Les Principautés franques d’Orient d’après les plus récentes découvertes de la numismatique

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Les principautés franques d’après les plus récentes découvertes de la numismatique
L.-G. Schlumberger


Parmi les branches si multiples et si variées de la science numismatique, il en est peu d’aussi attachantes, par les nombreuses questions qu’elle soulève et par l’imprévu de ses découvertes, que celle qui se rapporte aux croisades. Jetés hors de leur milieu normal, mis en contact constant avec les musulmans, les Byzantins et tous les peuples d’Orient, les croisés établis aux pays d’outre-mer subirent à chaque instant, sous toutes les formes et dans toutes leurs institutions, l’influence de ces nations diverses. Leur monnaie, précieux indice au point de vue de l’histoire, ne devait pas échapper à l’action de tant de causes réunies. De là des étrangetés, des nouveautés de style, de types, de légendes [1] pleines de singularité ; de là aussi une variété extrême, une originalité sans cesse renouvelée, qui ajoutent un charme particulier à l’étude de ces monnaies, témoignage palpable de cette longue période de conquête, à la fois si guerrière et si colonisatrice. On aime à voir et à déchiffrer une de ces monnaies, informe et barbare peut-être, mais authentique, de ces Tancrède, de ces Baudouin, de ces Boémond, héros aventureux qui s’en allaient jeter sur les rives du Jourdain et par-delà l’Euphrate les bases de ces principautés bizarres, dont les chefs et les soldats étaient des chevaliers et des gens d’armes de France, d’Italie et d’outre-Rhin, et les sujets des Bédouins du désert, des Arméniens de la montagne, des Syriens de Phénicie ou de Palestine.
I

Lorsque les premières armées de la croisade se mirent en marche pour la terre-sainte, leurs chefs, les principaux Chevaliers, emportèrent avec eux la monnaie de leurs pays respectifs, et, comme l’élément français dominait parmi eux, ce furent surtout des monnaies françaises qui servirent aux premières transactions des croisés. A chaque expédition de terre-sainte, à chacun de ces nouveaux départs, moins importans, mais qui se répétaient à intervalles de plus en plus rapprochés dans tous les ports d’Occident, le même fait se renouvela, et, bien qu’alors les princes chrétiens devenus souverains en Orient se fussent mis depuis longtemps à frapper monnaie, l’argent d’Occident continua d’affluer sur la route du Levant. De là ces découvertes fréquentes que l’on fait en Syrie et jusque sur les bords de l’Euphrate de deniers appartenant à nos anciens rois ou barons de France. Parmi ces monnaies laissées par les croisés, on retrouve le plus souvent celles que le vieux chroniqueur Raymond d’Agiles énumère avec précision : ce sont les monnaies du Mans, de Chartres, du Poitou, de Dol et de Gien, et le fait le plus intéressant que révèle l’abondance de ces pièces est moins sans doute l’affluence de croisés manceaux ou poitevins que la preuve du crédit dont les monnaies de ces ateliers jouissaient en Occident. Les deniers de Lucques, également cités par Raymond d’Agiles et qu’on retrouve fréquemment aussi en Orient, y ont été apportés par les nombreux guerriers italiens de la croisade. Outre les espèces citées, on en rencontre encore une foule d’autres en Orient : des monnaies féodales frappées par tous les barons de France, depuis la Flandre et l’Artois jusqu’à la Provence, jusqu’aux comtés de Toulouse et de Béarn.

N’est-il pas curieux de découvrir aux rives du Jourdain, sous les décombres d’Edesse ou de Jérusalem, dans les ruines de ces glorieux châteaux du Karak des chevaliers ou de la Pierre du désert, placées comme des sentinelles perdues à l’entrée de l’immense Asie, un humble denier, une vulgaire obole, frappés dans quelque obscure seigneurie des bords de la Loire ou des vallons de Bretagne, à Gien, à Guingamp, ou sur le flanc des Pyrénées, à Melgueil ou à Morlaas-de-Béarn ? Quelle histoire émouvante, bizarre, presque toujours tragique, pourraient raconter ces petites pièces laides et mal frappées qui du beau et lointain pays de France sont Venues terminer leur destinée sous les débris de quelque forteresse de terre-sainte pour reparaître après huit siècles d’oubli et être vendues par les brocanteurs indigènes aux touristes de Londres ou de New-York ! Quelle longue et pénible odyssée que celle de ces petites pièces apportées dans l’escarcelle du pauvre clerc ou du chevalier de fortune ! De quel drame final elles témoignent bien souvent lorsque, retrouvées en nombre au pied de quelque vieille ruine, elles viennent pour la millième fois raconter un de ces faits, incessamment renouvelés dans cette période violente entre toutes, d’attaque subite, de défense désespérée, de fuite précipitée, d’enfouissement de trésors qu’on espère aller rechercher dans des temps meilleurs et qu’on ne recherchera jamais ! Et ce n’est pas de France seulement qu’on découvre des monnaies aux pays de la croisade ; chaque nation d’Occident a fourni son contingent : les pièces des rois de Castille et d’Aragon s’y rencontrent mêlées à celles des empereurs d’Allemagne, des archevêques de Cologne ou de Mayence, des rois de Hongrie, des Pisans, des Vénitiens et des Génois, à celles des rois d’Angleterre, confondues enfin avec les pièces à types byzantins des Normands de Naples, de Salerne et de Bénévent. Il n’est pas jusqu’aux croisés des rives de la Baltique qui n’aient laissé, sous la forme des monnaies de leurs princes, une trace palpable de leur séjour aux pays du Levant. Enfin ce n’est point uniquement en terre-sainte qu’on surprend ces débris d’un autre âge : les routes principales suivies pendant des siècles par les grandes armées de la croisade et par ces groupes de pèlerins qui s’acheminaient pour ainsi dire journellement vers l’Orient en sont comme semées. Sur tout le trajet que suivaient les croisés, soit pour gagner Constantinople et de là Antioche à travers les dangers sans fin de l’Asie-Mineure, soit pour aller s’embarquer dans les principaux ports d’Italie, la pioche ou la charrue mettent de temps à autre à découvert quelques-unes de ces monnaies étrangères appartenant à l’époque des expéditions du Levant. Tantôt on les retrouve isolées, tantôt, et le plus souvent, en nombre considérable, constituant ce qu’on appelle en termes d’archéologie des trésors.

Ces épaves des croisades, laissées sur les grandes voies qui conduisaient d’Occident en Orient, ne sont pas un des témoignages les moins curieux de ces immenses et pénibles voyages qu’entreprenaient avec une insouciance naïve, avec une merveilleuse énergie, les populations les plus reculées, habitant les côtes de la Mer du Nord, ou les contrées plus lointaines encore voisines des glaces du pôle. Parmi bien des faits de ce genre, nous n’en citerons qu’un seul rapporté par M. A. Morel-Fatio. En 1861, pendant que l’administration du chemin de fer faisait exécuter la profonde tranchée qui sépare aujourd’hui la ville de Vevey, en Suisse, de son ancienne église de Saint-Martin, des enfans trouvèrent un coffret contenant un nombre assez considérable de petites monnaies d’argent muettes, c’est-à-dire sans légendes ; elles étaient barbares, grossièrement fabriquées et couvertes de types bizarres. Après quelques hésitations, M. Morel-Fatio fut fort étonné d’y découvrir tous les caractères de pièces Scandinaves du commencement du XIIIe siècle. Comment ces pièces d’origine si lointaine étaient-elles venues s’égarer sur les bords du Lac-Léman, puis sur le versant méridional du Saint-Bernard, à Etroubles et aussi à Avenches, dans le pays de Vaud, où d’autres découvertes de monnaies identiques furent faites vers la même époque ? Si l’on ouvre l’ouvrage du comte Riant sur la part que les peuples Scandinaves prirent aux croisades [2], on y lit l’indication des trois itinéraires suivis par les peuples du nord pour atteindre Jérusalem : la route de l’est d’abord à travers la Russie, — puis la route occidentale, pénible et long trajet de cabotage dans les grandes barques du nord, le long des côtes de l’Atlantique et de la Méditerranée, — enfin la route du midi, ou route de terre, qui suivait le Rhin, traversait la Suisse, le Saint-Bernard et l’Italie. C’était celle que prenaient les pèlerins désireux de recevoir à Rome la bénédiction pontificale avant de gagner le saint-sépulcre. Les monnaies d’Avenches, de Vevey, d’Étroubles, sont ainsi une série de vestiges d’une route parcourue du nord à Rome. La lumière devient complète quand on lit le précieux itinéraire de Nicolas Sœmundarson, abbé du monastère bénédictin de Thingeyrar en Islande, qui alla en terre-sainte de 1151 à 1154. On y trouve les détails les plus précis sur le trajet des pèlerins Scandinaves à travers la Suisse ; chaque journée de marche y est tracée ; Avenches, Vevey, Étroubles, y figurent comme étapes avec leurs noms écrits en langue norraine.

L’argent d’Occident n’arrivait pas seulement en Orient dans les coffres et dans les escarcelles des chevaliers ou des autres pèlerins. Les rois, les princes, les hauts barons, se faisaient envoyer de l’argent monnayé en terre-sainte pour leurs besoins particuliers et pour l’entretien des troupes qui les accompagnaient. On aimait peu à user de ce moyen à cause des grands dangers de la traversée et des chances considérables de perte auxquelles on était exposé. Pourtant il fallait parfois y recourir, ainsi que nous l’apprennent plusieurs documens de l’époque. Telle est une pièce des archives énumérant longuement les sommes en or et en argent monnayés ou non monnayés, envoyées en Palestine au comte Alphonse de Poitiers, frère de Louis IX, « l’an du Seigneur 1250, au passage de mai, » par son chargé d’affaires, Guillaume de Montléart. Cet envoi considérable s’élevait à la somme de 17,909 livres, 5 sols, 5 deniers. Une partie était en pièces d’or étrangères ou en lingots d’argent, mais il y avait 6,000 livres en menue monnaie nationale, en deniers tournois, qui étaient destinés à la solde journalière des simples soldats combattant sous la bannière du comte, les monnaies d’or étrangères et les lingots servant aux grandes transactions et pour les rapports des chefs de l’armée entre eux.

