Les Questions du jour - La révolution de février 1848

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Les Questions du jour - La révolution de février 1848
Revue des Deux Mondes, période initialetome 22 (p. 115-129).


LES


QUESTIONS DU JOUR.




I

La révolution de février 1848 n’est point une révolution politique elle n’a été faite par aucun parti, elle n’a pas même été prévue par ceux à qui elle profite, encore moins par ceux qu’elle a renversés ; pour tous, elle a été une véritable surprise, pour la plupart une seconde journée des dupes, si cette comparaison était convenable en aussi grave occurrence, tant les hommes et les idées qui en ont été le prétexte ont été dépassés et oubliés pendant et après l’événement.

Ce n’est, tout le monde le reconnaît, rien moins qu’une révolution sociale, et, si la soudaineté du choc explique pourquoi le résultat en a été si peu disputé, l’importance de ce résultat explique comment il a été accepté sans contestation dans le présent, sans dissentimens pour l’avenir. Quand un parti politique succombe, les vaincus de la veille, après une résistance plus ou moins prolongée, songent à une revanche pour le lendemain et se tiennent, en l’attendant, à l’écart et dans une réserve hostile. Quand il s’agit de l’établissement d’une société nouvelle, chacun de ses membres ne peut et ne veut se dispenser d’y concourir. C’est un navire en détresse ; si, pendant le calme, quelques rivalités ont éclaté quant au choix du capitaine, à l’heure du danger un seul sentiment éclate, celui du ralliement et de l’action.

Nous en sommes à cette heure pleine de troubles, de malentendus, d’efforts mal dirigés et perdus, mais aussi à cette heure où l’égoïsme disparaît, où chacun jette à la mer ce qu’il a de plus précieux, sans lui donner un regret, s’il doit gêner la manœuvre, où l’action devient unanime, où la force se décuple par la sympathie, et après laquelle nous arriverons au port, si les décrets de la Providence ne nous ont pas condamnés à périr.

On a beaucoup reproché à l’ancien gouvernement son culte exclusif des intérêts matériels. Chose étrange ! et voilà que la révolution qui le renverse se fait également, et c’est là son caractère et sa grandeur, au nom d’intérêts matériels jusque-là négligés ou méconnus. Nous ne voulons pas examiner jusqu’à quel point ces reproches de négligence étaient mérités et sincères, cette discussion n’aurait ni convenance ni utilité ; mais on ne contestera point que si c’est surtout une question de salaires qui a armé le peuple de Paris, que si l’organisation du travail est aujourd’hui la principale, la seule préoccupation sérieuse, il ne s’agisse par conséquent et uniquement d’intérêts matériels.

Ces intérêts d’ailleurs ne renferment-ils pas tous les autres ? Appeler les classes les plus nombreuses et les plus pauvres à un accroissement de bien-être, n’est-ce pas les convier à la fois aux bienfaits de l’instruction, aux jouissances libérales, aux sentimens moraux ? A quoi bon des droits politiques, une intelligence plus éclairée, si ces facultés nouvelles ne leur étaient données que pour leur faire mieux comprendre et maudire la société où leur part serait si petite ?

Nous ne nous dissimulons point combien il est difficile de donner à ces intérêts la solution qu’ils demandent : nous savons qu’en l’état actuel de la question, la science n’a encore aucune réponse prête. Sous l’ancien gouvernement, ces intérêts avaient été le but et l’objet de plusieurs mesures empreintes d’un véritable esprit de philanthropie : c’est l’honneur de ceux qui l’ont servi avec loyauté d’en rappeler le souvenir ; mais toutes ces mesures avaient pour base un progrès lent et régulier. Elles sont insuffisantes aujourd’hui : ce qu’il faut aux classes ouvrières, par qui et pour qui s’est faite cette révolution de 1848, c’est une satisfaction aussi complète que possible, non point tant de leurs besoins politiques que de leurs besoins matériels ; et ce qu’il y a de dangereux, c’est que cette satisfaction ne doit pas se faire attendre. Autrement la fortune de la France serait en un péril si grand, que nous avons pu la comparer à un navire en perdition ; mais, si le péril est imminent, c’est une raison de plus pour y courir tous ; si le problème semble insoluble, c’est un devoir pour chacun d’y concentrer toutes les forces de son esprit. La question a été posée trop tôt ou à temps, peu importe ; elle n’est pas de celles qui s’enterrent ou se tournent : Dieu aidant, on y répondra.

II

Tous ceux qui se sont occupés de l’organisation du travail ont eu pour but de remédier à deux maux qui leur paraissaient extrêmes, la mauvaise répartition des richesses sociales, les excès d’une concurrence sans frein et sans limites. Par la concurrence, le faible est écrasé par le fort ; par la mauvaise répartition des richesses, l’inique division des hommes en faibles et en forts est maintenue et perpétuée. A ces maux quels remèdes ont été proposés ? Sous des formes bien diverses, un seul. Puisqu’en laissant les travailleurs suivre chacun de son côté la voie qu’ils préfèrent à leurs risques et périls, puisqu’en abandonnant l’activité humaine à sa propre direction, et en tolérant l’accumulation de la richesse dans les mains qui savent la prendre, on est arrivé à l’inégalité funeste que nous signalons, il faut nécessairement réunir en un faisceau toutes les forces éparses, concentrer la vie en un centre commun, soumettre le travail à une loi uniforme, et attribuer la répartition de ses produits non plus à l’habileté individuelle, mais à la justice du pouvoir.

