Les Réformes et la Vie des Prisons en Angleterre et en Irlande

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Les Réformes et la Vie des Prisons en Angleterre et en Irlande
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 63 (p. 880-913).
LES REFORMES
ET
LA VIE DES PRISONS
EN ANGLETERRE ET EN IRLANDE

I. Our Convicts, by Mary Carpenter ; two vols. Longman, London 1864. — II. Female Life in Prison, by a Prison Matron, third ed., Hurst and Blackett, London 1863. — III. Memoirs of Jane Cameron, female Convict, by the same, Hurst and Blackett, London 1864.


I. — ÉTAT DE LA QUESTION PENITENTIAIRE.

Un célèbre chimiste mesurait la civilisation d’un peuple à la quantité d’acide sulfurique absorbée par ses opérations industrielles. Pour la même évaluation, les métallurgistes se régleraient volontiers, ils l’ont dit ouvertement, sur la quantité de fer consommée d’un bout de l’année à l’autre. Nous adopterions plus volontiers un autre critérium, et il nous semble que le progrès moral d’une nation se doit calculer en raison directe de ce que sa conscience collective a perdu d’inflexible rigueur, de partis-pris cruels, d’inexorable et inintelligente sévérité. Le sauvage, non content d’immoler son ennemi captif, lui inflige à loisir le plus lent et le plus cruel supplice. Le civilisé moderne traite ses prisonniers de guerre en hôtes, presque sacrés, et met son orgueil à les relever de l’humiliation où les a réduits leur défaite. Il obéit en ceci aux nobles inspirations d’une conscience éclairée qui lutte contre les instincts primitifs, les domine et les transforme. Il obéit en même temps aux calculs d’une raison développée par l’expérience, et qui lui montre dans le respect du vaincu la meilleure garantie contre les infidélités de la victoire.

En matière de pénalité, nos idées contemporaines, si nous les jugeons d’après celles qui avaient cours autrefois, ont accompli dans le même sens une évolution aussi marquée. Pour les vaincus de la lutte sociale, il n’existait jadis aucun droit, disons plus, aucune pitié. Personne ne s’intéressait aux êtres dégradés sur lesquels la justice officielle avait prononcé des condamnations sans recours possible. Ils disparaissaient dans l’ombre des cachots, privés à jamais de toute sympathie, de toute consolation, comme de toute lumière et de tout bien-être. Nul espoir ne leur était permis. L’idée du rachat, — cette idée qui fait le fond de notre dogme religieux — offerte encore comme suprême chance au criminel qu’un hasard protecteur avait soustrait à la vindicte publique, n’existait plus, même après des années de souffrances parfois atroces, pour celui que sa mauvaise fortune avait désigné aux sévérités légales. Le premier se relevait quelquefois sans avoir expié autrement que par le remords sa faute inconnue. Le second, impitoyablement frappé, ne pouvait à aucun prix, ni par aucun repentir, se libérer de sa dette vingt fois payée. Précipité dans l’abîme, il y restait, écrasé sous la fatalité, livré aux mauvais conseils du désespoir, à la décourageante certitude d’une irrévocable déchéance. Ce qui s’accumule de haine, de muettes fureurs, d’anathèmes comprimés, d’aspirations vengeresses, de fermentations sanguinaires dans ces âmes éperdues, qui jamais le pourra dire ? Mais personne n’y songeait, ou ne s’en inquiétait. Il était encore, trop de misères innocentes pour qu’on prît garde aux misères coupables. Celles-ci étaient méritées, en principe du moins, et la loi sauvage du talion les faisait regarder comme toujours équitables. Dans tel ou tel cas exceptionnel, quelques esprits scrupuleux protestaient à demi-voix contre la disproportion flagrante du délit et de la peine ; mais en général on ne mesurait pas l’un à l’autre, ou on les pesait dans des balances tellement faussées par la rudesse des mœurs et la droiture brutale d’une logique sans nuances, que jamais un élan d’opinion nettement accusé ne fit sentir le besoin d’une réforme essentielle. Les prisons, ces horribles prisons d’autrefois, dont le type suprême était chez nous la Bastille et les deux Châtelets, restaient sous le régime d’un arbitraire odieux. La simple négligence d’un geôlier, — quand ce n’était pas le fait d’une préméditation hostile, — ajoutait fréquemment aux rigueurs prévues et ordonnées par le juge chargé de sévir tels supplices, telles tortures physiques ou morales qui excédaient et les nécessités de la répression et la volonté du législateur. Si on dressait la liste exacte des arrêts de mort ainsi substitués à des sentences bien moins rigoureuses, si on essayait de résumer par la pensée les souffrances infligées et subies à tort, les santés détruites par d’inutiles angoisses, les révoltes intérieures dont l’explosion ruinait définitivement une raison déjà ébranlée, ce lugubre tableau laisserait bien loin toutes les exagérations poétiques dont les cercles infernaux ont fourni le sujet.