Le plus souvent les croisés avaient recours pour relever leurs finances épuisées à des procédés moins chanceux et plus sûrs. Les uns, les plus aisés, prenaient en partant de véritables lettres de change d’une maison de banque ayant des succursales aux pays d’outre-mer ; les autres, plus humbles, à la solde d’un roi ou d’un seigneur, allaient à ces mêmes succursales, qui se fondèrent en Orient avec une prodigieuse rapidité aussitôt après le triomphe des chrétiens, et y prenaient l’argent qui leur était nécessaire et qu’on, leur délivrait contre reçu au nom de leur suzerain. La lettre de crédit était infiniment plus commune que la lettre de change, et les archives en contiennent de nombreuses collections toutes scellées par les suzerains, par des évêques ou des notaires.

Nous avons vu les croisés introduisant en Syrie des masses considérables de numéraire frappé en Occident. Quant aux monnaies en usage dans le Levant à l’époque de leur arrivée, elles continuèrent à y être employées par les Byzantins, leurs voisins, et les musulmans, leurs ennemis. ils y trouvèrent, circulant en immense quantité, ces monnaies byzantines dont les types sont connus de tous ceux qui ont fait le voyage d’Orient et quelque peu fréquenté les boutiques des marchands d’antiquités ou jeté un regard sur les vitrines des changeurs arméniens et juifs. La monnaie byzantine d’or était surtout abondante ; son nom grec, hyperpyron, rappelle la pourpre des empereurs dont l’effigie y figure constamment. Les croisés, les marchands francs, transformèrent le mot grec en celui d’hyperpre, que les chroniqueurs écrivent de cent façons diverses, selon l’orthographe fantaisiste de l’époque : hyperpère, hyperpre, perpre, etc. Ce mot, indiquant l’espèce monétaire la plus usitée, revient fréquemment dans les écrits contemporains ; il figure dans les actes, les contrats, les documens de tout genre qui nous ont été conservés ; mais le plus souvent la monnaie d’or des empereurs grecs prit de Byzance, où elle était frappée, le nom de besant. Le besant, c’est la pièce d’or, c’est le louis d’or de l’époque. Presque toutes les transactions dans l’étendue entière des pays du Levant se font en besans jusqu’à ce que la vogue toujours croissante du ducat ou sequin vénitien vienne à son tour détrôner cette vieille prérogative. Par extension, l’expression besant ne désigna bientôt plus seulement la pièce d’or d’origine essentiellement byzantine, elle s’appliqua à toute pièce d’or en usage dans le Levant ; il y eut le besant sarrasin, celui des rois chrétiens de Chypre, celui des rois d’Arménie. Le besant prit place sur l’écu des chevaliers et compta parmi les figures héraldiques du blason. A côté de la monnaie des empereurs grecs, les croisés trouvèrent également dans les territoires qu’ils allaient occuper des espèces émises par les derniers conquérans du sol, la monnaie arabe des califes, les dinars d’or et les dirhems d’argent. Les deux faces de ces pièces étaient couvertes de légendes en caractères arabes, sur lesquelles on lisait les noms et les titres du calife régnant, le nom de la ville où elles avaient été frappées, puis la date de l’émission, généralement unie à des inscriptions pieuses en l’honneur de Dieu et de son prophète. On sait que la loi musulmane interdisait toute représentation de la figure humaine. Partout où la conquête arabe s’était étendue comme une marée montante sur les plus vieilles provinces de l’empire grec, les dinars des califes, que les croisés et leurs chroniqueurs appelaient besans sarrasins, circulaient en grande quantité.


II

A peine en possession de leurs nouvelles et étranges principautés, îles flottantes au milieu de l’océan musulman, les chefs élus des croisés, les rois de Jérusalem, les comtes d’Edesse, les princes d’Antioche, les comtes de Tripoli, songèrent à frapper monnaie à leurs nouveaux titres. On sait quel fut à ce sujet et de tous temps l’empressement des conquérans, aussi bien des plus grands vainqueurs que des plus minces aventuriers et des plus chétifs parvenus : de nos jours encore, il n’est pas de principicule heureux, pas de président éphémère d’une république américaine, pas de commune révolutionnaire, pas de comité insurrectionnel un instant triomphant, qui ne se hâte de faire frapper monnaie à sa plus grande gloire. C’est une façon d’annoncer son triomphe urbi et orbi ; c’est une manière aussi, pour ceux que dévore l’ambition d’Erostrate, de se survivre sûrement à eux-mêmes et à leur victoire d’un jour ; mais ce n’étaient point de pareils soucis de gloire posthume qui tourmentaient les barons du moyen âge, tous ces princes, ces seigneurs, ces évêques, qui faisaient frapper monnaie partout et toujours, dans leurs villes et leurs châteaux. Et pour ne parler que des rudes guerriers des croisades, s’ils étaient ambitieux, avides d’acquérir gloire et renommée, ils l’étaient bien plus d’accroître leurs ressources pécuniaires et de ramener l’abondance dans leurs coffres sans cesse épuisés. Or, de tous les droits dits régaliens dont jouissaient les souverains ou les possesseurs de fiefs, le droit de frapper monnaie fut toujours un des plus fructueux. Le suzerain en possession de ce privilège en avait la plupart du temps la seule et complète direction ; il pouvait à son gré, et aussi souvent qu’il lui plaisait, retirer sa monnaie, la remplacer par une émission d’un titre inférieur, forcer ses sujets à rapporter à sa monnaierie les pièces décriées et à les échanger avec une perte énorme contre les nouvelles. Il pouvait obliger tout étranger venant commercer dans ses domaines à échanger la monnaie foraine dont il s’était muni contre la sienne, et cela avec une perte considérable dont seul il fixait le taux à son bon plaisir ; qu’on se figure ce que devait être cette dernière vexation à cette époque du moyen âge, alors que, dans bien des provinces, chaque localité, chaque baronnie, presque chaque château entouré d’un groupe de maisons vassales, possédait sa monnaie particulière.

En arrivant en Syrie, les premiers croisés se hâtèrent donc de frapper monnaie à l’exemple de tous leurs contemporains. Le premier d’entre eux dont nous possédons des monnaies est ce Baudouin, un des chefs les plus illustres de la première croisade, qui ne fut comte d’Edesse que pendant un temps fort court. On sait qu’il abandonna bien vite sa nouvelle comté des bords de l’Euphrate pour aller ceindre à Jérusalem la couronne de terre-sainte, et cependant les monnaies dont nous venons de parler ont été frappées par lui comme comte d’Edesse.

C’est bien une des plus incroyables aventures de la première croisade que cette conquête d’Edesse et de son territoire par le jeune et ambitieux prince croisé, conquête dont le vieil évêque Guillaume de Tyr nous fait le récit avec une naïve simplicité. Baudouin, qui s’était croisé avec une grande partie de la chevalerie de son pays, et qui avait pris une part glorieuse aux premiers combats des pèlerins, quitte à Marésie la grande armée latine marchant sur Antioche. Escorté de 200 cavaliers seulement que suivaient de loin un millier d’hommes d’armes, il se dirige rapidement vers l’est, se jette à corps perdu en plein pays ennemi, s’empare des villes, des forteresses, conquiert toute la contrée jusqu’à l’Euphrate et délivre les populations chrétiennes du joug arabe ; puis, continuant sa course folle, il n’hésite pas à traverser le grand fleuve asiatique et marche droit sur la lointaine cité d’Edesse. Cette ville obéissait encore aux empereurs de Byzance et se trouvait en grand péril, isolée de toutes parts au milieu de la conquête musulmane. Le bruit des exploits de Baudouin vint aux oreilles du vieux gouverneur grec ; il l’appela à son secours, et quelques jours après le prince croisé entrait dans Edesse, après avoir parcouru l’espace considérable qui sépare l’Euphrate de cette ville à la tête de 20 cavaliers seulement. La nouvelle de cette conquête extraordinaire se répandit aussitôt ; tous les traînards, tous les aventuriers de la grande armée, chevaliers, écuyers, nobles et vilains, tous ceux qui étaient fatigués de souffrir et pressés de jouir, abandonnant la route de Jérusalem et le siège d’Antioche, où la peste décimait les pèlerins, accoururent à Edesse. En deux mois, toutes les villes au-delà de l’Euphrate et sur ses bords furent enlevées à leurs émirs arabes ou se rendirent à discrétion, et le comté d’Edesse, la plus ancienne des principautés franques d’Orient, se trouva constitué. Tous, Grecs, Arabes, Arméniens, émerveillés de tant d’audace, acceptèrent le joug du vainqueur. Un peu plus de deux ans après ces événemens, la nouvelle de la mort prématurée de Godefroy de Bouillon et de sa propre élection à la couronne de Jérusalem vint surprendre Baudouin. Il quitta sa comté d’Edesse, la cédant avant son départ à son cousin Baudouin du Bourg.

