Les Primitifs/Les Hyperboréens

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Les Primitifs. Études d’ethnologie comparée.
Chamerot (p. 1-143).



LES HYPERBORÉENS

CHASSEURS ET PÊCHEURS




LES INOÏTS ORIENTAUX



L’ultima Thule, le point le plus septentrional de notre hémisphère qui soit habité l’année durant, est le village d’Ita, sur la côte du Smith Sound, baie de Baffin, par les degrés 78, latitude nord, et 79, longitude ouest, méridien de Greenwich. Les Itayens sont les premiers ou les derniers des hommes, comme on voudra. Ils rayonnent dans leurs expéditions de chasse jusqu’à l’extrémité méridionale du glacier Humboldt, un peu au delà du 79e degré ; or, à partir du 80e, la ligne des neiges éternelles tombe plus bas que les collines et descend jusqu’au niveau même de la mer. Toute végétation disparaît ; on ne rencontre plus que de rares abris, simples camps d’été, visités de loin en loin. Feilden, un des compagnons de l’héroïque expédition Markham, qui eut l’honneur de planter son drapeau à 740 kilomètres du pôle Nord, estime que « les indigènes n’ont jamais dépassé le Cap-Union. Même en juillet et août, le littoral serait trop pauvre pour fournir à la subsistance d’une poignée d’Esquimaux errants, et quant à une résidence d’hiver, il ne peut en être question[1]. Le point le plus septentrional où on ait reconnu quelque évidence du séjour est le cap Beechey, par le 81e 54’ latitude nord. Le naturaliste de la mission Markham y recueillit la carcasse d’un grand traîneau, une lampe de stéatite, un racloir à neige, fait d’une dent de morse, débris probables de quelque expédition. Au delà de ce parallèle, aucun de nos semblables n’a vécu sans doute. Les Inoïts ne poussent pas leurs courses plus loin[2]. »

Déjà Hudson, avec son navire à voiles, avait pénétré en 1607 jusqu’à près du 82e degré. Parry, avec son voilier, toucha, en 1827, la latitude 82e 45’. Nares, avec son vapeur, n’atteignit que 82e 16’, et avec son traîneau 83e 20’. Il y a lieu de s’étonner que les modernes, avec toutes les ressources de la science et de l’industrie, aient pu à peine dépasser les premiers navigateurs[3].

Grande était la distance qui séparait nos climats tempérés de ces régions glacées. Nous allâmes aux Esquimaux et les reconnûmes de suite pour être des hommes, mais ils nous prirent pour des revenants. Depuis les siècles qu’ils vivaient dans leurs plaines neigeuses, ils croyaient peut-être, à part quelques Indiens, habiter seuls le monde ; ils ne connaissaient pas l’existence des Européens, même par les ouï-dire qui se transmettent de proche en proche. Quand le vaisseau de Ross aborda leurs parages en 1818, les braves Itayens se figurèrent avoir été envahis par des fantômes ; illusion fort naturelle que d’autres sauvages, les Australiens notamment, eurent en semblable occasion. En effet, le navire, avec ses grandes voiles blanches qui apparaissait sur l’horizon, à la ligne où les profondeurs du ciel se déversent dans les abîmes de l’Océan, que pouvait-il être, sinon un monstre ailé descendant de l’empyrée ? Et qu’étaient les êtres fantastiques qu’il portait sur son dos et dans son ventre, sinon des revenants, des revenants en visite ? Les sorciers n’enseignaient-ils pas que les morts habitent la Lune, où ils trouvent en abondance du bois et toutes choses bonnes à manger ? Les premiers Inoïts ou Esquimaux qui montèrent à bord tâtaient les planchers, tâtaient tout ce qu’ils approchaient, mâts, barques et rames, et tout émerveillés se chuchotaient avec des airs mystérieux : Que de bois il y a dans la lune, que de bois[4] !

Après Ross apparurent le Nordstern, envoyé à la recherche de Franklin, puis Kane, en 1853-1855, et six années plus tard, Hayes. L’isolement de cette station extrême au globe est moindre depuis que des vapeurs courent la baleine. De temps à autre, une bande d’Esquimaux descend au Cap York et s’y rencontre avec des équipages. Un système d’échange s’établit dans ces parages ; de la quincaillerie et autres articles sont donnés pour de l’huile, des peaux d’ours et de phoques. On assure que de tout temps les Indiens ont fait avec les Hyperboréens quelque petit commerce de troc[5].

Dans l’automne 1873, une partie de l’expédition scientifique allemande, qui avait été rejetée dans le Smith-Sound, hiverna parmi les Itayens et ne les quitta que l’été suivant. M. Bessels, qui faisait partie de cette expédition, eut tout loisir pour étudier de près cette population presque inconnue jusqu’à lui et ne faillit pas à l’heureuse occasion.

Nous ne regrettons qu’une chose, c’est que son récit soit si court. Néanmoins, nous le prenons pour autorité principale, et Ita pour quartier-général. Nous élargirons le cadre par divers renseignements sur les autres Inoïts du pôle, et nous nous étendrons sur les Aléouts à l’extrémité occidentale du continent américain. De la sorte, nous nous formerons une idée tolérablement complète de la race esquimale, faisant comme le botaniste qui, ayant à décrire une espèce comprenant une multitude de variétés peu distinctes, fait choix des deux plus dissemblables, et néglige les intermédiaires.

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Le paysage arctique est partout semblable au paysage arctique. Les sublimes horreurs de ce

Gouffre d’ombre stérile et de lueurs spectrales[6],

il faut les avoir vues pour oser les décrire. Nous empruntons les lignes qui suivent, à plusieurs voyageurs, parmi lesquels l’infatigable Petitot :

« Des montagnes de glace, des plaines de glace, des îles de glace. Un jour de six mois, une nuit de six mois, effrayante et silencieuse. Un ciel incolore où flottent, poussées par la bise, des aiguilles de givre ; des amoncellements de rochers sauvages, où nulle herbe ne croît ; des châteaux de cristal qui s’élèvent et s’effondrent, avec d’horribles craquements ; un brouillard épais, qui tantôt descend comme un suaire et tantôt s’évanouit en montrant aux yeux épouvantés de fantastiques abîmes.

« Pendant ce jour unique, le soleil fait resplendir la glace d’un éclat aveuglant. Sous ses tièdes rayons, elle se fend et se divise ; les montagnes s’émiettent en débris, les plaines craquent et se séparant en tronçons qui se heurtent avec des bruits sinistres et des détonations inattendues.

« La nuit, une nuit éternelle, succède à ce jour énervant. Au milieu des ténèbres on distingue des fantômes immenses, qui se meuvent lentement. Dans cet isolement profond que toute obscurité porte avec elle, l’énergie du voyageur, sa raison même, ont à subir d’étranges assauts. Le soleil est encore la vie. Mais la nuit, ces mornes déserts apparaissent comme des espaces chaotiques : aux pieds des précipices qu’on ne peut mesurer, des escarpements se dressent tout autour ; les longs hurlements de la glace remplissent d’épouvante.

« Apparaît la fantasmagorie sanglante de l’aurore boréale : le ciel noir s’éclaire d’une immense lueur. Un arc plus vif s’arrondit sur un fond de flamme ; des rayons jaillissent, mille gerbes s’élancent. C’est une lutte de dards bleus, rouges, verts, violets, étincelants, qui s’élèvent, s’abaissent, luttent de vitesse, éclatent, se confondent, puis pâlissent. Dernière féerie, un dais splendide, la « couronne », s’épanouit au sommet de toutes ces magnificences. Puis les rayons blanchissent, les teintes se dégradent, s’évaporent, s’évanouissent. »

« La lumière arctique, Protée aérien, revêt mille formes, se déploie en combinaisons merveilleuses : brillante couronne terrestre ou aigrettes innombrables, semblables aux feux Saint-Elme se jouant à la cime des mâts, zones d’or capricieusement ondulées, serpents livides aux reflets métalliques qui glissent silencieusement dans les profondeurs des espaces ; arcs-en-ciel concentriques ; coupoles splendides et diaphanes qui illuminent le ciel ou tamisent la lumière sidérale ; nuées sanglantes et lugubres, bandes polaires longues et blanches qui s’étendent d’un d’un bout à l’autre de l’horizon ; frêles et incertaines nébuleuses suspendues comme un voile de gaze… »

Autres phénomènes, autres tableaux non moins étranges :

« C’est le radieux parhélie, tantôt segmentaire, tantôt équipolé ; le plus souvent avec deux ou trois faux soleils, quelquefois avec quatre, huit et même seize spectres lumineux qui deviennent les centres d’autant de circonférences ; parfois horizontal il entoure le spectateur d’une multitude d’images solaires, le transporte comme sous un dôme illuminé par des lanternes vénitiennes… Une lune, qui ignore son coucher, transforme en jour les longues nuits du solstice d’hiver, se multiplie par le parasélène, et quatre ou huit lunes se lèvent à l’horizon.

« Ces nuits si calmes et silencieuses que les battements du cœur deviennent audibles, ces nuits sont embellies par la fantastique décoration de la lumière se jouant à travers les frimas. Pyramides de cristal, lustres éblouissants, prismes, gemmes irisées, colonnes d’albâtre, stalactites à l’aspect saccharin et vitreux, entremêlés de guipures et festons, de dentelles immaculées. Arcades, clochetons, pendentifs, pinacles, la lune caresse de ses rayons mystérieux une architecture de glace et de neige, d’escarboucles, de pierres précieuses. Pays de fées et de songes.

« La vapeur expirée se condense en nodules glacés qui se heurtent dans l’air dense avec des bruits singuliers, rappelant le bris de branchilles, le sifflement d’une baguette, ou le déchirement d’un papier épais. Quelquefois, un éclair subit et sans détonation annonce la fin d’une aurore boréale, d’un orage magnétique dont le foyer est placé en dehors de la vue ; des grondements de tonnerre avertissent qu’un lac est proche dont les sources font dilater la glace. Entendez-vous cette conversation ? Percevez-vous ce tintement des clochettes à chiens, ces claquements de fouet répercutés ? Vous pensez que ces bruits retentissent tout près ; mais les instants et les heures se passeront avant que vous ayez vu arriver les personnes dont une lieue ou deux vous séparaient, Et cependant, un coup de fusil tiré à vos côtés n’a pas plus ébranlé l’atmosphère que si vous eussiez brisé une noix…

« C’est le mirage avec ses fantômes de rives, ses montagnes renversées, ses arbres qui marchent, ses collines qui se poursuivent, ses dislocations de paysage, ses fantasmagories kaléidoscopiques, de prétendus bouleaux au-dessus de verts gazons… Des colonnes de fumée qui s’élèvent dans le brouillard donnent l’illusion d’un campement. Et sur la mer des troncs d’arbres, venus on ne sait d’où, s’enflamment par le frottement violent des glaces. »

Partout du froid. Voici comment en parle un malheureux de la Jeannette :

« Enfin l’hiver sévit dans toute sa rigueur. Le thermomètre descend à 52 degrés. Notre abri disparaît sous quatorze pieds de neige ; des vents impitoyables, chargés de grêlons aigus, nous forcent à verser jour et nuit le charbon et l’huile dans les deux poêles qui conservent un peu de chaleur à notre sang.

« Je fis glacer du mercure et le battis sur l’enclume. Notre eau-de-vie, congelée, avait l’aspect d’un bloc de topaze. La viande, l’huile et le pain se divisaient à coups de hache. Josué oublia de mettre son gant droit. Une minute après sa main était gelée. Le pauvre diable voulut tremper ses doigts inertes dans de l’eau tiède. Elle se couvrit aussitôt de glaçons. Le docteur dut couper le membre de notre infortuné compagnon, qui succomba le lendemain.

« Vers le milieu de janvier, une caravane d’Esquimaux vint nous demander quelques poissons secs et de l’eau-de-vie. Nous joignîmes du tabac à ces présents, qui furent acceptés avec des larmes de joie. Le chef, vieillard débile, nous conta que, le mois précédent, il avait mangé sa femme et ses deux garçons. »

Un autre voit les choses du bon côté :

« Ce froid, plus terrible que le loup blanc et que l’ours gris, ce froid qui saisit sa victime à son insu, instantanément, mortellement, ce froid active et purifie le sang, ravive les forces, aiguise l’appétit, favorise les fonctions de l’estomac, et le rend le meilleur des calorifères ; il endort la douleur, arrête l’hémorragie. Si tant est qu’il nous frappe, c’est en envoyant le sommeil ; il donne la mort au milieu des rêves. Ce froid intense, si sec et pur, suspend la putréfaction, détruit les miasmes, assainit l’air, en augmente la densité ; il purifie l’eau douce, distille les eaux amères de l’Océan, et les rend potables ; il transforme en cristaux le lait, le vin et les liqueurs, permet de les transporter ; il remplace le sel dans les viandes, la cuisson dans les fruits, dont il fait des conserves économiques et durables ; il rend comestibles la viande et le suif crus ; il étanche les marais et lagunes, arrête le cours des maladies, révèle aux chasseurs la présence du renne en l’entourant de brouillards. La soie, le duvet, les plumes s’attachent aux doigts comme s’ils étaient enduits de glu, les copeaux adhèrent au rabot. La chevelure s’ébouriffe sous le peigne, se hérisse et s’agite avec des crépitations. On ne peut revêtir des fourrures, se couvrir d’une simple couverture de laine, sans faire jaillir de ces peaux, de cette laine, de ces mains, du corps, des étincelles accompagnées de pétillements… »

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Plusieurs ont voulu que la race des Inoïts fût la plus arriérée et la plus grossière de notre espèce. Cette distinction a été généreusement accordée à tant de hordes, peuplades et nationalités qu’elle a cessé d’avoir aucune importance ; elle n’est plus qu’une figure de rhétorique, une simple manière de dire que les gens sont peu connus. Chaque explorateur représente les sauvages qu’il a observés, comme des brutes et des ignares. Se prenant pour mesure de l’entière humanité, il ne trouve aucune expression trop forte pour indiquer la distance entre eux et lui.

Quoi qu’il en soit, nul peuple n’est plus curieux que celui des Inoïts. Aucune race n’est moins mélangée, plus homogène et nettement caractérisée. Cependant, elle est répandue par une longueur de 5 à 6,000 kilomètres, sur un territoire qui s’étend du tiers à la moitié de la circonférence terrestre, prise au 67° 30’ de latitude. Morton, en 1849 déjà[7], faisait des Esquimaux et autres races polaires une seule famille, celle des Mogolo-Américains, à laquelle appartiennent : le Groenland avec ses millions d’hectares sous neige, le vaste Labrador, l’immense fouillis d’îles et péninsules, connu sous les noms de terres de Baffin, Melville, Boothia, Victoria, Wollaston, Banks, Parry, Prince Albert. Plus, toute l’extrémité N.-Ô. du continent américain. Plus, l’archipel Aléoute. S’y rattachent à divers degrés, d’Alaska et la Reine Charlotte jusqu’à Vancouver, les Thlinkets[8], Koloches[9], Kouskowins, Haidas, Ahts et autres tribus du littoral, lesquelles s’indianisent à mesure qu’elles s’avancent vers le midi. Rink, Dallas et Friedrich Mueller n’hésitent pas à gratifier la race esquimaude des longues côtes qu’habitent les Tchouktches, Korjaks, Tschoukajires, quelque mélangés qu’ils soient avec des hordes asiatiques. Pour faire bref, nul ne contestera l’opinion de Latham :

« Les Esquimaux occupent une position géographique qui leur vaut une importance exceptionnelle. De leur affinité plus ou moins marquée avec plusieurs autres familles humaines dépend la solution de quelques problèmes ethnologiques de premier ordre. »

Ni celle de Topinard[10] :

« En Asie, les peuples ont été brassés de l’Orient à l’Occident, et de l’Occident à l’Orient, d’une façon si prodigieuse que la race la plus caractéristique doit être recherchée au delà du Pacifique, dans les mers polaires. »

Quoi que nous pensions des problèmes relatifs à l’origine et à la parenté des hommes, il est certain que les Esquimaux sont en majeure partie le produit de leur climat ; le milieu impliquant une nourriture, une demeure et des coutumes appropriées.

Facilement on exagérerait la superficie de pays que détiennent ces Hyperboréens, comme ils sont souvent appelés, si on ne réfléchissait que sur le continent américain leur habitat n’est qu’en façade, occupant une lisière large de vingt à trente kilomètres, laquelle ne gagne 75 ou 80 kilomètres à l’intérieur que le long de certains fleuves, tels que le Youkon et le Mackenzie, dont il ne dépasse pas la partie maritime. Pour ce motif, M. Dall proposait de donner le nom d’Orariens[11], à l’ensemble des lignées inoïtes. En dehors de cette étroite lisière, dans la forêt commencent les Peaux-Rouges, leurs ennemis mortels, qui leur font une guerre d’extermination. Cette animosité, de savants anthropologistes ont voulu l’expliquer « par la différence des sangs[12] ». S’il fallait en croire les Indiens, leur haine aurait un autre motif. Ils ne sauraient pardonner à l’Esquimau le crime de manger cru son poisson. D’où les noms abénaqui d’Eski mantik[13], et adjibeouai d’Ayeskiméou, qui, appliqués d’abord aux Labradoriens, ont été peu à peu étendus à l’ensemble des tribus hyperboréennes. Il nous paraît plus logique d’attribuer à cette inimitié, qui par moments prend des dehors religieux, à une cause toujours actuelle, toujours efficace ; celle de la concurrence vitale : les uns et les autres se disputent la proie qu’ils mangent crue ou vivante. L’Indien n’est pas exclusivement chasseur, il ne se prive pas de harponner le saumon. De leur côté, les Inoïts savent courir l’ours, le cerf, le coq de bruyère. Dans l’Alaska, ils se distinguent en « gens de terre » et « en gens de bateaux », selon le genre de vie auquel ils s’adonnent de préférence.

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Fermés au reste du monde par leur barrière de frimas, les Esquimaux sont, plus que tout autre peuple, restés en dehors des influences étrangères, en dehors de notre civilisation qui brise et transforme ce qu’elle touche. La science préhistorique a vite compris qu’ils lui offraient un type intermédiaire entre l’homme actuel et l’homme des temps disparus. Quand on entra chez eux pour la première fois, ils étaient en plein âge d’os et de pierre[14], tout comme les Guanches quand on les découvrit ; leur fer et leur acier sont d’importation très récente et presque contemporaine. Les Européens de la période glaciaire ne sauraient avoir mené une vie très différente de celle que mènent aujourd’hui les Inoïts dans leurs champs de neige. Comme on vit maintenant au Groenland et au Labrador, on vivait jadis à Thayingen, à Schussenried, à la Vézère. Les Troglodytes des Eyzies ont émigré aux entours de la baie de Hudson ; avec le retrait successif des glaces, et toujours à la poursuite du renne, ils se sont rapprochés du pôle. Telle est notamment l’opinion de Mortillet[15], d’Abbott[16] et de Boyd Dawkins, qui tiennent les Esquimaux pour les descendants directs des troglodytes magdaléniens. En tout cas, disent-ils, si on introduisait dans les cavernes de la Dordogne des objets de provenance esquimale, on ne saurait les distinguer de ceux laissés par les autochtones.

À ses études géologiques sur le New-Hampshire, Grote donne pour conclusion que, dans la région des White Mountains ou Montagnes Blanches, le retrait des glaciers remonte à une décade de siècles environ, et que l’ancêtre des Esquimaux prit possession du sol à mesure que la neige reculait, et après elle les troupeaux de rennes. Résultat qu’il faut mettre en regard de celui auquel arrive Bessels : après de soigneuses mensurations, il affirme que le type cranien des Inoïts n’est autre que celui des Mound Builders, ou constructeurs de tumulus, population disparue, qui jadis éleva les gigantesques terrassements figurés qu’on a retrouvés en plusieurs localités des États-Unis.

Quelques auteurs avancent que, jadis, les Esquimaux avaient rempli l’Amérique polaire de leurs stations de chasse et de pêche, et que même ils ont dominé dans les pays qui devinrent le Canada, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et la Nouvelle-Angleterre, d’où ils furent délogés par les premiers Hurons, Iroquois et Algonquins.

Une science moins incomplètement renseignée prononcera sur ces assertions. Plusieurs savants les estiment déjà suffisantes pour résoudre la question si difficile du peuplement de l’Amérique. Ils affirment que tout le continent occidental, depuis le cap Golovine jusqu’au détroit de Magellan, a dû ses habitants à une seule et même race esquimoïde. Toujours est-il que les races des Inoïts et Peaux-Rouges, malgré la haine qui les divise, se trouvent rapprochées par des types intermédiaires dans la vaste Alaska et la Colombie britannique. Et du côté de l’Asie, les voyageurs enclins à remarquer les ressemblances plutôt que les dissemblances, ne manquent pas de constater que l’Inoït verse, par transitions insensibles, dans le Yakoute et le Samoyède.


Qui ne connaît la physionomie esquimaude ? Gros tronc sur jambes courtes, extrémités remarquablement petites, doigts pattus, chairs molles. Crâne essentiellement dolichocéphale[17]. Tête grosse, pommettes saillantes, figure large, pleine et joufflue, cheveux noirs, longs, durs et raides, nez écrasé. Un voyageur a dit plaisamment que sous ces latitudes une race à nez romain n’eût pu se maintenir[18] : trop souvent la protubérance munie de l’appareil olfactif eût gelé et fût tombée, tandis qu’un nez plat est moins exposé. Les traits du visage, et en particulier les yeux, offrent une ressemblance marquée avec ceux des Chinois et des Tartares[19]. La peau, nuancée de jaune noirâtre, recouverte d’une couche huileuse de crasse, est au toucher d’un froid désagréable. L’hiver lui donne un teint très clair, presque européen, mais, au premier printemps, elle brunit et noircit, par une mue, dirait-on. Tout malpropre qu’elle soit, leur figure ouverte et bonasse impressionne favorablement l’étranger. La moyenne des Inoïts oscille entre 1m,5 et 1m,7[20].

Le nom des Esquimaux, ou Mange-Cru, n’est qu’un sobriquet, avons-nous vu. Eux-mêmes se titrent d’Inoït, mot qui signifie l’homme. Car, sous toutes les latitudes, les sauvages s’octroient cette appellation flatteuse entre toutes. Du Tschouktche au Dinné, au Canaque et à l’Apache, il n’est barbare qui, en bonne conscience, et avec une conviction parfaite, ne s’attribue la qualité d’homme par excellence. Toutefois, comme les voisins en font autant, force a été de distinguer entre ces « hommes » et ces « hommes ». Et ils ont pris des désignations spéciales, telles qu’Hommes-Corbeaux, Hommes-Loups, Hommes-Renards.

Parmi les plus naïfs, nous pouvons compter les Koloches, variété de la race esquimaude, lesquels croient former à eux seuls une bonne moitié de la terre, habitée premièrement par les Koloches, et en second lieu par les non-Koloches. Les anciens Beni Israël ne connaissaient non plus que deux pays au monde : la Terre Sainte, la leur, et le reste des contrées habitables ou inhabitables, toutes profanes et souillées. La cosmogonie esquimaude raconte que Dieu, — c’était un Groenlandais nommé Kellak, — pétrit d’une motte de terre le premier homme et la première femme. Il s’essaya sur Kodliouna, l’homme-blanc, mais, gauche comme un débutant, il le rata, ne lui donna pas le phoque. Dès la seconde tentative, il trouva la perfection, et créa l’homme, le vrai, à savoir l’Inout ou Inoït.

Au Smith-Sound on trouva des gens qui n’en savaient pas tant. Ils parurent fort étonnés d’apprendre que leur tribu n’est pas la seule au monde.

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Les Inoïts, disions-nous, sont distribués sur une bande de terrain démesurément longue, mais sans profondeur. Leurs campements sont séparés par des espaces déserts et désolés, distants de 15, de 30 et même de 150 kilomètres. Ils hivernent toujours à la même place. Si le patriotisme est une vertu, ils la possèdent au plus haut point. Jamais paysage avec bosquets verdoyants, moissons jaunissantes, saules se mirant dans la rivière aux flots argentins, ne fut plus aimé que ces champs de neige et ces collines de glaces, que ces buttes raboteuses et ces banquises sous un ciel inclément. L’Esquimau s’est fait si bien à son entourage qu’il ne pourrait s’en passer ; il ne saurait même vivre ailleurs, tant il s’est identifié avec la nature qui l’environne. Cependant il voyage quelque peu. En été, il se déplace, vaque à ses expéditions, portant sa tente avec lui ou plutôt la faisant porter aux chiens attelés à son traîneau, chiens de race particulière[21], plus grande que celle des Pyrénées ou des Abruzzes ; elle n’aboie pas, mais hurle horriblement[22]. Il l’a façonnée à son usage par des coups de fouet assénés pendant de longs siècles. Le chien est à l’Esquimau ce que le renne est au Lapon et au Samoyède, le chameau au Touareg, le cheval au Bédouin et au Tartare : le grand moyen de locomotion, l’inséparable compagnon, et, en désespoir de cause, le dernier aliment.

Toute une bande de chiens est attachée au traîneau. On n’aurait jamais fouet assez long pour atteindre ceux de volée. Que fait-on s’il faut aller vite ? Le conducteur applique une vigoureuse cinglée au dernier chien, qui, méchant et hargneux, — c’est son métier d’esclave, — ne veut pas qu’il en cuise à lui seul. Ne pouvant se retourner pour mordre, par un coup de dent il se venge dans la chair la plus proche ; d’arrière-train en arrière-train, en un rien de temps, tous ont été mordus, et le traîneau file rapidement par la neige, au milieu des protestations, grognements et hurlements. Quoi de plus humain ! Et le « char de l’État », comment avance-t-il ?

Le soir venu, on attache le roi de chaque meute près de son traîneau ; sujets et sujettes l’entourent, se couchent à ses pieds. Cette soumission, résultat de la fatigue et de l’épuisement, n’est qu’intermittente. Les monarques de la gent cynique ont fort à faire pour gouverner leurs vassaux ; les femelles surtout sont d’humeur vagabonde. Les mâles tirent sur la corde, grognent, froncent les babines, impatients de l’heure où ils pourront se mesurer avec leurs rivaux. Chacun gagne son rang de haute lutte. Une longue suite de combats établit la suprématie du plus robuste et du plus hardi ; encore cette autorité n’est-elle pas longtemps respectée. D’un jour à l’autre éclatera une révolution fomentée par quelque ambitieux, qui s’aperçoit que les forces du maître diminuent par l’âge ou par toute autre cause. Ces chiens aiment le tumulte ; la bataille est l’idéal de leur existence. Pour la discipline à maintenir parmi le beau sexe, on s’en remet aux dents de la reine favorite, qui, sauf les cas de jalousie, exerce ses prérogatives avec assez de jugement ; le plus souvent, le roi se soumet sans protestation lorsque la souveraine fait mine de se fâcher[23].

Selon les autorités que l’on consulte, on entend dire que les Esquimaux voyagent peu et qu’ils voyagent beaucoup. Assertions qui cesseraient d’être contradictoires, si, au lieu de s’exprimer d’une façon générale, on avait mentionné chaque fois le nom particulier de la tribu dont il s’agissait. Les uns affirment que les Inoïts ont un centre d’échanges entre l’estuaire du Mackenzie et celui de la rivière du Cuivre. D’autres, niant que ces échanges soient assez actifs pour mériter le nom de commerce, racontent que les Groenlandais et les Labradoriens ignoraient avoir des frères au détroit de Béring. On serait donc porté à croire que les accidents locaux, que les particularités traditionnelles différencient profondément ces peuplades qui, depuis temps immémorial, se perpétuent chacune dans son petit coin. Mais on est étonné d’apprendre que du Groenland au Labrador, et du Labrador à l’archipel aléoute, et de là chez les Tchouktches, les mœurs se distinguent seulement par d’insignifiants détails ; que, par leurs grandes lignes, les croyances et superstitions se confondent ; que l’entière Esquimaudie est un immense canton. Cela s’explique : les habitants sont dominés par les deux plus grands facteurs de l’existence, le climat et la nourriture, dont les conditions s’imposent d’une façon à peu près égale. Tous éprouvent les mêmes besoins et recourent aux mêmes moyens de les satisfaire ; ils vivent d’une même vie, mi-terrestre, mi-marine, se nourrissent des mêmes poissons, attrapent le même gibier par les mêmes trucs, les mêmes ruses. Sous ces latitudes, l’existence n’est possible que par l’observance stricte et rigoureuse de certaines obligations, très rationnelles après tout ; il faut les accepter sous peine de mort, et on s’y conforme sans qu’il en coûte. L’habitude est une seconde nature.


