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Les Premiers observateurs au microscope - Les travaux de Leeuwenhoek

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Les Premiers observateurs au microscope - Les travaux de Leeuwenhoek
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 76 (p. 379-416).
LES
PREMIERS OBSERVATEURS
AU MICROSCOPE

LES TRAVAUX DE LEEUWENHOEK.


I.

Au XVIIe siècle, les naturalistes se trouvèrent mis en possession d’un merveilleux instrument, le microscope. Grâce au microscope se succédèrent les découvertes les plus saisissantes comme les plus inattendues, se révélèrent en foule des phénomènes qu’auparavant on avait dû croire à jamais impénétrables. Cette période si glorieuse pour l’esprit humain, il est à peine besoin de le dire, avait été admirablement préparée par les études des savans d’une époque antérieure : avec leurs yeux seuls, les observateurs avaient déjà fait une multitude de découvertes. La pensée de recourir pour l’observation à l’emploi de verres grossissans ne pouvait en vérité se produire avant qu’une somme considérable de connaissances fût acquise. Aussi ne saurait-on bien comprendre les circonstances qui à un moment poussèrent divers hommes d’étude à rechercher un moyen d’investigation inconnu de leurs prédécesseurs, si l’on ne prenait d’abord une idée générale du mouvement scientifique qui avait créé une situation particulièrement favorable à des entreprises de ce genre.

Dans le cours du XVIe siècle étaient apparus les ardens investigateurs, résolus à ne plus chercher leur instruction dans les écrits des anciens et à la puiser dans l’observation de la nature. Connaître exactement l’organisation de l’homme devint la préoccupation dominante de ceux qui s’engagèrent les premiers dans la voie des recherches. Cette aspiration avait pris naissance en Italie, et elle n’avait pas tardé à conduire à des résultats tout à fait dignes d’attention. De jeunes médecins de différentes parties de l’Europe, séduits par l’esprit nouveau, accoururent en Italie, et l’un d’eux, à qui une illustration exceptionnelle était réservée, demeura dans ce pays privilégié. André Vesale, né à Bruxelles le 31 décembre 1514, était nommé professeur à Padoue en 1540. Le nom du jeune anatomiste acquit rapidement une célébrité européenne. On était encore au temps où la foi dans les écrits des anciens était extrême. Ces écrits, demeurés pendant des siècles la source unique du savoir des hommes, s’offraient à tous les esprits avec un prestige incomparable. L’éloignement grandissait outre mesure les auteurs de l’antiquité, et, comme si on les avait divinisés, on leur accordait une supériorité qu’il n’était plus permis d’espérer pour personne. Lorsque de pareils sentimens régnaient d’une manière générale, peut-on s’imaginer l’impression produite dans toutes les écoles par Vesale, venant déclarer résolument que les descriptions anatomiques de Galien s’appliquent non point à l’homme, mais à des animaux? A l’âge de vingt-huit ans, Vesale avait achevé le grand ouvrage qui par une opinion unanime lui a fait assigner le premier rang parmi les fondateurs de l’anatomie. Qui n’a entendu parler des planches de cet ouvrage, d’une exécution si belle qu’elles ont été attribuées au Titien ?

A Vesale, devenu premier médecin du roi d’Espagne, succéda Fallope, qui avait déjà professé à Ferrare et à Pise, et dans cette grande université de Padoue, protégée de la façon la plus intelligente par le gouvernement de Venise, parurent ensuite Colombo, Fabrizio d’Acquapendente, Casserio. Ces noms ont été rendus impérissables par des découvertes et par d’importantes observations sur l’organisme de l’homme ou des animaux. Gabriele Fallope, issu d’une noble famille de Modène, était né en 1523. Pendant vingt années, il étudia divers organes avec un soin jusqu’alors inconnu, et en 1561 il publia les résultats de recherches qui ont fait retentir son nom dans toutes les écoles de l’Europe. Eustachi, de San-Severino, professa à Rome. Jaloux de la renommée de Vesale, il se donna la triste mission de verser les plus amères critiques sur les œuvres de ce grand homme en se faisant le défenseur de Galien. Eustachi fut cependant un habile investigateur, et il occupe une place éminente parmi les anatomistes du XVIe siècle. Realdo Colombo, de Crémone, est célèbre par des expériences sur la respiration et par une description de la circulation pulmonaire. Cette description, occupant une petite page d’un tout petit volume, est d’une précision si parfaite qu’après l’avoir lue on s’étonne que dès cette époque la circulation générale du sang n’ait pas été soupçonnée.

Fabrizio, de la ville d’Acquapendente, située à une centaine de kilomètres de Rome, avait été l’élève de Fallope. Nommé professeur à Padoue en 1665, il occupera sa chaire pour la plus grande gloire de l’université de cette ville pendant plus de quarante années. L’organisation des animaux supérieurs avait déjà été étudiée, mais dans cette étude une seule pensée avait, depuis Galien, occupé l’esprit des anatomistes, apprendre à connaître l’homme en suppléant aux difficultés de l’observation sur l’homme lui-même par la dissection des animaux. Sous l’empire d’une idée qu’on pourrait appeler un trait de génie, Fabrizio le premier examine les mêmes organes chez l’homme et chez divers animaux. Déterminant les rapports, constatant les différences, il tire de ses observations les plus heureuses conséquences relativement aux fonctions des organes. Entrant dans la voie des comparaisons, la véritable source de lumière pour les investigateurs, il contribue d’une manière éclatante aux progrès des sciences naturelles. Fabrizio d’Acquapendente a traité des organes des sens, de l’appareil de la digestion, du développement de l’embryon dans l’œuf. On le cite continuellement encore pour une observation capitale dont il ne sut pas comprendre la portée. Il était arrivé à plusieurs anatomistes de reconnaître à l’intérieur des veines la présence de nombreux replis membraneux, ce que l’on nomme les valvules. C’étaient des remarques très superficielles, et Fabrizio n’en avait pas connaissance. Entraîné par le seul intérêt du sujet, il entreprit une étude générale des valvules de la plupart des veines, et il s’assura que toutes les valvules sont disposées de façon à empêcher le sang de tomber vers les extrémités. Il semble que la constatation d’un fait si remarquable aurait dû ouvrir les yeux de l’observateur et lui faire songer à l’un des plus grands phénomènes de la vie, le cours du sang. Le moment de la découverte était proche, mais il n’était pas arrivé.

Dans le temps où les anatomistes s’adonnaient avec ardeur à l’investigation, des naturalistes commencèrent à étudier les animaux dans leurs caractères et dans leurs habitudes. Parmi ces nouveaux scrutateurs de la nature, qui furent véritablement les premiers zoologistes, il y a encore un Italien, mais, circonstance flatteuse pour notre orgueil national, il y a deux Français. L’Italien est Salviani, né en 1514, à Città di Castello dans l’Ombrie, les deux Français sont Pierre Belon, qui naquit à la Souletière, près du Mans, en 1517, et Guillaume Rondelet, né à Montpellier en 1507, mort dans cette même ville en 1565. Salviani vécut à Rome, où il remplit les fonctions de médecin des papes Jules III, Marcel II et Paul IV. Belon, favorisé de la protection de l’évêque du Mans, René du Bellay, du chancelier de France, Guillaume Duprat, et enfin du cardinal de Tournon, visita une grande partie de l’Europe, de l’Asie-Mineure et de l’Egypte. Au retour de ses nombreux voyages, par une faveur de Charles IX, il fut logé dans le petit château de Madrid au bois de Boulogne, et il périt assassiné dans le bois en 1564. Rondelet, après avoir voyagé en France, en Italie, dans les Pays-Bas avec le cardinal de Tournon, dont il était le médecin, devint professeur d’anatomie à Montpellier, et il trouva dans cette ville un protecteur et même un collaborateur dans l’évêque Guillaume Pellicier. Belon s’occupa des oiseaux, et il mit au jour les Observations de plusieurs singularités et choses mémorables trouvées en Grèce, Asie, Judée, Egypte, Arabie et autres pays étranges; mais Salviani, Belon, Rondelet, dirigèrent principalement leurs recherches sur les animaux aquatiques, c’est-à-dire les poissons. Les ouvrages de nos trois zoologistes parurent presque en même temps, de 1553 à 1555.

Ces naturalistes, pleins d’érudition, un peu imbus encore des vieilles idées, tout en comprenant l’importance de l’investigation, croyaient augmenter l’intérêt de leurs écrits en y ajoutant de nombreux passages empruntés aux auteurs de l’antiquité. Ils se trompaient, mais comme ils avaient observé par eux-mêmes et comme ils avaient donné des figures reconnaissables des espèces, leurs travaux marquent dans l’histoire de la science un véritable début, plus qu’une renaissance. L’esprit qui avait fait naître les investigateurs indiquait la voie à suivre pour l’étude de la création animée. On profita peu d’abord de l’indication. Il y eut des compilateurs, comme Gessner et Aldrovandi. Conrad Gessner, né à Zurich le 26 mars 1515, professeur dans cette ville de 1555 à 1565, était un homme d’une érudition tellement vaste qu’il semblait posséder toutes les connaissances humaines. On lui doit une histoire des animaux dans laquelle se trouvent enregistrés tous les faits consignés par les anciens à côté des faits dus à ses propres observations, et une histoire des plantes conçue sur un plan analogue. Les écrits de Gessner, accompagnés de nombreuses figures de plantes et d’animaux, ont beaucoup contribué à répandre une infinité de notions d’histoire naturelle. Ulisso Aldrovandi était né en 1517 d’une famille patricienne de Bologne. Jouissant d’une certaine fortune, il dépensa cette fortune à faire peindre tous les animaux qu’il avait pu se procurer, et alla mourir à l’hôpital à l’âge de soixante-dix-huit ans. Cette dernière circonstance a été contestée. En mourant, Aldrovandi légua ses manuscrits au gouvernement de son pays; le sénat de Bologne ayant dépensé des sommes considérables pour les publier, cette munificence, aux yeux de Cuvier, tendrait à prouver que le savant n’a pas dû être laissé dans la misère. Est-ce bien une raison? Un homme distingué ne trouvant que l’indifférence pendant sa vie et devenant après sa mort l’objet d’une juste considération, ce n’est point assurément là un fait sans exemple. Les œuvres d’Aldrovandi se composent de treize volumes; il y en aurait eu vingt, si tous les manuscrits avaient été imprimés. C’est, avec un texte médiocre, une grande collection de planches qui ont été fort utiles jusqu’au moment où la zoologie descriptive prit le caractère de précision propre à la science moderne.

Au XVIe siècle, la botanique aussi eut un maître. Andréa Cesalpino, né à Arezzo en 1519, professeur à Pise et ensuite médecin du pape Clément VIII, fut le premier inventeur d’un système de classification pour les plantes et le premier investigateur sérieusement attaché à l’étude de la structure des végétaux. Cesalpino n’a pas été seulement un profond botaniste; familiarisé avec les études d’anatomie, il vit, comme Servet et Colombo, que le sang sortant du ventricule droit du cœur va aux poumons, puis revient des poumons dans le ventricule gauche du cœur, et le premier il employa l’expression de circulation pulmonaire. Le premier encore, il insista sur ce fait capital, que, lorsqu’une veine est liée, le gonflement a toujours lieu au-dessous de la ligature et jamais au-dessus. Suivant quelque apparence, Cesalpino avait soupçonné la circulation générale du sang.

