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Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse/VI

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VI

EN RETRAITE


Après ce départ, Marcel fut d’abord un peu désorienté par sa solitude. Les salles désertes de son appartement lui semblaient énormes et pleines d’un silence d’autant plus profond que tous les autres appartements du luxueux immeuble étaient vides comme le sien. Ces appartements avaient pour locataires, soit des étrangers qui s’étaient discrètement éloignés de Paris, soit des Français qui, surpris par la guerre, étaient demeurés dans leurs domaines ruraux.

D’ailleurs il était satisfait de la résolution qu’il avait prise. L’absence des siens, en le rassurant, lui avait rendu presque tout son optimisme. « Non, ils ne viendront pas à Paris », se répétait-il vingt fois par jour. Et il ajoutait mentalement : « Au surplus, s’ils y viennent, je n’ai pas peur : je suis encore bon pour faire le coup de feu dans une tranchée. » Il lui semblait que cette velléité de faire le coup de feu réparait dans quelque mesure la honte de la fuite en Amérique.

Dans ses promenades à travers Paris, il rencontrait des bandes de réfugiés. C’étaient des habitants du Nord et de l’Est qui avaient fui devant l’invasion. Cette multitude douloureuse ne savait où aller, n’avait d’autre ressource que la charité publique ; et elle racontait mille horreurs commises par les Allemands dans les pays envahis : fusillements, assassinats, vols autorisés par les chefs, pillages exécutés par ordre supérieur, maisons et villages incendiés. Ces récits lui remuaient le cœur et faisaient naître peu à peu dans son esprit une idée naïve, mais généreuse. Le devoir des riches, des propriétaires qui possédaient de grands biens dans les provinces menacées, n’était-il pas d’être présents sur leurs terres pour soutenir le moral des populations, pour les aider de leurs conseils et de leur argent, pour tâcher de les protéger, lorsque l’ennemi arriverait ? Or ce devoir s’imposait à lui-même d’une façon d’autant plus impérieuse qu’il lui semblait avoir moins de danger personnel à courir : devenu quasi Argentin, il serait considéré par les officiers allemands comme un neutre ; à ce titre il pourrait faire respecter son château, où, le cas échéant, les paysans du village et des alentours trouveraient un refuge. Dès lors, le projet de se rendre à Villeblanche hanta son esprit.

Cependant chaque jour apportait un flot de mauvaises nouvelles. Les journaux ne disaient pas grand’chose ; le Gouvernement ne parlait qu’en termes obscurs, qui inquiétaient sans renseigner. Néanmoins la triste vérité s’ébruitait, répandue sourdement par les alarmistes et par les espions demeurés dans Paris. On se communiquait à l’oreille des bruits sinistres : « Ils ont passé la frontière… Ils sont à Lille… » Et le fait est que les Allemands avançaient avec une effrayante rapidité.

Anglais et Français reculaient devant le mouvement enveloppant des envahisseurs. Quelques-uns s’attendaient à un nouveau Sedan. Pour se rendre compte de l’avance de l’ennemi, il suffisait d’aller à la gare du Nord : toute les vingt-quatre heures, on y constatait le rétrécissement du rayon dans lequel circulaient les trains. Des avis annonçaient qu’on ne délivrait plus de billets pour telles et telles localités du réseau, et cela signifiait que ces localités étaient tombées au pouvoir de l’ennemi. Le rapetissement du territoire national s’accomplissait avec une régularité mathématique, à raison d’une quarantaine de kilomètres par jour, de sorte que, montre en main, on pouvait prédire l’heure à laquelle les premiers uhlans salueraient de leurs lances l’apparition de la Tour Eiffel.

Ce fut à ce moment d’universelle angoisse que Marcel retourna chez son ami Lacour pour lui adresser la plus extraordinaire des requêtes : il voulait aller tout de suite à son château de Villeblanche, et il priait le sénateur de lui obtenir les papiers nécessaires.

