Les Récits philosophiques et populaires de Berthold Auerbach

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LE ROMAN
EN ALLEMAGNE

RECITS PHILOSOPHIQUES ET POPULAIRES DE BERTHOLD AUERBACH.
I. Spinoza, 1 vol., Manheim 1854. — II. Dichter und Kaufmann, 1 vol., Manheim 1855. — III. Schatzkoestlein des Gevattersmanns, 1 vol., Stuttgart 1856. — IV. Barfüszele, 1 vol., Stuttgart 1856, par Berthold Auerbach.



À considérer aujourd’hui les littératures européennes, il semble qu’il y ait des périodes spéciales pour les œuvres de la poésie et pour les recherches de la pensée, comme il y a des saisons distinctes pour les fleurs et les fruits. La poésie lyrique, le roman, le théâtre même malgré son infériorité relative, ont eu leurs jours de triomphe dans la première moitié du XIXe siècle ; en ce moment, ils semblent presque généralement céder le pas à des travaux d’un ordre plus sévère. Si l’on excepte un petit nombre d’esprits fidèles à l’idéal, la forme lyrique n’est le plus souvent maniée que par des imitateurs plus ou moins adroits des écoles disparues, qui s’agitent vainement pour vaincre l’indifférence publique. Le roman et le théâtre, qui essaient de se renouveler, ne se laissent que trop facilement entraîner vers l’étude complaisante et la peinture matérialiste des choses les plus indignes de l’art. Pendant ce temps-là, l’histoire, l’érudition, la philologie, la critique appliquée à tous les produits de la pensée humaine, continuent leurs explorations et demeurent fidèles à la mission de notre âge.

Cette situation n’est point particulière à la France : l’Allemagne et l’Angleterre nous donnent le même spectacle. Certes les instincts d’indépendance ne manquent pas dans la littérature anglaise ; la poésie lyrique cependant n’obéit-elle pas encore à l’inspiration de Byron, et surtout de Shelley ? Le roman seul, avec Dickens et Thackeray, avec mistress Gaskellet miss Charlotte Brontë [1], montre une fécondité hardie qui ne s’interrompt pas. Or, en face des succès du roman, pendant l’ère d’imitation que traversent le théâtre et la poésie, les travaux de la critique et de l’histoire vont grandissant de jour en jour. Il n’y a pas dans les lettres britanniques un nom plus justement honoré que celui de Macaulay ; Thomas Carlyle est un des penseurs les plus originaux de notre siècle, et sir Charles Grote, l’historien de la Grèce antique, s’est fait une place éminente dans la littérature de l’Europe, lorsqu’il a dérobé à l’Allemagne l’ardeur de son érudition, l’audace et la pénétration de sa critique, pour les unir à la solidité de l’esprit anglais. Quant à l’Allemagne, ses poètes s’en vont : Henri Heine est mort, Uhland se tait, Rückert se répète, ce qui est encore une fâcheuse façon de se taire ; le théâtre s’épuise en vaines tentatives, et le roman, malgré des succès partiels, est bien loin de pouvoir rivaliser avec l’école anglaise. En un mot, tandis que les hommes d’imagination s’efforcent inutilement de faire oublier au pays la disparition des maîtres, la grande critique poursuit ses expéditions conquérantes. Schiller et Goethe sont morts sans héritiers ; Guillaume de Humboldt, Hegel, Ottfried Millier, Guillaume Schlegel, Schleiermacher, ont des disciples qui appliquent leurs principes ou des successeurs qui les renouvellent.

Dans cette crise qui est venue, passagèrement sans doute, éprouver la poésie et l’imagination au-delà du Rhin, comment ne pas s’intéresser aux hommes qui essaient de renouer la tradition de l’art ? Cet intérêt un peu mélancolique, cette sympathie mêlée de sentimens attristés, c’est précisément la sympathie que m’inspire un vaillant esprit, un romancier qui relève de Lessing et de Goethe, M. Berthold Auerbach. M. Auerbach est un écrivain qui prend son art au sérieux ; conteur habile, excellent moraliste, il a toujours donné un but pratique à son imagination. On n’a pas oublié le succès des Histoires de Village dans la Forêt-Noire [2] ; ce fut une sorte d’événement littéraire. Par la nouveauté et la franchise de ses peintures, M. Auerbach discréditait du même coup les deux écoles qui semblaient régner alors : d’un côté les prétentieux écrivains de la jeune Allemagne, de l’autre les frivoles conteurs aristocratiques. Les romanciers de salon, dont le chef était M. de Sternberg, affadissaient la langue et l’imagination allemande ; les écrivains de la jeune Allemagne, M. Gutzkow à leur tête, avaient substitué au mysticisme des illuminés je ne sais quel mysticisme sensuel : dans ces deux camps, si opposés d’ailleurs, on défigurait également la réalité. Revenir à la réalité, l’étudier avec amour et la reproduire en peintre, ce fut l’audace et la bonne fortune de M. Berthold Auerbach.

Sa poétique peut se résumer ainsi : le monde est beau, la vie est bonne. Les mystiques, les faux idéalistes, sous prétexte d’embellir la vie, la dédaignent et vont se perdre dans les nuages ; les matérialistes la défigurent ; les esprits blasés l’insultent et la raillent : aimons-la, sachons y découvrir ce qu’elle renferme. La réalité contient plus de poésie qu’il n’y en a dans les inventions d’une fantaisie sans guide. L’étude de la réalité est le fondement de la poésie, comme l’observation des faits est le fondement de la science. Il faut donc étudier la réalité, non pas seulement la réalité physique, mais la réalité morale, la seule vraie, la seule durable, celle qui domine et explique l’autre. L’artiste doit être un moraliste.

M. Auerbach donna l’exemple : depuis ses premiers débuts, il y a déjà plus de quinze ans, une même inspiration anime tous les romans qu’il a signés, et cette inspiration est une sorte d’optimisme philosophique joint au sentiment le plus vif de la dignité humaine. Si l’auteur des Histoires de Village était un écrivain inhabile, cette préoccupation constante de la pensée morale pourrait nuire chez lui à l’invention poétique. M. Auerbach a le plus vif sentiment du style ; il excelle à relever les choses simples sans les défigurer, et sa pensée se produit naturellement avec tout un cortège d’images. D’ailleurs la morale qu’il prêche n’est pas cette morale convenue qui s’adresse à tout le monde et n’agit sur personne. Rien de plus contraire à la poésie que ces lieux-communs universels ; la poésie vit de détails, elle ne jaillit que d’un sentiment distinct, et toute œuvre littéraire qui prétend exercer une influence morale doit porter un caractère qui en marque l’origine et la date. La morale de M. Auerbach est appropriée à son pays ; quand il donne à ses leçons la forme du roman, on sent qu’il pense avant tout à l’Allemagne, et qu’il y pense avec passion. Rien de banal, rien d’inutile ; chaque parole, comme un trait, va frapper le but. Cette passion même, qu’il donne la vie à son enseignement, a pu l’égarer plus d’une fois. M. Auerbach était attristé surtout du quiétisme de l’Allemagne : il voulait réveiller chez elle le goût de la vie active ; pendant la turbulente période ouverte le 24 février, des illusions révolutionnaires durent entraîner aisément ce généreux esprit impatient de voir se réaliser l’unité politique de l’Allemagne. Aujourd’hui ces illusions ont disparu : M. Auerbach revient à la tâche de toute sa vie, et il semble qu’une phase nouvelle commence pour sa pensée. Mûri par la pratique des choses, riche d’observations et d’épreuves, il refait les livres de sa jeunesse en même temps qu’il en compose de nouveaux, où se déploie avec une verve rajeunie son zèle d’instituteur populaire. Ce sont ces dernières œuvres que je veux interroger. Spinoza et Poète et Marchand, l’Écrin du Compère et la Fille aux pieds nus, ces quatre ouvrages nous révéleront d’une manière précise l’inspiration présente de M. Auerbach ; au moment où ce loyal penseur cherche à se renouveler, c’est l’heure pour la critique de lui venir en aide, c’est-à-dire de l’encourager par une sympathique attention, et de lui révéler franchement ce qui lui manque.

On sait que M. Berthold Auerbach, comme tant d’autres écrivains célèbres de son pays, est d’origine israélite ; sa première inspiration, quand il prit la plume, fut de peindre les mœurs juives et surtout de glorifier les services rendus à l’humanité par les hommes de sa race. Sous le titre général de Ghetto (c’est le nom des quartiers où sont confinés les juifs dans les villes d’Italie et d’Allemagne), il voulait publier une série de romans consacrés aux plus nobles fils d’Israël. La philosophie, la science, la civilisation, ont toute une légende de héros et de martyrs ; Israël n’a-t-il pas eu les siens ? Parmi les juifs du moyen âge, parmi ceux de la renaissance et des deux derniers siècles, n’y a-t-il pas eu des hommes qui ont combattu et souffert pour le genre humain ? Peindre ces souffrances, raconter ces combats, montrer des juifs associés de cœur et d’âme au mouvement libéral des sociétés chrétiennes, n’est-ce pas ébranler les barrières qui se dressent encore pour les repousser ? Telle était l’ambition du jeune conteur. Il s’attacha particulièrement au XVIIe, et au XVIIIe siècle ; un grand philosophe, Spinoza, un poète à peu près inconnu, mais très spirituel et très fin, Éphraïm Kuh, l’attirèrent par le contraste, et M. Auerbach écrivit ses deux premiers romans. C’étaient des œuvres incomplètes ; l’inexpérience s’y faisait trop sentir, la déclamation n’y manquait pas ; l’auteur ne possédait pas encore cette sérénité de l’esprit, cette vérité et cette mesure de langage qui peuvent seules donner tout son prix à une prédication de ce genre. Les deux romans de M. Auerbach reparaissent aujourd’hui sous une forme plus savante : on peut dire que ce sont des œuvres nouvelles. Or l’auteur des Histoires de Village dans la Forêt-Noire n’est connu que par ces rustiques peintures, auxquelles il doit sa renommée ; aura-t-il maintenu son rang en traitant un sujet d’une nature plus complexe et plus haute ? Sortira-t-il enfin de ce domaine un peu restreint où il semblait vouloir s’enfermer ? S’est-il préparé par l’étude des choses passées à la peinture de la société présente, à cette peinture plus grande, plus périlleuse, qui appelle et sollicite son talent ? M. Auerbach, en artiste courageux, a tenté là une sérieuse épreuve dont je veux savoir le résultat.

Trouver un sujet de roman dans une biographie comme celle de Spinoza, ce n’est pas chose facile. Les plus grands événemens de cette existence solitaire appartiennent au domaine de la pensée pure. M, Auerbach le sait mieux que personne ; il a traduit les œuvres complètes et raconté la vie du philosophe d’Amsterdam avec un soin religieux : biographie et traduction, ce sont deux modèles d’exactitude [3]. Le romancier ne s’est pas engagé à l’étourdie ; il savait toute la difficulté de son entreprise, il savait combien cette figure austère se prêtait peu aux inventions de la fantaisie, et cependant il n’a pas reculé. Qu’est-ce donc qui l’a soutenu ? Son culte passionné pour Spinoza, le désir de ressusciter par l’imagination ce qu’il avait retrouvé par l’étude. Ce n’est pas d’ailleurs la biographie entière de son héros que M. Auerbach s’est proposé de mettre en scène, c’est seulement sa jeunesse, la période où l’esprit du métaphysicien est encore accessible à maintes émotions, où la foi et la raison se combattent encore dans son âme, où son cœur, épanoui déjà aux douceurs des amitiés de vingt ans, est initié aussi aux souffrances de l’amour. Un philosophe qui médite, qui se pose des problèmes, qui analyse des idées, qui combine des formules, qui écrit le Tractatus theologico-politicus, est un personnage médiocrement dramatique, et quel que soit le rôle qu’on lui donne, on risque de porter atteinte à la dignité de son génie ; mais si ce philosophe, avant d’atteindre ce que les docteurs du moyen âge appelaient les sommets de la contemplation, a traversé des régions orageuses, s’il a été obligé de combattre et avec lui-même et avec les autres, la peinture de ce développement intérieur appartient au romancier et au poète. En un mot, ce n’est pas 1er philosophe lui-même, c’est la secrète et douloureuse initiation du philosophe que M. Berthold Auerbach a voulu peindre.

