75%.png

Les Quatre Incarnations du Christ (Recueil)/Les Croisades

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


CHANT TROISIÈME

LES CROISADES


 
Dominus exercituum praecepit militiae belli,
venientibus de terra procul, a summitate cœli.
ISAIAE XIII, 4.







LE POËTE.


Les saules du Jourdain frémissent sur leurs rives ;
Le Christ a reparu sur le mont des Olives,
Les rosiers de Cédar embaument l’air de miel ;
Pour la troisième fois le Christ descend du ciel.
Il vient renouveler son sublime mystère,
Et voir si sa doctrine a germé sur la terre

Et si l’arbre éternel que ses mains ont planté
Pour l’homme a fait mûrir ses fruits de vérité.
Il écoute, il regarde, il regarde, il écoute
Les pas du genre humain qui marche dans sa route,
Aux splendides clartés du soleil de la croix
Qui brille à l’horizon des peuples et des rois.

Or, comme il était là sur la montagne austère,
Parcourant en esprit tous les points de la terre,
Une voix, étrangère au monde des vivants,
Retentit tout a coup à tous les rumba des vents.



LA VOIX.


Que voyez-vous venir, aigles, rois de l’espace ?



LES AIGLES.


Nous voyons a nos pieds un ouragan qui passe.
Il vient du nord, jetant des bruits sourds dans les airs.
Il roule enveloppé dans un nuage sombre.
La rumeur du tonnerre y gronde, et dans son ombre
                 Se croisent les éclairs.



LA VOIX.


Que voyez-vous venir, ô sphinx des pyramides ?



LES SPHINX.


A travers l’océan de nos sables numides,
Nous voyons naviguer le vaisseau de la croix.
Dix nations au vent ouvrent ses larges voiles.
Pour pilotes le ciel lui donne ses étoiles,
                 Et la terre, ses rois.


LA VOIX.


Que voyez-vous venir, ô montagnes chenues ?



LES MONTAGNES.


Nous voyons a travers les grandes steppes nues
Un troupeau de lions passer en bondissant.
Ils dressent sur leurs cous les poils de leurs crinières.
Ils vont de vos cités se faire des tanières
                 Et boire votre sang.



LA VOIX.


Que voyez-vous venir, minarets des mosquées ?



LES MINARETS.


Apprêtez au combat vos lances convoquées,
O fils de Mahomet ! ô peuples du turban !

La guerre va faucher vos citadelles blanches.
Les coursiers des chrétiens vont effeuiller les branches
                 Des cèdres du Liban.

Montez sur vos créneaux ! montez sur vos murailles !
Le Nil va se rougir du sang des funérailles.
Les glaives de Damas vont s’user dans vos mains.
La tour de votre orgueil va crouler sur les dalles,
Et le prêtre du Christ imprimer ses sandales
                 Dans tous vos grands chemins.

Malheur ! malheur ! malheur ! Sur les montagnes grises
Le vautour du Carmel, ouvrant son aile aux brises,
De son œil plein d’éclairs regarde l’occident.
Le chacal de Pétra hurle et bondit de joie,
Et le lion de Ziph attend venir sa proie
                 Et s’aiguise la dent.

Malheur ! malheur ! malheur ! Dans la terre où nous sommes,
Les sépulcres seront trop étroits pour les hommes.
Le cheval du désert mâche, en tremblant, son mors.
Sidon gémit, penché sur la vague profonde,
Et le Cédron s’apprête a rouler dans son onde
                 Les vivants et les morts.

Allons, émirs du Roum, ceignez vos cimeterres !
Vizirs d’Alep, sortez de vos tours solitaires !

Califes, déployez au vent vos étendards !
Damas, fais resplendir tes lames retrempées !
Ascalon et Bagdad, aiguisez vos épées,
                 Vos flèches et vos dards !

Cavaliers du désert, qui vivez sur vos selles,
Arabes dont les yeux sont remplis d’étincelles,
Abyssins, qui portez un croissant sur vos fronts,
Guerriers de la Nubie et mamelouks du Caire,
Levez-vous ! levez-vous ! car voici que la guerre
                 Embouche ses clairons.

Mahomet, les chrétiens vont, comme un tas de chaume,
Aux pieds de leurs coursiers disperser ton royaume.
Leurs glaives ont crié : « Son règne doit finir ! »
Des versets du Koran allume le tonnerre !
Rassemble tes aiglons, aigle, au bord de ton aire !
                 Les chrétiens vont venir !

Prophète des croyants, prends ta cotte de mailles
Et ton sabre trempé dans le feu des batailles !
Déroule ton drapeau tissé des mains d’Allah !
Réveille tes enfants du Nil au bord du Tigre !
Prends les dents du lion ! Prends les griffes du tigre !
                 Car les chrétiens sont là !


                             * * *



LE POËTE.


Cette rumeur gronda des bouches de l’Oronte
Aux tombeaux de Memphis que le simoun affronte,
Des rochers de Dârfôq jusqu’à la grande mer
Qui boit les eaux du Nil dans son courant amer.
Au moment où ce bruit éclata sur ses ondes
La mer Rouge cria sous ses algues profondes :
« Pour tes glaives d’acier, pour tes chars vêtus d’or,
« Pharaon, dans mon lit j’ai de la place encor. »
Et le désert, avec ses flots de sables jaunes,
Des ruines d’Amoun vint heurter les pylônes,
Disant : « Cambyse est-il ressuscité ? Moi seul
« Je veux, comme autrefois, lui faire son linceul ! »

Alors on entendit mille plaintes étranges
Sortir des oasis qui dorent les oranges,
Des verts roseaux du Nil et des antres glacés
Où dorment dans leur nuit les siècles entassés.
Ibsamboul, sur le seuil de tes cryptes de pierre,
Tes colosses sculptés ouvrirent leur paupière,
Et,― le long de tes rocs, que le soleil jaunit,
Brandirent les leviers de leurs bras de granit ;
Et, — tandis qu’entr’ouvrant ses pyramides sombres,

Gizeh de ses rois morts vit se grouper les ombres
Sur les mornes gradins de ses tombeaux géants
Pour écouter la voix qui troublait leurs néants, —
De l’un a l’autre bout du vieux sol des califes,
Le sens mystérieux de vos hiéroglyphes,
0 sphinx î s’ouvrit aux yeux du monde, et l’on comprit
Le mot que vous gardiez sur vos socles écrit.
Les échos du Thabor à travers les nuages
Le faisaient retentir, et l’aigle en ses voyages
Le répétait au vent qui vient au Sinaï
Baiser les lieux marqués des pas d’Adonaï ;
Et le palmier avec la voix de ses ramures,
Et le cèdre où toujours gémissent des murmures,
Et l’orgue des torrents qui pleure dans les monts,
Chantaient :
                        « Voici venir le Christ que nous aimons !
« Ton esprit de nouveau s’est fait homme, et le globe,
« O Maître ! attend le jour dont Bethléem fut l’aube.
« Quand la première fois tu vins, l’humanité
« Avait soif d’espérance et soif de vérité ;
« Et la terre, pareille à la Samaritaine,
« Se pencha, haletante, au bord de la fontaine,
« ― O Christ ! que ton amour de ton cœur fit jaillir.
« Le monde rafraîchi se sentit t

ressaillir
« Quand ta main, ô semeur de douces paraboles !
« Jeta dans ses sillons la graine des symboles
« « Afin que ta moisson se fit. L’humanité
« Avait faim d’espérance et faim de vérité.
« Or, nous avons vu croître au milieu de l’ivraie,
« O laboureur divin ! ta gerbe forte et vraie,
« Et ses épis s’ouvrir à tous les vents des cieux
« Pour que ton verbe saint germât dans tous les lieux.