— Vous êtes fou ! s’écria le personnage, qui ne pouvait en croire ses oreilles. Sortir de Paris, oui, mais pour aller vers le sud et non vers l’est ! Je vous le dis sous le sceau du secret : d’un instant à l’autre tout le monde partira, président de la République, ministres, Chambres. Nous nous installerons à Bordeaux, comme en 1870. Nous savons mal ce qui se passe, mais toutes les nouvelles sont mauvaises. L’armée reste solide, mais elle se retire, abandonne continuellement du terrain. Croyez-moi : ce que vous avez de mieux à faire, c’est de quitter Paris avec nous. Gallieni défendra la capitale ; mais la défense sera difficile. D’ailleurs, même si Paris succombe, la France ne succombera point pour cela. S’il est nécessaire, nous continuerons la guerre jusqu’à la frontière d’Espagne. Ah ! tout cela est triste, bien triste !

Marcel hocha la tête. Ce qu’il voulait, c’était se rendre à son château de Villeblanche.

— Mais on vous fera prisonnier ! objecta Lacour. On vous tuera peut-être !

L’obstination de Marcel triompha des résistances de son ami. Ce n’était point le moment des longues discussions, et chacun devait songer à son propre sort. Le sénateur finit donc par céder au désir de Marcel et lui obtint l’autorisation de partir le soir même, par un train militaire qui se dirigeait vers la Champagne.

Ce voyage permit à Marcel de voir le trafic extraordinaire que la guerre avait développé sur les voies ferrées. Son train mit quatorze heures pour franchir une distance qui, en temps normal, n’exigeait que deux heures. Aux stations de quelque importance, toutes les voies étaient occupées par des rames de wagons. Les machines sous pression sifflaient, impatientes de partir. Les soldats hésitaient devant les différents trains, se trompaient, descendaient d’un wagon pour remonter dans un autre. Les employés, calmes, mais visiblement fatigués, allaient de côté et d’autre pour renseigner les hommes, pour leur donner des explications, pour faire charger des montagnes de colis.

Dans le train qui portait Marcel, les territoriaux d’escorte dormaient, accoutumés à la monotonie de ce service. Les soldats chargés des chevaux ouvraient les portes à coulisse et s’asseyaient sur le plancher du wagon, les jambes pendantes. La nuit, le train marchait avec lenteur à travers les campagnes obscures, s’arrêtait devant les signaux rouges et avertissait de sa présence par de longs sifflets. Dans quelques stations, il y avait des jeunes filles vêtues de blanc, avec des cocardes et de petits drapeaux épinglés sur la poitrine. Jour et nuit elles étaient là, se remplaçant à tour de rôle, de sorte qu’aucun train ne passait sans recevoir leur visite. Dans des corbeilles ou sur des plateaux, elles offraient aux soldats du pain, du chocolat, des fruits. Beaucoup d’entre eux, rassasiés, refusaient en remerciant ; mais les jeunes filles se montraient si tristes de ce refus qu’ils finissaient par céder à leurs instances.

Marcel, casé dans un compartiment de seconde classe avec le lieutenant qui commandait l’escorte et avec quelques officiers qui s’en allaient rejoindre leur corps, passa la plus grande partie de la nuit à causer avec ses compagnons de voyage. Les officiers n’avaient que des renseignements vagues sur le lieu où ils pourraient retrouver leur régiment. D’un jour à l’autre, les opérations de la guerre modifiaient la position des troupes. Mais, fidèles à leur devoir, ils se portaient vers le front, avec le désir d’arriver assez tôt pour le combat décisif. Le chef de l’escorte, qui avait déjà fait plusieurs voyages, était le seul qui se rendit bien compte de la retraite : à chaque nouveau voyage, le parcours se raccourcissait. Tout le monde était déconcerté. Pourquoi se retirait-on ? Quoique l’armée eût éprouvé des revers, elle était intacte, et, selon l’opinion commune, elle aurait dû chercher sa revanche dans les lieux mêmes où elle avait eu le dessous. La retraite laissait à l’ennemi le chemin libre. Quinze jours auparavant, ces hommes discutaient dans leurs garnisons sur la région de la Belgique où l’ennemi recevrait le coup mortel et sur le point de la frontière par où les Français victorieux envahiraient l’Allemagne.

