégance ; même dans les situations les plus modestes, il leur faut des bijoux d’or, une robe de soie, un chapeau de la plus fine paille. La toilette des femmes est souvent le plus clair de la fortune d’une famille de métayers ; à peine sortie de l’enfance, la jeune fille amasse son trousseau, qui souvent, à son mariage, se monte à près d’un millier de francs. Les mœurs sont libres sans cesser d’être pures. Une jeune fille est presque toujours liée avec un jeune homme qui la courtise en vue du mariage ; ce sont des engagemens analogues aux fiançailles, mais plus superficiels, moins solides et qui se rompent souvent ; l’on appelle damo et dama les jeunes gens qui ont ces liaisons. Rien d’ailleurs que d’honnête et de chaste dans ces relations de jeunesse ; c’est, dans un autre climat et dans une autre classe, ce que les Américains appellent flirtation. Les jeunes paysans se rendent chaque dimanche chez la dama qu’ils recherchent, et l’on ne remarque pas que ces intimités consacrées par l’usage entraînent des fautes fréquentes. Le goût du jeu est très répandu dans ces campagnes.

La vie extérieure de ces populations est étroitement liée aux cérémonies du culte. La religion et ses fêtes sont les occasions de réunion et de réjouissance ; les processions, les pèlerinages deviennent presque des parties de plaisir ; tout porte là l’empreinte d’une piété profonde, mais douce, consolante, communicative. Point de maison qui ne contienne des images de la Vierge ou des saints, point d’étable qui ne porte à l’entrée l’effigie de saint Antoine. En dehors des dimanches, l’on compte treize fêtes obligatoires, que l’on sanctifie par l’assistance aux offices et par le repos ; il y a en outre vingt-cinq demi-fêtes où l’audition de la messe est de rigueur, mais où le travail est autorisé. Les paysans, ces jours-là, se réunissent de grand matin à l’église et retournent ensuite à leurs occupations. C’est en tout, y compris les dimanches, quatre-vingt-dix jours plus ou moins fériés ; il faut y joindre les neuvaines, les processions, qui ont souvent lieu le soir, les jours ouvrables, en vertu de vieux usages et de traditions locales. Chaque jour d’ailleurs, après le repas, les familles se réunissent pour réciter le chapelet. Ainsi la religion est toujours présante à ces populations, non pas sous son aspect austère, mais sous la physionomie la plus riante.

L’introduction de la grande industrie et les modifications dans l’organisation de la culture commencent à altérer ces mœurs patriarcales. Les usines ne s’accommodent pas de ces fêtes fréquemment renouvelées, le plus souvent elles n’en tiennent aucun compte. D’un autre côté, il a surgi dans ces campagnes, depuis trente ans environ, une classe nouvelle qui chaque jour devient plus nombreuse et qui a d’autres habitudes, d’autres idées, d’autres convoitises : c’est la classe des journaliers. Ils habitent les villages ; ils louent leurs bras aux propriétaires, qui commencent à faire de la grande culture ou qui exécutent des défrichemens, aux communes ou à l’état, qui entreprennent de grands travaux. L’on ne se rend pas assez compte de la transformation qui s’est opérée dans notre siècle parmi les populations des campagnes sous l’influence de l’impulsion donnée aux travaux publics. Autrefois ni les gouvernemens, ni les provinces, ni les communes ne consacraient des fonds considérables à l’exécution des ouvrages de viabilité et de salubrité. Les voies de communication étaient peu nombreuses, l’on n’en créait guère de nouvelles ; elles étaient entretenues ou confectionnées par les riverains sous le régime de la corvée ou de la prestation personnelle. Aujourd’hui de toutes parts l’on construit des chemins, l’on creuse des canaux, l’on ouvre des routes ; les particuliers se lancent dans de grandes entreprises, des défrichemens, des irrigations, des desséchemens. Pour subvenir à toutes ces opérations, il est né une classe nouvelle d’ouvriers, les journaliers et les manœuvres ruraux. Cette classe, sans fixité ni cohésion, a été le plus souvent pour les populations des campagnes un ferment de dissolution, elle en a modifié les mœurs et les tendances, elle a répandu à la fois la démoralisation et le paupérisme. En Toscane, elle a pris des proportions considérables. M. Urbain Peruzzi s’en plaint hautement dans son intéressante étude sur le métayer toscan. Les habitudes religieuses, les convictions politiques, les traditions de famille, qui s’étaient conservées jusque-là dans le pays, sont atteintes et menacées par le développement de cette catégorie de travailleurs.