 « Depuis qu’au Golgotha (souvenir qui nous navre !)
« Ta croix au monde entier fit parler ton cadavre,
« A peine comptions-nous cinq siècles révolus,
« L’Olympe était désert et ses dieux n’étaient plus ;
« La Rome des païens croulait, d’effroi saisie,
« Et semait ses débris sur l’Europe et l’Asie.

« Le temps s’est allongé de cinq siècles nouveaux,
« O Seigneur ! et voici que vingt peuples rivaux,
« Mais unis par ton nom dans une même race,
« Ont ta croix pour bannière et pour chemin ta trace,
« Et montrent, introduits dans ton divin milieu,
« Que tous les fils d’Adam sont fils du même Dieu.
« Ainsi, de phase en phase et d’épreuve en épreuve,
« Comme la mer immense est le but de tout fleuve,
« Le but des nations est la fraternité.

« Toutes doivent un jour faire une humanité !
« Dans les événements des annales humaines,
« Élaboration des peuples que tu menés,
« Quand ton esprit s’incarne et se transforme en fait,
« On n’en sait point la cause, on n’en voit que l’effet.
« Mais les races par toi, — blocs épars sur la terre, —
« Feront une famille, et ton sang salutaire
« Est le ciment qui doit les souder pour toujours ;
« Et, quand le globe enfin verra luire ces jours
« Qu’a marqués l’avenir dans le cadran des âges,
« Et que dans l’Évangile entrevoit l’œil des sages,
« La terre cessera, Seigneur, d’être un enfer ;
« Les siècles d’or naîtront sur les siècles de fer ;
« Car ton esprit aura vaincu l’esprit immonde,
« Et le règne du mal disparaîtra du monde.
« Ta loi sera la loi de tous. Le genre humain,
« Marchant du même pas dans le même chemin,
« Aura franchi son grand désert comme Moïse
« Et touché de ses pieds sa Chanaan promise.
« Adam, régénéré dans ses enfants maudits,
« Reparaîtra vivant au seuil du paradis ;
« Et, le voyant venir, l’ange au glaive de flamme
« De son arme inutile abaissera la lame,
« Et l’Éden rouvrira sa porte a l’exilé ;
« Car les clous du Calvaire en auront fait la clé. »



LE POËTE.


  Or voici l’unité des races qui commence,
Et l’Europe devient une famille immense.
Une commune idée unit peuples et rois.
Les châteaux fraternels répondent aux beffrois.
Vingt nations, hier étrangères entre elles,
Imposent aujourd’hui silence à leurs querelles,
Et marchent, se tendant l'une à l’autre la main,
Dans la même pensée et le même chemin,
Vers le tombeau du Christ, ce rendez-vous des glaives.
O soleil d’Occident, voilà que tu te lèves !
L’Europe semble un camp de l’un à l’autre bout,
Et tous ses fils armés, ses peuples sont debout.
Trompettes des châteaux, cloches des cathédrales
Et tocsins des cités, toujours remplis de râles,
Parlent la même langue et poussent à la fois
Le même cri du cœur avec la même voix.


                             * * *



L’APPEL AUX ARMES.



LES CHAUMIÈRES.

  Mes sœurs, hâtons le pas. Nous sommes les chaumières
Qu’à son berceau le Christ appela les premières.

Ne devons-nous pas être — humble et pieux souci ! —
Auprès de son tombeau les premières aussi ?
Nos fléaux sont pesants ; nos faux sont aiguisées,
Et nos fils ont des mains au travail exercées :
Ils sauront battre Taire et faucher d’un bras sûr
Le champ des bataillons comme un champ de blé mûr.



LES CHÂTEAUX.


  C’est à nous de marcher les premiers ; car nous sommes
Du rang des chevaliers, du rang des gentilshommes ;
Et, dans nos fossés verts où murmurent les joncs,
On ne peut condamner à l’ennui nos donjons,
Ni, quand nos chefs s’en vont, nous laisser en arrière,
Nous qui sommes vêtus de cuirasses de pierre
Et qui ne portons pas des casques de créneaux
Pour ne les voir servir que de nids aux moineaux.



LES BASILIQUES.


  Quoi ! vous vous en iriez sans nous, les basiliques ?
Les arches du Seigneur, ainsi qu’aux temps bibliques,
Ont leur place marquée à ce grand rendez-vous ;
Car ne sommes-nous pas châteaux-forts comme vous ?
Nous sommes à la fois le cœur et la pensée.
A nous de diriger l’Europe menacée

Vers la tombe de vie où le Christ descendit
Pour y vaincre la mort, comme il l’avait prédit.



LES CITÉS.


  De la nôtre pourquoi séparer votre cause !
L’aube de Dieu pour tous n’est-elle pas éclose ?
Et les arcs de nos fils, au péril familiers,
Ont valu quelquefois le fer des chevaliers.
Oh ! ne dédaignez pas les piques et les flèches.
Dans les rangs ennemis elles feront des brèches,
Et leur coin belliqueux au fort des escadrons
Ouvrira des chemins aux lances des barons.



LES BEFFROIS.


  Allez, châteaux, cités, basiliques sacrées,
Et vous, par le Seigneur aux palais préférées,
Chaumières où les cœurs sont plus purs et plus droits ;
Nous resterons ici, nous les tours des beffrois.
Sur les jeunes berceaux, sur les tombes anciennes,
Laissez veiller pour vous nos cloches citoyennes ;
Car c’est assez de nous pour garder la cité
Et cet autre trésor de Dieu, la liberté.



LES TROMPETTES ET LES CLAIRONS.


  Trompettes et clairons, voix sonores du cuivre,
Chantons, et l’on verra tous les vaillants nous suivre.



LES BANNIÈRES ET LES PENNONS.


  Bannières et pennons, ouvrons nos plis aux vents ;
Car n’est-ce pas à nous de prendre les devants ?



LES GLAIVES DES PALADINS.