Les premières scènes nous transportent au milieu des juifs d’Amsterdam. On sait que, dans les dernières années du XVe siècle, des juifs d’Espagne et de Portugal, violemment chassés de la Péninsule, trouvèrent un asile en Hollande. C’étaient des hommes de race aristocratique, qui prétendaient se rattacher directement à la tribu de Juda ; ils formèrent une communauté à part au milieu des juifs d’Amsterdam, et aujourd’hui encore, M. Auerbach l’affirme, il est très rare de voir ces juifs portugais de Hollande s’allier avec leurs coreligionnaires de Pologne et d’Allemagne. Quelques hommes de cette race étaient restés en Espagne, à la condition d’embrasser le christianisme ; mais cette conversion n’était qu’un masque à l’abri duquel ils maintenaient fidèlement leurs traditions religieuses. Il y en eut même qui se firent prêtres, qui furent reçus dominicains, et pénétrèrent ainsi jusque dans le tribunal du saint-office pour y protéger en secret leurs frères persécutés. Ces familles converties étaient, on le pense bien, l’objet d’une surveillance soupçonneuse ; cette surveillance devint tellement intolérable, que, dans la première moitié du XVIIe siècle, fatigués d’un rôle sans dignité et d’une situation si périlleuse, les juifs portugais résolurent d’aller abjurer le christianisme dans la synagogue d’Amsterdam. Ce qui distinguait ces israélites méridionaux au XVe et au XVIIe siècle, c’était la culture de l’esprit. Tandis que les juifs allemands en étaient encore à la scolastique du Talmud où au mysticisme de la kabbale, leurs frères du Portugal ouvraient avidement les yeux à la lumière de la renaissance. L’histoire littéraire a conservé le souvenir de ces hommes, qui furent les précurseurs et les maîtres de Spinoza. C’était, par exemple, Isaac Orobio de Castro, tour à tour professeur de philosophie à l’université de Salamanque et médecin à Séville : il avait demandé le baptême pour se livrer en liberté à la pratique de la science ; mais bientôt, suspect à l’inquisition, il fut poursuivi, condamné, enfermé trois ans dans un cachot, puis, étant parvenu à s’enfuir, il professa quelque temps la médecine à Toulouse et passa de là en Hollande, où, rentré solennellement dans le sein du judaïsme, il devint l’un des chefs de la communauté portugaise d’Amsterdam. C’était encore Manassé Ben-Israël, docteur en médecine, prédicateur, imprimeur, disciple fervent de la renaissance, l’homme que Grotius estimait tant, et à qui un autre savant humaniste de l’époque, Gaspard Barlaeus, adressait de si beaux vers :

Si sapimus diversa, Deo vivamus amici.

Ce Manassé Ben-Israël, à qui M. V. Hugo, par un étrange caprice, a donné dans son drame de Cromwell un rôle si odieux et si bas, était un des plus nobles esprits de la république des lettres. La synagogue portugaise d’Amsterdam l’envoya en mission auprès de Cromwell pour négocier avec lui l’établissement des juifs en Angleterre, et le mémoire qu’il écrivit en anglais à cette occasion est un document curieux pour l’histoire des idées au XVIIe siècle. Citons enfin le plus célèbre de ces hommes, Uriel Acosta, qui naquit à Lisbonne et y remplit pendant quelques années des fonctions politiques. Esprit libre et hardi, Uriel Acosta s’arracha aussi par la fuite à la surveillance redoutable du saint-office, mais ce fut pour retrouver chez les rabbins de la Hollande toutes les passions haineuses des inquisiteurs portugais. Ses luttes avec les synagogues d’Amsterdam sont célèbres dans l’histoire des juifs. Frappé d’excommunication deux fois, il parut disposé à se soumettre, et il subit en effet de rudes épreuves pour effacer la malédiction des rabbins ; un jour cependant, emporté par la colère, il tira un coup de pistolet à l’un de ses persécuteurs, puis, le coup ayant manqué, il tourna son arme contre lui-même et se fit sauter la cervelle.

Ces israélites portugais avaient donc apporté en Hollande des inspirations très libres, très audacieuses, en même temps qu’ils avaient provoqué chez les rabbins une réaction impitoyable. C’est au milieu de ces deux influences que grandit Spinoza. Dès le premier chapitre, nous voyons le jeune Baruch, à peine âgé de quinze ans, assister à l’enterrement d’Uriel Acosta dans le cimetière de la synagogue. Point de chants, point de prières, aucune cérémonie religieuse. Des groupes de curieux sont disséminés autour de la fosse, et si quelques paroles s’élèvent, ce sont des paroles de haine. Les fanatiques dont la rage a poussé Uriel Acosta à de si tragiques violences le poursuivent encore dans le tombeau. C’est une cruelle oraison funèbre que lui font ces bouches envenimées. Seul, le jeune Baruch est saisi d’une sympathique tristesse en présence de cette fosse, et tandis que le concert d’outrages va grossissant, il songe à tout ce qu’il y avait de noblesse et d’enthousiasme dans l’âme du malheureux qui s’est tué. Baruch est dévoué à la foi de ses ancêtres, mais il a horreur du fanatisme. Piété, humanité, ces deux choses se développent ensemble dans son cœur ; il ne saurait les séparer l’une de l’autre, et s’il est obligé un jour de choisir entre la religion de sa race et les principes de l’humanité moderne, on sent déjà que son choix ne sera pas douteux.

Cette éducation intérieure de Spinoza est racontée avec beaucoup d’art. Des épisodes habilement amenés expliquent la naissance de l’esprit philosophique dans cette âme pieuse et loyale. Comment ne serait-il pas disposé à la tolérance en se rappelant l’histoire de sa famille ? Un des meilleurs chapitres du roman, c’est le récit de cette douloureuse histoire écrit par le père à l’intention du fils. L’heure est venue où Baruch doit être initié à ces secrets ; il ouvre le manuscrit… Quelles révélations ! Sa mère était une moresque, une musulmane ; c’est au milieu des persécutions les plus odieuses que le juif et la moresque se sont aimés. Par une heureuse combinaison du récit, c’est le jour même où le jeune Baruch vient d’être reçu rabbin dans la synagogue crue son père lui a confié ce manuscrit. La cérémonie s’était passée de la façon la plus touchante ; tout le monde aimait ce jeune rabbin si pieux et si grave, les plus grands docteurs avaient pris la parole pour donner plus d’éclat à la tête. — Maintenant, s’était dit le père, il est fort, il est consacré, il peut lire ces confidences qui troubleraient une âme plus faible. — Spinoza dévorait donc ces pages mouillées de larmes ; quand il eut fini l’histoire de Manuela sa mère, ses mains tremblaient, son front était brûlant. — Quoi ! pensait-il, toujours des haines de race et de religion ! toujours des sectes qui se maudissent l’une l’autre ! toujours des temples transformés en forteresses ! — Le matin, dans la synagogue, la voix du président lui avait ordonné d’étendre la main et de prononcer la formule de bénédiction sur la Bible ; une voix plus forte encore et plus impérieuse lui commandait maintenant de bénir la loi non écrite, la divine loi qui affranchit les hommes de l’esprit de race et leur enseigne l’amour de l’humanité. « Après cette lecture, dit l’auteur, Baruch n’était plus fils d’Israël, il était fils de l’homme. »

M. Auerbach a ingénieusement groupé autour de Baruch Spinoza tous les hommes qui furent ses maîtres et ses amis. Il y a là d’excellentes figures dessinées avec un soin minutieux ; on dirait des portraits d’Holbein. Le vieil humaniste qui apprend le latin à Baruch est un excellent type de savant hollandais. « Quel âge avez-vous ? dit-il à Spinoza, lorsque le père du jeune rabbin se décide enfin, après bien des scrupules, à lui faire étudier la littérature classique. — Quinze ans. — Et l’on ne sait pas encore les déclinaisons ? — Pas encore. — Hum ! hum ! murmure le magister ; ars longa,vita brevis, dit Hippocrate. À quinze ans, Hugo Grotius avait déjà donné sa savante édition de Martianus Capella, il avait déjà traduit en latin l’art maritime de Stevini, et si bien complété les fragmens des Phénomènes d’Aratus, qu’on ne savait en vérité qui écrivait le meilleur latin, Cicéron ou lui. Moi-même, ut ad minora redeam, moi-même, à cet âge, j’avais déjà composé un poème latin… Virgile n’y eût pas relevé un germanisme ou une fausse césure. Quinze ans ! n’importe, diligentia est mater studiorum ; cela veut dire, jeune homme, qu’il faut travailler avec ardeur. » Mais ce n’est pas l’enthousiasme du grammairien qui a conduit le jeune Baruch chez l’excellent Nigritius ; c’est le désir de pénétrer les secrets de la sagesse antique, de recevoir directement les leçons de Platon et d’Aristote, et le contraste que présente la féconde ignorance de l’élève avec l’inutile savoir du pédant est un trait spirituellement rendu.

Un autre maître de Spinoza (car l’éducation supérieure de sa pensée durera environ dix années, et le jeune rabbin, de quinze ans à vingt-cinq, va s’enhardir sous l’influence des libres penseurs chrétiens), c’est le médecin van den Ende ; M. Auerbach a fait revivre avec beaucoup de verve et de vérité cette singulière figure. Ce n’est pas un portrait de fantaisie, l’érudition précise de l’historien a dirigé le pinceau du peintre. Quel joyeux compère que ce médecin ! Railleur sceptique, indifférent à toute religion, il n’aime qu’une philosophie, celle qui raille toutes les autres. C’est un lucianiste, comme il s’appelle lui-même. Lucien se moque des prêtres et des philosophes ; van den Ende est de la religion dont Lucien est le pontife, et la seule différence essentielle qu’il aperçoive entre l’homme et la bête, c’est que l’homme a reçu la faculté de rire. Toute la supériorité de l’homme est là : l’homme est un animal qui sait rire ! Rire, penser, même chose pour le docteur hollandais. Quiconque pense doit rire, rire du monde, rire des hommes. Démocrite et Lucien ont été les plus avisés des Grecs ; tous les autres n’ont fait qu’enfermer du vent dans leurs glorieux systèmes. Rions donc avec Démocrite et Lucien, rions surtout de ceux qui cherchent des vérités éternelles et qui croient à autre chose qu’à la matière. Ainsi parle le joyeux matérialiste, et vous devinez combien ces grossières doctrines répugnent à l’intelligence de Spinoza. Van den Ende n’a rendu qu’un service à son jeune ami, mais un service dont celui-ci lui sera toujours reconnaissant : il l’a délivré une fois pour toutes du joug des talmudistes.

Il lui en a rendu un autre, et plus précieux encore, le jour où il l’a introduit dans ce petit cercle si poétique et si doux où va s’épanouir en sa fleur l’âme du métaphysicien. Van den Ende a une fille passionnée pour la philosophie, un bel esprit plein de grâce et de hardiesse, une élève de Descartes, comme Christine de Suède ou Mme de Grignan. Olympia (c’est son nom) se fait présenter le disciple de son père, et voilà le jeune rabbin dissertant sur la philosophie avec la plus jolie fille d’Amsterdam. Le salon d’Olympia est tout à fait, comme on disait au XVIIe siècle, un salon d’honnêtes gens. Une liberté décente y règne, le bel esprit n’y manque pas, et sous les voiles de la causerie on attaque sans pédantisme les questions les plus hautes. Quelle joie pour Spinoza de donner l’essor aux secrètes méditations de son âme ! Cette belle culture antique, dont le vieux Nigritius ne lui a livré que la lettre morte, il la retrouve vivante en ce gracieux cénacle : Olympia lui semble une muse ; les graves jeunes gens qui l’entourent, Henri Oldenbourg, Louis Meyer, Théodore Kerkering, apparaissent à ses yeux comme les personnages les plus aimables des dialogues de Platon. Ce qui rend plus enivrantes chez Spinoza ces premières voluptés de l’intelligence, c’est que sa vie est partagée entre les représentons du fanatisme juif et ces élégans apôtres de la libre pensée. Deux esprits absolument opposés sont placés ici en face l’un de l’autre : le judaïsme dans ce qu’il a de plus étroit, la renaissance dans ce qu’elle a de plus libéral et de plus ouvert. Le matin, Baruch est dans la synagogue ; le soir, il médite avec Olympia et Oldenbourg sur la nature des choses et les lois de la morale. Le matin, il explique avec ses collègues, et sous leur surveillance jalouse, les insipides commentaires de la Bible composés par les docteurs talmudistes ; le soir, il ouvre avec ses amis le grand livre de la nature et de l’âme. Le panthéisme, Dieu merci, n’est pas encore nettement et scolastiquement formulé dans la pensée du jeune philosophe ; l’auteur a évité avec adresse ce qui pourrait offusquer la douce lumière de son tableau : il s’agit seulement pour lui de peindre les joies innocentes et sublimes de la libre pensée qui s’éveille. Ces joies furent vives en effet dans l’intelligence de Baruch Spinoza, et comment s’étonner que son amitié pour Olympia van den Ende ait bientôt fait place à des émotions plus ardentes ? Le luthérien Coler, dans sa naïve biographie de Spinoza, tirée des écrits de ce fameux philosophe et du témoignage de plusieurs personnes dignes de foi, qui l’ont connu particulièrement, raconte que le futur auteur de l’Éthique est devenu amoureux d’Olympia. L’histoire de cet amour appartenait au romancier ; M. Auerbach a traité délicatement ce difficile sujet. L’amour de Baruch pour la fille de van den Ende, dans le récit du conteur, est bien celui qui devait convenir à une telle âme : à la fois ardent et discret, il est empreint d’une innocente gaucherie que le peintre a rendue avec finesse.

Mais est-ce bien là un roman ? Où est le plan du récit ? où est le lien des épisodes ? Je vois une série de scènes détachées, une galerie de tableaux hollandais composés avec un rare sentiment des détails : je cherche en vain une action. On dirait que l’auteur ne sait pas lui-même où il veut nous conduire ; entraîné par son sujet, il en étudie une à une les différentes parties, qui lui dérobent la vue de l’ensemble. Tant que ces détails sont pleins de vie, tant que ces scènes sont dramatiques et exécutées d’une main sûre, on peut bien ne pas songer à ce défaut capital de l’ouvrage ; malheur au romancier si son pinceau faiblit ! Il n’y a pas là d’action pour le soutenir.

