Les Principes de la philosophie de Descartes/Première partie

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Œuvres de Spinoza
Traduction par Charles Appuhn.
Garnier Frères (Ip. 303-314).



Introduction[modifier]

Avant d’en venir aux Propositions elles-mêmes et à leurs Démonstrations, il a paru bon d’exposer brièvement pourquoi Descartes a douté de tout, par quelle voie il a trouvé les fondements stables des sciences et enfin par quels moyens il s’est délivré de tous ses doutes. Nous aurions disposé tout cela dans l’ordre mathématique, si nous n’avions pensé que l’inévitable prolixité de cette exposition empêcherait que cela ne fût dûment perçu d’une seule vue par l’entendement ainsi qu’en un tableau.

Descartes donc, afin de procéder avec la plus grande prudence dans son investigation des choses, s’est efforcé :

1 De rejeter tous préjugés ;
2 De trouver des fondements sur lequels s’élèverait tout l’édifice ;
3 De découvrir la cause de l’erreur ;
4 De connaître toute chose clairement et distinctement.

Pour pouvoir parvenir au premier, au second et au troisième points il commence par tout révoquer en doute ; non certes à la manière d’un sceptique pour qui le doute est la seule fin poursuivie, mais à l’effet de libérer son esprit de tous préjugés et de trouver par là les fondements fermes et inébranlables des sciences comme il ne pouvait manquer de le faire, s’il en existe. Les vrais principes des sciences en effet doivent être si clairs et certains qu’ils n’aient besoin d’aucune démonstration, qu’ils excluent tout risque de doute, et qu’on ne puisse rien démontrer sans eux. Il en a trouvé de tels après un doute prolongé. Quand il y fut parvenu, il ne lui fut pas difficile de distinguer le vrai du faux, de découvrir la cause de l’erreur, et aussi de prendre garde qu’il ne mît le faux et le douteux à la place du vrai et du certain.

Pour parvenir au quatrième et dernier point, c’est-à-dire pour connaître toutes choses clairement et distinctement, sa règle principale fut de faire une revue de toutes les idées simples, desquelles toutes les autres sont composées, et de les examiner une à une. Sitôt en effet qu’il pourrait percevoir les idées simples clairemeut et distinctement, il connaîtrait sans doute aussi avec la même clarté et la même distinction toutes les autres qui en sont composées. Après ces préliminaires nous expliquerons brièvement comment Descartes a révoqué toutes choses en doute, trouvé les vrais principes des sciences et s’est délivré des difficultés des doutes.

Doute universel. — En premier lieu, il considère toutes les choses perçues par les sens, savoir le ciel, la terre et autres semblables, et jusqu’à son propre corps ; toutes choses que jusqu’alors il avait cru qui existaient dans la Nature. Et il doute de leur certitude parce qu’il avait observé que ses sens le trompaient quelquefois et s’était souvent persuadé pendant ses rêves de l’existence réelle de beaucoup de choses, pour reconnaître ensuite son illusion ; enfin parce qu’il avait entendu affirmer par d’autres hommes, même pendant l’état de veille, qu’ils sentaient une douleur dans des membres perdus depuis longtemps. Il put donc, non sans raison, douter de l’existence même de son corps. Et tout cela lui permit de conclure avec vérité que ses sens ne sont pas (puisqu’on peut les révoquer en doute) le fondement le plus solide sur lequel toute la science doive être édifiée, et que la certitude doit dépendre d’autres principes plus certains. Pour poursuivre sa recherche de ces principes il considère en second lieu toutes les choses universelles telles que la nature corporelle en général et son étendue, la figure, la quantité, etc., comme aussi toutes les vérités mathématiques. Bien que ces notions lui parussent plus certaines que toutes celles qu’il avait eues par les sens, il trouva cependant une raison d’en douter : parce qu’il était arrivé à d’autres de se tromper à leur sujet, et surtout parce qu’il avait, fixée dans l’esprit, une opinion ancienne suivant laquelle il existerait un Dieu pouvant tout ; un Dieu l’ayant créé lui-même tel qu’il était et ayant pu faire qu’il fût trompé même dans les choses lui paraissant les plus claires. Par ce moyen donc il révoqua tout en doute.