Au XVIIe siècle, l’amour de l’étude des phénomènes de la vie se prononce avec une nouvelle énergie. Plus que jamais, l’observation et l’expérience sont proclamées les seuls instrumens du progrès, et, par l’expérience et l’observation, des résultats saisissans viennent répandre une merveilleuse clarté sur une foule de questions. La décadence était venue pour l’école de Padoue. Venise, engagée dans la guerre contre les Turcs, avait cessé de prodiguer ses encouragemens à la science. Heureusement il y avait alors en d’autres parties de l’Europe des hommes habiles. Un médecin anglais à qui l’avenir réservait une haute illustration donna la preuve de la plus admirable pénétration d’esprit et du jugement le plus solide. William Harvey, né à Folkstone le 2 avril 1578, avait étudié la médecine à l’université de Cambridge. L’étudiant, avide de savoir, comprit que pour son instruction il importait d’aller visiter les écoles de la France et de l’Allemagne, et surtout de séjourner en Italie. Pendant cinq ans, il suit les cours de l’université de Padoue; il est l’élève de Fabrizio d’Acquapendente, et on peut croire qu’un tel maître exerça une singulière influence sur l’esprit clairvoyant du jeune homme. Comme le remarque Sprengel, l’auteur célèbre d’une histoire de la médecine, rien n’explique mieux Harvey que son éducation à Padoue. Frappé de l’observation de Fabrizio relativement à la direction des valvules dans les veines et des faits déjà connus concernant la circulation pulmonaire, Harvey conçut l’idée de la circulation générale du sang. Tout était préparé pour la découverte, a-t-on répété plus d’une fois. Rien de plus vrai, et cependant, si l’homme de génie n’était venu, la découverte complète pouvait longtemps se faire attendre et ne résulter que d’une multitude d’efforts. La connaissance de la petite circulation ou circulation pulmonaire était acquise par les recherches de Michel Servet, de Colombo et de Cesalpino. Harvey démontre d’un seul coup par d’ingénieuses expériences la grande circulation ou circulation générale. à examine le cœur, et il reconnaît comment le sang y pénètre, comment il est chassé dans les artères pour être porté à toutes les parties du corps. En ouvrant une artère, il voit de quelle façon le sang s’échappe par jets inégaux qui répondent aux battemens du cœur. Considérant les veines, il s’assure par la disposition des valvules et par le gonflement qui se produit invariablement au-dessous des ligatures que la seule marche possible pour le sang est dans la direction des valvules, la marche qui conduit des extrémités vers le cœur. Un point manque, un seul, pour que la démonstration soit entière : le passage du sang des artères dans les veines n’avait pas été vu. Il était réservé aux premiers observateurs au microscope d’achever la démonstration. Dans des leçons publiques, Harvey enseigna la circulation du sang dès l’année 1619; l’ouvrage qui fait connaître l’ensemble de ses expériences ne parut pour la première fois qu’en 1628. La découverte de l’illustre physiologiste de l’Angleterre eut le plus grand retentissement; mais ce ne fut pas tout d’abord l’admiration qui éclata. Les opinions accréditées à l’égard du rôle des vaisseaux sanguins étant renversées; l’incrédulité, les colères, les railleries, les dédains, n’épargnèrent point d’abord le savant qui devait un jour occuper une si grande place dans l’estime des hommes. L’opposition violente de Riolan, les sarcasmes de Gui-Patin, sont bien connus. Saint-Simon ne rapporte-t-il pas comme une singularité digne d’une mention que Petit, « le médecin de monseigneur, homme d’esprit, de savoir et de probité, mourut en 1702 sans avoir jamais voulu admettre la circulation du sang? »

Les anciens considéraient tous les animaux inférieurs comme privés de sang; Harvey, ne se laissant point tromper par l’apparence, reconnut un fluide nourricier et une véritable circulation chez des mollusques et des crustacés. C’est là un des traits qui prouvent le mieux la profondeur d’esprit de l’habile expérimentateur : il ne se contente pas d’étudier le phénomène sur des chiens ou d’autres mammifères, il s’assure que le même phénomène existe chez les animaux les plus différens. Harvey a rendu encore à la science d’autres services considérables, car on lui doit d’intéressantes recherches sur la génération des animaux et cette assertion, merveilleuse pour son époque, que tout ce qui vit provient d’un œuf.

Depuis trois ans, Harvey démontrait publiquement la circulation du sang. à n’avait encore rien écrit, mais le bruit de sa découverte commençait à se répandre. Déjà on se figurait volontiers que presque tout était connu dans l’organisme de l’homme et des animaux supérieurs. On était surtout bien persuadé qu’il n’y avait que deux sortes de vaisseaux, les artères et les veines, à l’exclusion des nerfs, que les anciens regardaient aussi comme des vaisseaux. Tout à coup l’existence d’une troisième sorte de vaisseaux est annoncée; on était en 1622. La sensation fut grande dans le monde savant. Aujourd’hui les plus belles découvertes sont reçues avec assez d’indifférence, si elles ne semblent pas devoir conduire aussitôt à une application industrielle; mais on était au XVIIe siècle, et toutes les fois que l’esprit humain avait fait un pas, c’était une cause d’enthousiasme ou de véhémente contradiction de la part des gens éclairés.

Le 23 juillet de l’année 1622, Aselli, de Crémone, professeur à Pavie, voulant satisfaire à la demande de quelques amis qui désiraient voir certains nerfs, sacrifie un chien de belle mine et lesté d’un bon repas. La démonstration achevée, le professeur porte son attention sur les viscères de l’abdomen, et, plein de surprise, il voit sur tout le mésentère et sur les intestins de nombreux cordons du blanc le plus pur. « Frappé de la nouveauté du fait, dit Aselli, je gardai un moment le silence en songeant aux opinions diverses des anatomistes sur le rôle des veines mésaraïques; puis, prenant un scalpel aigu, je piquai l’un des plus gros cordons. A peine l’avais-je touché que je vis jaillir une liqueur blanche semblable à du lait. A cette vue, ne pouvant contenir ma joie, je m’écriai comme Archimède : J’ai trouvé! » A la distance de près de deux siècles et demi, une émotion gagne le cœur au récit de l’anatomiste de Crémone. On éprouve un vif plaisir devant l’expression touchante du bonheur de l’intelligent observateur, ravi d’avoir vu le premier ce que personne n’a vu encore, et heureux surtout d’avoir conquis une vérité destinée à porter la lumière sur un des plus importans phénomènes de la vie. Aselli veut poursuivre sa recherche, mais cette fois il ne peut apercevoir aucun vaisseau blanc. Un éclair traverse son esprit; il songe que le premier chien avait mangé avant d’être l’objet de son examen; alors, faisant choix d’un autre animal, il lui donne un copieux repas et le sacrifie peu de temps après. Le spectacle dont il avait été si émerveillé se représente à ses yeux. Aselli avait découvert les vaisseaux lactés, c’est-à-dire les chylifères, dont le rôle avait été attribué aux veines. Il s’agissait de savoir où les vaisseaux lactés conduisent le chyle; sur ce point, Aselli se méprit entièrement : il crut que le chyle était porté au foie, une erreur des anciens.

Un étudiant en médecine de la faculté de Montpellier, Jean Pecquet, né à Dieppe vers 1620, eut le mérite de faire disparaître l’erreur et d’apporter une vérité nouvelle. Pecquet aperçut le réservoir du chyle et le canal qui, traversant la poitrine, conduit le chyle à la veine sous-clavière pour le verser dans le sang. C’était en 1648. Deux ans plus tard, un jeune Suédois, Olaüs Rudbeck, observe les vaisseaux lymphatiques qui rampent sur le foie, et constate qu’ils se rendent dans le réservoir du chyle. Peu de temps après, un anatomiste danois, Thomas Bartholin, voit également les vaisseaux lymphatiques, et comme il les étudie avec un soin extrême, une persévérance inouie, il les trouve dans toutes les parties du corps. Ainsi fut complétée la connaissance du système vasculaire de l’homme et des animaux supérieurs.

La passion des découvertes enflammait chaque jour un plus grand nombre de penseurs. Ne devait-il pas y avoir dans des relations suivies, dans un perpétuel échange d’idées entre les investigateurs, plaisir et profit pour tous et avantage manifeste pour le progrès scientifique? Il suffisait d’y songer pour en être persuadé et pour attendre les plus heureux résultats de communications fréquentes, de causeries sur les sujets en discussion, d’efforts généraux pour donner publicité aux œuvres dignes d’intérêt. Alors se formèrent des réunions de savans et bientôt se constituèrent des académies. L’apparition des académies ou des grandes sociétés savantes au XVIIe siècle a ouvert une ère des plus brillantes en donnant une prodigieuse impulsion aux travaux. On se préoccupait de créer des facilités pour l’investigation, d’établir des correspondances avec les savans isolés, de répandre leurs écrits. L’inanité de la philosophie scolastique était désormais reconnue d’une manière générale, et les hommes de recherche, se considérant comme des philosophes, étaient surexcités par le sentiment que la source de la vraie philosophie ne peut résider ailleurs que dans la connaissance de la nature et particulièrement des phénomènes de la vie. C’est à l’Italie encore que revient l’honneur d’avoir possédé la première académie scientifique. En 1603 fut fondée à Rome l’académie des Lyncées. Le lynx était un emblème significatif. Ne dit-on pas dans le langage vulgaire avoir des yeux de lynx, tant il a été répété d’après une croyance fort ancienne que le lynx est l’animal doué de la vue la plus perçante? La tendance de l’association naissante était donc clairement exprimée : il s’agissait de voir et surtout de bien voir, sans se préoccuper des opinions d’autrefois. L’académie des Lyncées comptait parmi ses membres Galilée, Stelluti, l’anatomiste Severino, Fabio Colonna, célèbre par ses études sur les plantes et sur les animaux marins, et d’autres savans d’une véritable distinction. Un jeune homme appartenant à une très illustre famille, le prince Cesi, s’était dévoué au succès de l’association. Son palais était le lieu des réunions; par ses soins et à ses frais furent créés un cabinet d’histoire naturelle, un jardin botanique, une bibliothèque, une collection de manuscrits. Ce n’était point assez pour ce protecteur aussi ardent qu’éclairé; il entretenait des dessinateurs pour les besoins des naturalistes. Très occupé lui-même des perfectionnemens du télescope et du microscope, il faisait construire de ces instrumens pour les offrir aux savans qu’il jugeait capables d’en faire un emploi utile. L’académie des Lyncées n’avait pas de publication collective, mais elle favorisait les publications particulières de ses membres. Privée de la munificence de son riche protecteur, qui mourut en 1630, cette compagnie ne tarda pas à languir. Le commandeur Cassiano del Pozzo lui donna asile dans son palais, et le cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII, lui prêta encore quelque appui. Néanmoins elle disparut en 1651.

C’est aussi vers le milieu du XVIIe siècle que se forma en Angleterre une compagnie savante qui a su se faire une grande place dans la civilisation moderne. En général les sciences, comme les lettres et comme les beaux-arts, ont leurs jours d’éclat chez les nations qui jouissent d’une certaine quiétude. La pensée des conquêtes de l’intelligence occupe rarement ceux pour qui un lendemain paisible n’est point assuré. Pourtant il est parfois des époques d’agitation où des esprits d’élite s’abandonnent volontiers aux plus hautes aspirations et rêvent des grandeurs capables-de leur faire oublier les maux dont ils sont entourés. Nous en avons ici un remarquable exemple. La Société royale de Londres date des jours les plus troublés de l’Angleterre, de l’année 1645, Pannée même de la bataille de Naseby, qui consomma la ruine de la puissance de Charles Ier. Quelques hommes de savoir et d’intelligence, et, suivant les expressions de l’historien de la Société royale, « curieux des choses de la nature et de la nouvelle philosophie expérimentale, » songèrent à se réunir à certain jour de chaque semaine pour s’occuper de la science et s’isoler ainsi des événemens qui désolaient leur patrie. Les premières assemblées eurent lieu à Londres, et l’on y voyait l’illustre Robert Boyle, tout à la fois chimiste, physicien et vrai philosophe, Thomas Willis, l’auteur des premiers essais dans cette branche de la science qu’on appellera dans la suite l’anatomie comparée, George Ent, l’énergique défenseur de la découverte de Harvey, Francis Glisson, dont on cite aujourd’hui encore des études anatomiques et de justes appréciations sur les propriétés de la fibre musculaire. Les désordres populaires ayant obligé à sortir de Londres tous ceux qui de près ou de loin semblaient tenir au parti du roi, les membres de la nouvelle compagnie savante se transportèrent à Oxford. Ils restèrent dispersés pendant le protectorat de Cromwell, et le silence se fit jusqu’au moment de l’élévation de Charles II. Revenus à Londres en 1659, ils reprirent leurs assemblées comme autrefois dans le collège Gresham. Un nouvel accident ne tarda pas à se produire : on s’empara du local ordinaire des séances pour en faire une caserne. Définitivement constituée par lettres patentes en 1660, la Société royale prit rapidement une importance considérable. Elle fut en grande partie redevable de ses premiers succès au zèle de son secrétaire Henri Oldenburg, chargé du soin de ses publications. Les mémoires de la Société royale de Londres, commencés en 1665, ont paru régulièrement et presque sans interruption jusqu’à nos jours. C’est une vaste et précieuse collection qui s’accroîtra sans doute aussi longtemps que les sciences seront cultivées en Europe. L’influence de la Société royale de Londres a été immense dans la seconde moitié du XVIIe siècle, et cette influence s’est exercée sur la marche de toutes les sciences. La Société royale, entretenant des correspondances actives, attirait à elle les travaux des savans étrangers, et leur donnait une publicité dont beaucoup d’entre eux auraient été à jamais privés. Elle a puissamment encouragé les premiers observateurs au microscope. L’intérêt qu’elle a témoigné à Leeuwenhoek en particulier a été certainement la cause d’une grande partie des découvertes du véritable père des études micrographiques.