Voici un des épisodes qui font oublier cette absence de composition ; c’est même, si je ne me trompe, la plus importante péripétie du drame, celle qui devait ranimer l’intérêt et précipiter le dénoûment : je veux dire la rupture du jeune rabbin avec la synagogue d’Amsterdam. Spinoza nourrissait en secret bien des doutes quand il expliquait le Talmud avec ses collègues ; il protestait tout bas, il n’eût osé parler… Maintenant ses conversations avec Olympia et Oldenbourg lui ont pour ainsi dire délié la langue. Quand il sort du cénacle philosophique, il respire, il est fier et joyeux ; vous diriez un esclave qui vient de briser ses chaînes. Il n’a pas encore de doctrine bien arrêtée ; qu’importe ? Il sait du moins avec Descartes son maître que l’étude de la pensée est le fondement des vérités les plus hautes. Les commentaires de la Bible ne le troubleront plus ; il connaît une Bible plus complète et plus claire, c’est cette substance spirituelle qu’il porte en lui, image ou émanation de l’infinie substance. Affranchi de ses scrupules d’autrefois, il exprimé librement son avis sur Moïse, sur les prophètes, sur les définitions de Dieu données par les livres saints, sur les classiques écrits des docteurs talmudistes. Il ne s’inquiète guère de scandaliser les rabbins ; ceux-ci pourtant le surveillent de près, envenimant ses paroles et les dénonçant à leurs chefs. Ce Baruch qui donnait tant d’espérances, ce Spinoza qu’on avait nommé rabbin à quinze ans et dont la renommée grandissait dans Amsterdam, va-t-il donc abjurer publiquement le judaïsme ? L’heure est venue pour les rabbins de frapper un grand coup. Avant que l’infidèle fasse cet affront à la synagogue, on essaiera des armes les plus terribles, on lancera contre lui, au nom de toute sa race, au nom des ancêtres dispersés, au nom de Jéhova et de ses archanges, les grandes malédictions. L’orage va éclater. En vain ses parens, son beau-frère Carcérès, sa sœur Miriam, si douce et si dévouée, le supplient d’expliquer ses paroles, de retirer ses blasphèmes : Spinoza est mûr pour la lutte, il confessera le droit de la philosophie et de la science. Point de jactance dans son attitude ; il est aussi éloigné des bravades que de la crainte. Ce combat qu’il va soutenir, nul ne le saura en dehors de la synagogue ; il est seul, et, sans autre appui que le témoignage de sa conscience, il affrontera d’un air calme les malédictions et les outrages. La scène où il repousse les offres d’argent de la synagogue, où il résiste aux lamentations de sa vieille nourrice, aux remontrances de son maître Salomon de Sylva, aux prières éplorées de sa sœur, est dramatique et vraiment belle ; la scène de la malédiction est plus curieuse encore. Écrite par un israélite, elle a l’intérêt d’une page d’histoire. L’imagination de M. Auerbach s’appuie toujours sur une érudition précise ; ici surtout on sent que l’auteur s’interdit scrupuleusement de rien inventer, et que tout son art consiste à retrouver la réalité même. Au moment de peindre son héros en face de la synagogue, l’auteur se rappelle Luther à la diète de Worms, et songeant à l’appareil éclatant qui environnait le moine de Wittenberg, si bien que l’accusé avait l’air d’un triomphateur, il sent plus vivement la force morale que dut déployer Spinoza pour soutenir les mêmes luttes au milieu de la solitude et de l’abandon.


« Une foule innombrable occupait les rues, et tous, les mains jointes, priaient Dieu de protéger la marche de leur libérateur. Le héraut de l’empereur ouvrait le cortège avec l’aigle impériale ; derrière lui venait le soldat de la divine parole, escorté par des archers dont les casques et les armes étincelaient au soleil. Lorsqu’il entra dans la salle de la diète, tous ceux qui vénéraient l’homme de Dieu s’élancèrent sur les toits et se, pressèrent aux fenêtres des rues voisines, car chacun d’eux regardait comme un bonheur d’avoir pu le contempler de ses yeux. Enfin, lorsqu’il eut virilement soutenu son combat, on le porta en triomphe jusqu’à sa demeure, et une voix fut entendue qui criait : « Heureuses les mains qui t’ont porté ! » Ainsi parut à Worms l’an 1521 Martin Luther, le hardi combattant pour la liberté de la divine parole.

« C’est une rude tâche de lutter en soi-même contre la violence et la routine, c’est une tâche douloureuse de soutenir cette lutte au dehors ; mais quand on est suivi par des milliers d’amis, ces milliers de regards sympathiquement rassemblés forment une auréole autour de la tête du lutteur : il sent sa force multipliée des milliers de fois, et s’il succombe, il se sent du moins, à l’heure suprême, salué par des milliers de cœurs dans lesquels se perpétuera sa pensée. — Combien il est différent, le sort de l’homme qui se prépare, dans une solitude muette pour un combat où la défaite est certaine !

« En l’année 1657, Bénédict Spinoza s’en allait seul, par les rues d’Amsterdam, vers la synagogue Jacobshaus ; personne ne lui faisait cortège, personne ne le saluait au passage ; les gens du peuple qui le connaissaient se détournaient de lui avec horreur. On le fuyait, lui, le hardi combattant pour l’affranchissement de la pensée divine… Dans la synagogue, les dix juges étaient assis sur leurs sièges ; le président était le rabbin Isaac Aboab, assisté du rabbin Saül Morteira. Spinoza était debout à quatre pas de ses juges. Isaac Aboab se leva et parla ainsi :

« Avec l’aide de Dieu, nous sommes rassemblés ici pour faire justice et prononcer une sentence sur toi, Baruch-ben-Benjamin Spinoza. Jure-nous, au nom de Dieu, que tu ne mentiras pas, que tu ne nous cacheras rien, et que tu es disposé à te soumettre au jugement que le Seigneur t’annoncera par notre bouche.

« — Je ne sais pas dissimuler, et le mensonge habite loin de moi, répondit Spinoza. Je me soumettrai à votre jugement, si vous méjugez d’après la parole divine, et non pas d’après les inspirations de vos cœurs et les règlemens des rabbins.

« Un murmure s’éleva dans le sanhédrin. Aux exclamations qui s’échappèrent de presque toutes les bouches, on pouvait croire que tout était fini. L’accusé, par ce refus de se soumettre à l’autorité du tribunal, attirait sur lui le plus terrible des anathèmes. Saül Morteira fit faire silence. « Voyons, dit-il, jusqu’où, va la scélératesse de son cœur. Réponds, blasphémateur, n’as-tu pas péché contre Dieu en prenant des boissons et des mets défendus ? N’as-tu pas profané le jour du sabbat en travaillant ? Ne t’es-tu pas détaché de la communauté de notre foi ? N’as-tu pas blasphémé le nom et la loi du Seigneur ? Il est écrit cependant : Celui qui profane en secret le nom de Dieu, le châtiment public le frappera. »

« Il y eut une pause. Relevant ses yeux, qui étaient restés attachés au sol, Spinoza répondit d’une voix calme : « Je ne puis pas faire de miracles, je ne puis pas invoquer le témoignage et l’appui de la nature ; en moi seul, je dois montrer la force qui témoigne dans toute âme de l’existence de Dieu. Ici, en face de vous, accusé par vous, qui croyez plaire à Dieu par une vie différente de la mienne, vous le voyez, je ne tremble pas, et rien en moi ne m’accuse. Cette tranquillité de mon âme est le produit et la preuve de mon amour de Dieu, amour qui est pour moi le souverain bien. Je ne me défendrai donc que sur un point, la profanation du sabbat, parce que cette profanation peut sembler une violation de la sainte loi de Dieu dans la nature. Or, au milieu des misères de la vie, on peut bien se donner un jour sur sept pour se reposer ; la sagesse même le veut, car, dans quelque sphère que ce soit, la dignité de l’homme exige de lui la libre direction de ses forces. Mais vous, de quel droit osez-vous bien le punir pour un péché qu’il a commis contre lui-même ? »

« Tous les rabbins se levèrent en tumulte, criant qu’on ne devait pas écouter plus longtemps de pareils blasphèmes. — Silence, dit Isaac Aboab, laissez-le parler ; les paroles qui sortent de sa bouche sont autant de démons qui se cramponneront à son âme, qui la tortureront pendant la maladie, et quand il mourra de la mort du pécheur, ils se suspendront à elle et l’entraîneront dans les gouffres de l’enfer. Notre devoir est de connaître son crime tout entier. Témoins, approchez-vous et parlez.

« Chisdaï et Ephraïm s’avancèrent. — Il a blasphémé devant nous Dieu et les prophètes, dit Chisdaï ; il a nié les anges et raillé les miracles. Voilà ce qu’il a fait, je le jure à la face de l’Éternel.

« — Moi aussi, dit Ephraïm, je jure que Chisdaï a dit la vérité.

« — Qu’as-tu à répondre à cela ? dit le président.

« Spinoza répondit : — Je n’ai pas blasphémé les prophètes, je les honore plus que ceux qui leur attachent au front une fausse auréole d’infaillibilité, et qui, leur enlevant la divine majesté de leur grandeur humaine, les rabaissent au rang d’idoles. J’ai nié les anges ; le rabbin Joseph Albo n’a-t-il pas déclaré publiquement que la croyance à l’existence des anges était une croyance inutile ? J’ai raillé les miracles : qu’est-ce à dire ? Ouvrez la Bible à l’endroit où il est écrit que l’âne de Balaam a parlé, et voyez ce que Ebn Esra dit à ce sujet. J’ai blasphémé Dieut Tu me fais pitié, Chisdaï, si tu ignores qu’aucune pensée humaine, lorsqu’elle suit les lois de la nature, ne peut se détacher de Dieu.

« — N’as-tu pas dit, poursuivit Chisdaï, — et malheur à moi, qui suis obligé de répéter de telles paroles 1 — n’as-tu pas dit qu’il y a dans les saintes Écritures beaucoup d’idées fausses et incomplètes sur la nature de Dieu ?

« — Oui, répondit Spinoza, et par là je crois rendre hommage à Dieu beaucoup plus que vous ne le faites. La Bible ne dit-elle pas que Dieu est grand, et qu’est-ce que la grandeur, sinon une étendue limitée au sein de l’espace ? La Bible, je le sais, ne peut être expliquée que par elle-même ; elle ne porte qu’en elle-même le fondement de ses vérités, elle ne veut pas être mesurée d’après les lois de la pensée, et elle ne prétend pas non plus dominer ces lois. La raison, que Dieu nous a donnée, et qui par conséquent n’est pas moins divine que la Bible, peut et doit tirer d’elle-même l’idée de Dieu, elle peut et doit trouver en elle-même la règle de vie conforme à la volonté de Dieu. La Bible reconnaît ce droit sacré de la raison quand elle nous montre cette vie selon Dieu chez des hommes qui ont vécu avant la révélation du Sinaï ; elle le reconnaît surtout quand elle s’exprime ainsi au sujet de la vérité, dont la législation de Moïse n’est qu’une manifestation passagère : « La vérité n’est pas dans le ciel, et personne n’a le droit de dire : Qui montera pour nous au ciel, qui nous la trouvera, qui nous la communiquera, afin que nous obéissions à ses lois ? La parole divine est près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu puisses lui obéir. » Oui, la raison, les sommets de la pensée pure donnée à l’homme par Dieu, voilà notre Sinaï. Je vous exposerai franchement et loyalement mes vues sur les choses supérieures, et si vous me réfutez au nom de la raison, je m’inclinerai devant vous.

« — Ta raison ! dit Morteira, c’est le dieu de Baal. « — Écrasez-la donc, si vous pouvez, répondit Spinoza.

« Isaac Aboab, qui avait assisté en silence à la discussion, se leva tout à coup, et cria d’une voix forte : La mesure est comblée. Vous pensez tous comme moi que ce disciple d’Épicure a mérité la sentence la plus terrible.

« Tous les assistans répondirent : Amen ! et Aboab continua :

« — Maintenant, Baruch-ben-Benjamin Spinoza, veux-tu rétracter tes discours impies et subir la pénitence qui te sera imposée ? ou bien veux-tu que la malédiction suprême soit prononcée sur toi ?

« — Réfutez-moi au nom de la raison, et je me rétracterai. Si vous ne voulez pas m’entendre dans la synagogue, j’exprimerai mes pensées par écrit, je les jetterai dans le monde hors de l’atteinte de vos malédictions. Pourquoi me suis-je présenté devant vôtre tribunal ? Pour prouver que je n’irai pas chercher asile dans une autre église. Je ne veux pas d’autre domaine que celui de la liberté de penser, domaine sacré, inviolable. Si vous voulez me chasser de cette communauté, où vous m’aviez admis, un jour viendra…

« — Prophète de mensonge, tais-toi ! cria le rabbin Aboab d’une voix tonnante ; pour la deuxième fois, pour la troisième fois, je te le demande : Veux-tu te rétracter ?

« Un silence de mort régna dans la salle pendant l’espace d’une seconde, puis Spinoza leva la fête et répondit d’une voix ferme : — Je ne puis ; vous aussi, vous ne pouvez agir autrement que vous ne faites, et je ne vous maudis pas.

