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Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse/II

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II

LA FAMILLE DESNOYERS


Marcel Desnoyers, père de Jules, appartenait à une famille ouvrière établie dans un faubourg de Paris. Devenu orphelin à quatorze ans, il avait été mis en apprentissage par sa mère dans l’atelier d’un sculpteur ornemaniste. Le patron, content de son travail et de ses progrès, put bientôt l’employer, malgré son jeune âge, dans les travaux qu’il exécutait alors en province.

En 1870, Marcel avait dix-neuf ans. Les premières nouvelles de la guerre le surprirent à Marseille, où il était occupé à la décoration d’un théâtre.

Comme tous les jeunes gens de sa génération, il était hostile à l’Empire, et, chez lui, cette hostilité était encore accrue par l’influence de quelques vieux camarades qui avaient joué un rôle dans la République de 1848 et qui gardaient le vif souvenir du coup d’État du 2 décembre. Un jour, il avait assisté dans les rues de Marseille à une manifestation populaire en faveur de la paix, manifestation qui avait surtout pour objet de protester contre le gouvernement. Les républicains en lutte implacable contre l’empereur, les membres de l’Internationale qui venait de s’organiser, un grand nombre d’Espagnols et d’Italiens qui s’étaient enfuis de leur pays à la suite d’insurrections récentes, composaient le cortège. Un étudiant chevelu et phtisique portait le drapeau. « C’est la paix que nous voulons, chantaient les manifestants. Une paix qui unisse tous les hommes ! » Mais sur cette terre les plus nobles intentions sont rarement comprises, et, lorsque les amis de la paix arrivèrent à la Cannebière avec leur drapeau et leur profession de foi, ce fut la guerre qui leur barra le passage. La veille, quelques bataillons de zouaves qui allaient renforcer l’armée à la frontière, avaient débarqué sur les quais de la Joliette, et ces vétérans, habitués à la vie coloniale qui rend les gens peu scrupuleux en matière de horions, crurent devoir intervenir, les uns avec leurs baïonnettes, les autres avec leurs ceinturons dégrafés. « Vive la guerre ! » Et une averse de coups tomba sur les pacifistes. Marcel vit le candide étudiant rouler avec son drapeau sous les pieds des zouaves ; mais il n’en vit pas davantage, parce que, ayant attrapé quelques anguillades et une légère blessure à l’épaule, il dut se sauver comme les autres.

Ce jour-là, pour la première fois, se révéla son caractère tenace et orgueilleux, qui s’irritait de la contradiction et devenait alors susceptible d’adopter des résolutions extrêmes. Le souvenir des coups reçus l’exaspéra comme un outrage qui réclamait vengeance. Il se refusa donc absolument à faire la guerre, et, puisqu’il n’avait pas d’autre moyen pour éviter d’y prendre part, il résolut d’abandonner son pays. L’empereur n’avait pas à compter sur lui pour le règlement de ses affaires : le jeune ouvrier, qui devait tirer au sort dans quelques mois, renonçait à l’honneur de le servir. D’ailleurs, rien ne retenait Marcel en France : car sa mère était morte l’année précédente. Qui sait si la richesse n’attendait pas l’émigrant dans les pays d’outre-mer ! Adieu, France, adieu !

Comme il avait quelques économies, il put acheter la complaisance d’un courtier du port qui consentit à l’embarquer sans papiers. Ce courtier lui offrit même le choix entre trois navires dont l’un était en partance pour l’Égypte, l’autre pour l’Australie, le troisième pour Montevideo et Buenos-Aires. Marcel, qui n’avait aucune préférence, choisit tout simplement le bateau qui partait le premier, et ce fut ainsi qu’un beau matin il se trouva en route pour l’Amérique du Sud, sur un petit vapeur qui, au moindre coup de mer, faisait un horrible bruit de ferraille et grinçait dans toutes ses jointures.

La traversée dura quarante-trois jours, et, lorsque Marcel débarqua à Montevideo, il y apprit les revers de sa patrie et la chute de l’Empire. Il éprouva quelque honte d’avoir pris la fuite, quand il sut que la nation se gouvernait elle-même et se défendait courageusement derrière les murailles de Paris. Mais, quelques mois plus tard, les événements de la Commune le consolèrent de son escapade. S’il était demeuré là-bas, la colère que lui auraient causée les désastres publics, ses relations de compagnonnage, le milieu même où il vivait, tout l’aurait poussé à la révolte. À cette heure, il serait fusillé ou il vivrait dans un bagne colonial avec quantité de ses anciens camarades. Il se félicita donc de son émigration et cessa de penser aux choses de sa patrie. La difficulté de gagner sa vie dans un pays étranger fit qu’il ne s’inquiéta plus que de sa propre personne, et bientôt il se sentit une audace et un aplomb qu’il n’avait jamais eus dans le vieux monde.

Il travailla d’abord de son métier à Buenos-Aires. La ville commençait à s’accroître, et, pendant plusieurs années, il y décora des façades et des salons. Puis il se fatigua de ce travail, qui ne lui procurerait jamais qu’une fortune médiocre. Il voulait que le nouveau monde l’enrichît vite. À vingt-six ans, il se lança de nouveau en pleine aventure, abandonna les villes, entreprit d’arracher la richesse aux entrailles d’une nature vierge. Il tenta des cultures dans les forêts du Nord ; mais les sauterelles les lui dévastèrent en quelques heures. Il fut marchand de bétail, poussant devant lui, avec deux bouviers, des troupeaux de bouvillons et de mules qu’il faisait passer au Chili ou en Bolivie, à travers les solitudes neigeuses des Andes. À vivre ainsi, dans ces pérégrinations qui duraient des mois sur des plateaux sans fin, il perdit l’exacte notion du temps et de l’espace. Puis, quand il se croyait sur le point d’arriver à la fortune, une spéculation malheureuse le dépossédait de tout ce qu’il avait si péniblement gagné. Ce fut dans une de ces crises de découragement, — il venait alors d’atteindre la trentaine, — qu’il entra au service d’un grand propriétaire nommé Julio Madariaga. Il avait fait la connaissance de ce millionnaire rustique à l’occasion de ses achats de bétail.

Madariaga était un Espagnol venu jeune en Argentine et qui, s’étant plié aux mœurs du pays et vivant comme un gaucho avait fini par acquérir d’énormes estancias [1]. Ses terres étaient aussi vastes que telle ou telle principauté européenne, et son infatigable vigueur de centaure avait beaucoup contribué à la prospérité de ses affaires. Il galopait des journées entières sur les immenses prairies où il avait été l’un des premiers à planter l’alfalfa, et, grâce à l’abondance de ce fourrage, il pouvait, au temps de la sécheresse, acheter presque pour rien le bétail qui mourait de faim chez ses voisins et qui s’engraissait tout de suite chez lui. Il lui suffisait de regarder quelques minutes une bande d’un millier de bêtes pour en savoir au juste le nombre, et, quand il faisait le tour d’un troupeau, il distinguait au premier coup d’œil les animaux malades. Avec un acheteur comme Madariaga, les roueries et les artifices des vendeurs étaient peine perdue.