Pendant ses deux ans de règne, Baudouin Ier fit frapper monnaie de cuivre. En vrai chevalier du moyen-âge, dédaigneux de l’art et de toute élégance, il se servit simplement des grossières pièces de cuivre byzantines et y fit graver son effigie par-dessus les types primitifs. Ces pièces, pour être informes et barbares, n’en offrent pas moins un vif intérêt, ne serait-ce que parce qu’elles représentent les plus anciennes monnaies émises par les guerriers chrétiens dans le Levant. Le revers porte une simple croix, mais sur la face principale, Baudouin s’est fait représenter en pied, en costume de guerre, en cotte de mailles, la tête coiffée du heaume conique, la main gauche appuyée sur la garde de sa grande épée. Voilà pour le conquérant et pour le guerrier ; mais Baudouin est trop pieux, ou plutôt trop politique, pour négliger le côté religieux, si important alors, en cette circonstance surtout, où il doit se faire pardonner d’avoir abandonné la route du saint-sépulcre pour satisfaire son ambition personnelle. Aussi, de la main droite, le voyons-nous élever au-dessus de sa tête la croix, et, sur la légende en langue grecque disposée autour de l’effigie centrale, lisons-nous ces simples mots : Baudouin, serviteur de la croix. C’est bien là la véritable effigie du croisé modèle brandissant en guise de sceptre le pieux symbole pour lequel il semble avoir tout abandonné, patrie, famille, riche héritage paternel, aux yeux des masses ignorantes et fanatisées.

Comme la croix de la monnaie de Baudouin représente le côté religieux, les caractères grecs de la légende représentent le côté politique et les préoccupations plus terrestres du chef croisé devenu, de simple pèlerin, prince puissant et administrateur d’un véritable état. Il faut flatter la population grecque d’Edesse ; il faut ne pas lui faire trop vivement sentir qu’elle est vaincue et forcée d’obéir à des étrangers, à des Latins, à des schismatiques détestés ; il faut lui montrer son nouveau chef, lui faire épeler son nom et ses titres dans la langue qui est la sienne. Partout les croisés se montrèrent ainsi plus politiques qu’on ne serait tenté de le croire et se plièrent aux exigences des diverses contrées où ils s’établirent. Dans le nord de la Syrie, à Antioche comme à Edesse, ils trouvèrent à leur arrivée, soit les gouverneurs grecs installés, soit du moins la domination arabe affermie depuis si peu de temps que l’influence grecque était encore dominante. Aussi, dans toutes ces contrées, les légendes grecques furent-elles seules admises sur leurs monnaies pendant les premiers temps de la conquête, et Baudouin, Boémond et Tancrède estropièrent et dénaturèrent sans scrupule leurs noms glorieux pour les plier à l’orthographe baroque du bas-grec du XIIe siècle. Plus au sud au contraire, à Beyrouth, à Jaffa, à Jérusalem surtout, les croisés trouvèrent la conquête musulmane plus solidement établie. Ils adoptèrent immédiatement dans ces contrées l’usage des légendes en langue latine, seules usitées à cette époque pour l’épigraphie monétaire d’Occident.

On peut compter au nombre des plus anciennes monnaies de la croisade celles que fit frapper Tancrède à Antioche, lorsque la captivité du prince Boémond eut mis entre ses mains la régence de la principauté. Les légendes de ses monnaies sont en langue grecque. Le pieux guerrier immortalisé par la Jérusalem délivrée conserve sur ses monnaies les légendes en usage à Byzance et s’intitule, en hellénisant son nom : Tankridos, serviteur du Seigneur ; mais après cette formule, pleine d’humilité chrétienne, on imaginerait malaisément sous quel bizarre costume figure sur ces mêmes monnaies l’effigie du prince croisé. Il y apparaît de face, vu jusqu’à mi-corps, portant une grande épée haute ; sa barbe est longue et descend en pointe sur sa poitrine, ses épaules sont revêtues d’une ample robe tout ornée de pierreries, et, chose plus extraordinaire, sa tête est couverte d’un large turban que surmonte la croix. Ce turban n’est autre chose que la keffieh, le vaste et léger châle syrien, qui était alors, comme il l’est aujourd’hui, l’indispensable coiffure de ces climats torrides. On sait en effet que les croisés, peu accoutumés à supporter sous leurs pesantes armures et leurs casques d’acier poli les ardeurs du soleil asiatique, durent, presque aussitôt arrivés en Syrie, adopter cet appareil protecteur, qui devait être un jour l’origine du lambrequin héraldique. Ils le mirent par-dessus le casque ou le heaume, et ce ne devait pas être un des moins curieux spectacles de ces expéditions que tous ces guerriers bardés de fer, cheminant sur leurs grands palefrois le long des sables brûlans de la mer de Phénicie, revêtus de la cotte de mailles et du heaume d’Occident surmonté de cette vaste pièce d’étoffe aux vives couleurs, de ce turban dont les dimensions si réduites aujourd’hui ne peuvent plus donner une idée même éloignée. La plus grande partie des croisés adoptèrent également avec empressement, en dehors des heures de marché ou de combat, l’usage de ces amples vêtemens flottans si nécessaires à l’hygiène des pays chauds, et dont les monnaies de Tancrède nous fournissent un remarquable exemple. Ce fut dans un dessein évident de flatterie politique que Tancrède se fit représenter ainsi sous le costume classique des ennemis de la foi. Il voulait par cette concession apparente faire appel aux sympathies de ses nouveaux sujets musulmans : preuve nouvelle que l’esprit des croisés était infiniment plus pratique qu’on ne le supposait. Non-seulement la politique chrétienne du Levant savait fort bien ménager l’ennemi sarrasin, mais elle en arrivait souvent avec lui à un modus vivendi très réel. Bien des travaux publiés sur les guerres saintes l’Histoire de Michaud, par exemple, qui est dans toutes les mains), par une préoccupation trop constante du côté fanatique des expéditions de Syrie, ne donnent qu’une idée fausse du véritable caractère de cette curieuse époque. On commence aujourd’hui à étudier ces événemens si considérables sous cet aspect d’un ordre plus universel et plus vrai. L’intérêt général du sujet ne perdra rien à cette manière plus intelligente d’envisager ces grands faits, et la vérité historique y gagnera infiniment.

Les aspirations religieuses de la masse des premiers conquérans croisés firent rapidement place à des préoccupations d’un ordre plus matériel, et il en fut surtout ainsi parmi les nouveaux pèlerins que le bruit des grands succès remportés en Palestine précipitait chaque jour en foule vers ces pays ouverts à toutes les ambitions. L’enthousiasme, le fanatisme des premiers jours, furent bien vite remplacés par un vaste élan colonisateur et commercial. Il s’établit un puissant et continuel courant de la portion vitale des populations d’Europe, de toutes les énergies, de toutes les ambitions, de toutes les capacités, vers cet Orient si fertile et si vaste où il y avait place pour tous, où cent ports de mer, cent riches comptoirs attiraient l’activité des commerçans pisans, génois, vénitiens ou provençaux. Il y eut dans cet immense mouvement d’émigration quelque chose de comparable à celui qui entraîne encore aujourd’hui les forces vives de la vieille Europe vers les contrées jeunes et pleines de ressources de l’Amérique et de l’Australie. Cette rapide transformation, qui devait, parmi ce peuple de moines, de soldats et d’aventuriers, faire une part si large à l’esprit de négoce et de colonisation, ne put s’accomplir sans qu’il y eût nécessairement des rapports plus pacifiques entre les chrétiens et les mahométans, accommodemens dont on ne saurait se faire une idée lorsqu’on s’en tient à la lecture des chroniqueurs contemporains qui, pour la plupart prêtres ou clercs d’une piété profonde et naïve, ne voyaient dans la croisade et dans ses conséquences que l’extermination des ennemis de Dieu. Les monnaies de Tancrède offrent un exemple frappant de cet esprit de sage tolérance. Tout dernièrement encore nous avons eu la bonne fortune de découvrir, pendant un séjour en Orient, une monnaie de cuivre appartenant au même prince, et qui vient, elle aussi, apporter un éclatant témoignage de la politique conciliatrice des premiers princes croisés, Cette monnaie, unique jusqu’ici ! et grossièrement frappée, est bien chrétienne, puisque sur une de ses face, apparaît, la figure du Christ nimbé ; néanmoins on y lit avec étonnement cette bizarre légende écrite en bas-grec : le grand émir Tancrède. Une portion de la légende est effacée, précisément à l’endroit où se trouvent les premières lettre du nom dm prince, aussi est-il impossible d’affirmer que la lecture proposée soit exacte sur ce point ? mais les deux premiers mots sont d’une lecture infiniment plus nette, et en tout cas nous avons sous les yeux ce fait extraordinaire d’une monnaie appartenant à la première période des croisades, et portant cependant à côté de l’effigie du Christ un titre essentiellement arabe, transporté dans la langue grecque, et s’appliquant à un prince latin possessionné en Orient.

Une circonstance singulière semble du reste démontrer que Tancrède, en adoptant le turban sur ses monnaies, avait imaginé quelque chose de hardi et d’un peu prématuré et qu’il dut revenir peu après, sur sa première décision. La plupart de ses monnaies au costume oriental ont en effet été postérieurement surfrappées sous son règne même, et son buste primitif est recouvert par les effigies du Christ et de saint Pierre, patron de la cathédrale d’Antioche. Il est probable que Tancrède, cédant aux vifs reproches du clergé, fit de bonne heure pratiquer cette substitution.

Tout cela prouve que les relations entre musulmans et chrétiens furent souvent moins hostiles que la tradition vulgaire ne le faisait croire. Des découvertes récentes viennent de mettre au jour des faits de même ordre, mais d’une portée beaucoup plus grande au point de vue historique. Lorsqu’on passe en revue les monnaies frappées par les divers princes croisés, on s’aperçoit qu’elles sont presque toutes de cuivre ou de mauvais billon, très rarement d’argent pur, et que les monnaies d’or manquent absolument. Il est évident que toutes ces pièces de valeur infime ne furent jetées dans la circulation par les barons de terre-sainte que pour satisfaire aux exigences multiples du petit trafic et de la vie de chaque jour. Mais il est également certain que cette menue monnaie ne pouvait suffire aux besoins d’un commerce aussi considérable que celui des riches comptoirs du Levant. Comment aurait-on soldé en deniers ou en oboles de cuivre et de billon ces sommes si élevées, ces comptes si importans qui figurent dans la foule des actes et des documens contemporains parvenus jusqu’à nous, ces 10, ces 15,000 besans, ces 50, ces 100,000 pièces d’or qui servaient à régler les traites des maisons de banque, les opérations des changeurs ou les emprunts faits aux négocians pisans ou génois, à payer enfin la rançon du roi et des seigneurs tombés aux mains des Sarrasins, ou à acheter la trahison des émirs et des gouverneurs arabes ?

