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Les Pseudonymes anglais au XVIIIe siècle

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Les Pseudonymes anglais au XVIIIe siècle
Revue des Deux Mondes, période initialetome 6 (p. 757-794).

LES


PSEUDONYMES ANGLAIS


AU DIX-HUITIÈME SIECLE.




DE FOE. — PSALMANAZAR. — LAUDER. — MACPHERSON. — CHATTERTON. — IRELAND.




Il n’y a pas, dans l’histoire littéraire, de groupe plus bizarre que celui des pseudonymes anglais, qui abondent entre 1688 et 1800, ni de question plus neuve et moins expliquée. C’est alors qu’une centaine d’écrivains, entre lesquels je choisirai les plus notables, renoncent de parti délibéré aux splendeurs du nom propre, et sacrifient leur vanité à leur intérêt ou à leurs passions. La gloire vient quelquefois les chercher, toujours malgré eux.

Chacun a son but distinct, et le poursuit avec un acharnement sérieux, isolé, mystérieux, si bien qu’on serait tenté de prendre ces écrivains pour des faussaires, non pour des pseudonymes. S’ils cachent leur nom et voilent leur main, c’est pour mieux exécuter leur œuvre. Ceux-ci veulent détruire une vieille réputation qui les gêne ; ceux-là, populariser des sentimens qu’ils croient utiles ; d’autres, glorifier leur nationalité spéciale ; la plupart, faire fortune. Il y a les honnêtes et les innocens, comme De Foë ; — les imprudens et les violens, comme Chatterton ; — les niais, comme Ireland ;-— les maladroits et les calomniateurs, comme Lauder ; — enfin un maître, un habile, l’Écossais Macpherson, qui trompe un siècle entier, l’Europe, l’Amérique et Napoléon Bonaparte.

La France, si féconde à la même époque en intelligences actives et brillantes, n’offre alors aucun phénomène analogue. D’où vient cela ? Peut-on rapporter à une cause unique, telle profonde ou singulière qu’elle soit, la réunion de ces inventeurs, ou, si l’on veut, le groupe animé de ces falsificateurs anglais, sous la dynastie des Nassau ? Que voulaient-ils enfin ? que prétendaient-ils ; ? ont-ils réussi ? et quelle place réelle occupent-ils dans la vie intellectuelle des temps modernes ? Ce sont des problèmes dont la délicatesse est piquante et dont les rapports sont assez vastes pour intéresser l’esprit et solliciter la curiosité.

Dès que l’on descend à quelque profondeur dans cet examen littéraire, on s’éloigne peu à peu de la littérature proprement dite, et surtout des régions d’agrément, d’élégance, d’ornement et d’art. Les passions et les intérêts se montrent nus et dominateurs. L’amour-propre s’efface et s’évanouit. C’est une cause politique à laquelle Daniel De Foë se dévoue ; c’est une hypocrisie religieuse que Psalmanazar exploite ; c’est un patriotisme souffrant que Macpherson caresse ; c’est une fureur jacobite que Lauder satisfait, c’est sur une ferveur de mode que Chatterton et Ireland essaient de bâtir leur fortune. On reconnaît chez tous ces hommes, méprisables ou distingués, une certaine âpreté commerciale qui ne les abandonne pas, jusqu’à la réussite, et dont les plus frivoles ne sont pas exempts. Les voir de près, étudier leurs motifs en même temps que leurs œuvres, c’est soumettre à une analyse définitive la plus curieuse phase de la civilisation moderne, la société politique de l’Angleterre au temps de Voltaire, de Walpole et de Chatham.

Repoussons, avant tout, les opinions acquises. Se tromperait fort qui croirait, par exemple, que Daniel De Foë, l’auteur de Robinson Crusoé, passait de son vivant pour un romancier inventeur de fictions. C’était un publiciste très grave, ministre dissident, attaché au pilori pour avoir médit de l’église anglicane, ami de Guillaume III, et qui lui donna la première idée de la caisse d’épargne, de l’hôtel des marins Invalides, des maisons d’asile et de plusieurs institutions philanthropiques du même ordre. Ce fondateur des revues périodiques, pamphlétaire infatigable, passa vingt ans à prêcher à l’Angleterre ses argumens calvinistes, et vingt autres années à inventer des anecdotes et des histoires pour les soutenir. Ces histoires une fois soupçonnées de mensonge, tout croulait à la fois. Était-il vrai ou faux que mistriss Veal s’était convertie et qu’elle avait eu une vision à l’heure de la mort ? Les paroles et les fautes attribuées aux royalistes par les Mémoires d’un Cavalier étaient-elles authentiques ou controuvées ? C’était toute la question. Il ne s’agissait pas de talent ; il fallait en oblitérer la trace, créer de nouveaux témoignages, leur donner tous les caractères de la vérité, faire patoiser un paysan, conserver à la femme galante son jargon de fausse élégance, empêcher tous les masques de se détacher, tout le fard de tomber, consommer le mensonge, et permettre à peine à la postérité de se demander si Robinson n’a pas vécu, si Roxana n’a pas écrit, si le Cavalier n’a pas existé en chair et en os. Autrement la cause était blessée à mort, et Daniel De Foë déshonoré.

La discussion ne s’engageait pas sur le mérite de ses œuvres, mais sur la vérité de ses récits. La seule vision de mistriss Veal produisit une bibliothèque de pamphlets. Où est mistriss Veal ? Elle est morte. Exhibez son acte de décès. Daniel de Foë le fabriquait. Quelles personnes l’ont connue ? Qui servira de témoin à sa vision ? Daniel De Foë ne restait pas à court ; il avait sous la main un cordonnier, un layetier et un marquis français, qui certifiaient l’existence de la défunte. De Foë imprimait leurs lettres ; on sait de quelle plume et de quelle écritoire elles sortaient. Le cordonnier écrivait I will pour I will, comme le peuple ; le layetier citait la Bible et avait des prétentions ; le marquis français se donnait pour un courtisan qui méprisait « ces disputes de savetiers religieux, mais qui croyait devoir à son honneur de gentilhomme français de ne pas laisser soupçonner un honnête homme accusé de mensonge. » J’ai donc raison de dire que De Foë était un faussaire, un honnête faussaire. Voulait-on le pousser dans ses derniers retranchemens, réclamait-on l’adresse du layetier, la présence du marquis, le signalement du cordonnier, il se trouvait que le layetier était parti pour l’Ecosse, que le marquis était mort, que le cordonnier, mauvais sujet, avait disparu ; ce qui était attesté par gens graves, honnêtes bourgeois, auxquels la féconde invention de notre ami ne faisait jamais défaut. On pouvait bien harceler sa patience : on allait jusqu’à l’exposer en place publique, un jour qu’il avait inventé un ministre anglican par trop odieux ; mais on n’épuisa jusqu’à la fin de sa vie ni sa création, ni son imperturbable et innocent mensonge.

On a beaucoup loué dans ces derniers temps la vérité minutieuse et les détails profonds de Daniel. Walter Scott lui-même, qui écrivait quelquefois un peu vite, sous le fouet des éditeurs pressés de publier et de se ruiner en le ruinant, signale ce mérite comme son caractère propre. Sans doute ; mais ôtez-lui ce mérite, il est perdu : son mensonge persévérant est détruit et retombe sur lui. Publiciste, on l’eût estimé, c’est-à-dire craint ; romancier, on va le huer. Il ne fallait pas que jamais on pût le convaincre d’avoir inventé Mme Veal et sa commère Bargrave, quand il publiait gravement la Narration véritable de l’apparition d’une certaine madame Veal, qui se montra le lendemain de sa mort à madame Bargrave de Cantorbery, le 8 septembre 1705, laquelle apparition recommande la lecture du livre de Drelincourt, sur les consolations à l’heure de la mort. Notez que le libraire calviniste avait en magasin un grand nombre de ces Drelincourt, et que le complaisant De Foë en facilitait ainsi l’écoulement. Il ne fallait pas non plus qu’on lui reprochât d’avoir prêté des intentions controuvées et des paroles non authentiques à l’envoyé français, Mesnager, dont il édita, en 1717, les prétendues négociations. Mesnager, Français et catholique, avait dû porter le fer et le feu en Angleterre, et notre ami lui impute de fort vilaines perfidies. Les déistes aussi commençaient à lever la tête ; un de leurs argumens favoris consistait à nier la spontanéité du sentiment religieux. Que vont-ils dire, s’il est prouvé que Dickory Cronke, fils d’un chaudronnier, sourd et muet, sans rapport avec les hommes et relégué dans une solitude du « comté de Cornouailles, a deviné la religion chrétienne, le calvinisme, sa dernière expression, et le dissent, ce protestantisme définitif qui proteste contre lui-même ? » Le nom seul de Dickory Cronke est une preuve. Or, voici les mémoires du sourd-muet « ornés d’épitaphes, prophéties, généalogies, de gravures représentant l’ermitage et d’autographes ; » — le tout extrait des documens originaux et certifié par des autorités irréfragables (unquestionable), comme Daniel a bien soin de le dire. On en douta. De Foë évoqua un second sourd-muet, M. Duncan Campbell, « demeurant cour d’Exeter, en face du palais de Savoie, au troisième étage, porte C, dans le Strand. On n’ouvre qu’à deux heures. Sonnez fort. » M. Duncan Campbell, trois jours après l’impression de ses mémoires, avait délogé et suivi en Amérique un ministre dissenter. Le lecteur populaire mordait très bien à cet hameçon romanesque et dévot ; tout cela était si simple, si peu orné, si vrai ; le ton en était si naïf et le fond si édifiant ! D’autres personnages se succédèrent alors, tous fils du même père, sans que nul s’en doutât, tous également vrais : un pirate, nommé Singlelon, qui avait vu les jésuites à l’œuvre au Paraguay et qui en disait pis que pendre [1] ; une trop jolie fille, née en prison, d’un voleur et d’une bohémienne, et qui courait le monde pour se convertir à la fin, et prouver ainsi la prédestination, Molly Flanders [2] ; le colonel Jacque, prédestiné également à couper les bourses, à se marier cinq fois en très mauvais lieu, à se battre contre les Turcs et à se repentir [3].

Les dissenters applaudissaient ; les incrédules recommençaient à douter. Alors De Foë renonça aux noms propres qui devenaient compromettans et employa les anonymes ; un anonyme raconta toutes les sottises de la royauté déchue, mais sans les blâmer, ce qui les rendait plus odieuses [4] ; un sellier, anonyme aussi, narra cette terrible punition de Dieu contre la royauté, la peste de Londres en 1666 [5]. Ces heureux anonymes, dont les histoires étaient on ne peut plus amusantes, relevèrent le crédit du conteur, qui trouva le moment bon pour rappeler en scène Duncan Campbell, revenu d’Amérique, et demeurant dans a White-Hall, cour de Buckingham, à l’enseigne de la barrière verte. » C’était bien précis : White-Hall ne contenait aucune cour, allée ou rue qui s’appelât cour de Buckingham, et notre inventeur procédait absolument comme un homme qui donnerait son adresse en France, à Paris, quartier de l’Observatoire, auprès du Val-de-Grâce, impasse du Sansonnet vert, donnant dans la rue Cassini, chez le marchand de vin, à l’enseigne du tonneau rouge. Ce qui dépistait surtout les consommateurs de calvinisme et de romans vrais, c’est que le narrateur s’emparait de personnages à demi réels, dont le nom, et comme le vague nuage, avaient couru dans le peuple, et dont un souvenir incertain flottait dans les esprits. Ainsi, l’une des mille sultanes dont Charles II avait orné ou déshonoré son trône, venait, disait-on, d’épouser, dans sa vieillesse repentante, je ne sais quel seigneur allemand. Vite, Daniel exploite ce repentir de l’heureuse maîtresse, et publie l’Histoire de la Vie des étranges fortunes de mademoiselle de Belau, « connue par beaucoup de personnes à Londres, sous le nom de lady Roxana, pendant le règne de Charles II [6]. » Robinson Crusoé est de la même famille ; on voit maintenant à quelle source il faut rapporter les interminables controverses des derniers volumes et la fidélité microscopique des faits. De Foë mentait au nom de ce qu’il croyait être la vérité et la foi ; il mentait résolument.