Pendant des siècles, on suivit sans remords cette voie fatale. L’adoucissement graduel des mœurs, la culture et les développemens de l’intelligence, le raffinement des habitudes, laissaient en dehors d’eux, sous le voile noir qui semblait les dérober aux regards et à la pitié des peuples, les criminels mis au ban de toute sympathie, et livrés sans défense, sans garantie aucune, à des gardiens que leur contact avait abrutis, endurcis, ramenés au même niveau, et confondus avec les misérables soumis à leur ignoble tyrannie. Sous Louis XV et même sous Louis XVI, on retrouvait atténuée, mais encore vivante, la tradition des cages de fer où Louis XI courbait en deux ses victimes, et du poinçon rougi au feu qui, sous Louis IX, perçait la langue des blasphémateurs. Damiens, comme Ravaillac, fut tiré à quatre chevaux ; Mandrin périt brisé sur la roue. Ce qu’étaient les chiourmes de Marseille et de Brest, nul ne l’ignore. La révolution survint qui, de ce bagage historique, fit trophée ou litière ; elle combla les oubliettes, elle nota d’infamie la torture, elle effaça des codes ou plutôt des coutumes tout ce qui blessait les notions philosophiques du temps. Elle fit, en un mot, le plus gros de la besogne que le christianisme lui avait léguée on ne sait pourquoi ; peut-être aurait-elle complété son œuvre, si quelque répit lui eût assuré la pleine possession d’elle-même. Le temps et le pouvoir venant à lui manquer, — et ses principes, ses mobiles n’étant plus ceux des régimes politiques au profit desquels son autorité avait été confisquée, — l’œuvre réparatrice demeura comme suspendue. Sous des apparences moins choquantes, avec un vernis extérieur d’ordre et de décence, les prisons, mieux réglementées quant à la discipline, assujetties à plus de contrôle et de surveillance, n’offrirent plus un spectacle aussi révoltant, mais n’en restèrent pas moins, à beaucoup d’égards, ce qu’elles avaient été vers la fin du XVIIIe siècle. Il n’est guère besoin d’insister sur ce point ; le plus superficiel de nos lecteurs sait sans doute quelque chose des hideux abus signalés dans les bagnes de l’empire, comme dans ceux de la restauration, et personne n’a jamais qualifié d’excessives les sollicitudes dont le régime pénitentiaire devint l’objet immédiatement après 1830. C’est alors que l’attention de nos publicistes fut appelée sur ce qui se passait chez un peuple voisin, destiné tantôt à nous servir de modèle, tantôt à profiter de nos exemples. Ils y trouvèrent une doctrine établie, des principes arrêtés et, ce qui est plus essentiel, éprouvés par une application sincère et loyale. Quelques idées fondamentales constituaient la base du système, et ces idées, réduites à l’état d’axiomes, peuvent se formuler ainsi. — Toute société doit se regarder comme participant, dans une mesure variable, à la responsabilité des crimes commis par un de ses membres. Le châtiment qu’elle lui inflige ne saurait donc avoir le caractère d’une vengeance. Elle ne doit méconnaître ni la possibilité de le ramener au bien, ni le devoir étroit que cette possibilité lui impose, ni l’intérêt qu’elle peut avoir à reconquérir les services que lui rendront encore, si elle sait les replacer au rang d’où ils sont tombés, ceux qu’elle avait momentanément séparés d’elle. — Ces vérités, bien étudiées par les hommes d’état anglais et américains, les avaient amenés à combiner ce qu’ils appellent la « pénalité secondaire » en vue de trois objets distincts : premièrement, ce que Bentham, dans son style un peu barbare, désigne sous le nom d’incapacitation, à savoir les moyens pris pour ôter au condamné le pouvoir, la capacité de nuire encore ; — ensuite la terreur salutaire, le souvenir effrayant qui le retiendra désormais, s’il était sollicité à de nouvelles fautes ; — en troisième et dernier lieu, la réforme intérieure qui doit éteindre en lui, quand il se retrouvera maître de lui-même, tout désir coupable, toute propension à mal faire.

