Guillaume d’Orange, le marquis au court nez/Les Premières Armes de Guillaume

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Anonyme
Traduction par W. J. A. Jonckbloet.
P. N. Van Kampen (p. 25-87).

I.

LES PREMIÈRES ARMES DE GUILLAUME.

I.


Le départ pour la Cour.




Seigneurs barons, si vous voulez entendre une chanson comme on n’en fit plus depuis la mort d’Alexandre-le-Grand, écoutez-moi. Un moine de Saint-Denis l’a mise par écrit. Il s’agit d’un des fils d’Aymeric de Narbonne, de Guillaume : et je vous raconterai comment il se rendit maître d’Orange et épousa dame Orable.

Beaucoup de jongleurs vous chantent l’histoire du valeureux, du sage et noble Guillaume au court nez, qui passa sa vie à combattre les ennemis de la foi et rendit de si grands services à la Chrétienté : jamais chevalier qui lui fût comparable, ne vit le jour. Cependant un noble moine ayant entendu ces récits, il lui sembla qu’ils n’étaient pas bien clairs ; c’est pour cela qu’il en a rajeuni le texte d’après un manuscrit qui avait bien cent ans. On lui a tant donné et promis qu’il a fini par nous céder son poëme. Que celui qui veut l’entendre, se tourne vers moi et m’écoute en silence.

Vous avez entendu parler des enfants d’Aymeric de Narbonne : ils s’appelaient Bernard, Guillaume, Garin, Ernaut, Buevon, Aymer et Guibert, tous jeunes et sans position.

Un jour ils se trouvaient devant la grande salle dans la cour du château de Narbonne : ils entouraient Bernard, l’aîné, qui tenait sur son poing un jeune faucon, auquel il faisait grosse gorge avec une aile de poulet. En ce moment le noble comte Aymeric sortit de la chapelle, où il venait d’entendre la messe, avec la belle Hermengard de Pavie, son épouse : il était accompagné de quatre-vingts chevaliers portant de riches fourrures de martre et des pelisses d’hermine. Quand il vit ses enfants si beaux et si preux, son cœur s’en réjouit ; car il les aimait bien, le noble comte Aymeric. Et s’adressant à sa femme, il lui dit :

— Dame Hermengard, de par Dieu ! regardez nos fils ! Si le Seigneur, dans sa miséricorde, me prête vie jusqu’à ce que je les voie tous chevaliers, je serai bien heureux.

— Cela sera, monseigneur, répondit la dame.

À peine avaient-ils prononcé ces paroles, que voici un messager arrivant en grande hâte sur un mulet d’Espagne. Il s’arrête devant le comte, et le salue en ces termes :

— Que ce Dieu qui créa le monde protège le noble comte Aymeric, sa dame, ses fils, et toute sa maison.

— Que Dieu te garde, frère, répondit le comte. Où vas-tu ? D’où viens-tu ? Que cherches-tu ? Portes-tu un message ? Réponds-moi sans mentir.

— Que Dieu me soit en aide ! répond l’étranger, je vous dirai la vérité. Sachez que je viens de la part du Roi Charles de Saint-Denis, qui vous mande de lui envoyer vos quatre fils aînés, afin qu’ils viennent le servir à Rheims ou à Paris. Quand ils auront servi cinq ou six ans, il les fera chevaliers et leur donnera ce qu’il faut pour soutenir leur état : de l’or et de l’argent, des chevaux de prix, des châteaux, des bourgs et des villes dont ils seront les seigneurs.

— Je rends grâces à Dieu de cette offre, reprit Aymeric. Et dans sa joie s’adressant à ses enfants, il leur dit :

— Enfants, Dieu vous protége, car avant six ans vous serez tous chevaliers, et de la main du plus noble prince qui règna jamais. Si vous le servez de bon cœur, il vous récompensera en vous donnant des terres, des châteaux, des villes, de l’or, et à chacun de vous des armes et un coursier. C’est surtout à vous que je le dis, Guillaume, qui prenez une mine si dédaigneuse.

— Je consens à aller, s’écria Bernard ; car il fait bon vivre dans l’intimité d’un si noble prince. Je partirai sans retard avec mes frères.

— Certes, je ne veux pas y aller moi, dit Guillaume. Servir pendant six ans, c’est une trop longue attente. Car par Dieu qui jugera le monde, il me tarde d’aller combattre les mécréants : j’espère bien gagner assez d’or avec mon épée d’acier et j’hériterai de leurs terres. Et vous, dit-il à ses frères, vous, je vous tiens pour de pauvres sires. Vous devriez prendre des armes dès aujourd’hui et faire la guerre aux Musulmans ; mais vous êtes des lâches et votre enfance ne finira jamais. Mais par ce Dieu qui règne en Paradis, je vous jure que je ne resterai pas ici : je me rendrai dans la terre étrangère, droit en Espagne, pour attaquer les Sarrasins et gagner honneur et profit. — Je ne reviendrai pas avant d’avoir conquis tant de bien que je pourrai entretenir mille chevaliers aux roides lances et aux gonfanons de pourpre.

Là-dessus Guibert, le plus jeune des frères, lui répondit :

— Par ma foi ! frère, j’irai avec toi : même si je n’avais un cheval, j’irais à pied, sans armes, dans ma pelisse grise.

Cette réponse fit grand plaisir à Guillaume, qui lui dit :

— Par Dieu ! voilà une bonne parole. Elle vous portera bonheur, si je reste en vie. Vous pourrez toujours compter sur moi.

Alors Ernaut et Buevon et Garin se joignirent à leur cadet et promirent de l’accompagner.

Guillaume les en remercia, mais Bernard leur dit :

— Seigneurs, vous avez grand tort de vouloir aller avec lui et de me laisser moi, qui suis l’aîné. Suivez-moi et je vous mènerai partout où vous voudrez.

Ces paroles mirent Guillaume en colère et il dit à Bernard :

— Par mon chef ! vous en avez menti. Fussiez-vous cent chevaliers, tous fils d’Aymeric, je serai partout votre chef : c’est moi qui vous guiderai et qui vous donnerai châteaux et villes et riches fiefs.

Cette réponse attira l’attention du messager sur Guillaume : il remarqua qu’il était grand et robuste, et il lui parut extrêmement fort, d’un caractère fier et peu endurable.

Il se dit à part lui :

— Si Dieu prête vie à ce jeune homme et qu’il soit armé chevalier, maint Turc et maint Esclavon mourront de sa main : il les chassera de leur pays et deviendra leur effroi.

Les choses en étaient là, quand la noble Hermengard intervint, et s’adressant à Aymeric, lui dit :

— Monseigneur, tous sept sont nos enfants, ne les laissez pas se disputer. Si l’Empereur vous mande auprès de lui, allez-y, je vous en prie et emportez avec vous tant d’or qu’à la cour on ne vous tienne pas pour un homme de rien.

Aymeric fut de l’avis de la comtesse. Il tira Guillaume de côté et lui dit :

— Mon fils, tel a été mon amour pour toi, que jamais tu n’as exprimé un désir le soir qu’il ne fût accompli le matin suivant. C’est maintenant à toi de faire ma volonté ; or, viens avec moi en France, pour entrer au service de l’empereur. C’est mon devoir d’obéir à ses ordres, puisque c’est de lui que je tiens mon fief : c’est lui qui me confia Narbonne.

— Vous ne m’avez jamais parlé de cela, reprit Guillaume. C’est donc votre volonté arrêtée que j’aille avec vous à Paris, père ?

— Certes, beau fils, et nous partirons demain au point du jour. J’emmènerai avec moi mille braves chevaliers armés.

— Eh bien ! j’irai avec vous, père. Mais emportez avec vous tant d’or qu’on ne nous tienne pas à la cour pour des hommes de rien.

— Soyez sans crainte, répondit Aymeric.

Alors le comte Guillaume prenant à part son frère aîné Bernard et sa mère, leur dit :

— Remarquez bien que notre père ne nous avait jamais parlé de ses rapports avec Charlemagne. Je le suivrai à la cour de l’empereur, et dès qu’il m’aura armé chevalier, j’irai en Espagne pour faire la guerre aux païens. Je frapperai tant de coups de mon épée, qu’elle sera ensanglantée jusqu’à la poignée. Et quand je me serai rendu maître de toute l’Espagne, j’en donnerai tant à chacun de mes frères qu’ils auront plus que mon père, le comte Aymeric, n’a jamais possédé.

— Mon fils, répondit la mère, j’en serais bien heureuse.

On passa encore cette nuit à Narbonne. Le lendemain à l’aube, Aymeric, le messager de l’empereur et ses fils montèrent à cheval. On chargea sur des sommiers des malles pleines d’or, de draps de soie et de lampas et de belles peaux de martre. Guillaume à la blanche face, lui aussi, monta à cheval. Dame Hermengard embrassa sa jambe et lui donna un baiser sur les deux joues.

— Tu pars, mon fils, lui dit-elle, que Jésus t’ait en sa garde et que Dieu te fasse accomplir de grandes choses. Moi je reste seule et sans défense, et les Sarrasins ne sont pas loin d’ici.

— Ne craignez rien, fit Guillaume ; car par l’Apôtre qu’on implore à Rome, si vous êtes attaquée, faites-le-moi savoir par lettre ou par un homme sûr, et je viendrai à votre secours malgré tout le monde.

— Mon fils, reprit-elle, que le glorieux Jésus t’ait en sa garde. Voici une amulette que je tiens de mon frère Boniface : je vous la donnerai au nom du Saint-Esprit.

Elle l’attacha à son bliaut de soie sur l’épaule droite, et tomba sans connaissance quand elle le vit partir.




II.


Capture de Beaucent.


Cependant le comte Aymeric se mit en route avec ses fils Bernard, Guillaume, Garin et Hernaut. Quand ils eurent dépassé Aubemarle, le comte prit le chemin de Saint-Gilles, voulant conduire ses fils à la tombe du Saint pour y prier. Mais avant qu’il eût dépassé Montpellier, il fut arrêté par un événement que je vais vous conter.

L’émir Thibaut avait envoyé à Orange un messager, accompagné d’un corps de sept mille hommes, pour aller demander en mariage la belle Orable au blanc visage. Clariaux d’Orange lui avait accordé la main de sa sœur et lui cédait en même temps la ville, dont il lui envoyait les clefs par des messagers.

C’est cette troupe que le comte Aymeric rencontra. Il s’en inquiéta, et appelant à lui ses chevaliers, il leur dit :

— Que faut-il faire, nobles chevaliers ? Voilà les païens sur la montagne, et je crains que nous ne leur échappions pas sans livrer combat.

— Prenons donc nos armes, lui répondirent-ils, montons sur nos chevaux de bataille, et malédiction sur celui qui vous faudra au besoin.

Aymeric et ses barons endossent le haubert et lacent le heaume ; ils ceignent leurs épées aux bonnes lames et pendent à leur cou les écus reluisants. Ils se mettent à chevaucher en bon ordre vers les Sarrasins.

Que le glorieux Roi du ciel les conduise !

Quand les païens les virent venir à eux, ils furent sans crainte. Pourquoi auraient-ils eu peur ? Ils sont sept mille et Aymeric n’est à la tête que de mille Français !

Bientôt le combat s’engage : les lances volent en éclats, les écus sont percés et bien des païens vident la selle et laissent leurs chevaux galoper par la montagne. Guillaume, qui était resté avec les écuyers, s’en réjouit. Il jure par Dieu le père que, dût-on lui trancher la tête, il ira aider son père. Il s’élance sur un cheval, pend un écu à son cou, saisit un gros piquet aiguisé et court sus aux païens mécréants, qui n’auront qu’à se bien tenir.

Cependant les Sarrasins mènent durement les hommes du comte de Narbonne. Celui-ci implore Dieu et enfonce ses éperons d’argent dans les flancs du coursier qu’il avait conquis dans la plaine de Saragosse, au temps où Charlemagne alla venger Roland. Le cheval part au galop, et le cavalier se trouve en face d’Aquilant de Luiserne : il le frappe sur l’écu qu’il perce ainsi que le haubert brillant : il lui plante la lance dans le corps, sans cependant le tuer. Puis, tirant son épée à la poignée dorée, il voulut l’achever, lorsque survinrent les Sarrasins qui attaquèrent Aymeric de tous côtés. Ils frappent son cheval qui s’abat sous lui, puis le saisissent par le corps, et le traînent par le champ de bataille.

Aymeric, dans sa douleur, implora Dieu le tout-puissant.

— Glorieux père, dit-il, toi qui créas le monde et te montras toujours miséricordieux, préserve-moi de la mort, et empêche que mes barons ne soient vaincus par ces païens ! Sainte Marie ! que deviendront mes enfants, les beaux jeunes gens qui sont restés à Narbonne et les vaillants bacheliers qui m’ont accompagné ici ! Dame Hermengard, le malheur descend sur vous : vous avez perdu le père et les enfants, vous ne les verrez plus votre vie durant. Et Charlemagne ne viendra pas à votre secours, puisqu’il ignore que vous en avez besoin.

En ce moment même voici Guillaume arrivant au grand galop de son cheval et tenant à deux mains sa grande perche. Lorsque les païens l’aperçurent, ils eurent peur et se dirent :

— Voyez-vous ce furieux ? Mahomet ne garantira pas celui qui sera atteint par ses coups.

Et ils fuient tous, tant qu’ils sont, laissant Aymeric seul au milieu du champ. Il fut bien aise d’être délivré, et voyant passer près de lui un cheval, il étendit la main et l’arrêta. Étant monté en selle, il saisit une lance qui gisait par terre et en porta un tel coup au premier Sarrasin qui se présenta, que les mailles du haubert se rompirent : il lui passa la lance du travers au corps et l’abattit mort sur place. Puis il dit à Guillaume :

— Mon fils, voyez que d’armures. Prenez un des hauberts et un des heaumes pour vous armer.

Mais Guillaume ne voulut pas en entendre parler. Il jura par Dieu qu’il ne porterait d’armure, avant qu’il fût en France, auprès du puissant Charlemagne.