Il y a peu d’années, on était encore dans une ignorance absolue de toute cette portion de l’histoire monétaire des croisades, et c’était vainement qu’on cherchait la monnaie d’or des princes chrétiens de Syrie. Il semblait impossible que leurs ateliers n’eussent pas frappé des pièces de ce métal indispensable à tout mouvement commercial de quelque importance ; mais comme ces pièces ne s’étaient pas rencontrées encore, on en était réduit à supposer que toutes ces transactions se réglaient au moyen de l’or byzantin nu sarrasin. Cependant on ne pouvait s’expliquer comment, à côté de ces mots : besans sarrasins, figure sans cesse, dans les actes du temps, cette autre expression de besans sarracénats, que l’on pourrait traduire par : besans imités des besans sarrasins. On retrouvait également à chaque page ces autres expressions : besans au poids d’Acre, besans au poids de Tripoli, besans au poids de Tyr. Ce sont précisément les grandes villes commerçantes où étaient installés les plus riches comptoirs italiens et où s’était concentrée la majeure partie du mouvement des affaires en Orient.

Jusqu’à ces dernières années, on était donc d’accord sur un seul point : c’est que les croisés n’avaient point frappé de monnaie d’or dans les mêmes conditions et aux mêmes types que leurs pièces de cuivre et de billon. On supposait que toutes les transactions de quelque importance devant aboutir plus spécialement aux commerçans musulmans, les Latins établis en Orient s’étaient gardés de frapper une monnaie d’or dont les types chrétiens eussent été mai vus des Orientaux. Or il est aujourd’hui constant que les croisés ont fait frapper en quantités énormes des besans d’or, et que ce sont ces besans qui sont désignés par ces mots : au poids d’Acre, de Tyr, de Tripoli, suivant qu’ils ont été frappés dans l’une de ces trois villes ; mais, chose étrange, on a découvert qu’afin de faciliter les transactions avec les Arabes, ces besans chrétiens frappés en Orient furent de serviles imitations des pièces d’or sarrasines, Ce sont les mêmes légendes célébrant Allah et Mahomet et indiquant les noms des califes avec la date de l’hégire. De là cette expression mystérieuse de besans sarracénats, ou besans frappés à l’imitation des pièces sarrasines.

Voilà donc pourquoi on n’avait jamais retrouvé encore cette monnaie d’or des princes croisés ; voilà pourquoi on n’aurait même jamais pu la distinguer de la monnaie d’or arabe, si l’inhabileté des ouvriers latins n’avait souvent produit des imitations par trop maladroites. Cependant, même avec ce signe diagnostique, il sera toujours difficile d’affirmer que tel besant, portant le nom d’un calife, a bien été forgé au Caire ou à Bagdad, et non point à Tyr ou à Ptolémaïs, dans les ateliers des princes croisés. Un historien arabe dit que, « durant les trois années qui suivirent la conquête de Tyr (1129), les Francs continuèrent à battre monnaie au nom du calife El-Amer, mais qu’au bout de ce temps ils cessèrent de le faire. » Cet auteur ne se trompait point, et comme le dit M. Lavoix, conservateur au cabinet des médailles, dans un intéressant mémoire auquel nous empruntons ces détails, nous possédons, nous possédions même depuis longtemps, sans le savoir, ces monnaies frappées par les croisés à la plus grande gloire de Mahomet. Cette émission d’espèces musulmanes faite par des chrétiens se continua pendant tout le temps du séjour des croisés en terre-sainte ; on les frappait à Tripoli, à Tyr, à Saint-Jean-d’Acre ; elles eurent cours partout.

Mille raisons puissantes rapprochèrent forcément les deux races ennemies sur le territoire de la conquête : nécessités de la vie de chaque jour, disette si fréquente dans ces pays sans cesse exposés à toutes les horreurs de l’invasion lorsque, les secours attendus de la mère patrie venant à manquer, il fallait, à moins de mourir de faim, songer à acheter ses vivres des mains de l’ennemi. Il y eut bientôt même des alliances avec les émirs arabes. On pourrait accumuler les exemples les plus curieux de cette fusion partielle des deux races. C’est ainsi qu’il y avait à la solde des croisés et combattant dans leurs rangs, sous le nom de turcopoles, un grand nombre de mercenaires arabes, et la charge de grand-turcoplier ou chef des Turcoples, devint un des emplois importans de la cour des rois de Chypre. On retrouve du reste plus tard, en Anatolie et en Grèce, ces mêmes grands-turcopliers devenus de véritables chefs d’aventuriers, se louant au plus offrant et combattant au service des princes angevins, en Morée, et des chefs de la compagnie catalane, en Thessalie et en Attique.

C’étaient des artistes sarrasins qui décoraient les édifices parfois fort luxueux élevés par les croisés : ce furent des ouvriers syriens qui ornèrent le magnifique palais élevé à Beyrouth par les Ibelins. Dans la plupart des villages de terre-sainte, habités pêle-mêle par les Syriens, chrétiens ou musulmans, les Turcs ou même les Bédouins, les deux races vivaient dans des rapports pacifiques. Les mariages avec des Syriennes converties, avec des femmes sarrasines même, n’étaient pas rares, ainsi que le dit Foucher de Chartres dans le tableau qu’il nous trace de l’esprit qui animait les colonies franques vers l’époque du règne de Baudouin II : « le lion et le bœuf mangent au même râtelier, les idiomes les plus différens sont maintenant communs à l’une et à l’autre nation, et la confiance rapproche les races les plus éloignées. » Le baron de Slane a retrouvé, dans les inventaires des archives des familles arabes de Syrie, la mention de permissions de chasse accordées réciproquement sur certains cantons par les princes francs et les émirs. Enfin les incessantes dissensions des princes arabes entre eux, dissensions dont profitèrent les chrétiens, pour appuyer les uns au détriment des autres, ne furent pas une des moindres causes du rapprochement entre les deux races. En un mot, il se passa sous beaucoup de rapports, en Syrie, ce qui était advenu en Sicile, où l’influence arabe continua à prédominer à la suite même de la conquête normande, et où les compagnons de Robert Guiscard adoptèrent un grand nombre de coutumes de la civilisation orientale, si bien qu’une civilisation moitié arabe et moitié byzantine régna à la cour franque de Palerme.

Il y eut donc entre chrétiens et sarrasins des relations fréquentes qui amenèrent un échange constant des besoins de la vie. Dès lors, comme le dit fort bien M. Lavoix, le monnayage latin frappé aux types chrétiens ne suffit plus. Il fallut se conformer aux usages des Arabes et leur donner en paiement une monnaie frappée à un type qui leur fût familier. Cette monnaie d’or, commune aux Arabes et aux chrétiens, dut faciliter singulièrement leurs rapports journaliers. Ce besant chrétien au poids d’Acre, de Tyr, de Tripoli, fut, avec le dinar sarrasin, le numéraire le plus en usage dans tout l’Orient chrétien ; il semble que le besant au type sarrasin, accepté de tous, fut le seul qui ait eu cours légal dans toutes les principautés latines du Levant.

Quels furent les personnages qui fabriquèrent dans les ateliers chrétiens de Syrie ce monnayage impie ? Plusieurs chartes contemporaines répondent à cette question ; toutes sont d’accord pour nous montrer les seuls Vénitiens en possession de ce privilège si lucratif. Les rois chrétiens d’Arménie, par exemple, stipulent à chaque nouvelle charte octroyée aux négocians de la république, que, « si les Vénitiens importent de l’or ou de l’argent sur leurs terres et qu’ils en frappent des besans ou des monnaies, ils seront tenus de payer un droit, ainsi que le paient ceux d’entre eux qui frappent des besans et des monnaies au pays de Saint-Jean-d’Acre. »

Ainsi ces mêmes Vénitiens, qui plus que personne profitèrent des croisades, qui plus tard, lors de la prise de Constantinople, surent se réserver les meilleures portions du territoire de l’empire, ces Vénitiens qui, bien avant 1204, s’étaient arrogé tant de droits en Syrie, jusqu’à posséder leurs quartiers, leurs coutumes et leurs franchises dans toutes les villes considérables de terre-sainte, — nous les voyons encore accaparant le plus fructueux de tous les privilèges : celui de battre monnaie. Ils payaient au roi de Jérusalem un droit de 15 pour 100 sur les sommes mises par eux en circulation. Un document du temps nous donne jusqu’à l’indication de la maison où était établie la Zecca de Saint-Jean-d’Acre, l’atelier monétaire vénitien où se fabriquait cette curieuse monnaie d’imitation si répandue en Syrie.

Mais comment la portion pieuse de la population, et surtout l’élément ecclésiastique, prenaient-ils leur parti d’un pareil état de choses ? Comment ne s’opposaient-ils point à ces actes qui constituaient, aux yeux des croyans sincères, la plus criminelle des transactions avec les ennemis de Dieu ? Nous n’avons que peu de données sur ce sujet ; les chroniqueurs contemporains n’y font aucune allusion, et leur silence même en dit plus long que tous les anathèmes auxquels on pourrait s’attendre. Dans les commencemens du moins, cette fabrication d’une monnaie impie dut traverser une période clandestine et de pure tolérance. Et, si même elle fut ainsi tolérée, il me faut en accuser que l’avidité du gain qui fut, au. temps des croisades comme toujours, l’éternel mobile des actions humaines.

