Les Preuves/Le Bordereau et son contenu

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La Petite République (pp. 59-72).


LE BORDEREAU ET SON CONTENU

I

Mais y avait-il du moins, dans certains détails du bordereau des indices, même légers, contre Dreyfus ? Au contraire, la première phrase : « Sans nouvelles m’indiquant que vous désirez me voir », montre qu’entre l’attaché militaire et son correspondant il y avait des relations habituelles, qu’ils se voyaient.

Or, aucune enquête, aucune recherche de police n’a pu établir qu’entre Dreyfus et M. de Schwarzkoppen il y ait eu jamais la moindre relation, directe ou indirecte. Et la dernière phrase du bordereau : « Je vais partir en manœuvres », témoigne bien encore qu’il ne peut être de Dreyfus. Car il a été établi d’une manière absolue qu’il n’avait jamais été en manœuvres en 1894, et qu’il n’avait jamais dû y aller.

Il a été démontré au contraire qu’à la date présumée du bordereau en avril ou mal 1894, Esterhazy avait été en manœuvres.

Il l’avait nié d’abord, sentant la gravité de cette charge qui s’ajoutait à beaucoup d’autres ; mais il a dû ensuite l’avouer et la preuve d’ailleurs en a été faite.

Comment a-t-on pu négliger, quand on a attribué le bordereau à Dreyfus, une difficulté aussi grave ? Pour persister à le croire de lui, il fallait supposer que, n’allant pas en manœuvres, il avait écrit : « Je vais partir en manœuvres », afin de dérouter les recherches au cas où le bordereau serait surpris. Mais c’est une hypothèse bien compliquée et bien improbable : il n’est guère vraisemblable que, pour tromper plus tard les juges qui examineraient le bordereau, il ait commencé par tromper son correspondant. Et une pareille méthode d’interprétation est singulièrement dangereuse.

Quand on trouve dans un,document une phrase qui ne peut convenir à tel prévenu, il est toujours possible, si on le veut, de dire qu’elle y a été introduite précisément pour égarer la justice ; cette méthode aboutit presque sûrement à condamner des innocents, car elle supprime, a priori et de parti pris, tous les faits, tous les indices qui établissent leur innocence.

Et pourtant, si on ne recourt pas à cette hypothèse si compliquée et à cette méthode si périlleuse, cette simple phrase : « Je vais partir en manœuvres », est une pierre d’achoppement où aurait dû se briser la prévention. Il est impossible de comprendre comment Dreyfus, n’étant pas allé aux manœuvres, aurait terminé ainsi le bordereau. il n’y a pas, dans l’acte d’accusation, la moindre allusion à cette difficulté. il ne semble pas qu’elle ait même effleuré un moment l’esprit de ceux qui menaient l’enquête. Quelle inconscience et quelle frivolité !


II

Mais voici une erreur de méthode plus grave encore et plus redoutable. C’est d’après la nature des documents mentionnés au bordereau que l’accusation prétend déterminer la qualité de l’officier coupable. Comme le dit une phrase déjà citée de l’acte d’accusation, « la nature même des documents permet d’établir que... cet officier devait appartenir à l’artillerie, trois des notes ou documents envoyés concernant cette arme ».

Je ne m’arrête pas à ce qu’il y a de puéril dans la forme du raisonnement. Déterminer la qualité de l’officier, son arme, d’après la majorité des documents livrés, est enfantin.

Sur cinq documents livrés, il y en a trois qui se rapportent à l’artillerie : donc l’officier est un artilleur. Et s’il n’y en avait eu que deux ? Et s’il y en avait eu deux pour l’artillerie, deux pour l’infanterie, qu’aurait-on décidé ? C’est, encore une fois, de l’enfantillage.

Mais ne triomphons pas de ces naïvetés, et examinons en elle-même la méthode générale qui a été suivie. En principe, il semble assez raisonnable de supposer que si les documents livrés se rapportent à l’artillerie, c’est sans doute un officier d’artillerie, plus en état de se les procurer, qui les a fournis. Mais ce ne peut être là une certitude, ce n’est même pas une forte probabilité.