En dehors des êtres de son espèce, les Inoïts ne connaissent que la Grande Baleine, que Martin l’Ours, que le sire Morse, que le seigneur Phoque, que le vieux Loup, et ces autres importants personnages : renards, lièvres, loutres et otaries. Ils les chassent et pourchassent, les tuent et mangent, mais tâchent de leur faire oublier ces mauvais procédés en leur prodiguant les témoignages d’honneur et de respect ; du reste, ils les admirent sincèrement, et en mainte occasion les prennent pour modèles. N’étaient le phoque et le morse, ils n’arriveraient pas à vivre. Le premier est, avec du poisson, le fond de leur alimentation générale, mais le second, sur nombre d’îles et presqu’îles, fait leur seule nourriture pendant plusieurs semaines. Une famine affreuse ravage les populations quand les morses[24] s’absentent, et que des hivers exceptionnellement rigoureux dressent des barrières de glace à travers certains passages, comme il advint en 1879-1880, alors que des villages entiers furent emportés jusqu’au dernier habitant, notamment en l’île Saint-Laurent[25], dans les eaux d’Alaska, à mi-route entre l’ancien et le nouveau continent. Le morse et les phoques[26] rendent à l’Inoït les mêmes services qu’au Polynésien le cocotier, à l’Australien le kangourou et la xantorrhée ; ils le nourrissent, l’habillent, passent en sa personne et sur sa personne, le chauffent et l’éclairent, tapissent sa hutte à l’extérieur et à l’intérieur. Avec la peau il construit ses bateaux et barques : Kayaks, oumiaks, baïdarkas ; avec les intestins il se confectionne des surtouts ; avec les os il fabrique toutes sortes d’armes et d’outils ; l’ivoire du morse constitue la principale valeur d’échange. L’Esquimau relie l’homme au phoque, il a de cet animal, amphibie lui aussi, les habitudes, le caractère, l’apparence, et même la physionomie ; ce n’est pas étonnant, puisque sur lui se dirigent constamment sa pensée et son désir. Il avoue avoir construit sa maison d’hiver sur le modèle que le phoque lui a donné dans son iglou. L’un comme l’autre est trapu, tout en tronc, vorace, mais gai, familial, avec de grands yeux doux et intelligents. À première vue, on n’a pas haute opinion de ces lourdes masses, mais en les observant de près, on s’étonne de leur voir tant de jugement et si bon caractère. Il est à noter que l’animal a l’amour plus jaloux que son compatriote humain :

« Au premier printemps les femelles sortent de la mer, et les mâles se trouvent sur le rivage pour les recevoir. Ils les saluent en soufflant l’air par les naseaux, faisant un bruit terrible, signal de bataille. Ces monstres se soulèvent sur leurs nageoires, engagent une mêlée générale, dans laquelle les dents formidables de leur large gueule font de terribles blessures. Couchées entour, les femelles sont les spectatrices du combat dont elles sont le prix ; celui qui restera vainqueur sera leur époux, exerçant autorité absolue et se démenant avec fierté. Cependant, son domaine est sujet aux invasions ; les frontières sont souvent franchies par de petits détachements ; les mâles qui avaient été écartés une première fois, rôdent aux environs, font des signaux que met à profit quelque femelle légère, tandis que le seigneur et maître est ailleurs occupé. S’il s’aperçoit du manège, il gronde d’une voix furieuse, se précipite sur son rival, et s’il ne peut l’atteindre, tombe sur l’infidèle, lui laisse de cuisants souvenirs. Néanmoins sa domination est rarement de longue durée, un des vaincus rentre en lice et l’évince à son tour[27]. »

C’est aussi une physionomie originale que celle de l’Ours polaire[28] ; si gauche d’apparence et pourtant si adroit en tout ce qu’il entreprend ; une fine et astucieuse tête de renard sur un grand corps dégingandé ; son épaisse fourrure est un sac à malices. Sa chair fraîche est délicate, mais des plus indigestes, aussi la laisse-t-on attendre, si la faim le permet ; quant à son foie, il passe pour un poison très dangereux, ce qui le fait rechercher par les sorciers. Les Inoïts reconnaissent Martin comme leur maître dans la chasse au phoque, racontent merveilles de son savoir-faire. Du haut d’un rocher où il a grimpé sans se laisser apercevoir, il guette les morses et veaux marins qui s’ébaudissent sur la plage. Que l’un arrive à portée, il lui cassera la tête avec une grosse pierre ou des blocs de glace lancés avec force et adresse[29]. Martin parle phoque, flatte et fascine la pauvre bête qui pourtant devrait le connaître de longtemps, il l’endort par une incantation dont les Inoïts ont surpris le secret et qu’ils répètent aussi exactement qu’il leur est possible. On pourrait croire que nous exagérons. Citons un témoin oculaire, le véridique Hall :

« Coudjissi « parlait phoque ». Couché sur le côté, il se poussait en avant par une série de sautillements et reptations. Dès que le phoque levait la tête, Coudjissi arrêtait sa progression, piaffait du pied et de la main, mais parlait, parlottait toujours. Et alors, le phoque de se soulever un peu, puis, nageoires frémissantes, de se rouler comme en extase sur le dos et sur le flanc, après quoi sa tête retombait comme pour dormir. Et Coudjissi de se pousser à nouveau, de se glisser, jusqu’à ce que le phoque relevât encore la tête. Le manège se renouvela plusieurs fois. Mais Coudjissi s’approchant trop vivement, le charme fut rompu, le phoque plongea et ne fut plus revu. « I-ie-oue ! » fit le chasseur désappointé. Ah ! si nous savions parler si bien que l’ours[30] ! »

Si le phoque, si l’ours devaient croire ce qu’on leur chante, les « mots qu’on leur parle », les prendre, les tuer, les écorcher, les manger, ne seraient que détails accessoires, formalités obligées pour fournir aux Inoïts l’occasion de les approcher, de leur présenter les hommages les plus sincères et respectueux. Cependant le chasseur qui a fait le coup se tient généralement renfermé dans sa hutte pendant un ou plusieurs jours, suivant l’importance de l’animal abattu. Il craint le ressentiment de sa victime. Mais, comme il est toujours des accommodements avec les pouvoirs de l’autre monde, si le temps presse et que la chasse donne, il sera licite d’additionner les pénitences encourues, et de faire toutes les expiations en bloc ou par série, en semaine plus opportune. En attendant, on hisse, au plus haut des perches qui soutiennent l’iglou, la vessie de l’ours, poche dans laquelle le chasseur dépose ses meilleures pointes de lance et de harpon. Si la bête était une ourse, la vessie contiendra les verroteries et colliers de la femme, ses joyaux en cuivre. Le paquet ne sera descendu qu’après trois jours et trois nuits. Magie rudimentaire : puisque la vessie est pour les Esquimaux le siège de la vie, elle communiquera aux objets qu’on y place, les vertus physiques, morales et intellectuelles de l’âme qui l’habitait naguère. Il n’est pas inutile de mentionner, à ce propos, qu’une vessie attachée au-dessus de leur célèbre bateau, le kayak, le rend insubmersible, épargne à cette périssoire d’innombrables chavirements. Ajoutons que les lanières, attachées aux harpons, sont toujours pourvues d’une vessie gonflée qui fait surnager le tout quand l’animal plonge sous l’eau, après avoir été blessé.

Ce n’est pas à dire que la doctrine inoïte fasse de la vessie l’unique réceptacle de l’esprit. Le foie, « l’immortel foie », pour emprunter une expression de Virgile, est aussi un siège des destins. Le chasseur, qui vient d’assommer un phoque, communiquera de sa chance au camarade revenu bredouille, s’il remet le foie à un sorcier qui, séance tenante, le passe à l’enguignonné ; l’enguignonné lentement le mastiquera, lentement l’avalera, et après sera un homme autre[31].

Au premier hareng qui se laisse happer, on adresse des compliments solennels, on l’apostrophe comme un grand chef dans sa tribu, on lui prodigue les titres pompeux, et pour le manier on met des gants[32], au propre et au figuré. Interdit à toute femme de toucher le premier phoque capturé, les hommes seuls peuvent l’approcher. Et quand on va courir le morse, il n’est plus permis de manier les peaux de renne, de les corroyer ou coudre en habits. Ce serait manquer de procédés envers le Grand-Morse qui se vengerait en empêchant d’attraper les petits morses.

Grimace que tout cela, sans doute. Mais, en matière de religion, bien habile qui distinguerait entre le faux semblant et la sincérité. Disons que c’est hypocrisie naïve, mensonge enfantin.

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Autant que les physionomies, autant que les coutumes et costumes, se ressemblent les dialectes : de la côte d’Asie et du détroit de Béring, ils diffèrent très peu de ceux qu’on parle au Groënland, au Labrador, à la rivière Mackenzie. Rink, compétent en la matière, incline à croire que l’affinité est telle que tous ceux qui parlent ces langues se comprennent ou devraient se comprendre.

Les générations passent, sans leur faire subir de changement appréciable. Bien plus, les contes populaires se transmettaient littéralement de siècle en siècle ; les versions, recueillies dans les localités distantes d’une centaine de lieues, différaient moins entre elles que si chez nous la même personne les eût racontées à des reprises différentes. L’inoït ne manque pas d’euphonie, et prend même un accent musical dans certaines bouches. Sa structure et celle des langues américaines sont établies sur le même modèle polysynthétique. En un mot — mais de longue haleine — ils concentrent une phrase, ou plusieurs. Hall cite

Piniagassakardluarungnaerângat

comme un mot assez long, mais il n’a qu’une trentaine de lettres, et il en est de cinquante. Rink traduit l’expression de

Igdlor-ssua-tsia-lior-fi-gssa-liar-ku-gamink

par :

« Tandis qu’il lui ordonnait d’aller à l’endroit où la grande maison devait être construite. »

En théorie, on pourrait au mot principal ajouter de ces affixes tant et plus, mais on dépasse rarement la dizaine, et on les groupe autant que possible en ordre logique.


Le système de numération qu’ils ont adopté est le plus naturel, et le plus universellement accepté : celui de compter par les doigts. Les quatre membres sont appelés un homme. Pour dire 8 on montre une main et 3 doigts ; pour 24, un homme et 4 doigts ; pour 35, un homme et 3 membres ; pour 80, 4 hommes.

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Les huttes ou iglous montrent de notables différences, et varient suivant les matériaux. Fréquemment, il y a maison d’été et maison d’hiver ; celle-ci établie avec un soin particulier, car les froids de trente à cinquante degrés ne sont pas rares. Un type fort approuvé est celui de la maison-cave. Les parois s’enfoncent dans le sol jusqu’à la hauteur du toit ou à peu près ; le toit lui-même est recouvert d’une couche de mottes gazonnées ; on pénètre dans le terrier par le trou de fumée. Le bois, s’il y en a, est économisé le plus possible, et ne s’emploie qu’en châssis, montants et travées. Pour autres usages, on lui substitue divers matériaux, tels que plaques de schiste, côtes d’ours, vertèbres de baleines, dents de morse ; on remplace briques ou planches par des peaux tendues le long des parois.

Voici la description que nous fait Hayes d’un palais du Nord, la plus somptueuse bâtisse de toute l’Esquimaudie :

« La maison du gouverneur danois d’Upernavik, construite dans le même style que celles du village et de toutes les habitations indigènes du Groenland, est relativement grande et commode. Le vestibule, moins long que dans les huttes ordinaires, ne sert pas de chenil aux chiens de tout âge, le propriétaire étant assez riche pour donner à ces membres de la famille esquimaude le luxe d’une demeure séparée. Ce corridor est haut de quatre pieds au lieu de trois, et l’on court moins de risques à se heurter le crâne en entrant. Le toit, le sol, les parois, tout est garni de planches apportées des entrepôts danois. Les huttes du commun ne mesurent que douze pieds de long sur dix de large. La maison du gouverneur a, comme celles-ci, une seule chambre, mais de vingt pieds sur seize. Les murs, hauts de six pieds et épais de quatre, sont, comme partout, construits en pierre et gazon. Le toit est formé de planches et de madriers à peine équarris. Le tout est recouvert de mottes. En été, à cinquante pas de distance, la cabane a l’air d’un monticule verdoyant, et se confondrait avec la pente herbeuse, n’était le tuyau de poêle qui fait saillie, et la fumée du charbon danois qui s’en échappe. Le pays ne produit d’autre combustible qu’une mousse sèche, les natifs l’imprègnent d’huile de phoque, la brûlent dans le plat de stéatite qui sert à la fois de lampe et de foyer. Au milieu de la chambre, le sol s’élève d’un pied ; sur cette estrade nous prîmes place avec les différents membres de la famille. Au fond, des sacs d’édredon étaient empilés. Quand vient l’heure du sommeil, chacun étend sa couchette où il veut. Ni murs, ni paravent ; les jeunes filles prennent un côté de la case et les garçons l’autre. »

Plus au nord, les huttes de mottes gazonnées deviennent plus rares, au moins pour les habitations d’hiver. La terre presque toujours gelée, étant trop difficile à travailler, on se construit des ruches ou fours, en cubes de neige, disposés en couches annulaires qui vont s’amincissant. Les Itayens disposent leurs blocs en spirales conduites avec une rigueur géométrique. Ce mode paraît unique, et l’on ne cite aucun autre exemple de ce système architectural. John Franklin s’écrie qu’une de ces huttes fraîchement terminées est une des plus belles choses qu’ait formée la main des hommes :

« La pureté des matériaux, l’élégance de la construction, la translucidité des parois à travers lesquelles filtre la plus douce des lumières, réalisent une beauté qu’aucun marbre blanc ne saurait égaler. La contemplation d’une de ces huttes et celle d’un temple grec orné par Phidias laissent la même impression : triomphes de l’art l’un et l’autre, ils sont inimitables chacun dans son genre. »

Mais avec une ou plusieurs familles claquemurées en un étroit espace, sans ventilation par portes ni fenêtres, au milieu d’une accumulation multiple : herbes, viandes pourrissantes, poissons qui aigrissent, huile rance, débris et déchets de toute nature, que devient, que peut devenir la propreté ? Ces huttes que nous ne pouvions trop admirer quand elles venaient d’être terminées, et qui, du dehors, nous plaisaient si bien par leur forme ovoïde et leur blancheur immaculée, et vues de dedans, par la lumière pâle et suave qui les traverse ; ces huttes, à peine habitées, ne sont plus que des bouges infects, ignobles réceptacles d’immondices. Notoirement sales et malpropres, les Inoïts prennent à l’occasion un bain de vapeur ; mais, en temps ordinaire, ils éprouvent une répugnance insurmontable à l’endroit des ablutions, préjugé dont on devine les résultats au milieu d’une agglomération de digestions en travail. Par suite des ordures et du manque d’air, l’intérieur des huttes répand une puanteur presque insupportable, à laquelle contribuent des sacs de peaux ; la viande attend pendant plusieurs mois, se faisande de la belle manière. À l’entour, le sol est jonché d’innombrables ossements de morses et de veaux marins, mêlés à des lambeaux infects, à des crânes de chiens, d’ours et de rennes, même à des débris humains.

Le mobilier de ces demeures est à l’avenant. Ross décrit les outils et instruments comme mesquins à l’extrême : traîneaux non pas en bois, mais en os, lances qu’appointe la dent du narval[33], pauvres couteaux dont la lame est incrustée de fer météorique[34], parfois à l’état de minerai.

« Un Esquimau, ayant entendu sonner une pendule dans un établissement danois, demanda si les montres parlaient aussi. On lui présenta une montre à répétition :

— Demande l’heure toi-même !

— Madame et très excellente personne, serait-ce un effet de votre bonté de vouloir bien me dire l’heure ?

On pressa le bouton, et… « Trois heures un quart », fit la montre.

— C’est bien cela, répondit le brave homme. Madame, je vous suis fort obligé. »

Particularité des Itayens : ils ne connaissaient les arcs et les flèches que de nom, bien que les autres Inoïts soient d’habiles archers, et même que plusieurs aient appris à manier adroitement le fusil. Autre observation importante : Ces Itayens n’ont aucune espèce de bateaux. Ross n’en revenait pas. Comment une population du littoral maritime, comment une population de pêcheurs peut-elle être dénuée des moyens de navigation qu’on possède dans le voisinage ? Comment n’ont-ils pas imité un instrument nécessaire, un instrument des plus simples, au moins en apparence, et qu’ils connaissent de vue ou par ouï-dire ?

Kane confirme ce renseignement, dit qu’ils ne connaissent les kayaks que par tradition, bien que les Esquimaux comptent parmi les plus hardis marins, les plus experts canotiers, et que leur existence soit tellement liée à la mer que la barque constitue leur unité sociologique. Dans un village hyperboréen, on compte les barques, comme ailleurs on compte les feux : tout chef de famille doit être maître de bateau. — « Si les Itayens avaient des barques, observe Bessels, ces pauvres gens poursuivraient les bandes de narvals, se livreraient à de fructueuses pêches, s’épargneraient des famines longues et cruelles. Et quand ils sont à bout de ressources et réduits à la dernière extrémité, ils feraient mieux qu’attacher leurs traîneaux les uns aux autres, les lancer à l’eau, système dangereux autant qu’incommode… » Notre observateur ne s’explique ce manque de bateaux que par l’hypothèse d’une dégénérescence : la peuplade, mieux lotie autrefois, aurait connu l’art de la navigation ; pour une cause ou une autre, elle l’aurait désappris.

Cette insouciance extraordinaire semble dépasser le vraisemblable, chez des gens qu’on ne voit en aucune autre matière se montrer plus stupides que leurs congénères et proches voisins. Jusqu’à mieux informé, et sans prétendre trancher la difficulté qui embarrassait des observateurs aussi fins que Ross et Bessels, nous adoptons l’explication suggérée par Rink. Tout au nord, dit-il, la mer est gelée trop souvent pour que les bateaux et kayaks y soient de profitable usage. Poussant très loin la division du travail, les Itayens se seraient jetés exclusivement dans les pratiques de la chasse, négligeant celles de la pêche, estimant, peut-être à tort, qu’ils perdraient leur temps à la construction et la manœuvre difficiles des kayaks, baïdarkas et oumiaks.

Très pratique dans son genre, le costume des Inoïts est même susceptible d’élégance, — demandez plutôt aux officiers et matelots qui ont eu l’honneur de danser avec de coquettes Groenlandaises. À première vue, il paraît de coupe identique pour les hommes et les femmes, mais ces dernières l’allongent en forme de queue, et le garnissent d’un plus large capuchon où la mère loge son petit qui s’y blottit confortablement, à moins qu’elle ne le fourre dans une de ses bottes. Le surtout[35], fabriqué avec des intestins de phoque, égale en imperméabilité nos meilleurs caoutchoucs, et les surpasse en légèreté. En certaines localités, le sexe masculin adopte un vêtement de plumes, le féminin, de fourrures ; ailleurs, l’habit est double : plume par-dessous, poil par-dessus. Les jeunes personnes portent des bottes de peau souple et douce, tout blanches, les mariées des bottes rouges. Pour indiquer leur tribu, les hommes se taillent les cheveux, et les femmes se font à la figure des tatouages spéciaux[36].

Sans recourir au peigne, la maman fouille les cheveux du mioche et se paie de sa peine par le gibier qu’elle recueille. Souvent, les commères s’accroupissent en cercle et organisent une battue générale. Prestes comme guenons, elles fourragent dans les tignasses poissées ; les mains vont et viennent de la tête à la bouche et de la bouche à la tête. Sitôt vu, sitôt croqué.

Ce soin est une des fonctions de la femme primitive : tout amateur de contes et d’antiques légendes n’a pas été sans remarquer comment, dans toutes les grandes scènes d’amour, le héros s’assied aux pieds de la vierge, qui lui prend la tête entre les genoux, l’épouille, et de doux propos en doux propos, le magnétise et l’endort.

Les belles Esquimaudes usent d’un bâtonnet terminé en spatule, faisant office d’un doigt allongé ; elles s’en grattent le dos, fouillent les profondeurs du vestiaire. On dirait le petit instrument copié sur les grattoirs en ivoire que les fournisseurs du monde élégant exposent dans leurs somptueuses vitrines de la rue Richelieu, de Piccadilly et de Regent Street : — les extrêmes se touchent. En Orient, dit Chardin, une main en ivoire ne manque jamais sur la toilette des femmes, car il serait malpropre de se gratter avec les doigts.

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La belle saison apporte l’abondance ; alors, dans les intervalles que laisse la chasse, nos hommes n’ont plaisir plus doux que de muser et baguenauder à l’entour des huttes, dormant une bonne partie de la journée, et se réveillant pour s’emplir le ventre. Manger est leur bonheur, leur volupté ; ils vous disent avec conviction avoir été gratifiés d’un inoua ou génie spécial, le Démon de l’appétit. Ils goûteraient peu la fameuse distinction, que l’homme mange pour vivre, ne vit pas pour manger. Sitôt que paraît le jour, la mère touche les lèvres de son enfant avec un peu de neige, puis avec un morceau de viande, comme pour dire : Mange, fils chéri, mange et bois !

Qu’on soit prié à leurs repas, il ne faut pas faire petite bouche, mais y aller bravement, à la façon des héros d’Homère ; car l’hôte se pique d’assouvir des faims herculéennes, semblables à la sienne ; l’honneur qu’on lui témoigne est en raison de l’appétit satisfait. Si l’invité est décidément incapable de dévorer tout ce qui lui est présenté, il est tenu, par politesse, d’emporter les reliefs.

Mangeurs puissants devant l’Éternel, ces Esquimaux. Virchow avance que leur crâne et toute leur anatomie sont déterminés par la mâchoire que détermine elle-même l’éternelle mastication[37].

« Trois saumons nous suffisaient pour dix ; chaque Esquimau en mangea deux… Chacun d’eux dévora 14 livres de saumon cru, simple collation pour jouir de notre société. En passant la main sur leur estomac, je constatai une prodigieuse dilatation. Je n’aurais jamais cru que créature humaine fût capable de la supporter[38]. »

Avec une avidité repoussante, on les voit absorber poissons avariés, oiseaux puant la charogne. Aussi peu dégoûtés que les Ygorrotes des Philippines, qui versent comme sauce à leur viande crue le jus des fientes d’un buffle fraîchement abattu[39], ils ne reculent pas devant les intestins de l’ours, pas même devant ses excréments, et se jettent avec avidité sur la nourriture mal digérée qu’ils retirent du ventre des rennes. Bien que le lichen soit tendre comme la chicorée et qu’il ait un petit goût de son[40], nous ne pouvons nous représenter ce repas sans malaise, mais c’est le cas de répéter l’axiome, que des goûts et couleurs il ne faut discuter. Lubbock suggère avec vraisemblance que cette idiosyncrasie s’explique par le besoin, qui s’impose aux Inoïts, d’assaisonner par quelques particules végétales les viandes pesantes dont ils chargent leur estomac. Du reste, le capitaine Hall en a tâté, et déclare qu’il n’est rien de meilleur. La première fois qu’il en mangea, ce fut dans l’obscurité, et sans savoir ce qu’il se mettait sous la dent :

« C’était délicieux, et ça fondait dans la bouche… de l’ambroisie avec un soupçon d’oseille… » Mais voici le menu : « Première entrée, un foie de phoque, cru et encore chaud, dont chaque convive eut son fragment, enveloppé dans du lard. Au second service, des côtelettes, d’une tendreté à nulle autre pareille, dégouttantes de sang, rien de plus exquis… Enfin, quoi ? des tripes que l’hôtesse dévidait entre ses doigts, mètre après mètre, et débitait par longueurs de deux à trois pieds. On me passait comme si je n’appréciais pas ce morceau délicat, mais je le savais aussi bien que personne : tout est bon dans le phoque. Je m’emparai d’un de ces rubans que je déroulai entre les dents, à la mode arctique, et m’écriai : « Encore ! Encore ! » — Cela fit sensation, les vieilles dames s’enthousiasmèrent… »

Ces amateurs se pourlèchent les babines de myrtilles et framboises écrasées dans une huile rance ; ils savourent le lard de baleine coupé en tranches alternées, des blanches et fraîches avec des noires et putrides. Bouchée de roi, un hachis de foie cru, saupoudré d’asticots grouillants. Friandise, la graisse qui fond sur la langue ; nectar, les verres de lait qu’on recueille dans l’œsophage des phoquets, ou petits phoques, lait blanc comme celui de la vache, parfumé comme celui des noix de coco ; jouissance à nulle autre pareille, le sang de l’animal vivant, bu à même la veine au moyen d’un instrument inventé à cet effet. Autant que possible, ils étouffent la bête plutôt que de l’égorger, afin de ne perdre aucune goutte du liquide vital que charrient les artères. Quand il leur arrive de saigner du nez, ils jouent de la langue, se raclent les doigts. Ils mâchent avec délices les viandes encore palpitantes, dont le jus vermeil leur découle dans le gosier en flots sucrés et légèrement acidulés. Le sel leur répugne, peut-être parce que l’atmosphère et les poissons crus en sont déjà saturés. Gourmands et gourmets, ils apprécient la qualité, mais à condition que la quantité surabonde. Qu’on serve cuit ou cru, vif ou pourri, mais qu’il y en ait beaucoup. Par les temps de disette, ils engloutissent des marmites pleines d’herbes marines qu’ils ont mises à mollir dans l’eau chaude. En général, la gelée et l’attente ont déjà fait subir aux viandes un ramollissement qu’ils estiment suffisant. Quant à la cuisson proprement dite, ils l’admettent en temps et lieu, comme raffinement agréable, mais jamais comme nécessité.

Belcher évaluait à 24 livres par âme — sic — et par jour les approvisionnements qu’une station avait faits pour l’hiver, quantité qu’on lui donnait comme normale et tout à fait raisonnable[41]. Le capitaine Lyon[42] a donné d’une de leurs mangaries un saisissant récit :

« Kouillitleuk avait déjà mangé jusqu’à en être ivre. Il s’endormait, le visage rouge et brûlant, la bouche toujours ouverte. Sa femme le gavait, lui enfonçait dans la gorge, et en s’aidant de l’index, des chiffes de viande à demi bouillie, qu’elle rognait ras les lèvres. Elle suivait attentivement la déglutition, et les vides qui se produisaient dans l’orifice, elle les bouchait tout aussitôt par des tampons de graisse crue. L’heureux homme ne bougeait, jouant seulement des molaires, mastiquant lentement, n’ouvrant pas même les yeux. De temps à autre s’échappait un son étouffé, grognement de satisfaction… »

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C’est par l’énergie de leur système digestif que les Esquimaux se soutiennent, gais et robustes, sous leur climat glacé. Nulle part, même sous la zone torride, on ne fait moindre usage du feu qu’au milieu de ces neiges presque éternelles. Occupés constamment à brûler de l’huile et de la graisse dans leur estomac, les Inoïts, d’haleine ardente, ne recherchent pas les feux de bois ou de charbon. « Ils sont toujours altérés, dit Parry. Quand ils me visitaient, ils demandaient toujours de l’eau, en buvaient de telles quantités qu’il était impossible de leur fournir la moitié de ce qu’ils eussent voulu. » — Le froid, remarque Lubbock, est plus nécessaire que la chaleur aux habitants de ces maisons en neige dans lesquelles la température ne peut s’élever au degré de la glace fondante, sans que le toit ne dégèle et ne suinte, ne menace de pleuvoir et de s’écrouler sur ceux qu’il devrait abriter. Inconvénient grave, auquel on remédie tant bien que mal en tendant des peaux sous la voûte et sur le pourtour de la muraille, qu’on a eu soin de ne pas faire trop épaisse, pour qu’elle reste pénétrée de la froidure extérieure. Appendus aux parois, des sacs, comme en ont les équarrisseurs, renferment des viandes qui, pour se conserver fraîches, devraient rester constamment gelées, mais qui ne tardent pas à exhaler des miasmes puissants et subtils, qui transforment bientôt le taudis en un charnier inhabitable pour des Européens. Même dans leurs cabines étanches, les officiers de l’Alerte accueillaient mal toute hausse du thermomètre. Vêtus de leurs fourrures, la chaleur les fatiguait, dès que la température extérieure montait à plus d’une quinzaine de degrés au-dessous de zéro[43].

La saison la plus malsaine, nous dit-on, est le printemps, alors qu’il fait trop chaud pour rester, trop froid pour sortir. Dans ces huttes soigneusement calfeutrées, où l’on ne pénètre que par des passages souterrains, la chaleur que dégagent la respiration et la combustion des huiles et graisses dispense presque de toute autre source de chaleur. Au milieu du bouge brûle une lampe sur laquelle on met à fondre la neige qui servira de boisson. Au dessus, le mari fait aussi sécher ses bottes, dont le cuir raccorni est ensuite ramolli par l’épouse, qui le mâchera bravement entre ses puissantes molaires. On cuisine à cette lampe, on s’y éclaire pendant la longue nuit, qui, du soleil couché à son lever, ne dure pas moins de quatre mois.

Spectacle digne d’intérêt que ces pauvres gens groupés autour d’un lumignon fumeux. Tous les auteurs ont fait remonter les civilisations à l’invention du feu, et ils n’ont pas eu tort. L’humanité, autre que la bestiale, naquit sur la pierre du foyer. Le feu rayonne la chaleur et la lumière, double manifestation d’un même principe de mouvement. Sans trop réfléchir, on a donné à l’action calorique une prédominance qui appartient plutôt, nous semble-t-il, à l’action éclairante. Nous le voyons bien par l’exemple de ces Hyperboréens, qui, semblerait-il, auraient plus que personne besoin de recourir aux sources artificielles de chaleur ; ce qu’ils ne font guère. Mais ils ne se passent point de lumière. Et s’ils s’en passaient, on ne voit pas en quoi ils seraient réellement supérieurs aux ours, leurs rivaux, et aux phoques dont ils font leur pâture. Nous attribuons à la lampe, plutôt qu’au foyer, moins à la chaleur qu’à la lumière, la transformation en hommes des anthropoïdes plus ou moins velus.

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L’énorme alimentation développe une chaleur intérieure qui a pour résultat inattendu de rendre Esquimaux et Esquimaudes remarquablement précoces. En ces contrées arctiques, la puberté s’acquiert presque aussi rapidement que dans les pays tropicaux, et il n’est point rare de voir des fillettes, même de dix à douze ans, se marier avec des garçons à peine plus âgés. Les éphèbes des deux sexes se tiennent à part autant que possible, tout au moins pour les jeux ; une stricte réserve leur est imposée.

La maisonnée n’aime pas à renoncer aux services de ses jeunes filles. Nombre de contes populaires nous les montrent empêchées par les frères d’épouser l’amoureux[44]. Ce n’est pas la dot qui arrête : elles apportent un couteau comme en ont nos selliers, un coupoir, un racloir, et enfin, si les moyens le permettent une lampe ; en retour elles recevront un costume complet ; quand elles l’acceptent, affaire conclue. Presque toujours, le jeune homme simule le rapt et la violence ; il est jusqu’à un certain point, sous l’obligation de se livrer à des voies de fait sur la personne de sa préférée. Sitôt après les noces, les conjoints ne gardent plus de ménagements, semblent étrangers à toute pudeur, et les missionnaires de s’indigner et de tancer leur indécence, leur sans-gêne excessif[45]. Ces grands enfants n’ont pas dépassé la période de l’animalité, ont encore à apprendre que tous les besoins physiques ne doivent pas être satisfaits en public. Ils s’excusent en montrant l’espace exigu dans lequel ils sont renfermés pendant de longs mois d’hiver : un trou sous la neige, où, toujours accroupis, il ne peuvent même s’étendre pour dormir.

La promiscuité dans laquelle ils se vautrent excite, à bon droit, notre dégoût. Mais prenons garde de nous en prévaloir comme d’un mérite, et de nous targuer d’une moralité due à plus de confort.

