Les Profondeurs de Kyamo (Rosny aîné)/XVIII

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Librairie Plon (p. 239-246).

DANS LA MONTAGNE


À Paul Marguerite.

I

Je montais solitaire à la Croix de Javernaz. Ce n’est point, à vrai dire, une ascension ; la plus grande partie du chemin se pourrait faire en cycle. Mais la route est bien charmante, une des plus fleuries qui soient. Vers la fin de juillet, il y flotte l’encens de tous les temples végétaux, une gloire éclatante jaillit aux rocs et aux forêts, quelque joli chamois goûte le bonheur parmi les pâtures odoriférantes.

J’atteignis la halte du torrent, où c’est la coutume de déjeuner, où je fus mêlé à tant de rieuses filles, tant de jolies vierges dont mon cœur s’attendrit un moment, comme l’eau s’émeut d’un furtif et frais nuage. Ah ! qu’elles couraient délicieusement autour du petit val, qu’elles jouaient {{subtilement le drame de la vie, l’authentique poème, dans l’agitation claire des robes, la lueur des cheveux, herbes étranges où niche l’amour, la vive langueur des yeux, le renversement troublant des gorges où reluisent toutes les douceurs de la volupté !

Tandis que j’approchais, écoutant rabâcher l’éternel torrent, j’eus la petite ombre de mort, la vision d’anéantissement qui vient à l’appel des souvenirs enchantés.

II

Comme j’allais m’installer, je vis un peu en retrait une silhouette de jeune fille ou de jeune femme. Elle leva les paupières : je connus qu’elle avait tout ce qu’il faut pour dompter les âmes. Ses yeux montraient la teinte et la forme particulières aux belles Irlandaises : le bleu y prend un reflet mauve ; j’estime que et sont les plus beaux yeux du monde. Son teint, d’une blancheur franche, sans transparente, s’harmonisait aux cheveux noirs et presque imperceptiblement crespelés. Et l’attitude de son corps, hardie, prête au mouvement, décelait une grâce digne du visage.

Je n’osai la regarder plus de quelques secondes ; je m’assis à dix pas d’elle, derrière quelques arbrisseaux. Je mangeai peu, absorbé par l’éternel rêve, pensant à quelle distance j’étais de cette jolie créature, dans la solitude où pourtant nous n’étions que deux, où nous entendions, mutuellement, le petit cliquetis de nos couteaux et de nos gobelets.

Après une dizaine de minutes, elle se leva et partit. Je regardai avec mélancolie disparaître sa forme et je finis mon repas.

III

Je repartis peu après. Je voyais mal le monde resplendissant des fleurs, les montagnes étagées au fond du firmament pur. L’émotion douce de la rencontre persistait, le grand regret que nos races eussent mis tant de distance entre les êtres. Soudain, je frémis. Au détour d’un sentier, je venais de la revoir, gravissant d’un petit Pas énergique et ne s’appuyant guère sur son piolet. Sans être bien rude, c’est tout de même la partie la plus ardue de la Croix de Javernaz. Je me gardai de devancer ma campagne ; je pris à la suivre ce chagrin plaisir qui est mêlé aux idylles platoniques autant qu’aux amours violentes. Tantôt j’admirais sa grâce fière sur une plate-forme, tantôt j’éprouvais un petit battement à la voir disparaître et reparaître, tantôt, n’apercevant qu’un pli de sa robe pâle, une impression de mystère sacré me pénétrait.

IV

Lorsque je vins à la cime, je l’aperçus immobile, plongée dans un recueillement profond, les mains jointes. Il me parut qu’elle priait. Elle était ainsi plus charmante encore, d’autant que le vent balayait sa robe et secouait ses cheveux sur les tempes.

Bientôt, craignant d’être indiscret, je me détournai vers le Valais, qui s’étageait tout en bas, avec de petits arbres pareils à des herbes ; puis les cimes pâles du mont Blanc, des Diablerets, la lueur fine du glacier du Trient, les Dents de Morcle, le Grand Muveran, m’absorbèrent quelque quart d’heure.

Dans ce rêve, j’entendis un pas, puis une voix timide, cependant bien nette, avec un joli petit accent anglais :

— Pensez-vous à Lui ?

— À lui ! m’écriai-je, à la fois abasourdi et charmé.

— Oui, à Notre Seigneur Jésus-Christ ?

Du coup, je compris la charmante aventure que je me pouvais offrir, et je n’hésitai pas à m’en- gager dans la voie d’une inoffensive hypocrisie :

— Hélas ! fis-je d’un ton plaintif…, j’y pense souvent et je voudrais croire… Je suis si las de mon incrédulité !

Les yeux ravisseurs me jetèrent un doux regard de pitié, et nous voilà engagés dans une aimable causerie mystique.

Elle y allait de tout son cœur ; ses paroles argentées sonnaient délicieusement dans le vent et le parfum des plantes aromatiques. Je défendais mal mon agnosticisme ; nous échangions des arguments dont la candeur aurait touché un serpent à sonnettes. Et, de minute en minute, la gorge de colombe blanche devenait plus suave, les yeux plus dignes de refléter la joie du monde.

Il passa un grand nuage dont l’ombre vola sur les cimes voisines, et ma compagne, étendant le bras :

— Le doute se lèvera de votre âme comme ce nuage va se lever des montagnes.

— Ah ! m’écriai-je… si vous pouviez dire vrai !

Cependant, je lui offris le bras pour descendre ; j’eus contre moi le bruissement délicieux de sa robe et l’odeur de violette de sa chevelure.

V

Nous discutâmes encore, puis nous en vînmes à causer de cent choses, avec tant de haltes que le crépuscule nous surprit avant que d’arriver au gîte. Cependant nous en approchions.

Les grands sapins, les hêtres glacés d’acier, tremblaient avec de grandes voix douces. Je dis à ma compagne :

— Vous reverrai-je ?

— Non. Je pars au matin pour Belfast, où m’attend mon fiancé !

Ces mots me remplirent de mélancolie. Je vis, sans lendemain, le joli prodige de notre rencontre, et ma poitrine battit du profond désir qu’au moins cette bouche pure, un moment, se posât sur la mienne.

D’un ton d’amertume :

— Votre départ va encore me faire nier Dieu !

Le visage charmant se leva plein de reproche :

— Oui, repris-je avec force… je trouverai injuste de vous avoir rencontrée et de vous avoir perdue si vite… et je ne pourrai vraiment avoir aucune espérance qu’Il existe… Si du moins…

— Si du moins ? dit-elle, voyant que je m’arrêtais.

— Eh bien ! oui, si du moins vous m’accordiez un baiser, ma chère petite sœur humaine… un baiser d’amie… le souvenir en garderait la doucœur et me ferait penser à vos paroles !

Elle demeura pensive une minute ; mes artères roulaient si fort qu’à peine entendais-je bruire la robe légère et les plantules qu’elle courbait. Enfin, un murmure bien bas :

— Prenez donc le baiser, et que le Seigneur en fasse la semence de votre salut !

Déjà j’avais saisi ma sœur en Jésus-Christ ; je goûtai la fraîcheur des lèvres fines. Elle prit passivement le baiser, puis je sentis trembler le buste souple et la bouche divine appuyer d’un grand élan sur la mienne. Enfin, fuyante au bord de la forêt :

— Pensez à Lui !

Et dans le chant des ramures, à la lueur d’une lune encore dorée par le crépuscule, je demeurai à savourer cette douceur si douce, que depuis elle n’a plus jamais quitté ma chair.