— Mon garçon, lui avait dit Madariaga, un jour qu’il était de bonne humeur, vous êtes dans la débine. L’impécuniosité se sent de loin. Pourquoi continuez-vous cette chienne de vie ? Si vous m’en croyez, restez chez moi. Je me fais vieux et j’ai besoin d’un homme.

Quand l’arrangement fut conclu, les voisins de Madariaga, c’est-à-dire les propriétaires établis à quinze ou vingt lieues de distance, arrêtèrent sur le chemin le nouvel employé pour lui prédire toute sorte de déboires. Cela ne durerait pas longtemps : personne ne pouvait vivre avec Madariaga. On ne se rappelait plus le nombre des intendants qui avaient passé chez lui. Marcel ne tarda pas à constater qu’en effet le caractère de Madariaga était insupportable ; mais il constata aussi que son patron, en vertu d’une sympathie spéciale et inexplicable, s’abstenait de le molester.

— Ce garçon est une perle, répétait volontiers Madariaga, comme pour excuser la considération qu’il témoignait au Français. Je l’aime parce qu’il est sérieux. Il n’y a que les gens sérieux qui me plaisent.

Ni Marcel, ni sans doute Madariaga lui-même ne savaient au juste en quoi pouvait bien consister le « sérieux » que ce dernier attribuait à son homme de confiance ; mais Marcel n’en était pas moins flatté de voir que l’estanciero, agressif avec tout le monde, même avec les personnes de sa famille, abandonnait pour causer avec lui le ton rude du maître et prenait un accent quasi paternel.

La famille de Madariaga se composait de sa femme, Misiá Petrona, qu’il appelait la Chinoise, et de deux filles adultes, Luisa et Héléna, qui, revenues au domaine après avoir passé quelques années en pension, à Buenos-Aires, avaient bientôt recouvré une bonne partie de leur rusticité primitive.

Misiá Petrona se levait en pleine nuit pour surveiller le déjeuner des ouvriers, la distribution du biscuit, la préparation du café ou du maté ; elle gourmandait les servantes bavardes et paresseuses, qui s’attardaient volontiers dans les bosquets voisins de la maison ; elle exerçait à la cuisine une autorité souveraine. Mais, dès que la voix de son mari se faisait entendre, elle se recroquevillait sur elle-même dans un silence craintif et respectueux ; à table, elle le contemplait de ses yeux ronds et fixes, et lui témoignait une soumission religieuse.

Quant aux filles, le père leur avait richement meublé un salon dont elles prenaient grand soin, mais où, malgré leurs protestations, il apportait à chaque instant le désordre de ses rudes habitudes. Les opulents tapis s’attristaient des vestiges de boue imprimés par les bottes du centaure ; la cravache traînait sur une console dorée ; les échantillons de maïs éparpillaient leurs grains sur la soie d’un divan où ces demoiselles osaient à peine s’asseoir. Dans le vestibule, près de la porte, il y avait une bascule ; et, un jour qu’elles lui avaient demandé de la faire transporter dans les dépendances, il entra presque en fureur. Il serait donc obligé de faire un voyage toutes les fois qu’il voudrait vérifier le poids d’une peau crue ?

Luisa, l’aînée, qu’on appelait Chicha, à la mode américaine, était la préférée de son père.

— C’est ma pauvre Chinoise toute crachée, disait-il. Aussi bonne et aussi travailleuse que sa mère, mais beaucoup plus dame.

Marcel n’avait pas la moindre velléité de contredire cet éloge, qu’il aurait plutôt trouvé insuffisant ; mais il avait de la peine à admettre que cette belle fille pâle, modeste, aux grands yeux noirs et au sourire d’une malice enfantine, eut la moindre ressemblance physique avec l’estimable matrone qui lui avait donné le jour.

Héléna, la cadette, était d’un tout autre caractère, Elle n’avait aucun goût pour les travaux du ménage et passait au piano des journées entières à tapoter des exercices avec une conscience désespérante.

— Grand Dieu ! s’écriait le père exaspéré par cette rafale de notes. Si au moins elle jouait la jota et la pericón [2] !

Et, à l’heure de la sieste, il s’en allait dormir sur son hamac, au milieu des eucalyptus, pour échapper à ces interminables séries de gammes ascendantes et descendantes. Il l’avait surnommée « la romantique », et elle était continuellement l’objet de ses algarades ou de ses moqueries. Où avait-elle pris des goûts que n’avaient jamais eus son père ni sa mère ? Pourquoi encombrait-elle le coin du salon avec cette bibliothèque où il n’y avait que des romans et des poésies ? Sa bibliothèque, à lui, était bien plus utile et bien plus instructive ; elle se composait des registres où était consignée l’histoire de toutes les bêtes fameuses qu’il avait achetées pour la reproduction ou qui étaient nées chez lui de parents illustres. N’avait-il pas possédé Diamond III, petit-fils de Diamond I qui appartint au roi d’Angleterre, et fils de Diamond II qui fut vainqueur dans tous les concours !

Marcel était depuis cinq ans dans la maison lorsque, un beau matin, il entra brusquement au bureau de Madariaga.

— Don Julio, je m’en vais. Ayez l’obligeance de me régler mon compte.

Madariaga le regarda en dessous.

— Tu t’en vas ? Et le motif ?

— Oui, je m’en vais… Il faut que je m’en aille…

— Ah ! brigand ! Je le sais bien, moi, pourquoi tu veux t’en aller ! T’imagines-tu que le vieux Madariaga n’a pas surpris les œillades de mouche morte que tu échanges avec sa fille ? Tu n’as pas mal réussi, mon garçon ! Te voilà maître de la moitié de mes pesos [3], et tu peux dire que tu as « refait » l’Amérique.

Tout en parlant, Madariaga avait empoigné sa cravache et en donnait de petits coups dans la poitrine de son intendant, avec une insistance dont celui-ci ne discernait pas encore si elle était bienveillante ou hostile.

— C’est précisément pour cela que je viens prendre congé de vous, répliqua Marcel avec hauteur. Je sais que mon amour est absurde, et je pars.

— Vraiment ? hurla le patron. Monsieur part ? Monsieur croit qu’il est maître de faire ce qui lui plaît ?… Le seul qui commande ici, c’est le vieux Madariaga, et je t’ordonne de rester… Ah ! les femmes ! Elles ne servent qu’à mettre la mésintelligence entre les hommes. Quel malheur que nous ne puissions pas vivre sans elles !

Bref, Marcel Desnoyers épousa Chicha, et désormais son beau-père s’occupa beaucoup moins des affaires du domaine. Tout le poids de l’administration retomba sur le gendre.

Madariaga, plein d’attentions délicates pour le mari de sa fille préférée, lui fit un jour une surprise : il lui ramena de Buenos-Aires un jeune Allemand. Karl Hartrott, qui aiderait Marcel pour la comptabilité. Au dire de Madariaga, cet Allemand était un trésor ; il savait tout, pouvait s’acquitter de toutes les besognes.