— L’empereur me donnera des armes quand je voudrai ; je les prendrai avec plaisir ; car j’en serai plus redouté des mécréants.

Puis, jetant les yeux autour de lui, il vit sur le flanc d’un versant Baucent, le noble cheval, qui avait appartenu à l’émir. Orable l’avait longtemps fait soigner à Orange d’une manière particulière. On lui frottait les flancs avec des peaux d’hermine. Il portait sur son dos une selle d’ivoire, et le frein de sa bride valait des milliers de besans. Il était couvert d’une couverture précieuse, de couleur éclatante, traînant jusqu’à terre. Il était confié à la garde de deux neveux du roi Aquilant, qui avaient sous leurs ordres quatorze Nubiens. Quatre hommes le maintiennent par deux chaînes d’or.

Quand Guillaume l’eut aperçu, il galopa de ce côté en brandissant sa perche de ses deux mains. Les gardiens prirent la fuite et abandonnèrent le cheval. Le jeune homme, plein de joie, saisit Baucent par la bride, sauta en selle et lui fit sentir ses éperons d’argent. Le noble animal fit un saut de trente pieds, au grand contentement de Guillaume, qui jura par le Dieu tout-puissant que desormais pas un Sarrasin ne lui échapperait. Il se précipite aussitôt au milieu de la mêlée et renverse tant d’ennemis par terre que le champ en est couvert. Les autres fuient et parmi les fuyards se trouve Aquilant blessé qu’on avait hissé sur un mulet. Guillaume, qui les poursuit chaudement, lui crie :

— Noble Sarrasin, que fais-tu ? Retourne-toi vers moi, et je te jure par tout ce qui t’est sacré que je ne te frapperai pas.

À ces mots Aquilant tourna sa monture du côté de son interlocuteur et lui dit :

— Damoisel, vous me paraissez fort et impitoyable, et votre grande perche nous fait grand’ peur. . . .

— Comment t’appelles-tu ? interrompit Guillaume. Réponds-moi sans ambages, et je ne te toucherai pas.

— Je m’appelle Aquilant et je suis né à Luiserne-sur-mer. Je reviens du château d’Orange où j’ai été demander en mariage Orable, la pucelle au fier visage, pour monseigneur Thibaut. Il n’y a pucelle au monde qu’on puisse lui comparer. Elle-même me servit à dîner, et c’est elle encore qui me confia le bon cheval que vous avez enfourché. Ah ! celui qui pourrait la serrer nue dans ses bras une seule nuit, se sentirait heureux pour le reste de ses jours ! Je n’oserai jamais retourner auprès d’elle, ni auprès de Thibaut mon seigneur et maître, car il me ferait tuer.

— Ce ne serait pas bien, répondit Guillaume ; car celui qui succombe à la force n’est pas punissable. Vous pourrez dire à la belle Orable que c’est Guillaume, le fils du vieil Aymeric de Narbonne, qui s’est constitué l’héritier de son cheval. Dites-lui qu’il n’est pas encore chevalier, mais qu’il va en France trouver l’empereur Charlemagne qui, à la Pentecôte, doit le créer chevalier. Portez à Orable mon salut et mon amitié, et dites-lui de ne pas se chagriner si j’emmène son destrier. Si Dieu me prête vie jusqu’à ce que je sois chevalier, je viendrai sous les murs d’Orange caracoler avec le brun Baucent. Et si j’y rencontre monseigneur Thibaut l’Arabe, les coups de mon épée d’acier tomberont si dur sur son heaume resplendissant que les quartiers en voleront par terre. Ensuite je ferai baptiser la dame et je l’épouserai en légitime mariage. Je lui envoie par vous un excellent épervier de quatre mues.

— Par ma foi ! je ferai volontiers votre commission.

Et Guillaume, plein de joie, court à son écuyer qui gardait son épervier, et remet l’oiseau à Aquilant.

Celui-ci reprend le chemin d’Orange, où il arrive à la nuit tombante, triste et irrité d’avoir perdu plus de quatre mille hommes que ceux de Narbonne lui avaient tués.

Orable, accompagnée de quatre nobles Sarrasins et de dix belles pucelles, était descendue dans le parc planté de pins et d’oliviers, et se promenait le long du ruisseau qui serpentait à l’ombre des arbres. Il s’y trouvait des herbes d’une rare vertu, car si blessé qu’eût été un homme, dès que ses plaies étaient frottées du suc de ces plantes, il était guéri et en aussi bonne santé qu’un poisson dans l’eau.

Aquilant fut introduit dans ce parc par un guichet ; son écu était troué, les mailles de son haubert rompues, il était couvert de sang de la tête aux pieds : son éperon d’or était tout rouge. On voyait bien qu’il revenait d’une bataille.

Quand Orable l’aperçut elle courut à lui et lui dit :

— Dites, beau sire, que vous est-il arrivé ?

— Un grand malheur, répond le Sarrasin. J’ai perdu tous mes hommes. Vous m’avez confié ce matin un bon destrier destiné à votre futur, monseigneur Thibaut ; eh bien ! il ne l’aura pas, puisqu’il est en la puissance de Guillaume, le fils du vieil Aymeric de Narbonne. Il n’est pas encore chevalier ; mais il va en France trouver Charles au fier visage, afin d’être armé chevalier à la Pentecôte. Il vous envoie ses salutations et son amitié, et vous prie de ne pas vous chagriner, s’il est en possession de votre coursier ; car aussitôt qu’il sera chevalier vous le verrez caracoler sous les murs d’Orange sur Baucent-le-brun, et s’il y rencontre monseigneur Thibaut, il le tuera ; ensuite il vous fera baptiser et vous épousera en mariage légitime. Il vous envoie par moi un bel épervier de quatre mues.

Quand Orable entendit parler de Guillaume, elle changea de couleur. Elle dit au roi :

— Monseigneur, descendez de cheval, car vous êtes extrêmement fatigué. Je vous aurai bientôt guéri, et vous ne mourrez pas de vos blessures.

Elle se mit à le désarmer elle-même : elle lui ôta son heaume ainsi que son haubert et le fit asseoir sur le gazon. Il avait perdu tant de sang qu’il s’évanouit. La noble Orable cueillit des plantes médicinales et lui en frictionna le corps ; au bout d’une demi-heure il se sentit mieux portant que jamais.

Alors Orable s’assit à côté de lui sur un coussin de brocart, et ils se mirent à deviser.

— Madame, fit le roi, faites donc apporter l’épervier que vous envoie le plus beau bachelier de toute la chrétienté, et qui est si valeureux que, sans porter les armes d’un chevalier, avec une simple grosse perche, il a tué et mis en fuite nos hommes.

Orable ne put réprimer un sourire :

— Monseigneur, répondit-elle, faites apporter l’oiseau.

On le lui présenta et elle l’accepta avec grande joie. Il n’est pas besoin de demander si l’on en prit grand soin.

Mais revenons à Aymeric et ses fils.





III.


Le message d’Orable.


Les chevaliers chrétiens en triomphant de l’ennemi avaient conquis un grand butin : des mulets, des chevaux, des bagages et de l’argent monnayé. Ils en distribuèrent tant parmi leurs hommes que celui qui reçut le moins fut encore très-content.

Ensuite ils dressèrent leurs tentes dans la montagne, allumèrent les grands feux et, après avoir dîné, se couchèrent, car ils étaient bien fatigués. Leur repos ne fut pas de longue durée.

Un Sarrasin, que Dieu confonde ! avait espionné leur camp et était allé en toute diligence faire son rapport à Clariel et au vieux Murgalé, qui se trouvaient à Orange.

— Seigneurs, leur dit-il, veuillez m’entendre. Vous devriez bien rendre grâces à Mahomet, qui met à votre disposition d’immenses richesses dont vous pourrez vous rendre maîtres avant la nuit.

Les messagers de monseigneur l’émir Thibaut, en partant d’ici ce matin, ont rencontré les Français dans les environs de Montpellier. Un combat sanglant s’engagea ; les lances volèrent en éclats et les hauberts furent rompus ; bien des nôtres trouvèrent la mort ; des monceaux de cadavres couvrirent la terre et le convoi tomba aux mains des Français qui y gagnèrent un butin considérable : des caisses remplies d’or et d’argent, des mulets, des chevaux. Ils l’ont partagé parmi leurs hommes et ils ont ensuite dressé leurs tentes dans la montagne. En ce moment les Français, vaincus par la fatigue, dorment ; si on les surprenait avant le jour, on en viendrait facilement à bout.

Aussitôt que Clariel eût entendu ce rapport il fit sonner une trompette par la ville, et les Sarrasins coururent s’armer au nombre de cinq mille.

Ah ! Sainte Marie, Aymeric et son vaillant fils Guillaume que ne le savent-ils ! Heureusement celui que Dieu veut sauver, n’est jamais perdu.

Orable, qui savait ce qui se passait, fit appeler un de ses serviteurs, et lui dit :

— Mon ami, écoute bien ce que je vais te dire, et je t’en saurai bon gré. Tu iras droit vers Guillaume, mon bien-aimé : tu le chercheras dans la montagne près de Montpellier jusqu’à ce que tu l’aies trouvé, et tu lui diras mot pour mot ceci : s’il peut se rendre maître de ma personne, je me ferai chrétienne pour lui, je me ferai baptiser et je croirai en son Dieu. Dis-lui ensuite de s’armer parce que ceux d’Orange, au nombre de cinq mille, sont montés à cheval pour aller le surprendre. Si tu fais bien ma commission, tu en auras grand profit ; car à ton retour je te donnerai tant de mon bien que tu seras riche à jamais.

— Je ferai ce que vous commandez, répondit le messager, et il monta tout de suite à cheval. Puis, sortant de la ville par une poterne, il dépassa bientôt la troupe armée et chevaucha en toute hâte au clair de lune.

Cependant Aymeric faisait garder son camp par une quarantaine d’hommes sous les ordres de son fils Guillaume. Quand la sentinelle vit un homme s’approchant du camp, elle lui cria :

— Qui êtes-vous, qui marchez si tard ?

— Vous le saurez, car je suis porteur d’un message.

Guillaume étant survenu, attiré par le bruit, lui dit :

— Beau frère, qui es-tu ? N’essaie pas de me tromper.

— Je vous dirai la vérité, répond l’autre. Je vous jure par Mahomet, mon Dieu, que je suis messager de la plus belle dame des pays musulmans, d’Orable, la sœur d’Acéré. Elle vous envoie par moi salut et amitié. Vous serez récompensé de l’épervier que vous lui avez envoyé par Aquilant de Luiserne. Vous voyez bien que vous pouvez avoir confiance en moi.

— Tu as bien parlé, mon ami, reprit Guillaume ; et pour l’amour de celle qui t’a envoyé, je te donnerai ma pelisse d’hermine et mon palefroi, si tu veux le mener avec toi.

— C’est folie de parler ainsi, répondit le messager ; je n’oserais l’emmener avec moi à Orange, car ma dame me ferait tuer. Elle est bien assez riche pour me récompenser amplement. Mais laissez-moi vous transmettre son message. Si vous pouvez vous rendre maître d’elle, elle se fera baptiser et adorera votre Dieu !

— Seigneur, s’écria Guillaume, sois beni ! Sainte Marie, mère de Dieu, jamais de ma vie, je n’épouserai d’autre femme qu’elle.

— Seigneur Guillaume, reprit le messager, j’ai encore autre chose à vous dire. Ma maîtresse vous mande d’être sur vos gardes, puisque ceux d’Orange ont reçu l’ordre de marcher contre vous. Ils ne demandent pas mieux que de vous malmener ; s’ils viennent vous surprendre, vous êtes un homme mort.

— Mon Dieu ! fit Guillaume, que ne suis-je armé chevalier ! Sainte Marie, reine des cieux ! je frapperais tellement de mon épée, qu’elle serait teinte de sang jusqu’à la poignée !

Messager mon ami, je vous remercie de ce que vous venez de me dire. Retournez vers Orable et saluez-la de ma part. Dites-lui que je vous ai montré le bon Baucent, et répétez-lui, que si jamais je suis chevalier, elle me verra venir caracoler sous les murs d’Orange, et que si j’y rencontre Thibaut, je lui couperai la tête. Ensuite je la ferai baptiser et je l’épouserai. Je lui envoie cet anneau doré : qu’elle le conserve bien et ne le donne pas à Thibaut l’Esclavon ; si elle veut le regarder tous les jours, elle ne perdra jamais mon amour.

— Je vous obéirai, dit le messager, qui prit l’anneau et retourna à Orange.

Guillaume, de son côté, alla aux tentes et dit à son père :

— Êtes-vous réveillé ou dormez-vous ? Comme qu’il en soit, levez-vous tout de suite ; car ceux d’Orange sont à cheval au nombre de cinq mille : s’ils nous trouvent ici, nous sommes certains de mourir.

— Nous sommes déjà restés trop longtemps, répondit le comte, et en un clin d’œil il fut levé et habillé comme il sied à un prince. Guillaume lui dit :

— Par Saint Honoré ! nous ne partirons pas comme cela : il ne faut pas qu’un denier du butin que nous avons conquis reste ici. Qu’il soit chargé sur les sommiers : les écuyers le convoieront, et vous, mon père, qui connaissez si bien les défilés des montagnes et les gués, vous vous mettrez à leur tête. Quand à moi, je resterai ici avec nos gens. Je ne quitterai pas cet endroit, sans avoir vu et compté les Sarrasins qui ont endossé leur armure pour moi, dût-il m’en coûter la vie. Et par Saint Pierre ! je frapperai si bien avec ma perche que j’élèverai une citadelle avec leurs cadavres.

Là-dessus il fit charger le butin, et Aymeric à la barbe se prépara à partir à la tête du convoi.





IV.


Trahison punie.


Bientôt le soleil se leva et les Sarrasins parurent, ayant à leur tête Otrant de Nîmes, Acéré, Clariel d’Orange et le roi Goliath. Aussitôt Guillaume, à la tête d’une partie des siens, s’avança contre eux. Il était armé de sa grosse perche, si lourde qu’un vilain ne la porterait pas une demi-portée d’arbalête ; mais lui, il la manie aussi facilement qu’un archer, une simple flêche.