Découverte du fondement de toute science. — Pour trouver les vrais principes des sciences il chercha ensuite s’il avait révoqué en doute tout ce qui pouvait tomber sous sa pensée, ce qui était une façon d’examiner s’il ne restait pas peut-être encore quelque chose dont il ne doutât pas. Si en effet, doutant comme il le faisait, il trouvait quelque chose que, ni pour aucune des raisons précédentes, ni pour aucune autre, il ne pût révoquer en doute, il jugea avec raison qu’il la pourrait prendre comme fondement pour y asseoir toute la connaissance. Et, bien qu’en apparence il eût tout mis en doute puisqu’il doutait également des choses acquises par les sens et des choses perçues par le seul entendement, il se trouva cependant un objet encore à examiner : à savoir lui-même qui doutait ainsi. Non pas en tant qu’il se composait d’une tête, de mains et d’autres membres du corps, toutes choses déjà comprises dans le doute ; mais seulement en tant qu’il doutait, pensait, etc. Il reconnut par un examen très attentif qu’aucune des raisons ci-dessus indiquées ne pouvait ici justifier le doute : que ce soit en rêve ou à l’état de veille qu’il pense, encore est-il vrai qu’il pense et qu’il est ; que d’autres ou que lui-même aient erré en d’autres sujets, ils n’en existaient pas moins, puisqu’ils erraient. Il ne pouvait non plus supposer par aucune fiction un auteur de sa propre nature qui, si rusé qu’il fût, , pût le tromper en cela ; car dans le temps qu’on le supposera trompé on devra accorder qu’il existe. Quelque autre cause de doute qu’il pût concevoir enfin, il ne s’en pourra trouver aucune qui ne le rende en même temps au plus haut point certain de sa propre existence. Bien mieux, plus il se trouvera de raisons de douter, plus il y aura aussi d’arguments pour le convaincre de son évidence. Si bien que, de quelque côté qu’il se tourne pour douter, il n’en est pas moins contraint de s’écrier : je doute, je pense, donc je suis.

Cette vérité découverte, il trouve en même temps le fondement de toutes les sciences et aussi une mesure et une règle de toutes les autres vérités, à savoir :

Tout ce qui est perçu aussi clairement et distinctement que cette première vérité est vrai.

Qu’il ne puisse y avoir d’autre fondement des sciences que celui-là, ce qui précède le montre avec une clarté suffisante et plus que suffisante, parce que tout le reste peut être révoqué en doute sans aucune peine, mais que cela ne peut l’être en aucune façon. A l’égard toutefois de ce principe : je doute, je pense, donc je suis, il importe avant tout d’observer que cette affirmation n’est pas un syllogisme, dont la majeure serait passée sous silence. Car, si c’était un syllogisme, les prémisses devraient être plus claires et mieux connues que la conclusion même : donc je suis ; et, par conséquent, je suis ne serait pas le premier fondement de toute connaissance ; outre que cette conclusion ne serait pas certaine, car sa vérité dépendrait de prémisses universelles que notre Auteur a depuis longtemps révoquées en doute. Ainsi ce je pense, donc je suis, est une proposition unique équivalant à celle-ci : je suis pensant.

Il faut savoir, en outre, pour éviter la confusion dans ce qui suivra (car la chose doit être perçue clairement et distinctement) ce que nous sommes ? Car une fois qu’on l’aura connu clairement et distinctement, notre essence ne pourra plus être confondue avec d’autres. Pour le déduire de ce qui précède, notre Auteur continue comme il suit.

Il rappelle à sa mémoire toutes les pensées qu’il a eues autrefois sur lui-même : que son âme était un corps subtil semblable au vent, au feu ou à l’éther répandu dans les parties plus épaisses du corps ; que son corps lui était plus connu que son âme et qu’il en avait une perception plus claire et plus distincte. Il trouve que tout cela est en contradiction manifeste avec ce qu’il vient de connaître avec certitude : car il pouvait douter de son corps, mais non de son essence en tant qu’il pensait. De plus, ne pouvant percevoir clairement et distinctement ces choses, il devait, pour se conformer à la règle de méthode qu’il s’était prescrite, les rejeter comme si elles étaient fausses. Puis donc qu’il ne pouvait, ayant égard à ce qu’il savait déjà de lui-même, les reconnaître comme lui appartenant, il continue à chercher plus outre les choses qui appartenaient proprement à son essence, celles qu’il n’avait pu révoquer en doute et à cause desquelles il lui fallait affirmer son existence. De telle nature sont les suivantes : il voulait prendre garde â ne pas se tromper, il désirait acquérir des idées claires de beaucoup de choses ; il doutait de tout ce qu’il ne pouvait concevoir clairement ; jusqu’à présent il n’avait affirmé qu’une seule vérité ; il niait et rejetait comme faux tout le reste ; il imaginait malgré lui beaucoup de choses ; il en observait enfin beaucoup qui semblaient venir des sens. Comme de chacune de ces manières d’être prise à part son existence ressortait avec une égale évidence et qu’il ne pouvait en ranger aucune parmi les choses révoquées en doute, qu’enfin toutes pouvaient se concevoir sous le même attribut, il s’ensuit que ce sont autant de vérités et de manières d’être appartenant à sa nature. Et ainsi en disant je pense, comme il l’avait fait, il entendait tous ces modes de penser : douter, connaître, affirmer, nier, vouloir, ne pas vouloir, imaginer et sentir.