Mais, dira-t-on, la fraude était au moins soupçonnée ? Nullement, Les œuvres de ce singulier personnage ne s’adressaient qu’au populaire ; Dryden et Etheredge, dramaturges du temps, Pope et Addison, grands hommes de la génération suivante, auraient rougi de tourner les feuillets de ces rhapsodies. Pope cite l’auteur de Robinson comme « l’écrivain des écaillères, » auxquelles il attribue même une prédilection plus tendre en sa faveur. Ce fut pourtant ce narrateur méprisé qui fit l’éducation des masses anglaises, de 1688 à 1750. De Foë est peuple en effet. Il rédige un procès-verbal : « Tel homme, dit-il, vient de tomber dans la rue, il avait un bonnet vert avec un galon d’or, son soulier gauche était troué, il portait un frac noir ; on l’a déposé chez un apothicaire du coin, celui qui a une fille nommée Ursule, et dont la boutique vient d’être remise à neuf. Il y est resté une heure et demie à ma montre. Le chirurgien a été trois minutes à venir ; c’est le docteur un tel, celui qui a un cheval blanc et des lunettes [7]. » Le roman de De Foë, c’est le rapport d’un valet de chambre, le récit d’une commère. Jamais, sous Louis XIV et même sous Louis XV, la France n’aurait pu souffrir cet art sans art, ce roman dont le but élevé se tapit sous les détails vulgaires ; il fallait à ce développement étrange une société où l’élément populaire fût puissant et sérieux, où l’élégance eût moins de prix que la gravité. Locke remarquait, en 1678, que toutes les classes en France étaient polies. « Deux porteurs d’eau, dit-il, se font plus de révérences dans la rue que deux seigneurs d’Angleterre à la cour. » Du vivant de notre Daniel, le calvinisme anglais dédaignait la grace comme parure du vice, et la fiction comme emploi frivole de l’esprit. Ce dogme farouche, qui régnait sur les classes infimes et moyennes, exigeait le culte de la vérité la plus stricte et la plus nue.

Non-seulement personne ne se douta dans l’origine que Roxana, Moll Flanders, l’Histoire de la Peste, les campagnes d’un Cavalier, Carleton et Singleton fussent des contes ; mais si l’on avait pu douter de leur authenticité, personne ne les aurait lus, ni les gens de cour qui aimaient les inventions élégantes, ni la bourgeoisie qui détestait le mensonge des romans. De Foë, par ses merveilleux trompe-l’œil, répondit à de si singulières nécessités ; tout le monde y fut pris, même le ministre Chatham qui, en 1770, lisait et consultait encore les Mémoires d’un Cavalier [8] comme un document historique, même le docteur Mead, médecin, qui dans son traité sur les maladies contagieuses cite, comme authentiques, plusieurs observations physiologiques du roman de Daniel. Tel est le caractère des productions de De Foë ; elles contrefont exactement la vérité dont il est le prêtre, le fanatique et aussi le martyr. A ce titre, elles ne satisfont pas toutes les conditions de l’art élevé ; la vérité qui lui sert de base ne constitue pas l’art tout entier. Elle est nue, elle est belle, elle est grande, mais sa nudité même est incomplète. De là les longueurs de Robinson et les trivialités de Moll Flanders.

Que voulait-il ? Enraciner la doctrine calviniste en Angleterre, doctrine essentiellement républicaine, ennemie de l’élégance comme de la hiérarchie. Il y réussit. Ce qui charma surtout les bourgeois contemporains, c’est qu’ils ne soupçonnaient pas sa fraude : un romancier leur eût fait peur. Il y avait un matelot, une fille publique, un vieux capitaine, un voleur, une femme entretenue, un sellier de Cheapside, et pas d’écrivain. Il se gardait bien de signer tous ces récits d’aventures fabriquées par lui en l’honneur de sa secte ; on aurait deviné son motif. Il avait écrit des pamphlets, subi la prison et fait banqueroute ; on n’aurait guère écouté ses sermons ; son intérêt était de médire de Louis XIV et des Stuarts, lui fils de protestant français et dissident. Mais Moll Flanders prenait la parole ; Roxana, le Cavalier partisan de Charles Ier, appuyaient ses doctrines ; De Foë employait mille petits moyens ingénieux pour assurer leur existence et donner crédit à ses paroles. Les Mémoires d’un Cavalier, dont Chatham et toute son époque étaient dupes, commencent par ces mots : «Les mémoires historiques qui suivent sont écrits avec trop de vivacité et de bon sens pour ne pas plaire à tous ceux qui aiment l’une et l’autre. En lisant un livre, toutefois, il y a une question qui se présente naturellement : Quel en est l’auteur ? » Ici De Foë intercale une analyse candide et détaillée de l’ouvrage, de ses descriptions, de ses tableaux, des événemens qu’il relate ; cette prétendue critique est d’une gaucherie merveilleuse, et il finit par ces mots innocens : « Il ne reste plus qu’à chercher le vrai nom de l’auteur. Ce dernier dit qu’il était le second fils d’un gentilhomme du comté de Shrop, créé pair d’Angleterre sous le règne de Charles Ier et dont le château était situé à huit milles de distance de Shrewsbury. Ces circonstances ne s’appliquent exactement qu’à André Newport, écuyer, second fils de Henry Newport, de High Ercol, créé lord Newport le 14 octobre 1642. Ce même André Newport, sans doute l’auteur des présens mémoires, fut créé commissaire des douanes après la restauration, en récompense de ses bons et loyaux services. » Qui ne croirait à tant de candeur ? qui douterait de la bonne foi d’un éditeur si scrupuleux ? Eh bien ! de tout cela, pas un mot n’est vrai. Newport n’existe pas ; le commissaire des domaines est un fantôme : cette pairie, ce domaine, ce château d’High Ercol, pures chimères.

Les innocentes impostures de Daniel sont entrées dans l’histoire. Le Cavalier a été cité vingt fois comme autorité ; ce n’est qu’un roman. Daniel mettait dans la bouche d’un royaliste, qui devait nécessairement être bien instruit des faits, la peinture scandaleuse du camp et de la cour de Charles Ier.

Tout est donc sérieux dans la fiction de Daniel De Foë. Homme convaincu, faussaire résolu, il exécute ses fraudes avec la préméditation d’un dévot et le fanatisme froid d’un homme de parti. De là son dévouement et la grandeur désintéressée avec laquelle il a exécuté ses impostures. Un jour, fuyant ses créanciers, ce don Quichotte de la morale, lequel n’avait pas de Sancho, rencontra dans une taverne un matelot couvert de peaux de bêtes qu’il se plut à confesser : Alexandre Selkirk, l’original de Robinson. Il usa de l’occasion, et exploita cette fortune. Le calviniste écrivit les mémoires d’un homme en face de Dieu, revenu à la vie primitive et retrouvant Dieu dans le désert. L’Europe fut ravie, non de la morale puritaine libéralement jetée sur l’œuvre, mais de ce sauvage et minutieux tableau. On était las des grandes villes. Le besoin de la solitude avait saisi les cœurs puissans et les esprits supérieurs ; le Ferney de Voltaire, la retraite de Rousseau, Cowper à Olney, Gibbon à Lausanne, attestent que l’on pressentait une destruction et que chacun fuyait au désert.

Robinson toucha tous les buts de l’époque : livre populaire, d’indépendance, de liberté, livre de prose, livre d’exaltation, hymne de la vie sauvage, il eut dix éditions d’un coup. Jean Jacques y but à longs traits l’amour de la solitude ; lui, dont la fibre était si ardemment populaire, l’enthousiaste au style ardent, comprenait l’œuvre pâle du puritain de Londres. Voici l’homme abandonné par la société, créant un monde. « Prends confiance, dit l’auteur, en ta force personnelle ! Tu n’as plus que toi et Dieu ! Marche, travaille, crée ! » Cela devait plaire à une époque prête à défaire sa civilisation, à dépouiller ses vieux ornemens, à rejeter ses anciennes institutions. L’effet social produit par De Foë a été immense ; ce qui lui manque, c’est la gaieté, la liberté, le caprice de la pensée ; il est trop sévère et trop sérieux dans ses desseins pour céder au souffle de la fantaisie. Il intéresse, touche et amuse ; il n’est pas gai, et ce vers de Sophocle dit bien pourquoi :

Ἐν τῷ φρονεῖν γὰρ μηδὲν ἥδιστος βίος [9].

Calviniste et complètement bourgeois, Franklin le lira dans sa jeunesse. Ce Daniel de Foë qui n’a rien d’idéal, et qui voit la vie avec une sévérité dure, sera le précepteur des républicains d’Amérique ; en effet, partout dans ses œuvres règne ce caractère de nudité, de petits détails secs et simples : je ne crois pas qu’il y ait une description ou une métaphore dans ses étranges livres ; aucune fleur, nul ornement, aucune broderie ; une conviction triste produit Robinson. Œuvre sans couleur, mais grande, elle émeut l’âme, fait pleurer, parcourt les masses, s’y infiltre, et devient la propriété du monde.

Il y a donc une curieuse révélation du temps et de la vie politique anglaise dans ces créations romanesques que Daniel De Foë donna pour authentiques. Nous n’avons cité que les principales, leur nombre total s’élève à vingt-cinq. C’est peu pour Daniel, qui n’a pas écrit dans sa vie moins de deux cent cinq ouvrages, petits, gros et de moyenne grandeur, tous consacrés à consolider le règne et à justifier l’avènement de la bourgeoisie calviniste ; aussi semblent-ils dictés par le génie prosaïque et républicain de cette dernière.

Les Stuarts, bannis, venaient d’emporter avec eux la chevalerie et ses souvenirs. On n’avait pas grand génie, mais du bon sens et des passions ; une partie de la noblesse s’était faite peuple, le meilleur moyen pour que le peuple ne se fasse pas noble. Le pouvoir du nouveau roi Guillaume, roi hollandais, était borné ; on chassait ses serviteurs. Sa cour, sans éclat, cultivait des plaisirs tristes, quelques vices pâles et beaucoup de qualités tempérées. Ainsi tout allait à la médiocrité.

Personne ne recueillit et ne résuma mieux ces influences que l’homme de génie qui se fit médiocre pour diriger son temps. Français de race, fils d’un protestant réfugié qui aurait dû s’appeler Daniel Foy, et qui signa De Foë [10] pour se conformer à la prononciation anglaise. Foy (tel était son vrai nom, il l’avoue lui-même), ardent à propager les doctrines sociales, auxquelles il consacra tous les instans de sa vie, mentit pour mieux réussir ; il fallut cent trente années pour dissiper ce mensonge et déchirer le tissu vigoureux de ses fictions, fortes comme la réalité.


Une fois que notre pied a posé dans ce monde de la fraude sévère, adoptée et consacrée par un homme tel que Daniel De Foë, nous ne nous étonnerons plus d’aucun artifice victorieux. Nous connaissons les gens auxquels il avait affaire, ceux qui détestaient le pape et maudissaient les superstitions papales, mais qui croyaient à Mme Veal, laquelle était apparue à son amie Mme Bargrave. Vers la même époque, entre 1715 et 1730, la population calviniste d’Angleterre se laissait duper par un autre mystificateur moins honnête et moins sérieux que Daniel. C’était encore un Français. A force d’errer à travers l’Europe et d’y jouer tour à tour l’escroc, le pèlerin, le protestant, le catholique, le marchand, le porteballe et le soldat licencié, il devint passé maître dans l’art d’exploiter à son profit la crédulité humaine, et s’éleva en ce genre jusqu’au point le plus élevé auquel ses confrères aient pu prétendre. Son expérience lui avait appris un secret : le cœur humain s’intéresse aux étrangers plus qu’à nos voisins, à un Chinois plus qu’à un Allemand, et à un Allemand plus qu’à un homme de notre province ; la pitié pour l’infortune augmente en raison de la distance. Il choisit donc une localité très éloignée et se fit passer pour un exilé japonnais, né dans l’île de Formose. En répétant le récit de ses aventures, il se l’assimila, se l’incarna, et finit par y croire ; engagé comme soldat, il fit les délices de sa chambrée par les narrations tous les jours plus dramatiques de sa vie japonnaise et formosane. C’est là le commencement de son succès littéraire.

En garnison au fort de l’Écluse, il attire l’attention d’un prêtre intrigant, aumônier du régiment, qui voit dans cet imposteur hardi et obstiné l’échelon de sa propre fortune. Nos deux fripons s’entendent sans mot dire. Innés, c’était le nom de l’aumônier, convertit l’aventurier, qui se laisse faire ; on conduit le converti chez l’évêque de Londres, qui le comble de faveurs, d’argent et de caresses, pendant que le convertisseur recevait pour sa peine un bénéfice ecclésiastique. Notre Japonnais avait trop de tact pour ne pas continuer une comédie de si bon rapport. Non-seulement il se mit à manger de la viande crue et des racines, mais, pour compléter sa fraude, il inventa un alphabet formosan, une langue formosane, traduisit la Bible dans ce dialecte dont il était créateur, vécut largement aux dépens de ses dupes et couronna le tout par une description détaillée et imprimée [11] de l’île de Formose, de son histoire et de ses mœurs, avec carte géographique, alphabet gravé, costumes, temples, édifices, et plusieurs portraits en pied des habitans du pays, anciens amis de Psalmanazar (nom japonnais de sa fabrique) et membres de sa famille. C’était assurément un esprit inventif.