Par le fait, après une courte épreuve, Marcel fut très satisfait de son aide-comptable. Sans doute celui-ci appartenait à une nation ennemie de la France ; mais peu importait, en somme : il y a partout d’honnêtes gens, et Karl était un serviteur modèle. Il se tenait à distance de ses égaux et se montrait inflexible avec ses inférieurs. Il paraissait employer toutes ses facultés à bien remplir ses fonctions et à admirer ses maîtres. Dès que Madariaga ouvrait la bouche ou prononçait quelque bon mot, Karl approuvait de la tête, éclatait de rire. Lorsque Marcel entrait au bureau, il se levait de son siège, le saluait avec une raideur militaire. Il causait peu, s’appliquait beaucoup à son travail, faisait sans observation tout ce qu’on lui commandait de faire. En outre, — et cela n’était pas ce qui plaisait le plus à Desnoyers, — il espionnait le personnel pour son propre compte et venait dénoncer toutes les négligences, tous les manquements. Madariaga ne se lassait pas de se féliciter de cette acquisition.

— Ce Karl fait merveilleusement notre affaire, disait-il. Les Allemands sont si souples, si disciplinés ! Et puis, ils ont si peu d’amour-propre ! À Buenos-Aires, quand ils sont commis, ils balaient le magasin, tiennent la comptabilité, s’occupent de la vente, dactylographient, font la correspondance en quatre ou cinq langues, et par-dessus le marché, le cas échéant, ils accompagnent en ville la maîtresse du patron, comme si c’était une grande dame et qu’ils fussent ses valets de pied. Tout cela, pour vingt-cinq pesos par mois. Pas possible de rivaliser contre de pareilles gens…

Mais, après ce lyrique éloge, le vieux réfléchissait une minute et ajoutait :

— Au fond, peut-être ne sont-ils pas aussi bons qu’ils le paraissent. Lorsqu’ils sourient en recevant un coup de pied au cul, peut-être se disent-ils intérieurement : « Attends que ce soit mon tour et je t’en rendrai vingt. »

Madariaga n’en introduisit pas moins Karl Hartrott, comme autrefois Marcel, dans son intérieur, mais pour une raison très différente. Marcel avait été accueilli par estime ; Karl n’entra au salon que pour donner des leçons de piano à Héléna. Aussitôt que l’employé avait terminé son travail de bureau, il venait s’asseoir sur un tabouret à coté de la « romantique », lui faisait jouer des morceaux de musique allemande, puis, avant de se retirer, chantait lui-même, en s’accompagnant, un morceau de Wagner qui endormait tout de suite le patron dans son fauteuil.

Un soir, au dîner, Helena ne put s’empêcher d’annoncer à ses parents une découverte qu’elle venait de faire.

— Papa, dit-elle en rougissant un peu, j’ai appris quelque chose. Karl est noble : il appartient à une grande famille…

— Allons donc ! repartit Madariaga en haussant les épaules. Tous les Allemands qui viennent en Amérique sont des meurt-de-faim. S’il avait des parchemins, il ne serait pas à nos gages. A-t-il donc commis un crime dans son pays, pour être obligé de venir chez nous trimer comme il fait ?

Ni le père ni la fille n’avaient tort. Karl Hartrott était réellement fils du général von Hartrott, l’un des héros secondaires de la guerre de 1870, que l’empereur avait récompensé en l’anoblissant ; et Karl lui-même avait été officier dans l’armée allemande ; mais, n’ayant d’autres ressources que sa solde, vaniteux, libertin et indélicat, il s’était laissé aller à commettre des détournements et des faux. Par considération pour la mémoire du général, il n’avait pas été l’objet de poursuites judiciaires ; mais ses camarades l’avaient fait passer devant un jury d’honneur qui l’avait expulsé de l’armée. Ses frères et ses amis avaient alors conseillé à cet homme flétri de se faire sauter la cervelle ; mais il aimait trop la vie et il avait préféré fuir en Amérique, avec l’espoir d’y acquérir une fortune qui effacerait les taches de son passé.

Or, un certain jour, Madariaga surprit derrière un bouquet de bois, près de la maison, « la romantique » pâmée dans les bras de son maître de piano. Il y eut une scène terrible, et le père, qui avait déjà son couteau à la main, aurait indubitablement tué Karl, si celui-ci, plus jeune et plus rapide, n’avait pris la fuite. Après cette tragique aventure, Héléna, redoutant la colère paternelle, s’enferma dans une chambre haute et y passa une semaine entière sans se montrer. Puis elle s’enfuit de la maison et alla rejoindre son beau chevalier Tristan.

Madariaga fut au désespoir ; mais, contrairement aux prévisions de Marcel, ce désespoir ne se manifesta ni par des violences ni par des vociférations. La robustesse et la vivacité du vieux centaure avaient cédé sous le coup, et souvent, chose extraordinaire, ses yeux se mouillaient de larmes.

— Il me l’a enlevée ! Il me l’a enlevée ! répétait-il d’un ton désolé.

Grâce à cette faiblesse inattendue, Marcel finit par obtenir un accommodement. Il n’y arriva pas de prime abord, et sept ou huit mois se passèrent avant que Madariaga consentît à entendre raison. Mais, un matin, Marcel dit au vieillard :

— Helena vient d’accoucher. Elle a un garçon qu’ils ont nommé Julio, comme vous.

— Et toi, grand propre à rien, brailla Madariaga, peut-être pour cacher un attendrissement involontaire, est-ce que tu m’as donné un petit-fils ? Paresseux comme un Français ! Ce bandit a déjà un enfant, et toi, après quatre ans de mariage, tu n’as rien su faire encore ! Ah ! les Allemands n’auront pas de peine à venir à bout de vous !

Sur ces entrefaites, la pauvre Misià Petrona mourut. Héléna, avertie par Marcel, se présenta au domaine pour voir une dernière fois sa mère dans le cercueil ; et Marcel, profitant de l’occasion, réussit enfin à vaincre l’obstination du vieux. Après une longue résistance, Madariaga se laissa fléchir.

— Eh bien, je leur pardonne. Je le fais pour la pauvre défunte et pour toi. Qu’Héléna reste à la maison, et que son vilain Allemand la rejoigne.

D’ailleurs le vieux fut intraitable sur la question des arrangements domestiques. Il se refusa absolument à considérer Hartrott comme un membre de la famille : celui-ci ne serait qu’un employé placé sous les ordres de Marcel, et il logerait avec ses enfants dans un des bâtiments de l’administration, comme un étranger. Karl accepta tout cela et beaucoup d’autres choses encore. Madariaga ne lui adressait jamais la parole, et, lorsque Héléna saisissait quelque prétexte pour amener au grand-père le petit Julio :

— Le marmot de ton chanteur ! disait-il avec mépris.

Il semblait que le qualificatif de « chanteur » signifiât pour lui le comble de l’ignominie.

Le temps s’écoula sans apporter beaucoup de changement à la situation. Marcel, à qui Madariaga avait entièrement abandonné le soin du domaine, aidait sous main son beau-frère et sa belle-sœur, et Hartrott lui en montrait une humble gratitude. Mais le vieux s’obstinait à affecter vis-à-vis de « la romantique » et de son mari une dédaigneuse indifférence.