Toutefois la déception n’engendrait aucun découragement. Une espérance confuse, mais ferme, dominait les incertitudes. Le généralissime était le seul qui possédât le secret des opérations. Ce chef grave et tranquille finirait par tout arranger. Personne n’avait le droit de douter de la fortune. Joffre était de ceux qui disent toujours le dernier mot.

Marcel descendit du train à l’aube.

— Bonne chance, messieurs !

Il serra la main de ces braves gens qui allaient peut-être à la mort. Le train se remit en marche et Marcel se trouva seul dans la gare, à l’embranchement de la ligne d’intérêt local qui desservait Villeblanche ; mais, faute de personnel, le service était suspendu sur cette petite ligne dont les employés avaient été affectés aux grandes lignes pour les transports de guerre. De cette gare à Villeblanche il y avait encore quinze kilomètres. Malgré les offres les plus généreuses, le millionnaire ne put trouver une simple charrette pour achever son voyage : la mobilisation s’était approprié la plupart des véhicules et des bêtes de trait, et le reste avait été emmené par les fugitifs. Force lui fut donc d’entreprendre le trajet à pied, et, malgré son âge, il se mit en route.

Le chemin blanc, droit, poudreux, traversait une plaine qui semblait s’étendre à l’infini. Quelques bouquets d’arbres, quelques haies vives, les toits de quelques fermes rompaient à peine la monotonie du paysage. Les champs étaient couverts des chaumes de la moisson récemment fauchée. Les meules bossuaient le sol de leurs cônes roux, qui commençaient à prendre un ton d’or bruni. Les oiseaux voletaient dans les buissons emperlés par la rosée.

Marcel chemina toute la matinée. La route était tachetée de points mouvants qui, de loin, ressemblaient à des files de fourmis. C’étaient des gens qui allaient tous dans la direction contraire à la sienne : ils fuyaient vers le sud, et, lorsqu’ils croisaient ce citadin bien chaussé, qui marchait la canne à la main et le chapeau de paille sur la tête, ils faisaient un geste de surprise et s’imaginaient que c’était quelque fonctionnaire, quelque envoyé du Gouvernement venu pour inspecter le pays d’où la terreur les poussait à fuir.

Vers midi, dans une auberge située au bord de la route, Marcel put trouver un morceau de pain, du fromage et une bouteille de vin blanc. L’aubergiste était parti à la guerre, et sa femme, malade et alitée, gémissait de souffrance. Sur le pas de la porte, une vieille presque sourde, la grand’mère entourée de ses petits-enfants, regardait ce défilé de fugitifs qui durait depuis trois jours.

— Pourquoi fuient-ils, monsieur ? dit-elle au voyageur. La guerre ne concerne que les soldats. Nous autres paysans, nous ne faisons de mal à personne et nous n’avons rien à craindre.

Quatre heures plus tard, à la descente de l’une des collines boisées qui bordent la vallée de la Marne, Marcel aperçut enfin les toits de Villeblanche groupés autour de l’église et, un peu à l’écart, surgissant d’entre les arbres, les capuchons d’ardoise qui coiffaient les tours de son château.

Les rues du village étaient désertes. Une moitié de la population s’était enfuie ; l’autre moitié était restée, par routine casanière et par aveugle optimisme. Si les Prussiens venaient, que pourraient-ils leur faire ? Les habitants se soumettraient à leurs ordres, ne tenteraient aucune résistance. On ne châtie pas des gens qui obéissent. Les maisons du village avaient été construites par leurs pères, par leurs ancêtres, et tout valait mieux que d’abandonner ces demeures d’où eux-mêmes n’étaient jamais sortis. Quelques femmes se tenaient assises autour de la place, comme dans les paisibles après-midi des étés précédents. Ces femmes regardèrent l’arrivant avec surprise.