Il nous reste cependant une preuve certaine de l’impression que produisit un fait si directement en opposition avec l’esprit général des croisades. Le légat pontifical, Eudes de Châteauroux, qui accompagna louis IX en terre-sainte, en écrivit longuement au pape Innocent IV ; sa lettre ne nous a pas été conservée, mais nous avons la réponse du souverain pontife. Innocent blâme vivement une telle coutume, et approuve l’excommunication lancée par son légat contre les chrétiens de Saint-Jean d’Acre et de Tripoli, « qui frappaient des besans et des drachmes avec le nom de Mahomet et l’ère musulmane. » Il ordonna à Eudes de Châteauroux de faire cesser aussitôt « cet abominable blasphème. » De même nous voyons en 1266 Clément IV réprimander sévèrement, par une bulle datée de Viterbe, l’évêque de Maguelonne, au sud de la France, qui frappait des monnaies avec le nom de Mahomet, cum titulo Mahometi. Ces pièces d’imitation, frappées à Maguelonne, n’ont pas encore été retrouvées ; elles ne le seront probablement jamais ; c’est qu’elles étaient servilement imitées de celles d’Espagne, et qu’il est par conséquent presque impossible de les en distinguer. L’intervention d’Innocent IV, si nette et si sévère, effraya les Vénitiens, et la fabrication des besans fut provisoirement suspendue, mais on ne pouvait se passer d’une monnaie qui était devenue familière aux marchands des deux nations et dont l’absence gênait singulièrement leurs relations. Que firent les Vénitiens pour tourner cette difficulté ? Ils usèrent d’une pieuse supercherie qui nous montre sous son véritable jour cet esprit de négoce subtil et plein de ressources des trafiquans italiens du moyen âge. Au lieu des légendes musulmanes frappées d’interdit, ils écrivirent, mais toujours en arabe, des légendes chrétiennes sur leurs monnaies. Il n’y avait que le sens de changé ; l’apparence extérieure de la monnaie restait la même. Ces pièces nouvelles, et véritablement extraordinaires, ne- sont pas rares aujourd’hui dans les collections ? publiques. Au centre du champ couvert par les mots arabes, on aperçoit une très petite croix. Il existe même quelques monnaies : d’argent à ce type, mais elles sont moins nombreuses que l’es besans d’or. Voici les légendes qu’on retrouve avec de très faibles variantes sur-beaucoup d’entre ceux-ci : frappé à Acre Van douze cent cinquante et… de l’incarnation du Messie, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, Dieu unique ; puis sur la face opposée : à la gloire de la croix de Nôtre-Seigneur Jésus, le Messie, d’où nous vient notre salut, notre vie et notre résurrection, et qui nous a délivrés et nous a pardonnés, ou bien encore : un Dieu, une foi, un baptême, et de l’autre côté : gloire, à Dieu de siècle en siècle, le Père, le Fils, le Saint-Esprit, Dieu unique. Ces dernières monnaies paraissent avoir été toutes frappées à Saint-Jean d’Acre, et, chose curieuse, elles portent presque toutes comme dates les années 1251 à 1255, qui correspondent au séjour de saint Louis dans cette ville. M. Lavoix en conclut que ce fut très probablement le roi saint Louis qui imposa à l’atelier de Ptolemaïs cette réforme, et que ce fut alors qu’on inscrivit en arabe sur la monnaie ces formules de la loi qui en faisaient une monnaie chrétienne sous un type purement musulman. C’était bien toujours une concession aux nécessités des transactions internationales, mais du moins il n’y avait plus sacrilège évident.

N’est-il pas étrange que cette monnaie d’or des croisés, qu’on ne pouvait parvenir à découvrir et qui cependant avait été émise par eux durant des siècles, se cachât précisément sous cette physionomie arabe, sous ces pieuses légendes da Koran, derrière lesquelles ceux que préoccupait outre mesure le caractère religieux des principautés franques d’outre-mer auraient bien peu songé à l’aller chercher ?


III

A l’histoire des principautés de terre-sainte se lie intimement celle du royaume chrétien de Petite-Arménie, qui comprenait l’ancienne province de Cilicie. Sa frontière orientale se confondait avec celle des terres franques et s’étendait jusqu’à une faible distance de cette vallée de l’Oronte, alors fertile et populeuse, où s’élevait, entourée de sa haute et magnifique ceinture de tours et de murailles, la grande cité latine d’Antioche. L’histoire de ce royaume d’Arménie, de cette petite souveraineté chrétienne du moyen âge, d’abord blottie dans les profondes vallées de l’âpre chaîne du Taurus, puis s’étendant peu à peu jusqu’aux rivages du golfe de Cilicie, est certes une des plus curieuses. Les Arméniens, établis en ces contrées vers le XIIe siècle, race vivace et énergique, luttèrent incessamment contre tous les envahisseurs, Sarrasins, Arabes, Tartares et Égyptiens, qui les environnaient d’un cercle de fer, se rétrécissant sans cesse. Ils avaient pour chefs des princes nationaux, les Roupéniens, ou descendans de Roupène, d’abord simples princes régnans ou barons, comme les appellent les chroniqueurs francs des croisades, puis rois véritables consacrés par l’église de Rome et par l’empereur d’Allemagne lui-même. Leurs sujets, réduits d’abord aux habitans de quelques villages groupés autour des châteaux perdus dans les montagnes, arrivèrent rapidement à une puissance qui en fit pour les princes croisés établis en Syrie d’utiles et, précieux auxiliaires. Grandis et fortifiés de leur côté par l’arrivée inattendue des premiers croisés, les Arméniens s’appuyèrent maintes fois sur eux dans leur résistance désespérée contre les armées musulmanes. Puis, lorsque les grandes catastrophes fondirent sur la Palestine et que le nom même des anciennes principautés franques eut disparu de Syrie, les Arméniens, frappés à mort par tant de désastres, tour à tour tributaires des sultans seldjoucides d’Iconium, des khans tartares et des sultans mamelouks du Caire, se soutinrent avec peine quelque temps encore ; ils étaient comme protégés par le voisinage de ce glorieux royaume latin de Chypre, qui avait si courageusement relevé l’étendard de la croix chassé de Syrie par les victoires de Saladin et de ses successeurs. Des princes de la maison de Lusignan remplacèrent même sur le trône d’Arménie les descendans de Roupène. Puis enfin tout fut fini pour Chypre comme pour l’Arménie, et l’invasion égyptienne, entraînant son dernier roi captif au Caire, transforma en une, solitude fumante les pentes sauvages du Taurus et les plaines de la Basse-Cilicie. Les monnaies des rois chrétiens de la Petite-Arménie sont nombreuses. Généralement imitées des monnaies en usage parmi les populations chrétiennes ou infidèles voisines, elles portent presque toujours l’effigie du souverain, assis sur un trône richement orné, dans toute la splendeur royale d’autrefois, ou bien encore chevauchant, la couronne en tête et l’épée au poing. D’autres fois on y voit figurer la croix ou bien encore le lion, emblème héraldique de ces princes belliqueux. Toutes ces monnaies portent des légendes en caractères arméniens, où le prince prend le titre de roi (thakavor) de tous les Arméniens ; on y lit également le nom de l’atelier où fut frappée la monnaie, c’est parfois celui de Tarsous, l’ancienne Tarse, la métropole de la Cilicie grecque et romaine, beaucoup plus souvent celui de la ville royale de Sis. Cette capitale de l’Arménie était située dans la haute vallée du même nom, et bien souvent les princes roupéniens s’y retirèrent pendant que dans la plaine passait le flot dévastateur de l’invasion mogole, arabe ou égyptienne, accourue des plateaux de la Haute-Asie ou des bords de l’Euphrate et du Nil. Ce fut dans un autre de ces châteaux royaux d’Arménie, dans celui de Gaban, que se joua en 1374 le dernier acte du drame qui mit fin à l’agonie du malheureux et héroïque royaume chrétien. Ce fut derrière ses hautes murailles que le dernier roi d’Arménie, Léon VI, se défendit pendant neuf mois contre les innombrables contingens égyptiens et éthiopiens du sultan Melik-Aschraf-Scha’ban. Forcé par la faim de se rendre à discrétion, il vit son royaume anéanti par la plus effroyable des dévastations. Lui-même, longtemps chargé de fers sur le sol d’Égypte, au château du Caire, obtint enfin sa liberté, grâce aux bons offices des princes d’Aragon et de Castille. Il partit pour l’Occident en 1382, après huit ans de captivité, afin d’implorer en sa faveur la compassion de l’église et des souverains, qui le reçurent partout avec le respect que commandait sa grande infortune. Alors commença pour lui une de ces odyssées, une de ces existences errantes et étranges, dont la vie du moyen âge nous offre tant et de si curieux exemples. Tour à tour plein d’espoir, caressant les plus chimériques projets de restauration, puis plongé dans le découragement et presque dans la gêne, vivant des subsides des princes d’Occident, Léon VI résida successivement à Rome, à Madrid, à Londres et à Paris. Ce roi errant finit par mourir dans cette dernière capitale, le 29 novembre 1393, dans le palais des Tournelles, rue Saint-Antoine, vis-à-vis de l’hôtel de Saint-Pol, demeure habituelle des rois de France. Il fut inhumé aux Célestins, où son corps resta jusqu’à la révolution. Ses cendres furent alors jetées au vent comme celles de tant d’autres. Son tombeau, d’abord transporté au musée des monumens français des Petits-Augustins, a été déposé pendant la restauration dans les caves des sépultures royales de Saint-Denis, où il est conservé actuellement. Héthum Ier, fils du grand-baron Constantin et successeur de Léon, premier roi d’Arménie, eut un des règnes les plus longs et les plus agités de cette époque si troublée de l’histoire de la Cilicie chrétienne ; ses monnaies sont fort nombreuses. Sur les unes, Héthum figure à côté de la reine Isabelle, sa femme : tous deux sont debout, parés de la robe flottante et de la couronne royale, et portent entre eux une longue croix. D’autres pièces du même prince rentrent dans la classe de ces monnaies si curieuses appelées bilingues, parce qu’elles portent des légendes écrites en deux langues différentes. Celles du roi Héthum rappellent une des pages les plus douloureuses de l’histoire de l’Arménie, alors que son prince, vaincu, fut devenu pour plusieurs années le vassal des puissans sultans d’Iconium. Sur le revers figure Héthum à cheval, entouré d’une légende en caractères arméniens, mais la face opposée tout entière est occupée par une légende arabe qui énumère les titres et les surnoms des vainqueurs de l’Arménie, suzerains infidèles du roi chrétien : le sultan, le magnifique, ressource de la religion, Kaikobad, fils de Kaikosrou, ou bien encore : le sultan suprême, ressource du monde et de la religion.

