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Les Princes colonisateurs de la Prusse/01

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Les Princes colonisateurs de la Prusse
Revue des Deux Mondes3e période, tome 12 (p. 867-890).
II  ►
LES
PRINCES COLONISATEURS
DE LA PRUSSE

I.
LE GRAND-ELECTEUR FREDERIC-GUILLAUME. — LES ROIS FREDERIC Ier ET FREDERIC-GUILLAUME Ier.

Hohenzollernsche Colonisationen, von Dr Max. Behelm-Schwarzbach, Leipzig 1874.


I

Aucune guerre n’a été plus désastreuse pour un pays que la guerre de trente ans pour l’Allemagne, et M. Freytag, le romancier historien, n’a point assombri la triste réalité quand il a dit : « Une grande région, depuis longtemps civilisée, où les villes fortes se comptaient par centaines et les villages par milliers, où la prairie alternait avec le champ labouré, avait été de telle façon ravagée que partout on y trouvait des espaces déserts ; la nature, redevenue sauvage, après avoir été longtemps enchaînée sous le joug de l’homme, faisait sortir de la terre ces vieux ennemis des peuples, la broussaille et la bête fauve. Il fallait être parvenu à moitié du chemin de la vie pour se rappeler l’aspect d’un village avant la guerre, combien de couples dansaient alors sous le tilleul, combien de têtes comptait le troupeau qui paissait dans la prairie… » Dans ce commun désastre, les états de l’électeur de Brandebourg eurent une large part. Pour parler d’une seule de ses provinces, la Marche avait perdu 140,000 âmes sur 330,000. La famine et la peste ayant joint leurs ravages à ceux des armées, la solitude s’était faite dans des districts entiers. En 1639, un courrier expédié de la cour de Dresde à celle de Berlin se plaint d’avoir chevauché un jour durant sans rencontrer une maison où il pût prendre quelque nourriture. « Plus d’affaires, écrit en 1640 le conseil municipal de Berlin ! Impossible de se nourrir ! Sur une distance de quatre milles, on ne rencontre souvent ni homme ni bête, pas un chien, pas un chat ! On ne paie plus les pasteurs ni les maîtres d’école. Beaucoup se sont noyés, étranglés ou poignardés. D’autres s’en vont avec femmes et enfans dans la plus profonde misère ! » Quelquefois les vagabonds, entrant dans un village qui venait d’être visité par tous les fléaux réunis, reculaient au seuil des maisons, où des corbeaux, des chiens et des loups se disputaient des cadavres d’hommes et d’animaux ! Et pourtant ce n’était point là le dernier degré de l’horreur, car on lit dans un rapport du magistrat de Prenzlow, daté du 9 février 1639 : « Comme la guerre fait depuis plusieurs années chômer le laboureur, la vie est devenue si chère qu’on entend partout les pleurs, les cris, les hurlemens des affamés. On se nourrit des alimens les plus étranges ; on mange des chiens et des chats, et même on se repaît en pleine rue des ossemens des morts. Faut-il le dire enfin ? la famine sévit si cruellement que dans la campagne et même dans la ville les hommes s’attaquent les uns les autres ; le plus fort tue le plus faible, le fait cuire et le mange ! »

Les survivans, qui voyaient le mal durer si longtemps et toujours s’accroître, avaient perdu l’espoir de revoir jamais de beaux jours ; les jeunes, qui n’en avaient point connu, ne croyaient point qu’il en eût jamais existé. Plus de travail ! A quoi bon semer quand on n’est point assuré de la récolte ? Tout était à l’abandon, et l’électeur, pour que le paysan ne laissât point dépérir jusqu’à l’enclos où était bâtie sa chaumière, était réduit à ordonner que personne ne reçût la bénédiction nuptiale avant d’avoir planté six arbres fruitiers dans son jardin. Tel était le misérable état où Frédéric-Guillaume, que ses contemporains devaient appeler avec raison le grand-électeur, trouva la marche de Brandebourg en l’année 1640. Ses autres provinces n’étaient pas plus heureuses : les Hollandais avaient épuisé le duché de G lèves, sous prétexte de le défendre ; les Suédois et les Polonais avaient ravagé le duché de Prusse ; la Poméramie citérieure, les territoires de Magdebourg, Halberstadt, Minden, ces acquisitions du grand-électeur, se lamentaient autant que les anciennes provinces. Partout les villes dépeuplées, les villages ruinés, les champs abandonnés demandaient des hommes.

Le grand-électeur se mit sans retard à en chercher. Il rappela d’abord tous ceux de ses sujets qui avaient fui en leur montrant la sécurité rétablie après la paix de Westphalie. Il accueillit les gens sans patrie, les bannis, les soldats errans, les pillards qui voulaient faire une fin en achetant des terres avec l’argent volé. Il s’en remettait à lui-même, aux traditions de forte discipline que se transmettent les Hohenzollern, du soin de plier à la règle ces aventuriers. Grand admirateur de la Hollande, où il avait passé sa jeunesse et s’était marié, Frédéric-Guillaume attira un grand nombre de colons de ce pays. Parmi eux, il se trouva des ingénieurs qui l’aidèrent à créer tout un système de canalisation dont le modèle était fourni par la Hollande, des peintres, des sculpteurs, des architectes, qui mirent les arts en honneur dans un pays où ils n’étaient guère connus, surtout des agriculteurs qui desséchèrent les marais, et, dans leurs fermes appelées des hollanderies, enseignèrent aux Brandebourgeois l’élève du bétail. L’électrice elle-même, véritable Hollandaise, simple, modeste et laborieuse, avait son étable et un jardin modèle où elle ne dédaignait pas de mettre la main à la besogne ; dans ce jardin furent récoltées les premières pommes de terre de la Marche, qui est aujourd’hui un des pays du monde où l’on consomme le plus de ce comestible.

Les Hollandais ne furent ni les plus nombreux, ni les plus utiles colons que reçut l’électorat au temps de Frédéric-Guillaume. Ce prince eut l’heureuse fortune qu’en repeuplant ses états dévastés, c’est-à-dire en servant ses plus pressans intérêts, il s’acquit la renommée d’un prince hospitalier, protecteur des persécutés et défenseur de la liberté de conscience. Depuis longtemps, le Brandebourg était une terre d’asile. Ce pays n’a donné à la réforme ni un de ces ardens prédicateurs, moitié théologiens et moitié poètes, qui ont éveillé dans les âmes allemandes l’enthousiasme pour la religion nouvelle, ni un de ces martyrs dont le sang a fécondé la parole de Luther ; mais il est, de tous les états allemands, celui à qui la réforme a le plus profité, parce qu’elle y a été tolérante. Tandis que les diverses sectes enfantées par elle se querellaient partout et se proscrivaient à l’envi, il fallut qu’elles se supportassent les unes les autres en Brandebourg, parce que les Hohenzollern le leur commandèrent. Ils avaient hésité longtemps avant d’embrasser la réforme ; Joachim Ier, jusqu’à sa mort, qui advint en 1539, demeura un fervent catholique, et quand Joachim II, en signe qu’il se faisait luthérien, communia solennellement sous les deux espèces, il ne se laissa point emporter à des excès de zèle contre le papisme, et ne se déclara pas le champion de Luther. « Je ne veux plus croire, dit-il, à une sainte église de Rome, mais je ne croirai pas non plus à une sainte église de Wittemberg. » Son successeur, Jean-Sigismond, se fit calviniste, et voilà ses sujets en grand émoi ; ils craignaient que le prince n’exigeât d’eux un changement de croyance, mais l’électeur n’y songeait guère. C’est par politique qu’il était passé au calvinisme, car il avait voulu se concilier l’amitié des Provinces-Unies, dont il avait besoin pour l’affaire de la succession de Juliers. Il était, à peu de chose près, libre penseur, et se contenta de défendre aux prédicateurs des deux sectes de s’insulter réciproquement en chaire. Il essaya même de réunir les deux confessions en une église nationale pour le plus grand profit de son autorité. Il n’y réussit pas ; mais la tolérance fit sous son règne de tels progrès qu’on vit des pasteurs luthériens ordonner des pasteurs calvinistes sans que personne criât au scandale.