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Tous les voyageurs constatent que, chez les Inoïts, le nombre des femmes l’emporte notablement sur celui des hommes, anomalie dont on n’est pas longtemps à découvrir la cause. Dans leurs expéditions si périlleuses, maints pêcheurs se noient malgré leur habileté à conduire leurs batelets par les plus grosses mers. Il en est du kayak comme de la cruche qui tant va à la fontaine qu’elle casse. Conséquence de cette mortalité masculine : la polygamie. Les voisins se font un point d’honneur de pourvoir à l’entretien de la famille qui a perdu son chef. Quelqu’un se dévoue, épouse la veuve et adopte les enfants, eût-il déjà les deux sœurs, ou la mère avec la fille[46]. Les Itayens, dépourvus de barques et disposant de moindres ressources alimentaires, sont, par contre, moins exposés aux périls de la mer. Par suite, leur population masculine équilibre la féminine. Chacun a sa chacune et pas davantage. Mais cette monogamie n’est qu’apparente, et, en ce lieu, toutes ont été faites pour tous, suivant la loi formulée au Roman de la Rose. La chasteté n’est point une vertu esquimale. Quand souffle certain vent du sud, mainte femme va courir le guilledou, elle sait une hutte avec compère au logis et commère en maraude. Ainsi débute l’institution matrimoniale, à l’endroit où commence l’espèce humaine. Les adultères sont aventures quotidiennes, et sur ce point les maris ne cherchent point querelle à leur moitié. À une condition pourtant, c’est que leur épouse n’ait cherché à se distraire qu’auprès d’un autre époux auquel on l’eût prêtée volontiers, pour peu qu’il en eût fait la demande[47] : entre les membres de l’association maritale, il y a compte courant et crédits largement ouverts. Chez les Esquimaux comme chez les Caraïbes de l’Orénoque[48], pourvu que la partie se joue entre compagnons, ce qu’on perd pourra se rattraper. Mais la chose prendrait autre tournure, si la légitime s’oubliait avec un célibataire auquel la loi du talion ne serait pas applicable.

Curieux débris d’une époque primitive, que cette confraternité de maris, qui s’approprie la collectivité des femmes et la totalité des enfants. La tribu est alors une grande frérie. Passent pour frères tous les époux et pour sœurs toutes les épouses ; sont frères tous les cousins, sœurs toutes les cousines : une génération de frères succède à une génération de frères.

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En nos sociétés policées, tout enfant qui voit le jour a la vie acquise, au moins s’il est bien constitué ; les parents qui tuent leur enfant sont, par les législations actuelles, punis presque aussi sévèrement que tous autres meurtriers ; et de plus l’opinion les voue à l’opprobre. Mais on se tromperait fort en pensant qu’on a toujours donné si grande valeur à la vie d’un petiot, — la faiblesse même — qui n’est encore qu’une promesse, rien qu’une espérance lointaine. Nul fait peut-être ne mesure mieux les progrès accomplis par notre espèce depuis l’époque glaciaire, — les progrès moraux, d’une lenteur désespérante, ne deviennent sensibles que sur de vastes périodes. Nos ancêtres n’admettaient pas que le nouveau-né eût droit à l’existence. La mère l’avait laissé tomber par terre ; il devait y rester jusqu’à ce que le chef de famille — nous allions dire le père, — jusqu’à ce que le maître le ramassât ou permît de le ramasser. Avant qu’il eût fait signe, l’objet ne valait guère mieux qu’une motte, ce n’était encore qu’un peu de terre organisée. De là, ces innombrables légendes d’enfants portés au désert ou dans la forêt, exposés en un carrefour, mis sur une claie d’osier et abandonnés au fil de l’eau. Pour quelques-uns qui furent recueillis, nous dit-on, ou allaités par des biches, des louves et des ourses, combien furent dévorés, combien de déchiquetés par les corbeaux[49] ! De là encore, ces jours néfastes, dans lesquels l’enfant ne naissait que pour être mis à mort ; de là, ces horoscopes funestes ; les lois cruelles qui décimaient les garçons, tierçaient les filles[50] ; de là, ces pratiques odieusement bizarres pour décider de la légitimité ou de l’illégitimité des naissances ; … pures allégations, misérables prétextes. La pureté de la race, les arrêts des Parques, n’étaient mis en cause que pour les dupes. Combien plus simple la réalité ! On ne pouvait nourrir qu’un petit nombre d’enfants, donc il fallait se débarrasser des autres. De tous les prétextes le plus obscur semblait le moins douloureux. À mesure que la pitié parlait plus haut, on s’arrangeait de manière à faire peser la responsabilité de l’exécution sur le hasard, sur des causes éloignées. Mais quels que fussent les sorts consultés, le nombre des enfants gardés était proportionnel aux subsistances. En nos pays, on immolait jadis ; ailleurs, on supprime toujours les nourrissons privés de leur mère. En pays allemands, on jetait les orphelins d’un indigent dans la même fosse que leur père. On ne l’a pas assez dit, assez répété : la civilisation augmente avec la nourriture et la nourriture avec la civilisation. L’espèce humaine, question de subsistances. Plus il y aura de pain, plus il y aura d’hommes, et mieux le pain sera réparti, meilleurs deviendront les hommes.

Bessels vit mourir un chef de famille, père de trois enfants. La mère, alors, allégua l’impossibilité de nourrir son dernier-né, un bébé de six mois, l’étouffa en un tour de main, et le déposa dans la tombe du mari. Au père-esprit de charger le mioche sur l’épaule, et de subvenir à ses besoins dans l’autre monde, où, dit-on, la nourriture est moins parcimonieusement mesurée que dans le nôtre.

Loin d’être le fait de parents dénaturés, l’infanticide passait donc pour un droit et même pour une nécessité à laquelle il eût été criminel de se soustraire. À plus forte raison, l’avortement n’était qu’un accident vulgaire. Parmi nombre de sauvages, il va de soi que la fille, tant qu’elle n’est pas mariée, n’a pas la permission d’avoir un enfant, à la subsistance duquel elle ne pourrait pourvoir. Si elle accouche tout de même, il faudra que les ayants droit expédient sa progéniture ; mais, si elle simplifie la besogne, en se débarrassant du fruit avant maturité, tant mieux !

Pour en revenir à nos Esquimaudes, celles qui prévoient qu’elles ne pourront élever l’enfant recourent à l’avortement : avec un objet pesant ou un manche de fouet, elles se frappent et compriment, mais sans parvenir toujours à leurs fins, car elles paraissent faites, disent les obstétriciens, pour concevoir facilement et mener le fœtus à bien. Plusieurs se livrent sur elles-mêmes à une opération de haute chirurgie, au moyen d’une côte de phoque bien affilée ; elles enveloppent le tranchant avec un cuir qu’elles écartent ou remettent en place au moyen d’un fil. On ne dit pas combien en meurent ou restent estropiées.

Le malthusisme, dernier mot de l’économie officielle, — dernier mot aussi des pays qui s’en vont, — est pratiqué largement par ces primitifs qui ne permettent à une femme que deux à trois enfants vivants, et tuent ensuite ce qui, fille ou garçon, commet le crime de naître. Faisant elle-même l’office de bourreau, la mère étrangle le nouveau-né ou l’expose dans une des anfractuosités qui abondent entre la glace fixe de la côte et la glace flottante du large, triste berceau ! À marée montante, le flot saisit le misérable, et s’il n’est pas déjà mort de froid, le tue en le roulant sur la plage, en le raclant contre les galets.

Mais ces exécutions répugnent aux mères, surtout quand l’enfant demande à vivre, et que son œil s’est ouvert largement à la lumière du jour. De plus en plus, l’opinion se prononce contre les infanticides, ne les permet qu’en cas de nécessité. Encore, dit-on qu’ils portent malheur au village et que la nuit on entend les gémissements lamentables du pauvre innocent. Même croyance en Laponie, où des mères coupent la langue du petit avant de le jeter dans la forêt[51].

Qu’elles se fassent avorter ou qu’elles étranglent la progéniture surabondante, elles ne sont pas mauvaises mères pour cela. Touchante est leur sollicitude, innombrables les soucis qu’elles se donnent pour les enfants, après et même avant la naissance. La femme enceinte est dispensée de tout gros travail, — pourquoi nos civilisés ne vont-ils pas à cette école ? — elle ne mange que du gibier apporté par le mari, que du gibier qui n’a pas été blessé aux entrailles[52] ; deux prescriptions qui demandent commentaire. L’enfant, même né en justes noces, courrait le risque de devenir bâtard, s’il était nourri d’autres aliments que ceux apportés ou présentés par son père, ce qui est une des pratiques dites de la couvade, et suffirait déjà à l’expliquer. Car le père, quand il veut reconnaître son enfant, est jaloux de le soigner et de le nourrir pour sa part. Là-bas on insiste beaucoup plus qu’on ne fait chez nous sur la corrélation qui existe entre l’organisme et l’aliment qui le constitue. L’animal ne doit pas avoir été blessé aux entrailles, de peur que, par sympathie, la femme ne souffre dans les siennes. Cette dernière croyance n’est point particulière aux Inoïts, tant s’en faut ; nous la retrouvons dans l’Inde[53], en Abyssinie et au Zanzibar. Nous connaissons des légendes suédoises, qui racontent comment la dame châtelaine vint à mourir ou avorter, parce que son chevalier, sans prendre garde, avait tué une biche pleine.

Avec une tendre sollicitude, les bonnes amies versent, sur la tête de la femme en travail, le contenu d’un pot de chambre, pour la fortifier, disent-elles. Après la délivrance, elles coupent le cordon ombilical avec les dents, quelquefois avec un coquillage tranchant, jamais avec ciseaux ni couteau ; et ce cordon est gardé avec grand soin pour qu’il porte bonheur au nouveau-né. Sitôt qu’il lui est possible, la jeune mère mange d’un hachis dans lequel on a fait entrer de bons morceaux : le cœur, les poumons, le foie, l’estomac, les intestins de quelque robuste animal — moyen de procurer au nourrisson santé, vigueur et longue vie. Pendant quelques jours, aucun feu n’est allumé dans la hutte, rien ne sera mis à cuire au-dessus de la lampe domestique, — aucun os ne doit être emporté hors de la demeure, — le père et la mère ont chacun son broc, auquel il est à tout autre défendu de boire ; –pendant six semaines il est interdit aux parents de manger dehors, à la mère de passer le seuil de la porte. Ce terme expiré, elle fait sa tournée de visites, habillée de neuf, et jamais plus elle ne touchera les vêtements qu’elle portait lors de ses relevailles. Durant une année, elle ne mangera jamais seule, — toutes prescriptions auxquelles, en cherchant bien, on trouverait des parallèles dans notre « Évangile des Quenouilles ».

Au nouveau-né, la mère réserve les plus belles fourrures et le père sert le morceau délicat de sa chasse. Pour lui faire des yeux beaux, limpides et brillants, il lui donne à manger ceux du phoque. On se plaît à lui donner le nom de quelqu’un qui vient de mourir : — « pour que le défunt trouve repos dans la tombe[54] ». « Nom oblige », et, plus tard, l’enfant sera tenu de braver les influences qui ont occasionné la mort du parrain. Le brave homme est-il mort dans l’eau salée ? eh bien, que notre garçon se fasse loup de mer !

En toute l’Esquimaudie, pères et mères à l’envi choient leur progéniture, jamais ne la frappent, rarement la réprimandent. La petite créature se montre reconnaissante, ne geint ni ne criaille ; les bambins grandissant ne traversent pas d’« âge ingrat », ne se font pas taquins et revêches, contredisants et désagréables ; l’ingratitude n’est pas leur fait ; onques Inoït ne leva la main sur père ou mère. Dans le Groenland danois, on a vu des fils renoncer à des positions avantageuses pour revoir leurs parents, ou entourer de soins leur vieillesse. Vertu esquimaude que l’affection familiale. Maman Gâteau est une Inoïte, Inoït aussi le papa qu’un voyageur vit sangloter, — on l’eût coupé en morceaux qu’il n’eût pas poussé un gémissement, — sangloter, disons-nous, parce que son gamin n’arrivait pas à claquer du fouet aussi fort que les camarades. Ce père si tendre se gardera pourtant d’énerver le fils chéri, il tiendra à le faire chasseur infatigable, et pour faciliter la chose, lui servira la viande sur les grandes bottes qu’il a plus d’une fois imprégnées de sueur. Les nourrices, émules des kangouroutes, portent le nourrisson dans leur capuche, ou dans une de leurs bottes, jusqu’à la septième année, les allaitant toute cette période. Elles ne le sèvrent jamais ; aussi leurs mamelles s’allongent jusqu’à devenir hideuses. On a vu de grands garçons, flandrins de quinze ans, ne pas se gêner pour têter leur mère, au retour de la chasse, en attendant que le souper fût prêt. Dans cette lactation prolongée, il y a le désir et le moyen d’assurer à l’enfant quelque nourriture au milieu des disettes réitérées, il y a aussi un signe de tendresse et d’affection. Ainsi nous lisons dans les légendes tatares :

« Le héros Kosy enfourcha le cheval Bourchoun et fit sa prière. Sa mère pleurait : Arrive à bon port ! Et découvrant ses seins : Bois-y encore, et de ta mère il te souviendra[55]. »

Il est des Esquimaudes qui vont plus loin dans leurs démonstrations affectueuses, et qui, poussant la complaisance aussi loin que maman chatte et maman ourse, lèchent le poupard pour le nettoyer, le pourlèchent de haut en bas ; tendresse bestiale qui nous froisse dans notre vanité d’espèce supérieure. Elles ne verraient pas la moindre ironie dans « l’enfantine » qu’on chante à Cologne, versiculets qu’un littérateur de l’école naturaliste traduirait sans embarras :

Wer soll’ de Windle wasche, Der muss den Dreck wegfrasse[56] !

L’existence des sociétés comme celle des individus dépend, disions-nous, des aliments mis à leur disposition ; selon que cette quantité augmente, la population s’accroît. Mais si la nourriture devient insuffisante, manifestement insuffisante, force est de se débarrasser des bouches inutiles, non-valeurs sociales. La « vivende » est retranchée à ceux qui ont la moindre vie devant eux ; le droit de vivre est la possibilité de vivre. Dans ces conditions, le meurtre des enfants a pour triste complément celui des vieillards ; on abandonne ceux-ci, on expose ceux-là. Telle est la règle contre laquelle ces malheureuses sociétés se débattent comme elles peuvent. Quand il faut choisir, les unes perdent les enfants et même des femmes pour sauver les vieillards, chez les autres tous les vieillards y passent avant qu’il soit touché à une tête blonde. Le plus souvent, les grands-parents réclament comme un droit, ou comme une faveur, d’être immolés aux lieu et place des petits. Qu’il nous suffise d’avoir énoncé la loi, sans l’appuyer par les exemples qu’en pourraient donner nos ancêtres et de nombreux primitifs. Maudirait-on la cruauté de ces hordes et peuplades qui ne sont pas arrivées à être humaines ? Combien souvent elles préféreraient se montrer compatissantes… si elles en avaient le moyen ! Il va de soi que la plupart du temps les malades sont assimilés aux vieillards, puisqu’ils vivent comme eux sur la masse qui ne dispose que de courtes rations.

Tant que l’on conserve quelque espoir, on s’empresse autour du malade. Les femmes en chœur psalmodient leur Aya Aya, car elles connaissent la puissance des incantations. La matrone met sous le chevet une pierre de deux à trois kilogrammes, dont le poids est proportionnel à la gravité de la maladie. Chaque matin elle la pèse en prononçant des paroles mystérieuses, se renseignant ainsi sur l’état du patient et ses chances du guérison. Si le caillou s’alourdit constamment, c’est que le malade n’en réchappera pas, que ses jours sont comptés.

Alors les camarades construisent à quelque distance une hutte en blocs de neige ; ils y étendent quelques « pelus[57] » et fourrures, portent une cruche d’eau et une lampe qui durera ce qu’elle pourra. Celui que rongent les souffrances, qu’accablent la vieillesse ou les infirmités croissantes, dont l’entretien devient difficile, et qui se reproche de coûter à la communauté plus qu’il ne rapporte, se couche : frères et sœurs, femmes autant qu’il en a, fils et filles, les parents et amis viennent faire leurs adieux, s’entretenir avec celui qu’ils ne verront plus. On ne reste pas davantage qu’il est nécessaire, car, si la mort surprenait le malade, les visiteurs devraient dépouiller au plus vite leurs habits et les jeter au rebut, ce qui ne laisserait pas que d’être une perte sensible. Nulle émotion apparente, ni cris, ni larmes, ni sanglots ; on s’entretient tranquillement et raisonnablement. Celui qui va partir fait ses recommandations, exprime ses dernières volontés. Quand il a dit tout, les amis se retirent, l’un après l’autre, et le dernier obstrue l’entrée avec un bloc de glace. Dès ce moment, l’homme est défunt pour la communauté. La vie n’est qu’un ensemble de relations sociales, une série d’actions et de réactions appelées peines ou plaisirs, moins différentes entre elles qu’on ne pense. La mort, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, est un acte individuel. Les animaux le comprennent ainsi, et s’ils ont la rare chance de finir autrement qu’assassinés et dévorés, dès qu’ils sentent la faiblesse les gagner, ils vont se cacher au plus épais fourré, se terrer dans le plus profond trou, disparaître dans la plus obscure caverne. À ce point de vue, le primitif est encore un animal : il sait qu’il faut mourir seul. Nulle part cette expression ne se trouve plus vraie que chez les Esquimaux. La dernière scène de leur vie, permis de la trouver d’un égoïsme hideux et repoussant ; permis aussi d’y voir un acte solennel et grandiose, empreint de lugubre majesté.

Déjà la hutte n’est plus qu’une tombe, celle d’un vivant, qui durera quelques heures encore, peut-être quelques jours. Il a écouté la porte se fermer, les voix s’éloigner. La tête penchée en avant, les mains appuyées sur les cuisses, il pense et se souvient. Ce qu’il vit, ce qu’il sentit jadis, lui revient en mémoire ; il se rappelle son enfance et sa jeunesse, ses exploits et ses amours, ses chasses et aventures ; il remonte la trace de ses pas. Plus d’espoirs maintenant, plus de projets, et quant aux regrets, à quoi bon ? Qu’importe maintenant l’orgueil, qu’importe la vanité ? Personne à jalouser, personne à mépriser. Seul à seul avec lui-même, il peut se mesurer à sa juste valeur. — « Je fus cela, autant et pas davantage. » Quitter la vie, ses fatigues, ses fréquentes famines, ses déboires et chagrins, il en prendrait facilement son parti. Mais ce terrible inconnu de là-bas intimide ; mais ce monde des esprits dont les Angakout racontent de terribles visions ?… La fièvre l’altère, ronge les organes et lui dévore les entrailles. Il boit quelques gorgées, mais retombe épuisé. La lampe s’est éteinte ; nulle nuit ne fut plus obscure. Ses yeux voilés et ténébreux épient la Mort. Il la voit, la Mort. Elle s’est montrée à l’horizon, point noir sur la grande plaine blanche que la pâle lueur des étoiles éclaire vaguement. La Mort avance, la Mort approche. Elle grandit de minute en minute, glisse silencieuse sur la neige épaisse. Il compte ses pas… La voici, la Mort. Déjà elle soupèse le harpon dont il transperça maintes fois l’ours et le phoque. Elle se redresse, lève le bras. Il attend, attend…

À la vue de cette hutte isolée, mystérieuse, des étrangers apprenant ce qui s’y passait, ont été saisis d’horreur et de compassion. Ils ont éventré la muraille et qu’ont-ils vu ? Un mort, les yeux grand ouverts sur l’infini. Ou bien un mourant qui d’une voix de reproche : — « Que faites-vous ? Pourquoi me troubler ? C’était assez de mourir une fois ! »


Les Tchouktches, qu’on prend généralement pour un rameau du tronc inoït, prétendent que c’est faiblesse et fausse compassion de ne pas faire brusquement sauter le pas à ceux qui s’en vont. Il vaut mieux en finir d’un coup que de savourer longtemps la mort dans sa tristesse, que d’être rongé par la douleur. Donc, ils vous expédient les gens de diverses manières. Mais ne les accusez pas d’y mettre de sensiblerie !

L’individu qui se permet d’être malade pendant plus de sept jours, est admonesté sérieusement par ses proches, qui, lui passant une corde au cou, se mettent à courir vivement autour de la maison. S’il tombe, tant pis ! On le traînera par les ronces et les cailloux, hop, hop ! — Guéris ou crève ! Après une demi-heure de ce traitement il est mort ou se déclare guéri. Si pourtant il hésite encore, on le pousse ou on le porte au cimetière, où il est incontinent lapidé ou piqué de manière à ne plus broncher. Sur son cadavre on lâche des chiens qui le dévorent, et ces chiens seront mangés à leur tour. Rien ne se perd, rien ne se perdra. Ces Tchouktches sont décidément plus forts que nos économistes libéraux, école Manchester.

Les braves — ils ne sont point rares — les braves qui se sentent déjà sur le déclin, convoquent les parents et amis à un repas d’adieu dont ils font gaiement les honneurs. Après le dernier service, les invités se retirent discrètement, le patron se couche sur le flanc, et reçoit un bon coup de lance, qu’un camarade veut bien lui octroyer ; mais, le plus souvent, il s’adresse à un robuste gaillard qu’il paie et aposte exprès.

Aux vieillards, aux gens affaiblis, décidément inutiles, on demande s’ils n’en ont pas assez ? Il est de leur devoir, il est de leur honneur, de répondre oui. Là-dessus on maçonne, au champ des morts, une fosse ovoïde qu’on remplit de mousse, et aux extrémités on roule des pierres grosses et pesantes qui fixent deux perches horizontales. Sur la pierre du chevet, on égorge un renne dont le sang se répand à flots sur la mousse, et sur cette couche rougie, tiède et douillette, le vieillard s’allonge. En un clin d’œil il se trouve ficelé aux perches, et on lui demande : — Es-tu prêt ? Au point où en sont les choses, ce serait honte et sottise d’articuler une réponse négative, que d’ailleurs on ferait semblant de ne pas entendre. — « Bonsoir les amis ! » On lui bouche les narines avec une substance stupéfiante ; on lui ouvre l’artère carotide, et au bras une grosse veine ; en un rien de temps il est saigné à blanc.

L’opération chirurgicale est accomplie par les notables, ou simplement par des femmes, selon la considération dont jouissait l’individu. Si on tient à des obsèques particulièrement distinguées, le corps est brûlé avec celui du renne, qu’on présume servir à festins dans l’autre monde. Si le défunt appartient au vulgaire, on l’enterre purement et simplement, et les « affligés » se feront un devoir de manger à son intention le renne, dont ils briseront les os… Pourquoi ? Probablement pour que l’animal ne renaisse pas sur terre et reste propriété du mort dans l’Hadès tchouktche.

Quand des mœurs pareilles se sont perpétuées chez un peuple hardi, tant soit peu guerrier et pirate, les hommes tiendront à honneur de mourir sur le champ de bataille. Au besoin, ils prétexteront des duels pour se faire expédier par leurs intimes, à la façon des Scandinaves. Ils diront, comme les anciens Hellènes : Qui meurt jeune est aimé des dieux.

Les rits funéraires sont moins uniformes que toutes autres coutumes. La majeure partie des Esquimaux ensevelissent leurs cadavres sous un amas de pierres ou dans des crevasses de rochers ; des Groenlandais et Labradoriens les jettent à la mer ; leurs congénères d’Asie les brûlent, les enterrent ou les font manger aux bêtes. Chacun estime sa manière la meilleure. Mais il est de croyance générale que la mort n’est pas le terme de l’existence. Que les défunts exercent sur les vivants une action variée et généralement funeste. Qu’ils sont méchants pour la plupart, au moins à l’état de revenants. Qu’ils passent leur temps à souffrir le froid et la faim. On s’abstient autant que possible d’approcher leurs demeures, surtout si elles sont occupées depuis peu ; mais le passant pieux dépose sur les tombes au moins une miette de nourriture. À la grande cérémonie d’adieu, les amis et connaissances apportent de la viande, dont chacun coupe deux morceaux, un pour lui, un autre pour le mort ; ils tailladent une couverture : — « Tiens, mange ! Tiens, couvre-toi ! » Le couteau dont on fait usage est dissimulé par les assistants, qui rangés en cercle se le passent par derrière, comme cela se pratique dans un de nos jeux innocents : le furet du bois joli. Et pendant que la lame circule, chacun parle au mort pour distraire son attention, chacun a quelque chose de particulier à lui dire.

En signe de deuil, la veuve itayenne modifie son costume, s’abstient de certains aliments, de diverses occupations. Elle se prive, par devoir rigoureux, de tout soin de propreté. Les amis se bouchent une narine avec un tampon d’herbes, qu’ils n’ôtent de plusieurs jours : naïf symbole : — « Nous ne respirons plus qu’à demi, nous sommes à demi morts de chagrin… » Ceux qui souffrent réellement se mettent en quête d’aventures périlleuses, pour absorber leurs regrets dans la fatigue physique, et noyer leur douleur dans l’excitation passionnée que procure le sentiment du danger.

À la Toussaint, à nos « messes du bout de l’an » correspondent là-bas les fêtes et anniversaires des morts que, suivant les cantons, on célèbre assez diversement ; mais partout on danse, on saute, on joue des pantomimes qui ont la prétention d’être des biographies ; on festoie aux dépens de la famille qui se démunit de tout pour bien faire les choses, distribuer largement de la victuaille et des fourrures. Ceux qui ne peuvent davantage ne donnent que des bagatelles, mais personne ne s’en retourne à vide.

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À propos des silhouettes découvertes sur les fossiles de Thayingen, on contestait aux peuples enfants la faculté de produire des dessins qui seraient supérieurs aux barbouillages d’écoliers.

À cette assertion aprioristique, il a été répondu par de nombreux exemples : les Bochimans, les Australiens, et tant d’autres. Nos Inoïts représentent assez correctement des scènes de chasse et de pêche, des ours, phoques et baleines[58]. Cailloux pointus, mauvais couteaux, ivoires d’une dureté extrême, cornes raboteuses, os de courbure irrégulière, combien ingrate la matière, combien rebelles les instruments ! Rink a fait illustrer son volume de Contes Inoïts par un artiste du crû, dont les dessins naïfs, mais très expressifs, pourraient passer pour de ces anciennes estampes que se disputent les amateurs. On recommande aux connaisseurs une collection de bois[59] gravés par des naturels.

<Ces Esquimaux possèdent à un haut degré le sens de la forme et des proportions relatives ; ils ont l’abstraction géométrique si facile, qu’ils ont dressé des cartes de leur pays assez exactes pour servir utilement aux explorateurs. Les plans de Noutchégak et autres localités, levés par Oustiakof, un de ces sauvages, ont passé longtemps pour être suffisamment corrects. Hall a orné son livre d’une planche de Rescue Harbour, œuvre de Coudjissi. Rey montra une de ses cartes marines à un indigène, qui la comprit fort bien, demanda un crayon, en traça une autre avec un plus grand nombre d’îles, — addition précieuse[60]. Ces talents ne laissent pas que de rehausser les Esquimaux, et de leur donner quelque importance dans l’étude de la mentalité. Des Indous et Parsis, des Tamouls et Musulmans, fort intelligents sur d’autres points[61], ne comprennent rien à nos images, dessins et photographies, montrent sur ce point une maladresse qui étonne. Un savant brahmane, auquel on faisait voir un portrait d’un cheval, vainqueur au Derby, demandait avec le plus grand sérieux, semblait-il : « Cela représente la royale cité de Londres ? »[62].

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Depuis que Dalton découvrit sur lui-même que tous les hommes ne voient pas les teintes de la même manière, on s’est aperçu, avec surprise, que la cécité totale ou partielle quant à certaines couleurs, est un fait physiologique assez fréquent : la partie tout à fait centrale de la rétine se montre seule sensible aux nuances, mais la lumière et l’ombre l’impressionnent sur toute son étendue. Là-dessus, les linguistes, Geiger en tête, crurent apporter à la doctrine de l’évolution une preuve décisive. Constatant que les noms de couleurs assignées par Homère à certains objets ne cadrent manifestement pas avec ceux que nous leur attribuons, — ainsi Apollon n’a pas eu les cheveux violets (si tant est que nos lexiques donnent toutes les significations des mots), — ils se crurent en droit d’affirmer que le sens de la couleur s’est modifié dans notre espèce depuis l’époque historique.

Accueillie avec faveur, la théorie devint à la mode. L’illustre M. Gladstone, alors ministre des finances de la Grande-Bretagne, jugea à propos de s’y rallier. On y voyait une preuve de la supériorité de nos civilisés sur nos ancêtres intellectuels, les Grecs et les Romains, et à plus forte raison sur tous les sauvages. On ne réfléchissait pas assez que des Tatars qui perçoivent les planètes de Jupiter à l’œil nu, que les Cafres dont la puissance visuelle est à la nôtre comme 3 est à 2, pourraient, s’ils s’en donnaient la peine, distinguer des nuances imperceptibles à notre regard, — et qu’en effet, les Hottentots, les misérables Hottentots, ont trente-deux expressions pour désigner les différentes couleurs. En elle-même, la théorie Geiger paraît plausible ; nous la dirions même vraie, sauf que le développement dont il s’agit a dû s’opérer sur une période tout autrement longue que trois ou quatre milliers d’années. Quoi qu’il en soit, la question occupant alors les bons esprits, Bessels peignit en diverses couleurs une feuille de papier quadrillé, et questionna treize Itayens, hommes, femmes, enfants, chacun séparément. Tous distinguèrent les carrés blanc, jaune, vert foncé, noir, mais aucun ne parut différencier le brun du bleu. — L’observation est intéressante, mais non pas décisive. Qu’on se rappelle comment on enseigne aux écoliers qu’il faut regarder pour voir, écouter pour entendre. Nous ne percevons nettement que les objets sur lesquels notre attention éveillée a déjà dirigé les efforts de l’intelligence. Il ne suffit pas d’une vue perçante pour reconnaître autant de colorations que pourrait le faire un assortisseur des Gobelins, ni pour apprécier les gammes chromatiques qu’un peintre saisit sans effort. L’oreille inexercée n’est qu’un médiocre instrument à côté de celle du musicien qui, dans le large volume de sons qu’épanche un puissant orchestre, découvre la demi-note incorrecte qu’un exécutant a laissé échapper. Dans ce que nous prenons pour le silence de la forêt, le braconnier, le garde-chasse notent des bruits significatifs qui échappent à tous ceux auxquels ils ne disent rien. S’ils confondent le brun et le bleu, la faute n’en est certainement pas à l’organe visuel de ces Inoïts, mais à leur indifférence : ils les distingueraient, nous n’en doutons pas, si pendant une génération ou deux ils y avaient quelque intérêt.