Sur la place, Marcel vit un groupe formé du maire et des notables. Eux aussi, ils regardèrent avec surprise le propriétaire du château. C’était pour eux la plus inattendue des apparitions. Un sourire bienveillant, un regard sympathique accueillirent ce Parisien qui venait les rejoindre et partager leur sort. Depuis longtemps Marcel vivait en assez mauvais termes avec les habitants du village : car il défendait ses droits avec âpreté, ne tolérait ni la maraude dans ses champs ni le pâtis dans ses bois. À plusieurs reprises, il avait menacé de procès et de prison quelques douzaines de délinquants. Ses ennemis, soutenus par la municipalité, avaient répondu à ces menaces en laissant le bétail envahir les cultures du château, en tuant le gibier, en adressant au préfet et au député de la circonscription des plaintes contre le châtelain. Ses démêlés avec la commune l’avaient rapproché du curé, qui vivait en hostilité ouverte avec le maire ; mais l’Eglise ne lui avait pas été beaucoup plus profitable que l’État. Le curé, ventru et débonnaire, ne perdait aucune occasion de soutirer à Marcel de grosses aumônes pour les pauvres ; mais, le cas échéant, il avait la charitable audace de lui parler en faveur de ses ouailles, d’excuser les braconniers, de trouver même des circonstances atténuantes aux maraudeurs qui, en hiver, volaient le bois du parc et, en été, les fruits du jardin. Or Marcel eut la stupéfaction de voir le curé, qui sortait du presbytère, saluer le maire au passage avec un sourire amical. Ces deux hommes s’étaient rencontrés, le 1er août, au pied du clocher dont la cloche sonnait le tocsin pour annoncer la mobilisation aux hommes qui étaient dans les champs ; et, par instinct, sans trop savoir pourquoi, ces vieux ennemis s’étaient serré la main avec cordialité. Il n’y avait plus que des Français.

Arrivé au château, Marcel eut le sentiment de n’avoir pas perdu sa peine. Jamais son parc ne lui avait semblé si beau, si majestueux qu’en cet après-midi d’été ; jamais les cygnes n’avaient promené avec tant de grâce sur le miroir d’eau leur image double ; jamais l’édifice lui-même, dans son enceinte de fossés, n’avait eu un aspect aussi seigneurial. Mais la mobilisation avait fait d’énormes vides dans les écuries, dans les étables, et presque tout le personnel manquait. Le régisseur et la plupart des domestiques étaient à l’armée ; il ne restait que le concierge, homme d’une cinquantaine d’années, malade de la poitrine, avec sa femme et sa fille qui prenaient soin des quelques vaches demeurées à la ferme.

Après une nuit de bon sommeil qui lui fit oublier la fatigue de la veille, le châtelain passa la matinée à visiter les prairies artificielles qu’il avait créées dans son parc, derrière un rideau d’arbres. Il eut le regret de voir que ces prairies manquaient d’eau, et il essaya d’ouvrir une vanne pour arroser la luzerne qui commençait à sécher. Puis il fit un tour dans les vignes, qui déployaient les masses de leurs pampres sur les rangées d’échalas et montraient entre les feuilles le violet encore pâle de leurs grappes murissantes. Tout était si tranquille que Marcel sentait son optimisme renaître et oubliait presque les horreurs de la guerre.

Mais, dans l’après-dîner, un mouvement soudain se produisit au village, et Georgette, la fille du concierge, vint dire qu’il passait dans la grande rue beaucoup de soldats français et d’automobiles militaires. C’étaient des camions réquisitionnés, qui conservaient sous une couche de poussière et de boue durcie les adresses des commerçants auxquels ils avaient appartenu ; et, mêlés à ces véhicules industriels, il y avait aussi d’autres voitures provenant d’un service public : les grands autobus de Paris, qui portaient encore l’indication des trajets auxquels ils avaient été affectés, Madeleine-Bastille, Passy-Bourse, etc. Marcel les regarda comme on regarde de vieux amis aperçus au milieu d’une foule. Peut-être avait-il voyagé maintes fois dans telle ou telle de ces voitures déteintes, vieillies par vingt jours de service incessant, aux tôles gondolées, aux ferrures tordues, qui grinçaient de toutes leur carcasse disjointe et qui étaient trouées comme des cribles.