Quelle différence entre cette conduite et celle des autres princes de l’Allemagne ! Ce n’était point pour conquérir la liberté de conscience que les peuples allemands avaient tant combattu et tant souffert : à la paix d’Augsbourg, les luthériens s’étaient entendus avec les catholiques pour ne rien stipuler en faveur des calvinistes ; ceux-ci gagnèrent, au traité de Westphalie, le droit d’exister qui leur avait été refusé jusque-là, mais à leur tour ils ne daignèrent pas assurer la liberté aux autres sectes de la réforme. Encore la faculté d’être catholique, luthérien ou calviniste n’était-elle reconnue qu’aux princes, et l’article 30 du traité stipulait que chaque prince, « suivant la pratique usitée déjà dans l’empire, aurait le droit de réformer la religion de ses sujets, et que les sujets, de leur côté, s’ils ne voulaient pas se ranger à la religion de leur prince, auraient le droit d’émigrer. » Or les princes et les sujets usèrent à l’envi de leurs droits. Il se fit dans l’Allemagne entière un grand mouvement de peuples : des milliers d’hommes se mirent à la recherche d’une nouvelle patrie, le bâton d’exilé à la main, car il y avait de véritables bâtons d’exilés : des règlemens princiers en déterminaient la longueur et la forme, et, avant de les délivrer aux expulsés, on y gravait des inscriptions. Beaucoup ont été recueillies, et il y en a de curieuses, par exemple celle du bâton d’un Bohémien expulsé pour avoir dit que « personne n’a le droit de commander à la conscience. »

La plupart de ces migrations partirent du sud et de l’ouest, et prirent la direction de l’est. Un seul pays les y pouvait attirer. Ce n’était point l’Autriche, car elle était l’instrument de la contre-ré-formation catholique. Ce n’était pas la Saxe : le prince et le peuple y étaient confits en dévotion luthérienne, et l’on y enseignait que les calvinistes pensaient en vingt-trois points comme les ariens, et en soixante-sept comme les Turcs. C’était le Brandebourg, dont les princes, calvinistes au milieu de sujets luthériens, pouvaient recevoir à la fois et les luthériens expulsés par les calvinistes, et les calvinistes expulsés par les luthériens. Les électeurs avaient fait de la tolérance un principe de leur gouvernement. Dans leur pauvre principauté, qui n’a vécu à travers tant de dangers qu’à force de sollicitude et de soins, ils professaient avant tout la religion de l’état. Ils n’avaient point assez de sujets pour se donner le luxe d’une orthodoxie rigoureuse, et leurs moyens ne leur permettaient pas de se faire persécuteurs : vivre d’abord et faire ensuite de la théologie, telle fut leur commune devise. Tous ceux qui en Allemagne souffraient pour la foi tournèrent leurs yeux vers ce pays lointain, et il vint un jour, néfaste pour la France, où la plate contrée dont le sable boit l’eau de la Havel apparut comme une terre promise aux habitans des pittoresques Cévennes et des rives enchantées de la Loire.

Quand le gouvernement de Louis XIV, après avoir épuisé les longs préliminaires de la persécution, en arriva aux violences ouvertes contre les protestans, ce fut entre les états réformés une véritable émulation à qui offrirait un asile aux Français fugitifs. Le grand-électeur se signala par son zèle. Comme il craignait que l’Angleterre et la Hollande, plus voisines, mieux connues et plus riches, n’attirassent à elles tous les émigrés, il fut plus pressant et plus engageant qu’elles. Dans l’édit de Potsdam, signé le 29 octobre 1684, et dont il fit répandre en France cinq cents exemplaires imprimés, il promit à tous ceux qui voudraient se rendre dans ses états des secours pour le voyage, des indications sur la route à suivre et des guides ; à l’arrivée, la franchise de tous droits pour l’argent, les meubles et les marchandises, la concession gratuite de maisons vides ou abandonnées, un emplacement et des matériaux pour bâtir, l’exemption d’impôts pour dix ans, l’octroi du droit de bourgeoisie ou l’inscription gratuite dans les corporations. Il offrit aux cultivateurs des terres, aux manufacturiers des avances de fonds, aux nobles les emplois qu’il leur plairait de choisir, à tous la formation de communautés où la parole de Dieu serait enseignée par des prédicateurs français, et où des arbitres français rendraient la justice. Tout ce qu’il promit, Frédéric-Guillaume le tint. Sur ses indications, les émigrans du nord de la France se dirigèrent vers Amsterdam, ceux du sud vers Francfort, et des commissaires prussiens, qui les attendaient dans ces deux villes, les conduisirent, aux frais de leur maître, vers le Brandebourg. Ceux des voyageurs qui avaient besoin de secours n’eurent point la peine d’en demander. Des collectes volontaires, auxquelles le clergé catholique lui-même apporta son contingent, des collectes forcées, après que la charité prussienne fut épuisée, ce qui arriva vite, enfin des prélèvemens sur le budget de la guerre formèrent un fonds d’assistance qui suffit à toutes les nécessités, si bien que la renommée porta le bruit de ces bienfaits à ceux des émigrés qui s’étaient établis dans d’autres pays, et qu’il en vint d’Angleterre ou de Suisse pour rejoindre les nouveaux sujets de l’électeur Frédéric-Guillaume.

D’après des documens officiels, on évalue à 20,000 le nombre des réfugiés français que reçut le Brandebourg au temps du grand-électeur : c’était plus du dixième de la population de cette province ; mais on ne peut mesurer par des chiffres les services que rendirent nos compatriotes à leur patrie adoptive. Qui pourrait calculer ce que leur a dû Berlin ? Après la guerre de trente ans, lorsque Frédéric-Guillaume y établit sa résidence, la capitale comptait environ 6,000 âmes ; elle avait 950 maisons habitées, qui tournaient vers des rues non pavées des pignons de bois flanqués de fumier et d’étables à porcs. Par le mauvais temps, qui n’est pas rare en ces contrées, la circulation était à peu près impossible dans la rue. Il y avait des ponts sur la Sprée, mais si mauvais qu’un charretier ne s’y pouvait risquer sans recommander à Dieu son chargement et son âme. Le grand-électeur fit beaucoup pour purifier et agrandir ce vilain endroit : il en accrut la population, qui s’éleva sous son règne, au dire des uns à 14,000 âmes, au dire des autres à 20,000 ; mais il faut, dans ce nombre, compter 6,000 réfugiés français. Sans aucun doute, ce sont eux qui ont le plus contribué à transformer la ville ; parmi eux, un assez grand nombre étaient riches, et les pauvres étaient très industrieux. Ceux-ci s’établirent dans des échoppes à tous les coins de rue et à tous les angles du château électoral ; mais ceux-là bâtirent dans le quartier de Dorothée, que les réfugiés appelaient quartier des nobles, des maisons dont les hôtes étaient trop policés à coup sûr pour offrir à la vue du passant de sales étables toutes remplies du grognement d’animaux immondes. S’il est passé dans l’esprit berlinois des parcelles de l’esprit des réfugiés, c’est l’objet d’une controverse où il est malaisé d’apporter des argumens irréfutables. Il est certain que le Berlinois est plaisant, mais il ne met point de grâce dans sa raillerie, et, comme aucune aménité ne la tempère, elle blesse plus souvent qu’elle n’égaie ; ses bons mots ont pourtant la fortune d’épanouir les figures allemandes, et on lui accorde partout en Allemagne le privilège de l’esprit. Il est sceptique, dédaigneux des théories et des phrases de convention, et il n’a point le culte des traditions historiques : ce sont là certainement des traits heureux ou malheureux de notre caractère national. On va jusqu’à prétendre, — nous avons nous même recueilli cette opinion à Berlin, — que parmi les libéraux qui s’évertuent aujourd’hui à détruire en Prusse et en Allemagne les derniers débris du passé féodal, les descendans des réfugiés français se distinguent par l’ardeur de leur rationalisme. Encore une fois, ce sont des matières sur lesquelles on peut discuter sans fin ; mais personne ne peut contester avec bonne foi les grands services rendus à l’électorat par les hôtes de Frédéric-Guillaume comme ouvriers et comme marchands, comme agriculteurs, comme savans, comme artistes et comme soldats.