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Voilà ce que nous avions à dire sur les Esquimaux du nord, en prenant pour point de départ le village d’Ita. Nulle peuplade n’a meilleur droit à des études patientes et consciencieuses. Elle ne compte, il est vrai, qu’une centaine d’individus, n’emplit qu’une demi-douzaine de bouges et tanières, mais leur hameau est littéralement au bout de la terre, et ses habitants, sentinelles perdues dans les neiges et les glaces, sont à la fois les derniers du monde habité et les plus primitifs des hommes.



LES INOÏTS OCCIDENTAUX



NOTAMMENT LES ALÉOUTS



À la presqu’île d’Alaska fait suite, du 51e au 60e degré latitude nord, l’Archipel Aléoute ou Kourile que Béring découvrit en 1741. De là, s’il faut en croire le romancier Eugène Sue, le Juif Errant serait parti pour courir les aventures qui ont passionné une génération littéraire. Le groupe se compose d’une soixantaine d’îles et d’écueils, qui semblent autant de pierres qu’Ahasvérus, le grand voyageur, aurait jetées à travers le gué de la Mer Kamtschadale, pour passer d’Asie en Amérique. Ounimak, la plus considérable, couvre cinq à six mille kilomètres carrés, soit la cinquième partie de la surface totale de l’archipel. D’âpres rochers, d’abord difficile, lui donnent un aspect sombre et désolé. Les paysages de l’intérieur sont à peine moins sévères : dans leurs eaux noires des étangs et tourbières réfléchissent de puissants rochers granitiques ; un sol raviné, des laves, en vastes amas, parlent cataclysmes géologiques et commotions violentes. Par ces latitudes passe la ligne des grands volcans boréaux. À leurs sommets, couverts de neiges éternelles, quelques cratères fument sans discontinuer, d’autres éclatent par intervalles. Les vestiges d’éruptions se rencontrent à chaque pas ; partout on trouve des rochers noircis par le feu. Toute la partie continentale du district d’Ounalaska est traversée par une chaîne de monts élevés, parmi lesquels neuf bouches éteintes. Les feux souterrains ont bouleversé l’île Ounimak, où le Chichaldin, haut d’environ 3,000 mètres, jette encore des flammes, par accès. En décembre 1830, au milieu de foudres et de bruyants tonnerres, il se couvrit d’un brouillard épais, et quand l’obscurité se dissipa, il avait changé de forme. Toutefois, les effets volcaniques ont perdu de leur intensité, depuis le temps que se combattaient les montagnes :

« Un jour les monts d’Ounimak et d’Ounalaska luttèrent pour la prééminence. Ils s’entre-lancèrent pierres et flammes. Les petits volcans ne purent tenir contre les grands, sautèrent en éclats et s’éteignirent à tout jamais. Il ne resta que deux pics, le Makouchin d’Ounalaska et le Retchesnoï d’Ounimak. Le feu, les pierres et les cendres exterminèrent tous les êtres animés, tant l’air était suffocant. Le Retchesnoï succomba ; et quand il vit sa défaite, il rassembla ce qui lui restait de forces, enfla, éclata et s’éteignit. Le Makouchin victorieux s’assoupit, et maintenant il n’en sort plus qu’une petite fumée de temps en temps[63]. »

Le climat, de caractère maritime, n’est pas chaud, ni très froid non plus, mais d’une humidité calamiteuse. Le thermomètre que Wiljaminof observait à Ounalaska oscillait entre 38 degrés, la température moyenne étant de +4°. La saison, vraiment belle, ne dure que dix semaines, de mi-juillet à fin septembre. Déjà en octobre tombe la neige, qui ne fondra qu’en mai. Dans les îles méridionales, les plus longues pluies tombent au printemps ; Sitka compte parmi les endroits les plus mouillés du globe. De longs brouillards d’automne[64].

En été foisonnent herbes et broussailles, mais le soleil n’arrive pas à faire pousser des arbres, sauf sur les îles rapprochées de la terre ferme, où abondent les trembles et bouleaux, et aussi les cyprès, pins et sapins. Les céréales qu’on voulait introduire n’ont pas mûri. Les choux, les pommes de terre et divers légumes, rémunérèrent les soins des colons étrangers, toutefois les indigènes ont toujours dédaigné de cultiver la terre, n’ont aucun goût pour ce travail. Des fleurs, il y en a, mais dépourvues de parfum ; les baies ne manquent pas non plus, mais aqueuses et insipides. Les poules importées ont dû se faire à manger du poisson ; aussi leurs œufs puent le pourri et semblent emplis d’huile de foie de morue.

Quelques houillères donnent un combustible dont, jusqu’à présent, on n’a pas tiré grand parti. Les Aléouts de l’ancienne génération se chauffaient en s’accroupissant sur un feu d’herbes.

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La ressemblance frappante des Aléouts avec les Yakouts et les Kamtschadales leur a fait attribuer une origine mogole. Dall, qui les a étudiés longuement et soigneusement, affirme sur l’autorité de traditions locales que des Inoïts, chassés d’Amérique par les incursions indiennes, il n’y a pas plus de trois siècles, émigrèrent à l’extrémité nord-est de l’Asie. Eux-mêmes se disent d’un grand pays, situé à l’ouest, qu’ils nomment Aliakhékhac, ou Tanduc Angouna, d’où ils se seraient avancés sur Ounimak et Ounalaska[65]. Il est certain qu’ils sont étroitement apparentés aux tribus bordières de la côte américaine, Ahts et autres, jusqu’à l’île Reine-Charlotte[66]. Il est vrai que, de proche en proche, tous ces non-civilisés tiennent étroitement les uns aux autres. Le type des Aléouts relève manifestement du type esquimau, bien que Rink les dise déjà mâtinés d’éléments étrangers. Cheveu droit et noir, plat et abondant, teint foncé. Courts et trapus, remarquablement robustes, ils portent, sans fatigue apparente, de lourds fardeaux pendant de longues journées ; soixante livres sur le dos et cinquante kilomètres de marche ne les effraient point. Leur vue est extraordinairement perçante. Les traits, fort accusés, portent l’empreinte de l’intelligence et de la réflexion. Les femmes sont plus avenantes que les hommes ; quelques-unes pourraient passer pour jolies, n’était la hideuse labrette. Dall déclare les Aléouts fort supérieurs aux Indiens du voisinage, physiquement et intellectuellement. La tête est cubique chez ceux-ci, pyramidale chez ceux-là. Mais sous l’influence des disettes prolongées et des mauvais traitements infligés par les Russes, la race a perdu son ancienne solidité ; les organismes entamés résistent mal aux rhumatismes et maladies de poitrine. Les formes sont robustes, disions-nous, mais dépourvues d’élégance ; à ramer quinze ou vingt heures d’affilée, les jambes se déforment ; le corps se moule sur le sempiternel canot. De vrais ours marins : des mouvements lourds et lents, une attitude empruntée, une démarche des plus gauches, mais de l’adresse et de l’activité. Ils font preuve d’une étonnante habileté à conduire par la plus mauvaise mer leurs kayaks et oumiaks, dont on fait usage jusqu’en Californie, et leurs périlleuses baïdarkas[67] dont les Russes ont porté le modèle en Europe. Wiljaminof, les comparant à des cavaliers dont les jambes s’arquent aussi à chevaucher constamment, les appelait « Cosaques de la mer, monteurs de cavales marines ». Pour que cet homme se montre à son avantage, il faut le voir manœuvrant le batelet de cuir qu’il a fabriqué lui-même[68], et brandissant le harpon dans les eaux agitées. Dès la plus tendre enfance il s’est familiarisé avec l’élément humide. Le Bédouin roule son nouveau-né dans le sable et l’expose au grand soleil, pour l’accoutumer à la chaleur[69] ; l’Aléoutinet, s’il lui prend fantaisie de vagir ou criailler, est à l’instant plongé à l’eau, fût-ce entre des glaçons. À ce régime, on ne garde qu’enfants sages, tranquilles et robustes, les plus faibles ne tardent pas à disparaître.

Les Aléouts se partagent en deux groupes, identiques de port, de mœurs et de caractère, mais quelque peu différents par le dialecte : les tribus qui habitent Atcha, Ounalaska, les Terres des Rats, des Renards et autres au sud de la presqu’île, puis les Koniagas, les Kadiaks et gens d’alentour. Et, sur le continent, les Koloutches de Sitka, les Kénès, Tcherguetches, Médovtsènes et Malégnioutes, ressemblant fort aux uns et aux autres. À tous, , la civilisation russe a infligé un coup terrible, la civilisation américaine les emportera tout à fait[70].

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Autour des îles une riche végétation marine nourrit une faune variée ; les eaux courantes abondent en poissons, surtout en truites. Les Aléouts vivent de chasse et de pêche. Dans la lutte pour l’existence, leurs plus grands rivaux sont l’ours et le loup auxquels ils font une guerre acharnée ; ils traquent fouines, martes, écureuils, castors, loutres et renards, s’attaquent aux morses et narvals[71]. Tant que les eaux sont libres, ils y trouvent de quoi, gras ou maigre ; mais quand elles sont fortement gelées, leur ressource la moins aléatoire est de fouir après les racines dans les plaines et toundras. La saison la plus longue à passer est celle des « courtes rations », février-avril, après les grandes boustifailles de novembre-janvier.

Nulle chasse ne les passionne davantage que celle de la baleine. Ils harponnent l’énorme cétacé, le tuent et le dévorent, mais le révèrent. Ils font semblant de croire que, poussé par le sort, mi-contraint, mi-résigné, l’animal obéit aux enchantements, et met quelque bonne volonté à se laisser prendre. À l’ouverture de la saison, une cinquantaine d’hommes et de femmes, se mettent dans leur plus bel attirail et s’embarquent pour saluer au large la bande qu’on a signalée à l’horizon, pour la complimenter et lui faire fête. Car le « Roi des Océans » tient à l’étiquette, et pour le retenir dans nos parages il faut lui montrer que nous sommes gens sachant vivre. Il tient à la morale et à la vertu, le baleineau ; il veut que l’on respecte la décence et les bonnes mœurs, il évite les parages hantés par des hordes lâches et dissolues, n’admet pas que les baleiniers, qui ont l’honneur de lui courir sus, se commettent avec des femmes pendant la saison de chasse ; même il les punirait par un châtiment terrible, si leurs épouses trahissaient en leur absence la foi conjugale ; il les ferait périr par une mort cruelle, si leurs sœurs manquaient à la chasteté avant le mariage[72]. Qu’un coup de vent fasse échouer une baleine, ils la reçoivent avec des honneurs divins, ne peuvent trop la remercier de sa complaisance, se congratulent d’avoir été admis au privilège de manger cette chair sacrée. Ils s’avancent au son du tambourin, haranguent la divinité, la flattent et la complimentent, exécutent en son honneur des danses solennelles : les profanes vêtus de leurs plus beaux costumes, et les baleiniers et sorciers tout nus, sauf qu’ils ont la figure masquée, comme aux grandes cérémonies. Ils jouent en spectacle la réception faite à la souveraine des Eaux par les animaux terrestres[73]. Après ces témoignages de respect et ces préliminaires de convenance, le tambour roule pour la dernière fois ; hommes, femmes, enfants et chiens se jettent sur l’énorme viande, l’attaquent des dents et du couteau, se gorgent à bouche que veux-tu ; –un morceau de 60,000 kilogrammes ! — ils piquent, trouent, forent, creusent jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans l’intérieur ; ils se feront jour à travers les côtes. Jamais Pantagruel ni Grandgousier ne furent à plus belle fête. C’est la gloutonnerie héroïque. Avant un long temps, avant que la chair mûrie et faisandée ait tout à fût passé à la charogne, ils n’auront laissé que les os, — laissé, non, puisqu’ils les rongent à fond, les emportent, pièce à pièce, pour en faire cent et un outils et instruments, et s’en servir comme de fer et de bois. Ils tirent parti de l’huile et de la graisse, de la peau, des barbes et fanons ; finalement, de « la montagne d’abondance », il n’aura été perdu ni brin ni miette.

Moins variée était la nourriture de leurs ancêtres, dont les kjokken mooeddings, ou débris culinaires, amoncelés sur la plage, n’ont montré à Dall que coquilles d’œufs et mollusques. N’ayant trouvé dans ces amas aucun fragment de lance, de flèche ou harpon, l’investigateur en conclut que les aborigènes ignoraient jusqu’aux arts les plus rudimentaires. Il s’autorisa du fait que nul objet portant trace ignée n’avait passé sous ses yeux, pour refuser l’usage du feu à ces dénicheurs d’œufs, à ces mangeurs de moules et oursins. L’assertion est à noter, mais ne nous paraît pas prouvée ; la conséquence pourrait être plus grosse que les prémisses. En tout état de cause, que soit récente ou éloignée l’époque à laquelle les habitants de l’archipel Catherine ont appris à connaître le feu, — aujourd’hui, ils l’obtiennent au moyen d’un archet, — il est certain qu’ils ne font, comme tous leurs congénères inoïts, qu’un médiocre état des aliments cuisinés, préférant à la modification par la chaleur celle produite par le gel. Ils mangent cru, ils mangent glacé, ils mangent pourri, ils mangent beaucoup ; ne prisent aucune boisson mieux que l’huile de phoque ou de baleine. Avec l’invasion des fourreurs et traitants, la cuisson des viandes s’est introduite et propagée, mais les vieillards d’Ounimak déplorent la décadence des saines traditions, protestent contre une funeste innovation à laquelle ils attribuent la faiblesse et la débilité des jeunes générations, les épidémies qui les emportent. Par contre, c’est avec enthousiasme qu’ils acceptèrent les liqueurs fortes, le premier présent que la civilisation fasse aux barbares. Quant au tabac, chacun lui voua et lui conserve une passion désordonnée : pour quelques filaments de l’herbe magique, dont ils avalent la fumée pour n’en rien perdre, hommes et femmes donnaient tout : leur nourriture et jusqu’à leur liberté.

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L’habitation a l’importance d’un organe physiologique chez les Esquimaux, qui ont à se défendre contre un climat meurtrier. Nous changeons de vêtements selon la saison ; eux ont l’habitation d’hiver et l’habitation d’été. La plus petite, la moins soignée, est la demeure estivale, la barabore, installée le plus souvent auprès d’une rivière poissonneuse ; elle peut ne consister qu’en une paillotte, un auvent, un bateau renversé. Type général, une tente conique ou pyramidale, appuyant sur une muraille basse, en terre et cailloux. Les Aléouts creusent un trou assez profond, appliquent contre les parois des perches qui se rejoignent par le sommet ; ils les treillissent et les recouvrent d’une couche épaisse de terre, laquelle ne tarde pas à se couvrir de gazon, l’herbe faisant manteau. Une maison se confond avec les broussailles environnantes, le village fait de loin l’effet de tombes dans un cimetière[74]. Plusieurs n’ont pour ouverture qu’un trou ménagé au faîte : cheminée, porte et fenêtre, tout ensemble. On entre par le toit, et on se glisse en bas par un baliveau entaillé de coches. Où l’herbe est trop rare, où l’on manque de bois, on construit la maison d’hiver avec de la neige et de la glace reliées par des côtes de baleine ; l’entrée est une allée souterraine assez étroite, dans laquelle l’air prend la température intermédiaire à celles du dedans et du dehors ; une toison d’ours fait portière. Les gaz viciés s’échappent — au moins en partie — par une ouverture abritée sous des intestins de phoque, nettoyés, huilés, solidement cousus, ayant la transparence du verre dépoli. Sur le pourtour intérieur, des bancs étroits et bas, servant de lits. Mobilier : une ou deux lampes, deux ou trois chaudrons, quelques plats qui doivent leur netteté à la langue des chiens. Ces cabanes sont chaudes à la condition que les habitants y soient entassés et pressés les uns contre les autres ; il en est qui ont une largeur de 7 à 10 mètres, une longueur de 30, parfois même de 100, mais elles abritent alors une tribu, et jusqu’à plusieurs centaines de personnes. Ces grands terriers connus sous divers noms[75], et plus particulièrement sous celui de kachim, sont des maisons communes que possèdent la plupart des Hyperboréens, et que l’on retrouve un peu partout[76]. Nous les prenons pour des phalanstères primitifs, plus ou moins analogues aux ruches et guêpiers, aux castorières, fourmilières, termitières et « républiques » d’oiseaux. Les polypiers humains font pendant aux colonies animales ; partout on voit les bandes sauvages terrer ensemble comme des familles de rats, glomérer dans une caverne comme chauves-souris, percher sur les mêmes arbres comme corbeaux et corneilles.

À la grande question qui, en ethnologie, se pose aux détours de route : « L’individu est-il antérieur à la société, ou la société est-elle antérieure à l’individu ? » la réponse semblait naguère des plus faciles, et l’on répétait couramment la leçon officielle : le premier individu se dédoubla en mâle et femelle, et du premier couple, créé superbe et vigoureux, intelligent et beau, naquit la première famille, laquelle s’élargit en tribu, puis en peuples et nations. La doctrine s’imposait par son apparente simplicité, semblait inspirée par le bon sens. Mais la géologie et la paléontologie aidant, on s’aperçut qu’il fallait reléguer parmi les contes de fées la théorie d’un homme surgissant au milieu du monde, à la manière d’un Robinson abordant son île déserte. En dehors de ses semblables, l’homme est homme, autant qu’une fourmi est fourmi indépendamment de sa fourmilière, autant qu’une abeille reste abeille quand elle n’a plus de ruche. Ce qui advient de l’homme isolé, on le voit dans les prisons cellulaires inventées par nos philanthropes. Donc, jusqu’à preuve du contraire, nous supposerons que nos ancêtres débutèrent par la vie collective, qu’ils dépendaient de leur milieu autant et plus que nous. Contrairement à l’idée que l’individu est père de la société, nous supposons que la société a été mère de l’individu. La demeure commune nous paraît avoir été le support matériel de la vie collective et le grand moyen des premières civilisations. Commune était l’habitation, et communes les femmes avec leurs enfants ; les hommes chassaient même proie et la dévoraient ensemble à l’instar des loups ; tous sentaient, pensaient et agissaient de concert. Tout nous porte à croire qu’à l’origine le collectivisme était à son maximum et l’individualisme au minimum.

N’abandonnons pas le sujet sans mentionner une observation importante qui s’y rattache : chez nos Hyperboréens, comme chez nombre de primitifs, tels que les Tatars et la plupart des nègres, la construction des demeures est, en principe, l’affaire des femmes qui font toute la besogne, depuis les fondements jusqu’au faîte, les maris n’intervenant que pour apporter les matériaux à pied d’œuvre. Le fait avait été souvent signalé, comme prouvant l’indolence insigne de ces mâles incultes, qui rejettent les gros ouvrages sur leurs compagnes plus faibles. Nous préférons y voir un argument en faveur de l’hypothèse que le premier architecte a été la femme. À la femme, pensons-nous, l’espèce est redevable de tout ce qui nous fait hommes. Chargée des enfants et du bagage, elle établit un couvert permanent pour abriter la petite famille : le nid pour la couvée fut peut-être une fosse tapissée de mousse ; à côté, elle dressa une perche avec de larges feuilles, étagées par le travers ; et quand elle imagina d’attacher trois à quatre de ces perches par leurs sommets, la hutte fut inventée, la hutte, le premier « intérieur ». — Elle y déposa le brandon qu’elle ne quittait pas, et la hutte s’éclaira, la hutte se chauffa, la hutte abrita un foyer. — N’a-t-on pas dit Prométhée le « Père des hommes », pour faire entendre que l’humanité commence avec l’emploi du feu ? Or, quelle qu’ait été l’origine du feu, il est certain que la femme a toujours été la gardienne et la conservatrice de cette source de vie. — Voici qu’un jour, à côté d’une biche que l’homme avait tuée, la femme vit un faon qui la regardait avec des yeux suppliants. Elle en eut pitié, le porta à son sein… Que de fois on voit de nos sauvagesses en faire autant ! Le petit animal s’attacha à elle, la suivit partout. C’est ainsi qu’elle éleva et apprivoisa les animaux, devint la mère des peuples pasteurs. Ce n’est pas tout : à côté du mari qui vaquait à la grande chasse, la femme s’occupait de la petite, ramassait œufs, insectes, graines et racines. De ces graines elle fit provision dans sa hutte ; quelques-unes, qu’elle avait laissé tomber, germèrent tout auprès, crûrent et fructifièrent. Ce que voyant, elle en sema d’autres et devint la mère des peuples cultivateurs. En effet, chez tous les non-civilisés la culture revient aux ménagères. Nonobstant la doctrine qui fait loi présentement, nous tenons la femme pour la créatrice de la civilisation en ses éléments primordiaux. Sans doute, la femme, à ses débuts, ne fut qu’une femelle humaine, mais cette femelle nourrissait, élevait et protégeait plus faibles qu’elle, tandis que son mâle, fauve terrible, ne savait que poursuivre et tuer ; il égorgeait par nécessité, et non sans agrément. Lui, bête féroce par instinct, elle, mère par fonction.


À l’époque des pêches et des chasses, les Aléouts envoyaient souvent leurs femmes au dehors, leur interdisant de franchir le seuil du grand kachim. Non qu’il fût prohibé de passer la nuit auprès de sa légitime, mais ce devait être en catimini, et il fallait être de retour une ou deux heures avant le branle-bas du chamane, lequel, vêtu de sa robe de cérémonie, frappait du tambour, fadait les armes et les personnes[77]. Ce petit renseignement fait assez comprendre comment les maisons communes se désagrégèrent sous l’influence des ménages particuliers, quand même elles n’eussent pas été battues en brèche par des étrangers se disant porteurs d’une civilisation supérieure, c’est-à-dire d’armes perfectionnées.

Dans ces bâtiments qui subsistent encore, la partie médiane est libre et appartient à tous ; les côtés sont divisés de distance en distance par une cordelette, qui parque les familles, chacune en son compartiment ; on dirait une écurie avec double rangée de boxes ; chaque ménage y dispose d’un espace qui nous paraîtrait à peine suffisant pour un seul cheval : sur le carré que prendrait un de nos meubles, père, mère et la géniture s’entassent autour de la lampe. Toute famille possède barque sur mer et lampe au kachim. Pour économiser le terrain, on dort, soit dans une niche creusée en la paroi, et garnie de pelus, soit accroupi sur les talons, le menton sur les genoux, dans l’attitude que nombre de primitifs donnent toujours à leurs cadavres. Dall, qui a passé au tamis « les débris de cuisine », et les décombres de plusieurs kachims préhistoriques, est persuadé que ces demeures étaient habitées simultanément par les vivants et par les morts. Si l’un des occupants venait à mourir, sous sa place accoutumée, on creusait un trou, on l’y déposait, on le recouvrait de terre ; deux pieds d’argile séparaient les habitants des deux mondes… Il se peut.

Point d’autre feu que la flammule des lampes destinées à fondre la glace pour en faire de l’eau potable ; la chaleur de tous ces corps vivants resserrés sur un petit espace, — il est tel de ces enclos qu’on dit habité par deux à trois cents personnes, — suffit pour faire monter la température à un degré si élevé, que tout ce monde, hommes et femmes, filles et garçons, se débarrassent de leurs vêtements.

Rien ne nous étonne davantage, nous autres policés, vieux d’une civilisation de trente siècles ou environ, que l’absence de pudeur, que l’innocence encore paradisiaque de la plupart de ces Hyperboréens, accoutumés à la nudité presque constante dans la maison commune, se baignant ensemble, comme les Japonais et Japonaises, sans songer à mal. Il n’est fonction physiologique ou besoin naturel qu’ils aient gêne à satisfaire en public. — « Une coutume n’a rien d’indécent, quand elle est universelle », remarque philosophiquement un de nos voyageurs[78]. Ajoutez que l’Aléout, curieux personnage, se montre parfois d’une réserve qui nous étonne et nous scandalise presque ; ainsi devant un étranger il n’oserait adresser la parole à sa femme, ni lui demander le moindre service.

Quoique généralement malpropres, ces gens ont, comme les autres Inoïts et la plupart des Indiens, la passion des bains de vapeur, pour lesquels le kachim a son installation toujours prête. Avec l’urine qu’ils recueillent précieusement pour leurs opérations de tannage, ils se frottent le corps ; l’alcali, se mélangeant avec les transpirations et les huiles dont le corps est imprégné, nettoie la peau comme le ferait du savon ; l’odeur âcre de cette liqueur putréfiée paraît leur être agréable, mais elle saisit à la gorge les étrangers qui reculent suffoqués, et ont grand’peine à s’y faire[79].

— Horreur !

— Horreur ! oui, pour ceux qui ont un pain de savon sur leur table à toilette ; mais pour ceux qui ne possèdent pas ce détersif ? — Et ceux, celles qui le possèdent, ignorent peut-être que même les gants, articles de grand luxe et de haute élégance, faits pour recouvrir de blanches mains et des bras dodus, sont imbibés d’un jaune d’œuf largement additionné dudit liquide ambré ; préparation indispensable, paraît-il, pour donner aux peaux la souplesse et l’élasticité requises. Longtemps cette même substance communiqua aux croûtes du hollande leurs belles couleurs orangées, et au tabac de Virginie quelque chose de son arome pénétrant[80]. Encore aujourd’hui, dans plusieurs pays civilisés, — à Paris même, — de nombreux individus, inhabitués à la glycérine mousseuse et au lait d’amandes amères, entretiennent un préjugé en faveur de la lotion aléoute, qui nettoierait mieux qu’aucune autre substance, et même entretiendrait la santé ; assertion contestée par les médecins qui attribuent à cette eau de toilette certains cas d’empoisonnement et d’ophtalmie purulente. La coutume était universelle. — « Nettoyer ses dents avec de l’urine, mode espagnole », dit Érasme[81]. Les Espagnols la tenaient de leurs ancêtres préhistoriques :

« Pour se laver et se nettoyer les dents, les Cantabres, hommes et femmes, emploient l’urine qu’ils ont laissée croupir dans des réservoirs[82].

« Bien que soigneux de leurs personnes et propres dans leur manière de vivre, les Celtibères se lavent tout le corps d’urine, s’en frottent même les dents, estimant cela un bon moyen pour entretenir la santé du corps[83]. »

Nunc Celtiber, in celtiberiâ terrâ, Quod quisque minxit, hoc solet sibi mane Dentem atque russam defricare gingivam[84]. Nul ne s’étonnera que les Ouahabites[85] et les Ougogos de l’Afrique orientale[86] en fassent toujours autant. Mais on a ses préférences. Ainsi Arabes et Bédouins recherchent l’urine des chamelles[87]. Les Banianes du Momba se lavent la figure avec de l’urine de vache, parce que, disent-ils, la vache est leur mère[88]. Cette dernière substance est aussi employée par les Silésiennes contre les taches de rousseur[89]. Les Chewsoures du Caucase la trouvent excellente pour entretenir la santé, et développer la luxuriance de la chevelure. À cette fin ils recueillent soigneusement le purin des étables, mais le liquide encore imprégné de chaleur vitale passe pour le plus énergique. Les trayeuses flattent la bête, lui sifflent un air, chatouillent certain organe, et au moment précis avancent le crâne pour recevoir le flot qui s’épanche ; la mère industrieuse fait inonder la tête de son nourrisson en même temps que la sienne[90].

Tels furent, tels sont les débuts de la propreté du corps.

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« L’industrie aléoute représente exactement celle que possédait l’âge du renne. » Ainsi s’exprime M. Cartailhac, homme compétent.

Certes, elle était primitive, cette industrie. Qui avait besoin de colle s’appliquait un coup de poing sur le nez, sachant que le sang est une matière agglutinante. Aujourd’hui, les gens sont mieux pourvus. Habitation, outils, mobilier, costume et religion, s’inspirèrent rapidement des modèles qu’avaient apportés les commerçants russes, qu’imposèrent les conquérants. Les marchandises de provenance américaine n’ont pas été longues à se substituer à celles qu’envoyaient naguère Pétersbourg et Moscou. Les étoffes de drap, même la lingerie, envahissent les garde-robes, mais ne sauraient se substituer entièrement aux fourrures du pays ; les femmes ont d’excellentes raisons pour ne pas abandonner tout à fait un costume qui leur va très bien, et qu’elles enjolivent de franges et verroteries. Les hommes aussi sont restés fidèles au costume en plumage d’oiseaux marins, sur lequel l’eau glisse sans mouiller. Ils font usage de souliers en peau de poisson, mais cette chaussure ne doit pas approcher le feu, sous peine de racornir et ramollir ; en peu d’instants elle serait mise hors d’usage. On porte des bas tressés avec une herbe des marais. De la dépouille des esturgeons, on se confectionne des manteaux très convenables. Les hommes s’affublent volontiers d’un mufle et d’une queue de loup[91].

Naguère, les Aléouts se faisaient remarquer par leur amour de la parure et du tatouage ; mais l’affreuse oppression qu’ils ont subie leur a fait perdre cette vanité[92]. S’ils se barbouillent quelquefois le visage avec des couleurs ou avec du charbon, c’est moins pour s’embellir la figure que pour la protéger contre l’embrun marin, lequel en s’évaporant dépose du sel qui tend à irriter la peau et la faire gercer. La plupart des Esquimaudes se tatouent toujours le front, les joues et le menton ; les femmes mariées en revendiquent le privilège, et en font un « signe de haute distinction », disaient-elles à Hall. Jadis les Aléouts se gravaient sur la peau des figures d’oiseaux et de poissons[93] ; « les filles de famille riches et distinguées » s’attachaient à représenter les exploits de leurs ancêtres, au moyen de dessins et de signes variés qui exprimaient symboliquement le nombre des ennemis tués ou des animaux abattus[94]. Avec un silex, on se coupait la chevelure, les femmes se rognant la partie frontale, et les hommes se ménageant une superbe touffe. Ceux-ci se trouaient la lèvre inférieure et les oreilles pour y placer des petits coquillages, de minces cailloux, ou des laines rouges, indicatrices de quelque exploit ; ou bien encore, ils s’élargissaient les narines, déjà bien larges, pour y colloquer un petit os, gros comme un tuyau de plume ; car ils n’étaient point insensibles à l’attrait du beau. Jalouses de cet agrément, leurs dignes épouses portaient au cou, ainsi qu’aux mains et aux pieds, des pierres colorées, et des chapelets d’ambre — les dames d’Europe les approuvent en cela ; –mais les malheureuses s’inséraient à la lèvre inférieure une labrette ou petit cylindre de nacre ou de bois, qui, tenant la bouche constamment ouverte, leur faisait couler la salive le long du menton. Et dire que les Aléouts, Thlinkets et divers Inoïts, n’étaient pas ou ne sont pas seuls à porter labrette, que les Botocoudes et de nombreux Africains sont partisans de cet affiquet qui déshonore la figure humaine ! Dire qu’ils trouvent tout à fait engageant ce hideux appendice, incommode et absurde au possible ! La chose existe ; donc, elle a sa raison suffisante, pour parler comme Leibnitz.