La servitude légale organisée pour répondre à ce triple desideratum devait être dépouillée de tout ce qui en avait fait jadis un supplice presque intolérable. Aucune loi n’autorisant à compromettre la santé du prisonnier, une foule de concessions devenaient indispensables. Un abri salubre, un vêtement suffisant, une alimentation en rapport avec ses besoins, on les lui devait strictement, rigoureusement. Certains luxes, — la propreté par exemple, — lui étaient accordés, plus souvent imposés, aussi bien dans un intérêt moral qu’en vertu de considérations purement hygiéniques. L’éducation enfin, bien qu’elle comportât certaines satisfactions de l’intelligence, certains allégemens à l’ennui de la captivité, ne pouvait lui être refusée, puisqu’on se proposait de le réformer en même temps que de le punir. D’un autre côté cependant la peine proprement dite devait subsister avec ses terreurs salutaires, et laisser un souvenir durable. Il fallait donc se garder de toute excessive indulgence, de toute concession démesurée. Le travail s’imposerait monotone et fatigant : la solitude et le silence l’aggraveraient encore ; l’uniformité de la règle entraverait l’essor des volontés humiliées, contrariées à chaque minute. On s’étudierait à heurter de front les penchans, les inclinations de chaque sexe. La nourriture des hommes resterait, autant que possible, dépourvue de toute agréable saveur ; l’instinct féminin serait froissé par l’austérité disgracieuse du costume. Aux résistances provoquées par ces combinaisons d’une minutieuse sévérité, on opposerait des châtimens rigoureux : les fatigues du thread-mill, les horreurs de la dark-cell, au besoin la camisole de force, ou même certaines variétés de « gêne » empruntées à l’arsenal des tortionnaires du moyen âge [1].

Tel était le système, pris dans sa généralité. Basé sur des données irréprochables, il n’a pas toujours répondu à ce qu’on attendait de lui. Dans le principe surtout, les traditions faisant défaut, un personnel inexpérimenté compromettait, par une application maladroite, des règles fort sages en elles-mêmes. Tant que la transportation fut admise par les colonies anglaises, sur qui la métropole se déchargeait du rebut de ses prisons, ces lacunes du régime pénitentiaire échappèrent à l’attention publique, et l’insouciance administrative ne s’en préoccupa sérieusement qu’à partir du jour où l’Australie, encouragée à cette espèce de rébellion par le foudroyant rapport du comité de 1838 (président sir William Molesworth), eut énergiquement protesté contre cette continuelle transfusion d’un sang vicié, qui altérait profondément le caractère de sa population et paralysait l’essor de sa naissante prospérité. Ce fut seulement en 1850 qu’elle obtint satisfaction ; deux ans plus tard, la terre de Van-Diémen fut à son tour affranchie de sa mission pénitentiaire, et si l’Australie occidentale, placée dans des circonstances exceptionnelles, n’avait sollicité comme un bienfait l’envoi de ces criminels repoussés successivement de tout autre rivage, la transportation n’existerait plus sur aucun point de l’empire britannique.

Dès que la nécessité d’en finir avec elle fut devenue évidente, les législateurs se mirent à l’œuvre. Différens actes du parlement (1853-57) constituèrent un nouveau mode de servitude pénale et lui appliquèrent, non sans y regarder à deux fois, le système des tickets of leave, pratiqué d’abord dans les colonies. Ce système qui permet, après un certain temps d’épreuve, l’affranchissement provisoire et conditionnel du convict moyennant une licence révocable et en attendant sa libération définitive, répond à deux nécessités différentes : il fournit, avec la récompense due aux efforts du prisonnier qui s’amende, le stimulant nécessaire, et diminue — dans une proportion d’autant plus forte que la condamnation a été plus sévère — les dépenses auxquelles la communauté se trouve assujettie de ce chef.