Certains véhicules avaient pour marques distinctives des cercles blancs marqués d’une croix rouge au centre ; sur d’autres, on lisait des lettres et des chiffres qu’il était impossible de comprendre, quand on n’était pas initié aux secrets de l’administration militaire. Et tous ces véhicules, dont les moteurs seuls étaient en bon état, transportaient des soldats, quantité de soldats qui avaient des bandages à la tête ou aux jambes : — blessés aux visages pâles que la barbe poussée rendait encore plus tragiques, aux yeux de fièvre qui regardaient fixement, aux bouches que semblait tenir ouvertes la plainte immobilisée de la douleur. — Des médecins et des infirmiers occupaient plusieurs voitures de ce convoi, et quelques pelotons de cavaliers l’escortaient. Les voitures n’avançaient que très lentement, et, dans les intervalles qui les séparaient les unes des autres, des bandes de soldats, la capote déboutonnée ou jetée sur l’épaule comme une capa, faisaient route pédestrement. Eux aussi étaient des blessés ; mais, assez valides pour marcher, ils plaisantaient et chantaient, les uns avec un bras en écharpe, d’autres avec le front ou la nuque enveloppés de linges sur lesquels le suintement du sang mettait des taches rougeâtres.

Marcel voulut faire quelque chose pour ces pauvres gens. Mais à peine avait-il commencé à leur distribuer des pains et des bouteilles de vin, un major accourut et lui reprocha cette libéralité comme un crime : cela pouvait être fatal aux blessés. Il resta donc sur le bord de la route, impuissant et triste, à suivre des yeux ce défilé de nobles souffrances.

À la nuit tombante, ce furent des centaines de camions qui passèrent, les uns fermés hermétiquement, avec la prudence qui s’impose pour les matières explosives, les autres chargés de ballots et de caisses qui exhalaient une fade odeur de nourriture. Puis ce furent de grands troupeaux de bœufs, qui s’arrêtaient avec des remous aux endroits où le chemin se rétrécissait, et qui se décidaient enfin à passer sous le bâton et aux cris des pâtres coiffés de képis.

Marcel, tourmenté par ses pensées, ne ferma pas l’œil de la nuit. Ce qu’il venait de voir, c’était la retraite dont on parlait à Paris, mais à laquelle beaucoup de gens refusaient de croire : la retraite déjà poussée si loin et qui continuait plus loin encore son mouvement rétrograde, sans que personne pût dire l’endroit où elle s’arrêterait.

À l’aube, il s’endormit de fatigue et ne se réveilla que très tard dans la matinée. Son premier regard fut pour la route. Il la vit encombrée d’hommes et de chevaux ; mais, cette fois, les hommes armés de fusils formaient des bataillons, et ce que les chevaux traînaient, c’était de l’artillerie.

Hélas ! ces troupes étaient de celles qu’il avait vues naguère partir de Paris, mais combien changées ! Les capotes bleues s’étaient converties en nippes loqueteuses et jaunâtres ; les pantalons rouges avaient pris une teinte délavée de brique mal cuite ; les chaussures étaient des mottes de boue. Les visages avaient une expression farouche sous les ruisseaux de poussière et de sueur qui en accusaient toutes les rides et toutes les cavités, avec ces barbes hirsutes dont des poils étaient raides comme des épingles, avec cet air de lassitude qui révélait l’immense désir de faire halte, de s’arrêter là définitivement, d’y tuer ou d’y mourir sur place. Et pourtant ces soldats marchaient, marchaient toujours. Certaines étapes avaient duré trente heures. L’ennemi suivait pas à pas, et l’ordre était de se retirer sans repos ni trêve, de se dérober par la rapidité des pieds au mouvement enveloppant que tentait l’envahisseur. Les chefs devinaient l’état d’âme de leurs hommes ; ils pouvaient exiger d’eux le sacrifice de la vie ; mais il était bien plus dur de leur ordonner de marcher jour et nuit dans une fuite interminable, alors que ces hommes ne se considéraient pas comme battus, alors qu’ils sentaient gronder en eux la colère furieuse, mère de l’héroïsme. Les regards désespérés des soldats cherchaient l’officier le plus voisin, le lieutenant, le capitaine. On n’en pouvait plus ! Une marche énorme, exténuante, en si peu de jours ! Et pourquoi ? Les supérieurs n’en savaient pas plus que les inférieurs ; mais leurs yeux semblaient répondre : « Courage ! Encore un effort ! Cela, va bientôt finir. »