« Mon premier soin, dit-il dans la narration détaillée qu’il donna plus tard de ses hauts faits, fut de chercher quels étaient les gens que l’on détestait le plus à Londres ; je reconnus qu’on avait en horreur les catholiques et les Français. Je ne les ménageai pas ; je leur adjoignis les Espagnols et les Italiens, que l’on n’aimait guère davantage. Plus je médisais de ceux que l’on avait pris en haine, plus les aumônes m’arrivaient abondantes ; il me parut que le métier n’était pas difficile. Je donnai des leçons de langue formosane à plusieurs dévotes ; comme cette langue avait été inventée par moi, qu’elle n’était parlée que par moi seul et connue que de moi seul, je trouvais plaisant de leur apporter des fragmens de poèmes épiques de l’île de Formose et des chansons d’amour qui les ravissaient d’admiration. Ainsi se trouva créée tout à coup une littérature étrangère. Le bon évêque de Londres songeait à la création d’une chaire, très utile aux missions anglicanes, et qui devait aider fort à la conversion des infidèles. J’avais adopté un beau costume dont les dames vraiment pieuses me fournissaient les atours, et un catalogue complet des auteurs formosans, dont je savais l’histoire et les aventures comme mes aventures et mon histoire. On m’attaquait bien de temps à autre, mais seulement dans les journaux peu estimés, dont les libres penseurs disposaient. J’appartenais à l’église anglicane à titre de converti, et à tout le protestantisme comme infidèle racheté. Par bonheur pour moi, un père jésuite s’avisa de se fâcher contre ma fraude ; ma cause devint celle de tout honnête protestant. Les déistes aussi se révoltèrent contre l’imposture ; mais on ne les détestait pas moins. Tout bon Anglais soutenait obstinément les mensonges du Japonnais converti, et la guerre tournait à mon avantage ; car je vendis six éditions de mon roman, et je pris dans le monde une position importante. »

La fin de l’histoire est plus curieuse ; sa vie étant une fois assurée par le succès de ses contes, et une petite pension lui ayant été faite par l’état, un accident inattendu transforma son existence ; il devint honnête homme. Jeté au milieu de cette civilisation sévère qu’il avait prise pour dupe, il fut à son tour conquis par elle. La honte pénétra dans sa conscience, et il était prêt à faire amende honorable de ses mensonges formosans, si ses amis calvinistes ne l’en eussent empêché, effrayés des railleries auxquelles cette découverte les exposait. L’évêque Compton avait déjà placé l’alphabet formosan et la traduction de la Bible parmi les curiosités les plus précieuses de sa bibliothèque ; il eût été cruel de le désabuser. Psalmanazar, qui ne voulut jamais révéler le nom véritable de la famille française à laquelle il appartenait, se contenta d’écrire pour diverses entreprises de librairie une relation nouvelle de l’île de Formose, destinée à rectifier d’après les sources les fictions inventées par lui. Après avoir appliqué à plusieurs ouvrages assez remarquables les facultés d’un esprit d’ailleurs distingué, il parvint à l’âge de quatre-vingt-treize ans, entouré de la considération et de l’admiration publiques. Alors presque tous ses complices ou ses dupes ayant disparu de la scène du monde, il écrivit ses mémoires [12], une des plus curieuses confessions qui existent, avis assez notable sur la facilité de duper les masses, quand on sert leurs passions. Ce livre, bien écrit, contemporain de Fielding, qui attaquait l’hypocrisie dans son Tom Jones, fit peu de bruit ; les calvinistes, maîtres d’une population sympathique, étouffèrent une mystification plaisante, qui doit occuper sa place distinguée parmi les fraudes littéraires d’ordre supérieur.

Si vous fondez ensemble les poésies formosanes de ce hardi faussaire et les créations pseudonymes de Daniel De Foë, vous obtenez d’avance Ossian le poète keltique et Macpherson, son inventeur ; mais, avant d’arriver à ce grand triomphe de la supercherie littéraire au XVIIIe siècle, il faut traverser encore un épisode assez digne d’intérêt. Une renommée poétique à la fois et politique, adoptée avec amour par les calvinistes et les protestans, relevée et commentée par Addison, déplaisait singulièrement aux débris vivans encore du parti jacobite ; je veux parler de Milton. Les écrivains tories ne le citaient qu’avec répugnance ; ils admettaient avec peine au nombre des poètes le presbytérien, le secrétaire de la république, le chantre inspiré de la prédestination. A la fin du XVIIIe siècle, Samuel Johnson essayait encore de rabaisser son génie, et ce critique célèbre, qui vantait Sprat et Collins, poètes médiocres, dépréciait le poète épique de la Grande-Bretagne. Pour comprendre l’histoire littéraire de ce pays, il faut y appliquer la clé politique, qui seule l’explique et l’ouvre ; tous les jugemens portés sur Milton, Fielding, Pope et Sheridan sont des jugemens politiques ; Chesterfield et Walpole ont été dépréciés et calomniés comme écrivains, à cause de leurs tendances antipopulaires. Voltaire, qui pénétrait même ce qu’il ne regardait pas, avait deviné ce mobile de l’existence anglaise ; — « j’ai trouvé des gens, dit-il quelque part, qui m’ont soutenu que Marlborough était un lâche et que Pope était un sot. » Un historien littéraire, Wood, décrit sérieusement le philosophe Locke comme un mauvais homme, toujours mécontent, dédaigneux, désagréable et de très peu de talent ; l’évêque Sprat, royaliste, fit effacer le nom de Milton inscrit sur le marbre d’une tombe qui se trouvait dans son église, tant il était choqué de ce nom presbytérien et républicain. Vers l’année 1747, un Écossais fit mieux encore ; il essaya d’effacer Milton de la liste des poètes. Déjà l’on avait reproché amèrement à l’auteur du Paradis perdu les emprunts qu’il avait faits, comme Dante, Virgile et Tasse, à quelques écrivains obscurs et antérieurs ; mais l’accusation de plagiat, dont on aurait voulu flétrir sa muse, ne pouvait ressortir que d’une découverte plus importante, et cette découverte n’arrivait pas, ce qui affligeait singulièrement les ennemis de Milton.

C’était quelque chose de bien grossier que la supercherie de Lauder ; ainsi se nommait cet Écossais jacobite qui s’était mis en tête de ne laisser à Milton que la honte d’un plagiat effronté. Un élève d’Oxford, Dobson, avait traduit en vers latins le Paradis perdu, traduction élégante qui avait subi le sort nécessaire de tous les vers latins modernes ; personne n’y songeait plus. Comme Grotius, de son côté, avait composé jadis un Adamus exsul (Adam exilé), drame qui n’était pas sans analogie avec l’épopée de Milton, Lauder fit imprimer à part et intercaler dans son exemplaire de l’Adamus tout un chant de Milton, traduit par l’élève d’Oxford. La pagination se suivait comme elle pouvait ; on rejetait cette inexactitude sur le compte de l’imprimeur hollandais. Là-dessus grand triomphe ; Lauder annonce sa découverte, imprime ses dissertations, abolit le génie et la probité de Milton, s’entoure de partisans, suscite une guerre de journaux et de revues, et entraîne dans le parti de la fraude le critique et l’oracle du temps, Samuel Johnson, qui se laisse séduire par sa haine. Les miltoniens consternés ne savaient que devenir, quand un autre Ecossais, presbytérien et amateur de Milton, découvrit le mystère ; il s’appelait Douglas. On fut obligé de reconnaître que les vers latins appartenaient à Dobson et non à Grotius ; que sans doute Milton, savant et grand poète, n’avait dédaigné ni Masénius, ni Grotius, ni Ramsay ; que comme Dante, Molière, Shakspeare, il avait allumé à ces lampes inférieures la flamme de son génie, mais que le mensonge et l’interpolation restaient sur le compte du faussaire politique. Contraint, le pistolet sur la gorge, à signer une confession authentique de sa fraude, il la signa, partit pour les Barbades, et y mourut couvert de honte et de la haine nationale.

Y avait-t-il donc, au sein de cette société anglaise de 1750, un goût secret pour l’imposture ? En se faisant sérieuse jusqu’à l’acharnement, n’aurait-t-elle pas atteint l’idéal de l’hypocrisie ? C’est précisément ce que Fielding lui reproche, ce qui blesse Sheridan, et ce que Byron poursuit sous le nom de cant ; mais, disons-le pour être justes, c’est aussi le principe puritain sur lequel elle repose et qui la fait grandir. C’est sur cette base de sévérité calviniste et de haine violente contre le papisme que s’opéra le grand développement de l’Angleterre pendant le XVIIIe siècle ! quelle époque ! quel bouillonnement ! L’expansion anglaise dérobait des provinces dans l’Inde ; Chatham y aidait. Un immense orgueil, la fièvre delà richesse, jetait les enfans de la Grande-Bretagne au-delà des mers ; Watts pensait à la machine à vapeur ; l’inoculation arrivait de Constantinople ; Cook circumnaviguait le monde, pendant que l’Italie et l’Espagne dormaient de leur profond sommeil ! En définitive, tous les partis anglais étaient vaincus, dissidens, jacobites, haut clergé, presbytériens, catholiques, même les anglicans, qui ne possédaient pas l’intégrité du pouvoir auquel ils prétendaient. On se consolait à l’extérieur par des conquêtes, à l’intérieur par des luttes sourdes, des calomnies, du luxe, des jouissances, souvent aussi par ces stratagèmes littéraires que j’examine pour la première fois, et qui n’avaient pas d’autre but que de couronner chaque parti d’une gloire frauduleuse, et de lui rendre l’influence dominante que ce vaste compromis enlevait aux opinions individuelles. Après le calvinisme et le torysme, servis par les pseudonymes et les inventeurs dont nous avons parlé plus haut, il fallut bien que l’Ecosse eût son tour.


Elle était dans une situation intéressante et singulière : sa nationalité, à laquelle elle tenait beaucoup, se dissolvait après des siècles, et allait se perdre et se confondre dans la masse britannique. La plupart des Écossais étaient suspects de jacobitisme ; les montagnards venaient de prendre les armes pour le prétendant ; on les punissait d’une façon cruelle, en pratiquant dans leurs solitudes de vastes saignées civilisatrices, des routes militaires, dont l’aspect leur faisait horreur, et en les forçant de porter culottes. Ce dernier point était pour eux l’excès de la tyrannie ; la queue des grenadiers et la moustache des boyards excitèrent moins de regrets. On pleura en vers et en prose la petite cotte rayée, dont le bariolage diversement modifié constituait un blason de famille, et a servi de texte à un traité héraldique récemment publié [13]. Il existe un dithyrambe en faveur de ce jupon ; le poète Mac-Intyre l’a défendu avec acharnement. — « Un costume est une coutume, une habitude, c’est l’homme ! s’écrie-t-il. Oh ! fi de la culotte ! Jambes sauvages, restez nues ! Vous nous emprisonnez dans vos entraves de drap et de coton, vous nous chargez de vos lisières d’enfant ou de vos chaînes de vieillards. Ah ! vous croyez donc qu’il reste au monde trop de débris de la vie libre et franche des temps primitifs, tyrans civilisés, despotes rabougris, qui voudriez que toutes les races fussent de votre taille ! arbres nains qui voudriez que les forêts s’abaissassent à votre niveau ; tribuns du peuple sans haleine, soldats que la bise enrhume, grands hommes qu’il faudrait entourer de flanelle et de soie, Épaminondas goutteux, que de grands discours consolent de votre décrépitude, et qui pérorez pour le peuple, incapables de vous battre pour lui [14] ! » Ainsi se défendait dans sa colère impuissante le vieux débris de nos sociétés autochthones, le keltisme, conservé par fragmens épars en Bretagne, en Irlande, dans les montagnes d’Ecosse et dans le pays de Cornouailles ; dernier souvenir d’une société qui ne s’acheva jamais, car elle était à peine ébauchée lorsque les armes romaines l’écrasèrent dans son germe.