Comme l’ensemble du système pénitentiaire, les tickets of leave, recommandés par une saine logique et par une expérience qui paraissait décisive, sont devenus dans la pratique une source de graves inconvéniens. On comprendra qu’il ait dû en être ainsi lorsqu’on saura que l’autorité chargée d’appliquer cette mesure si délicate s’en servait surtout afin de diminuer l’encombrement des prisons, d’alléger les dépenses afférentes à leur entretien, et qu’après avoir facilité, multiplié au-delà de tout bon sens ces libérations provisoires, elle s’efforçait de soustraire à l’importun contrôle de la police, à ses tracasseries inquiétantes, le personnel suspect qu’on venait d’émanciper avant l’heure. La philanthropie officielle est allée en mainte et mainte circonstance jusqu’à interdire expressément aux gardiens de la sécurité publique toutes les mesures de précaution qui pouvait signaler aux méfiances de l’opinion le convict affranchi et disposé à cacher ses fâcheux antécédens. Préservé par là d’une surveillance incommode, couvert d’une inviolabilité exceptionnelle, ce malfaiteur émérite, s’il rentrait dans son ancienne carrière, s’y trouvait en quelque sorte privilégié. En le protégeant contre ses propres agens, en écartant de lui les soupçons qu’auraient infailliblement fait naître sa position mieux connue et le souvenir flétrissant de sa culpabilité passée, l’administration, devenue sa complice involontaire, lui facilitait le retour au mal, et pour un temps lui garantissait les bénéfices de l’impunité. La « révocation de licence, » seule arme dont elle restât pourvue contre lui, ne pouvait l’atteindre que lorsque tel ou tel acte, nettement défini, motivait cette mesure comminatoire. Or ces actes, lorsqu’ils n’éclataient point au grand jour, demeuraient nécessairement ignorés, les investigations secrètes de la police ne les signalant jamais. « Il n’est pas nécessaire, disait textuellement la licence, que le détenteur de la présente soit convaincu d’aucun nouveau délit. S’il fréquente notamment des personnes suspectes, s’il vit dans la paresse et dans le désordre, s’il n’a pas de ressources ostensibles, etc., on le présumera susceptible de retomber dans le crime, et une nouvelle arrestation le ramènera dans sa prison en vertu de l’ancienne condamnation qui continue à peser sur lui… » Reste à savoir comment l’autorité centrale, se privant à plaisir du concours de la police, pouvait avoir l’œil sur les démarches quotidiennes, la conduite privée, les relations habituelles de plusieurs milliers d’individus obscurs, mêlés à la tourbe infime du prolétariat, et si elle était hors d’état de prendre par elle-même la moindre information à ce sujet, que pouvait-on attendre de la pénalité chimérique attachée conditionnellement à l’acte de libération provisoire ?

Les faits se chargèrent de répondre à cette question. Dès 1856, les enquêtes parlementaires signalaient au comité de la chambre des communes un grand nombre de récidives, dont les auteurs étaient précisément ces affranchis en faveur desquels on avait si étrangement dérogé aux conditions normales de l’ordre public. Un petit nombre d’entre eux s’étaient montrés dignes d’une confiance évidemment excessive. La majorité reprenait ses erremens anciens, et cela sans le moindre délai, sans la plus petite hésitation, mais avec plus de ménagemens, plus d’habileté, plus de calculs qu’autrefois. L’ex-voleur, par exemple, s’adonnait de préférence à la fabrication de la fausse monnaie, délit simple (misdemeanor) puni d’un emprisonnement limité. Fallait-il tirer de cet état de choses une conclusion absolument défavorable aux tickets of leave ? La police elle-même n’allait pas si loin. Par l’organe du plus compétent de ses chefs, M. Richard Mayne, elle approuvait le principe d’une libération conditionnelle et révocable ; mais elle y ajoutait, pour correctif, le contrôle assidu qu’on exercerait sur l’affranchi, expressément signalé aux autorités de la résidence par lui choisie. Ce furent à peu près les conclusions du comité de 1856, qui ajourna tout jugement définitif sur une organisation expérimentée depuis trop peu de temps pour qu’il fût possible de l’apprécier en bloc. Il réclamait l’application plus fréquente et plus sévère des révocations de licence, et voulait qu’ on prît soin de signaler à la police locale de l’endroit où ils étaient envoyés au sortir de prison l’arrivée des affranchis par ticket.

Ces prescriptions ou recommandations, imparfaitement suivies, ne parurent avoir modifié ni les tendances perverses des libérés à titre provisoire, ni l’opinion fâcheuse qu’on s’était faite de leur conduite. Aussi quelques années plus tard, certaine recrudescence étant signalée dans le nombre des crimes spécialement attribués à cette classe d’individus, une immense clameur s’éleva contre eux. Dans une pétition collective signée en 1863, il est établi que la délivrance des tickets of leave se fait sur une échelle très large. Plus de deux mille convicts sont rendus chaque année à la liberté, dont ils font un si triste usage [2]. Ils ne sont signalés, au moment de leur libération, qu’à la police de Londres, et refluent en conséquence de la capitale sur les grandes villes et sur les districts ruraux où leur présence est d’autant plus dangereuse qu’ils y restent parfaitement inconnus. Les remèdes indiqués par les pétitionnaires sont les mêmes que M. Richard Mayne avait proposés sept ans auparavant et qu’avait approuvés le comité parlementaire.