Les bizarres monnaies dites bilingues ne sont pas rares au moyen âge ; souvent elles consacrent la suzeraineté d’un prince ou d’un pays sur un autre, mais souvent aussi elles n’ont d’autre origine que la nécessité de faciliter les transactions de deux nations de langue différente en rapports fréquens de trafic et d’affaires. Ce monnayage singulier fut adopté par les musulmans et les chrétiens sur tous les points où les deux races, mises en contact forcé par un long voisinage, étaient entrées dans la voie des relations pacifiques. On connaît des monnaies bilingues frappées par les rois de Castille pour les rapports de leurs sujets avec les envahisseurs musulmans établis en Espagne ; on en connaît par contre qui furent frappées par les Maures de Tanger pour les anciennes populations chrétiennes qu’ils avaient subjuguées. Il y eut même des monnaies trilingues, et un des exemples les plus connus de ces concessions faites aux populations vaincues nous est fourni par les princes normands conquérans de Sicile ; leurs monnaies, frappées avec des légendes grecques « et. arabes sur une face, latines sur la face opposée, portent des symboles chrétiens mêlés, à des versets du Koran.

Parmi les plus singulières monnaies de ce genre, il faut citer encore celles qui furent fabriquées en Orient par les Génois dans leur lointaine colonie de Gaffa, en Crimée ; elles portent d’un côté des légendes latines, et de l’autre une inscription tartare en caractères arabes. L’antique Théodosie, qui fut longtemps le point commercial le plus important de toute la rive septentrionale de la Mer-Noire, avait été, à une époque fort reculée déjà, visitée par les Génois. Le premier signe certain de l’existence d’une colonie puissante en ce lieu nous est fourni par un document de 1289, dans lequel les Génois de Théodosie ou de Caffa décident d’envoyer trois navires au secours de Tripoli, le principal comptoir de Gênes en Syrie, alors assiégée par le sultan Kélaoun. Les progrès de la jeune cité criméenne avaient été extraordinairement rapides, mais aucun événement ne lui avait été plus favorable que le retour à Constantinople des empereurs grecs en 1261, et le triomphe de ce Michel Paléologue dont les Génois s’étaient montrés en toute occasion les fidèles alliés. Caffa devint la métropole de la Mer-Noire. Tout le sud de la Crimée, l’ancienne Gothie, dont la fertilité était extrême, fut le territoire de la grande cité commerçante qui approvisionnait de blé et de poisson salé Byzance et la majeure partie de l’empire grec. En communication constante avec les vastes plaines du sud de la Russie par les grands fleuves de cette région, reliée à l’embouchure du Don par la colonie vénitienne de la Tana, qu’a remplacée aujourd’hui la moderne Azof, Caffa tenait entre ses mains l’abondance ou la disette de tous les pays riverains de la Mer-Noire et du Bosphore. Il y eut une époque, vers 1400, où Caffa compta jusqu’à 5,000 demeures de négocians européens.

Malheureusement les Génois n’étaient pas seuls en possession de la Crimée. ils y avaient de puissans et incommodes voisins, et les chefs tartares de la Horde-d’Or, ces grands khans du Kipchak, qui régnaient sur toute la partie orientale de la Russie méridionale, avaient en Chersonèse un lieutenant, le khan de Crimée, dont la résidence était à Soldaya, capitale mogole de la péninsule. Les Tartares formaient une nation plus civilisée qu’on ne serait porté à le croire ; elle était sédentaire et se livrait en masse à l’agriculture, dont les produits devenaient l’objet d’échanges entre eux et les trafiquans de Caffa. Les Génois avaient un consul à Soldaya, auprès du khan de Crimée, et celui-ci entretenait à Caffa un fonctionnaire chargé de la protection de ses nationaux et de la perception de certains droits. Les rapports des Génois avec les Tatares ne se bornèrent pas toujours à ces relations pacifiques ; il y eut de vifs et sanglans démêlés, et les vieilles murailles de Théodosie, encore debout aujourd’hui avec leurs écussons des anciens consuls génois, virent plus d’une fois s’élancer à l’assaut les sauvages guerriers de la Grande-Horde. Souvent même les Génois eurent à payer de lourds tributs aux Tatares de Crimée.

Le commerce considérable que les négocians de Caffa entretenaient avec les sujets du khan nous explique l’existence des curieuses petites monnaies qu’on retrouve de temps à autre sur le littoral septentrional de la Mer-Noire. Ces monnaies sont d’argent et portent d’un côté les armes parlantes de Gênes : une porte de ville, janua, d’où la grande cité a pris son nom ; autour de cette porte, on lit en lettres latines le nom de Caffa et les initiales de ce consul annuel que la jalouse métropole envoyait pour la représenter à la tête de l’administration de la colonie. Chaque printemps, ce magistrat arrivait à Caffa, à la tête d’une flotte guerrière chargée de fonctionnaires nouveaux et de troupes fraîches, et destinée à ramener aux rives génoises les trésors amassés pour la république par ses enfans sur les bords du Pont-Euxin et de la mer d’Azof. Sur l’autre face de ces monnaies, une légende en caractères arabes nous fait connaître le nom du khan de la Horde-d’Or ; au centre apparaît un signe de forme bizarre, assez semblable, lui aussi, à une porte de ville : c’est l’emblème, le tamgha, du chef mogol. Dans quelles circonstances ont été frappées ces étranges monnaies ? fut-ce simplement pour faciliter les transactions commerciales entre les Génois et leurs voisins, ou bien faut-il y voir un signe de vasselage ? S’agissait-il d’un tribut à payer au khan, et celui-ci exigeait-il que ce tribut lui fût compté avec une monnaie portant son nom ? Quoi qu’il en soit, ces petites pièces sont d’intéressans témoignages de ces temps aventureux, de curieuses reliques de ces hardis commerçans qui en plein moyen âge, par-delà cette Mer-Noire si dangereuse et si mal connue, avaient implanté sur les côtes de Crimée la brillante civilisation de la ville de marbre et créé la fortune de ses grandes maisons patriciennes. Lorsque les événemens de Crimée transportèrent sous les murs de Sébastopol, à la suite des armées anglo-françaises, un corps sarde auxiliaire qui fit glorieusement son devoir, plus d’un officier de ces vaillans bersagliers piémontais aurait pu reconnaître sur les tours et les créneaux de Gaffa ou sur les murs des châteaux ou des ports génois échelonnés sur la côte méridionale de Crimée, les écussons de ses pères.


IV

Les monnaies des rois mêmes de Jérusalem, des barons de la première baronnie de terre-sainte, comme ils s’intitulaient parfois, sont peu nombreuses. On n’en connaît aucune du premier d’entre eux, de Godefroy de Bouillon. Il est d’ailleurs peu probable que le pieux guerrier qui poussa l’humilité jusqu’à refuser de recevoir la couronne royale dans la ville où son sauveur avait été crucifié et couronné d’épines, ait eu cette autre vanité de faire frapper monnaie à son effigie et d’y faire inscrire le titre qu’il ne voulait point porter. On ne possède également aucun souvenir numismatique de Foulques d’Anjou, de ce roi chevaleresque qui fit une fin si tragique dans la plaine de Saint-Jean d’Acre, sous les yeux de la reine Mélissende et de toute sa cour.

Quant aux monnaies de billon, deniers et oboles des autres rois de Jérusalem, des Baudouin, des Amaury, des Jean de Brienne, elles sont fort intéressantes parce qu’on y voit figurés, grossièrement, il est vrai, mais avec certains détails d’exactitude naïve, les principaux monumens qui faisaient, au temps des croisades, la gloire ou la force de la ville sainte. Sur les deniers de Baudouin IV figure une haute et large tour crénelée : c’est la célèbre Tour David ou Tour de David, édifice bien connu des pèlerins et des voyageurs, dont les assises inférieures sont évidemment contemporaines des rois de Juda, et qui au moyen âge portait le nom sous lequel elle est encore désignée de nos jours. La base constitue un massif antique sans aucun vide intérieur, que M. de Saulcy croit être la substruction de la vieille tour Phasaël, décrite par Josèphe ; ce serait donc une de ces trois tours de la ville sainte qui furent considérées comme des merveilles par Titus lui-même, et qui furent respectées lors de la destruction de la Jérusalem judaïque. L’assimilation de l’édifice gravé sur les monnaies de Baudouin avec cette Tour David est confirmée par une autre petite pièce de cuivre de fabrique analogue, et qui est la plus curieuse peut-être des monnaies frappées par les croisés à Jérusalem : on y voit le même édifice crénelé, accompagné cette fois de la légende explicative : Turris David, qui lève tous les doutes. Cette humble petite monnaie est encore précieuse à un autre titre : elle nous rappelle un des épisodes les plus dramatiques de la lutte suprême des chrétiens de Palestine contre les troupes victorieuses de Saladin. Lorsque l’immense désastre de Tibériade eut fait tomber aux mains de l’émir sarrasin le roi Guy avec toute son armée, Saladin n’eut qu’un désir, rentrer avant tout en possession de la ville sainte, et ses troupes allèrent immédiatement assiéger Jérusalem. Le gouverneur était alors Balian d’Ibelin, il se prépara à une résistance désespérée ; mais ses ressources étaient par trop insuffisantes, et, le 2 octobre 4187, il était forcé de capituler après un siège de quatorze jours. Un passage d’un chroniqueur contemporain affirme qu’à l’approche des Sarrasins « on dépouilla les églises pour se créer des ressources et obvier à la rareté du numéraire, et que le peuple, effrayé de l’approche de Saladin, vit sans scandale convertir en monnaie le métal qui couvrait la toiture du Saint-Sépulcre. » Or cette monnaie obsidionale frappée par les derniers défenseurs de la ville sainte est très probablement la petite pièce de cuivre qui porte le nom de la Tour David. Les chrétiens de Jérusalem, entourés d’ennemis innombrables, furent naturellement conduits à graver sur leur monnaie la Tour David, leur dernier espoir, le donjon séculaire bâti sur les restes de cette tour Phasaël, qui avait vu les révoltes des Juifs contre Titus et leur courageuse résistance, et qui devait cette fois encore protéger la capitale contre l’effort des Sarrasins. Le gouverneur de Jérusalem, livré à lui-même, a fort bien pu, sur les monnaies dont il ordonnait l’émission, ne mentionner que le nom de la sainte forteresse qu’il était chargé de défendre.