  Va-t-on nous oublier, nous qui sommes les fortes,
Nous qui savons comment on brise murs et portes,
Et, ministres muets des jugements de Dieu,
Poudroyons l’injustice en son obscur milieu ?



L’ÉPÉE D’ARTHUS.


  Et moi l’Excalibar, que les harpes de Galles
Ont surnommé l’épée aux luttes sans égales,
Combats dont je ne sais le nombre et dont les preux
Dans leurs veilles de nuit s’entretiennent entre eux ?



LA FRANCISQUE DE CHARLES MARTEL.


  Et moi de qui Poitiers se ressouvient encore,
Moi qui, durant un jour entier, depuis l’aurore
Ai sur les Sarrasins frappé comme ferait
Un bûcheron qui veut abattre une forêt ?



L’ÉPÉE DU CID.

  Et moi la Tisona, que l’Espagne célèbre
Des bouches du Minho jusqu’aux bouches de l’Ebre
Et qui porte gravé sur ma coquille d’or
Le nom étincelant du Cid Campéador ?



L’ÉPÉE DE ROLAND.


  Et moi la Durandal de Roland, dont la lame,
Quand il me brandissait, semblait être une flamme
Et laisse, pour montrer à tous ce que je vaux,
La broche que j’ouvris aux monts de Roncevaux ?



L’ÉPÉE D’OLIVIER.


Et moi qui, dans les chants de geste, fus nommée
Hauteclaire et valais presque toute une armée ?



LA CROSSE DE TURPIN.


Et moi donc qui, mêlée aux lances vaillamment,
Ayant horreur du sang, assomme seulement ?



L’ÉPÉE DE CHARLEMAGNE.


Et moi surtout, et moi qui m’appelle Joyeuse,
Moi que, sur son enclume ardente et radieuse,

Véland le forgeron fit avec trois éclairs
En une nuit d’automne enlevés dans les airs,
Si bien qu’à mon tranchant, sur vingt champs de bataille,
Ni le fer ni l’acier n’ont pu faire une entaille ?
J’ai brisé les Saxons, les Lombards et les Huns.
Des peuples tour à tour j’ai démembré les uns,
Et chassé pour jamais les autres de l’histoire.
Chaque coup que je frappe est un coup de victoire.
A mon gré j’ai taillé les blocs des nations ;
J’ai tracé leur chemin aux générations,
Et je sais, faite avec les flammes d’un orage,
Sarrasins et païens, ce que vaut leur courage.
Donc, mes sœurs, une place en vos rangs n'appartient,
Et Joyeuse, le fer de Charlemagne, y tient.



LA FRANCE.


Levez vous, levez-vous, les douze pairs de France !
Le saint sépulcre attend de vous sa délivrance.
Aigles, que dormez-vous encore dans vos nids ?
Mon oriflamme est là, Montjoie et saint Denis !



L’ANGLETERRE.


Le cri de Dieu le veut ! dans mes plaines résonne,
Et le saule d’Arthus sur son tertre frissonne ;

Car voyez, mes Normands, mes Saxons, mes Gallois,
Le Calvaire saigner une seconde fois !



L’ALLEMAGNE.


Accourez, mes vaillants ! Car chacun de mes chênes
Promet une massue à vos luttes prochaines,
O mes héros sortis des héros disparus
Au fond des bois obscurs où l’ombre de Varus
A cherché, cinq cents ans, dans le sombre silence,
Ses vieilles légions détruites par la lance !



LA SCANDINAVIE.


Des ouragans du pôle, ô mes fiers matelots,
Entendez-vous souffler la trompe sur les flots,
Et mugir sur la mer, Sahara d’ondes glauques,
Le simoun boréal avec ses bouches rauques ?
Dirigez vers le Sud, où mes braves s’en vont,
Vos navires connus de l’Océan profond ;
Car je ne voudrais pas, moi fille des orages,
Dans les combats du Christ voir manquer leurs courages.



LA BRETAGNE.


Ni moi, mes paladins aux glaives belliqueux.
L’histoire n’en pourrait citer de plus grands qu’eux.

Des héros du Saint-Grâl et de la Table ronde,
Jusqu’à mes pâtres, faits pour l’arc et pour la fronde,
Tous sentent dans leurs cœurs fermenter les vertus
Et brûlent d’égaler les compagnons d’Arthus.



LA BELGIQUE.


Ni moi, dont les châteaux sur les flots de la Meuse
Et sur les rocs baignés par l’Amblève écumeuse
Se dressent, et, tout fiers de leur pieux trésor,
Des gloires du passé se souviennent encor,
Je ne voudrais laisser de mes guerriers épiques
Se rouiller dans les tours les lances et les piques.
Car j’eus Pépin d’Herstal et j’eus Charles Martel.
J’ai nourri de mon lait ce géant immortel
Que l’histoire a nommé Charlemagne et dont l’ombre
Jette encor ses clartés dans notre époque sombre.
Et maintenant voici que mon duc Godefroi
Ceint son glaive lorrain, sceptre futur d’un roi.



L’ITALIE.


O remparts de Sion, pour venir à votre aide,
J’ai mes braves aussi, Bohémond et Tancrède.
Venise a ses vaisseaux armés de lourds crampons.
Gène et Pise ont leurs nefs, galères à trois ponts

Qui flottent sur la mer comme des citadelles
Et savent comme on lutte avec les infidèles.
Aux lions rugissants du Taurus éperdu
Le lion de saint Marc a souvent répondu ;
Et, la nuit et le jour, d’épouvante saisie,
L’Afrique en tressaillant crie à sa sœur l’Asie :
« Veillons, moi dans mon sable, et toi sur tes brisants ;
« Car voici les Génois, et voilà les Pisans ! »



L’ESPAGNE.


Sur mes âpres Sierras dans le ciel découpées,
Je vois mes hidalgos aiguiser leurs épées.
Contre les Sarrasins vont-ils marcher aussi ?
N’est-ce donc point assez de les combattre ici ?


                             * * *



LE VIEUX DE LA MONTAGNE.



Au sommet du Liban, mont des visionnaires,
Se bercent trois nopals aux rameaux centenaires.
Sur leurs fûts sont gravés trois versets du Koran.
A leur ombre qu’on voit verdir deux fois par an,
Le vieillard des rochers, les deux jambes croisées,
Rêve sur son divan fait d’herbes entassées.
Dans ses doigts amaigris il tient un chapelet,
Et d’instant en instant il murmure un couplet

Du saint Kitab écrit par la main du prophète.
Un vieux turban de deuil enveloppe sa tête.
Ses vêtements sont noirs et sont tout en lambeaux ;
Immobile, on dirait un spectre des tombeaux,
Hors qu’un éclair remplit sa paupière chagrine.
Sa longue barbe blanche inonde sa poitrine,
Et sur ses traits creusés par les austérités
Rayonnent par moments de sinistres clartés.
Les yeux vers l’occident, sur l’onde lazuline
Il suit, rêvant toujours, le soleil qui décline
Comme un guerrier sanglant dont la main dans les flots
Laisse, près de mourir, tomber ses javelots ;
Et ses regards muets ne cessent de le suivre,
Et déjà tout le ciel prend des teintes de cuivre,
Tandis qu’à l’horizon un dernier rayon d’or
Comme un reflet d’épée éclate et vibre encor.