Association de tous les travailleurs sous la direction de l’état, voilà la nouvelle formule à laquelle aboutissent, comme à une conséquence nécessaire, les divers systèmes qui ont voulu jusqu’ici fixer d’une manière définitive l’organisation du travail.

Prêcher, par l’exemple de quelques établissemens privilégiés, les bienfaits de l’association sans en faire une loi uniforme et impérative, ne saurait suffire. Vous auriez la concurrence entre des corporations au lieu de l’avoir entre des individus, ce qui serait un mal semblable. Procéder d’urgence à une nouvelle répartition des richesses sociales, sans établir un pouvoir distributeur qui rendît l’accumulation impossible et enlevât aux passions humaines le triste privilège de s’égarer et de s’appauvrir, ce serait substituer une égalité d’une heure à l’inégalité actuelle et réserver à l’avenir les mêmes embarras. Soumission de tous à un même lien d’association, nécessité permanente d’un pouvoir distributeur, ce sont là les deux axiomes inséparables que l’on prétend établir, non plus en droit, mais en fait.

Si l’entreprise semblait seulement de réalisation difficile, même inexécutable, ce ne serait point, à vrai dire, un motif pour ne pas la tenter. Nous savons que ce que l’on n’osait espérer la veille s’est trouvé obtenu le lendemain. Nous n’aurions garde, en pareille matière, d’objecter les douleurs d’un semblable enfantement, les perturbations qu’une réforme aussi radicale introduirait dans notre état intérieur, et les souffrances individuelles qui en seraient le résultat. Nous sommes convaincu qu’elles seraient supportées sans murmure, si elles devaient mettre fin à ces rénovations périodiques qui ébranlent à chaque nouvel accès la société jusque dans ses derniers fondemens. Les classes privilégiées n’ont point, en France, cet égoïsme étroit et exclusif qui fait dire : L’état, c’est moi ; elles savent compatir, et elles l’ont prouvé, aux misères que l’humanité engendre par une loi inflexible, mais fatale ; elles supporteront toutes les tentatives, toutes les expériences, non par impuissance ou par peur, mais parce qu’elles seront sollicitées, d’une part, au nom d’un sentiment fraternel, parce que, de l’autre, elles ne veulent et ne réclament pour elles que l’ordre, le respect des principes que le travail d’une civilisation de quarante siècles a proclamés, et le droit de mettre, elles aussi, au service du nouvel état qu’il s’agit de fonder, leurs bras, leurs cœurs et leurs voix.

Nous nous hasarderions à peine, à cette heure où toute prudence semble importune, d’objecter que les peuples font partie d’une grande famille, et que leurs lois d’existence dépendent inévitablement des lois qui régissent celles de leurs voisins et de leurs frères. A moins de l’entourer d’une muraille infranchissable, l’organisation industrielle et agricole de la France doit réagir puissamment au-delà de ses frontières. La question de la concurrence vient encore se placer ici, et, s’il est possible de la réglementer chez soi, il l’est peut-être moins de la réglementer partout ; or, cette question peut encore devenir question de vie ou de mort pour les peuples comme pour les individus, et, si les esprits les plus logiques ont entrevu en France l’organisation du travail sous dés lois uniformes, la répartition des richesses sociales par un pouvoir équitable, peut-être tic croient-ils pas encore au succès d’une propagande qui aurait pour but d’assujétir à la même règle l’univers tout entier.

Ces difficultés extérieures sont sérieuses et veulent peut-être qu’on y réfléchisse ; mais, au point où nous en sommes arrivés, elles ne sauraient suffire pour arrêter les esprits sur la pente rapide où ils se laissent entraîner. Hier, on les aurait exposées et on aurait passé outre, mais combien de siècles n’avons-nous pas vécu depuis hier ! Hier, la chambre des pairs faisait au Luxembourg des lois pour la France constitutionnelle, aujourd’hui la commission pour l’organisation du travail y siège au milieu de l’attente et de l’anxiété de la France républicaine. Tous les regards y sont portés comme vers le Sinaï ou le cap des Tempêtes.

Or, ce n’est pas par de semblables fins.de non-recevoir qu’on pourra repousser la doctrine dont il s’agit ; ce n’est pas en démontrant les difficultés de la réalisation, mais en prouvant qu’elle est fausse.