À sa vue Goliath fut atterré :

— Nous ne pouvons échapper à la mort, dit-il : voyez ce grand diable armé d’une perche si lourde qu’un cheval ne la traînerait pas, malheur à qui l’attendra.

Et les païens s’enfuient. Guillaume s’élance à leur poursuite et en fait un carnage épouvantable.

— Par Mahomet ! s’écrie Acéré, jamais on ne vit un seul homme causer une si grande perte.

— Elle ne fait que commencer, réplique Guillaume. Si je vis, je bâtirai à Orange une église où les prêtres du vrai Dieu me chanteront vêpres, et quant à vous, je vous couperai la tête.

Les païens courent de plus belle, et Guillaume les suit au grand galop de son cheval. Il ressemble à un sanglier furieux, ou plutôt à la foudre qui accompagne l’orage.

Enfin voyant les ennemis complétement en déroute, il crie à leurs chefs :

— Arrêtez : vous n’avez rien à craindre.

— Vous avez beau dire, chevalier, dit Acéré ; mais n’avancez pas, avant d’avoir jeté à tous les diables ce formidable piquet que je vous vois brandir.

— Ne craignez rien ; par amour pour Orable je laisserai mon arme.

Et il jeta sa perche aussi loin qu’il put : puis il s’approcha des Sarassins pour causer avec eux, sans craindre de leur part aucune trahison. Mais voilà qu’un lâche païen tire une épée flamboyante et en frappe soudain Guillaume ; il le blesse à l’épaule et lui tranche une partie de la manche de son bliaut avec l’amulette qui y était attachée et que lui avait donnée sa mère au départ de Narbonne.

Furieux, Guillaume frappe le païen à la face d’un coup de poing si violent qu’il lui brise les dents et la machoire, et le jette mort au bas de son cheval.

Alors les Sarrasins se ruèrent sur lui au cri de Goliath :

— Or sus ! s’il vous échappe, vous êtes tous des hommes morts.

On arrache Guillaume de son cheval et l’on court saisir sa perche qui est bientôt brisée en morceaux.

Cependant Baucent s’effraie du tumulte ; il hennit, il mord, il lance des ruades et écartant la presse, il retourne au camp.

Guillaume reste prisonnier ; on lui lie les mains, et Clariel d’Orange commence à le railler :

— Seigneur Guillaume, vous avez eu du malheur, et le butin que vous avez conquis ne vous servira pas à grand’chose. Je ne vous rendrai la liberté pour âme qui vive ; je vous jetterai dans une prison dont vous ne sortirez jamais. Et je le ferai savoir au roi Thibaut, qui vous traitera selon son bon plaisir.

— Misérable, fit Guillaume, que Dieu te damne ! Passe outre et laisse-là tes injures. Je ne demande pas mieux que d’aller à Orange, où je verrai la grande tour et le palais de Gloriette et la noble comtesse Orable au fier visage, que le roi Thibaut croit épouser. Mais par Saint Legier ! si jamais je suis chevalier je le défierai en combat singulier et je lui couperai la tête.

Pendant que les Musulmans commettaient cette trahison, un des hommes de Guillaume en est allé porter la nouvelle à Bernard qui était resté à l’arrière-garde.

— Damoisel, lui dit-il, cela ne va pas bien. Les Sarrasins emmènent ton frère, le jeune Guillaume, qui est déjà si vaillant. Secourrons-le au nom de Dieu !

— Par mon chef ! dit Bernard, j’y cours. Quiconque refuse de me suivre, n’aura jamais terre ni fief.

Heureusement le comte Aymeric n’était pas encore bien loin avec les écuyers. Bernard leur fait donner des armes et des chevaux. Aymeric saisit l’étendard brodé d’or et enrichi de pierres précieuses et se met à leur tête. Par dessous sa ventaille sa barbe blanche lui descend sur la poitrine : quelques mêches en tombent jusque sur l’arçon de sa selle.

Ils se ruent sur les païens et bientôt mille Sarrasins sont par terre.

En jetant les yeux autour de lui, Aymeric aperçut Baucent, sans cavalier, les rênes traînant à terre entre ses pieds. Le désespoir s’empara du comte, car il crut son fils mort. Il saisit le cheval par le frein et celui-ci ne tâcha pas de fuir : il regrettait son maitre comme s’il eût été un homme.

— Ah ! bon cheval, dit le comte, quel malheur d’avoir perdu ton maître ! S’il eût vécu, jamais on n’aurait vu tel chevalier.

En disant ces mots, il baisa le sang dont la selle était couverte, et tomba sans connaissance. Ses gens le relevèrent, et quand il fut revenu à lui, ils dirent :

— Seigneur comte, pourquoi ce désespoir ? Guillaume n’est pas mort, mais les païens le tiennent prisonnier. Hâtez-vous de chevaucher, si nous pouvons les rejoindre, nous vous rendrons votre fils bien-aimé.

— Je ne demande pas mieux, répondit le comte.

On resangle les chevaux et l’on se remet au galop. Au détour d’un bois ils tombent sur l’ennemi. Le jeune Guillaume marchait en tête de la troupe sur une mule, entouré des quatre rois musulmans. Il ne tenait nul compte de leur bavardage ; son plus grand désir était d’arriver à Orange pour voir les grandes salles du palais, et avant tout la belle demoiselle Orable. Si l’on eût voulu l’enfermer dans sa chambre au château de Gloriette, il eût préféré cette prison à la France entière.

Quand les Français l’aperçoivent ils crient „Montjoie !” le cri de guerre de Charlemagne, en vociférant contre l’ennemi.

— Lâches païens, crient-ils, que Dieu vous damne ! Rendez-nous Guillaume ! Pour le venger mille des vôtres perdront corps et âme.

L’aîné des frères, Bernard, va frapper le chef de la troupe : son armure ne le garantit pas, il tombe mort. Hernaut et Garin attaquent les princes d’Orange et les jettent par terre ; et Guillaume, dans sa joie d’être secouru, saisit le roi Murgalé à la gorge et lui donne un tel coup de poing qu’il lui fait jaillir les deux yeux de leur orbite. Puis s’adressant à ses libérateurs, il demanda :

— Qui êtes-vous, chevaliers, qui êtes venus à mon secours ?

— Je suis Bernard, ton frère. Et ces autres, ce sont nos écuyers. Quand j’eus la nouvelle que les païens t’avaient fait prisonnier, je leur donnai des armes et des chevaux et ils sont volontiers venus avec moi.

— Vous avez bien fait, répondit Guillaume. Cependant je serais bien volontiers allé à Orange, pour voir la tour et le palais et la belle Orable au fier visage. Thibaut l’Arabe la demande en mariage ; mais par la foi que je dois à l’empereur Charlemagne, si je vis assez pour être chevalier, je la lui disputerai les armes à la main.

— Vous n’avez pas le sens commun, lui dirent ses frères. Cependant on s’embrassa de bon cœur et Guillaume remercia avec effusion ses libérateurs.

En ce moment Aymeric, qui était resté en arrière avec une partie de leurs gens, s’avance fièrement : trente trompettes sonnent l’attaque.

— Ce sont de vrais diables, dit Acéré ; nous voilà enveloppés, nous n’en réchapperons pas.

Et Clariel qui était plus fin que les autres, dit à Guillaume :

— Monseigneur, accordez-nous une trève pour l’amour de dame Orable, et je vous promets que je vous ferai obtenir sa main.

— Soit, dit Guillaume, je vous l’accorde, et malheur à celui qui osera encore lever la main sur vous.

Les Sarrasins se hâtent de profiter de cette parole : ils se mettent en route sans plus attendre.

Cependant Aymeric avait rejoint Guillaume et s’était jeté dans ses bras.

— Tu as été dans une mauvaise passe, mon fils, dit-il. Et qui t’a blessé à l’épaule ?

— Un Sarrasin, monseigneur ; mais il n’a pas eu longtemps à attendre sa récompense : je l’ai abattu sur place.

Aymeric, dans sa joie, voulut poursuivre l’ennemi et donna l’ordre à ses trompettes de sonner la charge. Mais Guillaume l’arrêta en disant :

— Pardonnez-moi, mon père ; mais je leur ai accordé une trève qu’ils me demandaient au nom de la comtesse Orable.

— Que ta volonté soit faite, dit Aymeric.

Les païens ne furent donc pas inquiétés dans leur retraite. Ils ne s’arrêtèrent qu’à Orange. Et Orable, qui du haut de la tour les avait vus venir, vint au perron où ses frères descendirent de cheval. Elle les débarrassa elle-même de leurs épées, et s’adressant à Clariel, elle lui dit :

— Par l’âme de ton père, dis-moi, frère, qui a réduit nos gens en cet état ? Ce doit être un homme puissant celui qui a vaincu de tels guerriers.

Et Clariel lui répondit :

— Par Mahomet ! je n’ai rien à vous cacher ; car tout cela est arrivé bien malgré nous, qui n’avions pas conseillé cette échaffourée. L’émir qui commandait nos forces gît mort sur le champ de bataille, et plus de sept cents hommes sont tombés avec lui. Et c’est Guillaume qui a fait cela, lui et ses frères. Il a oui dire que vous êtes belle de visage et de corps, sage et bien élevée : s’il entend jamais que Thibaut vous épouse, il viendra ravager nos terres et nous exterminera tous.

À ces mots Orable devint toute pâle et tomba sans connaissance. Lorsqu’elle eut repris ses sens, Clariel lui donna la main et la conduisit dans l’intérieur du château. Là, appuyé à l’une des fenêtres, il lui raconta en détail leur déconfiture.

— Par ma foi, demoiselle, fit-il, vous ne vous faites pas d’idée de la force de Guillaume. Sa poitrine et ses épaules sont larges ; cependant il a la couleur d’une rose à peine épanouie. Il est bien plus beau que l’émir de Perse ou le puissant roi Galeans d’Averse.

— Ne m’en dites pas davantage, seigneur, répondit la pucelle. Par le Seigneur qui gouverne le monde ! je suis tellement éprise du beau Guillaume, qu’à peine suis-je maîtresse de moi.

En ce moment même le messager qu’elle avait envoyé à Guillaume se présenta devant elle, et lui dit :

— Demoiselle, vous m’avez envoyé vers Guillaume, eh bien ! il vous mande par moi salut et amitié, et il vous prie d’accepter cet anneau et de ne pas le donner à l’émir Thibaut, mais de le bien garder ; car alors vous ne perdrez jamais son amour.

— Je te remercie, dit la pucelle ; par Mahomet ! je te récompenserai richement.

Laissons pour le moment la demoiselle et revenons à Guillaume.

Quand les Musulmans furent partis, il dit à son père :

— Monseigneur, faites charger nos bagages et partons pour la France rejoindre l’empereur ; car à la Pentecôte je veux être armé chevalier.

— Volontiers, mon fils ; tes désirs seront accomplis.

— J’en serais fort content, répliqua Guillaume. Il n’y a qu’une chose qui me chagrine ; c’est que j’ai perdu Baucent avec lequel je comptais me présenter à Orange devant dame Orable.

— Nous l’avons trouvé, dit le père, et voici qu’on vous l’amène.

Lorsque Baucent entendit la voix de Guillaume, il fit un tel effort, qu’il jeta par terre cinq de ceux qui le retenaient, et d’un bond il s’approcha de son maître. Jamais personnes qui s’aiment ne se firent plus de caresses que Baucent et Guillaume.

Rien n’empêcha donc plus Aymeric et ses enfants de se mettre en route.




V.


Attaque de Narbonne.


Thibaut, le roi d’Arabie, entretenait des espions à Narbonne. Aussitôt qu’Aymeric et ses fils eurent quitté la ville, ils se hâtèrent d’avertir Thibaut qu’il trouverait Narbonne sans défenseurs : il n’y avait pour s’opposer à la prise de la ville qu’une dame qui ne devait guères pouvoir soutenir l’attaque.

Cette nouvelle rendit Thibaut fort joyeux ; il rassembla aussitôt ses troupes et les fit embarquer au port d’Almérie.

Sur la proue de son propre navire, plus richement équipé que les autres, il fit placer, sous un dais de soie verte, une statue de Mahomet en ivoire resplendissant. On l’entoura de lanternes qui servirent de signaux aux autres navires.

L’armée arriva bientôt sous les murs de Narbonne et le siége commença à la grande terreur de dame Hermengard.

Un beau matin Thibaut était assis dans sa tente et jouait aux échecs avec l’émir Turfir, quand un cavalier arriva en grand désordre au camp. Il alla droit au roi et lui dit :

— Sire Thibaut, vous jouez de malheur. Les messagers que vous aviez envoyés à Orange, pour demander en mariage la belle Orable, ont été tués.

— Qui a fait cela ? demanda Thibaut.

— Par Mahomet ! je vais vous le dire. C’est le vieux comte Aymeric et son fils Guillaume, un damoiseau qui s’est fait remarquer en tuant vos hommes avec une grande perche. Et il emmène Baucent, le merveilleux coursier qu’Orable vous envoyait par Aquilant, votre ambassadeur. Déjà elle semble vous avoir oublié ; car on lui a dit tant de bien de ce Guillaume, qu’elle lui a envoyé un messager, porteur d’une manche, comme gage d’amour.

À cette nouvelle, la fureur s’empara de Thibaut ; il prit une tour sur l’échiquier et la jeta à terre avec tant de force qu’elle se brisa et que les éclats en volèrent au plafond. Puis ayant rassemblé les rois qui l’avaient accompagné, il leur dit :

— Barons, préparez-vous au combat et allez-moi raser le château.

Ils obéirent à ses ordres et coururent s’armer. Alors Thibaut s’écria orgueilleusement :

— Ah ! Narbonne, te voilà bientôt en mon pouvoir. Jamais Aymeric à la barbe blanche ne reverra sa femme que j’emmènerai en pays musulman, et ferai punir d’une manière éclatante, ou je la donnerai en mariage au roi d’Afrique, à qui je confierai la garde de la ville gagnée, du château et de la mosquée que nous allons y établir.