  Mais la nuit, par degrés, plus épaisse et plus sombre,
Déroule dans les airs son vaste linceul d’ombre,
Et tout s’efface au loin comme dans un brouillard.
Alors, levant au ciel ses deux bras, le vieillard :
« Le sultan des esprits, Mahomet, à la terre
« Des grands conseils d’Allah révéla le mystère.
« Des saintes vérités la coupe dans ses mains,
« Il vint et la tendit aux lèvres des humains,

« Disant : « Hommes, buvez ; vous verrez la lumière. »
« Car c’était la splendeur et la clarté première.
« Or les peuples, buvant au calice sacré,
« Ont senti dans leur sein leur cœur régénéré
« Et vu, comme, au matin, une lueur d’aurore,
« Le jour intérieur dans leurs âmes éclore.
« Les ténèbres ont fui devant tous les croyants.
« Le vrai soleil s’est fait pour leurs pas défaillants.
« Il a lui pour les yeux des simples et des sages,
« Chassé l’obscurité du vieux sentier des âges,
« Ouvert à nos désirs les cieux étincelants
« Et fait rebrousser l’ombre au moins de cinq mille ans.
« Mais, quand le monde où tant d’erreur encor domine,
« Du vrai flambeau d’Allah par degrés s’illumine,
« Faut-il que ses rayons s’effacent pas à pas
« Ainsi que toi, soleil, qui te couches là-bas ?
« Car les chrétiens sont là, les Franks, les infidèles
« Qui changent en esprits des oiseaux armés d’ailes,
« Taillent leur forme impie en fétiche divin,
« Font un dieu de leur Christ et s’enivrent de vin.
« Hélas ! hélas ! hélas ! Est ce le crépuscule ?
« Est-ce l’heure du soir où la clarté recule ?
« Et les lions d’Allah, à l’erreur alliés,
« Dans Beled-el-Haram se sont-ils oubliés ?


  Il se tait, et, penchant son front morose et blême,
Il semble interroger l’avenir en lui-même.
Quel verset du Koran passe devant ses yeux
Ou quel ange venu de la terre ou des cieux ?
Un mot mystérieux parfois sort de sa bouche,
Et, du lourd chapelet que tord sa main farouche,
Il laisse entre ses doigts, rempli de visions,
Glisser les grains avec les malédictions.
La peste, du poison sœur terrible, mais pire,
Qui fait souffler la mort dans l’air que l’on respire,
Les embûches, la faim, la soif, les trahisons,
Les meurtres que la nuit couvre de ses cloisons,
Le simoun redouté, les noires épouvantes
Que le désert suscite en ses plaines mouvantes,
Et toutes les horreurs, spectres à vous glacer,
Entre ses doigts fiévreux on croit les voir passer.
Parfois, comme un chasseur, lâchant sa meute sombre,
« Aux chrétiens ! aux chrétiens ! » murmure-t-il dans l’ombre,
Et, du morne horizon parcourant le contour,
Aux quatre points du vent il parle tour à tour.



LE VIEILLARD.


Chameliers du désert, fils des plaines torrides,
Où vont vos longs chemins et vos sentiers arides ?
Si c’est vers l’oasis d’Amoun que vous allez,

Voyez si mes vautours y sont tous rassemblés ;
Ou, sur les bords du Nil arrêtant vos chamelles,
Le soir, quand vous trairez le lait de leurs mamelles,
Voyez si mes émirs chaussent leurs éperons.



LES CHAMELIERS.


Nous verrons ce qu’ils font et nous te le dirons.



LE VIEILLARD.


O rochers d’Ispahan, berceau des nobles races
Qu’Allah, sultan du ciel, enrichit de ses grâces,
Dans les antres creusés par le temps dans vos flancs,
Les djinns aiguisent-ils leurs dards étincelants ?
Harah, dont le granit conserve encor la brèche
Où l’arc d’Allah se fit du prophète une flèche,
La goule a-t-elle soif au bord de son étang ?



LES ROCHERS.


Les dards des djinns sont prêts. La goule a soif de sang.



LE VIEILLARD.


O pâtres du Taurus qu’on voit de roche en roche
Des nocturnes chacals vous signaler l’approche,
Les archers de Garoun, les frondeurs de Khellis
Ont-ils leur fronde armée et leurs carquois remplis ?

Et ces tiers épouseurs des querelles des anges
Regardent-ils parfois le fil de leurs alfanges,
Comme font les chasseurs le bout de leurs épieux ?



LES PÂTRES.


Ils sont là les hadjis au cœur ferme et pieux.



LE VIEILLARD.


Ascalon et Joppé que baigne l'onde verte,
Akka qui vois ta rade, au vent du soir ouverte,
S’arrondir sur la vague en forme de croissant,
Tyr et Sidon où meurt le flot en frémissant,
Beirout qui vois au nord blanchir Laodicée,
Et Tripolis qui pris la mer pour fiancée,
Vos remparts sont-ils forts ? Vos vaisseaux sont-ils prêts ?



LES VILLES MARITIMES.


Nos murs ont leurs créneaux ; nos vaisseaux, leurs agrès.


                             * * *


Puis il reprend : « Allah ! sois béni d’âge en âge !
« Car jamais le caillou sur le flot ne surnage,
« Mais l’huile de parfum et le baume sacré
« Qui dispensent la force au cœur selon ton gré.
« Hélas ! il faut toujours des épreuves à l’âme.
« Les forges de Damas le savent ; c’est la flamme

« Qui transforme le fer et le change en acier.
« Il faut les vents aux lacs, l’éperon au coursier,
« Et par le mal souvent le bien fait son ouvrage.
« Sans le couteau le cep est stérile, et l’orage,
« Autant que le soleil, féconde le sillon.
« A l’homme le combat et la faim au lion ! »

  A ces mots il se lève et lentement regagne,
A travers les sentiers obscurs de la montagne,
Courbé sur son bâton, morne et presque irrité,
La tour où son esprit hante l’immensité.
Il va, le front pensif, et par moments s’arrête
Regardant s’aiguiser dans l’ombre quelque crête
Dont l’aigle voyageur se fait un reposoir
Quand au soleil, son frère, il dit adieu, le soir,
Ou, muet, écoutant le vague et doux susurre
D’une source qui sort, comme d’une blessure,
Du flanc d’un rocher noir et d’arbres hérissé.
Puis il reprend sa marche et d’un pas plus pressé.
Dans le ciel, par endroits, une étoile s’allume
Ou file, comme si quelque invisible enclume
Faisait, sous un marteau dont nul n’entend le bruit,
Jaillir une étincelle aux plaines de la nuit.
A cette lueur vague et sinistre, il chemine
Et son esprit, rempli de ténèbres, rumine

Mille pensers obscurs et farouches, laissant
Hurler les rois velus du désert frémissant
Et gémir les échos des forêts léthargiques
Qui couvrent la montagne et ses sommets tragiques,
Tandis que, dans le creux d’un noir ravin, parfois
Un chacal affamé fait entendre sa voix
Et que, sur l’horizon des grands sables sans borne,
Le Liban voit monter la lune rouge et morne.