« Le rabbin Isaac Aboab déchira son manteau, le rabbin Saül prit la trompette sainte.recouverte d’un voile, et il en sonna trois fois de telle façon que le retentissement se prolongea longtemps encore sous les voûtes ; le saint tabernacle fut ouvert ; tous les assistans se levèrent, et le rabbin Isaac Aboab lut sur un parchemin la formule que voici :

« — Au nom du Seigneur des seigneurs, Baruch, fils de Benjamin, sois frappé de la grande excommunication ! Sois à jamais hors la loi, hors la double loi, celle du ciel et celle de la terre ! Sois au ban des saints, sois au ban des séraphins, sois au ban des ophanims ! Sois exclu des communautés, des grandes et des petites ! Que des tourmens affreux, des maladies cruelles, épouvantables, torturent l’on corps ! Que la caverne des dragons soit ta demeure ! Que l’on étoile s’éteigne aux cieux ! Sois pour les hommes un objet d’indignation et d’horreur. Que l’on cadavre devienne la nourriture des serpens, et que tout cela réjouisse ceux qui te détestent ! Puisse tout ce que tu possèdes passer aux mains de l’étranger ! Puissent tes enfans mendier en pleurant à la porte de tes ennemis ! et qu’en pensant aux tortures de ta vie, nos arrière-neveux en frémissent d’épouvante ! Sois maudit de tous les esprits, de Michel et de Gabriel, de Raphaël et de Mescharthel !… A l’endroit où sont les tombes d’Israël, qu’aucune tombe ne soit creusée pour toi ! Que l’on âme sorte de l’on corps au milieu des tremblemens et des angoisses ! Que ta femme soit le jouet de l’étranger, et qu’elle soit déshonorée devant toi à l’heure où tu mourras ! Cette malédiction est sur toi, Baruch, fils de Benjamin ; sur moi au contraire et sur tout Israël, Dieu fasse descendre sa paix et sa bénédiction dans les siècles des siècles !

« Le rabbin prit la thora dans le saint tabernacle, il déplia le rouleau, et lut ces paroles : « Celui qui recevra cette malédiction et qui se bénira dans son cœur en disant : Que la paix de Dieu soit avec moi, car je lue conduis d’après les inspirations de mon cœur ; — celui-là, Dieu ne lui sera pas favorable ; la colère céleste éclatera contre lui, toutes les malédictions qui sont écrites dans ce livre le frapperont, et le Seigneur anéantira son nom sous les cieux. » La thora, fut replacée dans le tabernacle, on sonna de nouveau de la trompette, et tous les juges, tournés vers Spinoza, prononcèrent ces mots : « Maudite soit ton entrée ! maudite soit ta sortie ! » Puis ils crachèrent, et se reculèrent de quatre pas, tandis que Spinoza, la tête haute, sortait de la synagogue.

« En sortant du sanctuaire de ses pères, Spinoza devait-il entrer dans une autre église ? ou plutôt ne devait-il pas renoncer à mettre jamais le pied dans un temple de pierre, et montrer ainsi par son exemple que le cœur de l’homme libre est le temple de Dieu ? »


Me suis-je trompé en signalant ici la précision de l’histoire ? L’attitude de Spinoza, ce mélange de gravite et de douceur, cette aideur contenue qui éclate par instans, cette sagesse supérieure qui lui enseigne la charité de l’intelligence, tout cela est rendu avec un sentiment vrai et comme par un témoin sans passion. Le contraste que présentent la douceur de l’accusé et le fanatisme de ses juges n’est pas un artifice de l’écrivain ; lorsque les rabbins entonnent, comme dit Shakspeare, les trompettes hideuses des malédictions, nous sommes bien au milieu de la synagogue d’Amsterdam. Notez ce qu’il y a de neuf dans ce tableau : on montre ordinairement les juifs aux prises avec les chrétiens, tantôt victimes des persécutions, tantôt exerçant leurs vengeances dans l’ombre, frappant leurs ennemis l’un après l’autre, et se servant de l’usure comme les thugs de l’Inde anglaise se servaient du poison et du poignard. Il appartenait à un philosophe Israélite de nous montrer l’esprit d’intolérance et de persécution au sein même d’une race persécutée. Spinoza, par la grandeur de son génie et de ses œuvres, appartient à l’humanité ; on oublie trop qu’il appartenait d’abord à une secte jalouse, et qu’avant de prendre place dans l’assemblée des philosophes modernes, il a dû braver les fureurs et les imprécations de la synagogue. M. Auerbach a voulu peindre Spinoza en face du judaïsme ; c’est pour cela qu’il le compare à Luther. « Luther, dit-il, affranchit la divine parole, car les livres saints, jusque-là scellés du triple sceau et enfermés dans le tabernacle, ont pu parler directement au cœur des hommes ; Spinoza, poursuivant la même œuvre, a dégagé la pensée divine des chaînes qu’une théologie immobile faisait peser sur elle le jour où il a proclamé que notre âme est une Bible vivante, c’est-à-dire une inspiration, une révélation continue, toujours plus claire et plus lumineuse de siècle en siècle. Luther, élevé au sein du catholicisme scolastique, a voulu ramener les chrétiens à la simplicité de l’Évangile ; Spinoza, nourri de la théologie rabbinique, a voulu arracher l’âme au joug du Talmud, au joug même de la Bible, et la soumettre aux lois de l’éternelle raison. Luther a retrouvé Jésus-Christ, caché au genre humain par les subtilités de la scolastique et le paganisme de la renaissance italienne ; Spinoza a défendu les droits de l’âme contre la tyrannie des rabbins. » Rabbinisme, catholicisme, ce sont là pour M. Auerbach des formes diverses d’une même inspiration ; le Talmud est à la Bible ce que la scolastique est à l’Évangile, et Spinoza, comme le moine de Wittenberg, est un libérateur de la pensée religieuse.

Si ce rapprochement n’est pas complètement exact, et pour ma part je n’ai pas besoin de dire Quelles objections il soulève, il a du moins le mérite de nous révéler toute une partie fort importante de la vie de Spinoza. Nous regardons l’auteur des Lettres à Oldenbourg comme un des maîtres de la pensée pure, quelques erreurs qu’il ait pu commettre en métaphysique et en morale ; c’est aussi un grand hérésiarque israélite, un rabbin révolté contre les rabbins. Toute cette période, particulièrement juive, dans la vie du célèbre penseur a été étudiée par M. Auerbach avec la précision de l’érudit et le sentiment de l’artiste.

J’ai dit que cette comparaison de Spinoza et de Luther soulevait de graves objections. Sans parler des objections philosophiques et religieuses, on demandera peut-être, au simple point de vue du roman, si la situation de Spinoza en face des rabbins de la Jacobshaus peut être aussi émouvante que les combats du moine de Wittenberg. L’auteur a beau dire : « Il est plus douloureux de combattre seul que de se sentir soutenu par tout un monde ; » est-il possible de s’intéresser bien vivement à cette scène de 1657 ? L’amant d’Olympia courait-il de grands dangers en attirant sur lui les foudres de la synagogue ? Toutes ces vociférations ne sont-elles pas plus ridicules que terribles ? Qu’importe enfin à un pareil homme la colère de l’ange Meschartel ? Oui, ce sont là des fureurs puériles, et le contraste de ces puérilités solennelles avec la majesté du penseur est un trait qui n’a pas échappé à l’écrivain. Spinoza pourtant à souffert : c’était une âme fendre, timide, et il n’est arrivé que par degrés à cette impassibilité souveraine qui nous frappe- dans ses œuvres. Les rabbins qui vomissaient contre lui tant de paroles enragées avaient compris qu’il fallait une sanction à leur sentence ; ils n’eurent pas honte de s’adresser à des ennemis. Spinoza fut dénoncé comme un blasphémateur aux magistrats d’Amsterdam, et l’église réformée cita devant son tribunal le condamné du sanhédrin. Ces tracasseries n’étaient rien auprès des déchiremens de la famille : voir des frères, des sœurs, se détourner de lui avec effroi, quelle douleur pour cette âme simple ! Un supplice plus grand encore lui était réservé : au moment où il avait tant besoin d’affections pour adoucir l’isolement intellectuel que lui infligeait son génie, ses amis eux-mêmes, les compagnons de sa pensée, l’abandonnent et le trahissent. Il aimait dans Olympia van den Ende un esprit hardi, une âme ferme, unis à toutes les grâces de la femme ; cette fermeté d’Olympia ne résiste pas une heure aux exhortations railleuses de son père. Certes van den Ende a de vives sympathies pour Baruch, il est fier d’un tel élève, il admire la grandeur et l’indépendance de sa pensée ; mais van den Ende n’est qu’un épicurien, incapable d’un sacrifice. Malgré ses fanfaronnades d’esprit-fort, il eût voulu que Spinoza se fît catholique. Que dira-t-on de sa fille, si elle épouse un juif, un juif chassé par ses frères, un juif dont la communauté juive ne veut plus ? Baruch avait tenu à honneur de ne pas fuir par une abjuration hypocrite le jugement du sanhédrin : cette loyauté hardie effraie van den Ende, et après quelques larmes trop facilement séchées, Olympia se rend à ses conseils. Il y a là précisément pour elle un autre mari tout prêt, Kerkering, le protestant Kerkering, converti au catholicisme par des raisons de diplomatie amoureuse. Kerkering épouse Olympia, et le pauvre Baruch reste seul sur la terre. Le meilleur, le plus fidèle de ses amis, Oldenbourg, venait d’être appelé en Angleterre par ses fonctions diplomatiques. Spinoza demeure encore quelque temps à Amsterdam, puis il se retire à Rhynsburg, à Voorburg, à La Haye, cherchant toujours la solitude, et préparant en silence les grands travaux de métaphysique et de morale qui sont la gloire de son nom.

Ces choses sont finement indiquées. Je regrette que M. Auerbach n’ait pas donné un développement plus complet à cette partie de son œuvre. Le biographe s’est trop défié du romancier ; préoccupé de l’exactitude, il a oublié que l’invention devait donner de la vie au tableau. En général, c’est l’émotion qui manque à cette ingénieuse étude. Je sais bien qu’il est difficile d’émouvoir le lecteur avec un personnage dont le nom ne rappelle à nos souvenirs que les plus sévères abstractions de la pensée ; M. Auerbach n’ignore pas cependant que le cœur de son héros a battu, puisque c’est cette période de joies et de douleurs qu’il a la prétention de nous peindre. Spinoza lui-même, dans sa dissertation sur le perfectionnement de l’intelligence, confesse ingénûment que, malgré la rigueur de ses principes, il a connu le trouble des passions. C’est ce Spinoza passionné que nous cherchons en vain dans le récit de M. Auerbach. Au moment où l’intérêt grandit, où la passion semble sur le point d’éclater, l’auteur s’arrête, et, au lieu d’une peinture vivante, on ne trouve plus que les sèches indications de la biographie. M. Auerbach a-t-il eu peur de son sujet ? A-t-il craint d’altérer par des inventions maladroites la grande figure qui posait devant lui, ou bien, à force d’étudier les œuvres de Spinoza pour se pénétrer de sa pensée, s’est-il laissé gagner par l’austérité glaciale de ses formules ? Je m’en tiens à cette dernière explication. M. Auerbach n’a pas su diriger son travail ; l’étude trop scrupuleuse, trop minutieuse, a refroidi l’imagination du conteur. La première moitié du livre est vive, colorée, dramatique ; la fin est pâle et languissante.

Ce n’est pas seulement la figure de Spinoza que le peintre attaque d’une main timide ; les autres personnages du récit s’effacent peu à peu et finissent par disparaître. Un soir, dans une rue d’Amsterdam, un des ennemis de Baruch, un de ceux qui l’ont dénoncé au sanhédrin, le fanatique et stupide Chisdaï, le frappe d’un coup de poignard. Pourquoi cet étrange épisode, qui voulait être lié au récit, est-il mentionné sèchement en quelques lignes ? Ce n’est pas tout : peu de temps après le mariage d’Olympia, Baruch apprend que van den Ende, le sceptique médecin, l’épicurien jovial, a joué un rôle dans un drame politique, et qu’il a payé de sa vie la témérité de son entreprise. Pour créer des embarras à la France, à l’heure où Louis XIV menace les Provinces-Unies, van den Ende a conspiré contre le roi avec Latréaumont et le chevalier de Rohan. La conspiration a été découverte, et le maître de Spinoza, arrêté en Normandie, est mort sur la potence. Comment expliquer la fin tragique de van den Ende ? Par quel miracle ce joyeux rabelaisien devient-il tout à coup un homme d’action, un héros de patriotisme et d’audace ? Si le portrait du médecin hollandais, tel que l’a tracé le romancier, est un portrait fidèle, ce singulier personnage a subi une transformation dont le récit devrait nous rendre compte. Je cherche le sens de cette énigme, j’en demande l’explication à l’auteur, et l’auteur garde le silence. Que deviennent aussi Olympia, et Kerkering, et Meyer, et le rabbin Manassé ? Toutes ces figures, groupées autour de Spinoza, s’évanouissent comme des fantômes. On voit trop que ce livre n’est pas une œuvre composée d’un seul jet, mais une série de fragmens, une succession d’épisodes. Au moment où l’auteur doit conclure, au moment où la pensée principale doit concentrer ses rayons et éclairer le tableau, tout entier, la lumière s’éteint, et le roman est fini.