Sur les monnaies d’Amaury Ier et de Jean de Brienne figure, en place de la Tour David, un édifice circulaire, supporté par une série continue d’arcades et couvert par un toit conique dont les poutres vont aboutir à un cercle ouvert. C’est la célèbre rotonde de l’église du Saint-Sépulcre, représentée telle qu’elle existait au temps des croisades, et telle qu’elle exista jusqu’au grand incendie de 1808, avec son rang d’arcades soutenues par des colonnes, sa galerie supérieure et sa couverture en bois ouverte au centre. Les descriptions anciennes ne laissent aucun doute sur la forme du monument fameux dont l’aspect général et lès élémens principaux sont reproduits sur les pièces d’Amaury et du roi Jean. Enfin, sur de rares deniers de cuivre, frappés par le roi Guy de Lusignan, on remarque un troisième type de monument encore très reconnaissable. C’est un édifice circulaire, percé de larges fenêtres, recouvert d’une ample coupole ou calotte hémisphérique. Dans cette reproduction, bien distincte de celle du Saint-Sépulcre, M. de Vogüé a retrouvé la figure de la grande et célèbre mosquée d’Omar (Kubbet-ès-Sakhrah, Dame de la Roche). Cette mosquée qui, pour la plupart des naïfs soldats de la croix, était le temple même des Juifs, fut pour cela même transformée par les croisés en église et donnée à l’ordre du Temple. Alors comme aujourd’hui cet édifice, là où li frères du Temple manoient, était composé d’une rotonde surmontée par une coupole. C’est elle que le graveur du roi Guy a voulu représenter sur les monnaies de son souverain. La même rotonde à coupole est gravée sur les sceaux de Tordue du Temple du XIIe siècle, et elle y désigne évidemment aussi cette ancienne mosquée, devenue la principale possession des chevaliers à Jérusalem. Voilà donc trois variétés de monnaies des rois croisés qui perpétuent jusqu’à nos jours la figure de ces trois monumens dont s’enorgueillissait la capitale des Latins d’Orient, la Tour David, le Saint-Sépulcre, le Temple ou mosquée d’Omar.

Il est encore un précieux et presque introuvable denier du roi Jean de Brienne qui mérite, lui aussi, une mention spéciale : il rappelle l’événement le plus important de cette sixième croisade dont les suites furent si désastreuses pour les restes des seigneuries franques de Palestine. On sait que les chefs de cette croisade, obéissant à un plan que devait reprendre après eux et sans plus de succès le roi Louis IX, s’étaient décidés à aller attaquer les Sarrasins au cœur même de leur puissance, sur cette terre d’Égypte d’où ils tiraient leurs plus grandes ressources et leurs meilleurs soldats. La prise de Damiette, après un long siège, devait leur assurer la conquête de la vallée du Nil. Au mois de novembre 1219, les assiégés, décimés par la peste et la famine, ouvrirent leurs portes, et les croisés entrèrent dans la ville arabe, sans assaut, sans capitulation, sans pillage. Un affreux spectacle fit reculer d’horreur les premiers qui pénétrèrent dans cette vaste nécropole : les places publiques, les mosquées, les maisons, toute la ville était remplie de cadavres, et, de toute cette nombreuse population, 3,000 habitans à peine subsistaient encore. Damiette fut donnée à perpétuité au roi de Jérusalem, Jean de Brienne, et chaque nation qui avait fourni un contingent à l’armée eut une des tours de la ville. Mais le roi ne devait pas conserver longtemps cette conquête si chèrement achetée. Un homme, un prêtre, type achevé du politique italien ambitieux et remuant, devait tout perdre : c’était Pelage, le célèbre cardinal-évêque d’Albano, légat du pape auprès de l’année des pèlerins. Il prétendit commander seul l’armée au nom du chef de la chrétienté, et reléguer an second rang l’autorité du roi de Jérusalem. Les relations s’envenimèrent rapidement entre les partisans de ces deux hommes, et Jean de Brienne quitta l’armée abandonnant sa nouvelle seigneurie africaine dès la fin de l’année 1220. Sa retraite fut fatale à l’armée des croisés. Il revint, il est vrai, l’année suivante à Damiette, lorsque Pelage, demeuré seul chef réel de l’armée, eut amené par sa soif de commandement une situation impossible entre lui et la noblesse qui refusait de lui obéir ; mais tant de dissensions avaient singulièrement compromis le succès de la croisade. Les Arabes avaient de toutes parts repris l’offensive, et dès le mois de septembre les croisés, menacés d’une destruction complète par les eaux du Nil débordé, remettaient Damiette aux mains du sultan d’Égypte, qui leur octroyait en échange un morceau de la vraie croix, une trêve de huit années et la liberté des captifs. De ce règne éphémère du chevaleresque Jean de Brienne, futur empereur latin de Constantinople, sur cette terre d’Égypte si souvent trempée du sang des croisés, il nous reste une petite pièce de billon portant la tête couronnée du roi Jean, avec ces mots en latin : Jean, roi, et au revers : Damiette. Cette monnaie sera toujours fort rare ; elle ne dut en effet être forgée que durant ce court intervalle où Damiette demeura aux mains du roi Jean. C’est la seule monnaie d’origine franque qui ait jamais été frappée au temps des croisades sur la vieille terre des Pharaons.

Outre les séries monétaires des quatre grandes baronnies de la croisade, Jérusalem, Antioche, Edesse et Tripoli, on connaît encore des pièces de cuivre et de billon frappées par des seigneurs croisés dans un certain nombre de fiefs secondaires. Le droit de monnayage était un privilège infiniment trop important pour n’avoir pas attiré, dès le début de leur établissement en Orient, l’attention des chefs croisés. Aussi, lorsque immédiatement après la conquête de Jérusalem ils songèrent à poser les bases légales suivant lesquelles, devaient se constituer leurs nouvelles principautés, lorsqu’ils voulurent donner des lois et des coutumes à ces royaumes qu’ils venaient de conquérir, ils n’oublièrent pas le droit de monnayage et se gardèrent de l’octroyer seulement aux quatre grandes baronnies. Les assises de Jérusalem nous donnent le nom de tous les feudataires du royaume de Palestine qui furent investis du droit de frapper monnaie. La liste en est longue et contient plus de vingt noms. On ne possède malheureusement encore que bien peu de monnaies de ces seigneuries secondaires, qu’il serait si intéressant d’étudier et de connaître. Cependant, malgré la négligence qu’on met à récolter ces pièces dont tout l’intérêt réside dans leur valeur historique, il ne se passe pas d’année sans qu’un heureux hasard n’en fasse découvrir quelqu’une dont la venue comble une place encore vide. Cette année même, nous avons eu la bonne fortune de retrouver une petite pièce inédite frappée au château du Toron par un des seigneurs de ce lieu. Le Toron de Syrie était un des plus fameux châteaux des croisés ; il avait été bâti par Hugues de Saint-Omer, prince de Tibériade, sur une éminence située à 10 milles de Tyr, qui était alors aux mains des Sarrasins. Le Toron devait protéger le territoire de Tibériade contre les incursions des bandes armées de l’émir de cette ville. Plus tard, quand Tyr fut tombée aux mains des croisés, le château du Toron fut constamment une des principales places d’armes de Syrie, et ses seigneurs jouèrent un rôle considérable en terre-sainte. Un d’entre eux, Humfroi III, est ce prince chétif, aussi faible d’esprit que de corps, qui se laissa enlever sa femme, la princesse Isabelle, héritière des droits à la couronne du Saint-Sépulcre, par l’ambitieux Conrad de Montferrat, seigneur de Tyr et rival de Guy de Lusignan. Du vieux Toron des croisés, qui vit si souvent le flot des armées sarrasines battre le pied de ses tours massives et où flotta si fièrement l’étendard des sires du Toron, il ne reste plus aujourd’hui que quelques substructions massives ; mais de ce sommet élevé on jouit d’une vue merveilleuse sur tout le pays accidenté qui l’environne. Sur la petite pièce de cuivre qui seule aujourd’hui rappelle l’existence du fier château franc, on lit la simple légende : Castri Toroni (Monnaie) du château du Toron. Au centre figure une vaste porte bardée de fer, fortifiée et crénelée ; c’est la porte d’honneur de la forteresse.