Et cette démonstration a été faite sans réplique, sans conteste. Prédications, expériences, tout a été essayé, tout a fait défaut. Il demeure établi par la science et par l’histoire que la concurrence est pour le travail ce que le libre arbitre est pour l’homme : ôtez à l’homme sa conscience, sa responsabilité morale, il devient brute ; ôtez au travailleur son indépendance, sa libre allure, il devient inerte. Il demeure établi également que la répartition des produits par un pouvoir distributeur, l’anéantissement, pour dire le mot, de la propriété, de l’hérédité, est, en admettant qu’un tel pouvoir puisse s’établir et se maintenir régulièrement, la destruction de tous les mobiles qui poussent au bien, de toutes les raisons d’être et d’agir. Pour fonder un pareil ordre de choses, ceux qui l’ont tenté ont compris qu’il fallait modifier l’homme ; aussi ont-ils fait une nouvelle analyse de ses passions et de ses facultés ; pour soutenir une erreur, ils se sont appuyés sur des erreurs plus grossières encore. Êtres imparfaits et périssables, nous n’avons de valeur morale que par la lutte, nous ne sommes heureux que par l’amour. Supprimer la liberté, détruire les chances du combat, condamner le travailleur à produire sans émulation, sans alternative de profits et de pertes, réduire sa responsabilité personnelle à une diminution de consommation, c’est rendre inutiles les facultés qui sont sa force ou sa gloire, le zèle pour arriver au mieux, le courage pour supporter le pire ; c’est lui enlever l’espoir qui fait vivre, et le succès qui récompense d’avoir bien vécu. En vain on prétend substituer à l’aiguillon de l’intérêt particulier le dévouement à l’intérêt général. L’horizon de la pensée comme l’horizon visible est, court et borné ; jamais on n’obtiendra que pour un résultat ignoré, pour accroître une masse de richesses dont le chiffre lui sera indifférent, l’homme déploie l’énergie qu’il apporte à accroître son propre pécule. On a bien trouvé des soldats qui ont dompté l’instinct de leur conservation et bravé la mort par amour de la gloire, par dévouement à la patrie. Sans doute ; mais la guerre a toujours été un état exceptionnel et passager, l’héroïsme guerrier se développe et s’exalte par accès et avec intermittence. L’effort qu’il nécessite ne saurait être et n’a jamais été continu. En exiger un semblable pour organiser le travail pacifique, demander à chacun des membres de la famille universelle une absorption permanente dans le sentiment de l’intérêt général, croire que dans cette vie de labeur qui a besoin de toutes les minutes, de toutes les heures, ce sentiment ne fera jamais défaut et suppléera aux préoccupations individuelles qui rendent la concurrence si féconde, c’est méconnaître entièrement la nature humaine.

Mais cette nature humaine, on nous accuse de la calomnier, on se propose de la transformer en l’améliorant ! Nous persistons à penser que, si le dessein est louable, l’œuvre est imprudente et le résultat chimérique. Au lieu de l’intérêt immédiat et pressant qui le sollicite au travail, vous ne laissez à l’homme qu’un but éloigné et inconnu à poursuivre ; au lieu de l’orgueil qu’il puise dans le sentiment de sa force personnelle, et de l’ardeur qu’enfante le succès visible et palpable obtenu chaque jour, vous vous adressez à une faculté, supérieure peut-être au point de vue moral, mais inféconde en résultats pratiques, et dont notre nature incomplète ne saurait constamment supporter l’effort. Travailler pour tous est mieux que travailler pour soi, mais cette abnégation ne saurait être demandée à tous et à toutes les heures sans crainte d’amener l’indifférence ou la fatigue. Faire de l’univers une vaste société en commandite, ou plutôt une communauté de Moraves, serait peut-être transformer bientôt l’humanité en une agglomération de castors, dont l’œuvre, toujours la même, n’a point fait un pas depuis l’origine des temps.

Mais si l’amour de la lutte, si le goût de l’aventure, ou la passion de l’imprévu qui donnent tant de charmes à la vie individuelle et forment un second aspect sous lequel il convient d’envisager la question de l’organisation du travail ; si le sentiment de l’indépendance, en un mot, est remplacé par un sentiment plus fort, plus enraciné au cœur de l’homme ; si ce nouveau et puissant mobile est le propre effet de l’intérêt particulier au nom duquel nous réclamons, le problème ne sera-t-il pas résolu, et regretterons-nous encore cette funeste concurrence où tant d’efforts étaient perdus, cet antagonisme mortel des égoïsmes particuliers qui avait pour but la victoire à tout prix et pour moyen l’exploitation de toutes les faiblesses ?

Que veut l’homme quand il travaille ? Vivre et jouir. Que représente pour lui le produit de son labeur quotidien ? D’abord ce qui est nécessaire à son existence de chaque jour, plus une certaine somme du bien-être auquel il aspire et dont la perspective est infinie. Si l’organisation du travail par l’économie, qui en est le premier fruit, augmente dans une proportion incalculable les résultats du travail, les jouissances de l’ouvrier seront accrues dans la même proportion ; et comme ce double accroissement est indéfini, comme le besoin des jouissances matérielles nous aiguillonne à chaque heure, il arrivera nécessairement que là où le dévouement au bien général fera défaut, là où le sentiment de la gloire faillira, l’amour du bien-être viendra rendre toute son élasticité au ressort détendu.

Si nous avons calomnié la nature humaine en la déclarant incapable d’un effort continu pour un intérêt vague et vers un but lointain, à notre tour nous prétendons que c’est la calomnier que de donner à ses actions, comme le seul ou le plus puissant mobile, le désir des jouissances et du bien-être.