Il faut noter avant tout ici, ce qui sera d’un grand usage par la suite, où il s’agira de la distinction de l’âme d’avec le corps :

1 Que ces modes de penser sont connus clairement et distinctement sans les autres choses dont il est encore douté ;

2° Que le concept clair et distinct, que nous en avons, est rendu obscur et confus si l’on y veut adjoindre quelqu’une des choses dont il est encore douté.

Délivrance de tous doutes. — Pour se rendre certain des choses qu’il avait révoquées en doute et lever tout doute, il continue en dirigeant sa. recherche sur la nature de l’Être le plus parfait et sur son existence. Sitôt en effet qu’il aura vu qu’il existe un Être tout parfait, par la puissance de qui toutes choses sont produites et conservées, et dont la nature répugne à ce qu’il soit trompeur, cette raison de douter provenant de ce qu’il ignorait sa propre cause sera levée. Car il saura que la faculté de discerner le vrai d’avec le faux ne lui a pas été donnée par un Dieu souverainement bon et véridique pour qu’il fût trompé. Et ainsi les vérités mathématiques et toutes les choses paraissant très évidentes ne pourront plus être suspectées. Il fait alors un pas nouveau en avant pour lever les autres causes de doute et se demande : d’où vient que nous errons quelquefois ? Et quand il a trouvé que cela vient de ce que nous usons de notre libre volonté pour donner notre assentiment à ce que nous n’avons perçu que confusément, il est en droit de conclure aussitôt, qu’il pourra, par la suite, se tenir en garde contre l’erreur, pourvu qu’il ne donne son assentiment qu’à ce qu’il aura perçu clairement et distinctement. Or chacun peut obtenir cela facilement de lui-même, parce qu’il a le pouvoir de contraindre sa volonté et de faire ainsi qu’elle soit contenue dans les limites de l’entendement. Mais comme, dans le premier âge, nous avons acquis beaucoup de préjugés dont nous ne nous libérons pas aisé ment, pour nous en délivrer et ne rien admettre que nous ne percevions clairement et distinctement, il continue en faisant une revue de toutes les notions et idées simples dont toutes nos pensées sont composées ; il les examine chacune en particulier afin d’observer ce qu’il y a de clair et ce qu’il y a d’obscur en chacune, Ainsi pourra-t-il aisément distinguer le clair d’avec l’obscur et former des pensées claires et distinctes ; et il sera facile par là de trouver une distinction réelle entre l’âme et le corps ; ce qu’il y a de clair et ce qu’il y a d’obscur dans les perceptions que nous avons par les sens ; en quoi enfin le rêve diffère de l’état de veille. Après quoi il ne peut plus ni douter de ses veilles ni être trompé par les sens ; et ainsi s’est-il délivré de tous les doutes ci-dessus énumérés.

Avant cependant que je termine cette introduction, il faut, ce semble, que je donne satisfaction à ceux qui objecteraient : comme l’existence de Dieu ne nous est pas connue par elle-même, il ne paraît pas que nous puissions être certains d’aucune chose ; car de prémisses incertaines (et nous avons dit que tout était incertain aussi longtemps que nous ignorons notre origine) il ne se peut rien conclure, de certain.