Les bêtes, vigoureuses mais dépourvues d’imagination, étaient moins résistantes que les hommes. Leur aspect faisait pitié. Était-il possible que ce fussent les mêmes chevaux musclés et lustrés que Marcel avait vus à Paris dans les premiers jours du mois d’août ? Une campagne de trois semaines les avait vieillis et fourbus. Leurs regards troubles semblaient implorer la compassion. Ils étaient si maigres que les arêtes de leurs os ressortaient et que leurs yeux en paraissaient plus gros. Les harnais, en se déplaçant dans la marche, laissaient voir sur la peau des places dénudées et des plaies saignantes. Quelques animaux, à bout de forces, s’écroulaient tout à coup, morts de fatigue. Alors les artilleurs les dépouillaient rapidement de leurs harnais et les roulaient sur le bord du chemin, pour que les cadavres ne gênassent pas la circulation ; et les pauvres bêtes restaient là dans leur nudité squelettique, les pattes rigides, semblant épier de leurs yeux vitreux et fixes les premières mouches qu’attirerait la triste charogne.

Les canons peints en gris, les affûts, les caissons, Marcel avait vu tout cela propre et luisant, grâce aux soins que, depuis les âges les plus reculés, l’homme a toujours pris de ses armes, soins plus minutieux encore que ceux que la femme prend des objets domestiques. Mais à présent, par l’usure qui résulte d’un emploi excessif, par la dégradation que produit une inévitable négligence, tout cela était sale et flétri : les roues déformées extérieurement par la fange, le métal obscurci par les vapeurs des détonations, la peinture souillée d’ordures ou éraflée par des accrocs.

Dans les espaces qui parfois restaient libres entre une batterie et un régiment, des paysans se hâtaient, hordes misérables que l’invasion chassait devant elle, villages entiers qui s’étaient mis en route pour suivre l’armée dans sa retraite. L’arrivée d’un nouveau régiment ou d’une nouvelle batterie les obligeait à quitter le chemin et à continuer leur pérégrination dans les champs. Mais, dès qu’un intervalle se reproduisait dans le défilé des troupes, ils encombraient de nouveau la chaussée blanche et unie. Il y avait des hommes qui poussaient de petites charrettes sur lesquelles étaient entassées des montagnes de meubles ; des femmes qui portaient de jeunes enfants ; des grands-pères qui avaient sur leurs épaules des bébés ; des vieux endoloris qui ne pouvaient se traîner qu’avec un bâton ; des vieilles qui remorquaient des grappes de mioches accrochés à leurs jupes ; d’autres vieilles, ridées et immobiles comme des momies, que l’on charriait sur des voitures à bras.

Désormais personne ne s’opposa plus à la libéralité du châtelain, dont la cave déborda sur la route. Aux tonneaux de la dernière vendange, roulés devant la grille, les soldats emplissaient sous le jet rouge la tasse de métal décrochée de leur ceinture. Marcel contemplait avec satisfaction les effets de sa munificence : le sourire reparaissait sur les visages, la plaisanterie française courait de rang en rang. Lorsque les soldats s’éloignaient, ils entonnaient une chanson.

À mesure que le soir approchait, les troupes avaient l’air de plus en plus épuisé. Ce qui défilait maintenant, c’étaient les traînards, dont les pieds étaient à vif dans les brodequins. Quelques-uns s’étaient débarrassés de cette gaine torturante et marchaient pieds nus, avec leurs lourdes chaussures pendues à l’épaule. Mais tous, malgré la fatigue mortelle, conservaient leurs armes et leurs cartouches, en pensant à l’ennemi qui les suivait.