Deux mille quarante-trois familles, représentant 10,215 personnes, s’adonnèrent à diverses industries. Ce ne furent point là des ouvriers ordinaires. Honnêtes et laborieux, ces hommes, qui avaient tout sacrifié au repos de leur conscience, l’étaient tous, et leur travail eut en Brandebourg un prix inappréciable, car ils étaient sinon des inventeurs, des initiateurs. On sait quels progrès avait faits en France au temps de Colbert le tissage des laines ; il avait complètement disparu en Prusse après la guerre : des réfugiés fondèrent des manufactures de laine à Magdebourg, Francfort-sur-l’Oder, Brandebourg, Kœnigsberg. L’industrie de la soie, protégée par Henri IV, Richelieu, Colbert, était chez nous en pleine prospérité : des réfugiés firent en Brandebourg les premières plantations de mûriers. D’autres apportèrent l’art de teindre et d’imprimer les étoffes. Pierre Babry construisit la première machine à fabriquer des bas qu’on eût vue dans les états de l’électeur. François Fleureton y fit réussir la première fabrique de papier. Il y avait en France, depuis le moyen âge, des maîtres-chandeliers ; dans l’électorat, au XVIIe siècle, les grandes maisons étaient encore éclairées par des flambeaux de cire, et les petites avec des lampions fumeux, où une mèche trempait dans de l’huile de poisson : des réfugiés fondèrent des fabriques de chandelles, et, comme c’était une grande nouveauté, se réservèrent le secret de la fabrication. Dans tout cela, nos compatriotes innovaient ; mais que d’industries ils ont ranimées ou développées, comme la tannerie, la maroquinerie, la ganterie de peau, la fabrication des vêtemens, des articles de mode et de toilette ! Ils firent un art de l’horlogerie, qui n’était avant eux qu’un métier. La verrerie brandebourgeoise ne fabriquait que des vitres et des bouteilles : ils coulèrent les premières glaces. Enfin la métallurgie leur dut de grands perfectionnemens : un réfugié fut directeur des forges et des fonderies électorales.

Un moins grand nombre de nos compatriotes s’adonnèrent au commerce, mais les services qu’ils rendirent furent énormes. Le commerce n’avait jamais été très florissant dans ce pays situé à l’est de l’Elbe, c’est-à-dire à l’extrémité de la zone commerciale de l’Europe, et qui avait si peu de choses à vendre ; au milieu du XVIIe siècle, il était nul. Les Français Girard, Michelet, Baudoin, Mangin, Perrault, ouvrirent les plus grandes maisons qui aient eu des relations avec l’étranger.

On ne sait point exactement le nombre de réfugiés qui s’adonnèrent à l’agriculture ; mais de nombreuses colonies agricoles françaises furent fondées surtout dans l’Ukermark, dont les campagnes avaient le plus souffert pendant la guerre. Elles ne rendirent d’ailleurs de services spéciaux que pour la culture du tabac et la culture maraîchère. Les Brandebourgeois prisaient peu les légumes et ils appelaient par dérision les Français des a mangeurs de haricots. » L’électeur, qui aimait les légumes, les faisait venir de Hambourg ou de Leipzig ; il eut bientôt à sa portée de quoi fournir sa table. Des jardiniers français s’établirent dans les faubourgs de Berlin, à Charlottenbourg et à Moabit, triste quartier sablonneux, auquel ils avaient donné le nom biblique de terre de Moab, qui lui est resté. Par des prodiges de travail et d’habileté, ils obtinrent bientôt de superbes récoltes de légumes et de fruits. Les indigènes n’en pouvaient croire leurs yeux, et ce n’était point sans quelque scrupule que leur palais goûtait des délices inconnues : Rusé, le jardinier célèbre du faubourg de Köpenick, fut même accusé de sortilèges nocturnes. On s’habitua pourtant à cette merveille ; les maisons des faubourgs devinrent des rendez-vous de promenade où le Berlinois, le dimanche, alla boire et manger sous la treille. Aujourd’hui encore, si l’on prend à Berlin le tramway qui part de la porte de Brandebourg pour aller visiter le pays de Moab, on lit des noms français sur les murs des potagers.

Après avoir énuméré tant de bienfaits matériels, il faut parler encore des services intellectuels rendus par les réfugiés. Ces victimes de la persécution religieuse avaient emmené avec elles ou plutôt elles avaient suivi leurs pasteurs. Beaucoup étaient des érudits, et qui avaient du goût ; leur parole donna aux pasteurs brandebourgeois, orateurs médiocres, abondans en phrases creuses et se complaisant aux violences et aux injures, le modèle de l’éloquence de la chaire. Les jurisconsultes étaient assez nombreux dans la colonie, et ils rendaient la justice à leurs compatriotes ; mais leurs nouveaux souverains les mirent à contribution. Tout le parlement de la principauté d’Orange avait émigré ; il avait conservé son nom et sa constitution ; dans les cérémonies solennelles, il figurait, comme il fit aux funérailles de l’électrice Charlotte, en corps et en robe rouge : le successeur de Frédéric-Guillaume l’érigea en cour d’appel. On avait grand besoin de médecins dans la Marche, où l’office en était rempli par des charlatans et des empiriques avec qui l’on traitait à forfait : les réfugiés fournirent des médecins à la cour, comme Jacob de Gaultier, à la ville, comme le célèbre Duclos, dont le nom est encore donné aujourd’hui par les Berlinois à un remède contre la fièvre. On a vu que Berlin manquait d’architectes : Abraham Quesney travailla beaucoup à l’embellissement de la ville ; d’autres rendirent ailleurs les mêmes services. Des peintres donnèrent d’excellentes leçons, qui ne furent guère suivies, il est vrai. Des érudits honorèrent le collège français et l’académie des sciences fondée en 1700 ; ils contribuèrent à la prospérité de l’université de Francfort, à la fondation de celle de Halle, et l’on pourrait donner une longue liste des noms français qui ont illustré la science allemande, comme La Motte-Fouqué, Michelet, de La Courbière, les Humboldt, car la mère de ces deux grands hommes était d’origine française.

Les gentilshommes réfugiés prirent place à la cour et dans l’armée. Plusieurs servirent comme généraux : un moment, le maréchal de Schomberg mit au service du grand-électeur son expérience consommée. Beaucoup de soldats roturiers entrèrent dans l’armée électorale, où ils remplirent presque cinq régimens. Les corps des grands mousquetaires et des grenadiers à cheval furent composés en grande partie de Français. Des ingénieurs français entrèrent dans la compagnie nouvellement instituée des sapeurs électoraux. Le plus triste, c’est que ces émigrés ne se firent pas scrupule d’éprouver leur valeur contre la patrie qui les avait rejetés : dans la guerre de la coalition d’Augsbourg se distinguèrent les régimens de Varennes et de Briquelmont, et l’on vit, dans les batailles et les sièges des bords du Rhin, resplendir au plus fort du danger l’uniforme écarlate brodé d’or des grands mousquetaires.

Il s’en faut que les écrivains allemands soient unanimes à reconnaître l’importance des services rendus à la Prusse par les réfugiés. Déjà, vers la fin du siècle dernier, König, dans son Essai d’une esquisse historique de Berlin, écrivait qu’au XVIIe siècle la Marche dut bien plus aux gens simples et pratiques venus de Hollande qu’aux réformés français, attendu que ceux-ci Il ont apporté avec les belles mœurs et les beaux usages » beaucoup de choses dont on pouvait fort bien se passer. « Il vaut mieux, dit-il, donner du pain aux gens que de leur apprendre la meilleure façon de l’orner ! » Sans doute, mais les réfugiés n’ont-ils pas donné le pain en même temps que la façon de l’orner ? Faut-il oublier tant de vaillans industriels et d’ingénieux agriculteurs pour ne plus regarder que les boulangers et les cuisiniers qui firent connaître en Brandebourg le pain blanc et la cuisine propre, ou les aubergistes qui ouvrirent à Berlin les premiers hôtels convenables qu’on y ait connus, comme l’Hôtel de Paris dans la rue des Frères ? Aussi bien cette mauvaise humeur contre les membres les plus humbles de la colonie française ne s’explique-t-elle pas, car les cuisiniers, hôteliers, tailleurs et coiffeurs français ne sont pas parvenus à corrompre la simplicité des mœurs germaniques : ils n’ont appris à leurs concitoyens adoptifs ni à s’habiller avec goût, ni à manger avec propreté. Heureusement pour l’honneur de l’Allemagne, les écrivains sérieux ne se laissent pas aller à ces méchantes querelles. M. Beheim-Schwarzbach, qui vient de publier, après avoir compulsé dans les archives de Prusse nombre de documens inédits, un excellent livre sur les Colonisations des Hohenzollern, fait justice des préjugés du patriote Kônig, et l’on sent, en lisant l’énumération raisonnée qu’il fait des services rendus par nos compatriotes à l’état du grand-électeur, une sorte de fierté mêlée de regrets et de tristesse.