  Or, comme le vieillard, le cœur rempli de deuil,
De sa tour de granit touche presque le seuil,
Il voit dans son sentier, demi-clair, demi-sombre,
.Un inconnu sortir, comme un rêve, de l’ombre.
Face à face tous deux s’arrêtent un moment.
Puis l’étranger, levant ses deux bras lentement :
— Hassan Ben-Sabbah, fils d’Himjari, fils du doute,
Toi qu’on nomme le Vieux de la Montagne, écoute !
Tes yeux et ton esprit sont pleins d’obscurité.
Que savent ils du but où va l’humanité ?
Dans le travail de Dieu tu fais entrer tes haines ;
Mais son bras libre et fort n’accepte point ces chaînes,
Et l’avenir n’est pas avec toi, mécréant,
Toi qui prends le déclin du jour pour l’orient.
C’est moi qui te le dis, moi...



LE VIEUX DE LA MONTAGNE.


                                    Ton nom peu m’importe.
Puisque la nuit t’amène ici, voilà ma porte.
La tente du désert et la tour du rocher
Sont ouvertes toujours pour qui veut approcher.
Entre. Que le Seigneur soit avec toi, mon hôte.
Entre, et repose-toi, car la montagne est haute.
Puis, si, dans ton esprit moins obscur que le mien,
Luit le soleil d’Allah sans qui l’on ne voit rien,
Parle-moi ; car d’erreurs notre argile est pétrie.
Mais un seul mot d’abord. Voyageur, ta patrie ?



L’INCONNU.


La terre.



LE VIEUX DE LA MONTAGNE.


                          Ta tribu ?



L’INCONNU.


                                                 Toute l’humanité.
Ma patrie ! ah ! quel mot barbare, en vérité !
Mot forgé d’égoïsme et composé de haine,
Mais qui n’a point de sens dans une langue humaine,

Et, n’étant pas écrit au glossaire de Dieu,
Doit disparaître aussi du nôtre en temps et lieu.
Déjà depuis mille ans j’attends qu’il s’en efface.
Dieu pourtant fait tout bien, quelque chose qu’il fasse.
S’il est lent, c’est qu’il a pour lui l’éternité.
Nous n’avons que le temps et notre vanité.
Il a ses travailleurs que rien jamais ne lasse.
Quand un siècle finit, un autre le remplace ;
Ouvriers du Très-Haut ou manœuvres, ils font
La tâche qu’il leur dit selon son plan profond.
Cependant, lui toujours est le maître suprême.



LE VIEUX DE LA MONTAGNE.


Frère, où donc as-tu vu la lumière ?



L’INCONNU.


                                                En moi-même,
Puis aussi dans le monde, où, dix siècles entiers,
J’ai suivi le Seigneur dans tous ses vrais sentiers,
Regardant par l’obscur soupirail de l’histoire
Comment sa main travaille en son laboratoire,
Observant ce qu’il veut, épiant ce qu’il fait,
Et découvrant toujours la cause dans l’effet.
L’homme ne construit rien que Babels qui s’écroulent,
Royaumes ou palais qui l’un sur l’autre roulent.

Ou lois qui disent : « oui » » tel jour, et tel jour : « non, »
Enfin que sais-je encor ? mille choses sans nom,
Même des escabeaux qu’ils appellent des trônes.
Mais qu’importent à Dieu toutes ces Babylones,
Ces États dont l’histoire encombre son chemin,
Ces lois, règles d’un jour, erreurs du lendemain,
Ces palais faits de marbre, éclatantes masures,
Ces trônes étayés par leurs marches peu sûres,
Où s’assied, attifé d’un morceau d’oripeau,
Quelque prince, berger qui mange son troupeau ?
Ah ! c’est bien de cela que lui se préoccupe !
Aux branches des dattiers il fait mûrir le drupe,
Il féconde les blés dans les sillons des champs,
Donne aux rosiers leurs fleurs, aux rossignols leurs chants,
Dit aux brises du soir de rafraîchir les plaines,
Verse aux sources des monts ses urnes toujours pleines,
Prête au jour le soleil et la lune à la nuit,
Tire le fruit du germe et le germe du fruit,
Règle le cours savant des saisons et des astres,
Maintient le firmament sur ses larges pilastres,
Et parfois trace avec le burin d’un éclair
Son nom sur quelque page invisible de l’air.



LE VIEUX DE LA MONTAGNE.


Des humbles et des grands, des simples et des sages

Que son nom soit béni jusqu’à la un des âges !



L’INCONNU.


Et dans l’éternité !... Car les siècles pour lui,
Le passé, l’avenir, sont toujours aujourd’hui.
Tout sort de son esprit et de ses mains fécondes.
Du néant ténébreux il a tiré les mondes,
Encombré l’infini de soleils radieux
Dont la lumière encor n’a pas atteint nos yeux,
Fait la vie et la mort pour tout ce qui respire,
Et dit à l’homme : « Tiens, la terre est ton empire. »
Mais c’est l’humanité qui lui reste a bâtir,
Œuvre où doit le travail des siècles aboutir,
Et qui, depuis Adam faite dans sa pensée,
Un jour s’achèvera comme il l’a commencée.
L’édifice, que l’œil n’entrevoit qu’à demi,
S’élève lentement sur sa base affermi,
Temple vivant où tout sera paix et lumière,
Et chaque nation doit en être une pierre.
Toutefois l’ouvrier qui construit, homme ou Dieu,
Façonne le granit et cuit la brique au feu,
Il forge ou tord le fer, il équarrit le chêne,
Afin que tout s’ajuste à sa place et s’enchaîne
Dans l’ensemble, selon le plan qu’il s’en est fait,

Et que le monument soit durable et parfait.
Or, le marteau qui forge et le ciseau qui taille
Ce sont, entre les mains du Seigneur qui travaille,
Les épreuves, hélas ! que notre genre humain
Rencontre à chaque pas dans son âpre chemin,
Les tyrans, la famine et la peste et la guerre,
Bienfaits, et non fléaux, comme croit le vulgaire,
Car c’est du fond du mal que l’on voit mieux le bien,
Et qui n’a pas souffert n’espère plus en rien.
Va, la guerre longtemps sera la sainte chose,
L’instrument le plus sûr du progrès et la cause.
Le laboureur joyeux, en chantant ses chansons,
Creuse le sol, berceau des futures moissons.
C’est bien. Mais, dans le champ des races attardées,
A la guerre d’ouvrir le sillon des idées,
Au clairon de sonner l’aube des nations,
Diane du grand jour des générations.
Vois, la sœur de l’épée et l’épouse du glaive,
La belliqueuse Europe est là qui se soulève.
Voici ses paladins dont nous savons les noms.
La brise d’orient souffle dans leurs pennons ;
Leurs lances, que jamais le sang ne rassasie,
Veulent étinceler au chaud soleil d’Asie,
Et leurs fauves coursiers, les yeux remplis d’éclairs,
Demandent à fouler le sable des déserts.