Une autre classe tend aussi à se constituer parmi les populations rurales des vallées de la Toscane. Un certain nombre de métayers, emploient maintenant leurs épargnes à faire le commerce. Ils achètent des grains, de l’huile, du vin, pour les revendre avec profit dans les momens de hausse. La spéculation, l’agiotage, pénètrent dans ces habitations autrefois si tranquilles. Phénomène inouï jusqu’ici, l’on voit des fortunes se former dans les mains de paysans. Ainsi la vieille égalité des conditions est prête à se détruire dans ces vallées. De cette classe jadis si compacte et si uniforme des métayers, l’on voit, se détacher en bas les journaliers, dont l’existence est instable et précaire, en haut les paysans commerçans et spéculateurs, qui s’élèvent sur les degrés de la fortune, et en acquérant la richesse perdent quelque chose de la naïveté de leurs mœurs et de l’immobilité de leurs idées. Les changemens politiques aussi ont leur part dans cette altération progressive de la situation matérielle et morale des populations toscanes. Beaucoup d’institutions périssent qui avaient une influence notable sur les habitudes ou les idées du peuple. Les lois de : succession sont gravement altérées ; autrefois le père pouvait disposer librement de la plus grande partie de ses biens par testament ; les enfans n’avaient droit qu’à une légitime qui variait d’après leur nombre ; cette légitime comprenait le tiers des biens, s’il y avait quatre enfans ou moins, et ne dépassait en aucun cas la moitié du patrimoine. Dans les successions ab intestat, les fils venaient concurremment avec les filles au partage de la légitime, et succédaient seuls, à l’exclusion de ces dernières, à la partie disponible. Il en résultait que dans les pays de petite propriété le patrimoine était plus facilement maintenu dans son intégralité ; mais l’introduction du code Napoléon a détruit ces usages. Les relations du clergé avec les populations ont été modifiées aussi par le nouveau régime politique. Autrefois le curé de chaque paroisse était officier de l’état civil ; cette fonction, si modeste en apparence, relevait beaucoup sa position et son autorité. Dans la quinzaine qui précède Pâques, les curés visitaient toutes les maisons, ils les bénissaient, mais en même temps ils vérifiaient si les pièces étaient assez grandes et les sexes suffisamment séparés. S’ils trouvaient quelque chose à reprendre, ils avertissaient les fonctionnaires du gouvernement. Ils laissaient en outre à chaque paysan un petit billet qui devait être représenté à la paroisse au moment de la communion pascale. Cet usage avait le double but de s’assurer de l’observation du précepte religieux et aussi d’opérer le recensement annuel de la population. On voit que cette simple qualité d’officiers de l’état civil investissait le clergé d’une sorte de magistrature et d’une surveillance légale sur les fidèles. Ces attributions ont été transportées à des mains laïques. Les populations rurales ont sans doute gardé leur dévotion primitive, mais elles sont moins dans la dépendance de leurs pasteurs. D’autres coutumes pittoresques et patriarcales ont aussi fait naufrage dans les révolutions politiques. C’est ainsi qu’autrefois le gouvernement, les communes et les riches particuliers donnaient tous les ans une grande quantité de dots aux jeunes filles des campagnes ; c’était là non un fait exceptionnel, mais une ressource sérieuse sur laquelle comptaient les familles pour l’établissement de leurs enfans. Ces libéralités, auxquelles le gouvernement ne se livre plus, tombent maintenant en désuétude.

Les annexions n’ont cependant pas tout détruit. Elles ont laissé subsister la commune sous son ancienne forme et avec son territoire fixé par la tradition. Les communes italiennes sont pleines de vitalité : c’est d’abord qu’elles sont très grandes et qu’en outre elles ont toujours été maîtresses de leur sort. Elles se composent de plusieurs villages et hameaux, et ont une population qui est généralement de plusieurs milliers d’âmes. Elles ressemblent en cela au township américain. Cette étendue, et par conséquent les ressources dont elles jouissent, permettent aux municipalités rurales de l’Italie d’avoir des institutions qui ne pourraient guère s’introduire dans les communes microscopiques de la France. Ainsi les communes rurales de la Toscane ont chacune un médecin attitré, nommé par le conseil municipal et payé sur le budget communal. Ce médecin, moyennant une allocation annuelle de 800 à 2,000 francs, est tenu de fournir gratuitement ses soins à tous les habitans, sans qu’il puisse rien réclamer qu’un moyen de transport pour les trajets de plus d’un mille. La commune a souvent aussi une sage-femme, également rétribuée sur les fonds communaux. L’instruction, jusqu’à ces dernières années, était nulle parmi les populations agricoles. Les écoles étaient trop peu nombreuses pour qu’il fût facile à toutes ces familles dispersées d’y envoyer leurs enfans. Le goût de l’étude n’était d’ailleurs pas éveillé parmi les paysans. Il y avait des maîtres privés qui allaient de maison en maison enseigner la lecture, l’écriture et le calcul. Ils se faisaient payer 1 franc 50 ou 2 francs par mois pour trois leçons par semaine. Ces instituteurs vagabonds étaient ordinairement des colporteurs ou des marchands qui trouvaient l’occasion, de débiter leurs denrées ou leur pacotille en même temps que leurs leçons. On devine ce que valait un pareil enseignement. Aujourd’hui les écoles sont en bien plus grand nombre et toutes sont gratuites. D’un autre côté, l’établissement de la grande industrie a ouvert les yeux des habitans sur les avantages de l’instruction. La majorité des enfans commence à la recevoir.