Après six ans de mariage, la femme de Marcel mit au monde un garçon qu’on appela Jules. À cette époque, sa sœur Héléna avait déjà trois enfants. Six ans plus tard, Luisa eut encore une fille, qui fut nommée Luisa comme sa mère, mais que l’on surnomma Chichi. Les Hartrott, eux, avaient alors cinq enfants.

Le vieux Madariaga, qui baissait beaucoup, avait étendu à ces deux lignées la partialité qu’il ne perdait aucune occasion de témoigner aux parents. Tandis qu’il gâtait de la façon la plus déraisonnable Jules et Chichi, les emmenait avec lui dans le domaine, leur donnait de l’argent à poignées, il était aussi revêche que possible pour les rejetons de Karl et il les chassait comme des mendiants, dès qu’il les apercevait. Marcel et Luisa prenaient la défense de leurs neveux, accusaient le grand-père d’injustice.

— C’est possible, répondait le vieux ; mais comment voulez-vous que je les aime ? Ils sont tout le portrait de leur père : blancs comme des chevreaux écorchés, avec des tignasses queue de vache ; et le plus grand porte déjà des lunettes !

En 1903, Karl Hartrott fit part d’un projet â Marcel Desnoyers. Il désirait envoyer ses deux aînés dans un gymnase d’Allemagne ; mais cela coûterait cher, et, comme Desnoyers tenait les cordons de la bourse, il était nécessaire d’obtenir son assentiment. La requête parut raisonnable à Marcel, qui avait maintenant la disposition absolue de la fortune de Madariaga ; il promit donc de demander au vieillard pour Hartrott l’autorisation de conduire ces enfants en Europe, et de sa propre initiative, il se chargea de fournir à son beau-frère les fonds du voyage.

— Qu’il s’en aille à tous les diables, lui et les siens ! répondit le vieux. Et puissent-ils ne jamais revenir !

Karl, qui fut absent pendant trois mois, envoya force lettres à sa femme et à Desnoyers, leur parla avec orgueil de ses nobles parents, leur déclara qu’en comparaison de l’Allemagne tous les autres peuples étaient de la gnognote ; ce qui n’empêcha point qu’au retour il continua de se montrer aussi humble, aussi soumis, aussi obséquieux qu’auparavant.

Quant à Jules et à Chichi, leurs parents, pour les soustraire aux gâteries séniles de Madariaga, les avaient mis, le premier dans un collège, la seconde dans un pensionnat religieux de Buenos-Aires. Ni l’un ni l’autre n’y travaillèrent beaucoup : habitués à la liberté des espaces immenses, ils s’y ennuyaient comme dans une geôle. Ce n’était pas que Jules manquât d’intelligence ni de curiosité ; il lisait quantité de livres, n’importe lesquels, sauf ceux qui lui auraient été utiles pour ses études ; et, les jours de congé, avec l’argent que son grand-père lui prodiguait en cachette, il faisait l’apprentissage prématuré de la vie d’étudiant. Chichi, elle non plus, ne s’appliquait guère à ses études ; vive et capricieuse, elle s’intéressait beaucoup plus à la toilette et aux élégances citadines qu’aux mystères de la géographie et de l’arithmétique ; mais elle avait le meilleur caractère du monde, gai, primesautier, affectueux.

Madariaga, privé de la présence de ces enfants, était comme une âme en peine. Plus qu’octogénaire, ayant l’oreille dure et la vue affaiblie, il s’obstinait encore à chevaucher, malgré les supplications de Luisa et de Marcel qui redoutaient un accident ; bien plus, il prétendait faire seul ses tournées, se mettait en fureur si on lui offrait de le faire accompagner par un domestique. Il partait donc sur une jument bien docile, dressée exprès pour lui, et il errait de rancho en rancho [4]. Lorsqu’il arrivait, une métisse mettait vite sur le feu la bouillotte du maté, une fillette lui offrait la petite calebasse, avec la paille pour boire le liquide amer. Et parfois il restait là tout l’après-midi, immobile et muet, au milieu des gens qui le contemplaient avec une admiration mêlée de crainte.

Un soir, la jument revint sans son cavalier. Aussitôt on se mit en quête du vieillard, qui fut trouvé mort à deux lieues de la maison, sur le bord d’un chemin. Le centaure, terrassé par la congestion, avait encore au poignet cette cravache qu’il avait si souvent brandie sur les bêtes et sur les gens.

Madariaga avait déposé son testament chez un notaire espagnol de Buenos-Aires. Ce testament était si volumineux que Karl Hartrott et sa femme eurent un frisson de peur en le voyant. Quelles dispositions terribles le défunt avait-il pu prendre ? Mais la lecture des premières pages suffit à les rassurer. Madariaga, il est vrai, avait beaucoup avantagé sa fille Luisa ; mais il n’en restait pas moins une part énorme pour « la romantique » et les siens. Ce qui rendait si long l’instrument testamentaire, c’était une centaine de legs au profit d’une infinité de gens établis sur le domaine. Ces legs représentaient plus d’un million de pesos : car le maître bourru ne laissait pas d’être généreux pour ceux de ses serviteurs qu’il avait pris en amitié. À la fin, un dernier legs, le plus gros, attribuait en propre à Jules Desnoyers une vaste estancia, avec cette mention spéciale : le grand-père faisait don de ce domaine à son petit-fils pour que celui-ci pût en appliquer le revenu à ses dépenses personnelles, dans le cas où sa famille ne lui fournirait pas assez d’argent de poche pour vivre comme il convenait à un jeune homme de sa condition.

— Mais l’estancia vaut des centaines de mille pesos ! protesta Karl, devenu plus exigeant depuis qu’il était sûr que sa femme n’avait pas été oubliée.

Marcel, bienveillant et ami de la paix, avait son plan. Expert à l’administration de ces biens énormes, il n’ignorait pas qu’un partage entre héritiers doublerait les frais sans augmenter les profits. En outre, il calculait les complications et les débours qu’amènerait la liquidation d’une succession qui se composait de neuf estancias considérables, de plusieurs centaines de mille têtes de bétail, de gros dépôts placés dans des banques, de maisons sises à la ville et de créances à recouvrer. Ne valait-il pas mieux laisser les choses en l’état et continuer l’exploitation comme auparavant, sans procéder à un partage ? Mais, lorsque l’Allemand entendit cette proposition, il se redressa avec orgueil.

— Non, non ! À chacun sa part. Quant à moi, j’ai l’intention de rentrer dans ma sphère, c’est-â-dire de regagner l’Europe, et par conséquent je veux disposer de mes biens.

Marcel le regarda en face et vit un Karl qu’il ne connaissait pas encore, un Karl dont il ne soupçonnait pas même l’existence.

— Fort bien, répondit-il. À chacun sa part. Cela me paraît juste.

Karl Hartrott s’empressa de vendre toutes les terres qui lui appartenaient, pour employer ses capitaux en Allemagne ; puis, avec sa femme et ses enfants, il repassa l’Atlantique et vint s’établir à Berlin.