Ce besoin, quelque réel qu’il soit, quelque portée qu’il renferme pour exciter au travail, n’agit que dans certaines circonstances données, et n’agit jamais seul. Bien loin d’être sans limites, le cercle des jouissances particulières est d’une étendue très étroite, si aucun autre désir ne vient agrandir et épurer ce désir du bien-être. Quand il ne s’agit pour lui que de vivre, l’homme se contente de peu, et sa nature se prête sans efforts, même avec une certaine joie, aux plus grandes privations. Sous le soleil, il vit d’air et de rêves, ses jouissances sont réelles, mais il n’a pas besoin de travail pour les conquérir ; dans les brumes du Nord, il travaille avec ardeur, mais il se refuse toutes jouissances ce n’est pas le salaire qui lui manque, c’est le goût. Si le prolétaire de Naples ou de Séville, si l’engagé des Antilles, repoussent le labeur le mieux payé quand ils ont à dormir à l’ombre après un maigre repas, l’ouvrier de Londres et de Birmingham ne veut point quitter les retraites immondes où le typhus le moissonne, même pour les logemens comfortables et à bas prix où la philanthropie de lord Ashley veut le réunir à ses frères. L’indépendance, la liberté de caresser sa chimère favorite, au nord comme au midi, partout, voilà ce qui fait agir les hommes ; une fois ravies, tout leur devient terne et indifférent ; en vain vous leur parlerez de jouissances matérielles, ils demeureront immobiles et sans force, car ils se sentiront dégradés.

Ces jouissances matérielles d’ailleurs, même quand ils les ont recherchées avec ardeur, ce n’a jamais été en vue d’elles seules et pour elles-mêmes.

Jusqu’à présent, elles ont été le signe et le complément d’une certaine élévation, elles se sont alliées aux jouissances de l’esprit, elles ont été considérées, il faut le reconnaître, comme l’apanage des classes supérieures ou privilégiées. A ce titre, et dans son besoin d’ascension sans relâche, le travailleur pouvait les poursuivre d’une recherche infatigable et obstinée. La richesse pour lui, c’était l’affranchissement, la puissance, la science surtout. Dans une société où les classes seront confondues, où le pouvoir et l’éducation deviendraient l’apanage égal de tous ses enfans, cette noble raison d’agir aurait perdu toute valeur, et la possession des jouissances matérielles perdrait son plus grand prix.

Enfin, ce n’est presque jamais pour lui-même et pour lui seul que le travailleur les désire et les acquiert, c’est pour les faire partager à ceux qui vivent en lui et par lui : c’est pour l’amour de sa femme, de ses enfans qu’il travaille ; la récompense de ses peines est tout entière dans ses affections. Or, si l’organisation du travail, ainsi que l’entend la science nouvelle, tend à amortir, loin de l’exciter, l’activité humaine, la distribution des produits du travail par un pouvoir central et régulateur tend à affaiblir le sentiment de la paternité et les joies de la famille ; après avoir frappé l’homme dans sa valeur relative et sa dignité morale, le système que nous combattons l’atteint dans son bonheur, c’est-à-dire dans ses affections.

Nous ne dissimulons pas les attaques spécieuses dont l’hérédité a été l’objet, nous acceptons quelques-unes des maximes au nom desquelles on s’est efforcé de détruire ce qu’on a appelé non un droit, mais un fait anti-social et inique. C’est assez que dans les vues impénétrables de sa prescience Dieu ait condamné ses créatures à des inégalités naturelles, inégalités physiques, intellectuelles et morales ; c’est assez qu’il ait donné aux uns au préjudice des autres la beauté, l’intelligence et la raison : il ne faut pas que la société vienne encore, et sans justice aucune, créer des privilégiés et des parias ; il ne faut pas que par son fait seul se perpétuent et se consolident des inégalités plus choquantes encore, qui ne tendent à rien moins, lorsque la Providence a fait à chaque homme des existences si dissemblables, qu’à refuser, au profit des hasards de la naissance, la possibilité de vivre à ceux que leur naissance condamne à la misère et à l’abandon.

Cette considération est grave, et, prise en elle-même, ne pourrait être combattue avec efficacité ; mais, si on l’envisage dans ses rapports avec la nature de l’homme et avec les principes fondamentaux d’où dépend l’existence des sociétés, on sera amené à reconnaître que l’abolition de toute hérédité est réellement anti-humaine et anti-sociale.

Quel est le mobile des actions humaines ? Le désir, la passion. Pour que les effets soient considérables, la cause doit être efficace ; pour que la passion soit forte, il faut que l’objet en soit immédiat et voisin. Or, de toutes les passions humaines, l’amour est la plus ardente et la plus féconde ; de toutes les affections, la paternité est celle qui a dans le cœur la première place. Mais cette affection, ce sentiment passionné, vit, comme tous les autres, de mouvement et d’action ; pour qu’il se développe, il faut qu’il s’emploie ; pour qu’il subsiste, il faut qu’il se dévoue. Le sacrifice est aussi nécessaire à l’amour que la lutte à la liberté.