La réverbération du soleil sur la neige et les vagues éblouit les yeux et les aveugle : on les protège au moyen d’énormes lunettes, d’aspect fantastique, ou par un casque de cuir ou de bois à large visière, rappelant celle dont le brave Daumier gratifiait les académiciens et autres membres de l’Institut. Les indigènes fabriquent l’objet avec du bois qui leur arrive des eaux chinoises et japonaises, amolli par une longue flottaison : ils donnent la courbure voulue, puis font sécher. Ce casque affecte plusieurs formes, diverses couleurs ; le plus souvent, il est bariolé blanc et bleu clair, ou bien ocre et rouge ; des sculptures ivorines ornent le cimier, l’arrière est garni d’un plumet, le devant hérissé de poils d’ours, de barbes et moustaches, prises à des phoques et à des otaries, dont le mufle a été reproduit avec une fidélité naïve qui charme les connaisseurs[95]. Déjà Cook avait remarqué le goût et le fini de ces ouvrages ; la plupart des visiteurs rendent le même témoignage et vantent le bien rendu des dessins. Un métis, Krioukof, peignait à la détrempe des portraits d’une ressemblance frappante, et Chamisso détermina neuf espèces de dauphins et baleines sur les images qu’avaient faites les indigènes. Doués à un degré supérieur du talent d’imitation, ils ont appris des Russes, rien qu’en les regardant faire, presque tous les métiers manuels. Ce sont des joueurs d’échecs passionnés. Ils se rendent maîtres de la lecture et de l’écriture presque en se jouant. Les enfants paraissent aptes à saisir les mathématiques élémentaires, et, ce qui charmait l’excellent Venjaminof, ils semblaient comprendre les dogmes de la religion chrétienne.

Des masques dont il a été parlé, ils affublent les filles quand elles deviennent nubiles, époque critique pendant laquelle on les claquemure à distance des habitations et on les soumet à une hygiène et une alimentation spéciales. Les Koloches renchérissent sur ces précautions, et les enferment dans des cages d’osier. De grotesques couvre-chefs les empêchent de voir et d’être vues ; on craint que le regard, le seul regard de ces malheureuses souille même la lumière du jour, et enguignonne tout et tous autour d’elles ; on a l’air de les considérer comme des vampires.

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Ce peuple passe pour s’être élevé jusqu’au mariage. Soit ! mais quel mariage !

En Aléoutie, les parents les plus proches contractent union, le frère avec la sœur, et parfois le père avec la fille. — « Langsdorf en faisait reproche à un Aléout qui répondit : « Pourquoi pas ? les loutres en font autant ! »

Le galant se présente avec un cadeau — quelque bagatelle — chez les beaux-parents qui font signe à la belle de suivre le jeune homme. Affaire conclue. En plusieurs districts, — notamment dans l’île d’Ounamartch, — les femmes servent de monnaie courante, règlent les ventes et achats. « On a livré tant de renards bleus, tant de zibelines, cela vaut tant et tant de femmes. » Bien entendu que cette monnaie n’est plus que conventionnelle. Pour faire marché et payer les différences, pas besoin n’est d’avoir un troupeau féminin derrière soi.

Un mot suffit pour établir contrat, un mot pour prononcer divorce, les enfants suivant la mère, ou étant recueillis par leur oncle maternel. L’institution matrimoniale n’a pas été inventée pour causer à ces gens aucun désagrément. Entre époux, peu ou point de jalousie. Comme chez nombre de sauvages et demi-civilisés, celui-là passerait pour un malappris qui n’offrirait pas au visiteur l’hospitalité de la couche conjugale, ou la compagnie de sa fille la plus avenante. Suivant leurs convenances, les mariés troquent les mariées, se les empruntent, les louent bon marché. Au temps où l’administration russe n’accordait a ses employés que huit verres de rhum dans les douze mois, un homme livrait sa moitié pour quelques gouttes de la liqueur divine.

Le chef de famille donnait le nom de « Mère » à son épouse préférée, laquelle titrait de « Père » non seulement son mari, mais encore son fils aîné, et qualifiait aussi de « Mère » sa fille la plus âgée[96]. Le renseignement suggère des réflexions qui pourraient mener loin… mais n’élevons pas de lourde superstructure sur une base fragile.

La monogamie est de règle, mais avec de fréquentes exceptions : les hommes meurent vite aux risques de mer. Les veuves, les orphelins, grave souci quand les temps sont durs. Le pêcheur, revenant avec barque pleine, est tenu d’avoir l’œil sur les filles qui ont perdu leur père, de prendre en pitié les veuves qui allaitent : il aura des huttes séparées, plusieurs ménages à pourvoir. C’est ainsi que la polyandrie s’entend avec la polygamie. Mais cette polygamie-là est plutôt une obligation morale que la recherche d’un plaisir, et représente un ensemble de charges qu’il faut du cœur pour accepter, et du caractère pour porter jour après jour.

Du reste, ces Hyperboréens ne trouvent rien de choquant à ce qu’une Aléoute déclare qu’un seul mari ne pourrait la contenter. Autrefois, la Florentine de bonne maison faisait, par clause au contrat nuptial, reconnaître son droit à prendre un amant en titre, quand il lui plairait. De même, les filles aléoutes jouissant, pendant leur damoiselat, d’une liberté dont elles usent largement, se réservent, aux épousailles, la faculté d’avoir un sigisbé. Leur « adjudant[97] », terme officiel, assiste le patron en tous ses droits et devoirs, servitudes actives et passives, est tenu de contribuer à l’entretien du ménage et à la nourriture des enfants. Des femmes si bien loties passent pour bien chanceuses, et jouissent d’une considération distinguée. La présence de l’adjoint est de rigueur pendant l’absence du mari, lequel à son retour patronne et protège le jeune homme, attend de lui la déférence que le cadet doit à son aîné… Le cadet et l’aîné, c’est bien cela. En effet, chez les Thlinkets, chez les Koloches, alliés de nos Aléouts, le cavalier servant doit être un frère, ou tout au moins un proche parent du patron[98]. Le Konyaga, surpris en adultère, est obligé de payer, à la mode anglaise, une indemnité au mari ; mais s’il est de sa famille, il lui faudra se tenir à ses ordres, et à ceux de l’épouse, avec laquelle l’union sera désormais légitime. Le susdit Thlinket venant à mourir, son cadet épouse la veuve, et le nouveau capitaine requiert pour ses menues besognes les bons offices du troisième frère[99].

Que vous en semble ? Ne tenons-nous pas ici la clef du sigisbéat, institution bizarre, dont on réprouvait l’immoralité, mais qu’on n’expliquait guère ? Le sigisbé est un « lévir », sa fonction est une survivance des antiques « fréries » polyandriques, dont les traces sont reconnaissables chez d’autres Esquimaux, et qu’on étudie sur le vif à Ladak, au Tibet, au Malabar, et en plusieurs autres cantons restés en dehors des grandes voies de communication internationale.


Dans ces conditions matrimoniales, les querelles ne sauraient être fréquentes. Cependant les accouchements difficiles sont regardés comme le châtiment d’une conduite par trop irrégulière. Les maris d’Aléoutie, bonasses à souhait, n’ont pas si mauvais goût que leurs voisins Korjaks, lesquels obligent, dit-on, leurs femmes à se faire plus laides et plus sales que nature[100], afin d’effaroucher les désirs illégitimes. Vertu si cher achetée, vertu obtenue au prix du dégoût, serait-ce de la vertu ?

Veufs et veuves se claquemurent dans l’obscurité pendant une quarantaine de jours. La veuve, deuil durant, est considérée comme impure, et renfermée dans une cabane particulière, où les aliments lui sont passés, réduits en minces fragments, car elle ne doit rien toucher de la main nue[101]. On redoute évidemment que, par son intermédiaire, la mort n’ait prise sur les vivants. Le polygame lègue un deuil plus sévère à celle de ses épouses qui a vécu le plus longuement avec lui, à celle surtout près de laquelle il vient à mourir.

Nous préférerions nous en tenir là, mais le souci de la vérité nous contraint d’ajouter que ces primitifs poussent l’ignorance du mal jusqu’à l’immoralité, que leur innocence vraiment excessive se confond avec le vice. Notez que les témoins à charge sont pour tout le reste très favorables à ce peuple, auquel ils ne marchandent pas l’admiration en plus d’une circonstance. Un garçon joli de figure se montre-t-il gracieux de maintien ? La mère ne le laisse plus frayer avec les camarades de son âge, le vêt et l’élève en fille ; tout étranger se tromperait sur son sexe ; et vers les quinze ans on le vend pour somme rondelette à quelque riche personnage. Les « choupan » ou adolescents de cette espèce sont très recherchés par les Konyagas[102]. Par contre, on rencontre çà et là dans les populations esquimaudes, ou esquimoïdes, et notamment dans le Youkon, des filles qui se refusent au mariage et à la maternité. Changeant de sexe, pour ainsi dire, elles vivent en garçons, adoptent les manières et le costume virils ; courent le cerf, ne reculent à la chasse devant aucun danger, à la pêche devant aucune fatigue[103].

Les jolis jeunes gens dont il a été question se consacrent volontiers à la prêtrise, et, leur fraîcheur passée, entrent dans les ordres, qui leur coûtent ainsi beaucoup moins à acquérir qu’à leurs confrères. De tout temps il y eut affinité marquée entre le mignon et le servant des autels, entre la prostituée et la pallacide. Dans les temples de l’antique Orient, le vaste et majestueux sanctuaire paraît avoir été flanqué de chapelles fleuries, boudoirs parfumés, où nichaient sur de moelleuses couches les Attys et les Combabe, de gracieux Eliacin, de charmants Adonis, qui vaquaient aux plaisirs des dieux, c’est-à-dire de leurs ministres, en attendant que pleinement initiés aux rites sacrés, ils devinssent, à leur tour, chefs de culte, et préposés aux mystères. Le hiérophante aimait à se faire servir par les hiérodules et les bayadères. L’hétaïrisme est né à l’ombre des autels. « Presque tous les hommes, dit Hérodote[104], sa mêlent avec les femmes dans les édifices sacrés, hormis les Grecs et les Égyptiens. »

— « Hormis la Grèce ?… Et que se passait-il à Corinthe ? — Hormis l’Égypte ? Et Bubastis et Naucratès ! Et l’Aphrodite d’Abydos qui portait le vocable significatif de Pornè[105]. — Aussi Juvénal se permettait de demander : Quel est le temple où les femmes ne se prostituent pas ? »

À Jérusalem, le roi Josias détruisit dans le temple de Jéhovah les cellules qu’habitaient les efféminés[106] et les femmes qui tissaient les tentes d’Ashéra[107]. On sait les prodigieux débordements qui avaient lieu dans les « verts bosquets » et les « hauts lieux » de la « Grande Déesse ». La coutume était si bien enracinée que, dans la grotte de Bethléem, ce qui s’accomplissait jadis au nom d’Adonis, s’accomplit aujourd’hui par les pèlerins chrétiens au nom de la vierge Marie ; et les hadjis musulmans font de même dans les sanctuaires de La Mecque[108]. Dans les pagodes « sentines de vice », viennent des femmes stériles, faisant vœu de s’abandonner à un nombre déterminé de libertins ; et d’autres, pour donner à la déesse du lieu des témoignages de leur vénération, se prostituent en public, aux portes mêmes de la maison divine[109]. Les prêtresses de Juidah enlèvent les filles des familles les plus distinguées, et, après des épreuves rigoureuses, en font des courtisanes, instruites dans les arts de la volupté[110]. À Bornéo, le Dayak, qui se fait prêtre, prend un nom et des vêtements féminins, épouse simultanément un homme et une femme : le premier, pour le protéger et l’accompagner en public ; la seconde, pour lui donner des distractions[111].

Revenons à nos Aléouts. Dès que l’ordination a été conférée au lévite, sitôt que le choupan a mué en angakok, la tribu lui confie les filles le mieux en point, par les grâces du corps et du caractère ; il parfera leur éducation, — les perfectionnera dans la danse et autres arts d’agrément, et, enfin, les initiera aux plaisirs de l’amour. Si elles se montrent intelligentes, elles deviendront mires et mèges, prêtresses et prophétesses. Les kachims d’été, qui sont fermés aux femmes du commun, s’ouvriront à deux battants devant elles. On est persuadé que ces filles seraient d’une fréquentation malsaine, si elles n’avaient été purifiées par le commerce d’un homme de Dieu. — Les braves gens ! Et l’on a prétendu qu’ils manquaient de religion !

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Religieux autant que tout autre peuple, sinon davantage, les Inoïts révèrent les esprits[112] des rocs et des caps, des glaciers, buttes et banquises ; présentent leurs respects à toute chose inconnue ou dangereuse. Leur chamanisme ou théorie magique est identique en substance à la doctrine professée par les populations de l’Asie et de l’Amérique septentrionales ; il a été développé dans la suite des temps avec une rigueur surprenante, si bien que l’institution des poulik, des angakout[113], et jossakids, forme, avec les doctrines et traditions qui l’accompagnent, le lien moral des tribus éparpillées sur cet immense territoire.

Tout le monde n’est pas apte au saint ministère ; pour devenir angakok il faut une vocation bien déterminée, de plus, un caractère et un tempérament que n’a pas tout le monde. Les prêtres en fonctions ne recrutent point leurs élèves au hasard ; ils les choisissent de bonne heure, garçons ou filles, ne s’arrêtant pas au sexe ; plus intelligents en cela que la plupart des autres sacerdoces. On en a vu qui s’adressaient à des époux particulièrement qualifiés, leur demandant un sujet d’élite, à former, même avant sa naissance, par une éducation appropriée et un entraînement spécial. Le père et la mère du futur sorcier jeûneront souvent et longtemps, rechercheront certaines viandes, en éviteront d’autres, supplieront les ancêtres d’envelopper le précieux rejeton de toute leur sollicitude. Sitôt née, la petite créature sera aspergée d’urine, de manière à l’imprégner de son odeur caractéristique, — c’est décidément leur eau bénite. Ailleurs, la barbe, la chevelure, l’entière personne des rois et sacrificateurs sont ointes d’huiles prises dans de saintes ampoules ; ailleurs, elles sont beurrées et barbouillées de bouse soigneusement étendue. Chacun son goût. On requiert que le petit ne soit pas comme tout le monde, que par ses gestes et sa démarche, il s’annonce comme étant pétri d’une autre pâte que le commun des mortels ; car il aura pour principal titre : celui qui a été mis à part[114] : Sacer esto ! Façonné par les abstinences et les veilles prolongées, par la dure et la gêne, il faut qu’il apprenne à supporter stoïquement la douleur, à dominer ses besoins physiques, à faire que le corps obéisse sans murmure aux ordres de l’esprit.

Les autres sont bavards, lui sera taciturne, comme il convient aux prophètes et diseurs d’oracles. De bonne heure, le novice fréquente la solitude. Il erre[115], par les longues nuits, à travers les plaines silencieuses que la lune emplit de sa froide blancheur ; il écoute le vent gémir sur la banquise désolée ; au large, comme un troupeau d’ours blancs allant aux aventures, avancent machis et bosculis ; il entend grincer les dents et racler les pattes puissantes. Sur l’Océan noir, sous le ciel funèbre, flottent des glaçons, lourds de neige amoncelée, nagent des buttes, diamants immenses, cheminent des buttons, énormes masses sombres, veinées de glauques transparences, avec de vagues lueurs opalines tremblant à l’entour ; spectacles d’outre-tombe ; magnificences dignes d’une autre planète, comme on en voit peut-être dans Uranus ou Saturne : les aurores boréales, occasion recherchée pour « avaler de la lumière[116] », car il faut se pénétrer de tous les éclats et de toutes les splendeurs. Triste et ravi, saisi d’une douloureuse extase, le jeune homme contemple les glorieux combats, les splendides batailles que se livrent les esprits dans les champs de l’air, alors que des torrents d’électricité jaillissent dans le ciel incandescent, que débordent les geyser d’étincelles, les fontaines de couleurs jaillissantes ; les clairons[117] et traits sanglants raient le ciel, les lances fulgurantes s’entre-choquent dans les airs, l’éther palpite, et ses pulsations sont des coruscations et des flamboiements.

Déjà le futur sorcier n’est plus un enfant. Maintes fois, il s’est senti en la présence de Sidné, la Démêter esquimaude, il l’a devinée au frisson qui lui courait dans les veines, à la chair de poule qui lui picotait la peau et hérissait les cheveux ; maintes fois, il a distingué ses soupirs douloureux et prolongés, lointains éclats, retentissant comme ces mugissements de la baleine que les Esprits entendent bien, mais auxquels l’oreille du vulgaire est toujours restée sourde. Il voit des astres inconnus aux profanes ; à Sirius, Algol et Altaïr, il demande le secret des destins, il devine ce que pensent l’Aigle, le Cygne, la Grande Ourse, qui écoutent les Inoïts, les regardent faire, mais se taisent. Car ces astres glorieux ne parlent que par des scintillements, et nul n’entend leur langage qui n’a sa lumière en lui-même. Il passe par la série des initiations ; n’ignore point que son esprit ne sera pas dégagé du fardeau de lourde matière et d’épaisse ignorance, avant que la Lune ne l’ait regardé en face et ne lui ait dardé certain rayon dans les yeux. Enfin, son propre Génie, évoqué des insondables profondeurs de l’être, lui apparaît[118], ayant franchi les immensités des cieux, remonté à travers les abîmes de l’Océan. Blanc, pâle et solennel, le fantôme dira : « –Me voici. Que veux-tu ? » S’unissant au Sosie d’outre-tombe, l’âme de l’angakok volera sur les ailes du vent ; quittant le corps à volonté, elle voguera dans l’univers, rapide et légère. Libre à elle de sonder alors les choses cachées, de se renseigner sur les mystères, pour en révéler la connaissance aux hommes restés mortels, et d’esprit non affiné.

Il n’y a pas que l’angakok idéal pour passer par cette éducation, et cette discipline intérieure. Prophètes et révélateurs, ascètes et inspirés, tous ont cherché Dieu dans le désert, se sont réfugiés dans la solitude, pour y converser avec le Loup, disent les uns, avec les saints anges, pensent les autres ; ils se sont enfoncés dans l’auguste silence pour ouïr les mélodies des étoiles chantant en chœur, pour distinguer les susurrements des atomes, les murmures du grain de sable, les soupirs qu’exhale la goutte de rosée avant de n’être plus ; ineffables harmonies qu’éteignent le fracas des rues et des marchés, les hurlements des batailles. Notre propre âme nous échappe dans le conflit des vanités, ses mouvements intimes se dérobent à notre perception qu’émousse le tohu-bohu assourdissant des agitations mesquines. Pour se retrouver soi-même, pour s’atteindre enfin, il faut fuir la cité, éviter la foule. Jusqu’à ce qu’on ait découvert sa conscience et interrogé ses oracles, on n’est, on ne sera qu’un enfant. On ne comprend rien au monde, tant que penché sur son âme on n’en a pas mesuré les sombres profondeurs, tant qu’on n’a pas écouté les échos de la pensée s’engouffrant en chutes toujours plus sourdes, comme les roulements du tonnerre qui va se perdre par delà d’autres horizons.

Mais il faut aux poumons de l’air à brûler, aux estomacs des aliments à digérer, aux intelligences des faits à élaborer, des réalités à s’assimiler. Il tomberait dans l’idiotie, l’individu qui s’isolerait sans retour et cesserait d’entretenir avec ses semblables les rapports d’action et de réaction dont se compose l’existence. Donc, l’angakok ne s’absentera de la communauté que par intervalles, il participera aux expéditions de chasse et de pêche, exercera peut-être quelque industrie, ne restera pas étranger à la vie publique, suivra, ou même dirigera les agissements populaires, les comprendra d’autant mieux qu’il ne s’engage pas dans le tumulte de l’action, qu’il se tient à côté, regarde de haut. À mesure qu’il progresse dans son art, il se fait plus original et excentrique. On ne sait au juste s’il veille ou rêve, s’il est présent ou absent, sage ou aliéné. Il prend les abstractions pour des réalités et les réalités pour des abstractions, se crée des sympathies, des antipathies à lui. Il éparpille son âme dans les buissons, mais fait entrer le rocher dans la substance de ses os, s’identifie avec le paysage ambiant. Ce qui plaît à tous déplaît à cet homme, mais il supporte l’insupportable ; il se fait une manière à lui d’entendre et de comprendre, il voit trouble où les autres voient clair, mais distingue nettement ce qu’ils ne peuvent discerner. Son regard, voilé pour les choses du présent siècle, pénètre le monde translunaire ; les secrets de l’éternité lui deviennent familiers à mesure qu’il néglige les vulgarités de la vie quotidienne. Peu à peu, il arrive à voir double, perçoit les objets extérieurs, et en outre la réflexion qu’ils projettent en son esprit. C’est ainsi qu’au Broken, la Montagne des Sorcières, le voyageur voit son ombre se plaquer contre les nuages et profiler dans l’espace un spectre gigantesque. La fantaisie elle-même, les chimères extravagantes, ne peuvent faire autre chose que distordre et transposer la réalité, décomposer ses éléments, les recomposer d’une façon incongrue. Avant d’endoctriner les peuples, les prophètes ont dû se repaître de fantasmes, comme les Bacchants, se gorger de bruit, et s’enivrer de fracas ; avant d’aborder aux vérités éternelles, il leur a fallu s’immerger dans l’illusion. Sur une métaphysique, mélangée d’ignorance et de folie, ils ont construit un vaste et ingénieux système, qui rend l’aberration plausible, déraisonne avec méthode, prouve le prodige par le miracle, expose l’absurde avec logique, — le tout sous le nom de religion.

Frères ou cousins germains de ces angakout sont les jossakids indiens, les chamanes de Sibérie, les joguis et fakirs de l’Inde, les derviches tourneurs, les engaka Bantou, les piodjis australiens, les ascètes et sorciers tutti quanti. L’objet de leur ambition est l’extase, l’union avec Dieu, l’absorption dans l’Esprit infini, dans l’Ame universelle, — bref, la vie religieuse par excellence, dont les manifestations, réputées miraculeuses, rentrent toutes, malgré la diversité du détail, dans la catégorie du « Mal Sacré » ; relèvent de la physiologie névrotique, beaucoup étudiée, encore très obscure. Sans prétendre expliquer leur cas, il est facile de voir que ces malheureux ont travaillé à se faire une existence en dehors de l’hygiène et du bon sens. Pour se mettre au-dessus de la Nature ils l’ont violentée et irritée ; aussi en portent-ils la peine, et leur existence est souffreteuse autant qu’anormale. Ils ont, malgré leur apparence endormie et leur physionomie apathique, des lucidités singulières, des perceptions d’une acuité surprenante ; on dirait leur âme absente, mais ils éprouvent des sensations d’une délicatesse extraordinaire, d’inexplicables accès de force et de vigueur, des sensibilités et des insensibilités qui passent créance. En même temps ils croient aux persécutions de démons qui viendraient les tracasser et tourmenter, et même les égorger, si, par un serment terrible, ils ne s’engagent à leur obéir. Dans leurs accès prophétiques, ils se livrent à des contorsions extravagantes, à des mouvements désordonnés et convulsifs, poussent des hurlements qui semblent n’avoir plus rien d’humain ; une voix rauque sort d’une bouche écumante, leur teint s’empourpre et leurs yeux s’injectent ; et souvent, ils deviennent aveugles à la suite de congestions[119]. Ils passent par des fatigues et des épuisements dont on ne se fait pas idée ; ils sont harassés par toutes les fibres du corps, exténués par chaque fibrille du cerveau[120]. Quoi d’étonnant à ce qu’ils soient tristes et mélancoliques, enclins aux idées noires ! « Leur physionomie communique à l’âme un sentiment pénible et profond[121]. » On observe chez eux une crainte excessive de la mort ; ils redoutent jusqu’à la vue d’un cadavre, et cependant ils versent dans les pensées de suicide. Hall raconte :

« La femme de Jack ramait quand elle fut prise d’un accès que je pris d’abord pour une crise d’épilepsie. Elle éclata en cris sauvages, familiers, paraît-il, à ceux qui pratiquent la sorcellerie. Tous alors de redoubler d’efforts. Sa voix vagissait étrangement ; de ses lèvres partaient comme des pétards. Les matelots répondaient en chœur. Sa mélodie s’accentuait de minute en minute, se faisait toujours plus sauvage ; en même temps elle poussait à la rame, déployait une vigueur surhumaine. De retour au camp, la représentation reprit dans la nuit. Jack disait une sorte de liturgie, les femmes chantant, et les hommes répondant. Cela dura plusieurs heures, et le lendemain, puis le surlendemain, on en fit autant. »

Autre observation :

« Il se faisait tard. Nous devisions encore dans la hutte quand éclata un cri retentissant. Rapides comme la pensée, mes Inoïts sautèrent de leurs sièges, se jetèrent sur les longs couteaux qui se trouvaient par là, les fourrèrent dans une cachette. À peine avaient-ils repris place qu’un angakok se glissa en rampant par l’étroite entrée. Se traînant sur les genoux, il tâtait devant lui, et tout aveuglé par une tignasse qui lui ravalait les yeux et le visage, il fouillait dans le garde-manger. N’y trouvant pas ce qu’il cherchait, il tourna tête sur queue, se retira sans desserrer les dents. Je demandai :

« –Et s’il avait trouvé un couteau ?

« –Un couteau ? il s’en serait donné quelque part. Ils ont de ces idées-là. Ça les prend de temps en temps. »

Quand le novice a tout à fait dépouillé le vieil homme, fait de son corps le temple d’un esprit[122], ou de plusieurs, car il en peut héberger légion, il appelle par son nom le génie de son choix, le somme de prendre chez lui domicile. Si par dix fois il le conjurait inutilement, il renoncerait au métier, car sans tornac il n’y a ni prophétie ni miracle. Ce n’est pas à dire qu’il eût perdu tout son temps et sa peine. Les études, la forte discipline par lesquelles il a passé, lui vaudront toujours respect et influence. Et voici comment s’obtient l’inspiration.

L’esprit invoqué fait rencontrer à son protégé un animal démonique : fouine, loutre ou blaireau[123], pour qu’il le tue, l’écorche et revête sa dépouille, grâce à laquelle il obtient la faculté de « courir », à l’instar de nos garous et versipelles. Il s’appropriera, comme un trésor, la langue de la bête, en fera sa « médecine », son grigri personnel. Évidemment, le choix de cet organe est symbolique ; on a deviné ou l’on s’est souvenu qu’il est l’instrument du Verbe, manifestation de la Raison… sans que nous voulions insinuer que ces pauvres angakout aient fréquenté l’école d’Alexandrie.

Autres procédés :

Sur l’avis que lui en donnent sas anciens, le lévite visite la caverne d’une île inhabitée, dans laquelle ont été cachés les os d’un magicien illustre. Le prophète dort du sommeil de la mort, mais ne fait que dormir. Il est assis, raide et glacé, la tête masquée. Vêtu dans la magnificence de l’appareil sacerdotal, les ailes d’une chouette ou d’un hibou s’éploient au-dessus du bonnet ; à la robe pendent marmousets en ivoire, grelots et sonnettes, chaînettes et anneaux, tout un capharnaüm, au moyen duquel il est mis en rapport avec les rois des animaux et les Génies des Éléments : serres d’aigle, dents de serpent, écailles de poisson, morceaux de cuir cru, et divers petits objets qui s’entre-choquent avec bruit aux mouvements du corps. Entre les genoux est placé le tambour, l’indispensable tambour[124], — un ciel en raccourci — sur lequel sont dessinés le cercle de l’Univers, la Croix des Quatre-Vents, des figures magiques d’hommes et d’animaux ; l’intérieur abrite de petites poupées — autant d’esprits qui répondent chacun à certains coups frappés d’une façon spéciale. L’adepte fait résonner l’instrument, s’adresse au Voyant lui-même, interpelle l’auguste prophète. Au bruit, le cadavre soubresaute, les plumes s’agitent, le masque frissonne. Ce masque du mort, le vivant a le courage de l’ôter : il découvre la momie noire et grimaçante, hérissée et hideuse ; il la contemple et en est contemplé, les deux orbites profondes lui lancent des jets de ténèbres. Le vivant salue en frottant son nez contre l’épine nasale du cadavre, puis se passe la main sur le ventre comme pour dire : « Que cela est bon ! » Surcroît de politesse, il se crache dans les paumes[125], barbouille de salive le visage du grand homme ; ensuite, il offre du tabac pour une ou deux pipes, et, peut-être aussi, le foie d’un ours, qui tue les chiens, empoisonne les hommes, les frappe dans le corps et l’esprit. À l’aspect de ces friandises, les lèvres parcheminées esquissent un rictus, les bâtonnets fichés dans la houppette du crâne branlent de-ci de-là : il est bien reçu. À la douteuse clarté de la mousse trempée dans une coquille d’huile, le maître et le disciple conversent la nuit durant. Le disciple interroge et le maître répond par des écritures phosphorescentes dans le cerveau : à question nette et claire, réponse lumineuse, mais l’hésitation n’obtient que des oracles ténébreux. C’est ainsi que l’esprit du docteur passe dans le jeune homme ; la transfusion est marquée par le transfert d’une dent que le successeur extirpe de l’auguste mâchoire, et cache aussitôt dans sa bouche. Cette dent, si un profane l’apercevait seulement, ou s’il entrevoyait la langue de la mystérieuse loutre, il tomberait aussitôt frappé d’aliénation. Même châtiment au profane qui aurait aperçu le jaspe du Graal, dans lequel saint Joseph d’Arimathée avait recueilli les gouttes du Divin Sang.