Marcel continua quelques années encore à administrer sa propre fortune ; mais il le faisait maintenant avec peu de goût. Le rayon de son autorité s’était considérablement rétréci par le partage, et il enrageait d’avoir pour voisins des étrangers, presque tous Allemands, devenus propriétaires des terrains achetés à Karl. D’ailleurs il vieillissait et sa fortune était faite : l’héritage recueilli par sa femme représentait environ vingt millions de pesos. Qu’avait-il besoin d’en amasser davantage ?

Bref, il se décida à affermer une partie de ses terres, confia l’administration du reste à quelques-uns des légataires du vieux Madariaga, hommes de confiance qu’il considérait un peu comme de la famille, et se transporta à Buenos-Aires où il voulait surveiller son fils qui, sorti du collège, menait une vie endiablée sous prétexte de se préparer à la profession d’ingénieur. D’ailleurs Chichi, très forte pour son âge, était presque une femme, et sa mère ne trouvait pas à propos de la garder plus longtemps à la campagne : avec la fortune que la jeune fille aurait, il ne fallait pas qu’elle fut élevée en paysanne.

Cependant les nouvelles les plus extraordinaires arrivaient de Berlin. Héléna écrivait à sa sœur d’interminables lettres où il n’était question que de bals, de festins, de chasses, de titres de noblesse et de hauts grades militaires : « notre frère le colonel », « notre cousin le baron », « notre oncle le conseiller intime », « notre cousin germain le conseiller vraiment intime », Toutes les extravagances de l’organisation sociale allemande, qui invente sans cesse des distinctions bizarres pour satisfaire la vanité d’un peuple divisé en castes, étaient énumérées avec délices par « la romantique ». Elle parlait même du secrétaire de son mari, secrétaire qui n’était pas le premier venu, puisqu’il avait gagné comme rédacteur dans les bureaux d’une administration publique le titre de Rechnungsrath, conseiller de calcul ! Et elle mentionnait avec fierté l’Oberpedell, c’est-à-dire le « concierge supérieur » qu’elle avait dans sa maison. Les nouvelles qu’elle donnait de ses fils n’étaient pas moins flatteuses. L’aîné était le savant de la famille : il se consacrait à la philologie et aux sciences historiques ; mais malheureusement il avait les yeux fatigués par les continuelles lectures. Il ne tarderait pas à être docteur, et peut-être réussirait-il à devenir Herr Professor avant sa trentième année. La mère aurait mieux aimé qu’il fût officier ; mais elle se consolait en pensant qu’un professeur célèbre peut, avec le temps, acquérir autant de considération sociale qu’un colonel. Quant à ses quatre autres fils, ils se destinaient à l’armée, et leur père préparait déjà le terrain pour les faire entrer dans la garde ou au moins dans quelque régiment aristocratique. Les deux filles, lorsqu’elles seraient en âge de se marier, ne manqueraient pas d’épouser des militaires, autant que possible des officiers de hussards, dont le nom serait précédé de la particule.

Hartrott aussi écrivait quelquefois à Marcel, pour lui expliquer l’emploi qu’il faisait de ses capitaux. Toutefois, ce n’était point qu’il eût l’intention de recourir aux lumières de son beau-frère et de lui demander conseil ; c’était uniquement par orgueil et pour faire sentir au chef d’autrefois que désormais l’ancien subordonné n’avait plus besoin de protection. Il avait placé une partie de ses millions dans les entreprises industrielles de la moderne Allemagne ; il était actionnaire de fabriques d’armement grandes comme des villes, de compagnies de navigation qui lançaient tous les six mois un nouveau navire. L’empereur s’intéressait à ces affaires et voyait d’un bon œil ceux qui les soutenaient de leur argent. En outre, Karl avait acheté des terrains. À première vue, il semblait que ce fût une sottise d’avoir vendu les fertiles domaines de l’héritage pour acquérir des landes prussiennes qui ne produisaient qu’à force d’engrais ; mais Karl, en tant que propriétaire terrien, avait place dans le « parti agraire », dans le groupe aristocratique et conservateur par excellence. Grâce à cette combinaison, il appartenait à deux mondes opposés, quoique également puissants et honorables : à celui des grands industriels, amis de l’empereur, et à celui des junkers, des gentilshommes campagnards, fidèles gardiens de la tradition et fournisseurs d’officiers pour les armées du roi de Prusse.

L’enthousiasme que respiraient les lettres venues d’Allemagne finit par créer dans la famille de Marcel une atmosphère de curiosité un peu jalouse. Chichi fut la première qui osa dire :

— Pourquoi n’irions-nous pas aussi en Europe ?

Toutes ses amies y étaient allées, tandis qu’elle, fille de Français, n’avait pas encore vu Paris. Luisa appuya sa fille. Puisqu’ils étaient plus riches qu’Héléna, ils feraient aussi bonne figure qu’elle dans le vieux monde. Et Jules déclara gravement que, pour ses études, l’ancien continent valait beaucoup mieux que le nouveau : l’Amérique n’était pas le pays de la science.

Le père lui-même finit par se demander s’il ne ferait pas bien de revenir dans sa patrie. Après avoir été quarante ans dans les affaires, il avait le droit de prendre une retraite définitive. Il approchait de la soixantaine, et la rude vie de grand propriétaire rural l’avait beaucoup fatigué. Il s’imagina que le retour en Europe le rajeunirait et qu’il retrouverait là-bas ses vingt ans. Rien ne s’opposait à ce retour : car il y avait eu plusieurs amnisties pour les déserteurs. Au surplus, son cas personnel était couvert par la prescription. Il s’accoutuma donc insensiblement à l’idée de rentrer en France. Bref, en 1910, il loua sur un paquebot du Havre des cabines de grand luxe, traversa la mer avec les siens et s’installa à Paris dans une somptueuse maison de l’avenue Victor-Hugo.

À Paris, Marcel se sentit tout désorienté. Il n’y reconnaissait plus rien, se sentait étranger dans son propre pays, avait même quelque difficulté à en parler la langue. Il avait passé des années entières en Amérique sans prononcer un mot de français, et il s’était habitué à penser en espagnol. D’ailleurs il n’avait pas un seul ami français, et, lorsqu’il sortait, il se dirigeait machinalement vers les lieux où se réunissaient les Argentins. C’étaient les journaux argentins qu’il lisait de préférence, et, lorsqu’il rentrait chez lui, il ne pensait qu’à la hausse du prix des terrains dans la pampa, à l’abondance de la prochaine récolte et au cours des bestiaux. Cet homme dont la vie entière avait été si laborieuse, souffrait de son inaction et ne savait que faire de ses journées.