C’est la France d’abord avec son oriflamme,
Qu’aux premiers rangs toujours la victoire réclame.
Puis viennent les Lorrains, dont les noirs destriers
Ont toujours le poitrail plein de souffles guerriers.
Puis ces fiers Provençaux dont le double délire
Fait chanter à la fois et l’épée et la lyre.
Puis ces héros moitié normands, moitié latins,
Que la mer baptisa dans ses flots tarentins.
Tout le Nord doit les suivre. Eux, rien ne les arrête.
On dirait, à les voir, le vol d’une tempête.
De l’antique Nicée aux monstrueux contours
Ils brisent les remparts et font crouler les tours.
Puis voici la Phrygie et l’âpre Dorylée
Qui leur ouvre à regret sa sanglante vallée.
Puis le vaste désert par ses sables brûlants
Laisse s’acheminer leurs escadrons plus lents,
Sans offrir à la soif de leurs lèvres avides
Que des marais salés et des citernes vides.
Puis l’Oronte les voit, descendus sur ses bords,
De la vieille Antioche essayer les abords,
Pendant six mois aux flancs des murs pleins de tumulte
Faire tonner béliers, baliste et catapulte,
Et dérouler enfin le drapeau de la croix
Sur son château rougi du sang de tant de rois.
La Syrie à son tour au sud les voit descendre.

Ils laissent derrière eux Marra réduit en cendre.
Longeant des deux côtés les pentes du Liban,
Ils somment tour à tour les cités du turban,
Emesse d’une part, de l’autre Maraclée,
Tortose, puis Arka, cette douve cerclée
De six vastes gradins, cerceaux faits de granit.
Beirout, Sidon et Tyr, qu’un même sort unit,
Regardent, par les monts aux pentes escarpées,
Défiler des forêts de lances et d’épées.
Akka tremble d’effroi dans ses remparts marins,
Et le Carmel demande à ses noirs tamarins
Ce que leur dit l’écho de la grotte d’Élie.
La forêt de Sârons d’épouvante est remplie,
Et Joppé de loin crie aux rochers de Ramla :
« O ma sœur, cache-toi, car les chrétiens sont là ! »
Emmaüs, qui se dit ville de la victoire,
Les suit des yeux doublant son vaste promontoire,
Puis Rama, du sommet de ses toits dépeuplés,
Devant Jérusalem les voit tous rassemblés...



LE VIEUX DE LA MONTAGNE.


Quoi ! mon frère, ils sont là, dis-tu ? Mais je regarde
Sans cesse, et n’ai pas vu même leur avant-garde...



L’INCONNU.

Au lieu de l’œil charnel, ouvre l’œil de l’esprit.
Tu verras qu’ils viendront, ainsi que c’est écrit.



LE VIEUX DE LA MONTAGNE.


Soit ! Allah est Allah ! Sa volonté se fasse !
Mais toi, que je te voie un instant face à face.
Entre dans ma maison ; car tu parais bien las.



L’INCONNU.


Aussi voilà mille ans que je chemine, hélas !



LE VIEUX DE LA MONTAIGNE.


Donc viens te reposer sous mon toit solitaire.



L’INCONNU.


Mon toit c’est le nuage et mon lit c’est la terre.



LE VIEUX DE LA MONTAGNE.


Mes dattiers ont des fruits cachés parmi leurs fleurs.



L’INCONNU.


Pour ma faim il suffit du pain noir des douleurs.



LE VIEUX DE LA MONTAGNE.


Le lion dans les monts rôde à l’heure où nous sommes.



L’INCONNU.

Pour craindre les lions je crains trop peu les hommes.



LE VIEUX DE LA MONTAGNE.


Reste au moins jusqu’au jour.



L’INCONNU.


                                                    Vieillard, dans mon chemin,
Hélas ! on ne s’arrête aujourd’hui ni demain.
Dis donc de faire halte au nuage qui passe,
Au simoun du désert qui souffle dans l’espace,
Aux feuilles mortes que la bise enlève aux bois,
Au flot que jette au vent l’Océan plein d’abois,
A l’aigle qui parcourt sa zone inaccessible,
A l’éclair qui, prenant quelque globe pour cible,
Jaillit parfois de l’arc du Maître originel ;
Mais ne dis pas : « Arrête ! » au marcheur éternel.
Donc, Hassan, au revoir. Que le Seigneur t’assiste,
O vieillard ! Je reprends mon sentier noir et triste.
Où doit-il aboutir ? Je l’ignore, Dieu seul
Sachant où croit le lin qui fera mon linceul.

  Et, du ciel, un moment, consultant les étoiles,
L’inconnu, dont les yeux pénètrent tous les voiles,
Leur demande sa route, et dans la vaste nuit

Comme un fantôme obscur enfin s’évanouit,
Tandis que Hassan, morne et la tête baissée,
Semble dans son esprit suivre quelque pensée,
Écoutant vainement, le long des pics ardus,
Les pas de l’étranger un moment entendus.
Autour de lui plus rien que les rumeurs nocturnes
Que poussent les torrents sous les cieux taciturnes,
Les plaintes d’un ruisseau qui, dans l’ombre des bois,
Aux échos assoupis rend par moments leur voix,
Les soupirs de la bise à travers les ramures
Des cèdres dont la nuit prolonge les murmures,
Et ce concert que fait le mont patriarcal
Des chants du rossignol et des cris du chacal.
  « Dieu, qui parles si haut dans la nuit solennelle,
« Couvre-moi de ta main, garde-moi sous ton aile,
« Fais germer dans mon cœur tes saintes vérités,
« Verse dans mon esprit ténébreux tes clartés,
« Et fais que, dans la route obscure de la vie,
« Du but marqué par toi jamais je ne dévie ! »
  Ayant dit, Ben-Sabbah, une larme dans l’œil,
De sa tour solitaire enfin franchit le seuil.


                             * * *



LES VOIX DE JÉRUSALEM.



LE ROCHER DE SAPHA.

Moi qui conserve au fond de mes cryptes loyales,
O princes de Juda, vos poussières royales,
Que va-t-il m’arriver ? que vais-je devenir ?
J’entends les noirs chevaux de la guerre hennir.