Or, maintenant, que la vie de la femme, que l’avenir des enfans ne dépende plus du labeur de l’époux ou du père ; qu’il soit dispensé de pourvoir à l’existence présente et future de ceux à qui il a donné la vie ; qu’il ne puisse continuer pour ainsi dire, tant qu’il sera sur la même terre, ou même lorsque Dieu l’en aura retiré, cette tutelle et cette protection qui semblent le prolongement de la création première : croit-on qu’il sera sollicité au travail par un intérêt aussi efficace ? croit-on que son travail sera aussi fécond ? croit-on enfin que l’amour sera aussi vivace dans son cœur ?

En vain espère-t-on remplacer tous ces sentimens, qui sont une partie si intime de nous-mêmes, par l’amour de la patrie commune, par la fraternité. L’ame humaine ne jette pas aussi loin ses affections et ses racines ; le ferait-elle, que ses impressions perdraient en vigueur ce qu’elles gagneraient en étendue ; et comme, pour produire un mouvement, il faut que l’objet d’où naît le choc soit prochain, il en résulterait pour tous et à un autre point de vue cette indifférence et cette torpeur que nous avons signalées déjà.

Nous disons que l’espoir de perpétuer même après soi la preuve de sa tendresse paternelle est le mobile le plus puissant des actions de l’homme, nous disons que l’hérédité est nécessaire pour le maintien et le développement de la paternité ; l’histoire l’a jugé ainsi, et, pour trouver une doctrine contraire, ce n’est pas en avant, mais bien loin derrière nous, qu’il faut porter nos regards. Y revenir, ce serait anéantir tous les titres de gloire de l’humanité ; destituer la femme des fonctions sublimes auxquelles l’a appelée la religion chrétienne et la rendre à la destination brutale et sensuelle, ce serait de l’homme libre et responsable faire un rouage insouciant dans la machine universelle, du citoyen un soldat passif, du père un reproducteur ; ce serait substituer un univers régulier, mais sans vie, un monde uniforme, mais glacé, à notre terre si animée, si progressive et si féconde.

Encore si cette doctrine, que nous ne pouvons nous empêcher de déclarer anti-humaine, ne devait pas altérer dans leurs profondeurs les fondemens mêmes de la société ; mais elle est à ce point de vue tout aussi fausse, tout aussi funeste. Quel est le premier besoin des sociétés ? C’est l’ordre et la paix. Quel est le complément indispensable du progrès ? La durée. Quel est l’éternel ennemi du genre humain ? La convoitise et la passion.

Or, si l’homme, éternellement dirigé par le feu intérieur qu’il renferme dans son sein, a besoin de lui trouver un éternel aliment, si la sécurité et le repos de la société où il se ? meut dépendent et de la satisfaction qu’il donne à ses passions et de la nature de ses passions même, quoi de plus rassurant pour le sort de cette société que d’exciter de préférence une passion qui se trouve être à la fois la plus violente et la plus noble ? Quoi de plus utile au point de vue général, de plus équitable dans l’intérêt de tous, que de consacrer, malgré les inconvéniens qui en découlent, cette hérédité d’où naissent le culte de la famille, le maintien de la tranquillité publique, le développement des richesses et les progrès de la civilisation ? Que si au contraire vous rendez le cœur de l’homme désert et insensible, ou si vous ne cherchez à le remplir que d’un sentiment trop vague et trop impersonnel, si vous ne lui offrez qu’un but trop lointain, ne craignez-vous pas alors qu’entre une vertu d’autant plus difficile qu’elle aura une utilité moins immédiate, et des appétits d’autant plus impérieux qu’ils auront un contrepoids moins puissant, l’homme ne se laisse aller tout entier à ses instincts les plus méprisables, et n’aurez-vous pas tout à craindre d’une société livrée ainsi à tous les hasards de la violence et des jouissances égoïstes ?

Ce ne sera plus alors un monde immobile et indifférent qui sera substitué au monde ancien ; mais, pour avoir voulu convier le genre humain à des destinées trop hautes, on aura changé la terre en une arène sanglante où les plus détestables passions, aisément victorieuses parce qu’elles seront les plus violentes, inaugureront leur règne détesté.

Nous ne savons s’il est utile, s’il est nécessaire de combattre ainsi et à l’avance des doctrines qui n’ont encore trouvé nulle part le droit de bourgeoisie, depuis le jour déjà si éloigné où elles se sont produites ; mais, comme tous les systèmes que soulève la question de l’organisation du travail y viennent aboutir par une nécessité fatale, comme il importe d’en signaler le danger, comme nous sommes arrivés à cette heure où chacun doit se rendre un compte sévère des opinions qu’il peut être appelé à consacrer par les plus douloureux sacrifices, il nous a paru que la manifestation de toute pensée individuelle, bien qu’insuffisante et défectueuse, était plus qu’un droit, presque un devoir.


III

Si la doctrine que nous venons de combattre ne renferme pas la solution du grand mystère qu’il est si urgent d’éclaircir, en serons-nous réduit à reconnaître que la question de l’organisation du travail est de celles qu’il ne faut point poser, et comme elle semble la cause, l’objet principal de la révolution de 1848, à condamner cette révolution à un douloureux avortement ?