II

L’électeur Frédéric III, qui changea dans la suite son titre contre celui de roi, et qu’on appela dès lors Frédéric Ier, ne ressemblait guère à son glorieux prédécesseur : c’est, pour la médiocrité de l’esprit, Louis XIII succédant à Henri IV. Encore Louis XIII connaissait-il sa médiocrité, tandis que Frédéric Ier ne soupçonna pas la sienne, et qu’il la rendit tout ensemble plus visible et plus ridicule en la parant de toutes les pompes d’une fausse grandeur. C’est un véritable parvenu. Jamais officier de fortune n’a considéré ses premiers galons avec autant de joie que cet électeur sa couronne d’or : il est tout entier au plaisir de la sentir sur sa tête ; il la fait rayonner dans des fêtes comme Berlin et Kœnigsberg n’en avaient jamais vu. C’est l’enfant prodigue d’une famille avare. Pourtant il n’a pas oublié toutes les traditions de la maison paternelle : il y a dans ce pays de Prusse de si dures nécessités qu’il s’y faut soumettre malgré qu’on en ait ; si dépensier que l’on soit, il faut y tenir son livre de comptes, et comment tenir un livre de comptes sans songer à augmenter les recettes ? Aussi le règne de Frédéric Ier fut, en de certains points, la continuation, médiocre il est vrai, du règne du grand-électeur.

Frédéric Ier avait cependant des qualités, de la bonté, une générosité sincère, bien qu’il eût trop soin de la publier. Il fit ce que n’aurait peut-être pas fait son prédécesseur, ce que n’aurait pas fait assurément son successeur : il laissa partir des colons que la nostalgie tourmentait, et même il s’employa pour les rapatrier. Frédéric-Guillaume, peu de temps avant de mourir, avait donné des ordres pour que la ville de Stendal, qui n’avait pas encore relevé ses ruines, reçût une colonie de Vaudois. Il avait pris sous sa protection ce malheureux petit peuple, ancêtre des réformateurs et des persécutés, et il avait écrit en leur faveur au duc de Savoie Charles-Emmanuel et au roi Louis XIV des lettres qui l’honorent. Il les avait un instant préservés des fureurs d’une croisade et de la sollicitude d’une « congrégation pour la propagation de la foi, » dont les membres, hommes et femmes, s’étaient donné la pieuse mission de convertir à prix d’argent les pauvres montagnards ; mais, après que l’édit de Nantes eut été révoqué, l’exemple donné par le plus grand roi de l’Europe eut plus de poids auprès du duc de Savoie que les représentations du lointain électeur de Brandebourg. Un édit atroce, lancé contre les Vaudois, fut suivi d’une guerre atroce où trois mille hommes furent massacrés et deux mille enfans enlevés à leurs familles. Dix mille prisonniers avaient été faits : tout ce que purent obtenir les puissances protestantes, ce furent l’élargissement et l’exil de ces malheureux, dont la moitié avait déjà succombé dans les horribles prisons où ils avaient été jetés, quand arrivèrent les troupes ducales chargées d’emmener les survivans hors du territoire. On les conduisit en Suisse : le grand-électeur y envoya des commissaires chargés de leur offrir un asile. Ils acceptèrent, et c’est Frédéric Ier qui les reçut en Brandebourg ; mais les Brandebourgeois ne furent point aussi hospitaliers que leur prince ; bien reçus à Spandau, les Vaudois le furent très mal à Stendal et à Burg. Aucuns préparatifs n’avaient été faits pour les recevoir. Il fallut les loger chez les habitans, qui les reléguèrent au grenier, et, par un hiver rigoureux, refusèrent l’approche du foyer même aux malades et aux femmes qui allaitaient leurs enfans. Un concert de lamentations arriva jusqu’à l’électeur, qui ne sut pas trouver de remède à ces misères. Il fut trop heureux, quand en 1690 le duc de Savoie, brouillé avec Louis XIV, eut amnistié les Vaudois, de ménager à ceux qu’il avait recueillis le retour vers leur patrie. Son bon cœur se montra dans le soin qu’il prit de veiller sur eux pendant la route. Il alla jusqu’à leur envoyer quelque argent dans leur propre pays, à la nouvelle qu’ils avaient trouvé leurs maisons en ruines et qu’ils étaient exposés à l’intempérie d’une rude saison. Il ne faut pourtant point exagérer sa générosité : elle ne lui coûta pas en cette circonstance plus de mille pistoles.

Il ne tint pas même à Frédéric Ier que les réfugiés français ne retournassent dans leur patrie. Quand s’ouvrirent les négociations pour la paix de Ryswick, ces exilés s’abandonnèrent à l’espérance de revoir la France, qu’ils n’avaient point oubliée. Ils intéressèrent à leur cause tous les princes de l’Europe, et Frédéric s’employa pour eux avec une persévérance dont il prévoyait sans doute toute l’inutilité. Son ambassadeur à Paris joignit ses efforts à ceux de l’ambassadeur anglais. Pendant le congrès, les représentans des états réformés firent en faveur des réfugiés une démarche collective. Un jour de prière fut célébré dans tous les pays protestans pour prier Dieu d’incliner à la miséricorde le cœur de Louis XIV. Louis répondit que ses anciens sujets ne pourraient rentrer en France qu’à la condition de faire solennellement profession de catholicisme. le sort en était jeté : les réfugiés ne se considérèrent plus comme campés sur la terre étrangère ; l’asile devint pour eux la patrie ! Les guerres de Louis XIV valurent à la Prusse les meilleurs colons qu’elle reçut au temps de Frédéric Ier. Fuyant leur pays incendié, conquis et ramené de force au catholicisme, un grand nombre d’habitans du Palatinat cherchaient un refuge : ils s’adressèrent à Frédéric, qui accueillit leur requête avec empressement, car il était en train de rebâtir et de repeupler Magdebourg. Le grand-électeur n’avait pu relever les ruines que l’armée impériale y avait faites pendant ces trois sinistres journées de la guerre de trente ans, où les Wallons et les Croates de Papenheim, lâchés comme des bêtes fauves sur la ville prise, tuèrent 30,000 habitans inoffensifs, et, mêlant l’incendie aux massacres, brûlèrent toutes les maisons, sauf cent trente huttes de pêcheurs, qui demeurèrent debout aux bords de l’Elbe, mais vides de meubles et d’habitans. C’est vers Magdebourg que Frédéric appela les émigrés après leur avoir promis toute sorte de privilèges ; il fit répandre dans le Palatinat une sorte de réclame où étaient vantés les avantages et les charmes de la ville. Elle est située, disait le rédacteur de cette affiche écrite en français, « dans une vaste pleine sur les bords de l’Elbe, rivière des plus belles et des plus navigables, » et, jouant sur l’étymologie du mot Magdebourg, il ajoutait en style du XVIIIe siècle : « On dit qu’elle a tiré son nom de Vénus et des Grâces, ses suivantes… » Comment résister à de pareilles séductions ? 1,376 familles, représentant 7,000 individus, vinrent s’établir à Magdebourg ou aux environs. Parmi eux se trouvaient des savans, des théologiens, des jurisconsultes, des artisans, des cultivateurs. Ces derniers introduisirent la culture du tabac, qui devint une richesse pour le pays, et tous contribuèrent à rendre à la pauvre ville une partie de sa prospérité d’autrefois.

Cependant les anciens habitans voyaient de mauvais œil ces étrangers que l’on comblait de privilèges, et qui leur faisaient dans leur commerce et leur industrie une concurrence ruineuse. L’électeur n’est occupé qu’à raisonner avec ses sujets et à les apaiser. Tantôt il les avertit d’être plus charitables, s’ils ne veulent pas que « le bon Dieu se mette de nouveau en colère contre la ville ; » tantôt il leur explique tout au long qu’ils se méprennent sur leurs vrais intérêts. Une fois même il fait publier par questions et réponses un véritable traité sur les avantages de la colonisation, où se trouve exposé tout le programme des Hohenzollern en cette matière. En voici quelques passages un peu abrégés : « Est-il utile à un pays et à ses anciens habitans que le prince attire des étrangers par certaines immunités et libertés ? — Oui, cela est utile, car l’expérience prouve que, plus il y a d’habitans en un lieu, plus il y a d’industrie. D’ailleurs rien n’est plus probant que l’exemple de l’incomparable héros, son altesse électorale Frédéric-Guillaume, de glorieuse mémoire, qui a pris sous sa très gracieuse protection les Français chassés de chez eux par la persécution religieuse, et attiré ainsi dans le pays d’utiles manufactures de toute sorte. Sa majesté prussienne n’a fait que suivre ce louable exemple en accueillant très gracieusement les habitans de la ville de Manheim et d’autres lieux ruinés de fond en comble par l’invasion française. — Les anciens habitans n’auraient-ils pas fait tout ce qu’ont fait les nouveaux, si sa majesté leur avait donné de pareils privilèges ? — Cela est fort douteux, puisque pendant soixante ans ils n’ont rien fait. — Sa majesté dépense encore chaque année de l’argent pour la colonie. Est-ce que cet argent rapporte quelque profit ? — Depuis leur arrivée à Magdebourg jusqu’à l’année 1708 inclusivement, les colons venus du Palatinat ont coûté en tout 114,462 thalers. Or ils ont dépensé en achat et construction de maisons, abstraction faite des avances et réductions qu’on leur a concédées, 102,846 thalers, avec l’argent qu’ils ont apporté du Palatinat ou qu’ils ont gagné par leur travail. Leurs manufactures de tabac et de laine, à ne parler que des plus importantes, de celles qui travaillent pour l’exportation, ont attiré dans le pays 667,395 thalers. Enfin les étrangers ont pour leur seul entretien dépensé près de 1 million de thalers, et il suffit de comparer le budget de la ville en 1689 et en 1708 pour voir si ses revenus ont été augmentés ou diminués… C’est pourquoi ceux qui ont été jusqu’ici mal disposés pour les pauvres étrangers feront bien de cesser leurs hostilités, et de se réjouir par charité chrétienne de voir des malheureux gagner, sans faire tort à qui que ce soit, un petit morceau de pain. Sur ce, que le Très-Haut daigne prodiguer également aux anciens et aux nouveaux habitans les trésors de sa bénédiction ! » Ainsi se termine par une prière ce budget dressé en forme de catéchisme. On y voit ce qu’on disait tout à l’heure, que Frédéric Ier savait fort bien compter, que la sollicitude des Hohenzollern pour les persécutés n’était point toute désintéressée, et que la charité chrétienne était en Prusse un placement, fort légitime d’ailleurs, qui rapportait beaucoup plus que 100 pour 100.