L’académie des Lyncées n’avait pu disparaître sans laisser des regrets à la plupart des savans italiens. Aussi dès l’année 1651 une nouvelle académie fut fondée à Florence par des élèves de Galilée. Les mêmes idées n’avaient cessé de régner; il s’agissait toujours de se vouer à l’exploration de la nature. La nouvelle compagnie reçut un nom qui en exprimait clairement la tendance, elle s’appela l’Accadenua del cimento, l’académie de l’expérience. Dans les premiers temps, cette association, à laquelle appartenaient Redi, illustré par ses recherches sur la génération des animaux, Borelli, le médecin mathématicien, les anatomistes danois Sténon et Bartholin, l’un et l’autre fixés en Italie, montra une grande activité. Elle avait la protection de Léopold de Médicis, le frère du grand-duc Ferdinand II; mais Léopold mourut en 1665, et l’Accademia del cimento cessa d’exister. Les sociétés savantes d’Italie ne pouvaient vivre sans avoir de hautes protections.

L’Allemagne à son tour eut son désir d’association. Il était à peu près impossible de constituer une véritable société dans ce pays, où les savans étaient complètement disséminés. On dut se borner à établir un centre où les auteurs pussent adresser leurs écrits destinés à être publiés. En 1652, la tranquillité étant revenue en Allemagne depuis le traité de Westphalie, le moment sembla favorable. Un médecin de la ville de Schweinfurt, Bausch, conçut le plan de l’association appelée l’Académie des curieux de la nature. Partout les hommes éclairés manifestaient la même volonté, s’attacher à l’étude de la nature. La compagnie naissante entreprit simplement la publication des œuvres de quelques-uns de ses membres; mais à partir de l’année 1670 elle publia annuellement un recueil contenant de nombreux travaux de recherches. L’Académie des curieux de la nature a duré jusqu’en 1791; on l’a vue renaître en 1818.

Au XVIIe siècle, la France possédait plusieurs savans d’un haut mérite, et cependant notre Académie des Sciences est moins ancienne que les académies étrangères qui viennent d’être citées. Elle date de 1666. Seulement il est vrai de dire que longtemps auparavant nos savans avaient des assemblées fréquentes où ils se communiquaient leurs travaux et discutaient les questions scientifiques. Au rapport de Du Hamel, qui nous a laissé une histoire de l’ancienne Académie des Sciences, des hommes instruits, parmi lesquels se trouvaient Gassendi, Descartes, Hobbes, Roberval, Pascal père et fils, se réunissaient chez le père Mersenne, et de là s’établissaient des correspondances avec les savans étrangers. L’abbé de Marolles nous dit aussi qu’il y avait des réunions de savans chez Louis Chantereau-Lefèvre, conseiller d’état, comme il y en avait précédemment chez M. Lepailleur, et qu’il a vu à ces réunions du samedi, où l’on parlait de mathématiques, « Gassendi, Boulliau, Pascal, Roberval, Desargues, Carcavi et autres illustres en cette science. » Dès le temps de Ghantereau-Lefèvre, qui mourut en 1658, des assemblées se donnant le titre d’académie se tenaient à peu près régulièrement à l’hôtel de Henri-Louis-Habert de Montmor, doyen des maîtres de requêtes. Les assemblées étant devenues plus nombreuses, on se réunit à la bibliothèque du roi, chez M. Thévenot. Tout ainsi était merveilleusement indiqué pour donner à un ministre tel que Colbert l’idée d’un acte important à accomplir. Colbert proposa donc à Louis XIV d’instituer une Académie des Sciences, et la proposition fut aussitôt accueillie. Régulièrement en possession d’un local à la Bibliothèque du roi, les membres de l’Académie, mathématiciens, astronomes, naturalistes, travaillèrent avec l’entrain d’hommes bien persuadés que l’on attend d’eux de grandes choses. Les animaux de la ménagerie de Versailles qui venaient à mourir étaient mis à la disposition des anatomistes, Claude Perrault, si connu de tout le monde comme l’architecte de l’Observatoire de Paris et de la colonnade du Louvre, Joseph Duverney, Jean Méry. A ses débuts, l’Académie ne publiait aucun recueil; les résultats des dissections des naturalistes furent l’objet de mémoires spéciaux, accompagnés de planches dessinées par Claude Perrault ou par le géomètre Lahire, son collègue à l’Académie.


II.

Au moment où les académies dont nous venons de rappeler l’origine commençaient à fonctionner, les sciences naturelles étaient déjà représentées par un ensemble de connaissances dont on pouvait s’enorgueillir. On possédait des notions précises sur l’organisation de l’homme et des animaux domestiques. En continuant à observer les mêmes sujets et toujours avec la même simplicité de moyens, la probabilité de faire de nouvelles découvertes semblait assez faible. Les mieux avisés comprirent aussitôt de quels côtés les efforts devaient être dirigés pour obtenir de grands succès. Si l’homme et les animaux supérieurs avaient déjà été beaucoup étudiés, on ne savait rien néanmoins de la structure des organes, rien de la nature des liquides de l’organisme. On était dans une ignorance complète à l’égard des animaux inférieurs. Les sujets de recherche étaient donc sans nombre, les découvertes assurées aux investigateurs assez patiens et assez habiles pour imaginer des moyens d’étude qui avaient manqué à leurs devanciers, et vaincre les difficultés d’observation qui avaient pu jusque-là paraître insurmontables. Les naturalistes, s’apercevant que les meilleurs yeux du monde ne suffisent pas pour distinguer la structure des organes ou les détails de la conformation d’un insecte, songèrent à se donner pour auxiliaires des verres grossissans. Les microscopes furent inventés. Ces instrumens, d’abord très imparfaits, permirent déjà de voir certains détails dont l’existence n’était pas soupçonnée. C’était un encouragement. Plusieurs observateurs n’eurent plus qu’une pensée, obtenir des instrumens d’une grande puissance, et l’un d’eux. Leeuwenhoek, arriva si bien au but, qu’il dépassa tous les autres par le nombre et par l’importance de ses découvertes.

L’origine du microscope est aussi humble qu’il est possible de l’imaginer. Un globe de verre rempli d’eau fut le microscope de quelques savans de l’antiquité. Au moyen âge, on reconnaît le pouvoir grossissant des sphères transparentes et l’on façonne des lentilles biconvexes : c’est l’invention des lunettes à l’usage des personnes dont la vue est affaiblie. Jusqu’ici il n’y a rien d’applicable aux observations scientifiques, et il s’écoule beaucoup de temps encore avant que les naturalistes possèdent des appareils propres à grossir suffisamment les petits objets. La première idée d’associer plusieurs lentilles de verre afin d’obtenir un pouvoir amplifiant considérable a été attribuée au moine Roger Bacon, qui vivait au XIIIe siècle; mais à cet égard il n’existe aucun renseignement précis. Au XVIIe siècle seulement, il est sérieusement question des microscopes, microscopes simples et microscopes composés. Le microscope simple consiste en une petite lentille biconvexe enchâssée dans une platine de bois ou de métal fixée sur un support; quelquefois la lentille a été remplacée par un globule de verre. L’instrument se complète par des appareils d’éclairage : un large verre grossissant, autrement dit une loupe, pour concentrer les rayons lumineux sur l’objet à examiner, un miroir concave qui permet de voir l’objet au milieu d’un champ de lumière. Le microscope composé, le nom l’indique, est formé de plusieurs lentilles disposées aux deux extrémités d’un tube qu’à l’aide d’un petit mécanisme on peut élever ou abaisser vers le porte-objet afin de rencontrer exactement le foyer pour la vision bien distincte. Le mode d’éclairage est analogue à celui qui s’adapte au microscope simple.

Affirmer absolument à qui appartient le mérite de l’invention du microscope serait presque une témérité. On pense aujourd’hui que le premier microscope composé a été construit en 1590 par un opticien de la ville de Middelbourg, Zacharie Jans, mais que l’idée a pu être suggérée par un simple ouvrier, Jean Lapprey. L’invention a été attribuée à l’illustre Galilée, on prête aisément aux riches; cependant il paraît certain que l’ingénieux savant qui imagina le télescope a seulement apporté des perfectionnemens au microscope. Si l’on s’en rapportait à Descartes, c’est à un opticien de la petite ville d’Alcmaer, en Hollande, que serait dû l’instrument destiné à l’observation des très petits objets. Si l’on s’en fiait à l’autorité du grand Huygens, ce serait à Drebbel, un physicien hollandais. Drebbel n’est plus en cause; il avait acheté un microscope, il l’emporta en Angleterre et se présenta comme en étant l’inventeur. L’instrument en sa possession lui servit de modèle pour en construire d’autres. Le fait ne reste maintenant douteux pour personne.

Le microscope commençant à être connu et apprécié, opticiens et naturalistes tentèrent de le perfectionner. Robert Hooke, l’un des premiers observateurs au microscope, construisit des instrumens qui furent très admirés. Un opticien de Rome, Eustachio Divini, qui jouissait dans toute l’Europe d’une grande réputation pour son habileté à travailler les verres, fabriqua aussi des microscopes fort estimés en leur temps. Par exemple, les instrumens de l’opticien de Rome ne devaient pas être d’un usage commode; par les dimensions, ils ressemblaient à de petites pièces d’artillerie. On serait porté à croire que les microscopes composés, ayant une puissance très supérieure à celle des microscopes simples, ont été préférés par les auteurs des plus grandes découvertes; c’est le contraire qui a eu lieu. Les microscopes composés présentaient de graves défauts. Plus il y avait de lentilles combinées, plus les objets apparaissaient déformés; l’achromatisme des lentilles de verre n’était pas connu. Ensuite, certaines dispositions étant imparfaites et la nature des verres plus imparfaite encore, la lumière pénétrait peu dans l’instrument, surtout avec de forts grossissemens. On apercevait les objets comme s’ils étaient plongés dans une demi-obscurité. Des inconvéniens aussi fâcheux n’existaient pas avec les microscopes simples. Nous allons à présent voir les observateurs à l’œuvre.

Les premiers naturalistes qui emploient le microscope avec succès sont des membres de la Société royale de Londres, Henshaw, Robert Hooke, Nehemiah Grew. Henshaw s’occupe de la structure des végétaux, et il fait bientôt une observation capitale. Examinant des tiges à l’aide d’un grossissement un peu considérable, il aperçoit, courant entre les fibres ligneuses, d’admirables tubes formés d’une délicate membrane et d’un fil ou plutôt d’une lame mince et étroite contournée en une élégante spirale. Henshaw avait découvert les vaisseaux des plantes que l’on a nommés les trachées à raison d’une certaine ressemblance d’aspect avec la trachée-artère de l’homme et des animaux supérieurs ou avec les trachées des insectes. Robert Hooke avait pris dans sa jeunesse un goût extrême pour le microscope; il employa cet instrument pour des observations qui ont été consignées dans un livre publié en 1665 sous le titre de Micrographia. L’ouvrage se compose de grandes figures et de descriptions d’objets vus à l’aide de verres grossissans, comme s’exprime l’auteur. Hooke observe la structure celluleuse des végétaux, et dans les mousses il reconnaît les corps reproducteurs. Avec son microscope, il regarde les yeux d’une mouche, et, chose alors bien surprenante, la surface de chaque œil de l’insecte se montre partagée en une infinité de compartimens de forme hexagone : c’est l’assemblage d’une multitude d’yeux. L’aiguillon de l’abeille est examiné à son tour, et cette arme si fine se trouve être composée d’un double stylet et d’un fourreau à deux valves, destiné à protéger le stylet. Que l’on se reporte par la pensée au moment où viennent d’être aperçus ces faits, aujourd’hui de connaissance presque vulgaire, et l’on se figurera aisément combien devait être vive la joie de l’observateur, combien devait être général l’intérêt qu’un public distingué accordait à ses observations. Des personnes même très indifférentes éprouvent souvent le désir de voir, infiniment grandis, les insectes dont elles redoutent les atteintes, le cousin, la puce. Robert Hooke représente ces petits êtres avec des proportions gigantesques, de manière à rendre distincts leur suçoir et les autres parties extérieures de leur corps, dont l’admirable conformation est une cause d’étonnement. Des cheveux, des plumes, des écailles de poissons, sont considérés sous le microscope par le savant anglais, et on peut apprendre alors que ces parties ont une structure si complexe qu’il faudra l’étudier longtemps avant de la bien connaître. On commençait à peine à observer ce que l’on ne distingue pas à la vue simple, et déjà se dévoilaient dans les corps organisés des perfections que l’on n’aurait jamais soupçonnées. Il n’y avait plus à douter, l’avenir apparaissait immense pour les investigateurs. Robert Hooke est plein de ce sentiment, il se flatte que les plus petits objets n’échapperont pas aux recherches des nouveaux observateurs; il songe à un nouveau monde visible livré aux méditations de l’esprit humain; il prévoit que la structure intime des différentes parties de l’organisme sera découverte un jour. Nehemiah Grew s’est servi du microscope spécialement pour l’étude de la structure des végétaux, et il a obtenu de tels succès que son nom est resté en grand honneur parmi les botanistes. Les recherches de cet habile micrographe ont en effet préparé la voie aux expérimentateurs qui plus tard devaient révéler les phénomènes si curieux de la vie des plantes. Avec Grew, on apprend qu’il existe chez les plantes plusieurs sortes de vaisseaux ayant chacun sa fonction propre, que la surface des feuilles est percée d’une infinité de pores, petites fentes aujourd’hui désignées sous le nom de stomates, dont la connaissance était précieuse pour expliquer la respiration des végétaux.