On se demandera sans doute comment le ministère de l’intérieur, qu’elles concernaient spécialement, s’était cru dispensé d’avoir égard à de si formelles recommandations. Ses motifs, formulés par M. Waddington, peuvent se résumer ainsi. « La loi qui autorise l’administration à délivrer des licences ne pourvoit pas à l’établissement d’une procédure quelconque, où l’affranchi provisoire, simplement dénoncé pour mauvaise conduite et sans allégation d’un délit précis, puisse présenter sa défense et faire valoir son droit. On n’a donc pu sévir que dans les cas exceptionnels où une éclatante notoriété, une série de dénonciations parfaitement concordantes, ont paru suppléer aux résultats de cette procédure impossible. » Obsédé sans doute par le souvenir de ce qui se passe chez nous, le comité parlementaire pose ensuite à M. Waddington la question suivante : — Est-ce que vous n’avez jamais forcé les détenteurs d’une licence à se présenter périodiquement devant la police ? — Jamais, répond aussitôt ce fonctionnaire avec une sorte de haut-le-corps tout à fait caractéristique. On a pensé certainement, — et je suis de cet avis, — que si un système de surveillance policière devait être introduit dans ce pays, ce ne pouvait être que par un acte du parlement. J’avoue qu’il m’en coûterait beaucoup de l’y établir sans le concours de la puissance législative. Ce serait chez nous un procédé tout à fait inoui…

Le génie anglais éclate dans cette réplique d’un officier d’état à un délégué de la puissance parlementaire, réplique d’autant plus saisissante que les rôles sont intervertis, et que le défenseur du principe de liberté, celui qui ne veut pas y voir déroger sans une loi formelle, est précisément le représentant du pouvoir auquel profiterait cette dérogation et dont elle étendrait la juridiction. Remarquez aussi qu’il s’agit de véritables parias, déclassés, flétris, qu’il semblerait permis de fouler aux pieds sans le moindre scrupule, et dont pourtant on défend les droits avec autant de rigueur et de scrupule que s’il était question des privilèges de la pairie. Nous voulons bien admettre, — car la faillibilité humaine se retrouve en toute occasion, — que la paresse ministérielle, rebelle aux soins excessifs dont l’accablerait la surveillance des libérés provisoires, puisse être pour quelque chose dans les scrupules dont elle fait parade ; il n’en reste pas moins avéré que le goût de la police ne l’emporte pas encore, chez nos voisins, sur le respect traditionnel de l’indépendance et du droit commun. Nous nous croyons permis de les en féliciter sans aucune arrière-pensée pessimiste ou séditieuse.

On voit, d’après ce rapide aperçu de la question envisagée à son point de vue historique, où en sont actuellement les difficultés créées au gouvernement anglais par l’abolition forcée de la transportation : ce sont ces difficultés qui ont mis à l’ordre du jour l’étude des moyens par lesquels on pourrait, perfectionnant la servitude pénale, en faire simultanément un moyen de punition pour les crimes passés, une garantie contre les crimes à venir. Châtiment et réforme doivent marcher du même pas, sous peine de laisser non résolu le problème qui consiste à « minimiser » le nombre des délits et de ceux qui les commettent. Le système suivi jusqu’à présent chez nos voisins, si bien combiné qu’il puisse paraître à un observateur superficiel, n’a point abouti au résultat désiré. La criminalité, loin de tendre à se réduire, se développe et s’accroît ; les récidives prouvées sont nombreuses, plus nombreuses encore, paraît-il, celles que l’on punit sans savoir qu’elles ont ce caractère aggravant. Par là se trouvent autorisés les critiques, les conseils, les indications de tout genre qui peuvent éclairer la situation et conduire à de salutaires réformes. L’enquête est ouverte, les témoins abondent. Parmi ceux-ci, deux femmes se sont fait remarquer. L’une d’elles, miss Mary Carpenter, dans l’ouvrage intitulé Our Convicts, a voulu mettre en relief les lacunes de l’œuvre réformatrice ; elle l’a fait en opposant, avec la compétence spéciale que lui donne la direction d’une reformntory school, les vices du « système anglais » aux avantages de la pratique suivie en Irlande. La seconde, qui s’est réservé les bénéfices du plus strict anonyme, a été employée comme matron, c’est-à-dire surveillante, d’une prison de femmes, d’abord à Millbank, puis à Brixton ; douée d’une faculté observatrice qui manque rarement à son sexe, elle accumule les faits et les souvenirs personnels, laissant modestement à d’autres le soin de mettre en œuvre, pour l’amélioration du régime pénitentiaire, les matériaux qu’elle leur fournit. Elle ne dogmatise point, elle raconte, et quand elle raconte, même quand elle invente, elle se borne la plupart du temps à coordonner des réminiscences authentiques. Son roman, Jane Cameron, doit être envisagé comme une véritable biographie dont tous les élémens essentiels se retrouvent épars dans les deux volumes de la Female Life in prison. Miss Carpenter, dans ses argumentations un peu prolixes, s’appuie indifféremment sur l’un ou l’autre de ces deux ouvrages, et cite le roman tout aussi volontiers que les mémoires. Romans, mémoires, voire le traité didactique, s’enchaînent et se soutiennent ; on sent qu’il y a là un sujet sérieux, sérieusement étudié, une bonne volonté certaine, une sincérité parfaite et une série complète de précieux enseignemens empruntée au contact assidu, quotidien, des plus repoussantes et des plus navrantes réalités. Le public anglais ne s’y est pas trompé ; avec le bon sens qui lui est propre, il n’a ni dédaigné, ni décliné les témoignages et les conseils que deux simples femmes ne craignaient point de lui offrir, et nous croyons pouvoir affirmer qu’il a été fort bien avisé en ceci, car un débat parlementaire, — même de ceux qu’on remarque, — n’aurait certainement ni mieux éclairé certains côtés de la question, ni mieux appelé l’opinion à se prononcer sur les défauts et les lacunes de l’organisation qu’il s’agit de perfectionner.