La seconde nuit que le millionnaire passa dans son lit de parade à colonnes et à panaches, un lit qui, selon la déclaration des vendeurs, avait appartenu à Henri IV, fut encore une mauvaise nuit. Obsédé par les images de l’incompréhensible retraite, il croyait voir et entendre toujours le torrent des soldats, des canons, des équipages. Mais, par le fait, le passage des troupes avait presque cessé. De temps à autre défilaient bien encore un bataillon, une batterie, un peloton de cavaliers : mais c’étaient les derniers éléments de l’arrière-garde qui, après avoir pris position près du village pour couvrir la retraite, commençaient à se retirer.

Le lendemain matin, lorsque Marcel descendit à Villeblanche, ce fut à peine s’il y vit des soldats. Il ne restait qu’un escadron de dragons qui battaient les bois à droite et à gauche de la route et qui ramassaient les retardataires. Le châtelain alla jusqu’à l’entrée du village, où il trouva une barricade faite de voitures et de meubles, qui obstruait la chaussée. Quelques dragons la gardaient, pied à terre et carabine au poing, surveillant le ruban blanc de la route qui montait entre deux collines couvertes d’arbres. Par instants résonnaient des coups de fusil isolés, semblables à des coups de fouet. « Ce sont les nôtres », disaient les dragons, La cavalerie avait ordre de conserver le contact avec l’ennemi, de lui opposer une résistance continuelle, de repousser les détachements allemands qui cherchaient à s’infiltrer le long des colonnes et de tirailler sans cesse contre les reconnaissances de uhlans.

Marcel considéra avec une profonde pitié les éclopés qui trimaient encore sur la route. Ils ne marchaient pas, ils se traînaient, avec la ferme volonté d’avancer, mais trahis par leurs jambes molles, par leurs pieds en sang. Ils s’asseyaient une minute au bord du chemin, harassés, agonisant de lassitude, pour respirer un peu sans avoir la poitrine écrasée par le poids du sac, pour délivrer un instant leurs pieds de l’étau des brodequins ; et, quand ils voulaient repartir, il leur était impossible de se remettre debout : la courbature leur ankylosait tout le corps, les mettait dans un état semblable à la catalepsie. Les dragons, revolver en main, étaient obligés de recourir à la menace pour les tirer de cette mortelle torpeur. Seule la certitude de l’approche de l’ennemi avait le pouvoir de rendre momentanément un peu de force à ces malheureux, qui réussissaient enfin à se dresser sur leurs jambes flageolantes et qui se remettaient à marcher en s’appuyant sur leur fusil comme sur un bâton.

Villeblanche était devenu de plus en plus désert. La nuit précédente, beaucoup d’habitants avaient encore pris la fuite ; mais le maire et le curé étaient demeurés à leur poste. Le fonctionnaire municipal, réconcilié avec le châtelain, s’approcha de celui-ci afin de lui donner un avis. Le génie minait le pont de la Marne à la sortie du village ; mais on attendait, pour le faire sauter, que les dragons se fussent retirés sur l’autre rive. Dans le cas où M. Desnoyers aurait l’intention de partir, il en avait encore le temps. Marcel remercia le maire, mais déclara qu’il était décidé à rester. Les derniers pelotons de dragons, sortis de divers points du bois, arrivaient par la route. Ils avaient mis leurs chevaux au pas, comme s’ils reculaient à regret. Ils regardaient souvent en arrière, prêts à faire halte et à tirer. Ceux qui gardaient la barricade étaient déjà en selle. L’escadron se reforma, les commandements des officiers retentirent, et un trot vif, accompagné d’un cliquetis métallique, emporta rapidement ces hommes vers le gros de la colonne.

Marcel, près de la barricade, se trouva dans une solitude et dans un silence aussi profonds que si le monde s’était soudain dépeuplé. Deux chiens, abandonnés par leurs maîtres dont ils ne pouvaient suivre la piste sur ce sol piétiné et bouleversé par le passage de milliers d’hommes et de voitures, rôdaient et flairaient autour de lui, comme pour implorer sa protection. Un chat famélique épiait les moineaux qui recommençaient à s’ébattre et à picorer le crottin laissé sur la route par les chevaux des dragons. Une poule sans propriétaire, qui jusqu’alors s’était tenue cachée sous un auvent, vint à son tour disputer ce festin à la marmaille aérienne. Le silence faisait renaître le murmure de la feuillée, le bourdonnement des insectes, la respiration du sol brûlé par le soleil, tous les bruits de la nature qui s’étaient assoupis craintivement au passage des gens de guerre.