La qualité de persécuté n’était pas nécessaire pour ouvrir aux immigrans les portes de la Prusse. En l’année 1693, les gouvernemens de Zurich et de Berne ayant recommandé à Frédéric des sujets protestans de l’abbé de Saint-Gall qui se disaient vexés par leur maître, Fredéric fit répondre qu’il les accueillerait volontiers, mais qu’il verrait aussi arriver avec plaisir des artisans de tous les cantons, « pourvu qu’ils eussent quelque argent. » Il désigne l’espèce d’artisans qui lui manquent : il faudrait ici des fileurs, là des maçons, ailleurs des marchands ou des laboureurs. Tous auront des privilèges et des immunités ; il faudra pourtant que les cultivateurs achètent leurs terres, on leur fera de bonnes conditions, toutefois il est nécessaire qu’ils apportent au moins 200 thalers. On les dispenserait volontiers de cette exigence ; mais « les temps sont si durs ! » D’ailleurs on aura grand soin de leurs familles ; le roi garantit aux enfans l’apprentissage gratuit, et même, s’il se trouve parmi eux quelques ingénia, il leur promet le bienfait de la table commune au collège de Joachimsthal à Berlin, et plus tard une bourse à l’université de Francfort.

Ces promesses attirèrent bon nombre de Suisses dans les états de Frédéric, où l’on trouvait toujours de la place et de la besogne. C’est vers l’est, dans le duché de Prusse et la Lithuanie, que le roi dirigea les nouveaux colons. Ici encore que de désastres à réparer, plus lamentables que ceux dont nous avons vu le tableau ! Dans la guerre qui éclata, vers la fin du XVIIe siècle, entre la Pologne d’une part, la Suède et le Brandebourg de l’autre, les Polonais avaient demandé des secours aux Tartares, qui envahirent, au nombre de 50,000, les provinces prussiennes. En moins d’une année, Tartares et Polonais brûlèrent 13 villes et 249 bourgs et villages. Ils étranglèrent 23,000 hommes et en emmenèrent 34,000 en captivité. Plus terrible encore fut la peste qui vint après la guerre : Kœnigsberg perdit en huit mois 10,000 habitans, le district d’Insterburg 66,000. En tout, il y eut plus de 200,000 victimes, si bien que la province prit l’aspect d’un désert. Il aurait fallu, pour combler tous ces vides, qu’il arrivât de Suisse de véritables armées d’immigrans. Or il n’en vint que 6,000 ou 7,000, parmi lesquels un certain nombre s’arrêtèrent en Brandebourg. Pour accroître ce nombre très insuffisant, Frédéric chercha en Suisse des colons d’une autre sorte.

Il y avait, dans les cantons de Berne et de Zurich, un certain nombre de disciples de Menno, ce singulier réformateur, contemporain de Luther, qui voulait que ses fidèles, non contens de pratiquer la pure doctrine religieuse, enseignassent au monde la perversité des lois politiques qui le régissaient, et le préparassent à s’en donner de meilleures. Ils ne devaient en aucun cas recourir à la violence ; les yeux fixés sur un état idéal où il n’y aurait plus ni mensonge, ni injustice, ni haine, ils n’opposaient aux abus qu’une résistance passive, refusant le serment, qui suppose le mensonge, et le service militaire, qui suppose la haine. Cette conduite n’était pas du goût des princes. Plusieurs s’adressèrent à Luther pour savoir de lui comment il fallait traiter ces novateurs : l’intolérant réformateur, alléguant saint Paul et l’Esprit-Saint, répondit qu’il ne fallait pas les souffrir. Dès le XVIe siècle, les mennonites furent persécutés en Suisse, mais il en demeura toujours. A la fin du XVIIe siècle, le gouvernement zurichois voulut forcer à s’armer ceux qui habitaient sur son territoire : ils refusèrent. Il voulut exiger qu’à défaut de serment ils répondissent au moins oui ou non aux questions qu’on leur adressait en justice : ils n’y consentirent pas. Il leur ordonna de s’exiler, ils demeurèrent : alors la persécution commença. Au même temps, Berne édictait contre les mennonites le bannissement, la marque, les galères, la mort. A la fin, Frédéric Ier intervint comme protecteur de ces persécutés. Il se trouva en concurrence avec les états-généraux de Hollande, qui offraient aussi un asile aux mennonites. Les deux puissances se surveillèrent l’une l’autre, car chacune d’elles aurait volontiers pris à sa charge les colons riches et remis les pauvres à la charité de l’autre. A la fin, les mennonites arrivèrent dans la Prusse orientale, où on leur permit d’honorer Dieu comme ils voulaient, sans crainte des recruteurs royaux. On ne sait pas au juste combien ils étaient, mais il est certain qu’ils n’étaient pas nombreux, et que leur arrivée ne changea guère l’état des choses dans la malheureuse province. Frédéric Ier n’avait point dans la volonté assez de suite ni d’énergie pour remédier aux maux dont souffrait la Prusse. Quand il mourut, la désolation y régnait toujours ; d’immenses espaces demeuraient incultes, la végétation sauvage croissait à l’aise dans les vastes cimetières qui s’étendaient à perte de vue partout où avait sévi le fléau, et de grands bois, qui sont encore debout aujourd’hui, s’y formèrent, enlaçant dans leurs racines les ossemens de tous ces trépassés.


III

On vit bien, dès le jour du couronnement de Frédéric-Guillaume Ier, que le nouveau prince entendait régner tout autrement que n’avait fait le défunt. Au lieu de dépenser pour cette cérémonie 6 millions de thalers comme Frédéric Ier, Frédéric-Guillaume y employa 2,547 thalers 9 pfennigs, et il est probable qu’il trouva que cela était bien cher. La cour de Prusse fut tout de suite transformée. Plus de beaux habits : le roi n’en porte point et ne les tolère pas autour de lui. La mode qu’il aime, c’est le vêtement court et l’épée longue. Il ne se complaît pas, comme Frédéric, dans l’admiration de sa dignité royale, mais quel roi fut jamais plus pénétré du sentiment de ses devoirs ? Il ne néglige aucun détail et veut tout voir par lui-même. Ses promenades sont des inspections ; sa canne, dans les rues de Berlin, s’abat sur le dos des oisifs. Il a des tendresses à sa façon pour les travailleurs ; par exemple, il s’intéresse personnellement aux paysannes, qu’il admet à Königshort dans « l’école pour la fabrication du beurre, » fondée par lui ; si elles ont été laborieuses et dociles pendant les deux années d’apprentissage gratuit qu’elles ont faites, et qu’il les trouve aptes à répandre « la science » dans les campagnes, il leur compte une dot de 100 thalers, afin qu’elles puissent épouser de « bons gars. » L’actif et laborieux personnage ne se perd pourtant point dans l’infiniment petit : il s’est rendu un compte très exact des besoins de ses états, il a mis à l’étude les meilleurs moyens d’y satisfaire, et, la décision prise, il y a conformé toute sa vie.