Ainsi qu’on doit bien s’en douter, les deux authoresses n’ont point négligé de traiter avec une sollicitude toute fraternelle ce qui touche à la condition des femmes sur qui pèsent les rigueurs de la loi pénale. Miss Carpenter leur a consacré un chapitre de sa consciencieuse étude [3], et les quatre volumes de la « matrone » anonyme n’ont pas, à vrai dire, d’autre sujet. Malgré l’intérêt que pourrait offrir cet ordre de considérations spéciales, nous devons les négliger pour serrer de plus près le sujet principal de cette étude. Un jour sans doute, il y aura lieu de revenir, sous une forme peut-être un peu moins didactique, à cet aperçu particulier de la vie des femmes dans les prisons. Nous nous bornerons pour le moment à consigner ici une observation singulièrement suggestive, émanée d’un des hommes les plus compétens en pareille matière, sir Joshua Jebb, sur la distinction à établir dans le régime des prisons d’hommes et des prisons de femmes. « Les convicts mâles, a-t-il dit avec l’autorité de sa vieille expérience, doivent être réglementés en masse, et abstraction faite de leur caractère individuel. L’individualité au contraire doit servir à déterminer les procédés dont on use envers les convicts de l’autre sexe [4]. »

Reprenons maintenant, au point où nous l’avons laissé, l’historique du régime des prisons en Angleterre.

II. — LES PRECURSEURS. — LE CONVICT DE NORFOLK-ISLAND.

Beaucoup de gens, bien intentionnés à coup sûr, mais se piquant de solidité, de bon sens pratique, regardent comme une utopie la pensée de donner au châtiment le caractère d’une réforme. On leur répond, avec beaucoup plus de raison, que ces deux objets, séparés à tort, se confondent en réalité. Une nature pervertie ne reprend qu’à grand’peine, et au prix d’une lutte souvent effroyable, le joug salutaire qu’elle avait brisé. Cherchez dans l’arsenal des tortures des entraves aussi étroites que celles d’une conscience renouvelée, cherchez-y de quoi produire une angoisse pareille à certains repentirs ! La réforme, si on l’obtenait complète, si on pouvait se flatter d’amener le criminel au juste sentiment de son infamie, de sa misère morale, de ses fautes et des remords qu’elles comportent, serait l’expiation la plus complète qu’il pût offrir à la société lésée. L’obtenir dans cette mesure, à ce degré de perfection, n’est certainement pas possible la plupart du temps ; mais il n’est pas nécessaire d’en arriver là pour qu’il se soit passé dans l’âme du condamné, littéralement bourrelée, une longue série de transformations douloureuses. Si la réforme s’est opérée, il a été puni, c’est chose certaine.

Mais s’opère-t-elle, et à quelles conditions ?

Sur le premier point, nul doute à concevoir, puisque même aujourd’hui, même dans l’état imparfait de ce qu’on appelle la pénalité de second ordre [5], un certain nombre d’individus, une fois libérés, ne reparaissent plus devant la justice. Il ne s’ensuit pas qu’ils soient absolument ramenés au bien, mais on peut, on doit croire qu’ils ont renoncé à faire du crime une habitude, une profession, un gagne-pain. Sur le second point, il y a au contraire beaucoup d’incertitudes. Nos aïeux, peu enclins à faire du sentiment, ne demandaient qu’à la terreur la réformation du coupable. On essaie, on expérimente de nos jours l’effet de la douceur et des bons traitemens. L’un des vices du système anglais est d’exagérer cette tendance nouvelle. Les pénitentiaires sont presque des palais, la réglementation n’a rien de pénible, les soins hygiéniques sont prodigués, le régime alimentaire, sans cesse amélioré, devient peu à peu surabondant. Nous parlons ici, qu’on le remarque, des pénitentiaires destinés à la servitude pénale, non des prisons ordinaires, des geôles de comté, des maisons de travail, des écoles réformatrices (reformatories). Dans ces établissemens divers, on n’est ni si bien soigné, ni traité avec autant de ménagemens, autant d’égards que dans ceux où le condamné subit sa peine. La contradiction est flagrante, puisque la work-house abrite des malheureux parfaitement honnêtes, le reformatory des enfans, des adolescens dont l’âge même atténue les légers délits, les county-gaols des accusés, voire des prévenus réputés innocens jusqu’à preuve contraire. Malgré tout ce qu’une pareille antithèse a d’immoral, le condamné (parfois un voleur, parfois un assassin bien avéré) n’en est pas moins l’objet des préférences les plus marquées : il est envié, jalousé par les misérables habitans de la « maison de travail, » qui sont, eux, purs de tout délit et qui gagneraient au change matériellement, s’ils troquaient leur innocence contre sa culpabilité.