Cependant ses hommes sont prêts à l’attaque et le roi leur dit :

— En avant, chevaliers ! Si vous ne reduisez pas Narbonne aujourd’hui, jamais vous n’obtiendrez de moi la valeur d’un denier.

La ville est bien défendue. Les nombreux arbalétriers occupent la tour, des chevaliers bien armés galopent d’un point de la ville à l’autre, et aux portes se tiennent les bourgeois, à pied, armés de haches et couverts de targes rondes comme des fonds de tonneaux. Tous ils ont juré que si les lâches traîtres osent commencer l’attaque, ils mourront par milliers.

Malgré cela, sans plus attendre, les Sarrasins descendent dans les fossés et commencent à attaquer les murs à grands coups de pioche. Les défenseurs lancent sur leurs têtes des maillets de fer, de grands pieux pointus, des quartiers de rocher, des troncs d’arbres ; en un clin d’œil plus de mille assaillants furent tués. La terre était jonchée de morts.

— Mahomet ! au secours ! crièrent les païens ; si vous nous laissez mourir, vous vous tuez vous-même.

Thibaut, plein de rage, fit suspendre l’attaque, mais pour la recommencer bientôt. Les assaillants se retirent dans leur camp et commencent aussitôt à construire trente pierriers, et autant des mangonneaux.

Que Jésus maintenant vienne en aide aux bourgeois ! La garnison n’était pas à son aise ; on se soutenait en se disant :

— Souvenez-vous d’Aymeric à la barbe et de son fils Guillaume bras-de-fer, qui, quand il sera armé chevalier par le roi Charles, se hâtera de revenir ici ; il nous récompensera largement de notre fidélité ; il nous donnera de l’or et de l’argent, des draps précieux, des mulets et de bons chevaux d’Espagne.

Cependant Thibaut fait dresser un échafaudage en tête de sa ligne d’attaque, sur lequel, au son de trente trompettes, on place la statue de Mahomet, faite d’ivoire et du plus pur or d’Arabie, et grosse comme un tonneau de dix muids. Un homme y était caché, qui parla de la sorte :

— Thibaut d’Arabie, vas à l’attaque plein de confiance : quand tu auras démoli ce château, les Français seront vaincus à tout jamais.

Thibaut ôta son gant droit et l’offrit à l’idole comme gage de sa reconnaissance, promettant qu’il ajouterait cent marcs d’or à la statue. L’homme caché dans l’intérieur accepta le gage. Les païens crurent à un miracle et tous se prosternèrent en se frappant la poitrine.

Avant qu’ils se fussent relevés, les Français, du haut des murs, lancèrent sur l’idole des pierres et de gros morceaux de bois, et firent tant qu’ils la renversèrent.

— Ah ! mauvais Dieu, s’écria Thibaut, tu n’as pas plus de puissance que cela ? Tes miracles ne valent pas un fétu.

En disant ces mots, il lui porta un coup furieux d’un gros bâton qu’il avait à la main, si bien qu’il faillit la mettre en pièces. Ce que voyant, les paiens s’écrièrent :

— Mauvais roi, sois maudit ! Pourquoi offenser Mahomet ? Ne vois-tu pas ces pierres ? Ceux de la ville l’ont attaqué par trahison, sans cela il s’en serait bien moqué.

Thibaut n’osa répliquer : il enfourcha son cheval, et courant du côté où il aperçut Hermengard, à une fenêtre du château, il lui dit, d’un ton où perçait le découragement :

— Noble comtesse, je te salue au nom de ton Dieu ! Je te supplie de m’accorder une trève d’un mois.

— Seigneur, répondit-elle, je vous l’accorde ; mais je demande des sûretés. Livrez-nous des ôtages qui répondent de vous.

Thibaut fut on ne peut plus content. Il lui envoya quatre rois de sa nation, qui devaient être pendus, s’il s’écartait le moins du monde du traité conclu.

Les trèves conclues, Thibaut fit appeler le roi Mathusalan, Aarofle et Albroc-le-Persant et leur dit :

— Barons, je vais vous quitter pour quelque temps : en attendant je vous confie mon armée. Faites bonne garde autour de la ville. Je vous rends responsables des pertes que nous pourrions essuyer. Moi, je vais à Orange, savoir des nouvelles du roi Aquilant, de Goliath, d’Otrant de Perse et du brave Acéré : j’ai à cœur de me rassurer sur l’issue de leur combat avec Guillaume.

— Faites comme vous l’entendrez, répondirent-ils ; la ville sera bien gardée, pas un homme n’y entrera ni n’en sortira.

Là-dessus Thibaut d’Afrique partit. En même temps Hermengard, ayant trouvé un messager qui parlait plusieurs langues, entr’autres l’arabe et le persan, lui dit :

— Mon ami, tu iras en France trouver Aymeric le blanc, et tu diras à mon fils Guillaume qu’une forte armée turque a mis le siége devant Narbonne. Si je ne suis secourue, je ne vivrai pas longtemps ; à moins de renier Jésus et d’adorer Mahomet et Tervagant, je mourrai dans les tourments.

Le messager sortit de la ville par une petite poterne : il resta quelques jours parmi l’armée paienne, et après avoir pris des renseignements sur sa force, il partit pour la France.




VI.


Les noces du roi Thibaut.


Cependant Thibaut était parti pour Orange, accompagné d’un corps considérable de troupes. Aussitôt arrivé, il demanda à Clariel :

— Qu’est devenu le roi Aquilant ? Je m’étonne qu’il ne soit pas revenu, ni Goliath, ni Otrant d’Orcanie que j’avais envoyés ici pour demander la main d’Orable, la plus belle demoiselle de tous nos pays. Si elle m’accepte pour époux, elle sera riche ; je lui assurerai pour douaire l’Esclavonie, la Pouille, la Calabre, Fiésole et la Romanie, l’Afrique et la riche Arabie : tout cela m’appartient par droit de naissance.

— Ah ! les riches terres ! s’écria Acéré. Je voudrais que vous l’eussiez déjà épousée, et que mon frère vous donnât cette ville qui est belle et forte !

Clariel ne fut pas de cet avis ; il dit avec hauteur :

— Thibaut, ne pense pas à cette folle entreprise ! Certes, Guillaume ne la laisserait pas en ta possession. Du moment qu’il sera armé chevalier, il viendra réclamer la ville, sur laquelle il prétend aussi avoir des droits. Et tu es bien osé de vouloir épouser Orable ; car fût-elle ta femme, et t’eût-elle donné un enfant, Guillaume viendrait te l’arracher.

Ces paroles mirent Thibaut en colère.

— Par Mahomet ! fit-il, ce sont là des folies. Pourquoi toujours me parler d’un garçon qui ne possède pas un gant plein de terre et qui ne porte pas même d’épée à la ceinture ! Vous savez si j’ai du courage ; eh bien ! en quelque lieu que je le trouve, je le traînerai après moi par le bras, lui, ses armes et son cheval.

— Vous vous vantez, dit Clariel ; tous vos parents n’y parviendraient pas, et seul, vous en êtes tout-à-fait incapable. Quand il aura endossé le haubert et ceint l’épée, il sera bien redoutable, puisque déjà il nous a tué nos gens avec un simple bâton. — Mais afin que vous ne disiez pas que je retire ma parole, allons voir ma sœur.

— Je ne demande pas mieux, dit Thibaut. Montez au palais et amenez-moi Orable.

Clariel y ayant consenti, ils montèrent ensemble l’escalier conduisant à la grand’ salle. Thibaut admira les magnificences du palais : les murs en sont décorés de peintures admirables, représentant des ours, des lions, des sangliers, des biches, des daims, des aigles, par centaines. Le plafond imite le ciel ; on y voit le soleil, la lune et les étoiles.

Thibaut regarda autour de lui tout ébahi : d’autant plus qu’il ne reconnut pas de porte par où il était entré. Pour tout l’or de Bénévent, il n’aurait pu sortir, sans qu’on vînt à son aide.

Clariel le fit asseoir sur un lit d’ivoire incrusté d’argent, dont les colonnes étaient richement dorées, et à chacune desquelles était attaché une figurine chantant et jouant de la harpe d’une manière si agréable que quiconque les entend, ne demande pas d’autre jongleur.

Thibaut se mit à regarder les grandes merveilles du palais, produits de la magie autant que de la peinture et de l’art du fondeur.

Cependant Clariel se rendit dans la chambre d’Orable, et il lui dit, le sourire à la bouche :

— Par Mahomet ! il ne tient qu’à vous d’être reine ; Thibaut d’Arabie est ici en personne.

Ces mots la mirent en colère et elle répondit avec fierté :

— Vous voulez donc que je sois infidèle à Guillaume auquel j’ai promis mon amour ?

— Ne m’en parlez plus, dit Clariel ; Thibaut à lui seul est plus riche que tous les parents de Guillaume ensemble : il est roi d’Arabie et d’Esclavonie. Si vous refusez sa main, nous ne serons plus en sûreté dans cette ville. Venez lui parler, acceptez ses hommages et tâchons de gagner du temps.

— Je ne demande pas mieux, répondit la pucelle : tout ce que je désire, c’est de ne pas perdre Guillaume.

Clariel la prit par la main et la conduisit à la grand’ salle. Elle était habillée d’un tissu broché d’or du prix de quatre livres et retenu par des agrafes de grande valeur. Elle était d’une suprême beauté ; sa face était blanche comme la fleur de l’aubépine, avec des joues vermeilles comme la rose à peine éclose : elle avait la bouche petite et les dents blanches.

Aussitôt que Thibaut la vit entrer, il sourit de plaisir. Il alla à sa rencontre et la prit par le pan de son manteau pour la conduire à un siége. Ensuite il l’embrassa, lui donnant une douzaine de baisers.

— Thibaut d’Arabie, s’écria Orable, vous commettez une lâcheté, sachant que je dois me faire baptiser et épouser Guillaume.

— Ne parlez pas ainsi, répondit Thibaut ; croyez-vous déjà au fils de Marie ?

Cependant Clariel força sa sœur à épouser le roi Thibaut, qui donna à sa fiancée tant de pièces de drap d’or et tant de vaisselle précieuse que deux cents mulets d’Espagne porteraient à peine toutes ces richesses.

En les voyant, la pucelle dit entre ses dents :

— Par ce Dieu qui gouverne le monde, je donnerai tout cela à Guillaume, qui s’en servira pour faire la guerre à Thibaut d’Arabie.

Après la cérémonie elle se retira dans sa chambre, où elle éclata en sanglots.

— Malheureuse, dit-elle, que faire ! Me voilà la femme de Thibaut, et malheureuse pour la vie. Seulement Thibaut ne me touchera pas du doigt. Ah ! Guillaume, nos amours ont peu duré et elles sont pleines d’amertume. Qu’est-ce qui m’empêcherait d’aller à lui, puisque j’ai ce mariage en horreur ? Ah ! Clariel, mon frère, vous avez mal agi, puisque vous aviez promis ma main à Guillaume, mon ami.

— Ne vous lamentez pas, répondit Clariel. Si vous voulez, je lui couperai la tête cette nuit quand il sera couché.

— Par Mahomet ! dit Orable, je ne permettrai pas cette trahison. Mais envoyons un message à Guillaume, afin qu’il sache ce qui se passe.

Elle écrivit elle-même une lettre ; car elle savait écrire et n’avait pas besoin d’un secrétaire ; et elle chargea son chambellan de la porter à Guillaume.

Cependant le festin des noces commença dans le palais de Gloriette ; jamais fête aussi splendide n’avait eu lieu sur la terre d’Espagne. Trente rois et quinze émirs servirent à table.

À peine était-on assis, qu’à la grande surprise de tout le monde, un grand cerf dix cors se détacha du mur et se mit à courir dans la salle. Soixante veneurs, sonnant du cor, et quatre cents chiens glapissants courent après lui. Thibaut, tout émerveillé, demanda à Orable :

— Qu’est-ce que cela signifie, belle reine ?

— Ce sont les jeux d’Orange, monseigneur, qui commencent en votre honneur. Vous verrez aujourd’hui tous les amusements qu’offre ce palais.

En donnant du cor et en criant pour exciter les chiens, les veneurs causèrent une telle peur au cerf, qu’il sauta sur la table, où il mit en pièces les plats et renversa les grandes coupes. Alors sortirent de ses narines cent vilains, vélus comme des chiens, et démesurément grands ; ils n’avaient qu’un poing et un pied, et leur accoutrement ne valait pas un denier. Chacun d’eux portait sur son dos cinq arbalétriers, décochant des traits en tous sens. Plus de mille païens tombèrent sous leurs coups.

Thibaut, plein de courroux, cria à la princesse :

— Dame Orable, faites retirer vos gens.

— Monseigneur, répondit-elle, vous vous moquez de moi ; ils ne font que commencer. Vous en verrez bien d’autres avant le coucher du soleil.

Cependant la scène changea. Quatre cents moines, plus noirs que l’encre, entrèrent en chantant dans la salle ; chacun d’eux portait sur ses épaules un géant, jetant feu et flammes par la gueule. En faisant le tour de la salle, ils brûlent les moustaches à quelques centaines de Persans. Enfin ils s’arrêtent devant Thibaut : ils le tirent par les cheveux et le bousculent de telle manière qu’il resta étendu sur la table. Il ne faut pas demander s’il eut peur ; il invoqua tous ses dieux et s’écria :

— Madame Orable, jetez-moi hors d’ici. Si je puis atteindre Narbonne, jamais de ma vie je ne reviendrai en ces lieux.

La pucelle fit un signe de son gant et à l’instant même l’enchantement cessa. Les moines disparurent ; Thibaut et les siens crurent qu’ils avaient rèvé.

Bientôt un nouvel enchantement se produisit. Les ours et les lions des parois, au nombre de quatre-vingts, se mirent à rugir et à grogner, et se jetèrent sur les convives. Pour mettre fin à cet incident, la demoiselle fit sortir tant d’eau d’un pilier, qu’en moins de temps qu’il n’en faut pour dire un Ave Maria, toute la salle en fut remplie. Les Sarrasins se débattirent dans leurs habits de fête pour ne pas se noyer. Thibaut atterré, renouvela à Orable la prière de le jeter hors du palais. Enfin la dame fit cesser les enchantements.