Comme le grand-électeur, il voit que le remède à la misère de ses états est la colonisation ; mais il ne veut pas prendre de colons de toutes mains : il exige de ceux qu’il accueille parmi ses sujets le travail et l’obéissance. C’est lui quia trouvé la devise de la monarchie prussienne, nicht raisonniren, c’est-à-dire ici l’on ne raisonne pas. Or les mennonites raisonnaient beaucoup trop suivant lui, et ces chercheurs d’idéal n’étaient pas son fait. On sait le goût que le « roi sergent, » comme on l’a surnommé, avait pour les soldats géans, qu’il appelait « mes chers longs gars ; » aucune puissance au monde n’était capable de protéger contre ses effrontés recruteurs les malheureux auxquels la nature avait donné une belle taille. Ces agens arrêtèrent un jour en Italie un prédicateur descendant de la chaire ; ils exerçaient leur industrie sur les grands chemins, où ils enlevèrent une fois un ambassadeur de l’empire : comment s’en seraient-ils laissé imposer par les scrupules religieux des mennonites ? Sans doute ils étaient disposés à respecter les idées des hommes de taille médiocre, mais toute liberté de conscience cessait à leurs yeux au-dessus de six pieds. Mis sur la piste d’une famille de géans qui faisait partie d’une communauté de mennonites, ils pénétrèrent de nuit dans les maisons qu’elle habitait, y commirent des brutalités et emmenèrent six beaux hommes à Potsdam ; là on mit dans le rang ces pauvres philosophes et on leur commanda l’exercice, un seul obéit, mais les cinq autres résistèrent si longtemps et si bien ou il fallut à la fin les laisser partir. Blessé dans sa plus chère affection, offensé aussi par le ton des réclamations qu’il reçut, le roi ordonna aux mennonites de sortir du royaume pour faire place « à d’autres bons chrétiens, qui ne tiendraient pas pour défendu le service militaire. » Dans la suite, il se départit un peu de cette sévérité quand on lui eut écrit de Kœnigsberg que la caisse des impôts souffrirait du départ des mennonites. Il ne pouvait pas être insensible à cette sorte d’argument, lui qui disait de lui-même qu’il était le ministre des finances et le ministre de la guerre du roi de Prusse. Le ministre des finances fit entendre raison au ministre de la guerre ; mais au fond Frédéric-Guillaume ne pardonna jamais à ces chrétiens, oui ne voulaient point entrer dans sa garde.

Il exigeait que les colons s’établissent au lieu qu’il indiquerait, sans esprit de retour. Un départ était à ses yeux une désertion. Des paysans de la frontière lithuanienne ayant passé en Pologne à l’instigation de Polonais qui les avaient aidés à emmener leurs troupeaux, leur mobilier, y compris les portes et les fenêtres de leurs maisons, il en conçut une violente colère contre la Pologne entière, et il envoya l’ordre de ne plus admettre parmi les colons un seul Polonais « sous peine de mort. » Du reste, il ne jugeait pas bon que l’on accueillît, au voisinage de la Pologne, dans un pays qui n’était pas germanisé, des colons qui ne parlassent pas le « bon allemand ! » Il se défie beaucoup aussi des Juifs, qui ne savent pas demeurer en place et qui sèment les mauvais conseils ; il lance des édits contre « ces vagabonds et autres mauvaises gens, » qu’il accuse de provoquer la désertion des paysans. « Si quelqu’un, dit-il, met la main sur un de ces Juifs, qu’on lui compte tout de suite une grosse récompense. »

Frédéric-Guillaume savait que le meilleur moyen de retenir les colons était d’observer scrupuleusement les promesses qu’on leur avait faites pour les attirer. Malheur à qui se rendait coupable de quelque injustice envers les hôtes de la monarchie prussienne ! Un conseiller de guerre qui avait commis une exaction au détriment de réfugiés fut à peine découvert qu’il fut pendu. Pour que la sollicitude royale eût son plein effet, le roi institua une commission spéciale de colonisation, et il publia sous forme de patentes une sorte de code des droits et des devoirs du colon. Tout y était réglé pour toutes les catégories d’immigrans ; il leur y distribuait d’une main généreuse les libertés et les privilèges. Pour eux, cet avare devenait prodigue. En un temps où les recettes de l’état ne montaient qu’à 7,400,000 thalers, il en dépensa 1 million par an, pendant six ans, dans la seule Lithuanie. Les intérêts intellectuels et moraux de ses nouveaux sujets ne le préoccupaient pas moins que leurs intérêts matériels. Il respecta leur liberté de conscience, étant, comme ses prédécesseurs, très tolérant, car il célébra aussi pieusement le centenaire de Luther que celui de la conversion au calvinisme de Jean-Sigismond, et quand il établit à Spandau et à Potsdam des fabriques d’armes, il donna des aumôniers catholiques à des ouvriers de Liège, qu’il fit venir, car il estimait qu’on peut être fort bon papiste et fabriquer d’-excellens fusils. Seuls, le rationaliste et l’athée ne trouvaient pas grâce devant ses yeux : il les mettait en prison ; mais il n’entendait pas protéger la foi par l’ignorance. Il multiplia les écoles dans les provinces où il appela le plus de colons, « Je serais bien avancé, disait-il, si, après avoir mis le pays en culture, je n’y avais pas fait de bons chrétiens. » Malgré des difficultés de toute sorte, il fonda en Lithuanie et dans la Prusse orientale 1,480 écoles. Toute cette peine eut sa récompense. En 1725, 9,539 habitans nouveaux avaient été appelés en Prusse ; plusieurs villes et 460 villages avaient été fondés. Ce n’était qu’un début ; l’intolérance religieuse allait, une fois encore, gagner à la Prusse de nombreux enfans.

L’évêché de Salzbourg était une des plus anciennes et des plus illustres principautés de l’Allemagne ; il comptait 200,000 habitans, parmi lesquels la réforme s’était glissée en dépit des princes-évêques et de la persécution. Deux prélats tolérans s’étant succédé à la fin du XVIIe et au commencement du XVIIIe siècle, le nombre des dissidens s’accrut encore pendant cette trêve, et le baron Léopold de Firmian montra, dès son avènement au trône épiscopal, l’inquiétude et le mécontentement qu’il en ressentait. Après beaucoup de mesures maladroites, de missions manquées, de pèlerinages sans succès et de menaces inutiles, l’évêque, réprimandé d’un côté par les puissances réformées, appuyé de l’autre par l’empereur Charles VI, eut recours à la force ouverte, qui ne réussit pas mieux que le reste. Invoquant alors l’article de la paix de Westphalie, il ordonna aux non-catholiques de s’exiler, mais sans leur laisser les délais fixés par les traités ; il retira un moment sa décision, puis il y revint : bref, il s’aperçut trop tard qu’il avait commis une faute énorme, quand 30,000 de ses sujets, et des meilleurs, eurent, après avoir subi les plus mauvais traitemens, passé la frontière.

Il y avait longtemps que le roi Frédéric-Guillaume était aux écoutes ; un des premiers, il avait protesté contre la persécution. Les écrivains catholiques assurent qu’il envoya des émissaires dans l’évêché pour y fomenter le mécontentement : rien n’est plus vraisemblable, mais peut-être la réputation d’une terre d’asile qu’avait value à la Prusse, depuis plus d’un siècle, la conduite de ses princes, suffit-elle pour expliquer que les Salzbourgeois se soient adressés à Frédéric-Guillaume. En 1731, le roi reçoit deux de leurs envoyés ; il leur promet que, quand même plusieurs milliers de leurs compatriotes voudraient venir se réfugier dans son pays, il les recevrait tous « par grâce, par amour et par charité ! » Bientôt il appelle les exilés par des manifestes publics, et il envoie à Regensbourg un agent chargé de les conseiller et de les guider. Alors la plupart de ces malheureux se mettent en marche vers la Prusse. L’un d’eux a laissé un long récit de leur odyssée, tout plein de la tristesse de l’exilé, de la ferveur du chrétien, de la reconnaissance du persécuté pour l’accueil que l’on fait en route à cette portion du peuple de Dieu qui cherche la terre promise, pour ces processions qui viennent au-devant des voyageurs, pour ces harangues en style biblique dont on les salue, pour ces belles entrées dans les villes, aux acclamations du peuple et au chant des psaumes, qui font ressembler leur fuite à un triomphe. On voit dans ce récit que plusieurs princes essayèrent d’arrêter et de retenir chez eux les Salzbourgeois ; mais toutes les tentatives furent inutiles : « En Wurtemberg, le prince nous fit beaucoup de bien, au physique comme au moral ; que le Seigneur notre Dieu, le lui rende et le bénisse ! Mais il ne voulait pas nous laisser partir pour la Prusse, et un jour arrivèrent trois hommes qui nous partagèrent en trois troupes ; aussitôt nous courûmes les uns vers les autres, et, confondant nos rangs, nous nous écriâmes : « Nous n’irons pas plus loin, tant que nous ne nous serons pas assurés qu’on nous conduit en Prusse, » et les trois hommes se dirent : « Nous n’avons rien à faire avec ces gens-là, car ils ne veulent aller qu’en Prusse ! »