M. Auerbach a compris le défaut de son œuvre. Cette lumière qu’il n’a pas voulu placer dans le récit, il la fait paraître dans une conclusion solennelle. Écoutez l’épilogue du poète : assurément cette scène de l’épilogue conviendrait à l’épopée beaucoup plus qu’au roman ; elle est tout extérieure, si je puis ainsi parler : elle ne sort pas des entrailles du sujet. N’importe, elle est belle, et l’auteur nous y révèle clairement la noble inspiration qui l’anime. M. Auerbach veut dire que Spinoza, maudit par les juifs, repoussé par les chrétiens, et n’opposant à la haine que des sentimens d’amour, a dû expier la longue malédiction qui pesait sur sa race. Il croit que cette conduite si chrétienne d’un juif est de nature à racheter le crime de la Judée contre le Christ. Par quel symbole exprimera-t-il cette pensée ? Il se rappelle la figure du juif errant, et comme le poète a le droit d’interpréter les légendes, il imagine qu’Ahasvérus a obtenu par le mérite de Spinoza la grâce de pouvoir enfin mourir. Le symbole est expressif, si je ne m’abuse ; il signifie que la vieille malédiction est levée et que la race juive a été rachetée par le plus doux de ses enfans. Plusieurs poètes ont essayé de chanter la mort d’Ahasvérus ; l’invention de M. Auerbach est bien conçue, et elle porte un caractère spécialement israélite qui en double l’intérêt. Spinoza, est dans sa chambre, la nuit est sombre, le silence est profond ; à l’heure où le solitaire vient de s’assoupir, une grande vision lui apparaît :


« Un homme à l’aspect étrange et fantastique se dressa devant lui. Sa tête était couverte d’un large chapeau aussi jaune que les épis d’orge tombant sous la faucille ; sa chevelure toute blanche pendait sur ses épaules, son front portait un signe de sang. Ses yeux, enfoncés dans leurs orbites, étaient voilés de sourcils épais ; au-dessous, deux sillons creusaient ses joues jusqu’aux deux coins de la bouche, et l’on voyait que bien des larmes avaient coulé par là ; mais maintenant les sillons étaient vides, car la source des larmes avait tari. Ses lèvres pâles étaient enveloppées d’une longue barbe qui descendait jusqu’à sa ceinture. Une tunique de crin serrait son maigre corps, ses pieds étaient nus et déchirés. À sa droite était suspendu un sac, et il y avait du même côté sur son vêtement une tache de la couleur du chapeau. Sur son cœur, il portait un rouleau dans un étui de fer fixé à un lacet, et ce lacet attaché à son cou avait fait une entaille profonde dans la chair. De sa main droite, il tenait un bâton qui dépassait la hauteur de sa tête.

« L’homme se pencha sur Spinoza, le baisa au front, et dit : — Me connais-tu, mon fils, ô toi que j’aime tant ? Plus de seize cents fois déjà, j’ai vu le soleil accomplir son cours depuis le jour où le malheur est venu frapper mon front. J’étais sous ma porte, tenant mon enfant dans mes bras ; on menait au supplice Jésus, fils de Joseph et de Marie de Nazareth, qui se disait notre Messie. Je le haïssais, car nous aimions le sol de notre patrie, et lui, il nous ordonnait d’oublier notre patrie pour son ciel ; nous demandions des épées, et il nous enseignait à aimer le joug de l’étranger : ce n’était pas notre Messie. Il voulut se reposer sur mon seuil, mais je le repoussai du pied et l’obligeai à continuer son chemin. Il me dit alors : Viens avec moi, ton pied qui m’a frappé ne trouvera plus de repos jusqu’au jour où je reviendrai et fonderai mon royaume sur la terre. Aussitôt mon enfant tomba de mes mains ; je suivis Jésus, je le vis mourir sur la croix, puis je ne revis plus jamais ni ma maison ni mes enfans. Furent-ils dispersés comme la paille par le vent ou dévorés par le glaive ? Je l’ignore. Fugitif et errant comme Caïn, j’allais à travers les champs et les forêts, à travers les torrens et les montagnes. La fleur vers qui se tournaient mes yeux fermait aussitôt son calice ; l’herbe, à l’approche de mes pas, exhalait des gémissemens ; les oiseaux se taisaient au-dessus de ma tête, et le lion, qui, poussé par la faim, s’élançait sur moi en rugissant, s’enfuyait avec terreur sitôt qu’il m’avait reconnu. Pourtant les bêtes sauvages étaient encore compatissantes et tendres, si je les compare à mes semblables. Dans les villes et les contrées que je parcourais, les hommes m’abreuvaient d’absinthe et me nourrissaient de fiel ; ils versaient du poison dans mes blessures, ils me donnaient pour lit une couche d’épines. Si je voulais reposer ma tête, ils faisaient trembler le sol sous moi ; si je voulais pousser une plainte, ils étouffaient ma voix, dans ma bouche avec des charbons ardens. Partout où je portais mes pas, ils me saisissaient par les cheveux, ils amassaient du bois sur un bûcher et me précipitaient dans les flammes. Alors Jéhova, le dieu d’Israël, dont je porte l’éternelle loi au fond de mon cœur, envoyait son ange à mon secours, et les flammes avaient beau dresser vers moi leurs langues avides, l’ange m’arrachait aux flammes ; mes ennemis avaient beau verser mon sang à flots, l’ange me soulevait et ranimait mon corps. Vainement aussi ils me tenaient enfermé dans une nuit profonde, sa lumière rayonnait, et tout devenait clair autour de moi ; vainement ils me plongeaient dans la pourriture empestée des tombeaux, l’haleine de ses lèvres, en soufflant, me donnait une vie nouvelle. Je demandais souvent à Dieu : Quand cela finira-t-il, Seigneur ? quand auras-tu pitié de moi ? quand laisseras-tu tomber sur moi un regard de miséricorde ? quand verseras-tu du baume dans mes blessures ? quand me permettras-tu de trouver un peu de repos ? quand changeras-tu, ô Dieu, la haine en amour, afin que je cesse d’être un objet d’horreur et de risée pour les nations ? Vois : j’ai vu passer, j’ai vu se flétrir générations sur générations, comme se flétrit l’herbe des champs ; j’ai vu des royaumes s’élever, puis s’écrouler en poussière devant le souffle de ta bouche. Tout meurt, tout renaît ; moi seul, je suis toujours suspendu entre la vie et la mort, pareil à la goutte d’eau qui a coulé le long d’un seau de puits, et qui, suspendue sur l’abîme, est secouée par le vent, sans tomber jamais. Je suis allé jusqu’aux régions où des glaces éternelles enchaînent la terre, les sables de l’Arabie ont brûlé mes sandales, et nulle part, nulle part je n’ai trouvé une patrie où je pusse semer, et moissonner, et me coucher dans mon tombeau. Jérusalem, la cité magnifique, n’est plus qu’une ruine ; quand la rebâtiras-tu pour y ramener ton peuple ? Écoute mes plaintes ; le matin je dis : Fais que le soir arrive ! Je dis le soir : Fais que le matin reparaisse ! La douleur, la honte, la misère sont mes compagnes, et j’ai fini par les aimer. Donne-moi des larmes pour que je puisse pleurer mes infortunes, ou, si tu ne le veux pas, retire ta main qui me défend, laisse mes ennemis me frapper au cœur, laisse-moi mourir, Seigneur, laisse-moi mourir ! Je me suis enveloppé dans ma haine, permets que je sois vengé de mes persécuteurs ; lance dix fois sur leur tête les maux dont ils ont frappé la mienne ; dis au tonnerre de les faire trembler, ordonne à la foudre de les dévorer, ou bien donne-moi une épée, Seigneur, Seigneur ! donne-moi une épée, que je me baigne dans leur sang… Ou bien faut-il espérer que le temps viendra où l’amour et la loyauté se donneront la main, où la paix et l’équité s’embrasseront, où la vérité s’épanouira du sein de la terre, où la justice sourira du haut des cieux ?

« Tels étaient, ô mon fils, et ma plainte, et mon désespoir, et mon espérance. Tu es venu pour être le libérateur de l’humanité ; moi aussi, tu me délivreras. Les hommes de ta race t’ont chassé, ont attenté à ta vie ; les autres, par leurs trahisons, ont empoisonné les plus doux sentimens de ton cœur ; mais toi, tu ne connais point la haine, et en échange du mal qu’ils t’ont fait, tu leur donnes la vérité…

« La vision se pencha sur Spinoza endormi et le baisa au front une seconde fois ; c’était le baiser d’Ahasvérus mourant, d’Ahasvérus représentant des destins d’Israël qui avait crucifié Jésus-Christ. »


Ce tableau ne manque pas de grandeur ; c’est une heureuse idée d’avoir fait de Spinoza le sauveur d’Ahasvérus. Ahasvérus a frappé lâchement, cruellement, le divin supplicié du Calvaire, et pour cela il a été condamné à marcher jour et nuit, à errer sans repos, sans trêve, à souffrir mille morts sans mourir jamais. Le jour où l’un des fils d’Ahasvérus sera frappé à son tour, et où, loin de se venger, il n’aura au fond du cœur que des sentimens de résignation et d’amour, ce jour-là Ahasvérus verra enfin le terme de ses souffrances séculaires. C’est le rabbin d’Amsterdam qui a fait ce miracle ; c’est l’auteur des lettres à Oldenbourg qui a permis au juif errant de se coucher dans la tombe. On ne pouvait faire un plus magnifique éloge de ce christianisme naturel, qui était, non pas dans la pensée, mais, ce qui vaut mieux à mon sens, dans le cœur et dans la vie de Baruch Spinoza.

Est-il bien certain pourtant qu’Ahasvérus soit mort ? Assurément, dans tous les pays civilisés, Ahasvérus ne souffre plus comme autrefois : il n’est plus haï, persécuté, maudit ; notre loi ne fait pas de différence entre le chrétien et l’enfant d’Israël. Supposez que cette loi bienfaisante pénètre chez tous les peuples qui l’ont repoussée jusqu’ici, je renouvellerai pourtant ma question : êtes-vous assurés qu’Ahasvérus soit mort ? La malédiction d’Ahasvérus n’était pas seulement dans l’esprit des nations chrétiennes, elle était dans le propre cœur d’Ahasvérus. Les juifs ont encore besoin d’être affranchis dans les pays mêmes qui leur ont donné tous les droits du citoyen. Affranchissez-les d’eux-mêmes, de leurs passions, de leurs traditions séculaires, de ces pratiques ténébreuses et basses qui les marquent d’un signe toujours reconnaissable au sein de l’humanité. Tout écrivain Israélite qui réclame le droit commun pour les hommes de sa race doit leur adresser en même temps les plus sévères leçons. Pourquoi, je vous prie, la libérale Angleterre s’obstine-t-elle à leur fermer les portes du parlement ? Et chez nous, dans cette France passionnée pour l’égalité, dans une société qui a pour base l’esprit de 89, comment se fait-il qu’il y ait encore des juifs, je veux dire une caste distincte comme sous l’ancien régime ? Les juifs seuls doivent répondre de ces faits. La réforme intérieure de la société juive est certainement une question urgente depuis que l’idée du droit commun pénètre peu à peu les législations européennes, et c’est aux écrivains israélites, publicistes ou hommes d’imagination, de se proposer cette grande œuvre. Un écrivain israélite de l’Autriche, M. Léopold Kompert, a ouvert courageusement la route ; on se rappelle peut-être avec quelle indépendance d’esprit, avec quelle gravité religieuse il travaille au perfectionnement moral de sa race dans les Scènes du Ghetto et les Juifs de Bohême [4]. M. Berthold Auerbach a plus d’art que M. Kompert ; pourquoi ne donne-t-il pas à son talent cette mission civilisatrice qui a fourni à son émule des inspirations si fécondes ?

Malgré ces regrets et ces critiques, le Spinoza de M. Berthold Auerbach n’est pas une œuvre ordinaire. Il faut un rare talent pour se tromper ainsi. L’alliance de l’imagination et de l’étude, de l’érudition et de la poésie, n’est pas complète dans ce tableau ; vous y trouverez du moins, à défaut d’harmonie, maintes richesses de détail. On connaît mieux certains traits du caractère de Spinoza quand on a fermé le roman ; on garde surtout de cette lecture un plus grand respect de la pensée, un sentiment plus élevé de la philosophie et de l’action qu’elle peut exercer sur une âme sincère. Au lieu des mondaines aventures dont les romanciers de nos jours sont les chroniqueurs attitrés, ce sont des aventures toutes spirituelles qui se déroulent sous nos yeux : l’auteur de Spinoza a écrit l’histoire d’une âme. Parmi les œuvres d’imagination en France ou en Allemagne, pourrait-on en citer beaucoup qui méritent cet éloge ?