Il est toujours possible en effet qu’un officier d’une autre arme, par ses relations avec des officiers d’artillerie, se soit procuré des documents d’artillerie. Si on prétend donc, par cette méthode, déterminer rigoureusement la qualité de l’officier coupable, on s’expose aux plus pitoyables erreurs.

Mais encore, pour que cette méthode si incertaine, si téméraire, puisse être appliquée même avec réserve, deux conditions sont nécessaires. Il faut d’abord que dans le service des documents confidentiels il y ait beaucoup d’ordre et d’exactitude.

Si, dans les bureaux où les secrets militaires sont gardés il y a légèreté et désordre, si des pièces importantes peuvent aisément être aperçues de n’importe qui, comment dire que telle catégorie de pièces n’a pu être connue que de telle catégorie d’officiers ?

Or, le cas de Triponé, celui de la baronne de Kaulla ont montré à combien d’intrigants les bureaux de la guerre étaient ouverts ; mais dans l’acte d’accusation même contre Dreyfus, voici ce qu’on peut lire :

Pour ce qui est de la note sur Madagascar, qui présentait un grand intérêt pour une puissance étrangère, si , comme tout le faisait déjà prévoir, une expédition y avait été envoyée au commencement de 1895, le capitaine Dreyfus a pu facilement se la procurer. En effet, au mois de février dernier, le caporal Bernolin, alors secrétaire de M. le colonel de Sancy, chef du 2e bureau de l’État-Major de l’armée, fit une copie d’un travail d’environ vingt-deux pages sur Madagascar, dans l’antichambre contiguë au cabinet de cet officier supérieur.

L’exécution de cette copie dura environ cinq jours, et pendant ce laps de temps, minute et copie furent laissées dans un carton placé sur la table-bureau du caporal précité à la fin de ses séances de travail. En outre, quand pendant les heures de travail ce gradé s’absentait momentanément, le travail qu’il faisait restait ouvert, et pouvait par conséquent être lu, s’il ne se trouvait pas d’officiers étrangers au 2e bureau ou inconnus de lui dans l’antichambre qu’il occupait.

Ainsi, on laisse traîner dans des antichambres, à la merci de toutes les curiosités, un document confidentiel, et on a la prétention, dans ce désordre, de dire ensuite que telle pièce n’a pu être connue que de telle catégorie de personnes ! Pour prouver que Dreyfus a pu connaître une note sur Madagascar, on est obligé d’avouer qu’elle pouvait être connue de tous !

Comment dès lors déterminer, par la nature des pièces, la qualité de ceux qui les livrent ?

Enfin, pour le bordereau même, pour la pièce essentielle et secrète, on donne cinq photographies aux experts. Quand ils les rendent, on ne s’aperçoit pas qu’il n’y en a que quatre : Où est la cinquième ? Personne n’en a cure, et on est stupéfait, deux ans après, de voir dans le Matin un fac-similé du bordereau.

Que dis-je ? Le Temps, dans son numéro du 14 juin dernier, publiait la note suivante qui prouve combien il y a de fuites au ministère de la guerre :

La composition de la batterie d’artillerie. ― C’est là une question qui, depuis quelques jours, fait bien du bruit dans le monde militaire : en voici l’origine : une instruction confidentielle, sorte de règlement provisoire pour la manœuvre et le tir du nouveau canon de campagne à tir rapide, prévoit la composition de la batterie à quatre pièces, au lieu de six pièces que comporte l’organisation actuelle, etc.

Voilà donc des documents « confidentiels » sur des objets très importants, qui s’échappent tous les jours des bureaux de la guerre et qui, toujours à l’état confidentiel, passent à la publicité des journaux.