Frédéric-Guillaume attendait les Salzbourgeois. Il n’avait d’abord compté que sur 5,000 ou 6,000 immigrans ; mais il reçut un rapport annonçant qu’il en arrivait plus de 20,000. « Très bien ! écrivit-il en marge. Dieu soit loué ! Quelle grâce Dieu fait à la maison de Brandebourg ! car, bien sûr, cette grâce nous vient de Dieu ! » Quand le premier convoi passa par Potsdam, il le voulut voir. Ce fut le 29 avril 1732 : le prédicateur de la cour et le clergé, les écoles, allèrent au-devant des arrivans et les haranguèrent, pendant qu’un médecin offrait ses soins aux malades ; enfin arriva l’ordre de se rendre au parc et de se ranger devant le château. On y était à peine arrivé que le roi parut. Se tournant vers le prédicateur de la cour : « Avez-vous causé avez eux ? demanda-t-il. Quelle sorte de gens est-ce ? » Le prédicateur répondit qu’il avait trouvé dans leurs âmes une pure foi évangélique. « Et vous, reprit le roi, s’adressant au commissaire qui avait amené le convoi, êtes-vous content d’eux ? Se sont-ils bien conduits en route ? » Le commissaire loua leur conduite. Alors le roi de Prusse prît à part quelques-uns des émigrés et les interrogea sur leurs croyances : il trouva leurs réponses modestes et conformes à l’Évangile. Il leur fit distribuer de l’argent, s’entretint avec beaucoup, au hasard, répétant sans cesse : « Ça ira bien ; vous vous trouverez très bien chez moi, mes enfans ! Ça ira bien ! » Quelque temps après, rencontrant une autre troupe d’immigrans, il se mit sur le côté de la route, les fit défiler devant lui, et leur commanda de chanter le psaume : « C’est sur mon Dieu que je me repose dans le danger ! » Ils ne savaient pas l’air et s’excusèrent. Alors il entonna lui-même à pleine voix le cantique, et la foule émue se mit à chanter avec lui. Quand le défilé fut achevé : « Allez, leur dit le roi, allez avec l’aide de Dieu ! » D’autres fois il faisait une sorte de confession publique : « J’espère bien qu’il n’y a pas ici de débauchés, disait-il, pas de goinfres, pas d’ivrognes ! » Et il finissait toujours en promettant à tous, sa sollicitude et sa bonne grâce.

La province de Prusse eut la plus forte part dans la répartition des colons : elle reçut 15,508 personnes et elle en fut toute transformée. Artisans habiles, les Salzbourgeois firent la fortune des petites villes de Prusse et de Lithuanie, qui avant eux n’avaient pas d’industrie ; agriculteurs laborieux, ils disputèrent le sol à la végétation sauvage. D’ailleurs ils apportèrent de l’argent dans leur patrie adoptive. Des collectes faites en faveur des persécutés de Salzbourg dans les pays protestans ayant produit environ 900,000 florins, la plus grande partie en fut envoyée en Prusse. Parmi les nouveaux sujets de Frédéric-Guillaume, il s’en trouvait qui avaient laissé derrière eux des biens assez considérables dont ils ne percevaient que le revenu fort amoindri. Le roi s’employa auprès de l’évêque pour que ces biens fussent vendus, et l’opération, après beaucoup de difficultés, rapporta plusieurs centaines de milliers de thalers. Les exilés en avaient pris presque autant avec eux ; mais la véritable richesse dont ils gratifièrent le pays, ce fut leur travail, qui excita l’émulation des anciens habitans. Frédéric-Guillaume sut apprécier à leur valeur les services qu’ils lui rendirent. Il oublia la défiance qu’ils lui montrèrent au temps où il négociait la rente de leurs biens, et ne s’irrita point des plaintes que leur arrachèrent, une fois les années de franchise écoulées, la lourdeur des impôts et le grand nombre des corvées. Cet homme était capable de patience et même de douceur quand il s’agissait du bien de l’état. Il habitua peu à peu les gens de Salzbourg à la pensée que dans le pays de Canaan, où il les avait appelés, on ne donnait rien pour rien, et que la terre et le prince y réclamaient le prix de leur générosité : la terre, la sueur du front des travailleurs, le prince une part de leur gain et de leur labeur et au besoin leur sang.

Après l’évêché de Salzbourg, c’est l’Autriche, la Silésie et la Bohême qui ont envoyé en Prusse, au temps de Frédéric-Guillaume, les plus nombreux colons. Quel contraste entre la politique religieuse de l’Autriche et celle de la Prusse, aux XVIe et XVIIe siècles ! Après avoir un moment hésité, les Habsbourg exercent sur les divers pays soumis à leur domination toutes les fureurs de la contre-réformation. Ferdinand II, sous le règne duquel commence la guerre de trente ans, ne laisse à ses sujets réformés que l’alternative entre l’abjuration et l’exil. Ferdinand III et Léopold suivent, avec plus de dureté peut-être, les mêmes erremens. Ces princes avaient pris pour maxime : « plutôt régner sur un désert que sur un pays plein d’hérétiques ! » et ils s’en inspirèrent si bien qu’un jour ils reculèrent épouvantés devant leur propre ouvrage. En 1636, ils avaient fait une telle perte d’hommes que leur zèle se radoucit et qu’ils interdirent l’émigration, mais on continua d’émigrer en cachette jusqu’au jour où, l’intolérance ayant recommencé à sévir, les réformés usèrent publiquement du droit d’émigrer qui leur fut conféré par le traité de Westphalie. Toutes les parties de la monarchie souffrirent cruellement de cette politique ; elle triompha dans l’archiduché, mais au prix de quels sacrifices ! Presque toute la vieille noblesse et la vieille bourgeoisie s’exilèrent ; la population de Vienne fut en partie renouvelée, et l’on vit des villes, autrefois florissantes par leur commerce, comme Freistadt, tomber en décadence pour ne plus se relever. Même spectacle en Silésie ! Depuis la paix de Westphalie jusqu’au moment où Frédéric II s’empare de la province, l’émigration ne s’interrompt pas, et, comme c’étaient surtout des Allemands qui avaient embrassé la réforme, l’élément slave reprit le dessus dans ce pays, qui était déjà aux trois quarts germanisé. En Bohême, le désastre fut plus grand encore, et il eut des conséquences plus graves.

Devenus rois de Bohême en 1526, les Habsbourg ne tardèrent pas à suivre la conduite la plus impolitique qu’on pût imaginer. Le souvenir de Jean Huss, mort sur un bûcher, autour duquel les soldats de l’empereur d’Allemagne avaient monté la garde, vivait toujours dans ce pays ; malgré les concessions religieuses faites aux utraquistes, ainsi nommés parce qu’ils communiaient sous les deux espèces, il était resté des terribles guerres hussites une violente haine nationale et religieuse contre tout ce qui portait un nom allemand. Le professeur, le marchand, l’ouvrier allemand, étaient détestés à l’égal du Juif. On réveillait avec une pieuse ferveur les vieux souvenirs tchèques ; on s’apitoyait sur le sort des Slaves de Misnie, de Brandebourg et de Prusse, autrefois exterminés par les Germains, et c’était le vœu de tout bon patriote que « le royaume d’or, le royaume très chrétien fût à jamais purifié de cette vermine qui menaçait de le remplir. » Pourtant, quand l’Allemagne, à son tour, eut produit son réformateur, la plupart des Allemands qui étaient demeurés en Bohême s’étant convertis au luthéranisme, et la doctrine nouvelle ayant en même temps fait de grands progrès parmi les Tchèques, la communauté de croyance semblait devoir apaiser l’antipathie de race. Si quelque fatalité n’avait voué les Habsbourg au sort d’instrument de la réaction catholique, ils pouvaient, pour le plus grand profit de l’Allemagne, opérer la réconciliation, mais ils ne s’inspirèrent que de leur haine contre la réforme. Ils essayèrent de rapprocher les utraquistes des catholiques, et pour cela se mirent à flatter le patriotisme tchèque : l’empereur Matthias rendit en 1615 l’édit fameux qui proscrivait à la fois la langue allemande et le luthéranisme en Bohême. Cet acte inouï de la part d’un empereur allemand ne profita point à celui qui l’avait signé ; le luthéranisme avait eu le temps de faire des progrès énormes parmi les Tchèques, et, quand la persécution commença, elle fit autant de victimes parmi eux que parmi les Allemands.