Nous avons dit plus haut l’urgence, la nécessité de la recherche d’un inconnu qui ne peut être introuvable, quoiqu’il n’ait pas été trouvé ; nous disons maintenant que la question ne semble insoluble que parce qu’elle est mal engagée, et que, si au lieu de poursuivre une formule entièrement neuve pour un système qu’on a le tort de représenter comme radicalement nouveau, par conséquent d’exiger ce qui est impossible et serait erroné ; si, au lieu de s’adresser uniquement à l’inspiration et à l’invention, on demandait à la réflexion, à l’expérience, à la science du passé, les leçons qu’elle peut encore donner, on serait bientôt amené à reconnaître que la question n’est ni si considérable ni si nouvelle qu’on veut bien le prétendre, et qu’il n’est pas si difficile d’y répondre.

De quoi s’agit-il donc en effet, et quelle est la vérité nouvelle qui vient de luire sur le monde, quel est le fait présent si incompatible avec le passé, qu’il doive bouleverser la surface et les profondeurs des sociétés humaines ?

Quand le fils de Dieu est venu nous apporter la parole de vie, quand il a substitué au culte exclusif de la patrie, à cette absorption du citoyen dans l’état que l’école économique moderne renouvelle du monde païen, le sentiment de la dignité individuelle et la doctrine fraternelle de la charité, a-t-il prêché cette substitution violente, immédiate, radicale ? Loin de là, il a approprié l’esprit nouveau aux formes antérieures ; son église l’a suivi dans les même voies, elle a emprunté aux religions anciennes ses cérémonies, même quelques-uns de leurs dogmes, et, sans avoir rompu la chaîne des traditions, le monde romain s’est trouvé le monde chrétien, avec la double garantie de la force et de la durée.

Aujourd’hui, l’entreprise est-elle la même ? Mais il y a deux mille ans que le mot de fraternité a été prononcé pour la première fois, et il y en a quatre mille que l’association a été pratiquée parmi les hommes.

On a dit que le christianisme avait été détourné de ses voies, et que l’individualisme avait usurpé la part de la fraternité. Nous disons qu’aujourd’hui on veut, au nom de la fraternité, proscrire et étouffer l’individualisme. Cette seconde erreur ne vaudrait pas mieux que la première, et il importe de s’en garder. Laissez se développer parallèlement deux forces aussi essentielles à l’équilibre humain que l’attraction et la répulsion à l’équilibre des mondes, maintenez la puissance paternelle au nom de l’association dans les familles ; mais, au nom de la liberté, garantissez aux enfans une action individuelle, sans cela vous aurez la tribu. Au nom de l’association et de la fraternité, soumettez l’industrie et la production à des règlemens de sûreté et à des prescriptions de police ; mais, au non de l’individualisme et de la liberté, laissez au travailleur son indépendance à ses risques et périls, sans cela vous aurez les corporations, les congrégations, les castes. Au nom de l’association enfin, intéressez tous les enfans d’un même sol au progrès de la patrie commune ; mais, au nom de l’individualisme, faites que leurs intérêts, en s’y ralliant, ne se perdent point dans la masse des intérêts publics, qu’ils puissent, au prix d’une douloureuse expérience, s’en séparer, afin d’y revenir avec plus de dévouement et d’expansion ; faites que le citoyen ait des intérêts propres, des affections privées durables et profondes, afin de rendre à son tour à la société l’appui qu’elle lui accorde ; autrement vous aurez le monde fataliste, sensuel et improductif de Brahma ou de Mahomet.

Si donc nous voyons que la doctrine de l’association n’est pas nouvelle, nous estimons aussi que la substitution de, la fraternité à l’individualisme est une doctrine fausse. Ce point reconnu et éclairci, les dangers et les besoins de la situation actuelle de notre pays présenteront moins d’importance et de gravité. La révolution de 1848 pourra être progressive, elle ne sera plus radicale ; il y aura lieu d’améliorer, non de refaire ; on devra recourir au savoir, à la bonne volonté, à la prudence, non à la divination et au génie, ce qui semble devoir être plus facile, ce qui est à coup sûr plus rassurant.

Au point de vue politique, nous le répétons, il n’y a ni dissentiment ni lutte possible sur la forme de gouvernement. Quant aux institutions de détail qui découleront de l’établissement du gouvernement pour tous et par tous, il faut croire qu’elles seront préparées avec cet esprit remarquable de tolérance et de modération qui a signalé la révolution de février 1848. Si l’égalité y gagne, nous espérons que la liberté n’y perdra rien.

Au point de vue social, nous l’affirmons, il importe plus que jamais de fortifier, de maintenir les grands principes qui ont été la base de toutes les sociétés humaines, et qui les ont faites d’autant plus grandes et prospères qu’ils avaient été mieux connus et pratiqués, c’est-à-dire de consolider la famille et de respecter l’hérédité, le droit d’adoption, de testament, de faire une large part à la liberté individuelle et de ne pas courber tous les hommes sous le joug uniforme de l’association.