Un contemporain de Hooke et de Grew, un professeur de l’université de Bologne, Marcello Malpighi, a puissamment contribué au mouvement scientifique du XVIIe siècle, homme érudit, esprit élevé, anatomiste habile, observateur ingénieux, Malpighi appelle à son aide tous les procédés d’investigation qu’il peut imaginer. Il a recours au microscope, et avec le microscope il fait ses plus importantes découvertes; mais pour lui l’instrument destiné à grossir les objets ne dispense ni de l’usage d’autres instrumens, ni de tout autre moyen capable de conduire à la connaissance de la structure ou de la conformation des parties de l’organisme des animaux et des plantes. Malpighi est Italien, mais par ses publications il appartient plus à l’Angleterre qu’à l’Italie. La Société royale de Londres accueille ses ouvrages et les fait imprimer pour la plupart. Cette grande compagnie, n’obéissant qu’aux plus nobles aspirations, ne néglige aucune occasion de servir le progrès de la science; elle reçoit avec le même bonheur toute vérité nouvelle, toute pensée féconde, qu’elle vienne du dedans ou du dehors; elle donne les encouragemens les plus efficaces à des savans étrangers, comme Malpighi, comme Leeuwenhoek, qui n’ont pas dans leur patrie les ressources nécessaires pour publier les résultats de leurs travaux.

Malpighi s’efforça de mettre en évidence la structure intime des organes, et dans plusieurs circonstances il y réussit d’une manière remarquable. Il ne fut pas toujours heureux, il est vrai. Faisant usage de la macération ou de l’ébullition et voyant de la sorte le parenchyme des organes se réduire en globules, il se persuada trop souvent que ces globules étaient de petites glandes; mais laissons les erreurs et rappelons les vérités conquises. Pour tous les yeux, les poumons semblaient formés d’un tissu spongieux. Le savant professeur de Bologne réussit à les étudier en ayant recours à un procédé bien simple : il insufflait de l’air par la trachée, et desséchait ensuite la préparation. Il suffisait alors de couper des tranches minces du tissu ainsi préparé et de porter quelques-uns de ces fragmens sous le microscope, pour constater que le poumon se compose d’une multitude de cellules en continuité avec les bronches. On avait l’idée singulière que le sang et l’air se mêlaient directement dans le poumon. Par l’examen microscopique, il fut aisé de reconnaître que l’air seul pénètre dans les cavités, et que le sang circule dans l’épaisseur des parois des cellules. Si l’observateur avait porté son attention exclusivement sur les poumons de l’homme et des mammifères, les difficultés de la recherche étant excessives, peut-être ne fût-il point parvenu à voir toute la vérité; mais il avait eu la bonne inspiration d’étudier les organes respiratoires infiniment plus simples des reptiles et des batraciens.

En examinant les poumons des grenouilles sur des individus vivans, Malpighi eut un autre bonheur. Après les expériences de Harvey, le passage du sang des artères aux veines ne pouvait être douteux; cependant l’observation directe manquait, il restait une lacune dans la démonstration de Harvey. Avec le secours du microscope, l’anatomiste de Bologne vit le sang, chassé par le cœur, circuler dans les vaisseaux des organes respiratoires et passer des artères aux veines en traversant la multitude de petits canaux que l’on nomme les capillaires. Sur le mésentère des mêmes animaux, le ravissant spectacle de la circulation du sang s’offrit à sa vue d’une façon plus frappante encore. N’était-ce pas un vrai triomphe d’avoir pu contempler un si beau phénomène, l’une des plus belles manifestations de la vie ?

Malpighi, le premier, s’occupa sérieusement de la structure des principaux viscères, et, s’il a commis des fautes, il a procuré néanmoins la connaissance de plusieurs faits remarquables. Dans l’impossibilité de donner un aperçu de son œuvre entière sans entrer dans de longs détails, c’est à l’indication de quelques résultats considérables que nous voulons nous borner. Le rein, véritable filtre, présente une admirable structure. De nos jours, on fait beaucoup de préparations microscopiques, surtout en Angleterre et en Allemagne, à l’usage des personnes qui veulent prendre une idée des particularités les plus curieuses des corps organisés. Les préparations qui mettent en évidence la structure des reins sont de celles dont tout observateur se montre le plus émerveillé. Les vaisseaux sanguins ayant été remplis par une injection colorée avec du carmin, on coupe des tranches de l’organe aussi fines que possible. Quand une de ces tranches est placée sur une lame de verre et emprisonnée au milieu d’un vernis transparent sous un verre très mince, la préparation est complète. Sous le microscope apparaissent de petites glandes toutes pareilles les unes aux autres, chacune consistant en un tube étroit terminé à l’une des extrémités par une petite ampoule où se loge une pelote de vaisseaux sanguins. Ces vaisseaux étant rendus parfaitement distincts, par l’injection rouge, les contours des glandes se dessinant avec une netteté irréprochable, l’ensemble est d’un effet charmant qui échappe à toute description. Pendant la vie, les vaisseaux sanguins abandonnent le liquide qui doit être expulsé, et celui-ci passe dans les petits tubes désignés par les anatomistes sous le nom de canalicules urinifères, pour être conduit dans le canal commun, l’uretère, et aboutir à la vessie. Toutes ces choses n’ont pas été connues de Malpighi, mais il a signalé l’existence des petites ampoules, et pour consacrer le mérite de cette découverte les petites ampoules ont été nommées les corpuscules de Malpighi. On s’était toujours imaginé que l’épiderme était noir chez les nègres; Malpighi a montré l’erreur. Les habitans de l’Afrique ont l’épiderme aussi blanc que celui des Européens. Leur couleur est due à la présence d’un pigment noir ou tissu muqueux interposé entre la peau et l’épidémie. On le voit, Malpighi tirait déjà un assez bon parti du microscope.

Le patient naturaliste de Bologne ne s’est pas borné à des recherches sur la structure des parties; on lui doit une étude du poulet en voie de formation dans l’œuf, bien préférable aux travaux antérieurs sur le même sujet, et la première étude qui ait été faite de l’organisation d’un insecte. Pour des recherches de ce genre, il n’était pas nécessaire d’avoir des grossissemens considérables; il suffisait d’un microscope simple, ce que nous appelons aujourd’hui une loupe montée. L’insecte choisi par l’habile investigateur est le bombyx du mûrier, le ver à soie. A l’intérêt scientifique semblait s’ajouter un intérêt industriel. Ici, au moment où l’auteur entreprend sa recherche, tout est nouveau; chaque observation devient une découverte. Malpighi étudie l’insecte sous sa forme de larve ou de ver, suivant la mauvaise expression en usage, et ensuite dans sa forme de papillon. Il considère les particularités extérieures de l’animal, puis il examine les organes internes, et tout aussitôt il reconnaît l’appareil respiratoire. L’attention devait s’arrêter sur ce point; une conformation toute spéciale se révélait. Sur les côtés du corps, chez le ver à soie comme chez tout autre insecte, il existe de petites fentes encadrées par une bordure plus ou moins épaisse et colorée; ce sont les orifices servant à l’entrée de l’air, les stigmates dans le langage scientifique. Mais que peuvent être les organes respiratoires dont les orifices occupent une position si particulière? Une observation facile permet de s’éclairer à cet égard. L’insecte est ouvert sous l’eau, comme il convient de le faire pour étudier l’organisation de corps de petite dimension. Alors se montre un système aérifère de l’aspect le plus merveilleux et sans aucune ressemblance avec ce qui existe chez les autres animaux. Des tubes remplis d’air, partagés en rameaux innombrables, disséminés dans toutes les parties du corps, resplendissent sous l’eau comme des arbrisseaux d’argent d’une admirable délicatesse. Sous la loupe, les plus petites parties de ce système se dessinent sur tous les organes avec une incomparable netteté, et dans les parois des plus gros troncs apparaît un fil contourné en spirale, donnant à ces frêles parois une résistance capable de supporter une forte pression de l’air. Telles sont les trachées, l’appareil respiratoire des insectes. Malpighi avait vu la disposition et la structure de ces trachées; il en a parlé avec des expressions admiratives bien justifiées par la beauté de cette structure et par la nouveauté de l’observation.

Une autre découverte importante de l’auteur de la monographie du bombyx est celle du cœur chez les insectes. Les personnes qui élèvent des vers à soie remarquent sur ces animaux un vaisseau dorsal dont les mouvemens alternatifs de contraction et de dilatation sont parfaitement visibles au travers de la peau. Malpighi reconnut le cœur dans cet organe pulsatile, et il a signalé comme un fait bien notable cette forme tubuleuse du cœur si éloignée de la forme conique qu’il affecte chez les animaux vertébrés. Mais la soie, cette matière textile, la plus belle que les hommes aient jamais rencontrée, dans quel organe est-elle formée? On l’ignorait il y a deux siècles. Malpighi observa les volumineuses glandes qui produisent la précieuse substance, et il vit comment cette substance, encore semi-fluide, traverse la filière et arrive jusqu’à un petit orifice situé dans la lèvre inférieure, d’où elle est tirée au-dehors par l’animal. Malpighi examina également les caractères particuliers de l’appareil digestif, et il constata l’existence d’un système nerveux formé d’une chaîne de noyaux médullaires. Chez le papillon, il étudia spécialement les organes de la reproduction. Aucune partie n’avait donc été négligée. Une notion générale de l’organisation d’un insecte se trouvait acquise par le travail de Malpighi, c’était un fait immense pour la philosophie scientifique. La comparaison de l’organisation d’un insecte avec celle d’un animal vertébré était devenue possible dans certaines limites; c’était la première étape dans cette voie de recherches qui devait conduire à la connaissance de la création animée. L’ouvrage sur le bombyx du mûrier a été imprimé à Londres en 1669 par les soins de la Société royale, qui a inséré dans ses mémoires particuliers une foule d’autres écrits de l’illustre professeur de Bologne.

Nous venons de voir Malpighi anatomiste habile et plein de ressources dans l’investigation: pourrions-nous oublier tout à fait qu’il a été l’un des botanistes les plus considérables de son époque, un émule de Nehemiah Grew? Employant le microscope sans négliger d’autres moyens pour l’étude de la structure des végétaux, il a vu exactement les cellules qui constituent le tissu fondamental et fort bien reconnu les principaux vaisseaux. Le succès l’a abandonné seulement quand il s’est lancé dans des vues théoriques sur le rôle des appareils qu’il avait observés. Des recherches sur la germination des graines, poursuivies avec un soin particulier, forment encore un beau chapitre des œuvres de Marcello Malpighi.


III.

Si nous voulons suivre les premiers observateurs au microscope, nous les trouverons maintenant en Hollande. Petite par l’étendue de son territoire comme par le chiffre de sa population, la république batave, devenue grande par sa prodigieuse activité, par ses luttes avec les principales puissances de l’Europe, par ses conquêtes au-delà des mers, pouvait se glorifier au XVIIe siècle de posséder des illustrations dans presque tous les genres. La part de la Hollande dans le mouvement scientifique du XVIIe siècle a été véritablement importante. Des investigateurs isolés se révélèrent tout à coup par des découvertes auxquelles le monde savant ne put manquer d’accorder son admiration. Ces investigateurs qui contribuèrent à l’éclat de leur patrie en servant le progrès des sciences naturelles s’appellent Leeuwenhoek, Ruysch, Swammerdam. Comme observateur au microscope, Leeuwenhoek occupe le premier rang; il a été nommé le père de la micrographie.