On conduisit dans leur appartement les rois qui avaient accompagné Thibaut, et on le coucha lui-même. La pucelle, au même moment, descendit dans les jardins par une porte secrète.

Le gros des compagnons de l’émir resta dans la salle à hurler comme des chiens.

Le lendemain matin, les rois sarrasins ne savaient pas plus ce qui leur était arrivé que ne le sait le „goupil” (le renard) que les chiens ont mis par terre.

La dame revint vers Thibaut et lui dit :

— Thibaut d’Arabie, levez-vous ; vous avez fait assez de prouesses cette nuit. Guillaume ne prendra pas mon pucelage, vous l’avez trop bien attaqué.

Thibaut crut qu’elle disait vrai. Il s’habilla, se chaussa à la hâte, et faisant appeler ses compagnons, leur dit :

— Nous n’avons pas de temps à perdre ici : il faut retourner au siége de Narbonne. La ville m’appartient de droit. Le comte Aymeric s’en est rendu maître ; mais il ne la gardera pas. Avant qu’il revienne de France, nous la lui aurons arrachée. Vite à l’assaut !

Obéissant à ses ordres, ils s’arment aussitôt et montent à cheval ; ils sortent de la ville, et traversant le pays appauvri par leur armée, ils vont droit à Narbonne, où ils dressent leurs tentes, à côté de celles des assiégeants.




VII.


Aymer.


Les vivres commencent à manquer dans la ville ; ils n’ont plus de provisions que pour quinze jours. Dame Hermengard s’en désole et implore le secours du fils de Sainte Marie. Heureusement un espion lui annonce qu’un convoi de vivres est attendu au camp ; si l’on pouvait s’en rendre maître, on aurait des provisions pour plus d’une année.

Quand les trois fils qui étaient restés avec la comtesse entendirent cette nouvelle, ils coururent s’armer. Ils sortaient de la ville au moment où le convoi qu’amenait le roi de Tabarie, entrait au camp. Il consistait en sept-vingts chameaux chargés de farine, de pain, de viande salée et de bon vin.

Aymer, qui le remarqua le premier, sourit en faisant sentir l’éperon à son cheval. Il attaque le chef du convoi, lui perce l’écu et le haubert et le jette à terre. Guibert de son côté en tue quatre du premier coup.

Bientôt l’escorte prend la fuite et les Français se rendent maîtres des bêtes de somme et de leur charge ; ils les poussent vers Narbonne et les font entrer dans la ville qui n’aura plus à redouter la disette.

Cependant un émir avait atteint Buevon d’un coup de lance et l’avait abattu par terre. Aussitôt bon nombre de païens s’étaient jetés sur lui et l’avaient fait prisonnier. Quand il fut désarmé on le conduisit à Thibaut, qui lui demanda :

— Chrétien, qui es-tu ? N’es-tu pas un des fils du vieil Aymeric ?

— Vous vous trompez, répondit-il, je suis le fils de son portier. C’est ma faute, si vous m’avez fait prisonnier.

— Bon, dit Thibaut ; demain, à la barbe des Français, tu seras pendu sur le sommet de cette colline.

Quand les deux autres frères rentrèrent à Narbonne, dame Hermengard vint les désarmer.

— Comment les choses sont-elles allées ? demanda-t-elle.

— Mal, répondit Guibert ; je crois que nous avons perdu mon frère Buevon. Il a été fait prisonnier et conduit à Thibaut.

Quand la dame apprit le sort de son fils, elle tomba sans connaissance sur le marbre. Aussitôt qu’elle fut revenue à elle, Aymer lui dit :

— Laissez ces cris et donnez-nous quelque chose à manger.

— Ma foi, vous l’avez bien mérité, dit-elle. Cependant j’ai le cœur gros à l’endroit de Buevon ; je crains que les païens ne l’aient déjà tué.

On corna l’eau et ils s’assirent au dîner. Il n’y eut si mince serviteur qui, ce soir là, ne mangea autant qu’il voulut.

Après dîner on se coucha. Les deux jeunes gens occupèrent le même lit ; mais l’inquiétude sur le sort de Buevon les empêcha de dormir. Ils se lèvent de grand matin, endossent leurs hauberts, lacent les heaumes brunis et ceignent les épées aux poignées d’or massif. Puis, étant montés à cheval, ils pendent à leurs cous leurs écus bombés, prennent chacun une forte lance et sortent de la ville à la tête d’une troupe de cent hommes.

Non loin de Narbonne il y avait un petit bois touffu de pins et de lauriers. Arrivé là, Aymer dit à ses hommes :

— Cachez-vous ici. J’irai avec mon jeune frère Guibelin surprendre les païens dans leurs tentes. Quand vous entendrez le son de mon olifant et que vous verrez l’ennemi en désordre, venez à notre secours.

Là-dessus les deux fils d’Aymeric galopèrent droit au camp et ne s’arrêtèrent que devant la grande tente de Thibaut lui-même.

L’émir y avait réuni le roi Anfélis, Goliath et son frère Jupin, pour délibérer sur le genre de mort qu’on ferait subir à Buevon.

Aymer s’appuyant sur le bois de sa lance, adressa ces paroles à Thibaut.

— Seigneur émir, je suis venu ici afin que tu me rendes Buevon. Sinon, je te défie, toi et ceux que je vois auprès de toi.

— Voilà des paroles perdues, répondit Thibaut ; il sera pendu ce soir ou demain matin, et toi avec lui.

— Nous verrons bien, dit Aymer, et il lance son cheval sur un des compagnons du roi, lui perce la pelisse d’hermine et le cœur, et l’abat aux yeux de plus de cent Sarrasins. En même temps il reconnait Espaulart, le fils du Khalife, qui était venu au camp pour faire l’apprentissage des armes ; il lui passe par la tête une idée qui le fait sourire. En un clin d’œil il s’approche du jeune homme, le saisit par le corps et le couche sur son cheval. En même temps il crie à son frère :

— Venez, venez ! Pour Dieu ne restez pas en arrière !

Et il s’élança au grand galop de son cheval.

Thibaut devint blême de colère. Il s’écria :

— Mahomet ! à mon secours ! Je suis déshonoré. Il enlève Espaulart ; le Khalife me retirera toutes mes terres ; je suis perdu pour le reste de mes jours !

Cependant Aymer courait toujours, tenant dans ses bras le fils du Khalife. Celui-ci se débattait autant qu’il pouvait, espérant échapper ; mais Aymer le tenait fortement.

Trois païens galopent après lui ; mais ils ne parviennent pas à l’empêcher de gagner la ville. Les cent hommes sortent de leur embuscade pour couper aux Sarrasins la retraite vers le camp ; et voilà le combat engagé. Thibaut remarquant le danger imminent des siens, leur crie :

— Barons, retournez au camp ; car si ceux de la ville font une sortie, vous êtes morts. Je m’en vais parler à Hermengard et lui offrir une rançon pour le fils du Khalife.

En effet il s’avança jusqu’au pied de la tour qu’habitait l’indomptable Hermengard, et se mit à crier :

— Noble comtesse, pourrais-je vous parler ?

À cet appel Aymer parut et alla s’accouder à la fenêtre ; il aperçut Thibaut au pied de la tour, qui lui dit en haussant la voix :

— Chevalier, écoutez-moi. Si vous me rendez le fils du Khalife, je vous donnerai autant d’or et d’argent, autant de pièces de drap d’or et de soie que vous voudrez.

— Je n’ai que faire de vos propositions, dit Aymer ; car par l’apôtre Saint Pierre ! il ne touchera pas un morceau de pain, avant que mon frère ne me soit rendu sain et sauf avec ses armes et son cheval. Ce n’est qu’alors qu’il sera question de rançon. Elle consistera en quatre-vingts muids de froment et autant de vin ; mille hauberts, mille heaumes, mille écus et mille lances acérées ; mille cochons et mille bœufs salés. Si vous ne faites ce que je vous dis, je le pendrai sur cette colline où vous voyez ces deux arbres.

— Vous aurez tout ce que vous demandez, répondit Thibaut.

Quand il revint au camp les païens coururent à sa rencontre et lui demandèrent s’il avait réussi dans sa négociation ?

— Parfaitement, répondit-il, par Mahomet mon seigneur ! car le fils du Khalife nous sera rendu. Cependant il faudra payer une rançon si grande que jamais on n’a vu rien de semblable.

Il fit aussitôt venir Buevon devant lui et donna l’ordre de l’armer richement. On lui fit endosser un haubert aux mailles dorées, on lui laça un heaume brillant sur la tête et on lui ceignit une magnifique épée. Puis un cheval fort et vif lui fut amené. Le jeune homme sauta en selle sans se servir de l’étrier, puis ayant jeté à son cou un écu épais et pris en main une lance, il fit caracoler son cheval devant Thibaut.

— Quel beau cavalier ! dirent les Musulmans. Quel dommage qu’il soit Chrétien ! Allons ! rendons-le à ses parents.

En même temps Thibaut fit venir tous les chariots du pays et y fit charger le vin, le blé, la viande salée, les hauberts, les heaumes et les écus demandés. Le convoi mit trois jours à défiler par la porte de la ville. Desormais, si pendant sept ans la récolte venait à manquer, les assiégés n’auraient pas de disette.

Là-dessus ils rendirent la liberté au fils du Khalife.




VIII.


Entrée à la Cour.


Cependant Aymeric et ses quatre fils chevauchent vers la douce France ; ils traversent bien des pays, des bois, des monts, des villes ; enfin ils arrivent à Paris et se rendent aussitôt à Saint-Denis, où l’empereur avait convoqué une cour plénière. La noblesse était accourue en foule : il s’y trouvait dix archevêques et vingt rois couronnés, cent évêques et jusqu’à mille abbés. Les nobles laïques étaient si nombreux qu’il fut impossible de les compter.

L’empereur, se rendant à l’église, rencontra le comte Aymeric. Un noble roi portait devant lui une épée nue, symbole de la suprême puissance. À peine le jeune Guillaume s’en fut-il aperçu que, s’adressant au porteur du glaive, il lui dit :

— Ami, venez ici, cédez-moi l’épée et n’y touchez plus ; car c’est mon droit de la porter devant l’empereur.

L’autre, ne sachant qui lui parlait de la sorte, répondit :

— Arrière, méchant fou.

Irrité par celle parole, Guillaume fit un pas en avant et saisissant son interlocuteur par le poignet gauche, il le tourna trois fois en l’air et le lâcha.

Il alla tomber contre un pilier et peu s’en fallut qu’il n’eût le crâne fracassé :

— Misérable ! s’écria le jeune homme, je te trouve bien audacieux de ne pas obéir à mes ordres. Par l’apôtre qu’on invoque dans le pré de Néron ! si ce n’était pour Charles, je t’aurais fait sauter les yeux de la tête.

— Seigneur Dieu, fit l’empereur, doux roi du ciel, d’où ce diable d’homme nous vient-il ? Il me semble enragé, fou à lier. Qu’il est grand et fort, et quelle flamme brille dans ses yeux ! Qu’on le chasse d’ici au plus tôt. Il est bien osé de maltraiter ainsi ce baron ; il mérite qu’on lui coupe la tête pour avoir si vilainement troublé la cour.

Ces paroles rendirent Guillaume encore plus furieux.

— Mon empereur, dit-il, faites attention à ce que je vais vous dire. Je me suis rendu ici d’après vos ordres ; je n’ai pas voulu m’y refuser et je suis venu ; et maintenant vous voulez me faire outrager ! Mais par le Dieu qui souffrit le martyre sur la croix ! il n’y a ici homme, quelque haut placé qu’il soit, s’il ose faire un pas dans l’intention de toucher à mon corps, auquel je ne coupe la tête avec mon épée d’acier.

En disant ces mots il tira l’épée dont la lame brilla au soleil. Son père et plusieurs chevaliers de marque se portèrent en avant pour le retenir. Quand l’empereur les vit, il dit :

— Qui sont ces nobles hommes ? Et leur chef qui cherche à contenir cet enragé ?

— C’est le comte Aymeric, sire, répondit un chevalier, qui arrive avec tous ces barons pour servir dans votre maison. Ce jeune homme à la pelisse grise, aux cheveux blonds et au clair visage, c’est Bernard, l’aîné de ses sept fils. Et celui qui tient son épée nue à la main, c’est Guillaume, le plus vaillant preux qui soit sur terre. Si vous réussissez à le retenir en France, vous aurez la paix pour toujours ; car il n’y a homme vivant qui osât vous prendre un seul pied de terre.

À cette nouvelle l’empereur devint tout joyeux. Il s’avança aussitôt vers le comte Aymeric avec une mine riante et l’embrassa en lui disant :

— Sire Aymeric, voilà un grand service que vous me rendez en venant à la cour. Je jure Dieu que vos fils seront chevaliers sous peu ; je les ferai armer avec les meilleures armes de tout le pays.

— Je vous remercie, sire, dit le comte. Il vous serviront à votre gré, et moi autant qu’eux ; je vous en donne ma parole.

Là-dessus il ne fut plus question de l’altercation qui avait eu lieu, et l’on oublia la victime.

Tout joyeux de l’arrivée d’Aymeric et de ses fils, l’empereur reprit sa marche vers l’église, précédé par cinquante estafiers qui fraient un chemin au cortège au travers de la foule. L’église était parsemée de fleurs et de menthe, et les voutes retentirent du son des flûtes et du chant. Mainte relique fut exposée en ce jour, et l’abbé de Besançon chanta la messe. Toute la cour déposa des offrandes magnifiques sur l’autel ; Charles à lui seul donna mille pièces d’or.

Après la messe on se mit à table, et le dîner fini, on fit une chasse à l’ours ; enfin on se mit à causer et à jouer, et les jongleurs entonnèrent leurs chants.