Barbare pour accomplir ses desseins, la civilisation refoulait dans le désert les races keltiques, et abolissait le jupon bariolé des Highlands, pendant qu’elle brûlait par milliers les trésors littéraires de la vieille Bohême. C’était l’époque où l’Europe commençait ce grand travail de fusion générale qu’elle complète et consomme au moment même où nous écrivons ces lignes. Les variétés de races s’effaçaient, les patois et les dialectes s’éclipsaient, les petites villes s’absorbaient dans les capitales, les peuplades dans les grands peuples ; les nationalités mouraient, entre autres la nationalité keltique des solitudes écossaises. Les Vénitiens travaillaient ainsi la Dalmatie, les Autrichiens la Bohême, les Anglais les montagnes d’Ecosse, le czar sa Russie ; les derniers vestiges du vieux monde s’en allaient ; pour que la reconstruction s’opérât un jour, il fallait que le temps et les hommes se chargeassent de le broyer et de le réduire en pâte. Tour à tour la Hongrie, la Pologne, les Highlands, furent nivelés ; tout s’aplanit ; patois, municipalités, petits centres, individualités morcelées, s’anéantirent l’une après l’autre. L’unité européenne, qui n’est pas obtenue encore, mais qui est au moins fort avancée, marchait à son but en foulant aux pieds passions, préjugés, attachemens traditionnels. Les débris vivans s’insurgeaient, mais en vain ; c’est quelque chose de touchant que la persévérance de leur lutte inutile. Ceux-ci prenaient les armes pour le catholicisme, ceux-là brandissaient la claymore en faveur du prétendant ; dans le fait, ils ne défendaient qu’eux-mêmes et leurs souvenirs, tant ces souvenirs sont vivaces. En 1758, sur la grève de Saint-Cast, dans notre vieille Bretagne, les Anglais étant en guerre avec nous, une compagnie de montagnards gallois débarque : les paysans bretons prennent leurs vieux fusils et vont au pas redoublé à la rencontre des ennemis ; mais tout à coup ils s’arrêtent : les montagnards se sont mis à chanter leur chant de guerre ; nos Bretons reconnaissent cet air qui a bercé leur enfance mêmes paroles, même musique. Les officiers bretons et gallois commandent feu dans la même langue ; les descendans des vieux Keltes se sentent frères, laissent tomber leurs armes et s’embrassent avec larmes.

L’Europe d’ailleurs était si vieille, et sa politesse, léguée par l’Italie, mêlée d’emphase par l’Espagne, raffinée par la France, commençait à lui peser si fort, que le goût de la vie sauvage et primitive la saisissait de temps à autre, et chatouillait vivement les faiblesses secrètes de sa langueur et de son ennui ; c’est ce qu’on a vu dans le triomphe du matelot solitaire Robinson. Burke, jeune encore, écrivait un livre, détestable d’ailleurs, où il essayait de prouver que le vague et l’obscur, c’est le sublime, que la barbarie réunit ces deux privilèges, et que la Bible n’est sublime qu’à ces titres [15]. On le comprenait très bien en Angleterre, et son traité y avait du succès ; en effet, la Bible y était devenue familière à tous, et cette expression d’une civilisation orientale, dure, farouche et primitive, avait pénétré dans le langage vulgaire. On employait les psaumes d’une façon proverbiale ; le cantique des cantiques retentissait dans les conversations et au parlement ; la mixtion du génie biblique et de l’esprit gothique septentrional s’était accomplie avec une intimité si complète, que l’existence privée appartenait à l’un comme à l’autre. Un prêtre et un critique instruit, le docteur Lowth, achevait de faire pénétrer la poésie des prophètes au sein de l’intelligence britannique en expliquant dans un commentaire admirable [16] le procédé rhythmique des Hébreux et leur procédé de composition, — redoublement de l’image, écho de l’idée, parallélisme de la phrase, une sorte de rime constante pour la pensée, frappant l’esprit rebelle d’une percussion double et régulière, qui enfonce dans la mémoire le trait et la couleur, et les grave avec la flamme.

Si vous supposez à cette époque, en 1750, un poète sauvage sortant de terre tout à coup, vague comme une des ombres de la caverne d’Endor, fruste et anguleux comme les strophes rudes et parallèles du roi David, calqué sur le procédé biblique, Écossais d’ailleurs, plaisant à l’orgueil souffrant d’une race noble et étouffée, et reproduisant en apparence, pour charmer l’Europe, la réalité de la vie barbare, avec ses héros demi-nus et ses vierges héroïques, vous êtes en face du plus beau succès possible et vous rencontrez Ossian. Ce triomphe était préparé ; philosophes et historiens créaient des utopies sauvages. Mallet le Genevois avait mis à la mode la Scandinavie, et Walpole lui-même étudiait ses ouvrages ennuyeux : « Je me suis enfermé, dit-il, j’ai disparu pendant près d’un mois, tout occupé que j’étais des guerres danoises et des vieux Scaldes [17]. » A la même époque, Dalrymple parle avec enthousiasme de ce peuple kelte « que le joug romain et saxon n’a pas touché, que les invasions danoises n’ont pas entamé, des derniers fragmens de cet empire si vaste autrefois, et qui s’étendait des piliers d’Hercule jusqu’à Archangel. » Un grand intérêt se concentrait donc sur les souvenirs de l’Ecosse. Fatiguées du connu, lassées de civilisation, brûlées et énervées de frivolités, les imaginations se précipitaient vers un âge d’or que Jean-Jacques embrassait des ardentes ailes de son esprit. Cet âge d’or, qui devait briller dans l’avenir, on ne doutait pas qu’il ne se fût épanoui aussi dans le passé et qu’il n’eût versé ses parfums sur la vie sauvage, en dépit des théologiens et du péché originel, que l’on n’était pas fâché de contrarier un peu.

Ici rien d’hypothétique, aucune conjecture, qu’il nous soit permis de le faire remarquer, ne se mêle à notre analyse. Ce sont les faits, seulement réunis et groupés dans leur ordre naturel. En Irlande comme en Ecosse, en Bretagne et dans le Cornouailles, de vieilles ballades keltes se chantaient encore au XVIIIe siècle, défigurées par leur course à travers les âges, et dont plusieurs, comme l’a très bien prouvé Finn Magnussen dans son remarquable essai [18], paraissent se rapporter à des origines scandinaves et non keltiques. Le nom d’un barde, Ossain chez les Irlandais, Oïsian chez les Écossais, s’y trouvait répété assez souvent, et la plus remarquable de toutes ces chansons le montrait comme ennemi du christianisme, ou du moins comme rebelle à ses enseignemens primitifs. Ce n’est pas, à proprement parler, de la poésie ; c’est la chronique mesurée, qui sert d’annales aux peuples privés de l’imprimerie et peu habitués à écrire. Le caractère général des fragmens keltes n’est pas la mélancolie, la grâce ou la facilité de l’imagination ; c’est la rapide énergie de la volonté, le fragment qui suit en est une preuve. Quant à la mise en scène, on peut la créer sans peine ; Ossian se repose au pied d’un arbre ; le prêtre convertisseur de l’Irlande, Patrick, se tient debout devant lui, et les répliques se succèdent par stances alternées, dont nous conservons autant que possible le mouvement naïf :


OÏSIAN ET PATRICK.

« Patrick, conte ton conte ; je te le demande de par les livres que tu as lus ! Vraiment, les nobles Fions d’Irlande ont-ils possession du ciel [19] ?

— Je t’assure, Ossian aux grandes actions, que le ciel n’est pas en pos- session de ton père, ni d’Oscar, ni de Gaul.

— Patrick, voilà un mauvais conte, que tu me contes sur mes pères. Pourquoi serais-je dévot, si le ciel n^est pas en la possession des Fions d’Ir- lande ?

— Tu dors, Ossian, et il y a long-temps. Lève-itoi et écoute les psaumes, ta force est morte ; tu ne peux plus résister à la fureur de la bataille.

— Eh bien ! si je suis vieux et sans force, si les Fions ne sont pas au ciel, j’enverrai promener ta cléricature (chlersenach’d) et je ne t’écouterai pas chanter. — Des chansons douces comme les miennes ! jamais tu n’en as écouté jusqu’à cette nuit, depuis le commencement du monde, toi âgé et peu sage vieillard, qui souvent as rangé tes vaillantes troupes sur la colline.

— Oui, souvent j’ai rangé mes vaillantes troupes sur la colline ; Patrick aux mauvaises intentions, tu fais mal de dénigrer ma taille, qui jadis était belle.

Mon père n’avait pas moins de douze chiens, et nous les lâchions dans le vallon de Smal. Plus doux à mon ouïe était le cri des chiens que la sonnerie de tes cloches, Patrick.

— C’est parce que ton suprême bonheur fut d’écouter les chiens et de passer en revue tes troupes tous les soirs, et non d’offrir à Dieu tes prières, que Fin et ses héros sont prisonniers,

— Il est dur de croire à ton conte, clerc aux pages blanches, et de penser que Fin, l’homme généreux, soit prisonnier de Dieu ou des hommes.

— Fin est maintenant prisonnier dans l’enfer, lui qui distribuait de l’or. Parce qu’il n’a pas adoré Dieu, il est triste dans la maison de torture...

— Quelle espèce de lieu est cet enfer, Patrick à la grande science ? N’est-ce pas aussi bon que le paradis ? y trouverons-nous des daims et des chiens de chasse ?

— Toute petite que soit la mouche qui bourdonne ou se traîne dans le rayon du soleil, ces êtres ne peuvent se glisser même sous un bouclier sans que le roi de gloire le sache.

— Alors Dieu n’est pas semblable à Fin-Ma-Cual, notre roi des Fions. Tout homme sur la face de la terre peut entrer dans sa tente.

— Ne compare pas un homme à Dieu... — Je compare Fin-Ma-Cual à Dieu même... — C’est ce qui a occasionné ta perte, de n’avoir pas cru au roi des élémens.

— Pas du tout, mais d’avoir été à Rome, où Fin a été deux fois pour son malheur. On nous a forcés de livrer la bataille de Gabhra ; beaucoup de Fions y ont été tués.

— C’est que vous n’avez pas laissé Dieu vous mener, Ossian le blasphémateur ! Dieu est plus grand que tous les héros d’Irlande.

— Moi, j’aimerais mieux une belle bataille livrée par Fin et ses héros que le Seigneur que tu adores, et toi-même, clerc ! » ;


Telle est cette curieuse ballade, à la fin de laquelle Ossian, effrayé de son impiété, invoque la protection des douze apôtres.

C’est un excellent point de comparaison. Le commentateur le plus bienveillant n’oserait attribuer à ce fragment la moindre valeur poétique ou littéraire, mais le sceptique le plus déterminé doit l’accepter comme authentique ; tous les caractères de la vérité s’y réunissent. C’était vers 460 que Patrick, sans doute Patritius, se trouvait en face du vieux chef de clan, le civilisateur en face du sauvage. Le monde se couvrait de ténèbres ; Attila ravageait le monde, la civilisation romaine mourait, — et dans les dernières profondeurs des forêts d’Ecosse, auprès d’un chef aveugle et ignorant, la question de la civilisation se débattait au moment même où Venise naissait et où Théodoric amenait les Goths en Espagne.

Les autres ballades, dont quelques-unes valent mieux [20], sous le rapport de l’art, n’ont pas le mérite historique que je viens de signaler. On en a découvert treize en Irlande, quinze en Ecosse, et huit dans le comté de Cornouailles ; ces trésors de localités nationales, dont chaque pays se faisait une gloire exclusive, n’ont pas encore été réunis en corps d’ouvrage, et commentés avec impartialité, comme on aurait dû le faire ; les Irlandais ont milité pour l’Irlande, et les Écossais pour l’Ecosse. Macpherson seul a su les exploiter, en les falsifiant et en les confondant, il est vrai, dans sa bizarre encyclopédie.