Cependant, comme il importe que les droits de la famille ne deviennent point exclusifs, que la nécessité de l’héritage n’engendre pas le privilège et l’oisiveté, et que, pour obvier au désordre, on ne crée pas l’asservissement, la révolution de 1848 devra développer l’œuvre de ses deux sœurs aînées, et hâter, loin de la ralentir, la circulation de la propriété. La classe qui possède aujourd’hui est fille des déshérités de l’ancien régime ; elle est arrivée par le travail de ses derniers auteurs, par le sien surtout, à la position qu’elle occupe. Que la nouvelle société retranche de l’hérédité tout ce qui, sans être nécessaire pour le développement de l’activité et le maintien de l’ordre, rendrait cette ascension : des classes les plus pauvres moins facile et moins prompte, qu’elle accélère le mouvement plus encore que ne l’ont fait les gouvernemens écroulés hier, qu’elle rende plus soudaines et plus exemplaires ces chutes et ces élévations, fruits de la liberté, leçons pour la responsabilité individuelle, et vous n’aurez plus à redouter ces agglomérations iniques des instrumens de travail, car l’oisiveté deviendra de plus en plus impossible ; l’hérédité ne sera plus que ce qu’elle doit être, un stimulant et une garantie, et vous n’aurez pas besoin, pour ramener le règne de la justice sur la terre, de la condamner à l’immobilité, au silence, au despotisme ou à la barbarie.

Comme il importe également que l’individualisme. c’est-à-dire la concurrence, n’entraîne pas l’exploitation du faible parle fort, la déperdition de ressources immenses dans l’intérêt d’un antagonisme à outrance qui ne profite à personne ; comme il importe surtout que le gouvernement républicain garantisse à tous les citoyens non le travail et la vie (le travail et la vie sont fils de la paix et de l’ordre, toute forme de société les donne, même la plus tyrannique, pourvu que la société soit riche), mais assure à chacun le libre exercice de ses facultés, et le défende contre l’abus de la force, il faut opposer de nouvelles barrières aux envahissemens de l’individualisme, et de nouveaux remèdes aux excès de la concurrence.

Sur ce point encore, nous avons seulement à développer les germes que le travail des siècles a fait éclore ; leur œuvre n’est point à interrompre, mais à féconder.

De quoi se plaignent surtout les classes ouvrières` ? De la prépondérance du capital, de l’accumulation du capital dans les mêmes mains, de l’arbitraire dans la fixation du salaire, de leur état précaire dans l’enfance et la vieillesse. A tous ces maux l’organisation du travail, comme nous l’avons établi plus haut, ne serait point un remède ; car, si elle devait affaiblir l’activité humaine, le produit du travail deviendrait moindre, le capital serait diminué, et, en admettant que la fortune de chacun devînt plus égale, le sort de tous deviendrait pire.

Mais il existe heureusement bien des palliatifs aux malaises que nous reconnaissons nous-mêmes, et sous ce rapport, loin qu’il y ait disette, les moyens abondent, et on peut choisir.

Nous estimons que, par rapport à l’enfance, le gouvernement républicain donnera une réelle satisfaction aux exigences les plus légitimes l’ancien ordre de choses lui a légué des exemples qu’il suffit seulement de généraliser : de la crèche à la salle d’asile, de la salle d’asile aux écoles la progression est régulière, l’ensemble des institutions est complet.

Nous pensons de même qu’il sera facile de garantir l’avenir des travailleurs, et d’assurer du repos à leur vieillesse. Le moyen à cet égard est tout trouvé, c’est la mutualité ; on peut en étendre les bienfaits sans la rendre obligatoire ; on peut aussi d’une institution éminemment sociale faire une institution politique au plus haut degré. Que l’état centralise toutes les assurances, qu’il en reçoive les annuités, qu’il en paie les rentes, et la tranquillité publique aura pour soutiens tous les intérêts particuliers. Ce système, qui a pour base l’effort individuel et pour caution la prospérité commune, n’est-il pas mille fois plus pratique et plus fécond que la doctrine du pouvoir distributeur et de l’association forcée ?

Quant à l’âge intermédiaire, à l’âge du travail, il nous est impossible de ne pas déclarer que les obligations de l’état nous semblent infiniment moins étroites, et que la république française ne nous paraît ni devoir, ni pouvoir faire à ce sujet ce qu’il est de son éternel honneur de garantir à la vieillesse et à l’enfance. Pour nous, qui voulons une large part à la liberté, à l’activité, qui soutenons que tout bien veut être acheté par la lutte, nous ne demandons à l’état que de maintenir autant que possible la loyauté et l’égalité dans la lutte, nous n’exigeons pas de lui qu’il en donne les armes et le prix. Nous le ferions, qu’il lui serait impossible de nous satisfaire.

Quoi qu’il dise et qu’il promette, à moins d’être le seul propriétaire, l’état ne peut garantir le travail ; à moins d’être le seul maître, il ne peut l’organiser. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit à ce sujet ; mais, pour faire comprendre à quel point cette question de l’organisation du travail est pleine de malentendus et d’erreurs, il suffit de remarquer que ceux par qui elle a été traitée n’ont jamais eu en vue que le travail manuel. Or, les travailleurs ne sont pas seulement les ouvriers ; or, si l’on garantit un travail suffisant aux ouvriers, il faut garantir aux travailleurs intellectuels un travail productif ; or, si l’on organise l’activité matérielle, il faut organiser le génie et la vertu. Qui donc y a songé jusqu’ici ?