—  Mais pourquoi la dent du vieux sorcier, la dent précisément ? —  Sur ce point, nous ne pouvons offrir que des conjectures. La dent, la pièce la plus résistante de l’organisme, et que l’on retrouvait encore dans la cendre des bûchers, quand les os avaient disparu, la dent passe chez plusieurs peuples primitifs pour être un siège de la vie. Les rapaces ont leur force dans la mâchoire que les philosophes de la Nature comparaient à deux bras céphaliques. Les molaires des victimes abattues à la guerre ou à la chasse, faisaient le plus superbe collier que le héros des temps jadis pût offrir à sa belle. La vipère concentre dans ses crochets sa vie et sa colère, y verse l’essence de son chyle et de ses humeurs, pourquoi l’homme n’en ferait-il pas autant ? Le sorcier n’a-t-il pas la dent venimeuse, lui aussi ?


On raconte d’autres choses non moins étonnantes. Les sorciers changeraient de sexe à leur gré, s’arracheraient un œil pour l’avaler ensuite, s’enfonceraient un couteau dans la poitrine sans se faire grand mal[126]. Ils passeraient de la sorte par la mort, ce qu’ils croient le plus sérieusement du monde avoir déjà fait plusieurs fois, dans les conditions les plus héroïques, et même les plus extravagantes, nous permettrons-nous d’ajouter. Ils vont au bord de la mer, appellent à eux un ours ou un morse, mais de préférence la Grande Baleine, laquelle ils contraignent, par incantations, à ouvrir une large gueule dans laquelle ils se précipitent. L’orque côtoie maint rivage, visite des îles nombreuses, puis plonge dans le gouffre qui conduit au Paradis boréal, où ils contempleront à loisir les mystères de l’autre monde. Combien de temps y séjournent-ils ? Ils ne le savent pas eux-mêmes, car la mesure du temps est autre en bas, autre en haut. Pendant ce séjour, ils acquièrent des facultés extraordinaires et une intelligence transcendante, ils se transforment de chenille en papillon. Quand ils en ont appris assez, la baleine dégorge sur la plage ces autres Jonas.

Toutes les initiations étant accomplies, les éducations faites et parfaites, le magicien prend le nom d’angakok qui signifie « le Grand » ou « l’Ancien », s’offre au peuple comme guide et instructeur. Dépourvu de tout pouvoir officiel, il est consulté en toute affaire importante et son conseil est toujours suivi. Chacun pourrait le braver, aurait droit à le contredire, mais personne n’ose ou ne s’en soucie. D’attribution spéciale, il n’en a point ; mais il cumule toutes les influences : conseiller public, juge de paix, expert universel, arbitre en affaires publiques et privées, artiste en tout genre, poète, comédien, bouffon. Réputé pour génie, et pour fou, tout au moins, son intelligence passe pour tremper aux sources divines, et communiquer avec les puissances supérieures. Il comprend tout le monde, personne ne prétend le deviner. En dernière analyse, son pouvoir est celui d’un esprit supérieur sur les esprits obtus ; son secret est celui de la Galigaï : l’ascendant d’une volonté forte sur une volonté faible. Il suffit qu’il soit supérieur, incontestablement supérieur, pour que son entourage lui attribue la toute-puissance. Il est médecin, parce que prêtre et thaumaturge, parce qu’il a maints démons dans le cerveau, le cœur, le foie et les reins. À lui d’être le Grand Pourvoyeur du peuple, d’attirer à l’encontre de la fourche et de l’épieu tant le gibier de terre que le gibier de mer ; à lui de faire agir la pierre[127], don de l’Océan, grâce à laquelle la baleine, les saumons et brochets courent s’enferrer dans le harpon ; à lui de porter une ceinture d’herbes tressées avec des nœuds, qui assurent la victoire en toute rencontre ; à lui d’assister la Lune en travail. Lors des éclipses totales, la pauvre Lune perd tout à fait la tête, s’égare dans les cieux, erre dans les rochers et fondrières ; mais alors son ami l’angakok la hèle, lui crie la route qu’elle doit prendre pour se retrouver, lui chante des hymnes qui fortifient[128]. Contre les méchants génies il part en guerre, cuirassé de formules, armé de charmes divers, tels que becs de corbeau, incisives de renard, griffes d’ours, et, si possible, quelque babiole du bric-à-brac européen. Pour chasser le démon de la maladie, et pour tenir à distance les âmes errantes, il exécutera des mouvements violents, des contorsions, sautera à travers un vaste brasier, combattra la Mort à grands coups de massue, la mettra en fuite[129].

En Esquimaudie comme chez nous, il y a la Magie Blanche et la Magie Noire, les bons et les mauvais sorciers. Les mauvais profitent de leurs accointances avec les morts peu recommandables, avec les esprits dépourvus de délicatesse, pour servir les desseins malveillants, les rancunes particulières, et perpétrer des mauvaisetés.

La vile multitude, dans l’autre monde comme en celui-ci, ne fait ni grand bien ni grand mal, ne se manifeste que par de légers sifflements. Plus robustes, ils cornent aux oreilles pour qu’on leur donne à manger ; tout à fait redoutables, ils « reviennent » sous forme corporelle ; les plus dangereux, fous ou insensés de leur vivant, ont exercé l’angakokat, sont morts de mort violente. Les docteurs spirites de là-bas recommandent à messieurs les assassins, sitôt le meurtre commis, d’arracher le foie, siège de la force et de la vie, de le manger palpitant encore : moyen d’échapper aux représailles de la victime, qui autrement se démènerait en furie, entrerait dans le corps du meurtrier, le ferait tourner en démon. Cela s’explique assez bien.

Grand truc pratiqué par tous les maléficiants du monde : s’emparer d’une viande qu’a entame la personne à qui l’on veut nuire ; la mettre à pourrir dans une tombe, pour que le mort, en la rongeant à son tour, soit mis en communication avec l’individu trahi et dévore sa substance. De là le nom donné au jeteur de sorts : « Celui qui fait dépérir[130]. » Cet artisan de malheur entre aussi en relation avec la Lune mauvaise, la Lune en son décours, qui a la spécialité de tirer à elle les entrailles des rieurs immodérés. Les victimes d’Hécate vampirisent les vivants, sucent les viscères et organes vitaux ; se transforment en une araignée, visible à l’angakok, laquelle exhale son haleine empoisonnée dans les intestins, y plonge de longues pattes noires et crochues.

L’ensorcelé, s’il en a la force, se présente à la porte du mire-sorcier, — et crie : — « Hé ! hé ! on a besoin de toi ! » L’homme de l’art ne répond pas tout d’abord, se fait répéter l’appel : à la voix, à l’accent du malade, il devine la maladie et même qui l’a envoyée. Car il n’est indisposition qui ne soit provoquée par la haine de quelque vivant, ou le souffle pestilentiel d’un mort dépiteux ; même la fracture d’un membre est attribuée à un esprit malveillant. L’angakok, sorcier pour le bon motif, défend son peuple contre les multiples incursions des démons, qui affectent la forme de cancers, rhumatismes, paralysies, et surtout de maladies cutanées que des civilisés attribueraient à la malpropreté. Il disperse la maudite engeance, pourchasse l’ignoble tourbe, exorcise le malade, le goupillonne avec de vieilles urines, à l’instar des docteurs à poison bochimans[131]. Les Cambodgiens aspergent également le démon de la petite vérole avec de l’urine, mais cette urine est celle d’un cheval blanc[132]. Et sans aller si loin que l’extrême Orient, les rustres slaves secouaient sur leur bétail des herbes de la Saint-Jean, bouillies dans l’urine, pour le préserver des mauvais sorts. Nos paysannes de France se lavaient les mains dans leur urine, ou dans celle de leurs maris ou de leurs enfants, pour détourner les maléfices ou en empêcher l’effet. Le juge Paschase fit arroser de ce liquide la bienheureuse sainte Luce, qu’il prenait pour une sorcière[133]. L’angagok, que le diagnostic embarrasse, a recours à un procédé vraiment ingénieux : il attache à la tête du malade une ficelle, la fixe par l’autre bout à un bâton qu’il lève, tâte, soupèse, tourne en tous sens. Suivent diverses opérations ayant pour objet d’arracher à l’araignée de malheur les chairs qu’elle dévore ; il les nettoiera, les raccommodera autant que faire se peut — d’où son nom : Ravaudeur des âmes.

Une méchante sorcière, invisible mais présente, peut déjouer les efforts du conjureur, et même lui communiquer la maladie et le rendre victime de son dévouement ; la magie noire peut se montrer plus puissante que la magie blanche. Dès qu’il voit le cas désespéré, l’honnête angakok fait appel, si possible, à un ou plusieurs confrères ; ensemble, ces médecins des âmes réconfortent le mourant ; d’une voix solennelle ils vantent les félicités du paradis, chantent en sourdine un cantique d’adieu qu’ils accompagnent délicatement sur le tambour.

Dans les Kousouinek poursuivis par la haine des angakout, on a cru voir les prêtres d’une religion antérieure, dégradés en méchants sorciers. Toujours est-il que les angakout, eux-mêmes, sont représentés comme suppôts du noir Satanas par les missionnaires grecs, luthériens et autres, qui déclarent et affirment de science certaine, que Tornarsouk, le dieu esquimau, n’est autre que le grand Diable d’enfer.

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L’hiver durant, on ne va pas toujours à la chasse de l’ours et du renard ; on n’est pas toujours à surprendre le pauvre phoque, quand il met son nez hors de son trou pour respirer ; on ne peut pas toujours construire des barques, fabriquer des traîneaux ou raquettes. La vie ne serait pas tenable si l’on ne se donnait quelque bon temps. Le taudis est pauvre et misérable, raison de plus pour l’égayer. L’Esquimau rit de tout : rit de l’homme blanc, avec ses cent outils et ses mille brimborions ; il rit en se dégelant le nez et les mains en danger de gangrène ; il rit en ingurgitant son huile, en se graissant la peau, en lubréfiant ses vêtements à l’intérieur et à l’extérieur ; il rit et ne demande qu’à rire. Les Inoïts n’ont guère d’autres plaisirs que ceux de la société : ils ne s’en privent point. Le climat étant hostile, la terre marâtre, ils sentent le besoin de se rapprocher, de s’entr’aider, voire de s’entr’aimer. Ce que leur refuse l’extérieur, ils le demandent au monde intérieur. Après tout, il n’est à l’homme meilleure compagnie que l’homme ; c’est en fréquentant ses semblables qu’il développe ses qualités originales, ses plus hautes facultés. N’était que les tribus esquimaudes sont de grandes familles solidaires les unes des autres, n’était qu’elles poussent le communisme très loin, leurs petites républiques ne tarderaient pas à périr. Au fait, elles ne comprennent rien encore au glorieux principe du « Chacun pour soi », aux éternelles vérités de l’Offre et de la Demande. Elles n’ont pas prêté l’oreille aux suaves « Harmonies » de la Rente et du Capital, modulées sur la lyre de Bastiat.

Les Aléouts commencent en novembre leurs festivités et les continuent jusqu’à la fin de janvier. De village à village ils s’invitent à des festins pantagruéliques à bouche que veux-tu. Ces gens, qui se serrent le ventre souvent, ne connaissent pas félicité supérieure à celle de faire bombance, se gorger d’huile, de viandes crues et saignantes. Dans les intervalles, les jeunes font assaut de vigueur, luttent d’agilité ; les hommes faits, les vieillards jouent à divers jeux avec des figurines d’ivoire représentant canards, mouettes, pingoins et autres oiseaux ; ils apprennent facilement les échecs, les dames et les dominos. Ils discutent les événements du jour, le tribunal de l’opinion publique connaît des infractions aux bonnes mœurs et coutumes. Rarement elle sévit, cependant on parle de fous et de sorciers criminels qu’on aurait frappés à mort. Il y a quelques exemples de meurtre ; le plus proche vengeait alors la victime. Mais si le talion suscitait un nouveau talion, plusieurs villages évoquaient l’affaire, et les notables exécutaient la sentence. Sauf rarissimes exceptions, le jury permanent n’intervient que pour ajuster les différends, expliquer les malentendus. Les discussions sont promptement écartées, la communauté sent parfaitement que dans sa lutte incessante contre une nature hostile, elle ne peut exister que par le bon vouloir de tous pour chacun.

Les affaires pourtant ne s’arrangent pas toujours d’elles-mêmes, les griefs peuvent être profonds. De peur que les dépits rentrés n’aigrissent le caractère, on convient de les produire en public, de les mettre hors. L’offensé fait savoir qu’en tel jour il servira un plat de sa façon à certain camarade : il y aura lutte poétique entre les adversaires ; Bertrand de Born prépare son sirvente et Bertrand de Ventadour sa canzone : ils chanteront leur pièce satyrique, la déclameront, la mimeront, la danseront, assistés par des seconds dûment préparés, qui, au besoin, les remplaceraient ; ils accompagnent les refrains, font résonner le tambour aux bons endroits. L’assemblée écoute avec attention, donne raison en applaudissant, donne tort en grognant, intimement persuadée que le bon droit et le mérite artistique vont de pair ; convaincue que la bonne conscience donne une passion, une énergie et une hauteur d’accent à laquelle la mauvaise foi ne saurait s’élever. À y regarder de près, c’est d’une ordalie qu’il s’agit, autrement humaine et raisonnable que ces « jugements de Dieu » par le fer rougi, le plomb fondu, les noyades, les ingurgitations de poison ou de saintes hosties. Semblable coutume n’est point inconnue dans le haut pays bavarois, où mainte fête du saint patron est égayée par deux coqs de village qui se provoquent à un gsangl. Les Sakalaves de Madagascar ont aussi leur zibé.

L’inculpé inoït qui ne se sent pas soutenu par une bonne cause demande, avant la rencontre, à se réconcilier avec son adversaire, auquel il dépêche un ambassadeur vêtu de neuf, en flanelle rouge, avec un bâton décoré de plumes, signe du héraut, pour demander quelle réparation il exige. Quelle qu’elle soit, l’offenseur se fait un point d’honneur d’offrir davantage. — « Tu n’avais demandé qu’un paquet de tabac ; le voici. Tiens, ce pelu, puis cette couverture, et encore cette peau de phoque » ; toutes choses que l’autre n’accepte que pour les distribuer aux témoins de la réconciliation. Les nouveaux amis échangent leurs vêtements, se prennent par la main, ouvrent une danse à laquelle se mêlera le monde.

Tous les Hyperboréens, cependant, ne passent pas leur colère en chansons, n’exhalent pas leur mauvaise humeur en vers et sauteries : alors, plus de lutte poétique, mais un duel vulgaire ; plus de troubadours, rien que de simples chevaliers. Ainsi les Thlinkets et Koloches purgent leurs querelles en combat singulier ; ils se rembourrent d’épaisses toisons ursines, calfeutrées de mousse par surcroît ; s’enveloppent d’une cuirasse fabriquée avec de petites bûchettes reliées ensemble ; se coiffent d’un casque en bois sur lequel ils ont adapté le blason familial. Ainsi accoutrés, ils luttent longuement à coups de couteau, et pour plus de solennité, les seconds accompagnent la passe d’armes d’une sorte de cantilène. Moins grandioses sont les tournois à coups de poing : les champions sont assis, se faisant face ; l’un frappe, l’autre riposte, mettant une minute entre chaque coup, de manière à le savourer, et à jouir de tout son effet ; ils prennent bien leur temps, montrant ce que les Esquimaux ont de patience et d’endurance. Cela dure jusqu’à ce qu’un des combattants se déclare satisfait[134], ou que les assistants en aient assez. Les meilleures choses ont leur fin.

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Les Inoïts n’ont pas, comme nous, fractionné leur art en poésie, en danse et en musique ; à peine s’ils le distinguent de leur religion, ou de ce que nous appelons ainsi : car leur religion, purement instinctive, ressemble peu à nos religions abstraites, fortement travaillées par la métaphysique. Les primitifs n’ont pas coupé leur être en deux tronçons : leur vie profane est pénétrée et tout imprégnée de vie religieuse ; par contre, leur religion est indissolublement liée aux fortes réalités de l’existence quotidienne. Nos évêques excommuniaient naguère les danseurs et les danseuses de l’Opéra, leur refusaient la sépulture en terre sainte ; crieraient au sacrilège si un autre David[135] se mettait à danser devant le Saint Sacrement. Mais un Aléout ne comprendrait pas qu’on adorât son Tornarsouc autrement qu’avec des trémoussements de jambes. Ce que la poésie est à la prose, la danse l’est au geste. Mouvements rythmiques l’un et l’autre, ils émanent de l’intelligence et de la passion. Avec les yeux et le geste il est moins facile de mentir qu’avec la langue et les lèvres ; le geste, en tant qu’expression immédiate du sentiment, précède le langage articulé ; d’où l’importance de la danse et de la pantomime chez les sauvages.

La danse, geste cadencé auquel tout le corps participe, est l’art suprême par excellence, le langage des populations primitives. L’Aléout, plus sensitif et imaginatif que logicien et raisonneur, voudra reproduire par des mouvements physiques les agitations de son âme, ses joies et ses chagrins, ses craintes et ses espérances ; il passe du sacré au profane, du pathétique au grotesque, du sublime au bouffon, finit par la parodie. En effet, tout artiste se plaît à courir le cycle entier, à jouer toute la gamme du sentiment, même à railler les êtres qu’il redoute le plus, les choses qu’il aime le mieux.

Racontons une fête donnée aux Mahlémoutes de Chaktolik par les Mahlémoutes d’Ounahlaklik :

« Tout un village avait été invité par un village, chaque famille avait ses hôtes qu’elle traitait de son mieux.

« Quatorze acteurs, danseurs réputés, firent les frais de la première soirée. Ils débouchèrent par le passage souterrain, se rangèrent sur deux lignes, huit hommes en face de six. Les acteurs, nus jusqu’à la ceinture, portaient un diadème fiché de grandes plumes, qui leur retombaient sur les épaules ; des queues de loup ou de renard leur jouaient dans le bas du dos ; gants brodés, bottes agrémentées de fourrures multicolores. Les dames avaient revêtu un maillot collant, en peau de renne blanc, et par-dessus une tunique, soit en intestins de phoque ayant la finesse et l’éclat du collodion, soit en membranes de poisson, jouant une soie transparente, lamée d’argent. Les belles Aléoutes n’en sont pas à apprendre que la demi-nudité montre avec avantage ce que l’on fait mine de cacher. Elles ont orné leur vêtement de broderies et verroteries en couleur, tressé dans leur chevelure des lanières blanches brillantées de nacre, ganté des gants blancs de neige en peau de faon, avec fourrures au poignet ; leur main balance une longue penne d’aigle ou de cygne.

« Attention ! les vieillards, suivis du chœur, s’installent avec leurs tambourins et attaquent l’ouverture : cantilène d’ancien style, grave et mesurée, lente et monotone ; les airs modernes ont plus de légèreté et de frivolité. Le menuet, — oui, c’est un menuet, — mérite l’admiration des connaisseurs par la précision du rythme, la sûreté des danseurs, la grâce modeste des danseuses, qui glissent sur le sol en faisant onduler leurs plumes.

« Suit un ballet : l’Heureux Chasseur, scène à deux personnages. Un oiseau sautille, hoche de la queue, boit et se baigne, se lisse les plumes, becquète par-ci, pigoche par-là. L’archer le guette, approche à pas furtifs. Un de ses mouvements effarouche la bestiole, qui détale. Mais une flèche siffle, l’atteint en plein vol. La blessée se raidit contre la douleur, voltige en lacets désordonnés, et va choir dans une broussaille. Avec son aile brisée, elle fait face à l’ennemi, pique du bec, griffe des ongles, jusqu’à ce que perdant sang et souffle, elle s’affaisse et s’abandonne, laissant choir son plumage… Merveille ! c’est une femme nue, une femme tremblante et palpitante que le jeune chasseur, ivre de joie, embrasse avec ferveur. »

Que vous en semble ? N’est-ce pas la traduction en aléoute de l’apologue d’Éros, d’Éros qui a décoché sa flèche d’or sur la charmante colombe d’Aphrodite ? Les Dindjié racontent que la Gélinotte Blanche se métamorphosa en femme pour devenir la compagne de l’homme[136]. Les Indiens ont aussi la légende d’Osséo, qui, se promenant dans l’Étoile du Soir, tira sur une fauvette ; l’oiseau tomba et se trouva être une fille avec une flèche sanguinolente dans la poitrine d’ivoire[137]. Le Russe Mikaïlof Ivanovitch Potok courait après une cygnelle et la tira : « Tombèrent les plumes blanches, tomba le manteau, apparut la plus belle des vierges[138]. » — « Je suis le faucon, tu es la palombe », chante l’éternel amoureux des poésies populaires.

« Peu à peu les spectateurs s’échauffent, accompagnent du geste. On produit des chansons de circonstance : événements contemporains, batailles et traités de paix, aventures de chasse, incidents de voyage, accidents de bateau[139]. L’enthousiasme augmente avec le bruit des applaudissements. Mais sans banquet pas de vraie fête. Sortent comme de dessous terre des enfants superbement accoutrés, marchant en mesure, avec une gravité parfaite, apportant des platées de poisson bouilli, des viandes, des lampées d’huile, de la moelle de renne, et, pour dessert, des myrtiles brouillées dans la graisse et la neige. Les hôtes conviés à la solennité consomment une telle quantité de provisions, que souvent la fête est suivie d’une véritable famine — mais on n’en a que plus d’honneur. Pour la meilleure digestion, danse générale, après laquelle chacun est gratifié d’une pincée de tabac[140]. »

Les solennités de l’An Neuf ne sont pas toujours célébrées par les deux sexes en commun ; parfois les femmes et les hommes font fête à part — et peine de mort pour les curieux ou les indiscrètes.

On s’assemblait la nuit, pour danser au clair de lune, on dépouillait ses vêtements, même par les froids de plusieurs degrés. La nudité est le vêtement sacré, l’homme le revêt pour approcher la divinité. Quand il gèle à pierre fendre, les pas ne traînent guère, et la gesticulation s’accentue. Sur ces corps nus, des figures larvées. Le masque aveugle, retenu par une courroie bouclée derrière la tête et un mors que crochent les dents, empêche de voir plus loin qu’un ou deux pas devant les pieds. Il ne sert qu’une fois ; après la solennité on le met en pièces. Tant qu’on le porte on est sous l’influence de l’Esprit qu’il représente, génie redoutable dont le regard lance la mort ; aussi se garde-t-on bien de lui ouvrir les yeux.

Agape ou sainte communion :

« Les jeunes gens se sont badigeonnés et mis en couleur ; marchant à la queue leu leu, ils quêtent de famille en famille, emportent de chaque maison au moins un plat. Au kajim, orné de gala, l’orchestre joue des mélopées monotones que l’assistance accompagne. Arrivent les quêteurs, psalmodiant et sifflotant aussi. Ils élèvent leur plat au-dessus de la tête, le présentent aux points cardinaux en commençant par le Nord. Les Quatre Vents sont invités par l’angakok, qui implore leur bienveillance.

« Le lendemain, hommes et femmes vont, en plein air, se ranger en cercle autour d’une cruche d’eau et de nombreuses viandes. Sans mot dire, ils prennent un morceau par-ci, une bouchée par-là, pensent à Sidné, lui demandent sa protection. Chacun trempe son doigt dans la jarre, avale une gorgée, toujours en invoquant Sidné, et en murmurant son propre nom, le lieu et l’époque de sa naissance. Après quoi chacun offre à tout le monde quelque chose à manger, persuadé que plus il se montrera généreux, plus Sidné se montrera favorable[141]. »

Mais qui est donc Sidné ?

Sidné[142], la mère des Esquimaux et des hommes, est, en dernière analyse, la Terre, génitrice de tous animaux, bêtes et gens. Avant l’institution relativement moderne de la paternité, la maternité existait ; elle fut la première notion qui germa dans les cerveaux, au moins dans les espèces vivipares. De même que l’enfant se fait une poupée, de même notre espèce naissante se créa un monde fantastique, image et reflet du monde réel, tel qu’il le concevait, et le fit présider par une Mère, par une Cybèle. Sidné n’a pas encore été détrônée ; nul fils ingrat, nul mari ambitieux ne l’a encore mise de côté. — Ces pauvres Hyperboréens sont encore si arriérés !

Toutes ces populations célèbrent au nouvel an leurs Éleusinies, ressemblant fort aux mascarades des Ahts et des Moquis, aux Fêtes du Bison, en vogue chez les Mandanes et autres Peaux-Rouges, à ces Rogations de chasse, pompes du renouveau, observées jusque chez les tribus bordières de l’Amazone[143], et que le christianisme n’a pas abolies sans peine chez les peuplades germaniques[144] et anglo-saxonnes.

« À l’époque la plus longue de la nuit, deux angakout, dont l’un déguisé en femme, vont de hutte en hutte éteindre toutes les lumières, les rallumer à un feu vierge, s’écrient : « De soleil nouveau, lumière nouvelle. »

En effet, d’année en année, les printemps produisent chacun sa génération d’herbes et d’animaux. Tous les soleils cependant, tous les feux, toutes les lumières n’ont pas même vertu ; il y a des époques de disette ou d’abondance, des saisons fécondes ou stériles. L’homme voudrait remédier à cette inégalité ? corriger la veine ? Il se met en tête de modifier la Lune, de refondre le Soleil. De ce désir naquit l’industrie des religions, qui toutes s’appliquent à favoriser la production au grand profit de la consommation.

Les docteurs orientaux enseignent que dans la nuit, entre les deux années, le ciel verse trois gouttes dans les éléments. La première tombe dans l’air, y suscite la puissance créatrice ; la seconde tombe dans l’eau, de là entrera dans les veines des animaux pour réveiller l’amour ; la troisième tombe sur terre, fera bourgeonner les plantes[145].

—  C’est bien cela ! disent les Hyperboréens, mais nous allons vous conter la chose par le menu :

À l’an nouveau la Mère Gigogne du pôle monte de son taudis enfumé, au fond de la mer, s’assied devant une hutte, qui ouvre sur le Midi, aspire l’air frais, éternue, renifle à plaisir. Restaurée, ravigotée, elle quiert sa grande lampe, la garnit, versant de l’huile, versant encore, puis elle allume quand tout déborde. L’huile flambe ; au contact du sol, les flammèches et gouttes brûlantes se font animaux qui respirent, herbes qui verdoient, boutons qui fleurissent. Mère-Grand asperge les airs qu’emplissent les bruissements des oiseaux prenant leur volée ; Mère-Grand asperge les eaux, et poissons de frétiller. Quand la Vieille est de bonne humeur, elle s’amuse au jeu, fait pleuvoir le lard fondu ; en tant que Mère Abonde elle fait foisonner toute créature ; mais quand elle se montre en Chiche Face, vilaine Chiche Face, il faudra se serrer le ventre. Pourquoi conduite si dissemblable ? C’est que la mémé est de bonne ou de mauvaise humeur ; de mauvaise, quand les poux et autres acarus la piquent, lui causent des impatiences. Aux angakout de prévoir la chose, et dans la visite qu’ils lui font, de l’égayer par un bout de causette, tout en nettoyant sa chevelure[146].

Ce thème mythique se prête à des variations nombreuses. Voyons celle des Tchougatches :

« La fête était depuis longtemps attendue par l’école des angakout, qui menaient les idoles s’entre-visiter[147] d’île en île, de village en village. Pour se rendre mieux accessibles aux influences spirites, les vieux chamanes se sont préparés par un long jeûne ; les membres de leur famille n’ont rien mangé depuis la veille, et même se sont fait vomir.

« Au jour solennel la grand’salle du kajim, éclairée par nombre de lampions, est envahie par des gars affublés d’oripeaux excentriques, coiffés de chapeaux, bois ou jonc, façonnés en becs, hures, mufles et gueules ; ils imitent les cris et mouvements des bêtes. Après un superbe vacarme, ils suspendent à des cordes une centaine de vessies, prises à des animaux tous tués à coups de flèche. Quatre oiseaux en bois sculpté : deux perdrix, une mouette et une orfraie, la dernière à tête humaine, sont articulés à la manière de pantins. On tire les ficelles, et l’orfraie de secouer sa tête, la mouette de claquer du bec, comme si elle happait un poisson, et les perdrix d’agiter les ailes. Au centre de l’édifice, un pieu, enveloppé d’herbages, personnifie Jug Jak, l’Esprit de la mer[148]. À chaque danse nouvelle, des joncs et feuillages sont mis à flamber devant les oiseaux et vessies. Au dernier acte, des victuailles, préalablement offertes à chacun des Quatre-Vents, puis au Dieu des Nuages, sont entreprises par l’assemblée, qui ne s’y ménage pas[149]. »

Faut-il expliquer que les vessies, échauffées par la flamme, symbolisent les souffles du printemps, lesquels vivifient oiseaux et poissons, la forêt et tous ses habitants ? Qu’elles symbolisent l’esprit de vie[150] qui entre dans les narines ? N’avons-nous pas là dans les Lettres à Émilie que Flore est réveillée par Zéphyre ?

À leur Coleda, les Serbes font brûler une bûche de chêne, l’arrosent de vin, la frappent en faisant voler les étincelles, et crient : « Autant d’étincelles, autant de chèvres et brebis ! Autant d’étincelles, autant de cochons et de veaux ! Autant d’étincelles, autant de réussites et bénédictions[151] ! »

Nous avons sous les yeux une gravure[152] représentant une fête anglo-saxonne aux temps de Hengist et Horsa. La cérémonie esquimale s’y retrouve en ses éléments essentiels. On danse autour d’un billot flambant, le Yule log, au-dessus duquel rôtissent les porcs dont on va se régaler. Hertha, et à ses côtés deux garçons affublés en corbeaux à large bec, Hertha, arrive sur un char que traînent de robustes gaillards muflés en ours. Suit le cortège : loups, sangliers, renards, cerfs auxquels les chasseurs font fête ; l’hypocras et l’hydromel coulent à tirelarigot. De ces fêtes à nos carnavals, aux mascarades du Moyen-Age, la transition est facile.