La coquetterie de Chichi le sauva. Le luxe ultramoderne de l’appartement qu’ils occupaient parut froid et glacial à la jeune fille, qui engagea son père à y mettre un peu de variété. Le hasard les amena à l’Hôtel Drouot, où Marcel trouva l’occasion d’acheter à bon compte quelques jolis meubles. Ce premier succès l’allécha, et, comme il s’ennuyait à ne rien faire, il prit l’habitude d’assister à toutes les grandes ventes annoncées par les journaux. Bientôt sa fille et sa femme se plaignirent de l’inondation d’objets fastueux, mais inutiles, qui envahissaient le logis. Des tapis magnifiques, des tentures précieuses couvrirent les parquets et les murs ; des tableaux de toutes les écoles, dans des cadres étourdissants, s’alignèrent sur les lambris des salons ; des statues de bronze, de marbre, de bois sculpté, encombrèrent tous les coins ; les nombreuses vitrines s’emplirent d’une infinité de bibelots coûteux, mais disparates ; peu à peu l’appartement prit l’aspect d’un magasin d’antiquaire ; il y eut des ferronneries d’art et des chefs-d’œuvre de cuivre repoussé jusque dans la cuisine. Comment Marcel aurait-il tué le temps, s’il avait renoncé à fréquenter l’Hôtel Drouot ? Il savait bien que toutes ses emplettes ne servaient à rien, sinon à lui donner le vague plaisir de faire presque quotidiennement quelque découverte et d’acquérir à bon marché une chose chère qui lui devenait indifférente dès le lendemain. Il n’était ni assez connaisseur ni assez érudit pour s’intéresser vraiment et de façon durable à ses collections plus ou moins artistiques, et cette passion d’acheter toujours n’était chez lui que l’innocente manie d’un homme riche et désœuvré.

Au bout d’un an ou deux, l’appartement, tout vaste qu’il était, ne suffit plus pour contenir ce musée hétéroclite, formé au hasard des « bonnes occasions ». Mais ce fut encore une « bonne occasion » qui vint en aide au millionnaire. Un marchand de biens, de ceux qui sont à l’affût des étrangers opulents, lui offrit le remède à cette situation gênante. Pourquoi n’achetait-il pas un château ? L’idée plut à toute la famille : un château historique, le plus historique possible, compléterait heureusement leur installation. Chichi en pâlit d’orgueil : plusieurs de ses amies avaient des châteaux dont elles parlaient avec complaisance. Luisa sourit à la pensée des mois passés à la campagne, où elle retrouverait quelque chose de la vie simple et rustique de sa jeunesse. Jules montra moins d’enthousiasme : il appréhendait un peu les « saisons de villégiature » où son père l’obligerait à quitter Paris ; mais, en somme, ce serait un prétexte pour y faire de fréquents retours en automobile, et il y aurait là une compensation.

Quand le marchand de biens vit que Marcel mordait à l’hameçon, il lui offrit des châteaux historiques par douzaines. Celui pour lequel Marcel se décida fut celui de Villeblanche-sur-Marne, édifié au temps des guerres de religion, moitié palais et moitié forteresse, avec une façade italienne de la Renaissance, des tours coiffées de bonnets pointus, des fossés où nageaient des cygnes. Les pièces de l’habitation étaient immenses et vides. Comme ce serait commode pour y déverser le trop-plein du mobilier entassé dans l’appartement de l’avenue Victor-Hugo et y loger les nouveaux achats ! De plus, ce milieu seigneurial ferait valoir les objets anciens qu’on y mettrait. Il est vrai que les bâtiments exigeraient des réparations d’un prix exorbitant, et ce n’était pas pour rien que plusieurs propriétaires successifs s’étaient hâtés de revendre le château historique. Mais Marcel était assez riche pour s’offrir le luxe d’une restauration complète ; sans compter qu’il nourrissait dans le secret de son cœur un regret tacite de ses exploitations argentines et qu’il se promettait à lui-même de faire un peu d’élevage dans son parc de deux cents hectares.

L’acquisition de ce château lui procura une flatteuse amitié. Il entra en relations avec un de ses nouveaux voisins, le sénateur Lacour, qui avait été deux fois ministre et qui végétait maintenant au Sénat, muet dans la salle des séances, remuant et loquace dans les couloirs. C’était un magnat de la noblesse républicaine, un aristocrate du régime démocratique. Il s’enorgueillissait d’un lignage remontant aux troubles de la grande Révolution, comme la noblesse à parchemins s’enorgueillit de faire remonter le sien aux croisades. Son aïeul avait été conventionnel, et son père avait joué un rôle dans la république de 1848. Lui-même, en sa qualité de fils de proscrit mort en exil, s’était attaché très jeune encore à Gambetta, et il parlait sans cesse de la gloire du maître, espérant qu’un rayon de cette gloire se refléterait sur le disciple. Lacour avait un fils, René, alors élève de l’École centrale. Ce fils trouvait son père « vieux jeu », souriait du républicanisme romantique et humanitaire de ce politicien attardé ; mais il n’en comptait pas moins sur la protection officielle que lui vaudrait le zèle républicain des trois générations de Lacour, lorsqu’il aurait en poche son diplôme. Marcel se sentit très honoré des attentions que lui témoigna le « grand homme » ; et le « grand homme », qui ne dédaignait pas la richesse, accueillit avec plaisir dans son intimité ce millionnaire qui possédait, de l’autre côté de l’Atlantique, des pâturages immenses et des troupeaux innombrables.

L’aménagement du château historique et l’amitié du sénateur auraient rendu Marcel parfaitement heureux, si ce bonheur n’eût été un peu troublé par la conduite de Jules. En arrivant à Paris, Jules avait changé tout à coup de vocation ; il ne voulait plus être ingénieur, il voulait être peintre. D’abord le père avait résisté à cette fantaisie qui l’étonnait et l’inquiétait ; mais, en somme, l’important était que le jeune homme eût une profession. Marcel lui-même n’avait-il pas été sculpteur ? Peut-être le talent artistique, étouffé chez le père par la pauvreté, se réveillait-il aujourd’hui chez le fils. Qui sait si ce garçon un peu paresseux, mais vif d’esprit, ne deviendrait pas un grand peintre ? Marcel avait donc cédé au caprice de Jules qui, quoiqu’il n’en fût encore qu’à ses premiers essais de dessin et de couleur, lui demanda une installation à part, afin de travailler avec plus de liberté, et il avait consenti à l’installer rue de la Pompe, dans un atelier qui avait appartenu à un peintre étranger d’une certaine réputation. Cet atelier, avec ses annexes, était beaucoup trop grand pour un peintre en herbe ; mais la rue de la Pompe était près de l’avenue Victor-Hugo, et, au surplus, cela aussi était une excellente « occasion » : les héritiers du peintre étranger offraient à Marcel de lui céder en bloc, à un prix doux, l’ameublement et l’outillage professionnel.

Si Jules avait conçu l’idée de conquérir la renommée par le pinceau, c’était parce que cette entreprise lui semblait assez facile pour un jeune homme de sa condition. Avec de l’argent et un bel atelier, pourquoi ne réussirait-il pas, alors que tant d’autres réussissent sans avoir ni l’un ni l’autre ? Il se mit donc à peindre avec une sereine audace. Il aimait la peinture mièvre, élégante, léchée : — une peinture molle comme une romance et qui s’appliquait uniquement à reproduire les formes féminines. — Il entreprit d’esquisser un tableau qu’il intitula la Danse des Heures : c’était un prétexte pour faire venir chez lui toute une série de jolis modèles. Il dessinait avec une rapidité frénétique, puis remplissait l’intérieur des contours avec des masses de couleur. Jusque-là tout allait bien. Mais ensuite il hésitait, restait les bras ballants devant la toile ; et finalement, dans l’attente d’une meilleure inspiration, il la reléguait dans un coin, tournée contre le mur. Il esquissa aussi plusieurs études de têtes féminines ; mais il ne put en achever aucune.