Pour bien apprécier les travaux de Leeuwenhoek, il est essentiel de connaître un peu l’observateur lui-même. Les investigateurs qui nous ont déjà occupé étaient de véritables savans, ils possédaient une instruction solide et souvent une vaste érudition. Profondément versés dans la connaissance des langues anciennes, ils étaient encore plus ou moins familiarisés avec les principales langues modernes. Leeuwenhoek au contraire, vivant à une époque où la langue latine était d’un usage général parmi les auteurs, ne sait pas un mot de latin. Tout idiome étranger lui est absolument inconnu; toute notion scientifique sérieuse concernant l’organisation de l’homme et des animaux lui manque. Leeuwenhoek n’a presque rien appris de ce que l’on apprend par la lecture ou par la parole des maîtres. Il ne cherchera jamais à s’instruire davantage. Dominé par une seule pensée, il poursuivra son but avec intelligence et surtout avec une patience inébranlable. Comprenant la nécessité d’avoir des instrumens supérieurs à tous ceux que l’on possède pour porter l’investigation au-delà des limites où elle a déjà été portée, il saura devenir le plus habile constructeur de microscopes. Pourvu d’instrumens sans pareils à son époque, si l’on en juge par les résultats des observations, Leeuwenhoek se met au travail. Il regarde presque au hasard avec son microscope, et, comme le plus souvent il est le premier à regarder dans les conditions où il a su, se placer, il découvre. Il décrit ce qu’il a observé, et, heureux d’avoir révélé des choses inconnues, son ambition se trouve satisfaite. Pendant près d’un demi-siècle, cet homme ingénieux, doué d’un esprit pénétrant, examinera sans suite, sans méthode, les substances organiques, les liquides, les êtres les plus infimes de la création. Ses études le conduiront à faire les découvertes les plus inattendues, à connaître les faits les plus propres à jeter de nouvelles lumières sur les plus importans phénomènes de la vie, mais jamais son esprit ne saura s’élever à une conception générale. Malgré tout, cet homme remarquable à tant de titres n’en sera pas moins l’auteur des découvertes brillantes qui, en élargissant dans des proportions immenses le champ de l’investigation, deviennent l’origine d’une foule d’études fécondes pour le progrès des sciences naturelles. Les savans les plus considérables, les penseurs les plus illustres, ont témoigné leur estime à l’observateur habile, patient et ingénieux; les plus hauts personnages leur ont donné des marques de leur considération, et, comme il est tout à fait naturel, le gouvernement de son pays n’a jamais songé à lui faire une situation digne de son mérite.

Antoon van Leeuwenhoek naquit à Delft le 24 octobre 1623, de parens fort obscurs qui, selon toute apparence, n’étaient pas dans la pauvreté. L’enfant fut envoyé à l’école à Warmond et ensuite à Benthuizen, une bourgade que sa famille était venue habiter. Ses études furent très sommaires. Son père étant venu à mourir, sa mère le mit à l’âge de seize ans chez un négociant d’Amsterdam pour lui faire apprendre le commerce des draps. Le jeune Leeuwenhoek devint caissier et teneur de livres dans cette maison; mais le métier, paraît-il, plaisait médiocrement au futur micrographe. Il rêvait de la nature, de l’observation des objets microscopiques, de la construction des instrumens d’optique. Des relations avec quelques personnes instruites avaient sans doute inspiré au jeune homme le goût de ces études, et alors le désir de posséder assez de liberté pour se livrer à son goût avait commencé à agiter son âme. Après quelques années de séjour à Amsterdam, Leeuwenhoek quitte la boutique du drapier et retourne à Delft, sa ville natale. Il ne tarde point à s’y marier avec une jeune fille du nom de Barbe de Mey, qui lui donna cinq enfans, trois fils et deux filles; mais de tous ses enfans une seule fille vécut assez pour lui faire élever un tombeau. Leeuwenhoek perdit bientôt sa compagne, et, n’étant pas absorbé par ses recherches au point de tout oublier pour elles, il contracta un nouveau mariage. Il passa une partie de sa jeunesse sans emploi, probablement fort occupé de la construction de ses microscopes et peut-être déjà heureux des observations qu’il ne faisait encore que pour lui-même. La place de gardien de la chambre des échevins de la ville de Delft lui ayant été offerte, il l’accepta, et il la conserva pendant trente-neuf années: cette charge lui laissait presque tout son temps libre, ce qui explique l’activité dont il fit preuve pendant la plus belle période de sa carrière scientifique. Position au reste bien médiocre que celle de gardien de la chambre des échevins de Delft! On l’a donnée habituellement et surtout de nos jours à de vieux domestiques honnêtes qui avaient besoin de renoncer à un service fatigant. Les compatriotes de Leeuwenhoek, depuis la mort du grand observateur, ne prononcent son nom qu’avec un sentiment d’orgueil national fort légitime, mais les contemporains se sont si peu occupés de cet homme à qui la postérité a fait une place magnifique dans l’histoire des sciences, de cet homme déjà apprécié par les savans étrangers de son époque, qu’ils n’ont presque rien recueilli sur les circonstances les plus intéressantes de sa vie.

Leeuwenhoek construisait ses instrumens sans recourir à aucune main étrangère, et, poussé par le désir perpétuel d’en avoir toujours de meilleurs que ceux qu’il avait déjà, il finit par en posséder une collection de plusieurs centaines. Il en donna quelquefois, suivant toute apparence il n’en vendit jamais. Prenant des soins extrêmes pour le choix des verres, sachant les tailler et les polir avec une perfection inconnue avant lui, il obtint tout de suite d’excellens résultats. Les microscopes de l’ingénieux Hollandais se composaient d’une lentille biconvexe, enchâssée entre deux plaques de cuivre ou d’argent percées d’un trou, et d’une aiguille mobile fixée au-devant, de manière à servir de porte-objet. Une vis permettait d’élever ou d’abaisser le porte-objet afin de le mettre exactement au foyer de la lentille. Le corps à examiner était-il solide, l’observateur le plaçait à l’extrémité de l’aiguille; la substance à étudier était-elle fluide, on la répandait sur une lame de verre ou de mica, et avec un peu de cire ou toute autre matière agglutinante la lame de verre était maintenue au bout de l’aiguille. De pareils instrumens ne devaient pas être d’un emploi facile, et il fallait une singulière patience pour ne pas s’irriter contre la lenteur des préparatifs de chaque observation.

Les microscopes de Leeuwenhoek, d’après les descriptions qui en ont été données, auraient tous été construits à peu près sur le même modèle. Le fait est affirmé par Henri Baker, un naturaliste anglais du XVIIIe siècle, qui cherchait à répandre dans le monde le goût des observations micrographiques. « Plusieurs écrivains, dit Baker, croient que les verres dont se servait M. Leeuwenhoek étaient des globules ou de petites sphères; c’est une erreur provenant de ce qu’ils ont parlé de choses qu’ils n’avaient jamais vues. J’ai en ce moment sur ma table, poursuit le narrateur, vingt-six microscopes que le célèbre observateur a légués à la Société royale, et tous ces microscopes ont une lentille biconvexe. » Le plus faible de ces instrumens avait un pouvoir amplifiant de quarante fois en mesure linéaire, trois grossissaient cent fois, le plus puissant cent soixante fois, et Baker constate en dernière analyse que « les microscopes de M. Leeuwenhoek étaient les plus simples que l’on pût imaginer. » Malgré des assertions aussi formelles, on ne saurait être convaincu. L’observateur, doué à la vérité d’une patience inébranlable, possédant une habileté consommée, sachant obtenir de merveilleux résultats au moyen de divers modes d’éclairage artistement combinés, eût-il réussi à faire toutes ces découvertes avec d’aussi pauvres instrumens? Il y a lieu d’en douter. Leeuwenhoek ne montrait à personne ses meilleurs microscopes. Dans quelques-unes de ses communications, il parle d’observations faites avec un microscope qu’il conserve pour son usage personnel; il n’hésite pas à dire qu’il met à la disposition de ses visiteurs certains microscopes, mais qu’il en a de beaucoup meilleurs absolument réservés pour ses études. A différentes reprises, la Société royale l’invite avec une insistance extrême à faire connaître la nature de ses instrumens. A toutes les demandes de ce genre, Leeuwenhoek répond d’une manière évasive, ou il répond qu’il ne peut encore donner aucun renseignement précis à cet égard, ou il ne répond pas du tout. Il était arrivé à la vieillesse, et l’on pouvait croire à un facile abandon de ses secrets. Leibniz lui donne le conseil d’apprendre à des jeunes gens l’art de tailler les verres selon ses procédés; il repousse cette idée avec toute l’énergie imaginable. Notre observateur, il est vrai, se fonde sur l’indifférence qu’on rencontre partout, sur la rareté des hommes capables de se livrer à des études du genre de celles qui ont occupé sa vie. Pour avoir des succès, ajoute-t-il, il faut consacrer beaucoup de temps à l’étude, dépenser beaucoup d’argent, donner toute son âme à la pensée et à la méditation, ce qui assurément n’est pas de nature à séduire un grand nombre de jeunes gens. A la mort de Leeuwenhoek, on n’a rien trouvé, affirment ses compatriotes, qui permît de savoir comment il travaillait ses lentilles, ni comment il en choisissait la matière. Il ne serait donc pas impossible que cet homme dont les défiances perpétuelles trahissaient les faiblesses d’un esprit peu cultivé ait fait disparaître dans son âge avancé ses meilleurs instrumens, avec l’idée de continuer à paraître aux yeux de tous un observateur incomparable. Les personnes sachant avec quelle rigoureuse exactitude les observateurs modernes déterminent la dimension des plus petits objets ne pourront s’empêcher de sourire des moyens de détermination tout primitifs à l’usage de Leeuwenhoek. Son terme de comparaison préféré est le grain de sable, et comme la grosseur des grains de sable varie dans des limites fort larges, on se trouve assez mal renseigné par la comparaison. Il importe donc, en lisant les écrits de notre auteur, de savoir que son étrange étalon de mesure égale en diamètre le trentième d’un pouce. Au reste le naturaliste de Delft est plein de ressources quand il veut donner une idée de la dimension des objets qu’il a examinés; il la compare volontiers à l’épaisseur d’un cheveu ou d’un poil de la barbe. Il manifeste souvent une prédilection pour les grains de millet, et à une époque un peu avancée de sa carrière il aime à prendre pour terme de comparaison les globules du sang, qui lui rappellent une de ses premières comme une de ses plus importantes découvertes.

Leeuwenhoek avait près de quarante ans, et jamais son nom n’avait été prononcé hors du cercle de ses amis. Une circonstance sans doute très fortuite le mit sur le chemin de la célébrité. Un témoin de ses études en comprit l’intérêt, et bien probablement décida l’auteur à rédiger une notice sur quelques-unes de ses observations pour les livrer à l’appréciation d’un savant. Le 19 mai 1673, un anatomiste célèbre, Régnier de Graaf, apportait à la Société royale de Londres une notice ayant pour titre : Spécimen d’observations faites au moyen d’un microscope inventé par M. Leeuwenhoek, en Hollande. « La personne qui communique ces observations, dit Régnier de Graaf, nous informe, dans une lettre datée de Delft, qu’un M. Leeuwenhoek a récemment inventé des microscopes surpassant tous ceux qui ont été construits jusqu’à présent, soit par Eustachio Divini, soit par d’autres. Comme preuve de l’excellence de ses instrumens, l’auteur a consigné diverses observations, et il est prêt à recevoir quelques tâches difficiles, si les curieux se plaisent à lui en adresser, comme certainement ils ne manqueront pas de le faire. » Les observations consignées dans la lettre ont trait aux caractères des mousses, dont on avait conçu l’idée la plus inexacte, ainsi que le constate l’auteur, aux parties extérieures de l’abeille, les pièces de la bouche, l’aiguillon, les yeux, et enfin à certaines particularités de conformation d’un petit animal parasite de l’espèce humaine. En examinant l’abeille, Leeuwenhoek avait vu, ce qui avait déjà été signalé par R. Hooke, les yeux de l’insecte composés d’une multitude de facettes hexagones; il en conçut l’idée au moins singulière que l’abeille est une créature sans art et sans intelligence, travaillant d’après le modèle tracé par la lumière qu’elle perçoit. Les observations du naturaliste hollandais furent accueillies par les membres de la Société royale avec un vif intérêt; on témoigna l’espérance de les voir continuer. C’était un véritable encouragement pour l’homme isolé dont les recherches n’avaient jusque-là excité que la curiosité toute naïve d’amis ou de gens incapables d’en comprendre la portée. Désormais c’était la grande Société royale de Londres, c’étaient des savans que l’on comptait parmi les plus hautes illustrations du monde, qui allaient s’occuper des travaux de l’humble habitant de Delft. Leeuwenhoek poursuivit alors ses investigations avec une ardeur sans pareille. Examinant tout ce qui lui tombe sous la main, il transmet successivement et à de courts intervalles des séries d’observations sur les sujets les plus divers. A-t-il fait une découverte, au plus vite il la consigne sans chercher à l’étendre; il y reviendra plus tard, il y reviendra dix fois, vingt fois dans sa vie, mais toujours selon l’occasion. Si l’on énumérait toutes les observations de notre auteur dans l’ordre où elles furent faites, on s’imaginerait que l’on a pris plaisir à faire la confusion. Leeuwenhoek ne possédait pas le moindre sentiment de la méthode, et telle il supposait l’abeille, tel il était comme auteur, tout à fait sans art; mais les faits qu’il signalait offraient le caractère de la précision, avec lui de nouveaux horizons se dévoilaient, et la science s’enrichissait. »