Je voudrais pouvoir en dire autant du roman que M. Auerbach a intitulé Poète et Marchand. Il y a certainement de l’esprit, de la finesse, des études ingénieuses, des portraits bien tracés dans ce tableau d’une famille juive au XVIIIe siècle ; mais le caractère fragmentaire que j’ai déjà blâmé dans Spinoza reparaît ici d’une manière plus fâcheuse encore. Les fragmens, dans Spinoza, pouvaient du moins se suffire à eux-mêmes ; la grandeur du sujet, l’importance des figures principales auraient soutenu l’intérêt du récit, alors même que l’habileté des détails n’eût pas fait oublier les imperfections de l’ensemble. Ici au contraire, malgré l’art du conteur, comment s’intéresser à cet honnête poète satirique, Éphraïm Kuh, dont M. Auerbach a fait le héros de son livre ? Pour relier ces fragmens, il eût fallu un personnage plus grand que ce rimeur de fines épigrammes. Éphraïm Kuh était un esprit libéral, il a été l’ami de Mendelssohn, il a connu Lessing, Gleim, Nicolaï, Lavater, et M. Auerbach saisit avidement l’occasion d’introduire dans son œuvre toutes ces nobles figures. Lessing et Mendelssohn ont beau faire, le roman se déroule péniblement. Une scène bien tracée, un dialogue spirituel, ne suffisent pas à dissimuler le vide de l’action. Le chapitre intitulé une Soirée chez Moïse Mendelssohn est un excellent tableau, parfaitement dans le ton du XVIIIe siècle, une œuvre de penseur et d’artiste : tournez la page, vous verrez que ce n’est là qu’un fragment.

Puisque M. Auerbach se préoccupe surtout des détails, j’ai hâte d’arriver à un ouvrage où cette vivacité d’allures, cette variété d’inspirations et de sujets peuvent faire oublier l’absence de plan. Ouvrons le recueil d’histoires intitulé l’Écrin du Compère ; voici un des meilleurs livres de M. Berthold Auerbach, un des meilleurs livres que la littérature d’imagination ait donnés depuis longtemps à l’Allemagne.

Est-ce un livre d’imagination ? est-ce un livre de philosophie morale ? C’est de la morale populaire, morale non pas abstraite et pédantesque, morale poétique, rustique, et proposée en de vivans exemples. L’Allemagne est souvent triste quand elle songe à son rôle politique, elle l’a été surtout après les révolutions de 1848, lorsque tant d’illusions ont été détruites, tant d’espérances ajournées, et qu’elle s’est retrouvée là, victime des passions démagogiques et des réactions de l’arbitraire, plus immobile que jamais au milieu des événemens du monde. Faut-il céder au découragement, désespérer de l’avenir ? — « Le désespoir est impie, répond une voix mâle et franche. Si le pays est désarmé, il reste toujours des hommes, des êtres qui pensent, qui aiment, qui haïssent, qui ont l’instinct du bien, qui ont besoin de conseils : au lieu de poursuivre comme autrefois de vaines et prétentieuses chimères, occupons-nous de l’éducation morale du peuple. » — La voix qui parle ainsi est celle de M. Berthold Auerbach. Déjà, il y a quelques années, au lendemain même des déceptions de 1849, il avait conçu une pensée semblable. Dans le roman intitulé Vie nouvelle, un comte, un chef démocratique, change de nom, change de vie, et se fait instituteur populaire pour reprendre par le commencement la révolution qui vient d’avorter entre ses mains. Malheureusement cet instituteur populaire, encore dévoré de rancunes, n’a pas le calme nécessaire pour remplir sa tâche. Aujourd’hui M. Berthold Auerbach est simplement un prédicateur de morale, il ne s’occupe pas de révolutions, il veut seulement consoler ce peuple qui souffre et lui montrer qu’il a en lui-même des révolutions à accomplir, des vices à extirper, des vertus à féconder. Une fois les réformes intérieures conduites à bien, les révolutions légitimes se font d’elles-mêmes. L’épigraphe du livre de M. Berthold Auerbach pourrait être cette belle formule que Saint-Martin emprunte à Angélus Silesius : « Le bien ne fait pas de bruit, le bruit ne fait pas de bien. »

Qu’on se rappelle les entretiens du comte Lucanor et de son sage conseiller Patronio ; c’est un des plus charmans chefs-d’œuvre de la littérature espagnole. Le livre de M. Auerbach n’est pas sans analogie avec l’ouvrage de l’infant don Juan Manuel. Seulement nous ne sommes plus au moyen âge ; ce n’est plus un comte qui est le personnage principal ; le seigneur dont il s’agit de faire l’éducation, c’est le seigneur tout le monde, herr omnes, comme disait Luther, et le sage conseiller Patronio s’appelle tout simplement le compère. La scène est au village. Il y a là un brave homme qui a beaucoup vu, beaucoup réfléchi, et qui s’est formé une philosophie pratique d’une saveur originale. Êtes-vous inquiet, chagrin, mécontent de vous-même, allez consulter le compère. On l’appelle ainsi, parce qu’il est le parrain des bonnes pensées. Bien des gens qui désespéraient ont repris goût à la vie en écoutant les histoires qu’il tire de son écrin. Cet écrin si bien rempli et toujours prêt à se vider, c’est la conscience du compère et sa fidèle mémoire. Que d’histoires à émerveiller Patronio ! Il y en a de gaies, il y en a de tristes ; celles-ci sont rustiques, celles-là ont une sorte de dignité religieuse ; toutes sont bonnes à entendre dans leur simplicité. Lorsque le compère a donné ses consultations aux malheureux qui invoquent son expérience, son bonheur est de réveiller le souvenir des choses qui honorent l’humanité. Il sait aimer tout ce qui est bien, admirer tout ce qui est beau. Trop souvent on n’a de regards que pour les objets qui brillent ; on n’admire la vertu que chez le héros, la poésie que dans les œuvres consacrées. Et pourtant que de choses vraiment grandes sous la forme la plus simple ! L’existence la plus humble a des illuminations qu’un œil vulgaire n’apercevra jamais. Un poète le disait l’autre jour :

La fleur de poésie éclôt sous tous nos pas,
Mais la divine fleur, plus d’un ne la voit pas.

Ces fleurs-là, le compère les voit toujours. Rien de ce qui peut relever la condition de l’homme n’échappe à sa clairvoyance. C’est une inspiration démocratique dans le meilleur sens qu’on puisse donner à ce mot ; mais pourquoi employer ce terme, quand nous en avons un autre plus juste et bien plus beau ? C’est une inspiration évangélique, car cet instinct si vif du mérite humble et caché n’est point mêlé d’orgueil : le compère a conservé le sentiment et le besoin du respect.

Un des meilleurs chapitres de l’Écrin du Compère, c’est celui que l’auteur a intitulé les Momumens de l’empereur Joseph. Joseph II, malgré ses fautes et surtout malgré ce qu’on a fait pour défigurer sa vie et noircir sa mémoire, est resté populaire dans la plus grande partie de l’Allemagne. Maints récits, maints témoignages de sa bonté ont passé de bouche en bouche, embellis par l’imagination de tous : il a une légende enfin, et le compère l’a recueillie avec piété. L’empereur Joseph a été jugé bien diversement. Les hommes qui voudraient faire du catholicisme un parti ne prononcent son nom que pour lui jeter l’outrage ; son amour passionné du bien, ses généreuses imprudences, ses intentions si profondément humaines et chrétiennes sont pour eux lettre close : ils ne voient que ses erreurs. Les philosophes eux-mêmes, les politiques libéraux s’embarrassent souvent dans les réserves qu’ils sont obligés de faire. Écoutez ce qu’en pense un des amis du compère, et dites-moi si vous connaissez sur Joseph II un jugement plus simple et plus sensé :


« Lorsqu’on dit l’empereur Joseph, chacun sait qu’il s’agit de Joseph II d’Allemagne, qui vivait à Vienne dans le siècle passé. Et ce n’est pas son moindre titre de gloire qu’il ne porte pas de surnom, qu’on n’ait pas besoin de l’appeler Joseph le Grand, Joseph le Bon, Joseph le Juste, mais qu’il suffise de dire l’empereur Joseph pour que tout le monde sache de qui il est question.

« A Vienne, dans la cour du Burg, il y a une belle et grande place où s’élève la statue de bronze de l’empereur Joseph assis sur son cheval.

« Malheureusement le sculpteur l’a vêtu à l’antique, et sous ce costume romain il ne reste que bien peu de chose de ses allures et de sa physionomie. Cependant tout récemment encore on a pensé à lui, et ce n’est pas sans raison que le peuple en 1848 a placé dans la main de la statue de l’empereur le drapeau rouge, noir et or. Il vit encore dans des mémoires fidèles, et c’était bien à lui de porter dans sa main de bronze la bannière de l’unité et de la liberté allemandes, — qu’on lui a retirée depuis.

« Le compère a un ami qui n’est jamais passé sur la place Joseph sans ôter respectueusement son chapeau devant la statue de l’empereur. Certaines gens, qui s’en aperçurent, lui demandèrent d’un l’on railleur l’explication de cette singulière habitude ; voici la réponse qu’il leur fit :

« Il n’y a pas de joie plus belle que celle qu’on éprouve en aimant, mieux encore en respectant quelqu’un de toutes les forces de son ame ; je dis mieux encore, car le respect dont je parle, c’est l’amour que nous ressentons pour une personne placée plus haut que nous, et cependant si rapprochée de nous par sa bonté, que nous ne craignons pas de nous livrer familièrement à elle. Plût au ciel qu’on eût souvent dans la vie l’occasion d’éprouver cet affectueux respect !… Il y a bien des hommes dans l’histoire dont nous admirons les actions, nous sommes émerveillés de la plénitude de leur puissance ; mais notre estime, notre amour, notre respect, nous ne pouvons les donner qu’à ceux dont les actions nous révèlent une haute pensée morale soutenue par une volonté forte. Le souvenir de ces hommes chez lesquels la grandeur de la race humaine s’est manifestée sous une forme vivante est le meilleur héritage que nous ait légué le passé. Il y a de ces noms fixés à la voûte des cieux aussi solidement, aussi éternellement que les planètes, et sur la terre comme en pleine mer, lorsqu’on ne sait plus dans quelle contrée l’on est, on trouve sa route en contemplant ces étoiles.

« Vous direz peut-être : Est-ce une raison pour te découvrir devant sa statue ? Ne peux-tu lui témoigner ton respect au fond de ta pensée ? Je ne discuterai pas sur ce sujet ; mais supprimez de la vie et de la religion, — qui n’est que la forme sacrée de la vie, — supprimez, dis-je, de la vie et de la religion toutes les habitudes, toutes les manifestations extérieures : que restera-t-il ? Je ne sais quoi de désert, d’aride, d’incohérent, une confusion des langues comme à Babel, et personne ne comprendra plus ni les paroles, ni même les signes de son frère. Mille et mille fois, je le sais bien, on obéit à un usage sans songer à la pensée qu’il exprime ; mais aussi, quand on connaît la portée de cet usage, il semble, chaque fois qu’on s’y conforme, qu’une sorte de bénédiction vous inonde ; on éprouve un sentiment de satisfaction intérieure, de bien-être moral, alors même qu’on ne se rend pas un compte très clair de ce sentiment. Aussi voudrais-je qu’on habituât tous les enfans qui traversent cette place à donner une marque de respect à l’image de l’empereur Joseph, car les bonnes habitudes suppléent souvent aux bons principes, ou plutôt elles transforment ces principes en instincts, et peu à peu, par l’attention et la méditation, elles éveillent au fond des cœurs les sentimens d’où elles sont nées.

« — Mais ne places-tu pas trop haut l’empereur Joseph ? demanda l’un des auditeurs.

« — Pas du tout. Mon empereur Joseph était un homme aux bonnes pensées, aux sentimens purs ; ce n’était pas seulement un brave homme, c’était un homme loyal.

« — Quelle différence fais-tu donc entre un brave homme et un homme loyal ?

« — Le brave homme est celui qui remplit régulièrement, consciencieusement, selon l’ordre établi, le devoir qui lui est imposé ; l’homme loyal est celui qui fait plus que la loi, qui s’impose de nouveaux devoirs, qui, au-delà de la règle établie, crée une règle nouvelle ; je le répète, l’homme loyal agrandit la loi [5]. L’empereur Joseph était un homme loyal dans la plus complète acception du mot ; c’est là le meilleur éloge qu’on puisse faire de lui, c’est même un éloge qui doit compter double, si l’on songe à tous les préjugés, à toutes les traditions dont il avait à s’affranchir. Frédéric le Grand lui-même, — et ce n’est pas là un titre médiocre pour l’empereur, — s’étonnait que Joseph, né dans une cour bigotte, élevé au sein du luxe et nourri d’encens, ait pu être cependant si libéral, si simple et si modeste.

« — Mais, dit l’un des auditeurs, n’a-t-il pas commis bien des fautes, et n’est-ce pas pour cela qu’il est resté de lui si peu de choses, si peu de titres à notre reconnaissance ?