C’était au moment même où Lauder, chassé par le mépris et l’insuccès, partait pour les Barbades, qu’il y avait près de la source de la Spey, dans les replis moussus et solitaires de Badenoch, un jeune garçon qui étudiait la Bible et rêvait la gloire. L’Ecosse venait d’être réunie à l’Angleterre ; un ministre écossais gouvernait les conseils du pays ; un vif sentiment d’orgueil fermentait des bords de la Clyde jusqu’aux Orcades, et cet orgueil était mêlé de quelque tristesse, on a vu pourquoi. Macpherson, il s’appelait ainsi, était pauvre, de race montagnarde et keltique, allié aux vieux clans, destiné à l’état ecclésiastique, et savait la langue erse ou gaélique, que sa nourrice et sa mère lui avaient apprise. C’était une intelligence souple et de second ordre, habile à s’assimiler les formes et les images, dénuée d’invention et de force, mais servie par une mémoire excellente et par des études classiques très étendues. Le portrait même de Macpherson, tel que le grand artiste Reynolds nous l’a transmis, exprime cette facilité ingénieuse d’un talent né pour le pastiche et l’imitation. Il y a plus de Scapin que d’Homère chez ce personnage. L’œil étincelle d’esprit, la pose est théâtrale, le front n’a rien d’élevé ni de créateur, et je ne sais quel sourire, légèrement dessiné sur les lèvres moqueuses, semble protester contre l’inspiration factice qui dupera le monde et les critiques. Après avoir été sous-maitre dans une école, après avoir relu souvent dans les solitudes tristes et fleuries du plus beau canton de son pays Milton et Homère, Burke et le docteur Lowth, Mallet et les skaldes, le jeune poète voulut réaliser sa gloire, et essaya d’appliquer à la description de l’Ecosse sauvage et de ses mœurs les nuances et les souvenirs dont il était imprégné. Il se trompait de route. Ses deux poèmes, le Highlander (le montagnard), et le Hunter (le chasseur), n’attirèrent l’attention de personne. En vain l’aventurier pauvre et ambitieux avait réuni là-dedans météores, nuages, montagnes, vierges armées, orages et fantômes, tout ce qui peuple les poèmes d’Ossian. L’imitation trop évidente des poèmes à la mode, du Caractacus de Mason, des poèmes Scandinaves de Gray, du style pompeux de Thomson, nuisait à la popularité de l’œuvre, et le désappointement du jeune homme était extrême, lorsqu’une circonstance inattendue lui révéla sa mission. Home, auteur de Douglas, tragédie élégante et peu dramatique, et l’une des gloires de la littérature écossaise à cette époque, s’était mis à la recherche des fragmens keltiques, auxquels il attachait une importance extrême : il lui arriva d’en parler en présence de Macpherson, qui ne craignit pas de prétendre qu’il en possédait plusieurs. On le presse. Il recule ; puis, au bout de quelques jours, il offrit à Home, qui par parenthèse ne savait pas un mot de gaélique, la traduction d’un fragment prétendu original, et si évidemment controuvé, qu’il l’a retranché depuis de sa collection ossianique. Home avait de l’influence et des amis ; la vanité nationale s’émut. Blair, autre esprit délicat et crédule, prit à cœur cette résurrection, qui donnait un Homère inattendu, non-seulement à l’Ecosse, mais à l’Europe keltique, fond primitif de nos civilisations. L’intérêt du dernier souffle s’attachait à ces populations mourantes ; c’était leur agonie. Il y avait peu d’années que le désarmement des clans ou klaans, la destruction du patriarcat des montagnes, annonçaient l’accomplissement des destinées et jetaient sur ces idiomes et ces coutumes, qui allaient disparaître, une lueur mélancolique.

Macpherson entrevit sa fortune et sut profiter du moment. Abandonnant avec joie le stérile métier d’un précepteur que la pauvreté reléguait dans une solitude misérable, il laissa ses nouveaux amis, les keltes littéraires, fournir aux dépenses de son voyage d’agrément, et séjourna dans les Highlands pour y rechercher des fragmens ossianiques. C’était entre 1766 et 1767. L’Angleterre puritaine, triste encore, mais moins sévère qu’à l’époque de Daniel De Foë, voguait en pleine mer sentimentale ; Richardson, Young et les tragédies d’Otway s’étaient emparés de la mode. Ces types servirent à Macpherson ; le rhythme biblique et les couleurs Scandinaves concoururent à son entreprise, et la poésie sauvage de l’Europe primitive fut retrouvée, non pas horrible, il est vrai, telle qu’elle est aujourd’hui en Australasie ; Macpherson était moins inhabile ; il lui prêta ses décorations d’opéra-comique, houlettes et rubans, héros généreux, filles mélancoliques ; il inventa des armures d’acier, des coupes en coquillage, de grandes fêtes dans des tourelles couvertes de mousse, de jolis vaisseaux traversante mer. Plus de vieux Écossais, hommes nus, avec un petit bouclier, un dard et une épée, qui ne savaient que naviguer sur leurs rivières, dans de petits canots ; la sentimentalité de Richardson, la tristesse d’Young, la chevalerie de Tressan, le parallélisme de la Bible, composèrent son pastiche.

La religion était chose embarrassante ; il ignorait celle des vieux Scotts, qui n’avaient pas même de druides, et se tira d’affaire en ne leur en donnant aucune ; il en fit des athées raffinés, comme Walpole et Mme Dudeffant ; il cacha Dieu et prodigua les fantômes. Pour les mœurs, copiant de son mieux Homère, il jeta comme une vapeur molle et vague sur les contours des choses matérielles. La description des Grecs par Fénelon lui servit de modèle, et quelques vieilles ballades keltes, parodiées et amplifiées, entrèrent dans cette composition extravagante, à laquelle des noms propres traditionnels étaient au moins nécessaires pour soutenir la charpente de l’œuvre. Cette veine facile, que nous avons déjà remarquée en lui, lui fut très utile ; elle lui fournissait l’élément fluide d’un coloris qu’il empruntait à toutes les muses, à Milton, Collins, Gray, Spencer, Homère, Tasse et Virgile. Soutenu dans sa fraude par la vanité nationale, déterminée à tout croire aveuglément, il fabriqua jusqu’à une tragédie kelte avec chœurs, à l’instar d’une pièce médiocre de l’Anglais Mason [21], fort admirée alors. On y voyait apparaître Carac-Huyl, l’empereur Caracalla, quatre années avant que ce sobriquet fût inventé, et Dumbarton mis à feu et à sang avant même que cette ville fût bâtie. Avec Al Cluyd, il inventait Balcluta ; des Orckneys, il faisait Inistor ; Solin dit qu’elles n’étaient pas peuplées de son temps, Macpherson les civilise. Il crée des villes, des peuples, des noms, des dans ; son Carick-Thura est composé de deux noms de localités : l’un, Carick, tellement moderne, qu’on ne le connaissait pas aux Orckneys avant qu’un Stuart, propriétaire dans ces îles, y bâtit une maison qu’il appela hôtel Carick. Macpherson trouva dans Mallet le cercle de pierre de Loda ; par une erreur bizarre, il prit un nom de lieu pour une divinité.

Mais rien ne désabusait des esprits résolus à ne point perdre leur poète, à ne pas effacer les lettres de noblesse de l’Ecosse. Les mille supercheries de Daniel et de Psalmanazar furent mises en œuvre avec adresse ; on paya un petit garçon pour apprendre par cœur la traduction gaélique de quelques fragmens ; on persuada à un vieux capitaine idiot, fanatique de son pays, que ces fragmens, il les avait entendus depuis sa première enfance ; on fit grand bruit d’un manuscrit keltique long-temps conservé au collège des jésuites de Douai, et qui s’était égaré par malheur. Un fait indubitable, c’est que, dans les manuscrits erses ou keltiques qui ne sont pas rares, et dont quelques-uns remontent au XVe siècle, personne n’a encore découvert un seul vers cité par Macpherson.

Quant aux fragmens avérés que la société irlandaise et les archéologues écossais ont recueillis, il est curieux de voir ce que l’auteur en a fait et ce qu’ils sont devenus sous sa main. Le commencement du IVe chant de Fingal, poème qui d’ailleurs est le chef-d’œuvre de la falsification ossianique, offre une de ces ballades à peu près entière, c’est-à-dire chargée d’ornemens de toutes couleurs ; en comparant ensemble les deux morceaux, nous saisirons ainsi le procédé de Macpherson sur le fait même.


« Qui donc, dit le poète moderne, s’avance en chantant sur la colline, comme l’arc léger de la lune ? C’est la fille à la voix amoureuse, c’est la fille aux bras blancs de Toscar. Souvent tu as écouté ma chanson, souvent donné les larmes de la beauté. Viens-tu écouter les guerres de mon peuple, écouter les actions d’Oscar ? Quand cesserai-je de pleurer près des eaux dormantes de Cona ? Mes années se sont passées dans la bataille ; mon âge est dans l’ombre de la douleur.

« Fille à la main de vierge, je n’étais pas triste et aveugle, sombre et abandonné, quand Evirallin m’aima. Evirallin aux longs cheveux bruns-noirs, à la poitrine blanche, fille de Brenno. Mille héros recherchaient la vierge ; elle refusait son amour à mille. Les enfans de l’épée étaient dédaignés. Gracieux était Ossian devant elle. J’allai pour demander sa main jusqu’aux ondes noires du Lego. Douze de mon peuple étaient là, fils de Morven aux belles rivières. Nous parvînmes jusqu’à Brenno ami des étrangers, Brenno à la cuirasse sonnante. D’où viennent, s’écria-t-il, ces armures de fer ? Peu facile il sera de gagner la vierge qui a refusé les fils d’Érin aux yeux bleus ; mais sois béni, fils de Fingal. Heureuse est la vierge qui t’attend ! Si douze filles de la beauté étaient à moi, tu choisirais entre elles, fils de la gloire ! » Voilà Macpherson. La teinte générale de cette élégie est celle de Gessner et de Florian. Sans beaucoup de sagacité critique, on découvre aisément ici les rubans, la poudre et les mouches des boudoirs modernes, — Guarini et son Pastor fido dans « la fille aux bras blancs de Toscar, » — les skaldes dans le « fils de la Gloire,» — Jérémie dans ce vieillard « qui pleure auprès des eaux dormantes, » — Milton et Spencer dans « l’arc léger de la lune, » — et les pastorales du XVIIIe siècle dans la manière même et l’accent du poète. Rien de tout cela dans le vieux débris, bizarre et rude, qui accusera hautement la fraude. Le barde, insulté dans sa vieillesse par une jeune fille à laquelle il avait opposé je ne sais quel refus, fait valoir, dans cette ballade très courte et assez sèche, ses anciens titres, sa bravoure d’autrefois et l’amour d’Evirallin pour lui ; il part de là pour raconter en quelle circonstance et de quelle manière il a obtenu jadis la main de sa fiancée. Comme son interlocutrice l’avait appelé très impoliment vieux chien, c’est contre cette désignation qu’il se récrie, et c’est par là qu’il commence :


« Vieux chien ! — Il est un chien, celui qui n’obéit pas. — Mais je te le dis, fille peu sage, j’ai été vaillant en bataille, maintenant je suis usé d’années.

« Quand nous nous rendîmes près de l’aimable Erin à la main brillante, favorite dédaigneuse de Cormac, nous allâmes au lac Lego, douze des plus vaillans guerriers qui fussent sous le soleil.

«Veux-tu savoir notre idée ? C’était de faire fuir les lâches. Bran, fils de Leacan, salua doucement et résolument la bande qui n’avait jamais été souillée.

« Il nous demanda ensuite en termes amicaux pourquoi nous venions. Caoilte répondit à notre place : « Pour demander ta fille [22] ! »


Le caractère brutal de cette pièce correspond exactement à celui de la conversation entre Patrick et Oïsian, que nous avons citée ; toujours le fait cherche à se graver dans le rhythme ; quand l’image se présente, elle est brève ; la couleur est abrupte, la barbarie se fait jour partout : — « C’est le combat de deux lions.... c’est le choc de deux vagues.... Le sang chaud sort des blessures.... Ils frappent comme le marteau 8ur l’enclume... Cinquante épées bleues paraissent sur la montagne... Je coupai la tête de l’ennemi et l’emportai par les cheveux. » Ce dernier exploit est peu gracieux sans doute ; mais on donnerait tout le florianisme de Macpherson pour ce beau trait de poésie sauvage : « les cinquante épées bleues » apparaissant sur la montagne.

De pareils traits ne sont pas rares dans les quatre ou cinq cents vers qui composent tout le trésor de la poésie keltique ; ce qu’on n’y voit jamais, c’est le nuage, le fantôme et le sentiment, ces trois grands élémens du thème de Macpherson. On y « garrotte l’ennemi par le cou, les pieds et les mains [23] ; » on accable « son front chauve d’une multitude de coups de poing [24], » et on lui coupe la tête avec délices, ce qui est toujours le dénouement. Quand il s’agit de raconter le combat, l’énergie du narrateur est surhumaine.... « Étincelles jaillissent des casques..., rivières de sueur coulent des bras..., ruisseaux de sang coulent des membres..., grêle de débris se détache des lances... ; neuf jours on se battit, ils se souvenaient de leur haine..., mères et filles étaient lasses du combat.... ; enfin, Gaul coupa la tête de Conn.... Neuf jours il pansa ses blessures, écoutant la chanson jour et nuit ; cinq cents des nôtres étaient morts : Fin pleura. » Ce dernier trait est encore sublime. Macpherson le transforme ainsi : « Les larmes de Fingal coulèrent sur la bruyère. »

C’est donc plus qu’une falsification, c’est un vrai mensonge contre le génie poétique d’une race entière que Macpherson fit accepter à son temps. Son effort était double comme sa victoire : donner un poète sauvage à une société qui se faisait sauvage par la pensée, et attribuer ce barde à l’Ecosse, son pays. Le siècle n’aurait pas voulu d’un vrai poète primitif ; Raynal lui plaisait pour l’énergie, et Gessner pour la tendresse. Corrompu par le mauvais goût et l’emphase, il lui fallait Dorat, Crébillon fils, il lui fallait aussi Ossian, c’est-à-dire une apparence de grandeur, un vernis sauvage sur une poésie d’écran. L’orgueil écossais s’émut, et toutes les passions, toutes les folies du moment militèrent à la fois pour le faussaire ; on ne reconnut pas dans son œuvre Homère, Isaïe et les Scandinaves falsifiés. Tout le monde s’ennuyait de la poésie de cour ; les uns cherchaient l’idéal sauvage, la plupart l’idéal mélancolique. Ce furent surtout les gens du monde et les femmes qui donnèrent dans le piège ; plus on est raffiné, plus on est accessible à de tels artifices, et le propagateur du faux Ossian publié en 1768 par Macpherson fut précisément l’homme d’Angleterre qui avait le plus d’esprit brillant et fin, Horace Walpole.