En ce moment un étranger, un Breton, fendit la presse et entra dans la salle. D’une grandeur démesurée, avec une bosse sur l’épaule, des yeux rouges comme des charbons ardents et de longues dents qui faisaient l’effet de défenses de sanglier, il était hideux à voir. Ses moustaches étaient si longues, qu’il les avait nouées ensemble avec un fil d’or au-dessous du menton, sur sa poitrine.

Un serviteur portait devant lui deux écus de vilain (talevas) et deux bâtons entourés de bandes de métal, dont le plus petit était aussi lourd qu’une massue.

Ce géant alla sans aucune façon se placer devant le roi et lui dit :

— Que le Christ, qui mourut sur la croix, protége Charlemagne et son noble entourage.

— Que Dieu te bénisse, lui répondit Charles. Or dis-moi de quel pays tu es, et dans quel art tu excelles pour nous égayer ?

— Au nom de Dieu, Sire, vous ne le saurez que trop tôt. Je suis un champion, et je pense que vous n’en verrez pas de meilleur. Je suis venu ici pour faire baisser la crête à vos Français. S’ils osent jouter avec moi, il n’y en a pas un à qui je ne montre une trentaine de coups qu’il n’a jamais vus de sa vie.

— Ami, dit le roi, à la volonté de Dieu !

Alors ce fut à qui des jeunes bacheliers se mesurerait avec lui. Trente d’entre eux se présentèrent l’un après l’autre ; mais pas un ne sortit de ce jeu sans avoir le front ou le nez fracassé. Ils allèrent s’asseoir avec leurs pelisses toutes pleines de sang, en donnant au diable le Breton. Qu’auraient-ils pu faire davantage ? Et le vainqueur plein d’arrogance parcourait la salle en long et en large, faisant sauter son bâton dans ses mains et jouant avec son écu. Il dit au roi :

— Vos gens ne valent pas grand’ chose. Je pourrai me vanter dans toutes les cours qu’il n’y a en France si adroit bachelier que je n’aie vaincu.

À ces mots la colère monta au front de Guillaume. Il délaça sa robe fourrée et la laissa couler à ses pieds ; puis, se plaçant devant le roi, il dit :

— Mon empereur, entendez-moi. Je vous prie de me permettre de me mesurer avec ce Breton.

— N’en fais rien, répondit l’empereur : tu es trop jeune, à peine as-tu vingt ans, et ce Breton tout enflé d’orgueil te tuerait du premier coup.

Mais Aymeric intervint en disant :

— Sire, laissez-le aller. Et par l’apôtre qu’on va implorer à Rome ! s’il est vaincu par ce Breton, il n’aura jamais de moi un denier monnayé ; il pourra aller pieds nus et en chemise vivre en exilé sur la terre étrangère ; car de la mienne il n’en héritera jamais la largeur d’un pied.

Le roi accueillit ces paroles avec un sourire, et cria à Guillaume :

— Ami, allez au nom de Dieu.

Guillaume, à ces mots, courut tout joyeux à l’encontre de son adversaire, et ramassant l’écu qui gisait sur les dalles ainsi que le bâton, il dit au Breton :

— Allons, viens ici, et montre-moi comment il faut frapper.

— Jeune fou, répondit le Breton en se tournant vers lui, retire-toi : je t’assommerais du premier coup.

Guillaume lui répondit tout en colère :

— Misérable fanfaron, avec ton gros cou, tu ressembles à un chat en maraude. Tu es sorti de chez toi par esprit de rodomontade ; eh bien ! rends-moi ton écu et ton bâton, jure-moi en présence de l’empereur que de ta vie tu ne feras plus le champion, et je te laisserai partir d’ici sain et sauf. Si tu ne fais ce que je te dis, je jure Dieu qu’en sortant d’ici, tu n’iras te vanter dans aucune cour d’avoir vaincu les écuyers de France.

Le Breton enragea en entendant ces paroles et courut sur Guillaume, le bâton en l’air, pensant le tuer du premier coup. Mais celui-ci se défendit bien. Tout le palais retentit de leurs coups formidables. De quelque part que le Breton se tournât, il trouvait toujours le jeune homme devant lui, ripostant par des coups aussi violents que les siens, à la grande joie des Français.

Se couvrant de son écu et de son bâton, Guillaume rompit pour étudier le jeu de son adversaire. Celui-ci, plein de mépris pour le jeune homme, s’avança sans daigner se couvrir. Aussitôt que Guillaume s’en aperçut, il lui asséna sur l’échine un coup qui lui ouvrit les chairs et fit craquer ses os. Le Breton tomba à genoux, et avant qu’il pût étendre le bras pour se défendre, Guillaume le saisit par le menton et lui arracha les moustaches, de manière que les chairs ensanglantées pendirent de ses lèvres.

— Misérable ! lui cria-t-il, en ce moment tu as bien l’air d’un coquin. Tu me tendras enfin l’écu et le bâton, et nos damoiseaux n’auront plus à te craindre. Tu vas jurer sur les saintes reliques que jamais en ta vie tu ne feras plus le champion, et je te laisserai partir d’ici, car tu pourras encore être guéri.

Le Breton, ivre de colère, saute sur ses pieds, et furieux il se rue sur Guillaume comme un chien de basse-cour, pensant le renverser du choc. Mais le jeune homme n’en est nullement ému ; il s’avance vers son adversaire et lui porte un coup qui l’atteint au front ; la cervelle jaillit au loin et il tombe mort aux pieds de l’empereur Charles.

— Va-t-en au diable, cria Guillaume ; te voilà par terre. Puis appelant les écuyers et les serviteurs, il leur dit :

— Prenez-le moi et jetez-le hors de cette maison.

Et sans tarder ils exécutèrent ses ordres ; ils saisirent le cadavre par la tête et par les pieds, et le lancèrent dans les fossés du château.

— Voilà le misérable vaincu, dit Aymeric. Béni soit le bras qui sait si bien manier le bâton.

L’empereur se leva, et s’adressant à ses barons,

— Voici, dit-il, Aymeric venu à la cour avec une noble suite. Son fils Guillaume a tué le Breton ; il nous a tous vengés, je l’armerai chevalier devant vous.

— Nous ne demandons pas mieux, firent-ils. Qu’il soit sénéchal de la cour et votre gonfalonier ; nous lui obéirons tous.

Et Guillaume les remercia cinq cents fois.




IX.


Les nouveaux chevaliers.


Tout le palais était en émoi. L’empereur au fier visage fit venir son premier maître-d’hôtel et lui dit :

— Ami, fais-moi apprêter mes armes ; je veux en armer chevalier ce brave. Si Dieu lui prête vie, je crois qu’il sera un preux.

Il fut fait selon ses ordres ; les armes furent apportées et posées devant lui sur le plancher.

Alors l’empereur s’asseyant commodément, fit avancer le fier et courageux Guillaume et lui dit :

— Ami, prenez nos armes : je vous les donne de bien bon cœur.

— Mille fois merci, répondit-il. Puis il ajouta :

— Mon empereur, entendez ce que je vais vous dire, et ne vous en courroucez pas. Voici Bernard, mon aîné : il est bon guerrier, je vous en suis garant ; donc il n’est que juste qu’il soit fait chevalier avant moi. Commencez donc par l’armer lui, si cela vous agrée ; et ensuite, noble roi, vous me donnerez armes et chevaux.

— Par mon chef ! volontiers, dit l’empereur.

Aussitôt on commença à armer Bernard. Il endossa un bon haubert à doubles mailles et laça sur sa tête un heaume étincelant ; ensuite il ceignit une épée à la poignée incrustée d’or.

On amena un destrier bon coureur, et Bernard monta en selle par l’étrier de gauche. Il pendit à son cou un fort bouclier et s’armant d’une lance au fer tranchant, il cria à haute voix :

— Armez vous, chevaliers, et allons essayer notre valeur ; on verra bien qui est fils d’Aymeric.

— Bernard parle bien, dit l’empereur.

Après Bernard, le roi Charles fit donner des armes à Guérin et Ernaut. Lorsqu’enfin il voulut armer Guillaume, celui-ci remarqua un jeune homme, fils de comte, qui avait passé sept ans à la cour du roi, où il avait pris soin des oiseaux de chasse, et qui paraissait fort chagrin de n’avoir pas encore été récompensé. Guillaume l’appela à lui et lui dit :

— Bel ami, avancez ; prenez ces armes et parez-vous en.

Le gentil bachelier le remercia avec chaleur et se hâta de s’armer. Il sauta, sans se servir de l’étrier, sur le destrier qu’on lui amena, mit un fort écu à son cou, et prenant un épieu niellé en main, il caracola devant tous les seigneurs qui admirèrent sa bonne tenue.

À la requête de Guillaume l’empereur conféra les mêmes honneurs à soixante-sept damoiseaux. Et à chacun d’eux le fils d’Aymeric donne cent marcs d’argent en deniers monnayés et des pièces d’étoffes précieuses, qu’il avait apportées de Narbonne et qu’il tenait d’Hermengard, sa noble mère.

La cour était encore sous l’impression de cette munificence, lorsqu’un messager se présenta, venant d’Orange, la cité admirable, et envoyé par dame Orable. Il entra au palais et demanda Guillaume. Lorsqu’on le lui eut montré, il le prit à part et lui dit fort poliment :

— Seigneur damoisel, que les bénédictions de Dieu soient sur vous ! Je suis envoyé vers vous par la belle Orable, à laquelle vous avez fait présenter, par le vaillant Aquilant, un épervier et un anneau. Je viens vous annoncer — à quoi bon le cacher ? — que Thibaut l’a épousée, que les noces ont été célébrées au château d’Orange, et — pourquoi mentir ? — qu’elle a reposé à ses côtés. La demoiselle qui vous a tant aimé, est si profondément chagrinée que vous n’ayez pas prévenu l’émir en l’épousant, que, je vous jure, qu’elle ne fait que pleurer nuit et jour. Elle vous conjure au nom du Dieu tout-puissant, de venir la secourir à Orange. Et elle vous envoie ce pennon de soie, afin que vous le portiez au combat.

Guillaume écouta cette nouvelle la tête penchée sur la poitrine : il prit la banderole des mains du messager et la mit dans son sein, puis il dit :

— Ami, retournez chez vous et dites à votre dame que je continuerai à bien l’aimer. Si Dieu me fait la grâce de me prêter vie jusqu’à ce que je sois armé chevalier, elle me verra revenir à Orange pour montrer ce que je sais faire de ma bonne épée. Et si je réussis à rencontrer le roi Thibaut, aussi vrai que j’ai besoin du secours de Dieu ! il paiera cher son audace ; il peut être assuré que je lui couperai la tête.

Sur ce il appela deux chevaliers et leur dit :

— Barons, ayez soin de ce messager ; faites-le bien dîner et donnez-lui de l’or et de l’argent, afin qu’il puisse retourner dans son pays.

Obéissant à ces ordres ils conduisirent le messager au bourg où ils le firent changer d’habits et dîner. Quand il eut mangé et bu à loisir, on lui donna cent sols ; il monta sur un cheval frais qui lui fut offert, et se mit en route en sortant par la grande porte.

Cependant l’empereur Charles était mécontent que jusqu’ici Guillaume eût refusé d’accepter les armes qui lui avaient été offertes.

— Mon Dieu, soupira-t-il, je ne sais que faire. Il y va de mon honneur que Guillaume ait une bonne et forte armure, grande et large et bien faite, ainsi qu’un cheval de bonne qualité.

En ce moment l’abbé de Saint-Denis s’approcha de lui, et se baissant sur la table à laquelle l’empereur était assis, il lui dit à demi-voix :

— Noble empereur, je vous donnerais bien un conseil bon et profitable, si vous vouliez le suivre. Ce damoisel n’a aucune mesure, il est prétentieux et fort irritable ; si vous le retenez auprès de vous, il deviendra un vrai diable qui détruira toute la belle France. Il réduira les abbayes en pauvreté et ne leur laissera denier ni maille, chape ni robe, ni pelisse de quelque valeur.

Mais je connais un expédient. J’ai dans mon trésor une armure telle que jamais homme né de mère n’en vit de pareille. Le roi Alexandre la conquit en Orient. Je la lui donnerai, Sire, si vous le permettez ; et quand il la possédera, jamais il ne voudra s’en défaire. Pour Dieu, Sire, armez-le de ces armes, et puis qu’il aille en Pouille ou en Calabre ou en Espagne combattre les Sarrasins, et que les châteaux et les terres qu’il pourra conquérir, lui appartiennent, n’en demandez pour vous un seul denier vaillant, mais qu’il s’en aille à tous les diables. Dieu veuille qu’il ne revienne jamais en France.

— Ce n’est pas un sage conseil que vous me donnez, lui répondit l’empereur. Mais faites toujours chercher l’armure.

On apporta les armes qu’on plaça devant l’empereur sur un tapis d’Afrique. On retira le haubert de son riche étui et il brilla au soleil, comme si l’on avait allumé vingt torches. Quand Guillaume l’eut vu il se mit à rire.

— Seigneur Guillaume, lui dit l’empereur, l’orgueil poussé trop loin devient un outrage ; prenez donc ces armes, je vous les donne.

— Je vous en remercie, Sire, répondit Guillaume ; quelles qu’elles fussent, je ne les refuserais pas. Or, portons-les sur l’autel de Saint-Denis et faisons-les bénir et sacrer.

— Ah ! Sainte Marie, fit l’empereur, que ce noble jeune homme est sage ; personne ne dirait mieux que lui.

On porta les armes à l’église. Il y eut vingt archevêques et cent abbés, pour ne pas parler du clergé inférieur, dont je ne sais pas le nombre. On célébra le service dans le chœur, au maître autel de l’abbaye de Saint-Denis. Puis Guillaume endossa la tunique de mailles, grande et large, et faite de triples anneaux bien serrés. Aymeric à la blanche barbe lui laça lui-même la ventaille. Tout le monde chanta les louanges de son fils et il ne faut pas s’étonner si le père en fut joyeux.

Guillaume alla se placer devant l’empereur et tous les barons firent cercle. L’empereur lui fit le plus grand honneur possible. Sur ses souliers de couleur écarlate il lui chaussa les éperons dorés ; les branches en étaient émaillées de fleurs et ornées de pierres précieuses, ainsi que de trente-quatre boutons. Jamais prince ou baron n’en porta de plus riches.