Tout à coup Marcel remarqua quelque chose qui remuait à l’extrémité de la route, sur le haut de la colline, à l’endroit où le ruban blanc touchait l’azur du ciel. C’étaient deux hommes à cheval, si petits qu’ils avaient l’apparence de soldats de plomb échappés d’une boîte de jouets. Avec les jumelles qu’il avait apportées dans sa poche, il vit que ces cavaliers, vêtus de gris verdâtre, étaient armés de lances, et que leurs casques étaient surmontés d’une sorte de plateau horizontal. C’était eux ! Impossible de douter : le châtelain avait devant lui les premiers uhlans.

Pendant quelques minutes, les deux cavaliers se tinrent immobiles, comme pour explorer l’horizon. Puis d’autres sortirent encore des sombres masses de verdure qui garnissaient les bords du chemin, se joignirent aux premiers et formèrent un groupe qui se mit en marche sur la route blanche. Ils avançaient avec lenteur, craignant des embuscades et observant tout ce qui les entourait.

Marcel comprit qu’il était temps de se retirer et qu’il y aurait du danger pour lui à être surpris près de la barricade. Mais, au moment où ses yeux se détachaient de ce spectacle lointain, une vision inattendue s’offrit à lui, toute voisine. Une bande de soldats français, à demi dissimulée par des rideaux d’arbres, s’approchait de la barricade. C’étaient des traînards à l’aspect lamentable, dans une pittoresque variété d’uniformes : fantassins, zouaves, dragons sans chevaux ; et, pêle-mêle avec eux, des gardes forestiers, des gendarmes appartenant à des communes qui avaient été avisées tardivement de la retraite. En tout, une cinquantaine d’hommes. Il y en avait de frais et de vigoureux, et il y en avait qui ne tenaient debout que par un effort surhumain. Aucun de ces hommes n’avait jeté ses armes.

Ils marchaient en se retournant sans cesse, pour surveiller la lente avance des uhlans. À la tête de cette troupe hétéroclite était un officier de gendarmerie vieux et obèse, à la moustache hirsute, et dont les yeux, quoique voilés par de lourdes paupières, brillaient d’un éclat homicide. Comme ces gens passaient à côté de la barricade sans faire attention au quidam qui les regardait curieusement, une énorme détonation retentit, qui fit courir un frisson sur la campagne et dont les maisons tremblèrent.

— Qu’est-ce ? demanda l’officier à Marcel.

Celui-ci expliqua qu’on venait de faire sauter le pont. Un juron du chef accueillit ce renseignement ; mais la troupe qu’il commandait demeura indifférente, comme si elle avait perdu tout contact avec la réalité.

— Autant mourir ici qu’ailleurs ! murmura l’officier. Défendons la barricade.

La plupart des hommes se mirent en devoir d’exécuter avec une prompte obéissance cette décision qui les délivrait du supplice de la marche. Machinalement ils se postèrent aux endroits les mieux protégés. L’officier allait d’un groupe a l’autre, donnait des ordres. On ne ferait feu qu’au commandement.

Marcel, immobile de surprise, assistait à ces préparatifs sans plus penser au péril de sa propre situation, et, lorsque l’officier lui cria rudement de fuir, il demeura en place, comme s’il n’avait pas entendu.

Les uhlans, persuadés que le village était abandonné, avaient pris le galop.

— Feu !

L’escadron s’arrêta net. Plusieurs uhlans roulèrent sur le sol ; quelques-uns se relevèrent et, se courbant pour offrir aux balles une moindre cible, essayèrent de sortir du chemin ; d’autres restèrent étendus sur le dos ou sur le ventre, les bras en avant. Les cheveaux sans cavalier partirent à travers champs dans une course folle, les rênes traînantes, les flancs battus par les étriers. Les survivants, après une brusque volte-face commandée par la surprise et par la mort, disparurent résorbés dans le sous-bois.