Vraiment, quand une administration a à ce degré le génie de la négligence, de l’indiscrétion ou de l’incapacité, quand c’est elle-même qui ouvre, inconsciemment, les fuites par où s’échappent les documenta secrets, elle n’a pas le droit de dire, sans la plus ridicule outrecuidance : Seuls, des officiers de telle arme peuvent connaître des pièces de telle nature. Elle n’a pas même le droit de dire que seuls les officiers des bureaux de la guerre peuvent connaître les documents qui y sont si mal gardés.


III

Mais il y a mieux : pour que la méthode de l’accusation ait quelque valeur, il faut qu’on sache au juste ce que sont les documents communiqués.

Il est clair que plus la communication faite à l’étranger sera importante, plus il sera facile de circonscrire le champ des soupçons et des recherches.

S’il s’agit, par exemple, du texte même d’un rapport important, soigneusement tenu sous clef ; il est clair que seuls ceux qui auront rédigé le document ou qui en ont la garde auront pu le livrer. Mais si on ne communique à l’étranger, relativement à la même affaire, que des renseignements vagues qui ont pu être recueillis au hasard des conversations, le nombre des hommes qui ont pu assister à des conversations superficielles sur des sujets plus ou moins confidentiels est indéterminé.

Il devient alors absolument téméraire et puéril de conclure de la nature des renseignements à la qualité de la personne : car n’importe qui peut transmettre des racontars sur n’importe quoi.

Or, d’après le texte du bordereau, il est tout à fait impossible de savoir quelle est la valeur, quelle est la précision, quel est le sérieux des renseignements communiqués. Il est même inexact ou tout au moins risqué de parler de documents.

Tout ce que nous savons, c’est que le traître a envoyé à l’attaché allemand « des notes ».

Ces notes étaient-elles faites sur des documents sérieux ? ou au contraire sur de simples conversations sans portée comme celles qui s’échangent au cercle ou en manœuvres sur les questions militaires ? Nul ne le sait : Ni M. du Paty de Clam, ni M. Besson d’Ormescheville, ni les juges qui ont condamné ne le savent.

A priori, et avant même d’être assuré, comme on l’est maintenant, que l’auteur du bordereau est le rastaquouère Esterhazy, on peut conjecturer que ces notes n’ont pas une grande valeur.

« Sans nouvelles m’indiquant que vous désirez me voir », dit le bordereau. Ce ne sont pas là les relations d’un attaché militaire et d’un traître de haute marque qui disposerait des plus graves secrets de l’armée française. En tout cas, rien ne permet de savoir si les notes énumérées au bordereau étaient faites sur des documents de valeur ou si elles n’étaient que la fabrique médiocre d’un viveur aux abois, pressé de faire de l’argent et passant à l’étranger les informations telles que ses conversations et ses relations dans le monde militaire lui permettaient de les recueillir.

Cette ignorance, d’ailleurs forcée, des bureaux de la guerre sur la nature et la valeur de ces notes a éclaté, au procès Zola, d’une façon comique.

J’ai cité tout à l’heure l’acte d’accusation qui parle d’une note sur Madagascar rédigée en février 1894, et le rapporteur disait : a Dreyfus a pu la connaître, puisque pendant cinq jours la copie en a traîné dans une antichambre. »

C’est donc bien, remarquez-le, la note de février 1894 que Dreyfus est accusé d’avoir livrée.

Mais, au procès Zola, nos deux grands foudres de guerre et de réaction, le général Gonse et le général de Pellieux, ont oublié ce détail. Ils ont oublié aussi que, selon l’opinion unanime des bureaux de la guerre, le bordereau est d’avril ou mai 1894. Ils oublient encore que puisque le bordereau parle du nouveau projet de manuel de tir et qu’il en donne la date (14 mars 1894), c’est assurément dans les manœuvres qui ont immédiatement suivi, en avril et mai, que le ministère de la guerre en a donné des exemplaires aux officiers.

Or, comme le bordereau dit précisément que les officiers ont en main pour peu de jours ces exemplaires, il est à peu près certain que c’est en avril ou mai que le bordereau a été rédigé. Cela ne gêne pas nos grands guerriers.