L’empereur le baisa sur la bouche et le menton, et de sa main droite lui donna un coup sur la nuque en disant :

— Que Dieu te donne toutes vertus chevaleresques !

Après cela le noble empereur lui ceignit au flanc gauche l’épée ; dans le pommeau se trouvaient incrustées des reliques, et sur la lame on lisait une formule portant bonheur. On lui pendit au cou un écu incrusté d’or d’Espagne. Ainsi équipé on le promena devant tous les autels de Saint-Denis, et sur chacun d’eux il déposa son offrande.

Les moines chantèrent quatre cents messes pour Guillaume au bras fort, afin que Dieu lui donnât courage et renommée, qui, Dieu merci ! ne lui manquèrent jamais.

L’empereur et Guillaume Bras-de-fer quittèrent l’église et on amena à celui-ci sur la place le brun Baucent. La selle, l’arçon et le pommeau étaient d’or, la couverture d’un précieux drap brun. Le frein en avait été conquis en Arabie.

Guillaume se mit en selle et aussitôt il s’élança au galop jusqu’au bout de la place, à la grande satisfaction de tous les Français.

Les nouveaux chevaliers faisaient grand bruit en courant la quintaine ; mais Guillaume ne voulut pas s’associer à eux. Il voulait tenir le serment qu’il avait fait à Narbonne-sur-mer, lorsqu’il quitta sa mère, de ne pas rester à Paris, mais de retourner en son pays pour attaquer les infidèles, aussitôt qu’il aurait été armé chevalier.

Pendant que ses compagnons s’amusaient à joûter dans la plaine, un messager de Narbonne envoyé par dame Hermengard, arriva en toute hâte.

Il cria à haute voix :

— Où est Guillaume et le comte Aymeric ? Il leur est arrivé un grand malheur, car ils ont perdu la cité de Narbonne.

Aymeric l’entendit et crut perdre l’esprit : il marcha droit au messager et lui dit :

— Dis-tu la vérité ? Ne me cache rien.

— Je vous jure au nom de Dieu, monseigneur, que les Sarrasins et les Esclavons ont mis le siége devant votre bonne cité. Il y en a tant qu’il est impossible de les compter. Ils sont trente rois mécréants, dont le moindre est à la tête de trente mille Turcs bien armés. Ils auront pris la ville avant que ce mois soit passé, si elle n’est secourue par vous et par Dieu.

En même temps il lui présenta une lettre qu’il avait apportée. Aymeric entendit la nouvelle avec un profond chagrin ; il en fit part à l’empereur, et ayant appelé son chapelain, le pria de lui lire la lettre.

Celui-ci brisa vivement le sceau et après y avoir jeté les yeux, dit :

— Les rois Aarofle, Gasteblé, Parramas, Buleté, Danebron, Bautrumé, Corsuble, Ténebré, Desramé, et maints autres, en tout trente rois et quatorze émirs, ayant à leur tête le roi Thibaut, votre ennemi, ont assailli la cité de Narbonne et l’ont cernée de toutes parts. Ils ont juré par Mahomet, que de leur vie ils ne partiront de là avant de l’avoir prise d’assaut. Alors ils tailleront en pièces les soldats de la garnison et emmèneront Hermengard au clair visage ; ils lui feront renier Dieu et la donneront en mariage à un roi couronné.

Quand Aymeric entendit tout cela, il crut perdre la raison. Il courut à Guillaume et lui dit :

— Au nom de Dieu ! mon fils, nous sommes restés trop longtemps ici ; nous avons perdu la ville de Narbonne et vos trois frères déjà si renommés.

— Qui a fait cela ? demanda le jeune homme.

— Morbleu, les Sarrasins et les Esclavons. Ils sont trente rois et quatorze émirs avec tant d’hommes qu’on ne peut les compter. Ils ont cerné la ville et juré par Mahomet que ni le vent, ni les orages ne leur feront lever le siége, mais qu’ils prendront la ville d’assaut. Votre mère en est toute désolée et vous prie, au nom de Dieu, de venir à son secours ; sinon, vous ne la reverrez jamais.

Tout autre homme eût eu peur ; mais Guillaume, en apprenant ces nouvelles, ne fit qu’en rire, et il se mit à crier d’une voix forte :

— Où sont les bacheliers qu’on vient d’armer chevaliers ? où sont les barons qui veulent gagner du bien ? Qu’ils viennent à moi, je leur donnerai ce qu’ils demandent. Si le Dieu tout-puissant permet que nous arrivions à temps à la bonne cité, avant que les Sarrasins aient décampé, je leur donnerai or et argent à foison, et des mulets d’Espagne et des destriers de prix, des draps de soie, et des robes de cendal.

Les Français qui l’entendent sont tout disposés à le suivre ; par milliers ils s’adressent à lui et jurent par le Dieu tout-puissant qu’ils ne se sépareront pas de lui, dût-on leur couper la tête.

Le noble Guillaume les en remercie et dit :

— Ah Dieu, mon sauveur ! si tu me permets de retourner à Narbonne où je suis né et j’ai été élevé, je frapperai tant sur les païens mécréants, que j’en aurai le bras teint de sang.

Puis il court au roi et le prie de lui donner la permission de partir.

— Volontiers, répondit Charles, je me garderai bien de vous le défendre.

Il lui donna dix mille de ses hommes, et Guillaume partit plus heureux qu’il ne fut jamais.




X.


Guillaume et Thibaut.


Le marquis au bras de fer se mit en marche et l’empereur le convoya avec toute sa cour. Chemin faisant il lui jeta le bras sur l’épaule droite et lui dit :

— Seigneur Guillaume, voilà plus de vingt-cinq ans que j’ai porté les armes, et bien souvent les païens en ont senti le poids. Je vois bien que je n’ai plus longtemps à vivre ; or, j’ai un fils, le courtois et sage Louis, auquel je laisserai mes châteaux et mes terres. Mais j’ai grand’ peur que les Français ne lui obéissent pas, quand je serai enterré. Voilà pourquoi je vous prie au nom du Dieu tout-puissant, de lui rester fidèle, quoi que fassent les autres.

— Par l’apôtre saint Jacques ! répondit Guillaume, il n’y a homme sous le ciel, quelque grand que soit son lignage à qui je ne fasse sauter la tête des épaules, s’il commet envers lui quelque action honteuse.

Là-dessus ils s’embrassèrent à plusieurs reprises, et l’empereur s’en retourna à Paris.

Guillaume et son père marchèrent si longtemps à la tête des dix mille Français bien armés qu’enfin ils arrivèrent dans les environs de Narbonne. Ils trouvèrent le pays dévasté, les églises brûlées et violées, les châteaux renversés.

— Seigneurs, dit Guillaume, on voit bien que les diables ont passé par ici. Descendons de cheval dans cette prairie pour prendre nos armes, ensuite nous tomberons sur les mécréants. Il faut envoyer vingt chevaliers en avant pour les reconnaître : Bernard, mon frère aîné, les conduira. Mais par l’apôtre qu’on invoque dans le pré de Néron ! s’il ne rapporte pas, ensanglanté du sang des Turcs, le gonfanon que je lui fis donner devant le maître autel à Saint-Denis, lorsque le roi Charles l’arma chevalier, il sera revenu à nous pour son malheur.

Les Français descendirent de cheval pour revêtir leurs hauberts et lacer leurs heaumes luisants : ils ceignirent leurs épées au flanc gauche et attendirent, tenant leurs destriers par la bride.

Ils envoyèrent vingt chevaliers en avant pour reconnaître les Sarrasins ; le noble et gentil Bernard, fils aîné du preux comte Aymeric, était à leur tête.

Ils montèrent au sommet d’une colline, d’où ils aperçurent la cité de Narbonne et l’armée des assiégeants, les pavillons dorés, les tentes, les cuisines et les feux allumés, le tout occupant un terrain de deux lieues de large. Quand les Français virent cela, ils eurent peur, et se dirent entr’eux :

— Pour Dieu ! regardez. Comment a-t-on pu rassembler de telles forces !

— Seigneurs, leur dit Bernard, je vais aller parler aux Sarrasins ; ils feront connaissance avec ma lance, car si elle n’est bien teinte de leur sang, je n’oserai jamais retourner vers Guillaume.

— Allez, et que Dieu vous garde ! firent-ils.

Là-dessus il continua à s’avancer pas à pas, ayant l’œil au guet.

Or, seigneurs barons, entendez l’aventure qui lui arriva.

Il aperçut un Sarrasin venant à sa rencontre ; c’était un cavalier de haut parage, neveu du roi Giboé, chevauchant un destrier pommelé qui valait bien tout l’or d’une cité. Il était à la tête de vingt païens armés qui venaient de fourrager dans la montagne. Leur chef marchait en avant d’eux, à la distance d’un trait d’arbalète.

Lorsque Bernard le vit, il fut bien content et remercia Dieu de lui envoyer ce qu’il désirait le plus. Il piqua son cheval des éperons et courut droit au païen en criant :

— Sarrasin, vous êtes mort.

Celui-ci resta tout ébahi à ces paroles, et avant qu’il eût eu le temps de se mettre en défense, Bernard le frappa si fort de sa lance niellée qu’il lui perça l’ecu, déchira son haubert et le hoqueton rembourré qu’il portait dessous. Il lui passa la lance à travers le corps et le jeta mort par terre. Alors il saisit le cheval par le frein et s’en retourna vers ses hommes, la lance à la main, toute teinte du sang du Turc ; de manière que ni Guillaume ni son père, Aymeric le barbu, n’eurent un reproche à lui faire.

Lorsque les Sarrasins virent leur chef tué, la peur les mit en fuite. Ils ne s’arrêtèrent qu’au camp, où ils donnèrent l’alerte. Les cors et les trompettes sonnèrent et les païens coururent s’armer. Un gros corps de troupes sortit du camp, le roi Thibaut à leur tête, faisant porter son oriflamme devant lui. Ils courent après Bernard pour lui ôter la vie, et si Dieu ne se souvient de lui, il aura de la peine à retourner auprès de son frère Guillaume.

Quand Bernard se vit ainsi poursuivi, il prit le cor qu’il portait suspendu à son cou et se mit à en sonner si fort que Guillaume l’entendit distinctement.

— Hâtez-vous, dit celui-ci à ses hommes, il me semble que mon frère Bernard a besoin de nous. Que Dieu le garde !

Les gens de Guillaume ne se firent pas prier ; ils montèrent aussitôt à cheval, et Guillaume lui-même marcha devant eux, tout armé, sur le léger Baucent.

Cependant les Sarrasins poursuivent Bernard en lui lançant maint javelot aiguisé, des lances et d’autres projectiles. Son écu, qu’il avait jeté sur ses épaules, en est tout percé. Il était bien près d’être tué, lorsque voici l’avant-garde de nos Français qui descend sur l’ennemi. Guillaume Fièrebrace est à leur tête, et il pique Baucent des deux éperons. Il frappe un païen sur son écu vermeil qu’il perce de part en part. Il lui déchire le haubert et l’abat roide mort. Aymeric de son côté en tue quatre.

Quand les lances se brisèrent à la fin, les Français tirèrent les épées fourbies et se mirent à frapper fièrement. Il en coûta la vie à maint païen. Que de lances brisées, que de targes trouées, que de chevaux sans selle !

— Dieu ! fit Guillaume, voilà la guerre commencée. Que le Seigneur ait pitié de nos gens ! Et où est donc Thibaut d’Esclavonie qui se pique d’être maître dans Narbonne ? Si je puis le tenir, aujourd’hui même Orable lui sera disputée, la belle à la peau blanche et douce, qui est à Orange dans le palais de marbre.

À peine avait-il prononcé ces paroles, que voilà Thibaut le roi d’Esclavonie, chevauchant richement armé en tête de ses gens qu’il précède de la portée d’un trait d’arbalète. En le voyant, Guillaume piqua vers lui, criant :

— Dis-moi païen, par ton Dieu Mahomet ! quel est ton nom ? Ne me trompe pas.

— Tu sauras la vérité, répondit le roi. J’ai nom Thibaut, je suis né en Arabie ; j’ai sous ma domination les ponts et les gués d’Afrique, les ports et les cités d’Esclavonie, et je suis émir de toute la Phrygie.

C’est moi qui ai mis le siége devant Narbonne et je ne m’en retournerai pas avant de l’avoir prise de vive force ; car Aymeric est allé en France pour faire armer son fils par Charles, puisque lui-même est vieux et faible et hors d’état de porter son armure ou de conduire une armée.

— Païen, tu en as menti, riposta Guillaume. Aymeric est aussi vaillant que sage ; il est toujours redoutable dans la bataille, car il porte encore fort bien son armure et sait très-bien pourfendre un ennemi. Que Dieu me soit en aide ! tu dis des folies, et tu en as commis une plus grande en amenant ici tes païens. Avant que le soleil soit couché ou vêpres sonnées, tu t’en repentiras amèrement.

À ces mots Thibaut faillit devenir fou de rage ; il répondit plein d’aigreur.

— Hola, valet, le diable t’est-il entré au corps ? Tu es si jeune qu’il ne t’a pas encore poussé de barbe. Comment t’appelles-tu ? Ne me le cache pas.

— Tu vas savoir la vérité, jamais pour païen au monde je ne cacherais mon nom. Je m’appelle Guillaume, je suis né à Narbonne et fils du noble Aymeric. Tu n’as qu’à prier ton Dieu qui t’a conduit ici, tu en auras besoin ; car je te hais et pour moi-même et pour mon Dieu.

— Et moi aussi je te hais, répondit l’Esclavon.

Ils piquent les chevaux de leurs éperons dorés, ils brandissent les épieux niellés et se portent de grands coups sur leurs écus dorés qu’ils trouent et mettent en pièces. Le coup de Guillaume fut le mieux asséné ; il faussa et rompit le haubert de son adversaire et lui planta son épieu dans le corps. Il espérait l’abattre, mais il n’y réussit pas à son grand regret. La lance se brisa près du poignet.