« — Eh ! sans doute, l’empereur Joseph a fait de grandes fautes, des fautes qu’il est facile de reconnaître. Cela ne diminue en rien le respect que nous lui devons. Il y avait dans son intelligence des défauts, des lacunes, qui appartiennent à la nature humaine en général et à l’esprit particulier de son temps ; mais il avait aussi des vertus qui lui appartiennent en propre, et maintes choses excellentes sont appelées joséphines du nom de l’empereur Joseph. Il n’est personne qui ne laisse voir en soi les imperfections de notre nature ; le parfait n’existe que dans la pensée de Dieu. La faute capitale de l’empereur Joseph, c’est qu’il bâtissait son œuvre sur la bonté et l’intelligence de l’homme, sans s’inquiéter des déviations que l’humanité avait subies dans le cours des siècles. Fidèle à sa devise, il prétendait régner « par la vertu et par l’exemple. » Ses vues étaient nobles, pures, mais, dans son amour des hommes, il reculait, devant les moyens pratiques qui eussent été nécessaires, pendant quelque temps au moins, à l’accomplissement de ses bienfaisans projets. Frédéric le Grand a prononcé des paroles bien significatives lorsqu’il a dit : « Joseph II fait toujours le second pas avant d’avoir fait le premier. » La vérité est qu’il négligea tout ce qui devait préparer la réalisation de ses plans. Jusque sur son lit de mort, après que son médecin Quarin lui eut annoncé ouvertement que la maladie était sans remède, le 5 février 1790, l’empereur Joseph disait encore : « Je ne regrette pas le trône, je me sens en paix ; une seule pensée m’attriste, c’est de n’avoir réussi, malgré toutes mes peines, qu’à faire si peu d’heureux et tant d’ingrats. » Il a réussi cependant, comme il en exprimait l’espoir dans une lettre à van Syiéten, il a réussi, ce sont ses propres termes, à faire de l’amour du peuple la parure du diadème. Oui, si l’on gravait une inscription sur ce monument, on devrait choisir ces paroles empruntées à l’histoire de Joseph en Égypte, le premier livre de la Genèse, chapitre 42, verset 8 : « Et Joseph reconnut ses frères, mais ses frères ne le reconnurent pas. »


Après ce préambule la légende commence, naïve légende qui cache parfois de profonds symboles. Un jour, l’empereur Joseph, voyageant en Moravie, passait en calèche découverte sur la route de Brünn à Wischau. Il admirait les campagnes richement cultivées, et ce spectacle éveillait mille projets dans son esprit, car il aimait surtout les hommes livrés aux travaux agricoles, et l’un de ses continuels soucis était d’améliorer leur sort. C’était par une belle journée de la fin du mois d’août ; la moisson était finie, on commençait à labourer de nouveau. Tout à coup l’empereur donne l’ordre d’arrêter ; au bord de la route, il a vu un vieux laboureur, avec sa charrue attelée de deux chevaux, qui venait de terminer un sillon. — Voulez-vous me permettre, mon brave homme, de diriger un instant votre charrue ? — Pourquoi pas ? dit le paysan, qui ne sait guère à qui il parle ; mais je doute que vous le puissiez faire. Cela se voit de reste. Essayez toujours. — Essayons, dit l’empereur, et déjà il a le timon en main. Les chevaux partent, le soc tranche la terre, tout va bien… — Halte ! crie subitement le vieillard, vous enfoncez le soc trop avant, et vous amenez de la mauvaise terre. Ce champ-là n’est pas fait pour de si profondes entailles. » L’empereur sourit, s’appliquant à lui-même et à sa politique l’admonition du paysan. Sur ces rapports du paysan et de l’empereur, l’imagination populaire a brodé toute une histoire, et le compère n’oublie pas d’en tirer la leçon morale. Hélas ! il n’est que trop vrai, l’empereur Joseph a voulu creuser trop profondément son sillon. Cet esprit si libéral a montré en certaines occasions l’intolérance la plus cruelle, comme le prouve l’histoire du déiste Christophe, si bien contée par M. Auerbach. Le compère ne s’aveugle pas sur les vertus du souverain à qui il a voué une si respectueuse tendresse ; il sait que la loi vaut mieux que le pouvoir arbitraire d’un homme, ce pouvoir fût-il confié aux mains les plus bienveillantes et les plus pures.

Ce sont donc des leçons de patience et de modération que donne le rustique instituteur. Et si l’on songe de quel écrivain viennent ces leçons, si l’on se rappelle qu’après 1848 plusieurs de ses ouvrages, son drame d’André Hofer par exemple, excitaient des émotions toutes contraires, on admirera le travail qu’il a accompli sur lui-même et l’exemple qu’il donne. Cette patience n’est pas la mollesse inerte du quiétisme ; c’est une patience virile, la patience de l’homme qui se réforme lui-même et sait se rendre digne de ce qu’il désire.

La plupart des histoires que raconte le compère sont de petits drames psychologiques. Le sujet est insignifiant en apparence ; regardez-y bien, vous verrez une étude précise, un développement magistral des passions. Il serait plus facile assurément d’imaginer quelque violent mélodrame, et il faut être sûr de soi pour se résigner à être si simple. Comment cette Allemagne, volontiers sympathique aux conceptions exagérées et fantasques, a-t-elle pu accueillir ainsi des narrations qu’un lecteur superficiel prendrait pour des contes de bonne femme ? Ce n’est pas seulement l’habileté du style qui l’a charmée, c’est la science du cœur humain. L’histoire du paysan Xaveri, qui désole sa famille, qui scandalise le village par sa violence et son humeur farouche, et qui, soutenu au fond par quelques bons instincts, trouve toujours d’excellentes raisons pour ajourner la réforme de sa vie, est certainement un sujet d’une innocence un peu niaise, si l’on ne considère que l’ensemble. Qu’on ne s’y trompe pas cependant, ce qui est tout ici ; c’est la connaissance du cœur, c’est l’exposé impitoyable des combinaisons, des calculs hypocrites, par lesquels un lâche essaie de se tromper lui-même. Appliquez cette étude à des sujets plus complexes, plus élevés, vous aurez la peinture d’un type, l’image de la lâcheté morale. J’aimerais mieux sans doute que M. Auerbach fit cette application lui-même, et n’en laissât pas le soin au lecteur. Il me semble, et je reviendrai sur ce point, qu’il a suffisamment prouvé sa témérité et son adresse en traitant des sujets légèrement vulgaires pour en tirer des effets scientifiques. Il a réussi en Allemagne par ce hardi mélange de simplicité et de force ; malgré ce succès, l’épreuve est dangereuse et ne doit pas être souvent répétée. S’il est bien de parler clairement et simplement quand on enseigne, il faut prendre garde que la clarté ne dégénère en lieux-communs, et la simplicité en enfantillage.

Il y a parfois dans ces naïves histoires des pensées d’une amertume poignante. Un matin le compère est entré à l’auberge avec son cousin André, et tandis qu’ils devisent tous les deux, arrive un marchand d’images qui doit quelque argent à l’aubergiste, et va le payer avec sa marchandise. Le ballot est ouvert, les images s’étalent sur la table ; laquelle choisir ? « Je prendrais volontiers, dit l’aubergiste, une ou deux figures de saints. — Tu as raison, dit le cousin André, pourvu que cela te serve à quelque chose. J’en ai connu de ces gens qui avaient de saintes images, et les plus saintes du monde, accrochées aux murs de leur chambre. Les saints les regardaient tout le jour avec leurs yeux si doux, si pieux !… Cela ne les empêchait pas de jurer, de s’emporter et de mentir comme à l’ordinaire. — Combien coûte ce portrait de Napoléon ? dit l’aubergiste. — Ne prends pas cela, dit vivement le cousin André. Pourquoi un Napoléon dans la chambre d’un Allemand ? Le rouge me monte au front lorsque j’entre dans une salle et que j’y vois cette image. — Cousin André, dit le compère, tu es un peu vif ce matin. — Le marchand était tout décontenancé. — Voici, dit-il, quelque chose qui vous conviendra : c’est l’image de l’Allemand Michel tiraillé par tous les souverains. — Que le bourreau t’emporte ! s’écrie André furieux ; afficher dans sa propre chambre le symbole de sa honte ! J’ai des larmes de colère dans les yeux lorsque je vois de pareilles choses. Chacun s’imagine que ce n’est pas lui, lui-même, en personne, qui est ici livré à la risée ; eh ! qui est-ce donc, malheureux ? Viens, compère, tout cela m’irrite, allons-nous-en. — Nous partîmes (c’est le compère qui parle), et tandis que l’aubergiste achetait un portrait de Napoléon, nous cherchâmes longtemps sans trop de succès quelle image on pouvait suspendre au mur dans la maison d’un Allemand. »

Le compère a écrit cette page dans un accès d’humeur noire, un jour qu’il pensait à la politique des cabinets allemands et à l’incertitude du peuple. « Hélas ! — un critique distingué, M. Julien Schmidt, le disait éloquemment dans une œuvre toute récente, — hêlas ! elle coule si lentement, cette politique, le flot est si pesant et si morne, qu’on ne saurait dire en vérité s’il marche ou s’il recule. » Il y a donc, même pour les plus sages, pour les plus fermes esprits, des heures de tristesse et de découragement ; mais ce n’est pas là, grâce à Dieu, l’inspiration habituelle de M. Berthold Auerbach. Ce n’est pas à moi de lui apprendre qu’il y a en Allemagne des figures populaires, des images nationales qu’un Allemand peut regarder avec amour. Son livre est expressément dirigé contre les hommes à qui les désillusions ont enseigné l’indifférence. Il sait que le désespoir est un mauvais conseiller, et qu’à ses explosions violentes succède ordinairement le sommeil de l’âme. Point de désespoir violent, point d’abattement inerte, c’est la première loi de sa morale. Il excelle à parler du travail, à en montrer la vertu bienfaisante. Au milieu de ses rustiques histoires, il place un discours grave, solennel, évangélique, une sorte de sermon sur la montagne, et ce sermon est la glorification de l’activité humaine. « Il y a une chaire ; qui sait où elle est ? Il y a une communauté ; qui pourrait dire son nom ? Dans cette chaire, devant cette communauté, un orateur sans fonctions et sans titre parlait ainsi : Je viens vous parler de la majesté et de la couronne de l’homme, qui s’appelle le travail. » Et sur ce sujet tant de fois traité, l’orateur trouve des idées neuves, des rapprochemens inattendus, ou plutôt il n’y a pas ici d’orateur. Cette voix mystérieuse au sein d’une communauté inconnue, c’est la conscience de l’humanité. Je travaille et je suis heureuse de mon travail, tel est le murmure qui sort de tous les lieux où la race humaine accomplit son œuvre, murmure indistinct, qui a besoin d’une traduction précise. Le discours de M. Auerbach sur la sainteté du travail est la traduction de ce chant harmonieux et confus qui sort des ruches bourdonnantes.

Voilà le livre intitulé l’Écrin du Compère. On pourra en retrancher bien des histoires un peu puériles, on pourra abréger des développemens, supprimer des répétitions, il y restera toujours un merveilleux choix d’apologues, de légendes, de vérités morales, vivement exprimées et plus vivement encore lancées à leur but. L’auteur sait maints fabliaux des vieux temps, il les arrange à sa manière, et ses contemporains s’y reconnaissent. Il aime aussi à donner des leçons de philologie, à expliquer le sens d’un mot, d’une formule, à en retrouver l’origine première, et ce n’est pas seulement la tradition littéraire, c’est la tradition morale qui est renouée. Certains mots sont des médailles qu’une pensée énergique avait frappées ; médailles rouillées, pensées évanouies, l’auteur les dérouille avec adresse, et les voilà remises en circulation. Tout cela est fait gaiement, allègrement, sans ombre de pédantisme, avec une bonne humeur qui est déjà un enseignement. Ajoutons qu’il a des correspondans au nord et au sud de l’Allemagne, et que leurs lettres naïves complètent le tableau du compère. Il lui en vient du fond de l’Amérique. Nous pensions n’avoir sous les yeux que la petite commune où ce Franklin populaire distribue ses leçons, l’Allemagne entière est devant nous, même cette lointaine Allemagne qui s’agite au-delà de l’Océan. En un mot, la variété des formes répond à la richesse de la pensée. L’Ecrin du Compère, une fois"débarrassé des longueurs et de quelques puérilités, gardera une belle place dans la littérature politique et morale de l’Allemagne.

J’ai dit que l’auteur de l’Écrin du Compère avait fait subir à son enseignement moral les transformations les plus heureuses ; j’ai dit qu’il s’était affranchi de certaines erreurs de sa jeunesse, et que sa prédication était non-seulement généreuse, mais sensée. Ce progrès n’était pas le seul que l’ingénieux conteur était tenu de réaliser ; il lui reste encore un progrès littéraire à accomplir, s’il veut exercer toute l’influence à laquelle il prétend. M. Auerbach ne se préoccupe pas assez de l’invention : en renouvelant son esprit, il n’a pas cherché à renouveler sa manière. Son dernier roman, Barfüszele (la Fille aux pieds nus), pourrait tenir sa place dans les Histoires de Village. Or les histoires de village se sont déjà multipliées sous sa plume un peu plus qu’il ne faudrait, et, malgré le légitime succès qu’ont obtenu les premiers volumes de ces scènes rustiques, l’auteur fera bien de s’en tenir là. Je ne méconnais pas les parties gracieuses de ce livre : le premier chapitre surtout est plein de poésie et d’émotion ; le tableau de ces deux petits orphelins qui ne veulent pas croire que leurs parens viennent de mourir, ou plutôt qui ne savent pas ce que c’est que la mort, la peinture de la maison déserte, du jardin abandonné, et de ces pauvres enfans qui s’y attachent, qui ne peuvent s’en éloigner, persuadés que le père et la mère vont revenir, ce sont là de ces scènes poétiquement touchantes où triomphe M. Auerbach. Un de ces enfans est l’héroïne du livre. Amrei (elle est si misérable, la pauvre enfant, que tout le village l’a surnommée la Fille aux pieds nus), Amrei et son frère Dami sont élevés aux frais de la commune, et les humiliations ne leur manquent pas. Comment Amrei grandit en sagesse et en grâce, dirige son frère, trouve dans la misère même des inspirations charmantes, devient l’appui des pauvres, et finit par épouser le fils d’un fermier du voisinage, tel est le sujet du récit. Encore une fois, certains détails sont excellens, le style est d’un artiste, mais l’ensemble manque de nouveauté et d’invention. Quand M. Berthold Auerbach ne répète pas, en les affaiblissant, ses premières histoires de village, il se laisse prendre, involontairement sans doute, aux réminiscences de ses lectures. Il y a dans Barfüszele une scène de bal rustique qui a le tort de rappeler la Petite Fadette, et le mariage d’Amrei avec Johannes fait penser au dernier chant d’Hermann et Dorothée.