D’adoucissemens en adoucissemens, le système anglais en est venu à effacer du code des prisons presque tout ce qui répond à l’idée de châtiment ; on a peu à peu perdu de vue la nécessité d’imprimer dans l’âme du coupable, en regard du souvenir de son crime, celui d’une expiation terrifiante. Les rigueurs du régime ont été graduellement atténuées ; on a découvert que le travail attrayant était plus réformateur que le travail qui rebute. Le fait est que le premier s’obtient avec moins de peine et rapporte peut-être un peu plus. Cette dernière considération, qui répond à la tendance industrielle de l’esprit anglais, semble devoir prédominer, et la prison, par une série de transformations graduelles, se métamorphose en atelier. Tout naturellement le condamné perd de vue et le sentiment de sa déchéance et la nécessité d’une réforme. Pendant la première année de sa captivité, retenu dans une des deux prisons cellulaires (Pentonville ou Millbank), il a parfois entendu les conseils de la religion, parfois reçu quelques enseignemens plus ou moins adaptés à l’état inculte de son intelligence, que tout effort décourage ; mais une fois admis au travail en commun, à Portland, Chatham, Woking, Dartmoor, Broadmoor [6], cette œuvre de guérison morale paraît être abandonnée. On le livre sans défense aux influences d’une communauté désastreuse, et il respire à pleins poumons cette atmosphère empoisonnée qu’on écartait de lui au début. Les gardiens ne se posent plus que le problème de vivre en bons termes avec le détenu et d’en obtenir la plus forte somme de travail utile. Nous voyons bien sur la liste du nombreux état-major des prisons modèles un chapelain et son assistant, un lecteur d’Écritures (Scripture-reader) et quatre maîtres d’école, mais à ce luxe officiel ne correspond aucun résultat appréciable. Les bonnes notes, les G. et les V. G. (good et very good), sont données non pas à la conduite, mais au travail, non pas à la quantité ni à la qualité du travail, mais à la bonne volonté, au zèle apparent du travailleur. Ces bonnes notes lui assurent un salaire dont une fraction minime lui est immédiatement comptée, tandis que le reste, soigneusement amassé, forme une épargne toujours croissante qui lui sera remise à l’expiration de sa peine.