Variante kolioutche :

Les officiants font leur entrée, s’annonçant comme chasseurs et gibier ; les premiers tout nus, mais armés de poignards en cuivre, à lame brillante, les autres accoutrés en phoques à peau luisante et tachetée, en poissons et volatiles, en loups et chiens fièrement panachés. Ils tournent autour d’un grand feu allumé au milieu de la salle. Des souris, des oiseaux empaillés avec soin sont suspendus à des ficelles[153]. Surgit une sourde et lente cantilène :

Hi yangah yangeh,
Ha ha yangah[154]

indéfiniment répétée, qui, semblant venir des profondeurs de l’espace, se rapproche, s’avive et s’accentue en éclats de tonnerre, puis s’arrête brusquement. Un rideau se lève. Paraît un chamane, cheveux flottants, figure masquée en mufle, manteau accoutré d’affiquets bizarres, de colifichets fantasques. Gravement il se dirige vers le foyer, les spectateurs lui faisant place avec respect : il traverse le cercle des chanteurs et chasseurs, contemple longuement la flamme avec son masque aveugle. Soudain, il se met à courir dans le sens du soleil. Les chasseurs le saluent de cris sauvages, brandissent leurs poignards, et se lancent à sa poursuite comme une meute. L’autre détale, file comme le vent. Il pressent les coups envoyés à son adresse, les esquive avec une admirable agilité ; son masque ne l’empêche pas de tourner et virer, de sauter à droite, de bondir à gauche. Tout en fuyant, il saisit un tison qui, lancé au toit, retombe sur le sol et fait jaillir de vives étincelles.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Que traqué par ses persécuteurs, le gibier oublie ses dangers pour reproduire son espèce ; exploit que toute l’assistance fête par des acclamations. Ce n’est pas tout de tuer le gibier, il faut encore que le gibier se reproduise, que la race ne s’éteigne pas. Aussi les Esquimaux, quand ils abattent un renne, ont soin d’entourer de mousse quelque fragment d’un organe essentiel, de le mettre révérencieusement sous une pierre, ou de l’enterrer sous une motte, à l’endroit même où la bête était tombée. Et quand ils ont pris un phoque, en l’ouvrant, ils lui jettent quelques gouttes sur la tête ; sans doute afin que l’âme se réfugie dans l’eau, qui tôt ou tard trouvera le chemin de la mer, grande fontaine des existences. — Quoi qu’il en soit, les applaudissements sont perdus pour le fugitif, ses persécuteurs le harcèlent, gagnent du terrain, marchent sur ses talons et l’affleurent du poignard. Enfin, ils lui jettent un lacet aux jambes, le renversent, le ficellent aux quatre membres, l’enveloppent dans une couverture, et le traînent derrière un rideau. On entend un bruit de lames qui s’entrechoquent, quelques gémissements étouffés, puis les bruits s’éteignent.

Nouveaux actes, nouvelles chasses. Chaque fois un autre gibier est mis en scène ; malgré son agilité, malgré son adresse, il ne peut éviter le coup fatal ; toutefois, avant de tomber, chaque bête pourvoit à la continuation de l’espèce ; une potée d’huile, une marmite de graisse a flambé, illuminant la salle entière.


Au terme du mystère, quand le dernier acteur — un prêtre — vient d’être expédié, on profite de son trépas momentané pour prendre l’avis d’outre-tombe sur les affaires pendantes. Il faut savoir que les masques sont hantés par le génie de l’homme ou de l’animal qu’ils représentent. Autant de masques, autant de dieux. La larve du divin personnage qu’on tient à consulter est plaquée sur la figure du chamane tué à l’instant : il frémit, ses membres se convulsionnent. L’Esprit entre en lui. Vite on interroge, vite il répond, mais d’une voix indistincte, en mots ambigus et incohérents ; onques oracle sibyllin ne fut plus mystérieux.

À la rigueur, il n’était pas indispensable que l’angakok mourût pour servir d’intermédiaire entre les deux mondes, puisque son corps sert toujours de réceptacle à un ou plusieurs revenants. En affaires privées, les sorciers donnent leurs consultations dans une cabane ; on les étend, mains attachées derrière le dos ; tête entre jambes, à côté d’un tambour et d’une peau étendue ; puis, les lumières éteintes, on se retire en fermant la porte. Au bout de quelque temps, on entend le captif tambouriner en invoquant son Génie, dont l’approche, indiquée par des coruscations et phosphorescences, s’annonce par un certain bruissement de la peau sèche et tendue. La conversation s’engage ; demandes et réponses semblent partir du dehors. Quand on rentre avec des lumières, plus personne : le prophète et la divinité ont disparu par le trou de la cheminée. Inoïts et Peaux-Rouges croient mordicus à cette performance, dont le truc est peut-être celui des frères Davenport, célèbres par leur armoire.

Évidemment, les acteurs du drame ci-dessus n’avaient reçu que de prétendus coups de couteau. Les Ahts, plus difficiles à contenter, veulent voir l’arme s’ensanglanter, et volontiers mettraient le doigt dans la blessure, comme le Thomas des Évangiles. Toutefois, ils n’exigent point que l’acteur meure sous leurs yeux, permettent de le panser et de l’emporter, pourvu qu’il ne reparaisse pas de quelque temps.


Ces drames sont avant tout, et d’un bout à l’autre, des opérations magiques ; insistons sur ce fait. Le sorcier « court le garou », se masque de hures, de becs ou de gueules, pour se mettre en rapport avec les animaux qu’il livre au chasseur. Le brasier, point central de ces cérémonies, symbolise la lampe de grand’maman Sidné, le Soleil, source de mouvement, dont les rayons sont autant d’esprits vitaux, principes générateurs. Ces Inoïts pourraient s’entendre avec les campagnards de Suisse et d’Allemagne, allumant des feux de Pâques, lançant des disques incandescents dans les airs, et faisant dévaler une roue enflammée du haut d’une colline abrupte. À leur fête de Sada, sur tous les sommets, les Persans aussi font flamber des bûchers, dans lesquels le roi, les grands personnages, les notables, jettent des animaux, à la queue ou aux pattes desquels ils ont attaché des brandons d’herbe sèche. Les misérables créatures s’enfuient, portant la flamme par monts et par vaux[155]. Symbole brutal et féroce d’un fait grandiose. La Bible raconte l’espièglerie du héros qui lâcha dans les blés quantité de renards qu’il avait liés deux à deux, torche brûlant en queue ; légende molochite dans laquelle le renard au poil rutilant marque évidemment la chaleur estivale, que personnifiait aussi Samson lui-même, Samson ou le Soleil. Pendant longtemps, dans la bonne ville de Paris, en présence du souverain et de la famille royale, les magistrats allumaient, place Saint-Jacques, un bûcher où périssaient des poulets et des chats. Pratique semblable n’est peut-être pas tout à fait oubliée dans le Haut Dauphiné.

« De toutes les fêtes que j’ai vues, raconte Lucien[156] de Samosate, la plus solennelle est celle qu’ils célèbrent à Hiérapolis, au commencement du printemps. On coupe de grands arbres qu’on dresse dans la cour du temple ; on amène des chèvres, des brebis, et d’autres animaux vivants que l’on suspend aux arbres. L’intérieur du bûcher est rempli d’oiseaux, de vêtements, d’objets d’or et d’argent. De la Syrie et de toutes les contrées d’alentour, une multitude accourt à cette fête, que les uns appellent le « Bûcher » et les autres la « Lampe ».

—  « Voire, l’homme est plus un que divers. »

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Ceci nous amène à parler des baleiniers, corporation qui fit la gloire des populations kadiakes et aléoutes avant l’invasion russe, les balles explosibles et les harpons lancés par des canons.

Les Romains avaient réuni en collège sacerdotal leurs constructeurs de ponts ; les Chewsoures du Caucase ont leurs prêtres brasseurs ; les Todas des Nilgherris leurs divins fromagiers ; nos Aléouts, les Koniagas et autres, ont leurs chasseurs de baleine. N’entraient dans la confraternité que des individus ayant passé par des épreuves redoutables, initiés dans les traditions et légendes du puissant cétacé, le vrai Dieu de ces parages. Avant tout on leur demandait une vigueur et une adresse peu communes. Plus d’une fois un de ces hommes, monté sur son petit bateau en peau de phoque, alla seul à la rencontre de l’énorme animal. Il l’attaquait avec une lance pour toute arme, et venait à bout de le tuer[157], — à ce que racontent les indigènes ; mais nous soupçonnons qu’ils relataient là un exploit de magicien. Ce personnage lançait sur la baleine un dard fadé, nous dit-on, puis s’enfermait dans une cabane isolée, où il passait trois fois vingt-quatre heures sans manger ni boire. Il imitait de temps en temps les gémissements( ?) de la baleine blessée, croyant ainsi assurer sa mort, et le quatrième jour retournait à la mer. S’il trouvait la bête morte, il se hâtait d’extraire le dard, avec les parties que l’arme avait atteintes, de peur que sa magie ne portât préjudice aux mangeurs. Si la baleine nageait encore, quelque faute avait été commise, et il rentrait en sa hutte pour recommencer la conjuration[158].

La caste privilégiée faisait pépinière de dieux, ses membres jouissaient d’un prestige surnaturel, au moins pendant que durait la chasse. Nul alors n’aurait goûté à leurs aliments imprégnés de vertus magiques, n’aurait approché leurs personnes, ni même osé regarder leurs rames.

Mais pour être divins, ils n’étaient pas immortels. À leur décès, les confrères dépeçaient le cadavre en autant de morceaux qu’ils étaient d’individus ; chacun frottait de sa graisse la pointe du harpon préféré ; le conservait en manière de talisman. D’autres déposaient dans une cachette le corps éviscéré, débarrassé des matières grasses, lavé en eau courante. La veille d’une expédition, les compagnons visitaient leur Campo Santo, aspergeaient les cadavres, les épongeaient, pour boire le liquide qu’avaient imprégné les vertus, la force et la bravoure du défunt. Ainsi prennent naissance la religion des reliques et les multiples superstitions de la nécromancie.

Il n’y a pas que l’indomptable vaillance des héros défunts qui se communique aux vivants ; les morts vulgaires transmettent aussi leurs qualités nocives ; c’est pour cela que, dans les convois, le cadavre, emporté dans un drap, est suivi immédiatement par un chien ; mesure de prudence : on a calculé que si la maladie quittait le corps de sa victime, elle entrait dans l’animal[159]. En se montrant, les revenants propagent la faim-valle, appétit vraiment effrayant, goulosité qui ne peut s’assouvir. Un conte inoït[160] dit l’histoire d’un scélérat qui viola une tombe, en retira de la graisse humaine avec laquelle il frotta certains morceaux de choix. Son hôte les avala, mais pris aussitôt de folie, se jeta sur sa femme qu’il déchira à belles dents ; dévora ses enfants, dévora ses chiens ; on le tua, autrement, il eût dévoré tout le monde.

Aux temps de la barbarie chrétienne, les églises s’entre-dérobaient les trésors qu’elles présentaient à la vénération des fidèles, chipaient une boucle de la Vierge Marie, empruntaient, pour ne pas le rendre, un ongle de saint Pierre. De même en Aléoutie, des amateurs furettent après les corps sacrés des baleiniers, et les filoutent, s’ils peuvent ; les confréries volent les confréries. Telle famille possède dans son sanctuaire une douzaine de dieux dont elle n’oserait avouer l’origine, secret transmis par le père à ses fils. Foin de la moralité vulgaire ! Il serait honteux de voler une fourrure, exécrable d’emporter un morceau de corde sans permission, mais c’est chose louable que de se procurer des saints patrons et génies protecteurs, par ruse ou par violence[161].

Dans ses explorations de l’Archipel[162], M. Pinard eut la chance de tomber, en un endroit perdu, sur la caverne d’Aknành, dont une loge ou confrérie avait fait son champ de repos. Ces sépultures, toujours reléguées au loin, étaient cachées en des falaises abruptes ou au sommet de collines à peine accessibles. Semblablement, M. Wiener, fouillant les antiques ruines du Pérou, découvrit dans une anfractuosité de roche plusieurs momies qu’on y avait cachées en se laissant glisser par des cordes, ou en descendant par des marches qu’on avait ensuite fait sauter. Les croyances analogues créent des pratiques analogues. D’Orbigny et Dall croient avoir remarqué qu’il répugne aux Aléouts de mettre les cadavres en contact immédiat avec le sol ; il ne serait donc pas exact de dire qu’on enterre les morts, puisqu’on les entoure de mousses sèches et d’herbes odorantes. Ils sont descendus dans une fissure de roc, ou hissés dans une manière de barque montée sur pieux. Les simples mortels sont accroupis, les bras autour des jambes, les genoux contre la poitrine, mais les braves baleiniers sont couchés de leur long, ou fichés debout, cuirassés dans une armure de bois, la tête cachée derrière un masque figuré, qui protège les vivants contre les yeux redoutables du mort : ces yeux, ces yeux funestes, il ne suffit pas de les fermer, il faut encore les aveugler. Était-ce le motif qui portait aussi des Assyriens, plusieurs Égyptiens[163], quelques Grecs — au moins ceux de l’antique Mycènes — à masquer leurs morts ? coutume qu’on retrouve chez les Denè Dindjié[164] et les nègres d’Australie, avec lesquels les Aléouts ont des ressemblances si nombreuses qu’il serait fastidieux de les signaler chaque fois.

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La mère, qui perd son nourrisson, dépose le pauvre « papouse » dans une boîte élégamment ornée qu’elle se met sur le dos, pour la porter un long temps. Souvent elle prend la triste larve dans ses bras, enlève les moisissures, la désinfecte, lui fait un brin de toilette. Les primitifs tiennent la vie pour indestructible, la mort pour un changement d’état. Les animaux vont habiter l’autre monde, en attendant qu’ils retournent dans le nôtre. Immortel le ciron, éternels les moustiques. Le mort se fait suivre de tout son attirail de pêche ; il s’en servira. Les outils et vêtements qu’il n’emporte pas, les objets d’usage personnel restent en sympathie avec lui ; aussi leur contact donne froid, leur vue inspire la tristesse.

Des Koloches, plus simplistes que leurs voisins, affirment la métempsycose pure et simple. La mort, disent-ils, n’est qu’une dissolution momentanée, elle dure le temps qu’il faut à l’âme chassée de son domicile pour en trouver un nouveau dans un corps d’homme, de loup ou de corbeau — il n’importe. Muer en cachalot… quelle félicité ! Les malades et les infirmes demandent souvent qu’on les tue au plus tôt, pour renaître jeunes et vigoureux.

Suivant la croyance généralement adoptée, l’âme a le choix entre deux séjours outre-tombe : celui d’en haut, Coudli-Parmian ; celui d’en bas, Adli-Parmian, au fond de la mer. Le dernier est le préférable de beaucoup, dans une zone de ciel inclément et de terre inhospitalière, où presque toute la nourriture vient de l’Océan. Les Guinéens, aussi, croient savoir que les âmes continuent leur existence dans les profondeurs marines. L’Esquimau se croit perdu s’il s’éloigne un peu des côtes, le cœur lui manque quand il ne se sent plus à proximité des morses et des poissons[165]. Des missionnaires vantaient les félicités du paradis chrétien. On les interrompit :

—  « Et les phoques ? Vous ne dites rien des phoques. Avez-vous des phoques dans votre ciel ?

—  Des phoques ? Non certes. Que feraient les phoques là-haut ? Mais nous avons les anges et les archanges, nous avons les chérubins et les séraphins, les Dominations et les Puissances, les Douze Apôtres, les vingt-quatre vieillards…

—  C’est fort bien, mais quels animaux avez-vous ?

—  Des animaux, aucun… Si, cependant, nous avons l’Agneau, nous avons un lion, un aigle, un veau… mais qui n’est pas votre veau marin, nous avons…

—  Il suffit. Votre ciel n’a pas de phoque, et un ciel qui manque de phoques ne peut pas nous convenir ! »

Au fond de l’Océan résident les bienheureux, les arcissat, recrutés parmi les baleiniers héroïques, parmi les bons marins noyés dans la tempête, parmi les hommes de cœur qui se sont suicidés plutôt que de vivre à la charge de leur famille, parmi « les femmes bien tatouées » mortes en couches, alors qu’elles accomplissaient le grand devoir de la maternité. Devant ces vaillants et vaillantes, les portes du Paradis sous-marin s’ouvrent d’elles-mêmes. Mais le commun des martyrs n’y pénètre que par le « sentier du Chien », chemin obscur, passant par les fiords, par des fentes de rocher ; il faut dévaler cinq jours durant ; on n’arrive que les membres meurtris et ensanglantés, si l’on arrive. Un coup de vent prenant par le travers, une glissade malencontreuse, et l’on choit dans quelque précipice. À certain moment, il faut se tenir en équilibre sur une roue tournante, lisse et polie, puis franchir un pont, pas plus large qu’une lame de couteau. Que de dangers, que de fatigues avant d’arriver à la porte gardée par des chiens monstrueux ! Les âmes se guident par les sons d’un tambour magique qui résonne dans le lointain ; tant pis pour celles qui se dévoient, dévorées par des animaux fantastiques, plus elles ne reparaissent. Cependant la majeure partie touche au port et va se loger sous la croûte de terre qu’elle habitait quand elle avait un corps. Aléouts, Koloches, Taïtanes, tous ont leur canton souterrain.

Combien plus facile la montée du ciel, vers lequel l’âme n’a qu’à se laisser aller, en flottant comme une fumée ! Mais les gens de cœur réprouvent cette mollesse, préfèrent affronter les épouvantes du chemin lugubre. De peur que le mourant ne défaille au dernier moment, les amis l’arrachent à sa couche, le déposent à terre, et tout vivant, lui plaquent la figure contre le sol, comme pour lui donner la première impulsion vers le chemin d’en bas. Qui ne peinerait pour gagner ces régions inférieures, où, dans les salles toujours tièdes et lumineuses d’un kajim immense résonnent les tambourins éternels ! Autour des énormes piliers sur lesquels la terre est fondée, on saute, on joue aux barres, on représente de splendides ballets. Et ces festins ! ces mangaries ! et les cétacés, et les cachalots, — prodigieux autant que le Léviathan du banquet d’Abraham, — qu’engloutiront les âmes esquimaudes ![166]

Quelle différence entre l’Enfer souterrain, séjour de liesse, et l’atmosphère, autre Océan, mais aux profondeurs stériles, déserts immenses, hantés par la Famine ! Les âmes flottent dans les nuages, errent dolentes, affamées, transies, secouées et culbutées par les intempéries, en danger d’être entraînées dans les tourbillons des espaces célestes. Toutefois, quelque bonne aubaine leur arrive de temps à autre ; par aventure, les pauvrettes se donnent de l’agrément ; dans les aurores boréales leurs innombrables multitudes courent et bondissent à travers les cieux, rapides comme l’éclair. Divisées en deux camps, on les a vues pousser, de-ci de-là, une tête de cétacé qui leur servait de balle. Même elles se livrent de terribles combats, leur sang tombe alors en flocons de neige, car elles n’ont pas dans les artères la belle liqueur vermeille des vivants, mais une lymphe froide et blanche. Quelle bataille dans les airs, quand sur le sol la neige s’amoncelle ! Physiciens de même force,

« les Indiens des Pampas ont appris, de source certaine, que dans la céleste demeure de Pillan, leurs guerriers jouissent d’une ivresse qui serait éternelle, si elle n’était interrompue par des chasses splendides, dans lesquelles ils tuent tant et tant d’autruches que les plumes tombant en amas, forment les nuages au-dessus de nos têtes[167]. »

Des chamanes de haut vol, les Platon et Thomas d’Aquin aléouts, ont donné corps à ce catéchisme rudimentaire, l’ont développé en un système subtil et compliqué :

Après le dernier soupir, l’organisme se décompose en ses éléments premiers, mais le cadavre garde quelque sensibilité aussi longtemps qu’il conserve sa forme. L’âme, ténue et transparente comme l’air, mais d’aspect tant soit peu grisâtre, se dédouble en Ombre et en Esprit : la première se rend dans la demeure souterraine, le second dans les espaces aériens. Si nous interprétons correctement nos textes, l’Ombre des Hyperboréens, vapeur du sang, paraît correspondre à la psyché gréco-romaine, représenter l’espèce dans l’individu. Les Ombres restent dans Coudli un temps quelconque, — les unes davantage, les autres moins, puis rentrent dans le corps d’une femme, fréquemment avertie par songe, et renaissent sur terre. — Quant à l’Esprit, il opère la respiration, il constitue l’élément irréductible, le noyau de la personnalité. Par l’Ombre, l’homme fait partie intégrante de l’humanité ; par l’Esprit, il s’en distingue. Nul doute que ce souffle vivifiant des chamanes ne soit le « vent frais » des Égyptiens, le rouach de l’Ancien Testament, le pneuma du Nouveau, l’aura des stoïciens. Sorti du grand réservoir atmosphérique, il y rentrera. Tornasouk, l’Être Suprême, est appelé le « Seigneur des Brises[168] ». Ceux dont l’excellence native est prouvée par une activité hors ligne, vont s’associer aux autres Esprits qui demeurent par delà le firmament, sphère solide comme son nom l’indique, calotte circulaire qui a la dureté et la couleur transparente de la glace bleue, et qui tourne autour d’une montagne prodigieusement haute, un Mérou situé tout au fond des régions polaires. Les Esprits, qui ont appartenu aux hommes heureux et intelligents par excellence, vont se mêler aux étoiles ; car tous les astres furent des Inoïts. Quant au « moi » des lâches, quant à celui des méchants sorciers, la tempête les balaie et les pourchasse ; le vent apporte leurs gémissements. Ils peuvent s’obstiner dans leur déchéance, empirer leur misère, mais cela ne les mènera pas loin, car ils tombent alors dans la stupidité, perdent le sentiment et finalement l’existence ; l’air dont ils se composaient rentre en des substances nouvelles.

—  Mais, ô docteur subtil, comment font vos bienheureux pour pérambuler les étoiles en même temps que l’Élysée des abîmes marins ? Comment l’Ombre et l’Esprit peuvent-ils exister séparément ?

L’Hyperboréen balbutie : « Les pères nous ont enseigné ainsi. » — S’il eût étudié dans nos écoles, il pourrait demander :

—  Est-ce que votre mythologie ne montre pas Hercule présent à la fois dans l’Hadès et dans l’Olympe ? Pourquoi tant de rigueur envers nos angakout ? Pourquoi leur imposer une logique dont vous dispensez Homère et Virgile ?

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Mieux que toute chose, le repos plaît aux Aléouts, le doux nonchaloir. Du haut de leurs rochers ou de leurs toits gazonnés, ils se plaisent à contempler la mer. On a dit qu’ils attendaient le lever de l’aurore, pour se donner un bain de lumière. Toujours est-il que, de grand matin déjà, hommes et femmes montent au poste d’observation. Pas de nuages, pas de vapeurs, pas de brouillards qui leur échappent ; de leur direction, de leurs formes et nuances, ils déduisent le temps qu’il fera, le mouvement de la mer, la force et la nature des vagues. S’ils ont du loisir, ils restent des heures sans bouger ni faire signe, sans souffler mot. En dépit des brumes et des vents glacés, ces rêveurs indolents et mélancoliques connaissent le « kief » des Orientaux. La paresse n’est point leur vice, puisqu’ils fournissent avec patience et conscience un travail considérable, s’ils en ont compris la nécessité ; mais ils prendront garde à ne dépenser en peine et en efforts que l’indispensable, préférant, comme le sage Salomon, « une seule poignée avec repos, à deux pleines poignées avec tracas et rongement d’esprit ».

Doués d’une endurance à toute épreuve, ils résistent au froid, à la faim, à la fatigue, avec un calme et une sérénité qui méritaient l’admiration et leur ont valu le mépris. Tant qu’ils ne sont pas poussés à bout, — et alors leur rage ne connaît aucune borne, et s’ils ne se peuvent venger, ils se suicideront sans hésiter, — les Aléouts ont la forte patience du bœuf, la douceur affectueuse de la vache ; aussi n’a-t-on pas manqué de dire que leur patience, attribut bestial, dérive de l’insensibilité. La douleur serait bien vive et l’oppression bien dure qui provoqueraient une plainte ; la maladie n’arrache aucun soupir, aucun gémissement.

N’ayant rien mis sous la dent depuis trois à quatre jours, cet homme peine et fatigue sans trahir aucun malaise. On l’interroge : — « Tu souffres ? » — Il ne répond pas, et si l’on insiste, il sourit tristement. Aux chasseurs il arrive de s’attraper la jambe dans un piège à loup ou renard. Le fer barbelé ne peut être retiré qu’à travers le membre ; ils subissent l’opération sans geste d’impatience, au besoin, l’exécutent tout seuls. Du reste, ces blessures, traitées par la diète et le repos, ne tardent pas à guérir.

À la différence de nos polissons, les enfants ne se giflent, ne se talochent ; leur dépit ne se manifeste que par des observations désagréables à l’adresse des parents. D’ailleurs, à se chamailler on serait empêché, les termes d’injure et d’insulte faisant défaut à la langue. Mais il y a été pourvu par la civilisation, et les ivrognes qui s’apostrophent, disposent aujourd’hui d’un petit stock de termes outrageants, tiré du vocabulaire russe. Jadis, quand des hostilités s’engageaient de tribu à tribu, la plus enragée dressait une embuscade, tentait un mauvais coup, le réussissait ou non, puis battait en retraite. Pareilles attrapades n’étaient point fréquentes, puisque le père Veniani ne vit pas une seule rixe à Ounalaska, pendant dix ans de séjour, et que Ross ne put faire comprendre aux Baffinois, qui manquent d’armes de guerre, ce que nous entendons par les batailles et les combats. Dans toute la Boothia Felix, on ne connaissait qu’un seul cas de meurtre ; personne ne frayait avec son auteur, chacun l’évitait. Pacifiques à l’excès, ils se soumettront à qui voudra les commander, — il leur est pourtant très désagréable d’obéir, — mais de lutter et se quereller, encore plus. Si quelque jeunesse avance son opinion d’une façon plus tranchée qu’il ne conviendrait, les anciens, fussent-ils d’un avis contraire, passent la chose en plaisanterie, ou demandent : « Explique tes raisons. Peut-être sais-tu du nouveau ? » — Ces naïfs osent à peine engager une affaire d’achat ou de vente pour leur propre compte ; modestes à l’excès, ils ne peuvent, sans malaise, s’entendre louer, et rougissent jusqu’aux oreilles si on les complimente devant un ami ; par contre, des reproches devant un étranger les mettront en fureur. Avec toute leur patience, ils ont parfois des revirements subits, d’abominables colères :

« Charley revint bredouille. Sa femme arriva pour décharger le bateau ; elle pataugeait dans la boue, sa charge sur les épaules, quand Charley, sans motif apparent, d’un coup vigoureux, lui déchargea son harpon dans le dos ; heureusement que la pointe s’arrêta dans l’épaisseur des habits. L’autre se retourna sans mot dire, dégagea le harpon, et reprit sa marche. Quand ils s’en prennent à leurs épouses, ils saisissent le premier objet qui leur tombe sous la main : couteau, pierre ou hache, et le lancent sur leur moitié, — ils en font autant à leurs chiens. Quoique souvent maltraitée, la femme est l’objet d’une affection réelle et constante[169] ».

Explique qui pourra ces contradictions et ces inégalités de caractère. Cook, un des premiers, loua leur bienveillance. Cartwright, qui avait vécu de longues années chez les Labradoriens, ne pouvait assez vanter leur courage et leur endurance, leur tendresse et leur bonté.

« Jugez de leur probité. Nous avions déchargé tout un attirail : bois, charbon, goudron, huiles, marmites, cordes, filins, lances, harpons, tous objets qui pour les Esquimaux représentaient des trésors ; ils n’y touchèrent pas, bien que toute cette marchandise restât à l’abandon, sans aucune garde ou surveillance[170]. »

« Assailli par une tempête, le capitaine d’un bateau, qui avait des marchandises à transporter par delà le détroit de Béring, jetait ses matelots par-dessus bord, l’un après l’autre, sans qu’ils y trouvassent rien à redire. Ne s’étaient-ils pas engagés d’honneur à remettre la cargaison à bon port[171] ? »

Tout individu qui recueille du bois flotté, ou quelque lais de naufrage, n’a qu’à mettre sa trouvaille au-dessus de la haute mer et à la fixer par un caillou, il peut la laisser dehors tant qu’il lui plaira. Qu’on découvre une cache de viande, on n’y touchera pas, quelle que soit la disette au logis. Les Weddas de Ceylan, incultes parmi les incultes, ont le même respect pour les provisions qu’ils trouvent accrochées à un arbre.

Honnêteté et véracité sont sœurs. L’Aléout, incapable de mentir, accablerait de son dédain l’homme qu’il surprendrait en mensonge, de la vie ne lui parlerait. Dans son exquise sincérité, il considère comme ne lui appartenant plus l’objet qu’il a promis ; il le met de côté et, quelque besoin qu’il en ait, ne se l’empruntera même pas. Refuser un de ses présents, surtout s’il est peu considérable, c’est montrer qu’on ne l’aime pas.

Les marchés se font par intermédiaire. Tant que dure la négociation, le vendeur doit ignorer le nom de son acheteur, et réciproquement. « Par timidité », nous dit-on. Et si c’était par gentilhommerie ? et pour mieux assurer l’équité des transactions ? Ils s’abstiennent de traiter aucune affaire quand un membre de la communauté est malade[172]. Serait-ce par égard pour celui qui souffre, sentiment raffiné des convenances ? La femme reste en dehors de toute affaire commerciale ; on la veut au-dessus de tout soupçon de lucre, elle ne trafique de rien, ni avec les hommes, ni même avec d’autres femmes.

La théorie de la rente qui domine notre civilisation occidentale ; le capital se reproduisant à perpétuité et multipliant par le travail d’autrui… quelle monstruosité pour ces gens de bonne volonté, qui prêtent volontiers tout outil ou instrument dont ils n’ont pas un besoin immédiat, auxquels il ne vient pas même l’idée de se faire indemniser, si l’emprunteur a perdu ou endommagé l’objet ! Bien plus, qu’un chasseur ne puisse relever les pièges qu’il a tendus, qui les ira visiter aura le gibier. Pour prendre du poisson, les étrangers eux-mêmes peuvent profiter des barrages qu’ils n’ont ni établis ni installés. Que diraient de ces mœurs Terre-Neuve, Saint-Pierre et Miquelon ? Tout gibier exceptionnel, gros comme la baleine, ou d’espèce rare, appartient à la communauté ; on s’arrange de manière que tous y participent. Il est rare qu’un chef de famille possède autre chose qu’une barque et un traîneau, ses vêtements, ses armes et quelques outils.