Le monde élégant obéissait en aveugle à ce roi des curiosités et des singularités de bon goût, qui d’ailleurs ne savait pas un mot de keltique. Un petit cercle délicat l’environnait, groupe curieux et spécial que l’on n’a pas encore décrit ; la» littérature, les arts et la politique y aboutissent sans l’usurper, une teinte érudite et grave en tempère la frivolité essentielle ; vous diriez ces paysages de Watteau, couverts d’une ombre presque mélancolique, avec un gazon velouté sur lequel Scapin s’étend à l’aise, faisant la cour à Mme de Parabère, qui agite son éventail et sourit. Walpole n’a jamais pris au sérieux ses propres goûts ; il adorait les antiquités, mais comme un joujou, et son petit château gothique de Strawberry lui semblait une facétie de bon ton. Walpole touchait à M. de Maurepas, à Mme Dudeffant, à Crébillon fils, à ces esprits aiguisés, minces et brillans, qui étincellent à la surface de notre XVIIIe siècle. Pour l’agrément et la finesse, il a peu de supérieurs et même de rivaux ; c’est froid et vif, brillant et coloré comme la glace sous le soleil. Les passions politiques le laissent tranquille ; il n’a touché de sa vie à ces ressorts qui ont brûlé la main de son père. En approche-t-il, dit-il un mot da parlement et des ministères, c’est pour en rire. Un vieux visage de roi saxon gravé sur une médaille lui semble plus important qu’un ministre en vie. Ce n’est pas qu’il prenne ses manies au sérieux ; il en fait bon marché, pourvu que vous le laissiez libre de railler les vôtres. Ses contemporains, brûlans de politique, ne l’aiment pas ; un peuple ne pardonne jamais le défaut de sympathie avec lui-même ; on accusa Walpole d’être précieux, maniéré, quintessencié. Il était naturellement tout cela ; mais il ne s’en doutait guère, lui Français de la régence, né mal à propos au milieu de l’Angleterre constitutionnelle.

L’arrière-boutique et l’atelier secret de la politique, qu’il avait vus de près, l’avaient dégoûté, cela se conçoit ; fils d’un homme qui n’avait pas craint d’en faire mouvoir les plus tristes machines, il eût été, comme la plupart des fils, désolé de ressembler à son père. Heureux de sa bonbonnière gothique, il y entassait les curiosités, et, méprisant le sérieux de la politique contemporaine, faisait de la vie un caprice ; nul ne se connaissait mieux en vieux tableaux et en vieux manuscrits. Il faut étudier dans ses lettres l’état de Londres en 1770, ce tourbillon commercial, littéraire, civilisé, où il était l’interprète de la France, l’anneau aimable entre les deux races.

S’il avait voulu y regarder de près, il eût aisément démasqué la fraude de Macpherson ; mais ses amis Mason et Gray, l’un qui se croyait voué aux Keltes par la mauvaise tragédie qu’il leur devait [25], l’autre qui s’était affilié aux Scandinaves par les longues études de sa retraite et par ses odes imitées des skaldes [26], séduits d’abord par l’Homère kelte, séduisirent à leur tour l’homme du monde et le courtisan. Des gens de goût furent dupes ; mais ce n’est pas tout que le goût, il faut encore la rectitude et la sévérité. Dans la bruyante dispute qui s’éleva en 1768 sur l’authenticité d’Ossian, toutes les intelligences fines et faibles, tous les talens agréables et doux, se rangèrent du côté de la ruse ; Blair, Mackenzie, Home, Écossais d’une école aimable et énervée, défendirent Macpherson ; le lexicographe Samuel Johnson, Voltaire et Hume le combattirent. Mais le coup était porté ; le falsificateur avait remué des passions générales à la fois et particulières, des inclinations mystérieuses et avouées, des goûts reconnus et naissans, des instincts éclos et des instincts vagues. Il se fit un grand bruissement autour de son œuvre, que Letourneur, autre habile homme, accommoda pour notre usage ; le style biblique nous aurait déplu : Letourneur le civilisa. Le précepteur écossais avait délayé les vieilles ballades en style d’Isaïe et d’Homère ; le traducteur français ajouta le mensonge d’une élégance plus française à ce mensonge d’une grandeur biblique ; enfin Cesarotti, un peu plus tard, y ajouta le dernier mensonge d’une grâce italienne, et d’altération en altération, de raffinement en raffinement, l’Europe fut vassale de ce monde idéal des Moïnas, des Temoras et des Selmas, avec sa lune toujours pâle et toujours riante, et le parfum musqué de ses sauvages déserts.

On était très heureux de la découverte keltique ; nos pères croyaient à cette vie sauvage, comme nos aïeux, vers le commencement du XVIIe siècle, avaient eu foi en Céladon, que le druide Adamas escortait [27]. Cette frénésie pour la nature, cette ardeur pour la solitude, ce fanatisme pour les héros primitifs coïncidaient avec la mélancolie d’Young et les cris de Jean-Jacques Rousseau ; Goethe, dans sa douce et grave solitude de Francfort, se nourrissait de cette lecture qui préparait Werther et qui annonçait lord Byron ; tous les héros ossianiques passent en longues files nuageuses devant le jeune homme prêt à mourir. Si De Foë, le fabricateur de personnages calvinistes, avait fait la leçon à la première moitié du siècle, nous tous, enfans de ces derniers temps, nous avons été bercés dans les vapeurs ossianiques : les plus grands, les plus purs d’entre nous ont passé par là ; tous ont connu cette blessure, la haine de la société, l’amour de la vie sauvage, douleur voluptueuse, amour de l’isolement. Qui n’a pas redit les beaux vers de Byron : « J’ai fait une société de la solitude ! » Pour moi, dans le jardin paternel, je me souviens encore avec quelles délices je goûtais ce plaisir furtif de l’Ossian falsifié, du dangereux Werther et des Confessions de Jean-Jacques ; cette vie farouche de Robinson, d’Ossian, de Rousseau à vingt ans, en face de la nature, seul avec Dieu ! Werther qui se tapit au fond des gazons embaumés, heureux de ne plus entendre parler des hommes, représente tristement toute la jeunesse de cette époque, formée par Obermann, Jean-Jacques, Mme de Staël et Macpherson, jeunesse qui comprenait trop bien, hélas ! la décadence des sociétés qui se dissolvaient autour d’elle.

Cependant l’heureux menteur faisait sa fortune. Il avait soin, par respect pour sa propre fraude, de retraduire en keltique ses prétendues traductions anglaises ; les connaisseurs assurent que ces originaux controuvés abondent en tournures modernes et en vocables empruntés au latin et au français que l’idiome des anciennes ballades ne connaît pas [28]. Pendant qu’on discutait, Macpherson lui-même était nommé secrétaire du gouverneur de la Floride, et plus tard agent du nabab d’Arcot ; il faisait ses affaires et siégeait au parlement. Fin, hardi, entreprenant, aventurier tour à tour habile et audacieux, il ne manquait ni de souplesse ni d’à-propos. Ses autres ouvrages, une traduction d’Homère dans le goût de la Bible, et une histoire d’Angleterre dans le goût d’Ossian, ne réussirent pas du tout : il n’était fait que pour le pastiche ; mais on écrirait un livre, et un livre plein d’intérêt, sur l’influence qu’il a exercée en Europe pour avoir si hardiment fondu des. couleurs hébraïques dans des couleurs Scandinaves, et donné au tout des noms irlandais. A une époque où le monde ennuyé attendait et désirait ce Florian biblique, homérique et dantesque, l’engouement fut subit, général, immense, et augmenta en proportion du degré de falsification subi par les débris des vieilles ballades. Les Anglais estimaient la poésie d’Ossian ; — les Français y pensaient beaucoup ; — les Allemands la rêvaient ; -— les Italiens en raffolaient.

Cesarotti osa écrire : « Ossian est plus grand qu’Homère. » C’était aussi l’opinion de Napoléon Bonaparte, grande imagination séduite par un grand mensonge ; Napoléon était à la fois du moyen-âge, insulaire, isolé et biblique. Arnault raconte qu’en revenant d’Egypte, Napoléon s’enferma avec lui dans l’entrepont et se fit lire Homère, qui l’ennuya bientôt, tant il le trouva long, bavard et fatigant ; puis il prit un Ossian et se mit à en déclamer plusieurs passages, s’écriant à chaque ligne : « Voilà qui est beau ! »

La brume d’Ossian s’évapora vite en Angleterre, pays pratique ; elle se répandit en Allemagne, où Klopstock gagna cette contagion et la propagea. Toute l’Italie en fut atteinte ; la poésie espagnole y céda : Florian et Gessner, déguisés sous un air farouche, innocente barbarie, usurpèrent la poésie et la peinture ; il y eut de mauvais opéras, un déluge de romances, des Moïna, des Malvina, des Témora sans nombre ; un peintre représenta les cuirassiers de Bonaparte reçus par les vierges d’Ossian dans le palais de Fingall ; la critique admira cette caricature dithyrambique. Bonaparte avait mille raisons pour aimer Ossian, qui ne le troublait d’aucune manière, qui chantait le courage et la bataille, et s’abstenait d’idées philosophiques ; il ne fallait pas de poésie vraie ni de musique passionnée à cet empereur qui disait à Cherubini : — « Vous faites trop de bruit, j’aime mieux Paesiello. — J’entends, répondit l’Italien, vous voulez de la musique qui ne vous dérange pas. » — Ossian ne dérangeait personne ; les critiques du temps, si délicats, n’osèrent pas se moquer des cuirassiers français embrassant les walkyries dans les nuages, ayant chacun sur leur cimier une étoile nuageuse, et traversant en grosses bottes, le sabre à la main, les vapeurs légères et les lacs solitaires.

Nous autres Français, nous marchâmes bravement, malgré le ridicule, à l’avant-garde de l’ossianisme. L’emphase d’Ossian et d’Young convenait aux temps précurseurs de notre révolution. Voyez plutôt ; vers 1780, on ne peut sortir de Paris sans épopée, ni de France sans emboucher la trompette. Si Diderot met sa robe de chambre, il fait une ode ; que l’abbé Raynal essaie l’histoire du poivre et de la cannelle, les dithyrambes éclatent ; la fièvre se répand dans les phrases, et le plus petit événement enfante un monde de points d’exclamation. Vertot et Mably mettent en roman l’histoire, Jean-Jacques Rousseau la politique et la morale, Barthélémy l’érudition, Mesmer la médecine, Buffon la nature, Levaillant les voyages. Notre monde blasé cherche le roman dans les sévérités de la loi ; Beaumarchais triomphe ; Mirabeau prélude à sa puissance politique par le roman de la vie privée. Lent au commencement du siècle, le mouvement se précipite avec fureur. Dans cette fermentation universelle et passionnée, l’ossianisme avait beau jeu, surtout embelli et falsifié par le savoir-faire de Letourneur, qui le fit accepter comme sublime par les contemporains de Mirabeau.


En 1770, peu de temps après Macpherson, Chatterton se montre : descendance légitime, généalogie naturelle ; mais le fabricateur d’Ossien a fait fortune et trompé le monde ; l’inventeur de Rowley ne trompera personne et mourra de sa main. L’un, homme souple et habile, a saisi l’à-propos d’une flatterie locale ; l’autre, enfant malheureux, brisera son avenir contre la violence de son génie.

Chatterton, fabricateur des poésies de Rowley, ne procède pas seulement de Macpherson et de Daniel De Foë, mais de Walpole et de l’évêque Percy, qui cherchaient tous deux à reconstruire, avec les débris de l’antiquité, la poésie et l’art gothique. L’ennui dont la civilisation était saisie se révélait par cette ferveur d’archéologie ; nous lui devrons Walter Scott, elle nous possède encore.