Ils veulent avant tout charger Dreyfus : ils se rappellent qu’une autre note, plus importante, sur Madagascar a été rédigée au mois d’août, au ministère, et ils affirment aussitôt que c’est cette note qu’a surprise et communiquée Dreyfus.

Ils ne craignent pas, pour rendre le fait possible, de reculer le bordereau jusqu’en septembre alors que selon l’acte d’accusation il est d’avril ou mai.


IV

Écoutez, je vous prie. C’est le général Gonse qui parle (Dixième audience, tome II, page 110) : « Troisième point : « Note sur Madagascar. »


Il est bien certain que tout le monde peut faire des notes sur Madagascar ; mais, en 1894, on a fait une note sur Madagascar, une note qui était destinée au ministre, une note secrète qui indiquait les mesures à prendre, mesures qui concernaient tout particulièrement l’expédition, enfin toute une série de renseignements extrêmement secrets et confidentiels.

Quand nous avons vu le bordereau annonçant cette note, nous avons été extrêmement surpris ; il n’est venu à l’idée de personne que cela pouvait être une note prise dans un journal ou dans une revue.

Me Labori. ― Mais à quelle date y avait-il une note très importante sur Madagascar rédigée au ministère de la guerre ?

M. le général Gonse. ― Je ne sais pas la date exacte, mais c’est dans le courant du mois d’août.


Aussitôt Me Labori lui oppose l’acte d’accusation qui parle de la note de février.

Ainsi, au moment où l’on condamne Dreyfus d’après la nature des envois mentionnés au bordereau, on ignore si bien la nature de ces envois que, par la note de Madagascar, l’acte d’accusation entend une note rédigée en février, et les généraux Gonse et Pellieux une note beaucoup plus importante rédigée en août et, d’ailleurs, postérieure au bordereau,

La vérité, c’est que ni les premiers enquêteurs, ni les généraux ne pouvaient avoir la moindre idée de ce que signifie, dans le bordereau, la note sur Madagascar. Et quand il suffit au général Gonse de lire dans le bordereau Note sur Madagascar pour admettre d’emblée qu’il s’agit du mémoire secret rédigé en août, il nous donne une idée de la légèreté incroyable, de l’illogisme et de la sottise qui ont faussé toute cette affaire.

En fait, les cinq mentions contenues au bordereau ne sont que des étiquettes, et sous ces étiquettes nul n’a pu conjecturer ce qui se trouvait.

Or, dans un pareil état d’ignorance, ceux qui ont osé conclure de la nature de documents inconnus à la qualité du coupable inconnu se sont livrés à la fantaisie de raisonnement la plus extravagante.

Et notez, je vous prie, que pas un moment, si on lit l’acte d’accusation, cette difficulté n’a effleuré l’esprit des enquêteurs et accusateurs. De même qu’ils n’ont pas pris garde à cette phrase si gênante pour eux et qui mettait Dreyfus hors de cause : « Je vais partir en manœuvres », de même ils n’ont pas songé une minute que, puisqu’ils ignoraient la nature des envois faits par le traître, ils ne pouvaient, avec des données aussi indéterminées, déterminer le coupable.

Non : ils n’y ont pas songé un instant, et je ne crois pas qu’on puisse pousser plus loin l’irréflexion et l’inconscience.

Je me trompe : ils se sont dépassés eux-mêmes, et pour démontrer que Dreyfus a pu se procurer certains documents, ils indiquent des moyens qui ont pu, tout aussi bien, être employés par n’importe qui.

Voici ce que dit l’acte d’accusation :

Si nous examinons ces notes ou documents, nous trouvons d’abord la note sur le frein hydraulique du 120. L’allégation produite par le capitaine Dreyfus au sujet de cet engin tombe, si l’on considère qu’il lui a suffi de se procurer, soit à la direction de l’artillerie, soit dans des conversations avec des officiers de son arme, les éléments nécessaires pour être en mesure de produire la note en question.

