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Les Privileges et fidelitez des Chastrez

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Les Priviléges et Fidelitez des Chastrez. Ensemble la responce aux griefs proposez en l’arrest donné contre eux au profit des femmes.

1619



Les Priviléges et Fidelitez des Chastrez. Ensemble la responce aux griefs proposez en l’arrest donné contre eux au profit des femmes1.
À Paris. In-8.
1619.

Le phylosophe ne dit jamais rien de plus vray, que tout ce quy est fait au monde a quelque fin ordonnée et quelque bien sans apparence auquel il tend : le feu sert contre le froid, l’eau contre le chaud, le noir contre le blanc, et tous les deux ensemble meslez pour la fortification de la veue.

Et comme la nature, voire l’autheur de la nature, ne fait aucune chose pour neant et quy ne porte avec soy quelque sorte de bien et d’utilité publique : Deus et natura nihil faciunt frustra, aussy les choses quy semblent inutiles au monde ont toutesfois quelques proprietez sans lesquelles la commune societé des estres ne se pourroit aisement conserver.

Il n’y a rien au monde quy semble plus ridicule que la personne d’un chastré. C’est grande pitié d’en entendre parler en l’audience des lavandières du pavé de la Grève et de l’Ecole Sainct-Germain2, et principallement quelle melancholie pour une jeune dame quy a tel mary couché à ses costez ! Ce ne sont que regrets, que soupirs, que larmes et que sanglots ; il n’y a que gronderie, que haine et jalousie, pour ce que la dame desire ce que Monsieur ne luy peut donner, en luy deffendant de jouer au reversis avec son voisin, sur peine du baston. Voilà une estrange diablerie à l’hostel ! La bosse, la peste, la fiebvre carte, rien n’est oublié en ceste douce musique quy vient de nature en becarre et de becar en becmol. Il n’y a rien de si flasque que luy quand on traite de combattre ; la coyonnerie, la poltronnerie s’ensuit, et le bonhomme s’evanouit à la porte au dedans de laquelle il ne peut parvenir qu’avec la teste et l’umble grève basse, tant il a les reins foibles et quy ne peuvent pas le soustenir ! Et qu’au diable soit telle sorte de gens ! dit l’adverse partie ; au diable les chatrez qui mestent bien le feu au logis, mais ne le peuvent esteindre ! Voilà ce que l’on peut dire et produire contre les chastrez sur la plainte des femmes.

Mais aussy voicy les priviléges qu’ont telles manières de gens par dessus les autres hommes du monde.

En la cour du grand Turc et en la cour du prestre Jan, dit l’empereur des Abyssins, il n’y a hommes mieux gagez et respectez que les chastrez ; ils sont honorez de ces grands princes pour leur fidelité : le Turc en fait estat en son serail pour la garde de ses femmes, le prestre Jan pour la garde des siennes. Les deux empereurs sont bien asseurez que, de la part desdits eunuques, ils ne seront jamais cornards.

Le deuxième privilége des chastrez est qu’ils se peuvent resjouir en asseurance sans courir aucun risque de recevoir des affronts comme les autres hommes, quy ne se peuvent jouer sans danger et fascherie : car, pour un pauvre coup fait à la derobée, le tablier lève, un enfant arrive au bout des neuf mois ; il s’envoye à la porte du drôle ; les voisins le voyent, les passans le cognoissent : chacun descouvre le secret du jeu. Voilà un pauvre decrié, condamné aux frais de l’accouchement, à la provision de la dame, à reparer son honneur et à prendre le fruict de son jardin. Or, les chastrez ne sont point en ceste peine-là ; on ne les peut accuser de ces accouchements desrobez, ny moins encore les condamner aux frais et despens des gardes et sages femmes, et les femmes ne sont point en danger de perir en travail avec eux.

Le troisième privilége des chastrez est qu’ils sont fort renommez en leurs fidelitez en fait de maquerellage : ils font seure garde de ce qu’ils ont en despot, et livrent fidellement la marchandise sans effort, sans qu’au moins le fruict y paroisse.

Le quatrième et dernier privilége est que moins que les autres ils sont subjects à estre jeannins et cornards : car une femme quy espouse un chastré vend sa liberté à vil prix, passe sa liberté en douleurs et regrets, et n’ose jouer avec asseurance, pource que, si une fois les maux de cœur et d’estomach arrivoient ou quelque colique venteuse et extraordinaire aux reins, le diable seroit bien au logis. Il n’y auroit pas moyen de faire croire au maistre de la maison qu’il seroit cause du bruit.

Voyez quel proffit apporte au mesnage d’espouser un chastré, puis qu’il rend les femmes femmes de bien, en depit de leur courage et de leur desir ; et, pour ce, c’est à tort qu’elles se plaignent des chastrez, lesquels, à bon droict, demandent absolution de l’arrest, avec despens.



1. Il s’agit ici de quelque sentence burlesque du genre de celle-ci : Arrest notable donné au profit des femmes contre l’impuissance des maris… Paris, 1626, in-8º ; ou bien même d’une sentence sérieuse, comme celle qui fut rendue le 8 février 1659 dans le procès si fameux de Mme de Langey contre son mari. V. Tallemant, édit. in-12, t. 10, p. 201.

2. C’est-à-dire quai de l’École de Saint-Germain-l’Auxerrois.