LA GROTTE DE JÉRÉMIE.


Quel bruit se mêle donc, sous ma voûte sacrée,
Aux échos mal éteints de ta voix inspirée ?
Réponds à mon angoisse, ô prophète divin.
Quel autre Pharraon-Néko s’approche enfin ?



LE MONT DU SCANDALE.


Moi qui tremble souvent, pris de terreurs subites
En songeant à Hémos, le dieu des Moabites,
David, ton fils vient-il, sorti de son tombeau,
Souiller mes vieux sommets de quelque autel nouveau ?



LE MONT DES OLIVES.


Et moi qui me rappelle encor la nuit suprême
Où le Christ pleura tant sur ceux que son cœur aime,
Salomon me vient-il renouveler le don
De l’Astaroth cornue, adorée à Sidon ?



LA VALLÉE DE JOSAPHAT ET CELLE DE RÉPHAÏM.


Pareilles à deux sœurs qu’un même sort rassemble,
Vers la mer de bitume Hinnom nous mène ensemble.
Nos torrents desséchés par les feux du soleil,
Hélas ! vont se remplir de bien du sang vermeil.



LE MONT ARRA.


La main d’Antiochus-Épiphane naguère
Me mit, on s’en souvient, mon vêtement de guerre.
Quel autre Macchabée, hélas ! va m’arracher
Ma ceinture de pierre et mon toit de rocher ?



LE MONT SION.


Tu le sais, dès le temps des premiers rois bibliques,
O cité de David, j’ai gardé leurs reliques.
Quelque Vespasien nouveau doit-il venir
Effacer de mon roc jusqu’à leur souvenir !



LE MONT MORIAH.


L’aube naissante ici le premier me contemple.
Salomon me choisit pour y bâtir son temple.
Hiram de Tyr vient-il chasser de mon sommet
Le symbole outrageant des fils de Mahomet ?



LE MONT BEZETHA.


Mes frères, vous avez des pentes escarpées
Où ne peuvent monter les lames des épées.
J’ai, pour vous protéger, mes créneaux et mes tours.
Eh ! les aigles qu’ont-ils à craindre des vautours ?



LE CALVAIRE.


Frères, ne craignez rien. C’est moi qui vous l’enseigne,
Moi qui, depuis le jour de la croix, encor saigne.
Laissez les fils du Christ dans vos remparts entrer.
Du joug de Mahomet ils vont nous délivrer.



MAMRÉ.


A l’ombre des dattiers, mes (lieuses magiques
Murmurent, nuit et jour, leurs formules tragiques,
Et vident leurs fuseaux le long des grands chemins.



LE POËTE.


Mais le fil bien souvent se casse dans leurs mains.



BETHBÉSAR.


Des vengeances du Ciel implacables ministres,
Mes tisserands, penchés sur leurs métiers sinistres
Des malédictions vont tissant le linceul.



LE POËTE.


Mais la vie et la mort sont aux mains de Dieu seul.



LES FORGERONS DE JÉRICHO.


Dans nos noirs ateliers, fournaises flamboyantes,
Nous forgeons, fatiguant nos enclumes bruyantes,
Des alfanges d’acier pour la main des vaillants.



LE POËTE.


Mais Dieu donne la force au bras des vrais croyants.



LES CAVERNES DE TEKOA.


Dans leurs antres obscurs, chaque soir, mes sorcières
De leurs enchantements allument les chaudières
Et contre les chrétiens vont lâcher tout l’enfer.



LE POËTE.


La foi brise les murs de granit et le fer.


                             * * *



PRISE DE JÉRUSALEM.



O ville de Jébus, qu’on nomme El-Cods, l’aurore
De toutes les splendeurs de ses rayons te dore.
O cité de la croix, l’heure approche. Là-bas

Vois-tu ce pèlerin cheminer pas à pas ?
Sourd aux chocs des béliers qui battent tes murailles,
Sourd aux cris que tes fils tirent de leurs entrailles,
A travers l’ouragan des flèches et des dards,
A travers les mourants tombant de toutes parts,
Et les morts entassés et le sang qui ruisselle,
Il va toujours, il va. Son regard étincelle.
Bien que l’âge ait blanchi sa barbe et ses cheveux,
Il marche le front haut, le pied ferme et nerveux,
Ayant la majesté de ces vieillards antiques
Qu’Athènes regardait passer sous ses portiques ;
Et, sans le nom du Christ marqué sur tous les grains
Du chapelet qui sert de ceinture à ses reins,
On dirait, à le voir, Nestor le Péliade
Ressuscité du grand tombeau de l’Iliade.
Malgré l’assaut grondant avec ses bruits d’enfer,
L’acier frappant l’acier, le fer frappant le fer,
Les remparts s’écroulant à pans de mur énormes
Sous les chocs répétés des balistes difformes,
Et les clairons poussant leurs souffles furieux,
Il va toujours, il va, l’œil tourné vers les cieux.
La mort a-t-elle peur du passant vénérable ?
Car, bien que sans cuirasse, il semble invulnérable,
Les flèches et les dards l’effleurant par moment
Comme s’ils n’osaient pas le toucher seulement.

Murmurant un lambeau de prière ou d’antienne,
Il dirige ses pas vers la porte d’Etienne.
Du val de Josaphat il prend l’âpre sentier,
Et, par son rêve obscur absorbé tout entier,
Suit le chemin pierreux qui mène à Béthanie.
Puis il monte au jardin qui vit ton agonie,
O Christ, sur la montagne où les gras oliviers
Mêlent leurs rameaux noirs, pleins de vols d’éperviers.
Là, du côté du mont dressé sur la vallée
Que creusa le Cédron de son onde écoulée,
Il s’assied au penchant d’un roc, cap de granit
Que l’occident avec ses chauds rayons jaunit.
A ses pieds, les tombeaux d’Étienne et de Marie,
Gethsémané qui pleure et Siloé qui prie,
Et la cité plus haut, que, combattants fiévreux,
Les Turcs et les Chrétiens se disputent entre eux.
Il regarde un instant cette vaste tempête,
Et contemple la ville, en secouant la tête.
Puis, tandis que du fond de son cœur plein de deuil,
Une larme jaillit et perle dans chaque œil :
« — Mon Dieu ! murmure t-il, le passé qui s’efface
« Et moi, nous devions-nous retrouver face à face ?
« Je le croyais éteint dans un oubli profond.
« Voilà que devant moi dix siècles se refont.
« Je remonte avec eux ce chemin de souffrance,