Si nous passons aux vastes plaines des maremmes, nous trouvons une population dont les habitudes et les idées sont tout autres que les idées et les habitudes des habitans des collines ou des vallées. Dans les maremmes, la petite propriété est inconnue ainsi que la petite culture ; l’épargne n’y existe pas non plus. La grande majorité des habitans se compose d’ouvriers industriels et de journaliers agricoles. Souvent les mêmes individus, suivant l’époque de l’année, prennent l’une ou l’autre de ces qualités. Rien de pittoresque ou de patriarcal parmi eux. Les usages poétiques, les vieilles traditions, sont perdus dans ces plaines. L’esprit religieux est moins fort, les convictions politiques sont plus ardentes et plus avancées, le lien entre les diverses classes est plus lâche, les relations sociales sont moins conciliantes et plus âpres. C’est le contraste habituel qui se rencontre entre les plaines et les vallées, les collines ou les bocages. Dans les plaines, la petite propriété et la petite culture tiennent moins de place. La population y est agglomérée dans de gros villages ou dans les bourgs ; elle a moins de fixité dans les habitudes, elle est moins dépendante ; les oppositions de la fortune et de la misère sont plus fréquentes et plus sensibles ; les rapports avec les villes sont plus nombreux et plus étroits. Aussi les habitans des plaines ont-ils des tendances, des convoitises et des idées que ne partagent pas les petits propriétaires ou les petits cultivateurs des collines et des vallées. Ils sont plus ouverts aux doctrines démocratiques et fournissent plus d’adeptes à la propagande révolutionnaire. Comme compensation, ils ont un goût plus vif pour l’instruction. L’on a remarqué que les maremmes, contrairement aux autres parties de la Toscane, ont donné un très grand nombre de volontaires garibaldiens. Les établissemens industriels qui y sont nés et y prospèrent depuis quelques années ont fait des sacrifices importans pour l’instruction de leur personnel. La société anglaise qui exploite les mines de cuivre de la Cava a ouvert des écoles pour les deux sexes. Outre la lecture, l’écriture et le calcul, on y enseigne la musique et le dessin. Les mêmes industriels ont fondé aussi une caisse d’épargne et distribuent des dots aux jeunes filles des familles ouvrières. L’établissement de Lardarello, pour la production de l’acide borique, présente des institutions analogues : des écoles primaires pour les enfans, des écoles techniques pour les jeunes gens, un enseignement musical. Sous toutes ces influences, la population du pays, en même temps qu’elle s’accroît, se transforme ; d’autres usages, d’autres idées prennent lentement la place des idées et des usages traditionnels.

Voilà quelles sont aujourd’hui les mœurs des populations rurales de la Toscane. Elles se rattachent par le lien le plus étroit à l’organisation agricole et industrielle en vigueur dans le pays. Les vieilles relations sociales se modifient, elles perdent leur simplicité et leur cordialité primitives. Cette permanence des usages locaux, qui en étaient le côté, pittoresque, tend à disparaître. C’est que dans tous les pays de l’Europe occidentale les mêmes procédés industriels et agricoles s’introduisent, les mêmes contrats agraires, les mêmes lois civiles, la même répartition des produits. Les populations des campagnes, qui semblaient le plus à l’abri de cette invasion dès tendances et des habitudes modernes, commencent à en être de toutes parts pénétrées. L’unité de la civilisation matérielle entraîne à sa suite l’uniformité dans la vie civile, car c’est le régime économique d’un peuple qui, plus que toute autre cause, détermine sa physionomie extérieure, ses mœurs et ses rapports sociaux.


PAUL LEROY-BEAULIEU.

  1. Voyez, dans la Revue du 1er septembre 1869, l’étude sur les Bandes agricoles en Angleterre.
  2. Voyez l’article sur les Bandes agricoles en Angleterre dans la Revue du 1er septembre 1869.