Il n’est point de notre sujet d’exposer ici le martyrologe de la Bohême, donnée en proie aux jésuites par les Habsbourg pendant et après la guerre de trente ans. Un chiffre en dira plus qu’un long récit sur les désastres dont elle fut accablée par la guerre et par l’intolérance : de 4 millions d’habitans, la population descendit à 800,000 ! Il y a aujourd’hui encore en Bohême plus d’un endroit où elle n’est pas remontée au niveau qu’elle atteignait en 1620, et pourtant l’hérésie ne fut pas extirpée. Parmi les Bohémiens que l’on voyait à la messe, le rosaire en main, beaucoup, une fois rentrés chez eux, portes et fenêtres closes, chantaient les cantiques de la réformation. La croyance se transmit de père en fils, en secret, jusqu’au jour où le tardif édit de tolérance, rendu par Joseph II à la fin du XVIIIe siècle, permit à chacun de montrer sa croyance en public, et prouva que de nombreuses étincelles d’un feu mal éteint avaient couvé sous les ruines de ta Bohême !

Cependant les exilés avaient pris des routes diverses ; il dut s’en rendre un grand nombre en Brandebourg et en Prusse dès le temps du grand-électeur. Frédéric Ier en reçut aussi, sans aucun doute ; mais on ne trouve de renseignemens précis sur cette nouvelle immigration qu’à partir de Frédéric-Guillaume Ier. Les Bohémiens ne vinrent pas alors directement de Bohême en Prusse. Ils s’étaient arrêtés aussi près que possible de leur pays, en Saxe, où ils avaient formé de grandes colonies, l’électorat saxon ne refusant pas l’hospitalité aux luthériens, mais bientôt ils s’y trouvèrent trop nombreux ; beaucoup, qui n’étaient point de stricts adeptes de la confession d’Augsbourg, craignirent pour la liberté de leur conscience, surtout quand les électeurs de Saxe se furent convertis au catholicisme. Quand le bruit se répandit parmi eux de l’accueil qui avait été fait aux Salzbourgeois par le roi de Prusse, huit Bohémiens, sous la conduite d’un pasteur, se rendirent à Potsdam, et demandèrent audience à Frédéric-Guillaume.

Frédéric-Guillaume les reçut aussitôt. Ils lui firent le plus touchant tableau de leurs misères, et lui adressèrent les prières les plus pressantes, pendant qu’il allait et venait par la chambre, pesant, suivant sa coutume, le pour et le contre. « Faites-les venir, dit-il à la fin, je les établirai chez moi. » Ils étaient déjà en route. Un convoi de 500 hommes s’était formé, puis avait si démesurément grossi qu’il en compta bientôt plusieurs milliers. Aussitôt le gouvernement saxon s’inquiète et réclame. Or Frédéric-Guillaume se repentait de la décision trop prompte qu’il avait prise. Il ne savait pas au juste ce que valaient ces Bohémiens, et des gens qui voulaient ainsi changer de place une seconde fois ne lui disaient rien de bon. Il était encore fort occupé avec les Salzbourgeois, et il craignait qu’à la fin l’opinion publique allemande ne donnât raison aux catholiques qui l’appelaient un voleur de sujets. Il envoya un commissaire au-devant des nouveaux arrivans pour les examiner, et, quand celui-ci rapporta que c’étaient pour la plupart de pauvres gens fort misérables et couverts de haillons, il envoya l’ordre de ne les pas recevoir à la frontière. Les Bohémiens désespérés se dispersèrent, mais ils ne cessèrent de s’adresser au roi pour le fléchir. A la fin, Frédéric-Guillaume leur fit savoir qu’il les admettrait à la condition qu’ils se présentassent par très petites troupes pour ne pas éveiller l’attention. Il répartit les Bohémiens entre toutes ses provinces, mais leur laissa former à Berlin une colonie qui compta 2,000 âmes. Il exigea d’abord qu’ils lui donnassent des gages de bonne conduite, et, quand ils se furent montrés trois années durant rangés et travailleurs, il leur témoigna sa sollicitude. Un quartier nouveau fut bâti pour eux dans la capitale ; la rue de Guillaume, où demeurent encore aujourd’hui des descendans de ces exilés, fut agrandie pour eux. « Chacun d’eux, comme écrivait un de ces malheureux à des amis demeurés en Bohême, put gagner et manger tranquillement son morceau de pain, et louer Dieu d’une bouche et d’un cœur joyeux. » Le roi leur fit bâtir dans la rue de Frédéric une église spéciale, qu’on appela l’église de Bethléem en souvenir de celle dont Jean Huss avait été le pasteur à Prague. Encore une fois telle était la fortune des Hohenzollern qu’en cherchant, pour repeupler et fortifier leurs états, des contribuables et des soldats, ils semblaient donner à la Prusse la mission de réparer toutes les injustices et d’assurer le repos des consciences persécutées.


IV

Dans cette histoire de la colonisation en Prusse au temps du grand-électeur, de Frédéric Ier et de Frédéric-Guillaume Ier, il n’a été tenu compte que des immigrans arrivés par grandes troupes et comptés à la frontière : le chiffre officiel en est de 53,000 ; mais il y faut ajouter le chiffre des colons plus nombreux qui s’étaient déjà réfugiés dans les états des Hohenzollern avant la paix de Westphalie, ou bien qui, après cette paix, s’y rendirent, soit isolément, soit par petites troupes. Il faut aussi rechercher la part qui revient, dans l’accroissement normal de la population, à ces nouveau-venus dont la grande majorité fut établie en pays sain et fertile et auxquels des privilèges de toute sorte firent une situation meilleure que celle des anciens habitans. On arrive alors à ce résultat qu’en 1640, à la mort de Frédéric-Guillaume, 600,000 sujets du roi de Prusse étaient des réfugiés ou des fils de réfugiés ; or le roi de Prusse en ce temps-là ne commandait qu’à 2,400,000 sujets !

Ici les réflexions se pressent sous la plume ; il les faut ajourner jusqu’à ce nous ayons étudié l’histoire de la colonisation sous le règne de Frédéric II, qui suivit, en les dépassant, l’exemple de ses prédécesseurs ; mais déjà l’on voit s’éclairer d’une lumière nouvelle l’histoire de la monarchie prussienne, et apparaître l’une des causes de la fortune d’un état à peine compté jusque-là, et qui s’éleva bientôt au rang des grandes puissances malgré la France et l’Autriche, dont la volonté faisait loi jadis sur le continent. Il n’est pas une faute commise par ces deux pays qui n’ait profité à leur future rivale. Que d’enseignemens dans la comparaison entre la politique religieuse de la Prusse et celle de l’Autriche ! Quels services inappréciables Louis XIV n’a-t-il pas rendus au grand-électeur ! quel contraste entre le roi sergent et Louis XVI En cette année 1732, où Frédéric-Guillaume arrêtait un moment sur la route de la Prusse les Salzbourgeois réfugiés, pour leur apprendre l’air d’un psaume, la cour de France discutait les chances qu’avait Mme de Mailly d’être déclarée maîtresse du roi ; Guérin de Tencin, archevêque d’Embrun, parjure et simoniaque avéré, et La Fare, évêque de Laon, qui eût été, dit Barbier, « un mauvais sujet pour un mousquetaire, » tonnaient contre les jansénistes ; le parlement défendait les droits du pouvoir temporel contre les évêques et le pape malgré le roi, qui lui prodiguait les rigueurs et finissait par capituler devant lui ; Paris courait au cimetière de Saint-Médard pour voir les paralytiques recouvrer l’usage de leurs bras et de leurs jambes sur le tombeau d’un diacre visionnaire !

Il ne faut point reculer devant ces souvenirs, si tristes qu’ils soient pour nous. Qui veut comprendre l’avenir qui s’approche, les prodiges du règne de Frédéric II et les hontes du règne de Louis XV doit se représenter Frédéric-Guillaume à l’œuvre, en tenue d’ouvrier et tout occupé à bâtir l’état prussien, pendant qu’à Paris un monde frivole, couvert de soie et de velours, apprête en se jouant les funérailles d’un régime auquel, grâce à Dieu, n’étaient point liées à jamais les destinées de notre pays. Certes tout n’est pas à louer chez Frédéric-Guillaume ! Pasteur autant que sergent, hypocrite autant que charitable, avare, brutal, despote, il ne peut passer pour un prince modèle que dans cette Prusse, dont il personnifie si bien le génie ; mais en racontant l’histoire de la colonisation sous son règne, on ne peut s’empêcher de louer son discernement à reconnaître et son énergie à servir les intérêts de son royaume !


ERNEST LAVISSE.