Communistes sans le savoir, les Inoïts n’ont que les rudiments de la propriété privée qu’ils savent pourtant si bien respecter. Vivant en des plaines de neige, vaquant en compagnie à la plupart de leurs travaux sur la mer, la grande, vaste et mobile mer, qu’on ne saurait découper en lots et lopins, parceler en domaines, le partage égalitaire qu’ils font de leurs produits constitue une assurance mutuelle, sans laquelle ils périraient les uns après les autres. Tout phoque capturé est réparti, au moins en temps de disette, entre tous les chefs de famille. S’ils ne font pas les portions strictement égales, c’est qu’ils attribuent les plus grosses aux enfants ; les adultes n’ont plus rien depuis longtemps, que les mioches reçoivent encore quelque chose.


Le fond du caractère est si bien communiste, que tout Esquimau qui arrive à posséder quelque chose, se fait gloire de tout donner, de tout distribuer, disant, lui aussi, qu’il est plus heureux de donner que de recevoir. La scène ci-après se passe sur les bords du Youkon :

« Tous les voisins avaient été invités. Jeux, chants, danses et banquets durèrent plusieurs jours. Le dernier soir, toutes provisions épuisées, l’hôte et l’hôtesse, vêtus de neuf, se mirent à faire des présents, donnant à chaque ami ce qu’ils pensaient lui convenir. Ils distribuèrent de la sorte 10 fusils, 10 habillements complets, 200 brasses de perles enfilées et des pelus en quantité : 10 de loup, 50 de biche, 100 de phoque, 200 de castor, 500 de zibeline, et de nombreuses couvertures. Après quoi, l’hôte et l’hôtesse dépouillèrent leurs costumes, dont ils firent aussi présent, se rhabillèrent avec des guenilles, et pour terminer firent une petite harangue : « Nous vous avons témoigné notre affection. Maintenant nous sommes plus pauvres qu’aucun de vous et ne le regrettons pas. Nous n’avons plus rien. Votre amitié nous suffit ! »

Chacun fit un geste de remerciement, et se retira en silence. La fête avait coûté quinze années de travaux, d’économies et de privations[173]. La famille n’avait pas tout perdu, puisqu’elle avait gagné l’estime et la reconnaissance de ses concitoyens ; ce qu’elle avait dépensé matériellement lui était rendu en honneur et en considération. Qui a montré tant de munificence et de générosité, devient une sorte de personnage consulaire, est consulté dans les cas difficiles, et lorsqu’il a parlé, nul ne se permet de contredire[174].

Et leur hospitalité ! Ceux qui arrivent du dehors se mettent au chaud, sous la même couverture que ceux du dedans. Hall raconte avec émotion, comment un jour qu’il était revenu tout transi, une vieille maman prit ses pieds glacés, et après les avoir bien frottés, les mit dans sa gorge pour les mieux réchauffer.

À part les vices et dérèglements sexuels, ces braves gens ont réalisé l’idéal ébionite. Ce sont vraiment les « pauvres », les « simples de cœur », dont l’Imitation de Jésus-Christ prêche l’exemple ; « les gueux » de Béranger, « les gueux qui s’aiment entre eux ».

Qui a, partage avec qui n’a rien. L’affamé, sans mot d’excuse, ni parole de prière, va s’asseoir à côté de celui qui mange, met la main au plat. Les Européens, toujours défiants et prompts aux jugements sévères, ne pouvaient manquer de prendre pour vol et pillage ces mœurs de communistes. En effet, les innocents, dans leurs premières visites aux navires, faisaient comme chez eux, attrapaient ce qui leur plaisait, l’emportaient, pensant qu’il n’y avait que la peine de prendre. S’apercevant que les étrangers trouvaient cette conduite détestable, ils restituèrent ce qu’ils s’étaient indûment approprié, se mirent en frais pour rentrer en grâce.

« Ces Esquimaux, remarque Lubbock, ont moins de religion et plus de moralité qu’aucune autre race. »

Des missionnaires grecs — nous honorons leur sincérité — avouèrent que les Aléouts ne pouvaient que perdre au changement qu’on leur proposait, et que leur conversion au christianisme serait peu désirable[175]. L’exemple n’est pas tout à fait isolé ; d’honnêtes évangélistes danois en dirent autant des Nicobariens, et s’en retournèrent.

Chose singulière ! les Grecs et les Romains s’épanchaient en éloges sur les hommes par delà les vents du nord, « les Hyperboréens sans reproche », qui vivaient dans un bonheur parfait et la plus pure innocence. Par leur douceur et leurs mœurs pacifiques, les Esquimaux eussent pu inspirer la légende ; sauf que les hyperborei campi et les hyperboreæ oræ d’Horace et de Virgile étaient supposés se trouver sous « un ciel où le soleil ne se couchait pas », ce qui à la rigueur pourrait s’expliquer par le soleil de minuit. Mais nous ne supposons pas que cette légende soit aucunement fondée en fait, nous la prenons pour tout autre chose. Acte de foi, affirmation confiante et hardie, elle dit que la justice, le vœu secret de tous les cœurs, n’est pas une triste duperie, que la fraternité entre les hommes n’est point une chimère. Convaincus qu’il est possible de réaliser leur idéal, des fervents ont raconté, ils ont même cru, que leur rêve avait déjà reçu accomplissement, que cela s’était vu… Où ? — Bien loin, bien loin, à tous les bouts du monde — chez les Hyperboréens — chez les gymnosophistes de l’Inde — chez les Éthiopiens — dans le royaume du Prêtre Jean — dans celui de l’Eldorado — et aussi dans l’abbaye de Thélème.

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—  Et rien du gouvernement ?

—  En effet, nous l’avions oublié. Ce qui nous excuse, c’est que les Aléouts n’en avaient pratiquement pas avant que les Russes fussent venus s’imposer. Personne ne commandait, personne n’obéissait. Les baleiniers et les angakout exerçaient une influence prédominante, en vertu de leur intelligence et de leur bravoure reconnues pour supérieures ; mais quiconque pouvait les contredire, s’il lui plaisait. Les vieillards aussi se géraient en conseillers publics ; on s’en rapportait à eux, parce qu’on le voulait bien. Les îles importantes, les grandes agglomérations, étaient arrivées à une manière de représentant. Un Tajoun[176], président élu, centralisait les informations, gouvernait à la papa. On l’exemptait des corvées, et des rameurs étaient attachés à son bateau d’office, au Bucentaure d’Ounimak ou d’Ounalaska. Souvent, il possédait quelques esclaves qu’on immolait à sa mort pour lui tenir compagnie ; les Koloches n’ont pas encore abandonné la coutume. Les prérogatives du Tajoun n’étaient guère qu’honorifiques. S’il était désigné pour diriger une expédition de pêche, l’entreprise terminée, adieu le commandement, car « notre ennemi, c’est notre maître ». Les légendes stigmatisent quelques tyrans du temps jadis qui auraient usurpé le pouvoir ; elles célèbrent leurs meurtriers comme des bienfaiteurs publics[177].

En somme, l’Esquimau n’est point dépourvu d’ambition, mais il recherche moins la domination que la supériorité, il préfère la direction au commandement. Il n’a pas besoin, comme nous, d’une autorité devant laquelle il faille trembler, il n’arme pas la Justice d’un glaive, l’Autorité d’une massue aux clous d’airain. Sans prisons ni gendarmes, sans huissiers ni recors, comment fait-il donc ? Pauvre sauvage, ne le voilà-t-il pas bien à plaindre !

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Deux années après l’expédition de Béring et Tchirikof, en 1741, le sergent Bassof, stationné au Kamtschatka, construisit un bateau en os, et cingla à la bonne fortune vers les îles Aléoutes. En 1745, un autre Russe, Michel Nevodsikof, visita l’archipel, et, à son retour, raconta que les plus précieuses pelleteries de renards arctiques, d’ours et de loutres marines, abondaient en ces lointains parages. Ses récits merveilleux excitèrent l’enthousiasme de gens hardis, décidés à réussir coûte que coûte. Partis seuls ou par bandes, des aventuriers toujours plus nombreux se mirent à la tête des indigènes inoffensifs, et bientôt les traitèrent en esclaves.

En 1764, le gouvernement russe concéda l’exploitation de l’archipel à une compagnie dite « Sibéro-Américaine », dont le siège administratif et politique devait être à Pétersbourg, et le comptoir principal à Irkoutsk. Conçue sur le modèle de la Compagnie des Indes, elle se proposait de conquérir les Kouriles et l’Archipel Aléoute, prendre pied sur le continent américain, du 54e degré nord à la Mer glaciale, comptait se faufiler au Japon, y faire merveilles. On lui concédait le droit d’enrôler des soldats, de construire des forts, d’arborer pavillon. Le tout, à charge de prélever au profit de la Couronne 10 p. 100 sur ses bénéfices nets, sans préjudice d’un tribut en pelleteries que paieraient les naturels : « Dans le cuir d’autrui, large courroie ! »

Les civilisateurs arrivaient avec canons, mitraille et proclamations magnifiques. Ils apportaient l’abondance, disaient-ils ; ils apportaient les arts et l’industrie de l’Occident ; ils apportaient les félicités éternelles que dispense la religion orthodoxe ; ils apportaient des haches, des couteaux, du fer, de l’acier, du bois, des couvertures, plusieurs choses utiles, d’autres que la nouveauté faisait paraître admirables ; ils apportaient surtout du tabac, et la merveilleuse, l’effrayante eau-de-vie, pour laquelle tout sauvage donne son âme. Ils passaient pour des êtres divins, et leur empereur pour le Dieu du monde[178]. Vu les bienfaits que conférait leur seule présence, ils ne pouvaient pas moins faire que de s’adjuger le territoire, imposer quelques redevances. Et les Aléouts de livrer leurs fourrures, d’admirer la générosité des étrangers. Un jour, les gens du comptoir intimèrent l’ordre de remettre la moitié, ni plus ni moins, du produit des chasses et des pêches, « pour mieux le répartir suivant les besoins » ; les naïfs obéirent, espérant que leurs hôtes procéderaient à la distribution avec plus d’intelligence et d’équité qu’ils ne faisaient eux-mêmes. On devine comment s’opéra le partage, on devine aussi comment le fusil, terrible logicien, fit justice des réclamations. Sans doute, ce confiant abandon était une sottise inexcusable. Mais admirez la différence d’homme à homme, de sauvage à civilisé ! Que l’Assistance publique demande seulement aux Parisiens la moitié de tous leurs revenus, gains et salaires, pour en faire profiter les pauvres, les nécessiteux et supprimer la misère….. Comme on lui répondra !

Leur pouvoir se consolidant, les Russes levèrent le masque du philanthrope, rognèrent de saison en saison la part des affamés et besogneux. Pour empiler des pelus, pour emplir d’huile les barriques, ils se firent aussi cruels que les Conquistadores l’avaient été pour amasser l’or. Le traitant tourna vite à l’assassin. On en vit qui s’amusaient à ranger ces misérables païens en ligne serrée, et pariaient à travers combien de têtes pénétreraient les balles de carabine[179]. Ils prenaient les filles et les femmes, les gardant comme otages des pères et maris. En haut lieu, cependant, on eut honte de ce qui se passait. L’impératrice Catherine, très pieuse comme on sait, voulant faire quelque chose, décida, en 1793, qu’on enverrait des missionnaires à ces pauvres Aléouts, pour leur inculquer le christianisme, et des galériens pour les initier à l’agriculture. Par le vaisseau les Trois-Saints, elle leur dépêcha une cargaison de forçats ; l’illustre amie des philosophes et des économistes n’imaginait rien de mieux en faveur des malheureux indigènes. Mais qui l’eût cru ? Les choses allèrent de mal en pis. En 1799, réorganisation de l’entreprise : afin d’accomplir une œuvre civilisatrice, s’il faut en croire la charte officielle, — afin de promouvoir le commerce et l’agriculture, — afin de faciliter les découvertes scientifiques, — afin de propager la foi orthodoxe. Pour quels objets, la Compagnie, confirmée dans ses droits et privilèges, fut transformée en représentante et déléguée de la Couronne, qui lui donna des soldats. Résister à ses agissements devenait un crime. Les Aléouts qu’on lui avait livrés comme sujets, elle les traita en esclaves ; sans leur donner aucune rémunération ni même les nourrir, elle les accablait de corvées. Quand ils apportaient les pelleteries exigées, ils n’avaient fait que leur devoir, et malheur à eux s’ils ne l’accomplissaient pas[180] ! Malgré les efforts des missionnaires, parmi lesquels le brave père Innocent Veniani, l’évangélisation n’avançait guère. Voilà qu’on imagina d’exempter les néophytes de toute redevance pendant trois années consécutives. Miracle ! Ce fut une Pentecôte nouvelle, la grâce s’épancha à flots, la vérité illumina les cœurs, les multitudes accoururent aux fonts baptismaux. Mais l’éternelle félicité était dédaignée, tant qu’elle ne donnait pas une couverture et un couteau pour arrhes ; avec le Paradis, on exigeait un paquet de ficelles et six hameçons[181]. Les chefs de la Compagnie se titraient officiellement de Très Honorables ; ils qualifiaient d’Honorables leurs principaux employés, et daignaient donner du « Demi-Honnêtes » à leurs écrivains et comptables, appellation trop flatteuse encore. Krusenstern, un marin sans artifice, déclarait que, pour entrer dans ce service, il fallait être mauvais sujet, aventurier de vilaine espèce. Au dire de Langsdorf :

« Les Aléouts sont commandés par quelques promyschlenik[182], scélérats ignares et malveillants, que des crimes multipliés ont fait chasser de leur pays natal. Ils font ce qui leur plaît et n’ont aucun compte à rendre. Une peste terrible ferait moins de ravages que cette administration-là. »

Le naturaliste Kittlitz, qui accompagna l’amiral Lutke dans ces parages et fut hébergé de comptoir en comptoir, n’osait dire la vérité, mais la laissait deviner :

« La Compagnie russo-américaine exige le service d’une moitié de l’entière population masculine, âgée de 18 à 50 ans. Le travail est entièrement gratuit. Elle engage aussi quelques salariés. Pendant six mois les hommes vont sur mer à la chasse des animaux marins, et pendant les six autres mois courent le renard. Dans ces conditions, il est difficile de comprendre comment il peut rester assez de bras pour subvenir aux besoins les plus indispensables de la famille. »

Trois générations de chrétiens et de civilisateurs suffirent pour épuiser le pays et le saigner à blanc. Les îles étaient riches en animaux à fourrure, donc il fallait exterminer les animaux à fourrure. Des seules îles de Pribylon, on tira 2,500,000 peaux d’ours marins, pendant les trente années qui suivirent la découverte[183]. On tua tant, que certaine année[184], environ 800,000 peaux étaient entassées dans les magasins, et comme on n’en avait pas l’écoulement, on en brûla la majeure partie. L’exploitation atteignit son terme logique : la ruine. Ce pillage finit par coûter au delà de ce qu’il rapportait ; « l’affaire ne payait plus », et en 1867, l’on vendit l’Aléoutie aux États-Unis, avec ce qu’elle contenait encore d’Aléouts.

Que feront les Américains de ce nouveau territoire dont ils ont maintenant la responsabilité ? Comment traiteront-ils les indigènes ? — À la façon des Peaux-Rouges, probablement. Voudraient-ils ressusciter l’infortunée peuplade, ils ne pourraient : elle agonise déjà. Mais s’ils veulent adoucir sa fin, qu’ils se hâtent.

Affamée, fatiguée, surmenée, la population a pris l’existence en dégoût. Pourquoi se donner des enfants qu’on serait incapable de nourrir ? Pourquoi augmenter le nombre des malheureux ? Quand abordèrent les civilisés, escortés de leurs bienfaits, les Aléouts nombraient cent mille, s’il faut en croire les premiers trafiquants, mais le chiffre nous paraît très exagéré. L’évaluation, peut-être encore trop forte, donnée par Chélikof en 1791, portait cinquante mille âmes, dont le père Joasaph se vantait d’avoir converti tout un quart. En 1860, les registres paroissiaux n’accusaient plus que dix mille individus, et, dans ce total, comprenant les Russes et les métis, les Aléouts proprement dits n’entraient que pour deux mille environ[185]. Le changement de suzeraineté n’a point apporté, ne pouvait apporter d’amélioration immédiate. Ainsi chez les Oulongues, visités par Dall, sur une population mixte de 2,450 individus, la mortalité est de 130 pour une nativité de 100. Les Aléoutes sont peu fécondes. On s’accorde à dire que la race entière des Esquimaux dépérit rapidement, sauf peut-être dans les districts groenlandais, sur lesquels le Danemark veille avec une sollicitude paternelle.

Sur les Inoïts fait ravage la consomption, qui tue à elle seule plus d’individus que toutes les autres maladies ; et ce terrible fléau, jusqu’alors inconnu, c’est la civilisation qui l’apporta[186]. Tout à côté, les Peaux-Rouges sont détruits par la petite vérole, triste cadeau des Visages Pâles.

Pourquoi cette action funeste du civilisé sur le sauvage ? — D’autres apprécieront les causes physiologiques ; examinons quelques-unes des causes morales qui amènent ce résultat.


Pris pour des dieux, forts du prestige qui entoure le civilisé, tout grossier et ignorant qu’il soit, les Russes n’eurent qu’à se montrer pour s’emparer de tout un archipel et réduire toute sa population en servitude.

—  L’Aléout était donc lâche et indigne de la liberté ?

—  Non pas. Écoutez le témoignage que donne à sa race un des hommes qui la connaissent le mieux :

« Les Inoïts sont des Inoïts, Inoïts ils resteront. L’indépendance est le trait essentiel de leur caractère ; ils ne supportent jamais la contrainte, quels engagements qu’ils aient pris ou qu’on leur ait fait prendre. Nés libres, sur une terre sauvage, ils veulent aller et venir à leur guise, jamais ils ne se laisseront mener à la baguette[187]. »

—  Les Aléouts, cependant, se sont laissé mener à la baguette ?…

—  À la baguette…. cela mérite explication. Les Russes eussent volontiers joué du knout et de la plète nationale sur ces fantasques insulaires, qui se laissaient tuer presque avec indifférence, et qui, sans mot dire, allaient se suicider pour un coup de bâton. C’est parce que les Russes prétendaient les mener à la baguette que les Aléouts meurent ou sont morts. La vie sans liberté ne leur offrant aucun charme, ils pensèrent s’enfuir dans l’autre monde, pour échapper aux tâcherons et aux exacteurs. Ils avaient commencé par se donner sans réserve, mais n’avaient pas pensé que ce serait pour être fouettés. Dociles et disciplinables à un rare degré, ils avaient accepté la direction d’hommes dont ils s’exagéraient la supériorité, et qu’ils prenaient pour des frères aînés. Que n’eussent accompli des hommes intelligents et bons avec ces volontés qui s’offraient de si bonne grâce ! Mais quoi ! des âmes et des cœurs ? Les flibustiers ne demandaient que huile et saindoux, que peaux de martre et de renard[188].

Généralisons la question :


Dans les luttes pour l’existence, à travers lesquelles l’humanité se fraye un chemin sanglant, les vertus passives sont égorgées par les vices agressifs. Et sans agiter la question vice et vertu, on a vu partout, au contact des blancs, se détraquer les systèmes politiques et sociaux, les anciennes coutumes tomber en désuétude, les distinctions antérieures devenir sans objet. Ce que les indigènes avaient pris jusque-là pour dieux, bons esprits, patrons et protecteurs, était transformé en diables d’enfer ; la conscience troublée ne se reconnaissait plus dans les questions de bien ou de mal. Le fusil et l’eau-de-vie, il n’y avait plus que cela. Les chefs, bafoués par un paltoquet d’outre-mer, se sentaient dégradés, avaient perdu toute volonté, toute dignité devant le pistolet, tonnerre de poche ; les sorciers eux-mêmes avaient perdu la tête, reconnaissant leur ridicule impuissance devant la grande magie des blancs. Les bras du guerrier tombaient paralysés devant les armes foudroyantes ; avec son arc et ses flèches, un héros n’était plus qu’un sot en face d’une carabine. En perdant toute confiance en eux-mêmes, ils perdaient le plaisir de vivre et jusqu’à leur tempérament. Plus de joie ni de gaieté, plus de chants ni de danses, plus d’imaginations grotesques et bouffonnes. Renfermons-nous dans un jour triste et sombre, dans une atmosphère épaisse et lourde ; descendons tout vivants dans un caveau funéraire… celui de notre nation ; mourons avec ce qui fut notre patrie[189].

La civilisation moderne, irrésistible quand elle détraque et désorganise les sociétés barbares, se montre d’une singulière maladresse à les améliorer. C’est faute de bonté, faute d’humanité. Notre génie ne se montre ni aimable ni sympathique. Quoi ! rencontrer un peuple si doux et patient, si bien porté à la justice et à l’équité, mais ne savoir que subjuguer et fustiger, que décimer et détruire ! Ce petit monde avait la gaieté, l’enjouement, la bravoure ; il ne demandait qu’à travailler pour vivre, mais il voulait aussi chanter, danser et festoyer. Et dès que notre progrès l’accointa, le voilà triste et morose. Ce peuple est toujours un enfant, mais un enfant désabusé ; nous l’avons découragé par tant d’injustices, tant troublé, tant affolé que nous avons brisé le grand ressort, tari la vie dans sa source. Ainsi en advint-il des Guanches, naguère un des échantillons les mieux réussis de l’espèce. Simples, heureux, innocents, ils avaient mérité qu’on donnât à leurs îles le nom de « Fortunées ». Nous les supprimâmes — pourquoi et comment ? Et quand aura disparu le dernier de ces pauvres Aléouts, on entendra dire : — « Quel dommage ! »

  1. À.-H. Markham, la Mer Glacée du pôle.
  2. Nares, Voyage à la mer Polaire.
  3. Tyson.
  4. Ross, Relation, etc.
  5. Bancroft, Native Races.
  6. Leconte de Lisle, Poèmes Barbares.
  7. Crania americana.
  8. Ou Klingits.
  9. Koljoutches, ou Koltchones.
  10. Anthropologie.
  11. D’ora, rive.
  12. Von Klutschak.
  13. Charlevoix, le premier, indiqua cette dérivation dans son Histoire de la Nouvelle-France. Autres noms : Hoshys, Suskimos.
  14. Nordenskiold, Voyage of the Vega.
  15. Bulletin de la Société anthropologique, 1883.
  16. American Naturalist, 1877.
  17. On les a même appelés scaphocéphales : ceux dont la boîte cranienne est en forme de bateau.
  18. F.W. Butler, The Wild North Land.
  19. Lubbock, l’Homme avant l’histoire.
  20. Fr. Mueller, Allgemeine Ethnographie.
  21. Curtis, Philosophical Transactions, t. LXIV.
  22. Butler, The Wild North Land.
  23. Nares, Voyage à la mer polaire.
  24. Trichechus Rosmarus.
  25. Autrement dite Eivugen.
  26. Phoca vitulina, grypus grœnlandica, etc.
  27. Malte-Brun, Nouvelles Annales des Voyages, 1855.
  28. Ursus maritimus, Thalassarctos polaris.
  29. Nature, 1883, J. Rae.
  30. Hall, Life with the Esquimaux.
  31. Rink, Tales of the Eskimos.
  32. Dall, Alaska and its Resources.
  33. Monodon monoceros.
  34. Pallas.
  35. Okouschek.
  36. Kiutschak.
  37. Verhandlungen der Berliner Gesellschaft für Anthropologie, 1877.
  38. Ross, Deuxième Voyage, 1829-1833.
  39. Don Sinibaldo de Mas.
  40. Clarke, Voyages.
  41. Lyons, Savage Islands.
  42. Transactions of the Anthropological Institute.
  43. À.-H. Markham, La Mer Glacée du pôle.
  44. Rink, Eskimo Tales.
  45. Grundemann, Kleine Missions Bibliothek.
  46. Cranz.
  47. Ross, Second Voyage.
  48. Gumilla.
  49. Comme à Madagascar.
  50. Radjpoutana, les Todas, etc.
  51. Nouvelle Revue.
  52. Rink, Eskimo Tales.
  53. Cfr. Maha Bharata, Adi Parva.
  54. Rink.
  55. Radloff, Volkslitteratur der Türkischen Staemme Süd Siberiens, II, 281, et IV, 344.
  56. Panzer, Sammlung, etc.
  57. Terme employé par les Franco-Canadiens.
  58. Dall, Alaska.
  59. Kaladlit Assialiait. Imprimée à Gothaeb, du Groenland, par Mœller et Berthelsen, 1860.
  60. Yule, Ava.
  61. Ross, Second Voyage.
  62. Schwarzbach, de Graaf Reynet, Bulletin de la Société de Géographie de Vienne, 1882.
  63. Venslaminof.
  64. Von Kittlitz.
  65. Venjaminof.
  66. Macdonald.
  67. Baydar, bidarra, bidarka.
  68. Kittlitz.
  69. Rampendahl, Deutsche Rundschau, VI.
  70. Erman.
  71. Monodon Monoceros.
  72. Venjaminof.
  73. Dall.
  74. Langsdorf, Kittlitz.
  75. Kagsse, kagge, karrigi, kachim, kogim, dont on a fait casine ou cassine, iglous, oulaas, iourte, etc.
  76. Dans les deux Amérique, la Malaisie, l’Inde, l’Indo-Chine.
  77. Bancroft, Native Races of America.
  78. Dall.
  79. Zagoskine.
  80. Malte-Brun, Annales, XIV. Description de la Guyane.
  81. De civilitate morum puerilium.
  82. Strabon, III, IV, 16.
  83. Diodore, V, 33.
  84. Catulle, Épigrammes, 39.
  85. Krapf, Reise in Ost Afrika.
  86. Maltzan, Wallfahrt nach Mekka.
  87. Von Seetzen.
  88. Krapf.
  89. Bodin, Europa.
  90. Radde.
  91. Zagoskine.
  92. Langsdorf.
  93. Malte-Brun, Annales des Voyages, XIV.
  94. Venjaminof.
  95. Sauer, Von Kittlitz.
  96. Venjaminof.
  97. Bancroft, Venjaminof.
  98. Erman.
  99. Venjaminof.
  100. Kraschenikof.
  101. Venjaminof.
  102. Ross.
  103. Bancroft.
  104. Euterpe.
  105. Athénée, XIII, 5.
  106. Les Kedeschim. Consulter sur ce mot les Encyclopédies bibliques. Exemple : Dizionario Ebreo : Kadessa, santa e meretrice ; Kadeschud, postribolo e sacristia.
  107. II Rois, 23, 7. Voir Soury, la Religion d’Israël.
  108. Sepp, Heidenthum und Christenthum.
  109. Dubois, Mœurs de l’Inde.
  110. Lindemann, Geschichte der Meinungen.
  111. Bishop of Labuan, Transactions of the Ethnological Society, II.
  112. Inoe.
  113. Angakok, sorcier, pluriel Angakout.
  114. Imaïnac, ou Inguitsout : Cf. le Nazaréat juif, et les Actes des Apôtres, XII, 2.
  115. Semblablement, les Polynésiens appellent leurs prêtres Haaropo ou promeneurs de nuit (Moerenhout).
  116. Bastian.
  117. Terme franco-canadien.
  118. Même croyance chez les Lapons, les Peaux-Rouges, les Kamtchadales Charlevoix, Journal.
  119. Venjaminof, traduit par Erman.
  120. Wrangell, Observations, etc.
  121. Hyacinthe, le Chamanisme en Chine.
  122. Inoe, Torenac.
  123. Du blaireau, les contes japonais disent aussi merveille. Milford, Tales of Japan.
  124. Boubène, etc.
  125. Choriz, Expédition Kotzebue.
  126. Krause, Geographische Blaetter, 1881.
  127. Tchimkieh.
  128. Venjaminof.
  129. Hyacinthe.
  130. Kousouinak, Ilisitsout, pluriel d’Ilisitsok.
  131. Th. Halm, Globus, XVIII.
  132. Landas, Superstitions annamites.
  133. Thiers, Des superstitions.
  134. Richardson, Polar Regions.
  135. II Sam., VI, 14.
  136. Petitot, Monographie des Dèné Dindjié.
  137. Schoolcraft, Algic Researches.
  138. Bistrom, das Russische Volksepos.
  139. Venjaminof.
  140. Dall.
  141. Hall.
  142. Nommée aussi Arnarkouagsak.
  143. Spix, und Martius, Bates.
  144. Adalbert Kühn.
  145. Bastian, Voelkerpsychologie.
  146. Rink.
  147. Cf. les lectisternies romaines, les politesses que se rendaient les patrons et patronnes des églises, villes et couvents au moyen âge.
  148. Zagoskine, Annales des Voyages, 1850.
  149. Hall.
  150. Cf. Isaïe, 2, 22, Job, 27, 3.
  151. Schwenck, Mythologie der Slaven.
  152. D’après un tableau de Corbould.
  153. Wrangell, Observations dans le N.-Ô. Amérique.
  154. Hooper’s Tuski.
  155. Hyde, Veterum Persarum religionis historia.
  156. De Deâ Syrâ.
  157. De Mofras, Exploration de l’Orégon.
  158. Venjaminof.
  159. Journal des Missions évangéliques, 1881.
  160. Rink, Eskimo Tales.
  161. Cf. Juges, XVII, XVIII.
  162. 1872-1873.
  163. Ebers, l’Égypte.
  164. Petitot.
  165. Rink, Markham.
  166. Même récompense leur était dévolue par les Mexicains.
  167. De Moussy, Confédération argentine.
  168. Sille minua, Sille nelegak.
  169. Hall.
  170. Id.
  171. Hellwald, Natur geschichte des Menschen.
  172. Rink.
  173. Dall.
  174. Wrangell, Observations sur le N.-Ô. Amérique.
  175. Bastian, Rechtsverhaeltnisse, LXXIX.
  176. Ou Taljoun, Toïôn
  177. Rink.
  178. Tanakh Magugu.
  179. Sauer, Billing’s Expedition, append. 56. Sabalischin, Sibirische Briefe, Moskauer Zeitung.
  180. Von Kittlitz, Denkwürdigkeiten, etc.
  181. Golovnine.
  182. Aventuriers.
  183. 1787-1817.
  184. 1803.
  185. Le recensement américain opéré en 1880 sur le territoire d’Alaska, par M. Petrof, indique 2,214 Aléouts, et 16,303 Inoïts, éparpillés dans les districts du Kadiak, de la Baie de Bristol, du Kouskokolm, du Youkon, du Béring septentrional et de la côte arctique.
  186. Hall.
  187. Hall.
  188. Voir Sproat, Rink et Bastian qui développent la même idée.
  189. Dall.