Quand le païen se sentit blessé, il jeta son écu par terre et se mit à fuir vers la mer. Guillaume, tout étonné, enfonce les éperons dans le flanc de Baucent. Il rattrape Thibaut au milieu d’une prairie, et tirant l’épée à la lame tranchante, il l’en frappe sur son heaume pointu, dont il fait voler les pierres et les fleurons, et qu’il fend jusqu’au tiers de sa hauteur.

Thibaut tomba de cheval et Guillaume l’eût fait prisonnier, lorsque surviennent mille païens malotrus qui fournissent un destrier à leur chef ; il monte en selle et reprend sa fuite vers la mer, accompagné de six cents païens.

Guillaume, chagrin de ne pas avoir tué son ennemi, pique Baucent à la longue haleine ; il le rejoint sur le versant d’une colline et lui crie de se retourner vers lui.




XI.


Aymeric prisonnier.


Le combat aurait certainement recommencé, lorsque survint Aymeric de Narbonne. Quand Thibaut le vit, il eut peur et se mit à fuir de plus belle vers la mer. Il ne se serait pas arrêté pour tout l’or du monde, et avec lui fuient tous ceux qui l’accompagnaient.

Aymeric retient son fils et lui dit :

— Mon enfant, tu es trop hardi à courir seul après tant de Sarrasins. Qui est donc celui qui s’enfuit sur ce cheval arabe ?

— Au nom de Dieu, monseigneur, c’est Thibaut l’Arabe, et avec lui Bauduc et Haquin et Aarofle. Je les ai mis en fuite et vous ne les verrez plus revenir. Courrons après eux et tâchons de les prendre. Si nous pouvions nous rendre maîtres de Thibaut, il me semble que nous aurions fait un beau coup.

— Que dis-tu, mon fils ? repartit le comte. Laisse aller Thibaut de Barbarie ; il a bien trois mille Sarrasins avec lui. Retournons à l’armée qui est loin de nous, et allons secourir tes frères Garin, Hernaut, Bernard et les Français. Si tu y vas, tu tueras tant de païens qu’avant la nuit nous aurons gagné grand butin. Le roi Charles en aura sa part en reconnaissance de ce qu’il t’a armé chevalier, et tu en enverras tant à Saint-Denis que les reliques du saint gagneront en honneur.

— Comme il vous plaira, répondit Guillaume ; car je sais bien que celui qui n’a pas confiance dans les paroles de son père, court après son malheur.

Là-dessus il ramassa une lance que le roi Aarofle avait jetée à terre, et s’en retourna sur ses pas.

Cependant le roi Thibaut avait repris courage ; on lui avait retiré de sa blessure le gros tronçon de lance et on banda la plaie avec une bande de toile blanche. Il retourna au combat à la tête de quinze mille Musulmans. Arrivé sur le champ de bataille, il tint conseil avec son neveu Malagu, avec Aarofle, Bauduc et Chahu.

— Barons, leur dit-il, j’ai été fort malmené par Guillaume et son père, le vieux Aymeric ; s’ils se tirent vivants d’ici, j’en aurai un chagrin mortel. Or, voyez les Français au sommet de la montagne ; ils sont en petit nombre et nous sommes les plus forts. Piquons vers eux ; car par Mahom ! à qui j’ai voué ma vie, si je pouvais me rendre maître du vieux Aymeric, demain il serait pendu par la gueule sur cette hauteur, à la barbe de ses fils.

Après lui Bauduc, le fils du puissant Haquin, prit la parole. Il était monté sur un superbe cheval d’Orcanie, plus agile à la course que cerf ou biche. Il dit ces fières paroles :

— Bon roi d’Arabie, ne perdez pas courage. Attaquons les Français, frappons-les de nos lances et de nos épées et ouvrons leur le ventre et la poitrine. Par la foi que je dois à Anfelise, mon épouse et votre sœur, si je mets la main sur Guillaume, il ne m’échappera pas. Je le vous livrerai et vous le donnerez à la charmante Orable, qui en fera son bon plaisir.

— Par Mahomet, s’écria Thibaut, voilà qui est bien parlé. Si vous faites comme vous dites, je vous rendrai riche : je vous donnerai la Toscane et la Barbarie, Corrocene et la ville de Rome avec sa banlieue.

Cela dit, ils s’avancent sur une voie antique. Bientôt Guillaume les aperçoit ; il appelle son père et lui dit :

— Voyez que de gens ! Que Jésus les maudisse ! Attaquons-les, frappons-les de nos lances et de nos épées, déchirons leur le ventre et la poitrine, et disputons nos corps et nos vies à ces Sarrasins qui ne nous aiment pas.

Et s’adressant à ses frères, il ajouta :

— Barons, ayez confiance en Dieu qui est tout-puissant. Ces païens sont furieux, parce que de ma lance j’ai blessé le roi Thibaut ; ils sont bien armés, et au premier rang il y a quatre-vingts enseignes, dix dragons et cinquante gonfanons ; mais par la foi que j’ai jurée au Roi de France ! je frapperai tellement parmi eux de ma bonne épée que Thibaut ne passera pas un jour de sa vie sans se plaindre.

Il fait sentir l’éperon à Baucent et brandit sa lance ; il en frappe un païen sur l’écu de Cologne et le perce de part et d’autre ; la forte maille du haubert est déchirée, le fer de la lance va se baigner dans le corps et l’homme tombe dans la plaine. Guillaume fait entendre le cri de guerre de Charlemagne : „Monjoie !” et à son exemple les guerriers français frappent admirablement.

Le combat devient formidable ; les païens et les Français frappent pêle-mêle ; l’un attaque, l’autre se défend. Que de heaumes luisants, que d’écus flamboyants d’or pourfendus ! Que de chevaux dont les rênes traînent à terre après que les cavaliers ont été massacrés ! Voyez comme Aymeric galope par la mêlée, l’écu au cou et l’épée au poing ! Il n’y a païen, quelque leger ou fort qu’il soit, qu’il ne fende en deux jusqu’à la ceinture, s’il l’atteint de sa tranchante épée.

— Ce vieux est enragé, crièrent les païens ; celui qui l’attendra fera une mauvaise rencontre, car l’aide de Mahomet ne lui servira de rien.

— Il n’ira pas plus loin, firent les plus braves d’entre eux ; et ils fondirent sur lui en lui lançant mainte lance au fer tranchant. Aymeric fut frappé par derrière et par devant, sur son écu et sur son heaume. Son destrier reçut quinze blessures et tomba sous lui. Le comte se dégagea des étriers ; mais sa défense ne lui servit pas à grand’chose : le nombre des assaillants était trop grand.

Aymeric se trouve à pied au milieu de la cohue, l’écu au cou et l’épée à la main : celui qu’il atteint, il lui fend la tête. Voilà Thibaut qui fend la presse en criant :

— Par Mahomet ! vous êtes pris.

En disant ces mots, il le saisit par le nasal du heaume et le pousse entre les mains d’Aquilant de Luiserne, d’Aarofle et de trois autres rois.

— Gardez-le-moi, nobles Sarrasins, leur dit-il ; et par Mahom ! qui nous nourrit et nous gouverne, s’il n’est pendu avant Vêpres, vous perdrez tous la tête par cette épée.

— Vous pouvez avoir confiance en nous, répondirent-ils.

Ils se hâtent de garrotter le comte ; ils lui serrent tellement les deux poings que le sang jaillit de ses ongles. Ils le conduisent sur une hauteur, où il ne cesse de se lamenter et d’appeler à son aide Bernard et Guillaume.





XII.


Narbonne délivrée.


Cependant dame Hermengard de Narbonne étant montée aux créneaux du donjon, s’aperçoit que le camp des Sarrasins est attaqué et qu’on abat les pavillons et les tentes. Elle appelle ses trois fils et leur dit :

— Alerte, nobles damoiseaux, secourez votre frère Guillaume et Bernard et Garin et le jeune Hernaut et le vieux Aymeric ; ils ont attaqué le camp des Sarrasins, ils renversent leurs pavillons, ils sont donc revenus de France, où ils ont été armés chevaliers et nous amènent du secours. La race maudite s’en apercevra bien. Je vois que déjà il se livre un combat sanglant, allez vîte vous armer, je vous en conjure par votre amour filial.

Les trois damoiseaux ne tardèrent pas ; ils coururent s’armer, et Guibelin appela les chevaliers qui gardaient avec eux la cité et leur dit courtoisement :

— Nobles chevaliers, armez-vous au plus tôt, et allons secourir notre cher père et mes frères Guillaume, Bernard et Garin.

Ils se hâtent d’obéir ; grands et petits prennent leurs blancs hauberts et leurs heaumes, les bonnes épées et les forts écus bombés ; ils s’arment et montent leurs coursiers arabes. On ouvre la porte de la ville ; Guibelin et Aymer, le preux, s’y précipitent à la tête de la chevalerie de Narbonne.

En jetant les yeux sur la hauteur, Aymer découvrit bientôt son père aux mains des Sarrasins. Il appelle Guibert et lui dit :

— Par mon chef, frère, nous aurons du malheur, si Dieu, qui fut mis sur la croix, ne s’en occupe ; voyez là-haut, sur cette colline, notre père entre les mains des Sarrasins ; il me semble qu’il est prisonnier et qu’il a les mains liées. Je vous jure que c’est bien malgré lui, et qu’il ne veut pas obéir à leurs ordres. Secourons-le pour l’amour de Dieu.

— Comme il vous plaira, monseigneur, répondirent-ils ; nous ne vous faudrons pas au besoin, tant que nous serons vivants.

Ils firent sentir les éperons d’or à leurs chevaux et coururent droit à Aymeric. Quand Aarofle les aperçut, il eut peur et se mit aussitôt à fuir.

— Tu ne t’en iras pas comme cela, dit Aymer. Il pousse son cheval sur lui et lui porte un formidable coup de lance sur son écu bombé ; il le met en pièces, déchire son haubert et lui plante son épieu dans la poitrine. Le Sarrasin tombe mort à ses pieds.

Son frère Buevon, surnommé de Commarchis, court à Aymeric et de son épée coupe ses liens. On lui trouve un bon cheval ; il y monte par l’étrier d’or, jurant que les Sarrasins l’ont lié pour leur malheur.

— Dieu soit loué ! s’écria-t-il. Bienheureux qui a un bon ami ; bénie soit l’heure où j’ai élevé ces enfants !

Déjà un païen s’est hâté d’aller porter cette nouvelle à Thibaut l’Arabe.

— Par Mahomet ! fit-il, Thibaut, tu joues de malheur ; car les trois fils du comte Aymeric ont ouvert les portes de Narbonne et chevauchent vers nous. S’ils vous atteignent, vous y perdrez la tête. Déjà ils vous ont tué Bauduc, le fils de Haquin, et Aarofle, et ils ont délivré leur père.

Thibaut enragea de douleur ; il se fit d’amers reproches.

— Par Mahomet ! fit-il, j’eusse mieux fait de mourir, quand je ne me vengeai pas tout de suite de ce vieillard et le confiai à la garde de mon cousin Bauduc.

— Le repentir vient trop tard, lui dit son homme. Le comte et ses enfants arrivent pour votre malheur.

Et déjà Aymeric et ses trois fils descendent de la hauteur et se jettent au milieu des païens. Ils en font un carnage horrible ; celui que leur fer atteint est sûr de mourir.

Aussitôt qu’Aymeric vit Thibaut, il le reconnut et piquant son destrier des éperons d’or pur, il se jeta sur lui, brandissant sa lance. Il l’atteignit au milieu de l’écu, et de son côté Thibaut, qui ne l’aimait pas, lui porta un coup pareil. Les écus furent percés, mais leurs hauberts étaient si forts qu’ils n’en furent pas démaillés. Les lances se brisèrent, mais les deux cavaliers restèrent en selle.

Le comte Aymeric en fut fort courroucé. Il tira aussitôt son épée d’acier et en frappa le roi sur son heaume vergé ; les fleurons et les pierres s’en détachèrent, et la lame, tournant à gauche, alla couper la coiffe de la cotte de mailles et en même temps lui rasa l’oreille de la tête.

Aussitôt Thibaut, désespéré, se met à fuir, et après lui les Sarrasins et les Esclavons. Ils ne s’arrêtent qu’au bord de la mer et vont cacher leur colère et leur douleur dans leurs navires. Ils hissent les voiles et prennent le large. Ils étaient entrés dans le Narbonnais pour gagner du butin ; mais ils laissent des milliers des leurs que les Français leur ont tués.

Ceux-ci retournent joyeusement au camp pour partager le butin conquis : les tentes et les pavillons brodés d’or, les écrins et les coffres pleins d’or et d’argent, les mules, les palefrois, les destriers. Le plus pauvre parmi eux devint riche à cette occasion.

Enfin ils rentrèrent dans Narbonne, et lorsque Hermengard revit le fier comte Aymeric et ses fils, qu’elle avait si longtemps désiré revoir, sa première question fut :

— Beaux fils, êtes-vous chevaliers ?

— Certes, madame, lui répondit Guillaume, depuis plus d’un mois. Après la cérémonie un messager vint en France nous dire que le roi Thibaut vous tenait assiégée, ce qui nous mit grandement en colère. Mais vous avez été fièrement secourue ; car l’armée du roi païen Thibaut est en déconfiture.

— Beau fils, Dieu en soit loué !

L’armée passa deux joyeux mois à Narbonne. Ils firent reposer et saigner leurs chevaux, et eux-mêmes se firent baigner et ventouser.

Au bout de ce temps il leur vint de la douce France un messager qui leur dit que l’empereur se sentait fort affaibli, que les pairs du royaume voulaient le trahir et exclure son fils Louis du trône, et qu’il les priait de venir à son secours.

Guillaume se courrouça fort à cette nouvelle ; il jura que pour aucune chose sous le ciel il ne négligerait d’aller en France porter secours à son seigneur naturel.

— Dans tout le royaume de France, fit-il, il n’y a prince si hardi, s’il ose se permettre de trahir le roi, auquel, si je puis mettre la main sur lui, je ne coupe la tête.