A merveille, mais s’il a suffi à Dreyfus, pour être en état de faire la note sur le frein du 120, de causer avec des officiers d’artillerie, n’importe qui pourra faire également la même note pourvu qu’il puisse causer avec des officiers d’artillerie.

Or, comme rien n'interdit à qui que ce soit, comme rien n’interdit surtout à un officier d’infanterie comme Esterhazy d’avoir des conversations avec des officiers d’artillerie, le premier Français venu est, de l’aveu même de l’acte d’accusation, aussi capable que Dreyfus d’avoir rédigé cette note.

Mais pourquoi alors l’acte d’accusation ne se borne-t-il pas à dire que Dreyfus a pu connaître ces documents ? Pourquoi déclare-t-il que ces envois, ayant rapport (au moins trois sur cinq) à des questions d’artillerie, démontrent que l’auteur du bordereau est nécessairement un officier d’artillerie ?

Quoi ! il suffit, pour faire cette note, de causer avec des artilleurs, et vous prétendez qu’il est nécessaire, pour causer avec des artilleurs, d’être artilleur !

Et c’est avec ces niaiseries, c’est avec ces raisonnements d’imbécillité que vous resserrez autour de Dreyfus le cercle de l’accusation !

En vérité, qu’un homme ait pu être livré ainsi à des hommes dont l’esprit est si évidemment au-dessous du niveau humain, cela fait trembler.

Et ce n’est pas seulement à propos du frein du 120 que les accusateurs affirment leur débilité mentale.

Au sujet des troupes de couverture, comparez ce que dit le général Gonse et ce que dit l’acte d’accusation. Le général Gonse déclare (10e audience, tome II, page 110) :


Lorsque, à l’indication du bordereau : « Note sur les troupes de couverture », on ajoutait : « Il y a quelques modifications au plan », c’était absolument exact, Un officier de l’État-Major général de l’armée seul pouvait connaître ces modifications, donner une note sur ce sujet. Il est absolument impossible qu’un officier de troupe, quel qu’il soit, même un officier d’Etat-Major dans une division, ait pu donner des renseignements importants sur un sujet de cette nature.

Toujours le même sophisme ! Mais comment le général Gonse peut-il savoir si les renseignements transmis par l’auteur du bordereau étaient importants ou non ! Et puisqu’il l’ignore, comment peut-il raisonner à vide ?

Quant au profond mystère qui, selon lui, enveloppait ces travaux, voici ce que dit l’acte d’accusation :

« Ensuite vient une note sur les troupes de couverture, avec la restriction que quelques modifications seront apportées par le nouveau plan. Il nous paraît impossible que le capitaine Dreyfus n’ait pas eu connaissance des modifications apportées au fonctionnement du commandement des troupes de couverture, le fait ayant eu un caractère confidentiel, mais non absolument secret, et les officiers employés à l’Etat-Major de l’armée ayant, par suite, pu s’en entretenir entre eux et en sa présence. »

Ainsi, selon le général Gonse, c’est tellement secret que seul un officier de l’Etat-Major a pu en connaître. Au contraire, l’accusation, pour expliquer que Dreyfus pu être informé d’un travail exécuté dans un autre bureau que le sien, déclare que ce n’était pas absolument secret. Les officiers en parlaient entre eux, devant des officiers d’autres bureaux.

Mais la conversation est infiniment élastique et extensible : qui peut dire qu’un renseignement livré à la conversation, s’arrête aux limites d’un bureau ou d’un ministère ? Et comment un officier de troupe, causant lui aussi avec des officiers d’Etat-Major, n’aurait-il pu recueillir quelques échos d’un secret qui n’est pas « absolument secret » ?

Voyez encore le vague et l’inconsistance de ce qui suit :

En ce qui concerne la note sur une modification aux formations de l’artillerie, il doit s’agir de la suppression des pontonniers et des modifications en résultant.