Vers 1765, pendant que Macpherson commençait sa gloire ossianique, le rejeton d’une race bizarre, le dernier d’une génération de bedeaux qui avaient sonné les cloches de père en fils, à Bristol, vieille ville pleine de souvenirs, d’antiquités et d’antiquaires, s’élevait triste et orgueilleux près d’une mère pauvre. Cette mère, veuve, lui avait appris à lire dans une bible gothique ; il n’était bruit dans les journaux de la province que de Macpherson et d’Ossian d’une part, de Walpole et de son érudition gothique de l’autre. L’ambition de l’enfant pauvre s’allume. âme sombre et sans jeunesse, rien ne le préoccupe, si ce n’est la lecture et la renommée ; il dévore dans les coins tous les livres qu’il rencontre ; des parchemins tombent sous sa main : il les étudie, les épèle, les copie, les imite, et finit par en fabriquer de semblables. Ce génie précoce apprend seul les mathématiques, le dessin et l’ancien langage ; un jour il s’amuse à écrire à un de ses camarades une lettre composée de tous les mots insolites qu’il a recueillis ; c’est déjà un emploi de l’archaïsme. Puis il entre chez un avoué, y travaille deux heures chaque jour, donne le reste à l’art héraldique, et apprend par cœur les vieux mots de Chaucer.

Lorsque sous les voûtes noires de cette église de Redcliffe, sa patrie, la patrie de ses aïeux les bedeaux, il a long-temps rêvé (à treize arts !) aux temps passés et à son avenir, lorsqu’il a épuisé toute la science d’antiquaire que fournit sa ville natale, il ébauche son imposture. Un journal de Bristol reçoit d’une main inconnue et insère avec empressement la narration en vieux style de l’inauguration du pont de Bristol. On veut savoir quel en est l’auteur : Chatterton menacé se tait ; on le caresse : l’enfant s’adoucit, consent à parler, fait des Aveux, et affirme qu’il a trouvé dans une chambre, au-dessus du porche nord de l’église de Redcliffe, des parchemins déposés dans de vieux coffres, dont son père se servait pour couvrir ses bibles, et que sa vieille mère employait à faire des bobines. Nous qui connaissons déjà les procédés de Daniel, de Psalmanazar et de Macpherson, nous ne nous étonnons plus des ruses littéraires du fils du bedeau ; la supercherie sérieuse de ces hommes et de ces temps nous est familière.

Cependant les honnêtes archéologues du pays s’éveillent, M. Barrett, M. Catcott. Ils font des recherches, et l’enfant les dupe ; il leur donne des fragmens nouveaux qu’il fabrique ; eux, lui remettent de l’argent qu’il accepte. Alors, cédant à la séduction de sa propre facilité et voyant le Pactole rouler devant lui, il écrit la nuit, sous la clarté de la lune, et se promène, radieux et rêveur, dans les prés de Redcliffe, l’œil fixé sur ce clocher paternel, berceau de sa gloire. La curiosité des antiquaires et des bourgeois devient plus intense, les espérances de Chatterton s’allument plus vives ; bientôt, ne trouvant pas que sa découverte fasse assez de bruit à Bristol, il écrit à Horace Walpole, auquel il propose de lui révéler une série de vieux peintres bristoliens, récemment découverts par lui, Chatterton.

Par malheur pour le jeune rêveur de Bristol, Macpherson l’avait précédé d’une année dans cette carrière difficile, et, grâce aux faiblesses de Mason et à la crédulité de Gray, Walpole venait d’être mystifié, lui qui redoutait surtout le ridicule. Après avoir introduit dans les salons anglais l’Homère keltique, Walpole se sentait honteux ; la controverse soulevée par le héros sauvage le désorientait et l’effrayait. Il se mit à rire des peintres bristoliens, jugea les fragmens envoyés par Chatterton d’une authenticité douteuse, et ne se prononça pas. Si la langue kelte lui était inconnue, il savait bien les mœurs et le style du moyen-âge ; il venait de publier son Château d’Otrante, roman de chevalerie, pastiche de l’antiquité gothique, frère des œuvres de Tressan, de Florian et des Incas. Juge et partie, rival et rival inférieur de l’enfant de Bristol, il eut cependant le bon goût de répondre à Chatterton, de s’intéresser à lui et de lui demander des détails sur sa situation personnelle ; Chatterton dans sa réplique, lui dit qu’il était le fils d’une pauvre veuve, qu’il pensait à s’occuper de littérature, et qu’il priait Walpole de l’y aider. Walpole, prêt à partir pour la France, où il allait causer avec Mme Dudeffant, laissa de côté la lettre et partit ; à son retour, il trouva une dernière lettre de l’enfant, pleine d’orgueilleuse colère, et renvoya les manuscrits ; telle est la simple narration des rapports qui eurent lieu, entre l’homme de cour et le fils du bedeau.

Un an s’écoule. Lambert, l’avoué chez lequel travaillait Chatterton, découvre dans le pupitre de son clerc un testament signé de lui et contenant un projet de suicide ; Chatterton avait marqué la date de sa mort au 15 avril 1770. En effet, il semblait difficile que cette habitude de sérieuse fraude dont l’Angleterre avait donné tant d’exemples, et qui avait eu son drame avec Daniel De Foë et sa comédie avec Psalmanazar, ne trouvât pas quelque jour sa catastrophe tragique. Maître Lambert, qui ne craignait rien tant qu’un coroner’s inquest, le mit à la porte, de peur qu’il se suicidât chez lui. Chatterton écrivit aussitôt à plusieurs libraires de Londres, qui, découvrant dans ses lettres les symptômes du talent, l’encouragèrent et l’appelèrent auprès d’eux. — « Quelles sont vos intentions ? lui demanda un de ses amis. — Je me ferai homme de lettres, et, si cela ne réussit pas, prédicateur méthodiste ; les hommes sont aussi niais qu’autrefois. Dans le cas où cette ressource dernière viendrait à me manquer, j’en finirais avec un pistolet. »

Un des excellens poètes de notre temps a créé, à propos de Chatterton, un type que nous ne rappelons ici que pour mémoire ; il faut rendre hommage à l’une des plus pures œuvres de l’art moderne. Quant au Chatterton du XVIIIe siècle, révélation du génie de son époque, celui-là naît du bouillonnement de l’orgueil et des intérêts ; il offre la maturité terrible de l’ambition dans l’adolescence, en un temps où toutes les forces sociales se tendaient jusqu’à se briser. Nul sentiment doux ou gracieux ne se mêle aux ardeurs de son âme brûlée d’ambition ; avant que la misère et le désespoir l’assaillent à Londres, il a décidé de son sort : il mourra ; la passion du succès est en lui plus forte que l’âge. Il n’a ni foi, ni amour, ni doctrine ; il ne croit pas en Dieu, n’aime personne, et veut jouir vite ou se tuer.

Terrible et douloureux héros I c’est la dernière expression littéraire de cette intensité de passion, sourde et voilée, dont Junius le pseudonyme sera la dernière expression politique. Ses journaux, ses lettres, ses notes, ses souvenirs, sont comme une terre calcinée que nulle rosée bienfaisante ne rafraîchit ; il a la rage du succès, la soif impuissante de la fortune ; sobre, grave, rangé, l’égoïsme le jette dans l’abîme. « Il était, dit sa sœur, impérieux et orgueilleux. » Sans instruction primitive d’ailleurs, et ne sachant ni le latin ni le grec, il s’était élevé lui-même ; — pauvre enfant, tué par sa précocité, — l’enfant qui se fait homme, et périt dans l’effort !

Il part pour Londres ; ses lettres à sa mère et à sa sœur témoignent de l’orgueil le plus terrible et de la vanité la plus éveillée. Dans la première, 20 avril 1771, il dit que l’honnête cocher l’a complimenté de ce qu’il se tenait bolder and tighter, plus hardi et plus ferme que tous ceux qui avaient voyagé avec lui. Plus il avance, plus on voit s’épanouir et s’exagérer ce développement du moi, maladif et tel que nous avons pu l’admirer récemment. Arrivé à Londres, il accable d’injures Bristol, sa patrie ; « c’est un misérable hameau ! » — la gloire et le bonheur sont à lui d’avance ; il a fait insérer un article dans un journal et se croit l’empereur du monde. — « Dites à toutes vos connaissances de lire le Magasin du Franc-Tenancier ! » — Il écrit à ses amis qu’il les protège, « qu’ils aient à lire le Franc-Tenancier ! » — «J’ai fait, dit-il, connaissance d’un homme très important, au parterre de Drury-Lane ; » cet homme important est commis dans un magasin de soieries. Le monde a les yeux fixés sur lui, Londres ne pense qu’à lui seul ; — c’est le moi qui le dévore. Hélas ! grâce à ce moi terrible, l’enfant est ingrat ; il ne se souvient pas de ce bon chirurgien antiquaire qui a payé trop cher ses parchemins falsifiés, de cette bonne sœur qui l’a aimé et qui l’aime encore. Il se trompe sur toutes choses, et se croit maître de toute grandeur et de toute science. Il vit au café, car il faut, dit-il, qu’il aille dans les bons lieux, qu’il s’habille bien et visite les théâtres ; il nage dans la béatitude de son avenir, tant est vive l’ivresse de ses espérances, depuis qu’il est venu se plonger vivant dans la cuve ardente de Londres. « Tout le monde le recherche, la ville et la cour ; quand on est auteur, il suffit de s’y entendre un peu pour deviner, imiter et déjouer les ruses des libraires. » Il avait le vertige ; au sommet de son rocher et de sa gloire fantastiques, il ne voyait pas le tombeau qui s’ouvrait et la misère béante.

C’était l’époque de lord Bute l’Écossais, un grand mouvement politique sans vertu et sans vergogne qui succédait au ministère de Walpole ; Junius, cet autre pseudonyme qui s’explique de lui-même après tout ce que nous avons dit, écrivait ses lettres ; la guerre des pamphlets était violente. Toute moralité se détruisait dans l’apothéose du succès. Le jeune homme embrassa ces principes, ou plutôt cette absence de principes, avec une ferveur inouïe, déterminé à écrire, pour qui le paierait, satires ou panégyriques, et formant d’avance un calus sur sa conscience ; ce n’est pas le vice de l’homme, mais l’œuvre du temps. « Les patriotes cherchent des places, les ministres voudraient garder les leurs. Il serait bien maladroit, dit-il à sa sœur dans sa corruption naïve, celui qui ne saurait pas écrire des deux mains, blanc et noir, à droite et à gauche, pour et contre ! » La sainteté de la pensée lui est inconnue ; quand tous les partis ont soutenu toutes les opinions, il n’y a plus de foi que dans la victoire. « Du côté des patriotes, dit-il, on ne gagne pas un sou, ce n’est pas la peine ; il n’y a que les autres qui aient de l’argent. J’espère être introduit bientôt auprès d’un grand meneur du côté ministériel. » Une vieille femme de Bristol, sa seule protectrice, faisait sa chambre et soignait ses habits ; c’était une Mme Balance, bonne femme qui ne comprenait rien à la littérature. Un jour il vint lui dire : « J’ai écrit des injures horribles contre les ministres ; j’espère qu’on m’enverra demain ou après à la Tour de Londres, et ma fortune est faite. » La pauvre femme le crut fou.

Présenté au célèbre Beckford, lord-maire, il écrit pour lui quelques pamphlets ; ce protecteur meurt ; Chatterton suppute ainsi les gains et les pertes que ce décès lui a valus ;


Perdu par sa mort 1 liv. 11 sh. 6 d.
Gagné en élégies 2 2 0
— en essais 3 3 0
Je me réjouis donc de sa mort pour 3 13 6

Ses visions s’évanouissent ; mais l’orgueil le soutient, pendant que la hideuse pauvreté approche : il change de logement et loue un grenier. On lui propose une place d’aide-chirurgien sur un vaisseau en partance pour l’Afrique ; comme il ne savait rien en chirurgie, M. Barrett, chirurgien, refuse de le recommander ; sa dernière espérance lui manque. Alors commence l’épouvantable et courte agonie du malheureux enfant qui s’était promis de se tuer s’il manquait le succès ; il passe des journées entières sans alimens, et ne veut pas aller retrouver sa mère et sa sœur à Bristol ; un apothicaire dans la boutique duquel il entre en passant le prie plusieurs fois de dîner avec lui, et il refuse ; un jour seulement il accepte quelques huîtres offertes, et les dévore plutôt qu’il ne les mange ; mistriss Angel, sa propriétaire, sachant qu’il n’a rien pris depuis trois jours, l’invite à dîner avec elle ; il repousse cette offre comme une offense, remonte chez lui, et accomplit sa résolution, consignée dans ce testament écrit une année auparavant. Au moment même où il se tuait, un des chefs du collège d’Oxford, le docteur Frey était sur la route de Bristol, où il allait pour s’enquérir de Chatterton et le protéger ; il arriva au moment où la vieille mère venait d’apprendre qu’on avait enterré le poète dans la fosse des pauvres, près de la maison d’asile de Shoe-Lane.