Pour écarter cette difficulté Descartes répond ainsi : de ce que nous ne savons pas encore si peut-être l’auteur de notre origine ne nous a pas créés tels que nous devions être trompés même dans les choses qui nous paraissent les plus évidentes, il ne suit pas que nous puissions douter de ce que nous connaissons clairement et distinctement en soi-même, ou même par le raisonnement, pendant le temps que nous y sommes attentifs ; nous pouvons douter seulement de ce que nous antérieurement démontré qui était vrai, et dont le venir peut nous revenir, alors que nous ne sommes plus attentifs aux raisons dont nous l’avons déduit et que nous les avons oubliées. C’est pourquoi, bien que l’existence de Dieu soit connue non par elle-même mais par autre chose, nous pourrons parvenir cependant à une connaissance certaine de l’existence de Dieu, pourvu que nous fassions la plus grands attention à toutes les prémisses d’où nous la concluons. Voir Principes, partie I, article 13, et réponse aux deuxièmes objections, n° 3 et la fin de la cinquième Méditation. Comme cette réponse toutefois ne satisfait pas tout le monde, j’en donnerai une autre. Nous avons vu plus haut, quand nous parlions de la certitude et de l’évidence de notre existence, qu’elle se conclut de ce que, de quelque côté que nous dirigions le regard de notre esprit, nous ne rencontrons aucune raison de douter qui ne nous convainque par cela même de notre existence : que nous soyons attentifs à notre propre nature ; que nous nous représentions l’auteur de notre nature comme un rusé trompeur ; ou qu’enfin nous invoquions quelque autre raison de douter, extérieure à nous, que nous n’ayons précédemment jamais vu qui intervînt à aucun autre su, jet. Car, bien que, si nous prenons garde à la nature du Triangle, par exemple, nous soyons obligés de conclure que ses trois angles égalent deux droits, nous ne pouvons cependant pas conclure cela de ce que peut-être nous sommes trompés par l’auteur de notre nature ; tandis qu’au contraire, (le cela même notre existence ressort avec la plus grande certitude. Nous ne sommes donc pas obligés de conclure, de quelque côté que nous dirigions le regard de notre esprit, que les trois angles d’un triangle égalent deux droits, mais nous trouvons, au contraire, un motif d’en douter ; et cela, parce que nous n’avons pas de Dieu une idée telle qu’étant affectés par elle, il nous soit impossible de penser que Dieu est trompeur. Car à celui qui n’a pas de Dieu l’idée vraie que nous supposons que nous n’avons pas, il est aussi facile de concevoir son auteur comme étant trompeur que comme ne l’étant pas. De même qu’à celui qui n’a aucune idée du Triangle il est aussi facile (le penser que ses trois angles égalent ou n’égalent pas deux droits. Nous accordons donc que, en dehors de notre existence, nous ne pouvons être absolument certains d’aucune chose, si vraiment attentifs que nous soyons à sa démonstration, aussi longtemps que nous n’avons pas de Dieu, une conception claire et distincte nous obligeant d’affirmer qu’il est souverainement véridique, ainsi que notre idée du Triangle nous contraint de conclure que ses trois angles égalent deux droits ; mais nous nions que nous ne puissions en conséquence parvenir à aucune connaissance. Car, cela est évident par tout ce qui précède, le point central autour duquel tourne toute la question consiste en ceci seulement : que nous puissions former une conception de Dieu ne nous permettant plus de penser avec une égale facilité qu’il est trompeur et qu’il n’est pas trompeur, mais nous contraignant d’affirmer qu’il est souverainement véridique. Dès que nous aurons formé cette idée, en effet, la raison que nous avions de douter des vérités mathématiques sera levée ; car de quelque côté que nous dirigions alors le regard de notre esprit pour mettre l’une d’elles eu doute, nous ne trouverons rien d’où nous ne devions conclure par cela même qu’elle est très certaine, ainsi qu’il arrive au sujet de notre existence. Par exemple, si, après être parvenus à l’idée de Dieu, nous considé rons attentivement l’idée du Triangle, cette idée nous contraindra d’affirmer que ses trois angles égalent deux droits ; si nous considérons l’idée de Dieu, elle nous contraindra d’affirmer qu’il est souverainement véridique, auteur et conservateur incessant de notre nature, et, par suite, ne nous trompe pas au sujet de cette vérité concernant le Triangle. Nous ne pourrons pas plus, sitôt que nous considérons l’idée de Dieu (que nous supposons qui sera déjà en notre possession) penser qu’il est trompeur, qu’en considérant l’idée du Triangle nous ne pouvons penser que ses trois angles diffèrent de deux droits. Et, de même que nous pouvons former, cette idée du Triangle, bien que ne sachant pas si l’auteur de notre nature ne nous trompe pas, de même nous pouvons aussi rendre claire pour nous l’idée de Dieu et nous la mettre devant les yeux, bien que doutant encore si l’auteur de notre nature ne nous trompe pas en tout. Et, pourvu que nous l’ayons, de quelque façon que nous l’ayons acquise, cela suffira, comme on l’a montré, pour lever tout doute. Ayant posé ce que je viens de dire, je réponds à l’objection qu’on élève : nous ne pouvons être certains d’aucune chose, non du tout aussi longtemps que nous ignorons l’existence de Dieu (car je n’ai point parlé de cela), mais aussi longtemps que nous n’avons pas de lui une idée claire et distincte. Si donc quelqu’un veut argumenter contre moi, il devra dire : nous ne pouvons être certains d’aucune chose avant que nous ayons une idée claire et distincte de Dieu. Or nous ne pouvons avoir une idée claire et distincte de Dieu, aussi longtemps que nous ignorons si l’auteur de notre nature ne nous trompe pas. Donc nous ne pouvons être certains d’aucune chose aussi longtemps que nous ne savons pas si l’auteur de notre nature ne nous trompe pas, etc. A quoi je réponds que’accorde la majeure mais que je nie la mineure. Car nous avons une idée claire et distincte du Triangle bien que ne sachant pas si l’auteur de notre nature ne nous trompe pas ; et, pourvu que nous ayons de Dieu une telle idée, comme je l’ai abondamment montré plus haut, nous ne pouvons douter ni de son existence ni d’aucune vérité mathématique.

Après cette introduction nous allons commencer notre exposition.