Ainsi, on ne sait même pas avec certitude de quoi il s’agit, et on ose conclure que seul un officier des bureaux de la guerre a pu en être informé ! Et on oublie qu’à la même date, le projet de suppression des pontonniers était soumis aux Chambres, que la Commission de l’armée en délibérait et qu’il suffisait de connaître un député ou un sénateur pour être renseigné là-dessus !


VI

Mais voici qui est plus singulier encore. À propos du projet du manuel de tir de l’artillerie, c’est-à-dire à propos de la seule indication précise que contienne le bordereau, voici ce que dit le bordereau :

Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer, et je ne puis l’avoir à ma disposition que très peu de jours. Le ministère de la guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps et ces corps sont responsables ; chaque officier détenteur doit remettre le sien après les manœuvres.

Ainsi il est bien clair que l’auteur du bordereau emprunte le manuel de tir à un des officiers qui participent aux manœuvres. Il doit le lui rendre à la fin des manœuvres pour que celui-ci à son tour puisse le restituer : et c’est pourquoi il n’en peut disposer que quelques jours.

Je le demande à tout homme de bon sens. Est-ce que pour emprunter un manuel de tir à un officier d’artillerie, qui va en manœuvres, il est nécessaire d’appartenir aux bureaux de la guerre, ou même d’être artilleur ?

Il semble qu’un officier d’État-major comme Dreyfus, attaché aux bureaux de la guerre, aurait d’autres moyens de se procurer ce manuel de tir. Il risquait en le demandant à un officier de corps d’éveiller la méfiance. Au contraire, si un officier d’infanterie comme Esterhazy affecte une grande curiosité pour les exercices de tir, s’il demande à assister aux manœuvres de brigade de 1894 et s’il y assiste en effet, il est tout naturel qu’il dise à un officier d’artillerie : « Pour m’aider à suivre utilement les manœuvres, prêtez-moi donc votre manuel de tir ; je vous le rendrai les manœuvres finies. »

Pressé par la défense, le général Gonse lui-même a été obligé d’en convenir devant la cour d’assises (Tome II, page 116) :


Me Clémenceau. ― Est-ce que le général Gonse pense qu’un officier d’infanterie allant aux écoles à feu a pu avoir pendant quelque temps le manuel d’artillerie ? Autrement dit, est-ce qu’un officier d’artillerie aux écoles à feu aurait refusé de prêter à un chef de bataillon d’infanterie, se trouvant à ces écoles à feu, son manuel d’artillerie ?

Le général Gonse. ― Il est certain qu’on aurait pu le lui prêter, parce qu’on n’est pas en défiance avec les officiers d’infanterie ?


À merveille, mais que reste-t-il donc, dans cet ordre d’idées, de l’acte d’accusation ?

C’est parce que trois notes sur cinq se rapportent à l’artillerie que l’on conclut : Ce doit être un artilleur, et l’analyse la plus simple, les aveux mêmes des généraux, bien mieux l’acte d’accusation lui-même établissent que n’importe quel officier a pu, soit par conversation, soit par emprunt, se procurer ces renseignements ou ces documents.

VII[modifier]

Donc, au point où nous sommes, voici qui est certain. D’abord, dans les antécédents de Dreyfus, il n’y a rien, absolument rien qui puisse le désigner au soupçon, et ensuite, dans le contenu même du bordereau, non seulement il n’y a rien qui désigne particulièrement Dreyfus, mais rien ne permet même de conclure que le coupable est un officier d’État-Major et un officier d’artillerie. Au contraire, le paragraphe relatif au manuel d’artillerie semble indiquer plutôt un officier de corps. Enfin (car il y faut insister), tandis que rien dans le bordereau ne conclut contre Dreyfus, ou ne fournit aucun indice contre lui, il y a une phrase, ou plutôt un fait : « Je vais partir en manœuvres », qui met Dreyfus hors de cause ; car s’il est certain qu’Esterhazy est allé aux manœuvres contemporaines du bordereau, il est certain aussi que Dreyfus n’y est pas allé.