« Où mes yeux vainement ont cherché l’espérance
« Et dont l’horizon morne et sans cesse nouveau
« Ne m’a pas laissé même entrevoir un tombeau.
« O Seigneur, mille étés ont passé sur ma tête
« Et mille hivers déjà, sans que mon pied s’arrête.
« Hélas ! votre courroux n’a donc pu se lasser ?
« Tous les astres du ciel, en me voyant passer,
« Ont versé sur mon front leurs larmes de lumière.
« Le palais n’a-t-il point pitié de la chaumière ?
« Souvent les chameliers, sous leurs tentes de crin,
« Se demandent entre eux : — Où va ce pèlerin ?
« Quel est son but ? Quelle est la Médine inconnue
« Où va s’humilier cette tête chenue ? » —
« Les sentiers sous mes pas m’interrogent souvent :
« — Vieillard, où donc vas-tu par la pluie et lèvent ? —
« Le lion du désert et l’aigle des montagnes
« Disent à mes douleurs :— Êtes-vous ses compagnes ? —
« Et les fleuves au sable amassé sur leur bord :
« — Où donc ce voyageur va-t-il chercher un port ? —
« Pitié, Seigneur ! qu’enfin votre courroux s’apaise.
« Retirez de mon front la main qui sur moi pèse,
« Et laissez, ô mon Dieu, mon sépulcre s’ouvrir ;
« Car un siècle est bien long, quand vivre c’est souffrir !
« Les aigles ont leurs nids ; les lions, leurs repaires.
« Mais le temps qu’a-t-il fait du vieux toit de mes pères ?

« Mon seuil a disparu. Ma terrasse a croulé.
« L’oiseau qui l’égayait parfois s’est envolé.
« Mon figuier n’a plus d’ombre et ma citerne est vide.
« Regardez. L’araignée en ma maison dévide
« Le fil de ses fuseaux, et le long des murs gris
« Tisse et suspend sa toile à leurs mornes débris.
« Regardez. A la place où, chaque jour, ma mère
« Voyait dans mon berceau sourire sa chimère,
« Ce ne sont plus, hélas ! que buissons épineux
« Enchevêtrant les uns dans les autres leurs nœuds.
« Et plantés là sans doute — oh ! d’horreur j’en frissonne ! —
« Par quelque dard tombé, Christ, de votre couronne
« En ce moment sinistre où, poussé par Satan,
« Sur mon seuil, sans pitié, je vous criai : « Va-t’en ! »
« Depuis ce jour fatal qu’au monde nul n’oublie,
« Dix fois l’urne des temps s’est vidée et remplie.
« Dix siècles de remords et de deuil tour à tour,
« N’est-ce donc point assez pour expier un jour î
« Pitié, Seigneur ! pitié ! marquez enfin mon heure.
« Oh ! laissez-moi bâtir ma dernière demeure
« Et passer, éclairé par votre saint flambeau,
« De l’exil de la vie à l’exil du tombeau ! »



UNE VOIX DANS LA VALLÉE DE JOSAPHAT.


Ahasvérus, ton jour n’est pas si près d’éclore.

Bien des mois, bien des ans, bien des siècles encore
Fuiront, ayant qu’il vienne, ô marcheur éternel,
Toi, de l’œuvre de Dieu spectateur solennel.
Vois comme de nouveau le Seigneur se révèle.
Sur Jébus rayonnant luit une aube nouvelle.
Le Calvaire devient un phare de clarté,
Et la croix du salut monte sur la cité.
Hosanna dans le ciel ! Hosanna sur la terre !
Pour la seconde fois le Sauveur, — ô mystère ! —
Entre à Jérusalem, triomphant comme au jour
Où le peuple à ses pieds prosterna son amour,
Et des guerriers ses fils chacun dans l’air balance,
En guise de rameau, son épée ou sa lance.
L’orient, d’où nous vient le jour matériel,
Ne connaît rien encor des vérités du ciel.
Des brahmes jour et nuit il interroge et creuse
Les mythes, songes vains de leur nuit ténébreuse ;
Pour chercher le vrai Dieu, son regard impuissant
Aux gouffres de Buddha sans relâche descend,
Et le nom du Seigneur son esprit en délire
Dans les védas obscurs croit par moments le lire.
Les lettres de ce nom, splendeur de tous les cieux,
Échappent à son cœur aussi bien qu’à ses yeux,
Et c’est à peine, hélas ! s’il en sait la première.
Il faut que l’Occident lui rende la lumière,

Il faut que ce Tobie, atteint de cécité,
Grâce à l’Ιχθυς chrétien, retrouve la clarté.
Or voici que l’Europe à l’Asie attardée
Laisse entrevoir déjà le fanal de l’idée.
Ses guerriers de mon sol disparaîtront demain ;
Mais leurs fils apprendront à braver le chemin
De l’Indus et du Gange et des rives cachées
Que les marins d’Argo si longtemps ont cherchées :
Inde où règne Brahma, Chine où Bouddha plus fort
Des castes à jamais rompit l’infâme accord,
Archipels, continents, îles, débris de mondes
Que l’énorme Océan voit flotter sur ses ondes
Et dont ses noirs typhons sans cesse font le tour,
Mais où la vérité doit jeter l’ancre un jour.
Qui sait ? d’autres plus tard, de la mer des Atlantes
Enfermant les moussons dans leurs voiles trop lentes,
D’un nouvel horizon exploreront le champ.
Sur ces bords inconnus où le soleil couchant
Dore d’un autre jour l’autre face du globe,
Eux, de la croix du Christ feront éclater l’aube.
Ainsi doit s’accomplir, au bout des temps prescrits,
Par l’union des cœurs l’unité des esprits,
Et, la rédemption achevant son mystère,
Le royaume de Dieu se fonder sur la terre.



AHASVÉRUS.


Combien me faut-il donc marcher encore, hélas !
De siècles et de jours ? Car mes pieds sont bien las,
Et le sentier où vont mes sandales usées
Voit faiblir chaque soir mes forces épuisées.
Où donc en est le terme ?


LA VOIX.


                                       Eh ! demande au torrent
S’il sait où doit un jour finir son cours errant,
Et demande au nuage obscur où la tempête
Le doit pousser, dans quel abîme ou sur quel faite,
Puis encore demande aux sables des déserts
Où l’aile du simoun les chasse par les airs.



AHASVÉRUS.


Le nuage est muet. Le torrent ni le sable
Ne parlent une langue aux hommes saisissable.
Hélas ! ma voix irait leur demander en vain
En quel temps, en quel lieu ma route prendra fin.
Dieu seul le sait, Dieu seul, auteur de toutes choses.
Oh ! pourquoi tient-il donc toujours les lèvres closes ?
Pourtant.... la volonté du Maître glorieux
Soit faite sur la terre ainsi que dans les cieux !


  Et, se laissant tomber à genoux sur la pierre,
Le vieillard dans son cœur murmure une prière,
Puis se relève, prend son bâton voyageur
Et descend vers Siddim, le lac morne et vengeur.
Du Bahr-El-Mouth, couvert d’une éternelle brume,
Il longe le rivage inondé de bitume,
Laisse à sa droite Hébron, à sa gauche Ségor,
Et disparaît enfin dans le vallon d’El Ghor.