Ce fut en ce temps-là qu’un rapin espagnol de ses amis, nommé Argensola, lequel lui devait déjà quelques centaines de francs et projetait de lui faire bientôt un nouvel emprunt, déclara, après avoir longuement contemplé ces figures floues et pâles, aux énormes yeux ronds et au menton pointu :

— Toi, tu es un peintre d’âmes !

Jules, qui n’était pas un sot, sentit fort bien la secrète ironie de cet éloge ; mais le titre qui venait de lui être décerné ne laissa pas de lui plaire. À la rigueur, puisque les âmes n’ont ni lignes ni couleurs un peintre d’âmes n’est pas tenu de peindre, et, dans le secret de sa conscience, le « peintre d’âmes » était bien obligé de s’avouer à lui-même qu’il commençait à se dégoûter de la peinture. Ce qu’il tenait beaucoup à conserver, c’était seulement ce nom de peintre qui lui fournissait des prétextes de haute esthétique pour amener chez lui des femmes du monde enclines à s’intéresser aux jeunes artistes. Voilà pourquoi, au lieu de se fâcher contre l’Espagnol, il lui sut gré de cette malice discrète et lia même avec lui des relations plus étroites qu’auparavant.

Depuis longtemps Argensola avait renoncé pour son propre compte à manier le pinceau, et il vivait en bohème, aux crochets de quelques camarades riches qui toléraient son parasitisme à cause de son bon caractère et de la complaisance avec laquelle il rendait toute sorte de services à ses amis. Désormais Jules eut le privilège d’être le protecteur attitré d’Argensola. Celui-ci prit l’habitude de venir tous les jours à l’atelier, où il trouvait en abondance des sandwichs, des gâteaux secs, des vins fins, des liqueurs et de gros cigares. Finalement, un certain soir où, expulsé de sa chambre garnie par un propriétaire inflexible, il était sans gîte, Jules l’invita à passer la nuit sur un divan. Cette nuit-là fut suivie de beaucoup d’autres, et le rapin élut domicile à l’atelier.

Le bohème était en somme un agréable compagnon qui ne manquait ni d’esprit ni même de savoir. Pour occuper ses interminables loisirs, il lisait force livres, amassait dans sa mémoire une prodigieuse quantité de connaissances diverses, et pouvait disserter sur les sujets les plus imprévus avec un intarissable bagout. Jules se servit d’abord de lui comme de secrétaire : pour s’épargner la peine de lire les romans nouveaux, les pièces de théâtre à la mode, les ouvrages de littérature, de science ou de politique dont s’occupaient les snobs, les articles sensationnels des revues de « jeunes » et le Zarathustra de Nietzsche, il faisait lire tout cela par Argensola, qui lui en donnait de vive voix le compte rendu et qui ajoutait même au compte rendu ses propres observations, souvent fines et ingénieuses. Ainsi le « peintre d’âmes » pouvait étonner à peu de frais son père, sa mère, leurs invités et les femmes esthètes des salons qu’il fréquentait, par l’étendue de son instruction et par la subtilité ou la profondeur de ses jugements personnels.

— C’est un garçon un peu léger, disait-on dans le monde ; mais il sait tant de choses et il a tant d’esprit !

Lorsque Jules eut à peu près renoncé à peindre, sa vie devint de moins en moins édifiante. Presque toujours escorté d’Argensola qu’en la circonstance il dénommait, non plus son « secrétaire », mais son « écuyer », il passait les après-midi dans les salles d’escrime et les nuits dans les cabarets de Montmartre. Il était champion de plusieurs armes, boxait, possédait même les coups favoris des paladins qui rôdent, la nuit, le long des fortifications. L’abus du champagne le rendait querelleur ; il avait le soufflet facile et allait volontiers sur le terrain. Avec le frac ou le smoking, qu’il jugeait indispensable d’endosser dès six heures du soir, il implantait à Paris les mœurs violentes de la pampa. Son père n’ignorait point cette conduite, et il en était navré ; toutefois, en vertu du proverbe qui veut que les jeunes gens jettent leur gourme, cet homme sage et un peu désabusé ne laissait pas d’être indulgent, et même, dans son for intérieur, il éprouvait un certain orgueil animal à penser que ce hardi luron était son fils.

Sur ces entrefaites, les parents de Berlin vinrent voir les Desnoyers. Ceux-ci les reçurent dans leur château de Villeblanche, où les Hartrott passèrent deux mois. Karl apprécia avec une bienveillante supériorité l’installation de son beau-frère. Ce n’était pas mal ; le château ne manquait pas de cachet et pourrait servir à mettre en valeur un titre nobiliaire. Mais l’Allemagne ! Mais les commodités de Berlin ! Il insista beaucoup pour qu’à leur tour les Desnoyers lui rendissent sa visite et pussent ainsi admirer le luxe de son train de maison et les nobles relations qui embellissaient son opulence. Marcel se laissa convaincre : il espérait que ce voyage arracherait Jules à ses mauvaises camaraderies ; que l’exemple des fils d’Hartrott, tous laborieux et se poussant activement dans une carrière, pourrait inspirer de l’émulation à ce libertin ; que l’influence de Paris était corruptrice pour le jeune homme, tandis qu’en Allemagne il n’aurait sous les yeux que la pureté des mœurs patriarcales. Les châtelains de Villeblanche partirent donc pour Berlin, et ils y demeurèrent trois mois, afin de donner à Jules le temps de perdre ses déplorables habitudes.

Pourtant le pauvre Marcel ne se plaisait guère dans la capitale prussienne. Quinze jours après son arrivée, il avait déjà une terrible envie de prendre la fuite. Non, jamais il ne s’entendrait avec ces gens-là ! Très aimables, d’une amabilité gluante et visiblement désireuse de plaire, mais si extraordinairement dépourvue de tact qu’elle choquait à chaque instant. Les amis des Hartrott protestaient de leur amour pour la France ; mais c’était l’amour compatissant qu’inspire un bébé capricieux et faible, et ils ajoutaient à ce sentiment de commisération mille souvenirs fâcheux des guerres où les Français avaient été vaincus. Au contraire, tout ce qui était allemand, — un édifice, une station de chemin de fer, un simple meuble de salle à manger, — donnait lieu à d’orgueilleuses comparaisons :

— En France vous n’avez pas cela… En Amérique vous n’avez jamais rien vu de pareil…

Marcel rongeait son frein ; mais, pour ne pas blesser ses hôtes, il les laissait dire. Quant à Luisa et à Chichi, elles ne pouvaient se résigner à admettre que l’élégance berlinoise fût supérieure à l’élégance parisienne ; et Chichi scandalisa même ses cousines en leur déclarant tout net qu’elle ne pouvait souffrir ces petits officiers qui avaient la taille serrée par un corset, qui portaient à l’œil un monocle inamovible, qui s’inclinaient devant les jeunes filles avec une raideur automatique et qui assaisonnaient leurs lourdes galanteries d’une grimace de supériorité.