L’accueil de la Société royale à la première communication de Leeuwenhoek ne tarda point à porter ses fruits. Le 15 août 1673, une des plus importantes découvertes de l’observateur hollandais fut annoncée. C’était la révélation de la véritable constitution du sang. On croyait le sang un liquide rouge; en réalité, c’est un fluide hyalin, à peu près incolore, tenant en suspension des corpuscules ayant seuls la couleur attribuée au liquide. Il est facile de se figurer la surprise causée par une semblable assertion. Un fait bien remarquable était signalé; la connaissance de ce fait devait nécessairement servir plus tard au progrès de la physiologie. C’est toujours un spectacle saisissant que l’observation du sang à l’aide d’un bon microscope, et parmi les personnes les plus étrangères à la science il en est beaucoup qui aiment à se procurer ce spectacle. En Angleterre, où le goût du savoir est assez répandu parmi les classes élevées de la société, il est plus d’un salon où dans les soirées intimes on peut voir, dressés sur des tables élégantes, de magnifiques microscopes qui viennent tenter la curiosité. Des préparations gracieusement encadrées et soigneusement étiquetées sont là, pour montrer les détails de la merveilleuse conformation des êtres les plus petits ou l’admirable structure de certains organes. Chacun regarde et s’extasie en contemplant ces prodiges de la nature, tout fier d’avoir appris bien des choses en s’amusant. Parfois au milieu de cette compagnie si éveillée par l’intérêt du spectacle que l’on a vingt fois changé, se manifeste le désir de voir un objet que la vie n’a pas encore abandonné, du sang par exemple. Une personne va se dévouer, peut-être une fraîche jeune fille, heureuse de montrer son courage. Une imperceptible piqûre est faite au bout du doigt, une gouttelette vermeille vient perler sur l’épiderme; la gouttelette recueillie est étalée sur une lame de verre et soumise au microscope. C’est alors que se font entendre les exclamations. Une lampe projette une vive lumière qui est réfléchie par un miroir, les jolis corpuscules du sang se montrent en nombre prodigieux, avec une netteté si parfaite et sous l’apparence d’un volume tel qu’on croirait pouvoir les saisir isolément. Ces corpuscules sanguins dont on connaît aujourd’hui la dimension d’une manière exacte, 1/125e de millimètre, ressemblent, vus au microscope, à de petites lentilles ayant un noyau central d’une teinte sombre et un pourtour un peu transparent comme une gelée à laquelle on aurait donné la couleur de la grenade.

Leeuwenhoek avait eu l’idée d’examiner un peu de son propre sang, et à sa grande stupéfaction il avait vu l’incalculable multitude de corpuscules rouges roulant dans un fluide diaphane. L’observateur, disposant d’instrumens bien imparfaits, si nous les comparons aux puissans microscopes qui sont aujourd’hui aux mains des naturalistes, se trompa sur la forme et la structure des corpuscules sanguins. Il les croyait sphériques; de là le nom de globules qu’il leur a donné et qu’on a tellement répété, qu’aujourd’hui les physiologistes eux-mêmes les appellent souvent encore les globules du sang. Nous n’hésitons pas à attribuer à Leeuwenhoek la découverte de la constitution physique du sang. A la vérité, plus de douze années avant la communication de l’observateur de Delft, Malpighi, ayant examiné au microscope le sang d’un hérisson, avait distingué les corpuscules rouges; mais il les avait pris pour des globules de graisse et ne s’en était pas occupé davantage. Aussi, en présence de cette détermination, malgré le sentiment du grand Haller, il nous semble impossible de faire honneur de la découverte au professeur de Bologne. Une observation plus sérieuse avait été faite dès 1658; seulement comme elle n’avait reçu aucune publicité, le mérite de Leeuwenhoek reste entier. Swammerdam avait constaté dans le sang de la grenouille un nombre immense de « particules ovalaires, » selon ses propres expressions; mais les travaux de ce savant ne furent mis au jour qu’au commencement du XVIIIe siècle. Après l’annonce de sa découverte, Leeuwenhoek, ayant reçu une lettre flatteuse du secrétaire de la Société royale, laisse éclater sa joie. « J’ai vu avec un bien vif plaisir, écrit-il, que mes observations microscopiques ne vous ont pas été désagréables, non plus qu’aux philosophes vos amis, et cela m’a fortement engagé à poursuivre mes recherches. »

Notre investigateur alors, tout charmé de montrer jusqu’à quel point il est ingénieux, décrit avec complaisance ce qui lui a le mieux réussi pour observer le sang. Il s’est avisé de fabriquer des tubes de verre ayant la finesse d’un cheveu, et après avoir introduit dans le tube capillaire un peu du liquide rouge, il a pu le voir sous le microscope en une couche très mince, sans avoir à redouter une prompte dessiccation. Par un nouvel examen du sang, le patient naturaliste fut conduit à estimer que les globules étaient vingt-cinq mille fois plus petits qu’un grain de sable. On a vu de quelle sorte de grain de sable il s’agit. Leeuwenhoek s’était d’abord uniquement occupé du sang de l’homme; mais à des époques successives il observa ce liquide chez plusieurs mammifères, le bœuf, le mouton, le lapin, la chauve-souris, et toujours il trouva les corpuscules de forme arrondie, semblables à de petites lentilles. Son attention se porta également sur le sang des oiseaux, de la grenouille, de quelques espèces de poissons, et il constata que chez ces animaux ovipares les corpuscules sanguins sont aplatis et de forme ovalaire. Aussi appelle-t-il ces derniers des particules, réservant le nom de globules pour ceux de l’homme et des mammifères, qu’il croyait sphériques. Il jugeait assez bien de la dimension relative des corpuscules du sang. Très petits chez les mammifères, plus gros chez les oiseaux, beaucoup plus gros encore chez les batraciens et les poissons cartilagineux, ces corpuscules augmentent de volume avec une sorte de régularité quanti l’organisme se simplifie.

Leeuwenhoek aurait pu déjà apercevoir cette tendance de la nature ; mais nous savons que son esprit le portait peu à tirer des déductions de la connaissance des faits. Ce qui l’intéressa au plus haut degré, c’est l’observation du mouvement circulatoire. Malpighi avait vu ce spectacle sur les poumons et sur les viscères de la grenouille ; Leeuwenhoek devait le voir à son tour d’une manière très heureuse chez différens animaux. Sur les oreilles des jeunes lapins, où la peau a encore une grande transparence, il distingua très nettement à l’aide de son microscope le passage du sang des artères dans les veines. Les chauves-souris étaient devenues pour notre naturaliste un objet de tentation. Ces mammifères n’ont-ils pas des ailes membraneuses parcourues par de nombreux vaisseaux très apparens à la vue simple? Un beau soir, Leeuwenhoek se met à l’affût; il s’empare d’une chauve-souris, et il passe plusieurs heures à contempler les courans sanguins sur l’aile de l’animal convenablement attaché.

S’apercevant que la membrane qui unit les doigts des pieds de la grenouille est bien transparente, il applique le microscope sur cette membrane, et ici le spectacle est beaucoup plus saisissant: les corpuscules sanguins ayant un volume plus considérable que chez les mammifères, avec un grossissement médiocre on les voit sans peine entraînés comme dans un rapide torrent. On arrive à les compter dans les vaisseaux capillaires, où leur marche est ralentie par leur choc contre les parois, et où ils se mettent à la file les uns des autres. Les extrémités des jeunes têtards de grenouilles, les nageoires des poissons et particulièrement de l’anguille ne se montrent pas moins favorables pour l’observation de la circulation du sang. Leeuwenhoek ne se lassait point de regarder le beau phénomène, et c’est avec bonheur qu’il conviait ses visiteurs à le contempler. Les manifestations de leur étonnement ou de leur admiration le remplissaient de joie. Il avait fallu un siècle aux hommes les plus savans pour préparer la découverte de la circulation du sang, il avait fallu un homme de génie pour faire cette découverte, et quand la découverte avait été faite, l’incrédulité s’était manifestée presque de toutes parts malgré les démonstrations les plus ingénieuses et les plus probantes. Singulier contraste : un homme privé du savoir que possédaient tous les autres investigateurs, un simple curieux qui se contente de regarder l’oreille d’un lapin, la patte d’une grenouille ou la nageoire d’un poisson montre à tous les yeux le phénomène, aussi facile à voir que la course d’un torrent qui emporte tous les débris arrachés à ses rives. A ce curieux, il n’avait fallu qu’un microscope.

A peine trois ans sont écoulés depuis l’origine de ses relations avec la Société royale de Londres, et Leeuwenhoek a déjà plus ou moins examiné la plupart des tissus et des liquides de l’organisme et aussitôt annoncé les premiers résultats de ses études sur tant de sujets. Peut-être pense-t-on que désormais l’auteur va seulement poursuivre ses recherches commencées et compléter ses observations. Loin de là; une nouvelle surprise se répand. Tout un monde d’êtres, demeurés invisibles pour les yeux des hommes, a été vu peuplant les eaux. Une simple goutte d’eau peut être le champ dans lequel s’agitent avec une incroyable activité des centaines ou des milliers de créatures aux formes les plus diverses. Une mite a été considérée comme l’un des animaux de la taille la plus exiguë qu’on puisse imaginer; la mite est un géant, si on la compare aux animaux qui viennent d’être observés. La création animée s’étend entre des limites infiniment plus vastes qu’on ne le supposait. La vie est répandue partout et avec une profusion qu’on n’aurait jamais soupçonnée. Voilà ce qui était mis en lumière par les faits énoncés dans une lettre du micrographe de Delft en date du 9 octobre 1676, lettre dont la Société royale de Londres s’occupa pendant plusieurs séances de l’année 1677. Il fut décidé qu’on inviterait M. Leeuwenhoek à communiquer ses méthodes d’observation, afin de pouvoir contrôler les résultats de ses recherches. M. Leeuwenhoek se contenta, de faire parvenir les témoignages de plusieurs personnes attestant la vérité de ses assertions.

On se figure sans peine l’effet que dut produire cette révélation de l’existence d’un monde entier de créatures encore absolument inconnues dans un temps où de fréquentes découvertes jetaient beaucoup d’animation parmi les savans, et dans un siècle où la plupart des hommes d’un esprit cultivé et même les puissans de la terre prenaient intérêt à l’essor de l’esprit humain. Aujourd’hui l’existence de myriades d’animalcules dans presque toutes les eaux n’est ignorée de personne; mais toujours ces animalcules semblent convier les penseurs aux plus sérieuses méditations. Une goutte d’eau est étalée sur une lame de verre, et dans cet espace nagent avec une incroyable prestesse de petits êtres chez lesquels la vie se manifeste avec une prodigieuse énergie sous une infinité d’aspects. L’esprit est confondu, et plus que jamais on serait tenté de s’écrier comme certains contemplateurs de la création que nulle part la nature n’est aussi grande que dans les infiniment petits.

La lettre par laquelle Leeuwenhoek fait connaître les résultats de ses recherches sur les êtres microscopiques est l’un des écrits qui permettent le mieux de l’apprécier comme naturaliste. Une précision extrême touchant les circonstances qui ont accompagné chaque étude témoigne de la conscience de l’observateur. L’énoncé de certains détails fait ressortir le tour un peu naïf de son esprit. Malgré la simplicité, le récit porte l’empreinte d’un sentiment d’orgueil assez naturel chez l’homme qui vient apprendre aux savans une foule de choses qu’ils ignorent. Les motifs qui ont déterminé les observations, la manière dont elles ont été poursuivies, dénotent chez l’auteur une rare perspicacité. Séduit par ces qualités solides, on admire l’habile micrographe, on le voit avec des proportions qui l’élèvent au niveau des plus grands, on lui accorde le respect qu’inspirent les intelligences supérieures; mais l’enthousiasme se refroidit un peu en reconnaissant que l’auteur ne saisit guère la portée de ses propres découvertes, n’aperçoit même pas les nouveaux horizons qu’elles dévoilent aux scrutateurs de la nature. Alors l’âme est pénétrée d’un regret; on voudrait voir Leeuwenhoek pourvu des connaissances générales qui permettraient à cet esprit ingénieux de s’élever à quelques hautes conceptions. Avec une forte instruction, Leeuwenhoek en effet aurait sans doute mérité d’être compté au nombre des génies dont s’honore l’humanité.