Revenons au vrai : dans l’ordre matériel, l’état doit protection aux faibles contre les forts, comme dans l’ordre moral aux bons contre les méchans, comme dans l’ordre intellectuel aux idées fécondes contre les doctrines subversives. Il ne peut pas plus assurer le bien-être que décréter la vertu et la vérité, il le peut encore moins à l’aide d’un système qui conduit à l’appauvrissement ; son seul devoir est de combattre la misère aussi bien que l’erreur et le crime, mais sans porter plus d’atteinte à la liberté du travail qu’on n’entend en porter à la liberté de la conscience et de la pensée : il n’a pour arriver à ce but qu’à rendre le travail plus loyal pour tous, plus accessible à chacun.

Ainsi le capital manque, il fait défaut notamment à l’agriculture ! Rendez l’union du capital et du travail plus étroite et moins onéreuse ; que l’ouvrier trouve partout les instrumens nécessaires à son activité. Pour cela les mesures abondent, les monts-de-piété, l’emprunt, les billets à rente, les billets hypothécaires, et vous avez cette bonne fortune que vous pouvez, au moyen d’une combinaison nouvelle substituée aux rigueurs de l’ancien régime hypothécaire, prendre aux caisses d’épargne la plus grande partie de ce que vous donnerez à l’agriculture, en même temps que vous leur aurez assuré un placement solide, car le produit des caisses d’épargne ne peut demeurer stérile dans les coffres de l’état. Les événemens ont démontré combien étaient vaines les promesses d’un remboursement quand même ; bornons-nous à désirer, pour les épargnes du pauvre, un gage à l’abri de la dépréciation. Quoi de préférable au sol sous ce rapport ?

Le capital s’accumule ! Rendez sa circulation plus facile par l’escompte, les banques, la diminution des frais d’emprunt, de recouvrement ; que l’état prête, escompte et recouvre ; restreignez le droit d’héritage à ce qu’il a de nécessaire pour stimuler au travail et garantir l’ordre ; faites ainsi qu’il devienne presque impossible de perpétuer l’oisiveté dans plusieurs générations d’une même famille.

Le capital exploite le travail, et l’ouvrier veut être garanti contre l’arbitraire du maître ! Multipliez les conseils de prud’hommes ; donnez à l’arbitrage amiable plus d’attributions ; l’arbitrage est la meilleure garantie contre l’arbitraire : établissez même, s’il est besoin, pour les principales industries, quelque chose de semblable à la taxe du pain et aux tarifs des objets de première nécessité. Ces tarifs, ces taxes variables selon les milieux où elles seraient fixées, ces arbitrages de juges intéressés et compétens, rassureraient l’ouvrier et le maître ; la concurrence deviendrait loyale et n’en serait pas moins libre. Enfin, la division et l’éloignement entraînent une grande perte de ressources, l’association est mère de l’économie et du bien-être ! Encouragez l’association quand elle veut se produire ; construisez aux frais de l’état, pour le travailleur qui en demandera l’entrée, des habitations plus saines et plus commodes, où il trouvera la vie matérielle à meilleur marché et le perfectionnement intellectuel et moral. Employez à ces’ établissemens, dont le produit sera sûr et élevé, l’argent que les travailleurs auront mis de côté pour s’assurer du pain dans leur vieillesse. Faites ainsi un budget du travail qui s’alimentera et se grossira par lui-même ; fondez un réseau d’institutions philanthropiques et paternelles qui prendra l’homme au berceau et le conduira jusqu’à la tombe ; celui qui naîtra pauvre n’aura point à reprocher à la société où il aura vécu d’avoir été pour lui une mauvaise mère. Mais que toutes ces institutions respectent et conservent la liberté, l’indépendance de l’homme ; faites-les réglementaires, non obligatoires ; qu’elles enseignent, mais qu’elles ne contraignent point ; qu’elles soient, en un mot, un frein, non un joug.

Il y a un grand nombre d’hommes, et des meilleurs, pour lesquels la prévoyance, la règle, la monotonie, sont insupportables et mortels. Si une atmosphère calme et tiède suffit à la plupart des organisations, les plus fortes poitrines veulent aspirer un air âpre et libre. Le hasard, l’aventure, la lutte, sont nécessaires à ces natures d’élite, ces êtres privilégiés qui sont les inventeurs et les poètes. Le monde de l’association n’est pas le leur. Platon, qui l’a rêvé, les a chassés de sa république idéale ; Sparte, qui l’a presque réalisé, n’a inscrit le nom d’aucun de ses enfans sur le livre d’or de l’intelligence humaine. Aussi est-ce là le dernier, le plus grave reproche que nous adresserons aux auteurs de cette doctrine monacale de l’association forcée. En faisant de la terre un cloître, de la foule des peuples une communauté de paresseux et de pauvres, non-seulement ils affaibliraient chez tous les hommes le ressort intérieur, mais encore ils exileraient à jamais du monde ceux qui en font la gloire, qui ceignent le front de l’humanité d’une auréole immortelle, ceux qui ont besoin de l’adversité pour se révéler à eux-mêmes, et dont la couronne est toujours tressée d’épines. Après avoir arrêté le mouvement, ils nous raviraient la lumière.


BAILLEUX DE MARIZY.