Jules, sous la direction de ses cousins, explora la vertueuse société de Berlin. L’aîné, le savant, fut laissé à l’écart : ce malheureux, toujours absorbé dans ses livres, avait peu de rapports avec ses frères. Ceux-ci, sous-lieutenants ou élèves-officiers, montrèrent avec orgueil à Jules les progrès de la haute noce germanique. Il connut les restaurants de nuit, qui étaient une imitation de ceux de Paris, mais beaucoup plus vastes. Les femmes qui, à Paris, se rencontraient par douzaines, se rencontraient là par centaines. La soûlerie scandaleuse y était, non un accident, mais un fait expressément voulu et considéré comme indispensable au plaisir. Les viveurs s’amusaient par pelotons, le public s’enivrait par compagnies, les vendeuses d’amour formaient des régiments. Jules n’éprouva qu’une sensation de dégoût en présence de ces femelles serviles et craintives qui, accoutumées à être battues, ne dissimulaient pas l’avidité impudente avec laquelle elles tâchaient de se rattraper des mécomptes, des préjudices et des torgnoles qu’elles avaient à souffrir dans leur commerce ; et il trouva répugnant ce libertinage brutal qui s’étalait, vociférait, faisait parade de ses prodigalités absurdes.

— Vous n’avez point cela à Paris, lui disaient ses cousins en montrant les salons énormes où s’entassaient par milliers les buveurs et les buveuses.

— Non, nous n’avons point cela à Paris, répondait-il avec un imperceptible sourire.

Lorsque les Desnoyers rentrèrent en France, ils poussèrent un soupir de soulagement. Toutefois Marcel rapporta d’Allemagne une vague appréhension : les Allemands avaient fait beaucoup de progrès. Il n’était pas un patriote aveugle, et il devait se rendre à l’évidence. L’industrie germanique était devenue très puissante et constituait un réel danger pour les peuples voisins. Mais, naturellement optimiste, il se rassurait en se disant : « Ils vont être très riches, et, quand on est riche, on n’éprouve pas le besoin de se battre. Somme toute, la guerre que redoutent quelques toqués est fort improbable ! »

Jules, sans se casser la tête à méditer sur de si graves questions, reprit tout simplement son existence d’avant le voyage, mais avec quelques louables variantes. Il avait pris à Berlin du dégoût pour la débauche incongrue, et il s’amusa beaucoup moins que jadis dans les restaurants de Montmartre. Ce qui lui plaisait maintenant, c’étaient les salons fréquentés par les artistes et par leurs protectrices. Or, la gloire vint l’y trouver à l’improviste. Ni la peinture des âmes, ni les amours coûteuses et les duels variés ne l’avaient mis en vedette : ce fut par les pieds qu’il triompha.

Un nouveau divertissement, le tango, venait d’être importé en France pour le plus grand bonheur des humains. Cet hiver-là, les gens se demandaient d’un air mystérieux : « Savez-vous tanguer ? » Cette danse des nègres de Cuba, introduite dans l’Amérique du Sud par les équipages des navires qui importent aux Antilles les viandes de conserve, avait conquis la faveur en quelques mois. Elle se propageait victorieusement de nation en nation, pénétrait jusque dans les cours les plus cérémonieuses, culbutait les traditions de la décence et de l’étiquette : c’était la révolution de la frivolité. Le pape lui-même, scandalisé de voir le monde chrétien s’unir sans distinction de sectes dans le commun désir d’agiter les jambes avec une frénésie aussi infatigable que celle des possédés du moyen âge, croyait devoir se convertir en maître de ballet et prenait l’initiative de recommander la furlana comme plus décente et plus gracieuse que le tango.

Or, ce tango que Jules voyait s’imposer en souverain au Tout-Paris, il le connaissait de vieille date et l’avait beaucoup pratiqué à Buenos-Aires, après sa sortie du collège, sans se douter que, lorsqu’il fréquentait les bals les plus abjects des faubourgs, il faisait ainsi l’apprentissage de la gloire. Il s’y adonna donc avec l’ardeur de celui qui se sent admiré, et il fut vite regardé comme un maître. « Il tient si bien la ligne ! », disaient les dames qui appréciaient l’élégance vigoureuse de son corps svelte et bien musclé. Lui, dans sa jaquette bombée à la poitrine et pincée à la taille, les pieds serrés dans des escarpins vernis, il dansait gravement, sans prononcer un mot, d’un air presque hiératique, tandis que les lampes électriques bleuissaient les deux ailes de sa chevelure noire et luisante. Après quoi, les femmes sollicitaient l’honneur de lui être présentées, avec la douce espérance de rendre leurs amies jalouses lorsque celles-ci les verraient au bras de l’illustre tangueur. Les invitations pleuvaient chez lui ; les salons les plus inaccessibles lui étaient ouverts ; chaque soir, il gagnait une bonne douzaine d’amitiés, et on se disputait la faveur de recevoir de lui des leçons. Le « peintre d’âmes » offrait volontiers aux plus jolies solliciteuses de les leur donner dans son atelier, de sorte que d’innombrables élèves affluaient à la rue de la Pompe.

— Tu danses trop, lui disait Argensola ; tu te rendras malade.

Ce n’était pas seulement à cause de la santé de son protecteur que le secrétaire-écuyer s’inquiétait de l’excessive fréquence de ces visites ; il les trouvait fort gênantes pour lui-même. Car, chaque après-midi, juste au moment où il se délectait dans une paisible lecture auprès du poêle bien chaud, Jules lui disait à brûle-pourpoint :

— Il faut que tu t’en ailles. J’attends une leçon nouvelle.

Et Argensola s’en allait, non sans donner à tous les diables, in petto, les belles tangueuses.

Au printemps de 1914, il y eut une grande nouvelle : les Desnoyers s’alliaient aux Lacour. René, fils unique du sénateur, avait fini par inspirer à Chichi une sympathie qui était presque de l’amour. Bien entendu, le sénateur n’avait fait aucune opposition à un projet de mariage qui, plus tard, vaudrait à son fils un nombre respectable de millions. Au surplus, il était veuf et il aimait à donner chez lui des soupers et des bals ; sa bru ferait les honneurs de la maison, et l’excellente table où il recevrait plus somptueusement que jamais ses collègues et tous les personnages notoires de passage à Paris, lui permettrait de regagner un peu du prestige qu’il commençait à perdre au palais du Luxembourg.

  1. Nom qu’on donne dans l’Amérique du Sud aux domaines rureaux. — G. H.
  2. Airs de danse. — G. M.
  3. Pièce de monnaie qui vaut cinq francs. — G. H.
  4. Ferme où l’on fait l’élevage. — G. H.