Tel est Chatterton ; les annales des pseudonymes anglais au XVIIIe siècle, de ces hommes ardens qui violentaient le succès et le voulaient à tout prix, même au prix de l’honnêteté, trouvaient ainsi leur déplorable victime, et, chose douloureuse, c’était le plus grand d’entre eux ; l’homme de génie ; je le nomme de ce nom, jamais Chatterton n’a été jeune. Produit unique et monstrueux, cet enfant-vieillard, « avait l’air, dit le docteur Gregory, son biographe, beaucoup plus âgé qu’il n’était ; son front était haut, sa physionomie grave et virile ; son œil, gris, brillant et perçant, s’enflammait toutes les fois qu’on parlait de gloire. « Moi, dit-il à sa mère un jour, je ne suis qu’un enfant, mais je soutiens que Dieu a donné à toutes ses créatures des bras capables d’atteindre à tout, si l’on veut les étendre ! » — La maxime est fausse, et cette lutte contre l’impossible l’a perdu, comme Napoléon.

J’estime les faux poèmes de Rowley infiniment supérieurs au faux Ossian de Macpherson ; cependant Chatterton n’a point exercé sur son temps une influence comparable à celle de Macpherson ou de De Foë ; son talent, aussi puissant que réel, n’est plus suffisamment apprécié de nos jours. L’Écossais, homme heureux, savait seulement fondre dans un harmonieux ensemble les élémens disparates de ses études ; Chatterton possédait le sentiment intime du passé chevaleresque. Dans sa vieille église de Redcliffe, cet enfant avait inventé le XVe siècle ; il retrouvait le moyen-âge avant Walter Scott. Voici le tournoi, la bataille, les casques, les armures, les vitraux gothiques, — moines passant sur le pont, — consécration de l’église, — bannières, pennons, haches, cimiers. Sa sympathie avec le passé et les temps gothiques coule dans son sang et se répand naïvement dans ce qu’il écrit. Ce qu’on peut reprocher à ses vers, c’est de manquer de fraîcheur et de jeune sève, d’être un fruit de l’orgueil et du courage, plutôt qu’un déploiement facile et intérieur de l’émotion réfléchie. Ces poèmes n’ont pas cinq siècles, comme le veut l’enfant de Bristol ; ils ont cinquante ans. C’est un été prématuré, une grappe trop tôt mûrie. Macpherson avait été prudent ; qui sait le keltique ? où sont les modèles ? Mais, en fait de vieil anglais, les points de comparaison, Chaucer, Lydgate, Wycliffe, existaient, trouvaient des lecteurs studieux et dévoilaient la fraude.

Chatterton se laisse deviner sans peine ; on ne discuta guère l’authenticité de Rowley, et, une fois convaincu de mensonge, un noble talent perdit sa valeur. Contemplées cependant sous le demi-jour du passé comme les vieilles statues sous le vieux porche de son église, les strophes du jeune homme apparaissent dignes d’une grande estime ; elles sont taillées à vives arêtes, creusées et fouillées avec soin, noblement et profondément sculptées ; elles se détachent avec un relief vigoureux, de sévères contours, une fermeté de dessin virile. Sans doute il avait plus d’énergie que de souplesse ; la naïveté lui manquait ; la mélancolie et la tendresse, ces doux et nécessaires élémens, ne s’étaient pas développés sous le soleil ardent de cette ambition précoce. Pour l’admirable travail d’artiste, il rappelle ce bon Charles Nodier et Victor Hugo. L’élaboration infatigable de la volonté lui donne des couleurs ardentes, des formes vaillamment accusées, des images d’une netteté précise, presque toujours physiques et matérielles, comme la jeunesse les trouve et les comprend. Pour que sa supercherie eût du succès dans son siècle, il lui manquait les défauts et les affectations à la mode, la fausse vie pastorale et sauvage, ces héroïnes vaporeuses, cette molle et fade tristesse, cette mélancolie nuageuse qui enivrait les femmes et les gens de cour.

On ne le lut guère, tout en plaignant sa mort. On ne sut pas même reconnaître en lui un vrai chef d’école, le porte-étendard et l’initiateur des archéologues romanesques ; — le père de Strutt [29] ; — le grand-père de Walter Scott.


La France n’avait alors ni ces intérêts ni ces combats. Le peu de falsifications qu’elle subissait se réduit à une ou deux chansons attribuées à Henri IV et à Marie Stuart ; je sais que l’on trouve encore aujourd’hui des âmes innocentes qui croient pieusement que Henri IV a inventé, en s’accompagnant du luth, la chanson célèbre :

Viens, aurore,
Je t’implore...

Les biographies universelles ne tarissent pas d’éloges en faveur des vers gracieux attribués à Marie Stuart :

Adieu, plaisant pays de France, etc.

Rendons-les à un journaliste du XVIIIe siècle, fabricant de pastiches ingénieux, de Querlon, qui avoue son innocente fraude dans une lettre à l’abbé Mercier de Saint-Léger. Lorsque la rénovation anglaise du moyen-âge, opérée par l’évêque Percy, éditeur des vieilles ballades, eut pénétré en France, le marquis de Surville essaya et fit réussir parmi nous une œuvre analogue à celle de Chatterton. Nous ne parlerons pas de lui ; la matière a été épuisée ici même par M. Sainte-Beuve, qui a très finement et complètement indiqué, à son ordinaire [30], la petite veine archéologique qui jaillissait de Lunéville et de la cour de Nancy, et trouvait pour organes principaux Tressan, Paulmy, Barbazan, Legrand d’Aussy, et dans un autre ordre du Belloy, Sauvigny et Collé. Cette école aurait pu fructifier, si la monarchie de la vieille France ne se fût pas affaissée. Lorsqu’elle périt dans l’orage, un noble de race en évoqua le génie et la langue poétique pour consoler sa douleur auprès de tant de ruines sanglantes ; M. de Surville, créateur et père de son aïeule, lui prêta des accens pleins de grâce et de mélancolie, mais assurément très modernes.

Pour être complet, il faudrait parler ici de Junius, ce grand pseudonyme politique, dont on a souvent interrogé le voile mystérieux, et que je n’hésite pas à croire identique avec Burke ; il terminerait convenablement cette galerie de masques célèbres, si tout n’avait été dit mille fois sur la sévérité âpre de son style, sur les douze écrivains dont l’ombre le réclame, et sur le peu d’intérêt actuel de cette polémique autrefois si animée et si incisive. Nul prosateur anglais n’écrivait cette prose acérée et resplendissante, cassante et serrée, qui ressemble à l’acier bien trempé, si ce n’est deux hommes : Burke et Junius.


Nous avons assisté à l’exploitation du calvinisme, de l’ossianisme, des antiquités chevaleresques et de la politique. A la fin du XVIIIe siècle, une nouvelle religion vint à éclore, et fut à son tour mise à profit, la religion de Shakspeare. A peine ose-t-on, après ce phénomène douloureux du jeune Chatterton et la gloire anonyme de Junius, nommer l’imposteur ridicule, Ireland, qui sera le héros de la petite pièce après la tragédie.

Samuel Ireland le père avait passé sa vie à voyager sur les bords de l’Avon, pèlerinage dont il consigna les résultats dans un curieux volume tout rempli de crédulité. William-Henri Ireland, le fils, voyant son père disposé à donner des trésors en échange d’une signature shakespearienne, voulut satisfaire l’avidité de l’archéologue. Il lui apporta successivement un reçu, un acte par-devant notaire, une confession de foi protestante, des lettres d’amour de la jeunesse de Shakspeare ; plus cet appât grossier avait de succès, plus il s’enhardissait à fabriquer ces documens griffonnés sur de vieux parchemins souillés, salis, couverts de suif et de cendre. Le jeune homme couronna son œuvre par une nouvelle édition du Roi Lear corrigé, et par une tragédie entière intitulée Vortigern et Rowena. L’excellent père publia sur papier vélin et avec les plus beaux caractères le crime littéraire de son fils. Aussitôt érudits d’accourir ; les uns baisent les parchemins, les autres tombent à genoux devant le monument. On discute sur les dates, on analyse la couleur de l’encre, la forme des lettres ; à ce propos, mille épithètes homériques sont échangées : chien, imbécile, misérable ! Personne n’ose aller au fond de la question, et prouver par la niaiserie des œuvres l’imprudence de la fraude ; bientôt le public se charge d’en faire justice.

Un auteur à la mode, sir Bland Burgess, décore d’un prologue le prétendu drame de Shakspeare, et en appelle au bon goût des auditeurs. Vortigern, joué par les grands acteurs de l’époque, tombe au milieu des rires et des sifflets universels. Lorsque Kemble prononça ce beau vers du jeune Ireland :

Finissez, finissez, farce trop sérieuse,

ce fut (dit miss Seward) un gémissement épouvantable et un hurlement du parterre qui dura près de cinq minutes. Le jeune homme se consola dans les bras de son père, qui resta heureux et dupe jusqu’à la fin de sa vie.


Résumons en peu de mots ces annales anglaises de la fraude littéraire. Ici les dates sont expressives ; De Foë écrit ses histoires chimériques entre 1715 et 1730 ; Psalmanazar publie ses confessions en 176i ; Macpherson accomplit son œuvre en 1768 ; Chatterton essaie la sienne en 1770 : — quelle lutte secrète d’intérêts masqués et violens, et quel problème intéressant pour le philosophe ! Ce fait bizarre n’avait pas été signalé, même par Coleridge et d’Israëli. On dirait que cette société triomphante et active, en redoublant d’ambition et d’efforts, a transformé l’art lui-même en hypocrisie, et a fait entrer dans les jeux et les créations de la fantaisie la sérieuse ardeur de son fanatisme.


PHILARETE CHASLES.

  1. The Adventures of Captain Singleton, etc., 1717.
  2. The Fortunes of Moll Flanders, etc., 1729.
  3. The History ofthe truly honorable Col. Jacque, 1722.
  4. Memoirs of a Cavalier (sans date).
  5. A Journal of the Plague year, etc., 1722.
  6. The Fortunate mistress..., 1724.
  7. V. Roxana, page 125.
  8. Voir les anecdotes d’Almon, p. 62.
  9. Penser ne rend pas la vie douce.
  10. Voir les preuves dans Wilson, t. 1, p. 20.
  11. 1725, London.
  12. Memoirs of G. Psalmanazar. London.
  13. Scotch Vestures, etc. 1839, Édinburgh, in-4°/
  14. Gaëlic poems of Mac-lntyre ; Inverness, p. 201.
  15. Essay on the sublime and beautiful.
  16. Lowth, Commentaries on the sacred Scriptures.
  17. Lettre à Conway, 1759.
  18. Forsag til Forklaring over nogle Steder af Ossian, etc. Copenhague.
  19. Transactions of the royal Irish academy ; Dublin, p. 96. — Le UrnigJi Oïsian (prière d’Ossian) commence ainsi :

    « Innis sgeul a Phadruic
    « An n’onair de leibh,
    « Bheil noamh gu aridh
    « Aig maithibh Fianibh Eirin, etc. »

    Chaque Interlocuteur réplique par une strophe de quatre vers de six pieds.

  20. Surtout l’Invasion de l’Irlande, par Erragon, dont Macpherson a fait la Bataille de Lora. Avec soixante vers de huit pieds très simples, il a composé six cents lignes d’une emphase démesurée. Voyez dans les poèmes gaéliques publiés à Perth, p. 305 : Oran eadar Ailte agas, etc.
  21. Caractacus.
  22. Suireadh Oisein air Eamhair-aluinn (Comment Oïsian obtint la main d’Evirallin). — Le poème est en vers de huit pieds :

    Is Cuth-daine far nach ioranluine, etc.

    (Transactions of the Irish society, I, p. 53).

  23. Combat de Gaull et de Conn, vers 62. (Transactions, I, p. 50.)
  24. Ibid., id., vers 68.
  25. Caracterus.
  26. Woe to thee, ruthless king, etc.
  27. Voyez l’Astrée.
  28. Voir Malcolm Laing, éd. d’Ossian.
  29. Auteur de Queen-Hoo-Hall.
  30. Clotilde de Surville, dans la Revue du 1er novembre 1841.