Mais pour une baronnie de terre-sainte dont on retrouve quelque monnaie inédite, combien d’autres ne sont pas représentées encore dans ce cadre des vieux souvenirs ! pour un château dont une petite pièce de cuivre vient nous redire le nom jadis glorieux, combien d’autres perdus sur les rivages de la mer, dans les gorges des montagnes ou sur les confins du désert, et dont on ne possède rien encore ! Qui connaît en France l’histoire de ces lointaines et colossales forteresses de la Pierre-du-Désert et de Montréal, gardiennes de la terre d’outre-Jourdain, et de tant d’autres moins éloignées, mais également formidables : Margat, possession célèbre de l’ordre de l’Hôpital, Ibelin, Blanchegarde, qui dominait la campagne d’Ascalon, Beaufort, Châteauneuf, Chastel-Blanc, aux chevaliers du Temple, Château-Pèlerin, également à cet ordre, et qui commandait le détroit, ce défilé célèbre situé entre Césarée et Caïphas ? Qui parle encore de tant d’enceintes glorieuses, aujourd’hui ruinées, où combattirent et périrent par milliers, pendant deux siècles et plus, les plus nobles chevaliers et écuyers de France ?

Parmi ces ruines qui servent aujourd’hui d’asile aux Arabes nomades et aux bandes de chacals, il n’en est pas d’aussi imposantes et de mieux conservées que celles du célèbre Krak ou Karak des chevaliers de l’Hôpital, bâti sur la crête des monts Ansariés. On doit à M. G. Rey, auteur d’un savant travail sur les Forteresses des croisés en terre-sainte, une minutieuse description de ces restes gigantesques. Du fond de cette grande place de guerre, qui devint leur propriété vers 1195, les hospitaliers devinrent rapidement si formidables, qu’ils imposèrent tribut à tous les princes musulmans du voisinage, et dominèrent toute la vallée de l’Oronte. Ce, superbe château, qui pouvait contenir des milliers de combattans, est encore aujourd’hui à peu près dans l’état où le laissèrent les chevaliers au mois d’avril 1271, lorsqu’ils furent contraints de le livrer aux troupes victorieuses du sultan Malek-ed-Daher-Bybars-el-Bendoukdar. « C’est à peine, nous dit M. Rey, si quelques créneaux manquent au couronnement de ses murailles ; c’est à peine si quelques voûtes se sont effondrées. Aussi aucune description ne peut rendre l’aspect de ces ruines immenses se dressant dans ces, sauvages solitudes ; aucun spectacle ne peut donner une plus grande idée du génie militaire et de la richesse de l’ordre qui sut élever et défendre un pareil amas de constructions. »

Citons enfin, parmi ces ruines chrétiennes qu’on admire en Syrie, celles de la Pierre-du-Désert ou Karak du Désert, de cette ville-château des seigneurs d’outre-Jourdain, lointaine résidence de l’archevêque latin de Rabbah. Bâties sur un énorme rocher, de trois côtés défendu par une immense paroi verticale, elles ont été relevées pour le duc de Luynes par MM. Mauss et Sauvaire. Le Karak du Désert était le plus grand château de cette mystérieuse seigneurie trans-jordanienne de Montréal, encore si peu connue et qui s’étendait à l’est de la Mer-Morte jusqu’au grand désert. C’était un des fiefs les plus importuns de la croisade, dangereux poste d’avant-garde, sans cesse exposé aux premières atteintes de l’invasion musulmane, placé en travers de la grande route militaire qui allait d’Égypte à Damas. Son territoire se nommait au temps des guerres saintes. « la Syrie Sobale, » et comprenait la terre de Moab et la biblique Idumée.

Ce dut être une rude et dramatique existence que celle de ces seigneurs francs perdus par-delà le lac Asphaltite, en face de l’immensité sarrasine. On n’en sait que bien peu de chose. Il semble qu’à un moment donné ils aient possédé une flotte sur la Mer-Rouge. On sait également qu’ils comptaient de nombreux bédouins parmi leurs hommes-liges. La Pierre-du-Désert leur fut enlevée dès 1188 par les troupes de Saladin. Il paraît aussi qu’ils possédèrent jusqu’en 1170, sur cette lointaine Mer-Rouge, presque fabuleuse alors, la ville d’Elyn (peut-être l’Ela d’aujourd’hui ?) ; le roi Baudouin y alla en 1116 à la tête de ses troupes, et les chevaux des barons français se baignèrent dans ces flots inconnus. Guillaume de Tyr nous a dépeint l’effroi et la stupeur « des estranges gens de cette estrange terre à la vue des cavaliers d’Occident venus si loin et apparaissant tout à coup à leurs yeux effarés. » Les croisés occupèrent légalement vers cette époque l’île de Graye, dans le golfe Elanitique, bifurcation orientale de la Mer-Rouge, île séparée seulement d’Ela par un bras de mer de peu de largeur ; « ce rocher presque désert est aujourd’hui encore couvert de ruines franques et sarrasines. Le pèlerin Thetmar visita. cette lie en 1217, quand elle était depuis longtemps retombée au pouvoir des musulmans ; il y vit des constructions et un château dont les habitans étaient en partie chrétiens, en partie sarrasins ; les Sarrasins étaient des geôliers, les chrétiens des captifs, francs, anglais et latins, tous pécheurs du soudan de Babylone. »

Parmi les baronnies d’outre-mer énumérées par les assises comme ayant droit de monnayage et dont on possède aujourd’hui quelques rares deniers, il faut citer en première ligne celle de Beyrouth, ou Baruth, l’antique Béryte des Phéniciens. On a retrouvé les deniers de Jean d’Ibelin, sire de Baruth, un des membres les plus illustres de cette famille célèbre et puissante entre toutes celles de terre-sainte, qui posséda à la fois les fiefs d’Ibelin, d’Azur, de Jaffa, de Rame ou Ramleh et la grande ville de Beyrouth. C’est lui que son neveu et son homonyme Jean d’Ibelin, le brillant auteur de la première collection écrite des assises de Jérusalem, désigne sous le nom de « mon vieil oncle le sire de Baruth. » C’est lui que Philippe de Navarre appelle le beau et bon parleur. En Syrie, il était connu de tous sous le nom de vieux sire de Baruth, et c’est lui que nous voyons jouer un rôle si considérable dans les événemens dont la Syrie fut Le théâtre pendant tout le premier tiers du XIIIe siècle et principalement dans la célèbre guerre dite des Lombards.

On connaît également un rarissime denier des comtes de Jaffe et d’Ascalon. Jaffe était l’ancien nom de Jaffa, le port actuel où débarquent les pèlerins de Jérusalem et qui de tout temps, au moyen âge, eut une importance considérable. On possède aussi des monnaies à légendes latines frappées par Tancrède comme prince de Tabarieh ou Tibériade, le même que nous avons vu frappant monnaie grecque à Antioche. On a retrouvé des pièces de cuivre frappées à Saint-Jean-d’Acre par ce comte Henri de Champagne qui fut pendant quelque temps roi titulaire de Jérusalem, mais qui refusa constamment d’en prendre le titre fit ne voulut jamais être couronné, tant il avait le désir de retourner dans sa chère Champagne. Sur ses pièces d’Acre, qui portent une grande fleur de lys, il s’intitule simplement le comte Henri. Les monnaies frappées par les princes croisés à Tyr, qu’on appelait Sur ou Sour de son nom arabe, sont fort rares ; on y lit les noms de Philippe et de Jean de Montfort, qui jouèrent, eux aussi, un grand rôle dans les affaires de terre-sainte au XIIIe siècle.

Sur les pièces fort rares de Renaud et des autres chefs de la seigneurie franque de Sidon, qui s’appelait Sagète ou Séète au moyen âge, figure une flèche, sagette en vieux français, arme parlante de l’ancienne rivale de Tyr. De jolis deniers de la même seigneurie portent, chose nouvelle à cette époque, une légende en langue française, denier de Séète. Ces charmantes petites pièces rappellent peut-être un épisode de la vie de saint Louis, naïvement raconté par Joinville et où perce la touchante galanterie de ce roi débonnaire. Louis IX, obéissant à un usage traditionnel, n’usait pour ses aumônes que de sa propre monnaie, frappée à son nom. Étant à Sagète, où régnait alors la princesse Marguerite, nièce de Jean de Brienne, que les chroniqueurs appellent souvent la dame de Sidon, le roi de France alla avec elle assister à une cérémonie religieuse ; lorsque passèrent les quêteurs, le roi, par courtoisie, désobéissant à la règle, prit, dit Joinville, des deniers au coin de la bonne dame et les mit dans l’aumônière qu’on lui tendait au lieu de sa propre monnaie. A-t-on réellement retrouvé les deniers de la dame de Sagète, et ces petites pièces sont-elles sœurs de celles qui furent touchées par le pieux roi ? En tout cas, leur histoire a quelque parfum de vieille galanterie chevaleresque et ne messied point à la belle et touchante figure du prince qu’aima tant Joinville.

Ainsi furent forgées, pendant une longue suite d’années, au nom de chevaliers français, flamands, italiens ou provençaux, de nombreuses pièces de cuivre et de billon, dans ces mêmes cités antiques d’où étaient sorties pendant tant de siècles toutes les belles et précieuses monnaies de l’antiquité syrienne, monnaies des Séleucides aux types admirables, monnaies autonomes de toutes ces villes de Syrie et de Phénicie, monnaies frappées par les chefs des Hébreux, innombrables pièces coloniales émises au nom de la longue série des empereurs romains, et sur lesquelles se profile l’étonnante et inépuisable variété des types mythologiques et des emblèmes de l’antiquité, depuis les Dioscures de Tripoli et la proue de navire d’Ascalon jusqu’au Neptune de Béryte, depuis la femme tourellée d’Antioche et de Laodicée, depuis l’Astarté de Tyr jusqu’au taureau ravissant Europe de Sidon et d’Aradus. Et c’est dans ces monnaies que semble revivre, pour nous une époque oubliée, mal connue, dont elles trahissent tardivement plus d’un secret, longtemps gardé.


L.-G. SCHLUMBERGER.


  1. On appelle légendes les inscriptions gravées sur les deux faces de la monnaie, et presque toujours circulairement disposées près de la circonférence.
  2. Paul Riant, les Scandinaves en terre-sainte, Paris 1855.