M. Berthold Auerbach cherche manifestement à se renouveler : c’est pour cela qu’il a refait ses premiers romans d’après une inspiration plus pure. Il doit persévérer, dans cette voie et se rendre compte de toutes les difficultés de sa tâche. L’habile conteur prend son art au sérieux, il veut que les œuvres de l’imagination exercent une influence pratique, et déjà il est le chef d’une école de moralistes : qu’il s’attaque donc résolument aux grands sujets, à ceux qui peuvent avoir une action sur la foule. Dans Poète et Marchand ainsi que dans Spinoza, M. Auerbach s’adresse aux lettrés, aux érudits, aux amis de la vérité délicate et subtile ; dans les Histoires de Village comme dans l’Écrin du Compère et dans Barfüszele, il s’occupe surtout des classes rustiques. Un poète assurément ne doit pas s’interdire de tels sujets, mais il ne doit pas non plus s’y enfermer. Entre les raffinemens intellectuels de l’homme qui tient une plume et la simplicité de l’homme qui tient la charrue, il y a la vie active, complexe, la vie de ces classes qui représentent le travail si varié de la civilisation et qui conduisent en définitive les destinées du monde. Sur ce grand théâtre de la vie, dans la mêlée des intérêts et des passions, l’étude des caractères offre bien autrement de ressources au talent de l’observateur et du peintre. De plus hautes questions provoquent sa pensée, et le roman dès-lors, cessant d’être un genre inférieur, occupe la place que Goethe lui assigne. En lisant les écrits de M. Auerbach, on souffre souvent de voir ce sentiment moral, cet amour de la dignité humaine, cet art ingénieux du récit employés avec tant de conscience pour des résultats si incomplets. L’auteur des Histoires de Village ne retrouvera les succès de ses débuts qu’en se mesurant avec les grands problèmes, en peignant les vices ou les vertus de la vraie société de son temps.

Ces avertissemens d’une critique sincère, M. Berthold Auerbach, j’en suis sûr, a dû se les adresser lui-même. Il habitait autrefois ces contrées de la Forêt-Noire où il a peint d’après nature des types qui resteront ; aujourd’hui il a fixé sa résidence au centre de l’Allemagne, dans l’une des plus intéressantes capitales de ce pays, au milieu d’un groupe d’écrivains et d’artistes qu’anime une féconde émulation. M. Auerbach habite Dresde, et Dresde, depuis quelques années, est devenue avec Munich le brillant foyer de l’imagination allemande. C’est là que M. Louis Richter, le peintre des mœurs nationales, groupe si harmonieusement dans ses compositions les enfans et les jeunes mères ; c’est là qu’un noble statuaire, M. Rietschel, a taillé ses belles statues de Schiller et de Goethe, tandis qu’un critique éminent, M. Hermann Hettner, commente les chefs-d’œuvre de ces grands maîtres en des leçons applaudies de la foule. M. Charles Gutzkow aussi habite Dresde, et bien que la série de ses chutes au théâtre commence à devenir longue, on ne saurait passer son nom sous silence. C’est à Dresde encore que vivent deux écrivains d’un rare talent, deux des hommes qui se sont annoncés dans ces derniers temps avec le plus d’éclat : un poète généreux, M. Julius Hammer, et surtout l’énergique auteur du drame des Macchabées et du roman intitulé Entre Ciel et Terre, M. Otto Ludwig. De tous ces écrivains de Dresde, et je n’ai pas donné la liste entière, M. Berthold Auerbach est le plus célèbre : c’est déjà un maître, un chef d’école, et cette position oblige. Une sorte de responsabilité pèse sur lui, on lui demande du moins des leçons et des modèles. Pourquoi continuerait-il encore ses histoires de paysans ? Ce qui était d’abord une inspiration franche et originale ne serait bientôt plus qu’une affaire de métier. L’Ecrin du Compère aurait dû être son dernier mot sur ce point. Au lieu de tourner encore ses yeux vers la Forêt-Noire, qu’il regarde l’Allemagne entière, et que le spectacle de la vie renouvelle chez lui les sources de l’invention.

Ce conseil ne s’adresse pas seulement à M. Berthold Auerbach ; tous les écrivains de l’Allemagne qui produisent aujourd’hui leur pensée sous la forme du roman ont besoin qu’on leur tienne le même langage. C’est la peinture de la société vivante que doivent se proposer les conteurs, s’ils veulent relever un genre qui a eu jadis sa période d’éclat et qui décline de jour, en jour. La plupart des romans écrits depuis une dizaine d’années sont empruntés à l’histoire littéraire ou inspirés des mœurs rustiques. On est toujours sûr d’intéresser le public studieux de l’Allemagne en lui parlant des hommes qui ont illustré la patrie dans la poésie ou dans les arts ; il n’est pas besoin pour cela de grands frais d’invention : on compte sur l’histoire elle-même, sur l’influence d’un nom glorieux, et l’auteur s’habitue à se contenter aisément. Aussi, pour un ouvrage bien fait, que de compositions médiocres ! M. Otto Muller a tracé un tableau touchant dans sa Charlotte Ackermann, M. Hermann Kurz, dans son roman sur la jeunesse de Schiller, fait preuve de talent et de goût ; mais ont-ils créé l’un et l’autre une œuvre qui puisse rester ? Ces sortes de romans, et je cite les meilleurs, ne sont pour ainsi dire que les illustrations de l’histoire littéraire, une série de dessins et de portraits destinés à éclairer le texte, et qui n’auraient par eux-mêmes qu’un intérêt secondaire. Quant aux romans rustiques, c’est un procédé qui s’apprend ; tant qu’un sentiment sincère a dicté ces récits de village, tant que l’étude de la nature populaire a été un moyen d’échapper à la fastidieuse élégance des conteurs de salon, cette inspiration a été féconde ; maintenant elle est épuisée à son tour, et M. Auerbach doit être dégoûté tout le premier des insipides imitations que son succès a fait naître. Il est temps de retourner, non pas dans les salons de M. le baron de Sternberg, mais au sein de la société qui vit et qui travaille. Le domaine de l’action, voilà le domaine du romancier. Quelques écrivains semblent avoir compris la nécessité de cette transformation ; en face des deux classes de récits dont je parlais tout à l’heure, en face des romans historiques et des romans villageois, il y a aussi les tableaux de la société présente. Malheureusement les auteurs de ces compositions ne possèdent ni cette gravité morale ni cette netteté de style qui recommandent M. Auerbach. L’auteur des Chevaliers de l’Esprit, M. Charles Gutzkow, a attaqué intrépidement la peinture des choses contemporaines ; mais pour quelques scènes heureuses combien d’inventions fantasques ! Quelle absence de vérité ! Combien de chapitres où l’observateur disparaît pour faire place au bel esprit qui joue son rôle, à l’écrivain qui déclame ! Un professeur très distingué de l’université de Halle, un poète dont j’ai blâmé les vers, mais, dont j’estime singulièrement l’activité courageuse et honnête, M. Robert Prutz, tour à tour chantre lyrique ou dramaturge, érudit ou romancier, a essayé aussi de peindre les mœurs et les caractères de son temps dans une série d’histoires émouvantes. Félix, le Petit Ange, la Tour des Musiciens, Hélène, attestent l’ardeur de son bon vouloir plutôt que la puissance de son talent. Les inventions de M. Prutz sont tantôt faibles, tantôt violentes ; la Tour des Musiciens, par exemple, est un mélodrame à la fois pénible et grotesque, et, ce qui est rare chez les écrivains de ce mérite, ces étranges aventures ne sont relevées par aucune pensée, par aucune intention philosophique. M. Prutz est revenu à l’histoire de la poésie ; il vient de donner une bonne traduction des comédies du poète danois Holberg, avec une curieuse étude sur les rapports littéraires de l’Allemagne et du Danemark. Sur ce terrain-là, M. Prutz est un maître, et je crois qu’il fera bien d’y rester. Quant à Mme Fanny Lewald, elle a trop de peine à se débarrasser de son panthéisme, et les fines observations que peuvent renfermer ses nouvelles sont presque toujours contrariées par des idées préconçues. Reste enfin M. Gustave Freytag, que le succès de son roman Doit et Avoir a placé au premier rang. Il s’en faut bien toutefois que M. Freytag soit un talent complet. C’est l’absence de romanciers qui a fait son triomphe, c’est aussi le désir que l’Allemagne éprouve de se voir représentée autrement que dans des études rétrospectives ou dans des histoires de village. M. Freytag a osé peindre les hommes de son temps, voilà sa force ; il est diffus, il manque de concentration et de nerf, c’est là sa faiblesse. M. Berthold Auerbach peut encore reprendre l’avantage. Il y a quinze ans, par ses tableaux de la Forêt-Noire, il donnait à l’Allemagne le goût de la simplicité et de la franchise ; entré aujourd’hui dans une nouvelle phase, il peut ramener le roman dans les grandes voies de l’observation que lui avait ouvertes l’auteur de Wilhelm Meister.

Il y a une chose très digne de remarque dans la littérature allemande de nos jours : la plupart de ses représentans sont fidèles aux principes de Boileau, qui ne sépare pas le mérite de l’homme du mérite de l’écrivain, ni le bien vivre du bien parler. On sait qu’ailleurs et, dit-on, fort près de nous, ces préceptes de l’Art poétique passent pour des vieilleries ridicules ; nous avons changé tout cela, et les écrivains d’imagination s’accordent volontiers maintes dispenses. C’est une théorie si commode de voir dans le désordre un symptôme de génie. Dans la société littéraire de l’Allemagne, il n’y a pas de cour des miracles ; les aventuriers, les bohémiens n’y ont pas de rôle possible. Poètes et romanciers croient à la gravité de leur mission, et plus les générations nouvelles sont aujourd’hui occupées d’industrie et de finance, plus aussi les hommes qui représentent les intérêts de la pensée se croient tenus de se respecter eux-mêmes pour faire respecter leur œuvre. C’est dans le poétique asile du foyer, au milieu des joies de la famille, qu’ils écrivent leurs poèmes et leurs romans. De là ce parfum d’honnêteté qu’on respire avec bonheur même dans des ouvrages d’une valeur secondaire, de là aussi cette école de moralistes, d’instituteurs populaires, qui soumettent toujours l’imagination à la loi du devoir et qui combattent l’influence d’une littérature énervante. Est-ce une raison pour que leur invention languisse ? Je ne le pense pas. Le meilleur moyen de défendre la littérature sérieuse, c’est de montrer qu’elle n’a rien à envier à la littérature du désordre. Les plus grandes hardiesses de l’esprit peuvent se concilier avec l’existence la plus simple et la plus régulière. Ce ne sont pas les dissipations folles qui font le talent : c’est l’âme, la méditation, la sensibilité du cœur, surtout ce don merveilleux de s’identifier avec ses semblables et de vivre de leur vie pour la reproduire en traits brûlans ; Que M. Berthold Auerbach ait donc le courage d’oser, et il prendra définitivement le rang qui lui appartient. Il a lui-même l’instinct de ce qui lui manque quand il s’écrie gaiement dans la préface de l’Ecrin du Compère : « Sans doute on cherchera vainement dans ce livre maintes choses qui devraient s’y trouver ; mais il faut bien que la vie ait un but, et si chaque homme a du temps devant soi, c’est afin de se compléter peu à peu pour le bien de la patrie et de l’humanité. » N’est-ce là qu’une vaine apologie ? Toute parole est sérieuse sur les lèvres d’un tel moraliste : l’apologie de M. Berthold Auerbach est une promesse, et je l’enregistre avec joie.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Je ne puis rappeler ici ce nom sans rappeler en même temps la remarquable étude de M. Emile Montégut sur l’auteur de Jane Eyre, Voyez la Revue du 1er et du 15 juillet 1857.
  2. Voyez la livraison du 15 juin 1846.
  3. B. V. Spinoza’s sämmtliche Wercke aus dem lateinischen mit dem Leben Spinoza’s, von Berthold Auerbach ; 5 vol. Stuttgart 1841.
  4. Voyez, sur M. L. Kompert, la Revue du 1er janvier 1852 et du 15 janvier 1856.
  5. Il y a ici une allusion étymologique dont le sens disparaît dans une traduction française. Le mot rechtschaffen, en français loyal, est composé de deux termes qui signifient créer le droit.