Les observations de l’habitant de Delft sur les petits animaux qui un siècle plus tard devaient recevoir la mauvaise appellation d’infusoires commencent de la manière la plus simple et la plus naturelle. « Dans l’année 1675, dit notre auteur, je découvris des créatures vivantes dans de l’eau de pluie qui avait séjourné plusieurs jours dans un vase de terre vernissé. Ceci m’invita à examiner cette eau avec plus d’attention, et surtout les animalcules, qui me parurent dix mille fois plus petits que les puces aquatiques dont a parlé M. Swammerdam, et que l’on peut voir à l’œil nu. » Il observa donc ces animalcules, il en vit de plusieurs espèces très reconnaissables à leurs formes particulières et à leur dimension relative. Chez plusieurs, il crut distinguer des pieds d’une incroyable ténuité, s’agitant avec une rapidité extraordinaire, et dans l’intérieur du corps il vit très nettement de huit à douze globules transparens. Un jour, la pluie tombant tout à coup en grande abondance, notre observateur recueille un peu de cette eau, il y trouve quelques animalcules; la pluie ayant continué, l’expérience est renouvelée, mais cette fois l’eau ne contient aucun être vivant.

Cette eau de pluie ayant été conservée dans un vase de porcelaine, au bout de quatre jours on y voit des animalcules, et dans les jours suivans leur nombre s’est prodigieusement accru. Leeuwenhoek insiste toujours sur la petitesse de ces êtres, et, voulant frapper l’imagination par une comparaison hardie, il donne pour certain que la différence de taille entre un animalcule et la mite du fromage est analogue à celle qui existe entre l’abeille et le cheval. Une autre recherche avec l’eau de pluie fournit l’occasion de constater que le premier jour il n’y a pas d’êtres vivans, qu’il n’y en a pas encore le lendemain; ce temps écoulé, les animalcules commencent à se montrer et deviennent bientôt fort nombreux. L’expérience plusieurs fois renouvelée donna constamment des résultats du même genre. De l’eau est puisée à la rivière, l’observateur y découvre aussitôt des animalcules. Il y a dans la maison du naturaliste un puits dont l’eau est si froide en été qu’il est pénible d’y plonger la main. Pendant la plus grande partie de l’année, aucune créature n’habite cette eau presque glacée; mais vers la fin de la saison chaude on y trouve beaucoup d’animalcules. L’eau de mer fournit également sa population d’êtres microscopiques. De l’eau de neige a été conservée depuis trois ans dans une bouteille bien bouchée, aucune créature ne vit dans cette eau; mais, l’eau étant versée dans un vase et exposée à l’air, les animalcules ne tardent pas à s’y montrer. L’observateur a l’idée de mettre du poivre dans de l’eau pure, et bientôt les animalcules sont en telle quantité dans cette infusion qu’on peut en estimer le nombre à six ou huit mille pour une seule goutte.

Cet ensemble d’observations offrait à tous égards un intérêt exceptionnel. La découverte des êtres que leur taille infime devait soustraire aux yeux des hommes aussi longtemps que le microscope ne serait pas inventé apprenait à connaître des manifestations de la vie jusque-là tout à fait ignorées. L’observation des circonstances dans lesquelles apparaissent ces êtres fournissait déjà des preuves manifestes que les créatures vivantes le plus simplement organisées ne s’engendrent pas spontanément. Leeuwenhoek a observé les infusoires les plus répandus : les monades, les paramécies, les colpodes et beaucoup d’autres, sans en tracer de véritables descriptions. Dans notre siècle, ces animalcules ont donné lieu à des travaux vraiment magnifiques, et néanmoins, sur la nature précise de leur organisation, ou très simple ou assez compliquée, les opinions des zoologistes demeurent encore partagées. Vus sous un bon microscope, ces infusoires présentent un admirable spectacle. Les monades, que l’on compte parmi les créatures les plus simples et les plus petites, apparaissent comme des corps globuleux, très contractiles, presque diaphanes, qui se meuvent avec lenteur au moyen d’un long filament; les paramécies, couvertes de cils vibratiles disposés en séries régulières, se montrent sous des formes variées dues à leur état de mollesse; les colpodes se distinguent à une échancrure latérale de leur corps oblong; les kérones se reconnaissent à des appendices garnis de cils en perpétuelle vibration. Tous ces infusoires ciliés, nageant avec une incroyable agilité à l’aide de leurs cils, ont une bouche et de nombreuses cavités intérieures que l’on a considérées comme des estomacs. Ce sont les globules transparens que Leeuwenhoek signalait. Généralement très voraces, les infusoires attirent vers leur bouche, soit des parcelles de végétaux, soit des animalcules de très petite taille et les engloutissent en un moment. Sans avoir observé, on ne saurait se figurer les scènes qui se passent dans une goutte d’eau. Un procédé très facile à mettre en pratique permet de voir de la façon la plus charmante le chemin que suivent les alimens dans le corps des animalcules. Un peu de carmin pris au bout d’un pinceau et mêlé à l’eau dans laquelle s’agitent les petits êtres est la seule chose nécessaire. Les infusoires produisent avec leurs cils des courans qui amènent à leur bouche toutes les particules, et l’observateur voit aussitôt la belle couleur rouge remplissant un premier estomac, puis un second, puis un troisième. Les cavités qui constituent l’appareil digestif étant disposées à peu près en anneau, lorsque le carmin a passé de l’une à l’autre jusqu’à la dernière, il se trouve expulsé par l’orifice qui lui avait donné passage. Peu d’instans suffisent pour suivre de l’œil la course de la matière colorante emportée dans un tourbillon.

Il y a deux siècles, les plus habiles investigateurs s’appuyant d’observations précises et d’expériences concluantes repoussaient déjà avec énergie l’idée de la génération spontanée, vieille croyance qui n’a jamais reposé sur autre chose que l’ignorance du mode de reproduction de certains animaux. De temps à autre cependant, malgré les progrès de la science, elle a reparu isolément, car la croyance générale chez les anciens plaisait toujours à quelques imaginations. De nos jours, la génération spontanée a encore été invoquée pour donner l’explication de l’apparition rapide des infusoires dans toutes les eaux. Les expériences, reprises avec toutes les précautions usitées par les savans de l’époque actuelle, ont mille fois fourni la preuve que les germes ou les œufs des infusoires sont apportés avec les poussières dont l’air ne cesse d’être chargé, et que jamais les animalcules ne se montrent dans les eaux purgées d’êtres vivans et mises ensuite à l’abri des poussières. Est-il sans intérêt de faire remarquer combien les observations de Leeuwenhoek tendaient à établir cette vérité? L’eau de la pluie qui commence à tomber contient parfois quelques animalcules; mais cette eau n’a-t-elle pas entraîné les poussières qui circulaient dans l’atmosphère? L’eau de la pluie qui tombe depuis un certain temps n’offre aucun organisme vivant; dans cette même eau conservée à l’air libre, les infusoires apparaissent seulement après deux jours écoulés, et ne se montrent en abondance que les jours suivans. De l’eau provenant de la fonte de la neige et préservée de toute atteinte de l’air extérieur ne contient pas un seul animalcule, et ce n’est qu’après une exposition à l’air durant plusieurs jours qu’on y découvre des infusoires. De semblables observations n’étaient certes pas suffisantes pour ôter toute incertitude sur le mode de propagation des créatures microscopiques, mais elles permettaient déjà d’entrevoir la vérité sur cette question, et c’était un grand pas. On a souvent parlé, et avec raison, de la nécessité de faire les expériences en écartant toutes les chances d’erreurs possibles. Cependant il nous paraît curieux de rappeler une expérience assez concluante due au hasard. Deux bocaux d’égale dimension, contenant à peu près la même quantité d’eau et les mêmes débris de plantes aquatiques, avaient été fermés par un couvercle de papier et placés sur un balcon. Le vent enlève l’un des deux couvercles qu’on ne remplace point; après un certain temps, on examine le contenu des deux vases ; dans le vase fermé par un simple morceau de papier, il y a très peu d’infusoires; dans le vase demeuré ouvert, il y en a en quantité. Le rôle du plus simple abri n’était-il pas démontré par ce fait ?

L’année même qui avait été signalée par la découverte des infusoires n’était pas encore écoulée, et déjà une autre découverte saisissante due à l’observation microscopique est annoncée. En étudiant du nom de Ham croit avoir vu des animalcules dans la liqueur fécondante. Leeuwenhoek, instruit de cette remarque, regarde à son tour; plus de doute possible, la liqueur contient une prodigieuse multitude de petits corps qui s’agitent sans cesse. Le micrographe, frappé de leurs mouvemens, n’hésite pas à les regarder comme des animaux; saisi de leur nombre incalculable, il estime qu’on en voit plus d’un millier dans l’espace qu’occuperait un grain de sable. La Société royale de Londres ayant reçu communication de cette découverte, l’observateur fut invité à poursuivre ses recherches sur la liqueur fécondante des animaux. La réponse ne se fit pas attendre. Leeuwenhoek s’assura tout de suite chez le chien, le chat, le lapin, de la présence de corpuscules analogues à ceux qu’il avait déjà décrits. Plus tard s’offrit l’occasion de constater que ces corpuscules n’ont pas dans la baleine une dimension supérieure à celle qu’on leur trouve dans les animaux de petite taille. Dans la grenouille, les corpuscules se montraient « en nombre incompréhensible. » La laitance de divers poissons ayant été examinée, les corpuscules s’y trouvaient en même quantité prodigieuse. Par cet ensemble d’observations, un fait général était établi, la présence de corpuscules doués de mouvement dans la liqueur fécondante de tous les animaux vertébrés. Telle a été l’origine de la science relativement à la fécondation et à la propagation des êtres. Leeuwenhoek se trompait seulement sur la nature des corps qu’il avait observés, car ce sont non pas des animaux, mais des corpuscules fécondateurs. Les assertions de notre auteur rencontrèrent d’abord bien des incrédules, cependant il fallut se rendre à l’évidence, et une question de priorité fut soulevée par un physicien hollandais. Hartsoeker, un singulier personnage cherchant tous les moyens d’entrer en dispute avec les savans, s’était beaucoup occupé de la construction des microscopes; il prétendit avoir fait connaître le premier les animalcules de la liqueur fécondante, mais la réclamation n’était pas fondée.

Pourrions-nous songer un seul instant à rappeler tous les travaux de Leeuwenhoek? Il n’est presque aucune partie de l’organisme de l’homme ou des animaux dont cet observateur ne se soit occupé avec plus ou moins de succès. Son attention s’est arrêtée à de nombreux détails de la conformation extérieure de plusieurs insectes, et à leur mode de propagation; ses études ont porté sur la structure des plantes, sur la forme des cristaux rencontrés dans certaines liqueurs. En voulant examiner la valeur de chaque observation, il y aurait à faire la part des vérités et des erreurs, et ce serait entreprendre une histoire presque entière des sciences naturelles. Or, dans cette étude, nous avons voulu simplement montrer l’essor nouveau donné aux sciences naturelles par les premiers observateurs au microscope.

Les principaux traits de la structure de l’épiderme, des cheveux, des ongles, des os et des dents, ont été signalés par Leeuwenhoek. Les premières notions exactes sur les muscles, c’est-à-dire la chair dans la langue usuelle, ont été acquises par ses observations. Notre micrographe s’assura que les muscles sont constitués par une multitude de fibres extrêmement minces présentant des stries transversales tout à fait caractéristiques. D’après l’opinion des anciens, on se figurait encore que le nerf optique devait être creux afin de laisser arriver jusqu’au cerveau les images formées sur la rétine. A la demande de plusieurs médecins, Leeuwenhoek s’occupa de cette question, et, par des recherches multipliées, il arriva à la certitude que le nerf optique n’offre pas de cavité intérieure. On croyait le cristallin formé d’une substance parfaitement homogène; l’habile investigateur reconnut des lames fibreuses dans cette partie de l’œil. Il fit la découverte des anguillules du vinaigre, sorte de petits vers de l’organisation la plus simple, et des vibrions que l’on trouve dans le tartre déposé sur les dents.

Leeuwenhoek avait communiqué ses premières observations à la Société royale de Londres en 1673; la dernière lettre qu’il adresse à cette compagnie savante porte la date du 20 novembre 1717. Il avait alors quatre-vingt-cinq ans. Dans les premiers temps, notre observateur faisait rédiger ses lettres en latin, mais ensuite il se contenta toujours de les écrire en hollandais, et c’est à Londres qu’on se chargeait de les traduire en anglais.

Beaucoup de personnes plaisantaient volontiers à propos de ce que l’on voyait avec le microscope. Plusieurs fois on soumit à l’observateur de Delft certains objets en cherchant à le tromper. L’épreuve tourna constamment à la confusion des mystificateurs. D’un autre côté, la grande compagnie des Indes orientales recourait fréquemment au micrographe pour être éclairée sur la condition des denrées d’outre-mer, et elle eut, paraît-il, infiniment à se louer de ses services.

Les relations que Leeuwenhoek eut dans sa longue carrière, soit avec des savans, soit avec de grands personnages, méritent d’être remarquées. Elles contribuent à faire connaître l’esprit qui régnait au XVIIe siècle dans les hautes classes de la société. L’observateur de Delft, à peu près délaissé dans son propre pays, où il excitait tout au plus la curiosité de ses compatriotes, s’était acquis au dehors une très grande renommée. Les étrangers lui donnèrent des preuves d’estime qui furent la seule récompense de ses nombreux travaux. La Société royale de Londres en particulier se montra pleine d’attentions délicates à son égard. Elle lui adressait quelquefois des livres en présent. Au mois de février de l’année 1680, Leeuwenhoek fait parvenir ses remercîmens au président de la grande compagnie savante de l’Angleterre pour un envoi de ce genre, et, profitant de la bonne occasion, il insinue combien il se trouverait heureux d’être nommé membre de la société. Ce désir à peine exprimé, Leeuwenhoek est élu. Les savans les plus célèbres de l’Angleterre croient n’avoir point assez fait pour l’auteur de si grandes découvertes; ils décident qu’on fera confectionner une boîte d’argent pour renfermer le diplôme du nouvel élu, et dans une autre séance ils décident que les armes de la Société royale seront gravées sur la boîte. Notre micrographe, se trouvant comblé de tant d’honneur, s’empresse d’assurer la société qu’il s’appliquera à la servir aussi longtemps qu’il vivra. Il a tenu sa promesse.

Les savans de Londres désiraient toujours obtenir des indications précises sur les instrumens dont disposait Leeuwenhoek, et ils étaient sans doute assez curieux de connaître un peu la personne de l’étrange observateur. Une circonstance sembla favorable pour satisfaire ce désir et cette curiosité. Un naturaliste anglais, Thomas Molyneux, se rendait en Hollande; il fut chargé de voir le fameux habitant de Delft. Molyneux parvint à le rencontrer, et, bientôt après sa visite, il transmit ses impressions à Aston, le secrétaire de la Société royale. Molyneux n’a pas été charmé; il écrit à la date du 15 février 1685 : «J’ai tardé à répondre à votre lettre parce que jusqu’ici j’ai été dans l’impossibilité de vous parler de Mynheer Leeuwenhoek; mais la semaine dernière je me suis rendu chez lui, et j’ai vu au moins une douzaine de ses microscopes. » Après une description des microscopes, qui n’apprend rien qu’on ne sache déjà, vient la description du savant : « J’ai trouvé en lui, dit Molyneux, un homme très poli, fort complaisant et vraiment doué de grandes aptitudes naturelles, mais, contre mon attente, tout à fait étranger aux lettres. Il ignore absolument le latin, le français, l’anglais ou toute autre langue à l’exception de la sienne, ce qui met grand obstacle à ses raisonnemens. Ne connaissant en aucune façon les idées des autres, il a dans les siennes une telle confiance qu’il se jette dans des extravagances ou dans des explications bizarres tout à fait inconciliables avec la vérité. Vous voyez, ajoute Molyneux, que je vous livre mes impressions en toute franchise, comme vous m’en avez témoigné le désir. »

Le désappointement n’est pas dissimulé. Comment en effet s’attendre à trouver un homme aussi illettré dans l’auteur d’une foule de découvertes de la plus haute importance? L’indifférence que les pouvoirs publics de la Hollande témoignèrent à Leeuwenhoek se trouve non pas justifiée, mais expliquée. Aux yeux des étrangers au contraire, qu’importait l’homme? Les savans admiraient les découvertes; les souverains et les personnages les plus considérables y prenaient un intérêt qui à notre époque semble presque incompréhensible. Dans leurs voyages en Hollande, les rois d’Angleterre Charles II et George Ier ainsi que la reine Anne allèrent visiter le gardien de la chambre des échevins de la ville de Delft, et prirent plaisir à regarder au microscope les objets qu’il s’empressa de leur montrer. L’auteur d’une histoire numismatique des Pays-Bas, Gérard van Loon nous a transmis au sujet de Leeuwenhoek, le curieux récit du passage en Hollande du tsar Pierre Ier en 1698. « Le tsar, rapporte Gérard van Loon, partit de la Haye dans un de ces yachts dont on se sert sur les canaux et passa par Delft où, après avoir visité avec beaucoup d’attention le bel arsenal des états de Hollande, il s’arrêta devant le magasin à poudre des états-généraux. De là, il envoya deux de ses gentilshommes prier le célèbre Antoine Leeuwenhoek de se rendre auprès de lui dans un des bateaux de charge qui le suivaient et d’apporter ses incomparables microscopes, et lui fit dire qu’il serait allé le voir lui-même en passant par Delft, s’il n’avait pas été contraint de se dérober à la foule qui l’importunait. Leeuwenhoek, étant arrivé auprès de sa majesté tsarienne, eut l’honneur de lui faire voir, entre autres singularités, la circulation du sang dans la queue d’une anguille. Cette curieuse observation et plusieurs autres qu’il lui fit faire avec ses microscopes plurent tellement au tsar qu’il y employa plus de deux heures, et qu’en le congédiant il lui serra la main pour lui marquer sa reconnaissance. » Pierre Ier aimait à s’instruire en toutes choses. Saint-Simon nous apprend que pendant son séjour à Paris en 1717 « il fut voir l’Observatoire, les manufactures des Gobelins et le Jardin du Roi des simples. » Leeuwenhoek reçut la visite du roi de Prusse Frédéric Ier du roi de Pologne Auguste, du duc de Wurtemberg, qui lui fit présent de son portrait, un beau médaillon d’argent, de l’électeur palatin, qui vint avec sa femme et une nombreuse suite, du landgrave de Hesse-Cassel et de plusieurs membres de sa famille, d’une infinité d’autres personnages. Le landgrave avait offert au célèbre observateur une belle coupe d’argent ciselée et dorée à l’intérieur, et le duc de Brunswick deux médailles à son effigie, en souvenir de leur visite. On ne songeait pas encore aux décorations. Les professeurs de l’université de Louvain voulurent également témoigner leur estime au micrographe de Delft en lui décernant une médaille frappée à sa propre effigie. Leeuwenhoek avait entretenu des correspondances avec beaucoup d’hommes illustres. Leibniz lui ayant exprimé sa surprise de voir que ses magnifiques travaux ne lui aient procuré aucun avantage matériel, il lui répondit par ces paroles significatives : « Vous voudriez que mes travaux fussent rémunérés, mais dans notre pays on ne rémunère pour leur science que les professeurs, ceux qui répandent la parole divine, ceux qui, familiarisés avec le latin, instruisent la jeunesse dans cette langue. Le grand contemplateur des cieux, Christian Huygens, m’a raconté que dans une autre province une somme de 2,000 florins fut attribuée à un auteur pour la confection de tables astronomiques. Huygens en parlait avec tristesse, parce que cette sorte de rémunération blessait la dignité de gens honorables. « Quant à lui, il trouve qu’il a été suffisamment honoré par les présens de quelques souverains.

Apres une vie exempte de toute agitation, Leeuwenhoek mourut le 26 août 1723, à l’âge de près de quatre-vingt-onze ans. Ses observations lui avaient procuré d’heureux instans. L’intérêt qu’elles avaient si généralement inspiré aux hommes les plus distingués de son temps, l’immense renommée qu’elles lui avaient conquise, furent pendant la période la plus active de sa carrière un grand encouragement, et une source de vives satisfactions dans sa vieillesse.

A côté de Leeuwenhoek, nous avons nommé, comme ayant singulièrement contribué au progrès des sciences naturelles, deux de ses compatriotes, Ruysch et Swammerdam. Ruysch n’avait pas reçu une instruction beaucoup plus brillante que Leeuwenhoek, il avait commencé par être garçon apothicaire; mais son goût le porta bientôt à s’occuper de recherches anatomiques. Pour l’étude de l’appareil de la circulation du sang, on avait peu songé encore à injecter les vaisseaux avec des matières colorées. Ruysch, s’appliquant à ce genre de préparations avec une extrême ténacité, et ayant imaginé d’excellens procédés qu’il n’a jamais divulgués, obtint des succès inouis. Un nouveau moyen d’investigation conduit presque toujours à mettre en évidence des faits demeurés obscurs. Ruysch eut ce bonheur; les petits vaisseaux étant rendus parfaitement distincts à l’aide de la couleur vive qu’il savait y faire pénétrer, on avait la possibilité de les suivre sous le microscope dans leurs détails infinis. De la sorte l’habile anatomiste enrichit la science d’une foule d’observations pleines d’intérêt sur les merveilleux réseaux vasculaires microscopiques répandus dans le tissu des organes. Sur différens sujets, des discussions s’engagèrent entre Ruysch et le grand Boerhaave, et dans plusieurs circonstances le médecin illustre de la Hollande, l’éloquent professeur, le savant érudit, fut vaincu par l’homme ignorant qui n’avait pour lui que son habileté manuelle et certaines connaissances acquises par une attention continue sur les mêmes objets. Ruysch, en extase devant les admirables ramifications des vaisseaux, en vint à ne plus voir dans la structure des organes que des réseaux vasculaires et à repousser énergiquement les vues de Malpighi à l’égard des glandes. Malpighi était souvent tombé dans l’erreur, Ruysch se trompait à son tour. Ruysch vécut jusqu’à l’âge de quatre-vingt-treize ans, toujours occupé de ses belles préparations et aidé dans son travail par sa femme et ses filles.

Jean Swammerdam, qui naquit en 1637, n’a pas eu une longue carrière; l’histoire de sa vie est navrante. Après avoir fait ses études en médecine à l’université de Leyde, il voyagea en France, et fit même un assez long séjour à Paris en compagnie d’une dame fort excentrique qui peut-être exerça une influence fâcheuse sur son esprit. Dans sa première jeunesse, Swammerdam s’était adonné à l’étude de l’homme et des animaux vertébrés ; mais, n’ayant rien trouvé de bien nouveau, il songea que l’on était peu instruit encore relativement à l’organisation des animaux réputés inférieurs, et cette pensée décida aussitôt de la direction de ses travaux. Un insecte aux différentes périodes de sa vie fut pour lui le sujet d’une intéressante monographie. Bientôt après, entreprenant une œuvre considérable sur l’organisation d’un grand nombre d’insectes et de quelques mollusques, il réunit un magnifique ensemble d’observations du plus haut intérêt, et se fit vraiment créateur d’une branche des sciences zoologiques. Swammerdam avait exécuté de nombreux dessins, rédigé le manuscrit d’un vaste ouvrage, mais il était tombé dans un affreux dénûment; il vendit ses manuscrits à vil prix, et mourut dans une profonde misère à peine âgé de quarante-trois ans, abandonné du monde et l’esprit égaré. Ses manuscrits, échappés à l’oubli ou à la destruction par une sorte de miracle, furent achetés cinquante ans après sa mort par Boerhaave, et ce médecin renommé, possesseur d’une très grande fortune, publia à ses frais l’ouvrage si précieux que l’auteur avait voulu appeler la Bible de la nature.


Les études microscopiques avaient eu d’immenses résultats pour la science. A la fin du XVIIe siècle, tout semblait avoir été observé, et les naturalistes songeaient peu à se faire les continuateurs de Malpighi et de Leeuwenhoek. Au commencement du XVIIIe siècle, le mouvement intellectuel s’était au reste singulièrement affaibli ; les investigateurs étaient devenus plus rares. Il y eut cependant encore quelques micrographes, et nous pouvons citer en particulier un chirurgien de Londres, William Hewson, comme l’auteur d’une très remarquable étude sur le sang. Néanmoins un temps arriva où l’usage du microscope fut perdu d’une manière presque générale. Dans les premières années de notre siècle, des savans distingués affirmèrent que l’on pouvait voir ce que l’on voulait avec le microscope. On alla jusqu’à nier l’existence des corpuscules sanguins, et un professeur de la faculté de médecine de Paris n’hésitait pas à déclarer l’impossibilité d’apprécier le volume et la forme de ces corpuscules par l’observation microscopique. C’était une effrayante décadence. Cette décadence heureusement touchait à son terme. Vers 1820, les progrès de l’optique permirent de construire de puissans microscopes pourvus de qualités inconnues auparavant. Les micrographes se multiplièrent, et leurs incomparables succès firent entrer la science dans une nouvelle phase.


EMILE BLANCHARD.