Ce n’est pas tout. Le convict a sa charte, ses droits reconnus, qu’il maintient avec une remarquable ténacité envers et contre tous. Le poids de sa ration est fixé : au déjeuner, une pinte de thé, une pinte de cacao ; le thé comporte trois quarts d’once de sucre brut, le cacao deux onces de lait et trois quarts d’once de mélasse ; au dîner, quatre fois par semaine, six onces de viande sans os, une livre de pommes de terre, six onces de pain ; au souper, même quantité de pain et une pinte de gruau d’avoine. S’il lui prend fantaisie de soupçonner qu’on lui fait tort de quelque chose, il peut exiger que son repas soit pesé devant lui. Il l’exige souvent, et par pure taquinerie. De même pour la durée de sa peine. Sans qu’une clause formelle lui garantisse cet avantage, il sait que l’usage administratif, — fondé sur l’encombrement habituel des pénitentiaires, — est de libérer avant terme les condamnés contre lesquels ne s’élève aucun grief spécial. Ce n’est donc pas comme récompense, c’est comme un droit qu’il attend cette délivrance anticipée, c’est comme un droit qu’il l’obtient moyennant la simple observation des règlemens, en vertu d’une soumission peu méritoire et sans avoir donné la moindre garantie sérieuse d’un véritable retour au bien. En travaillant plus ou moins mal de huit à neuf heures par jour [7]et en ne donnant aucun signe extérieur de mécontentement ou d’humeur séditieuse, un condamné à quatre ans passe, après deux mois d’emprisonnement cellulaire, dans la première classe du premier degré. Chaque degré a trois classes. Sauf les cas de punition, le convict, au bout d’un an, a gagné d’abord un, puis deux galons rouges : autant vaut dire qu’il est arrivé à la troisième classe. Il passe au second degré, ce qu’indiquent deux galons bleus ajoutés à ceux qu’il avait déjà. Un an de plus le conduit au troisième, qui lui vaut certains privilèges, certaines missions de confiance et un costume différent de celui qu’il portait jusqu’alors. Il est ainsi parvenu au terme minimum de sa captivité, qui légalement peut être réduite d’un quart. En supposant même qu’il ait encouru quelques punitions, si sa conduite dans les derniers temps a été satisfaisante, le gouverneur obtient aisément, sur un rapport favorable, remise des journées supplémentaires dont on devrait en bonne règle lui tenir compte. Il est donc remis en liberté, mais au grand détriment de l’ordre et de la sécurité publique. De ceci malheureusement il n’y a pas à douter, les statistiques, les enquêtes l’ont établi de la manière la plus positive. Ce magnifique outillage de la pénalité perfectionnée, adoucie au-delà du nécessaire, entretenu à si grands frais et par des fonctionnaires d’un incontestable mérite, fournit chaque année un contingent régulier à la grande armée du crime. La machine est admirablement montée, les engrenages fonctionnent avec une régularité irréprochable ; mais de leur jeu savant et surveillé avec l’attention la plus scrupuleuse résulte exactement le contraire de ce qu’on en pouvait attendre. Ces condamnés qu’on a voulu ramener au bien par toute sorte de ménagemens et d’égards, dont on a respecté les préjugés, consulté les goûts, reconnu les privilèges, sortent plus gangrenés que jamais de ces prisons où ils rentreront sans qu’il leur en coûte beaucoup, si les conseils qu’ils y ont reçus, les enseignemens qu’ils y ont pris tout à loisir n’ont pas assez fructifié pour leur assurer les bénéfices de l’impunité. Somme toute, il n’y a pas eu châtiment, et la réforme est encore à venir. On n’a produit ni terreur ni repentir. Le double but de toute pénalité bien entendue se trouve ainsi manqué. L’œuvre de régénération serait-elle donc impossible ? Pas le moins du monde. Cette œuvre a été tentée, a été réussie dans des conditions bien moins favorables. Écoutez plutôt.

Il existe à Valence (Espagne) une maison de force, longtemps dirigée par le colonel Montesinos. Doué d’une de ces natures à la fois énergiques et patientes que rien ne décourage et ne lasse, cet homme se donna pour mission de réformer les prisonniers par eux-mêmes ; un instinct spécial lui fit pressentir que dans les natures en apparence les plus réfractaires il y a presque inévitablement un côté accessible et qui donne prise. Il sut convaincre ses malheureux subordonnés de l’intérêt tout personnel qu’ils lui inspiraient. Pour les ramener dans le bon chemin, il trouva, il inventa et il sut appliquer les principes aujourd’hui vulgarisés par la pratique la mieux entendue. Un règlement bien fait assura au travail des prisonniers un salaire dont ils touchaient immédiatement une portion minime ; on leur témoignait, après quelques épreuves, une certaine confiance qui les relevait à leurs propres yeux, et dont ils étaient d’autant plus flattés qu’elle était plus inattendue. Autant que possible, nul recours à la force matérielle. Montesinos regardait comme une sorte de déshonneur l’emploi de la force armée dans une prison. Un bon choix de subalternes lui avait permis d’en diminuer le nombre, et d’arriver peu à peu à faire surveiller les détenus par les détenus eux-mêmes. Pour chaque centaine de prisonniers, il n’avait qu’un surveillant, pris parmi les sous-officiers en retraite, et celui-ci se créait une sorte d’état-major trié parmi les criminels placés sous son autorité. Quatre cabos primeros, secondés par quatre cabos secondos, constituaient cette bizarre hiérarchie, dont on se disputait les grades, devenus comme autant de preuves honorifiques. La bonne conduite, l’assiduité au travail avaient pour récompense une remise sur la durée de la peine ; mais la libération n’était qu’une faveur tout à fait arbitraire, et non pas un droit sanctionné par l’usage : on ne l’accordait qu’à ceux dont l’industrie était un gagne-pain assuré, à ceux qui, souvent éprouvés, s’étaient montrés capables de résistance consciencieuse et munis de fortes résolutions. Par son ascendant moral, par son infaillible sagacité, Montesinos en était venu à pouvoir laisser sortir et circuler librement par la ville le plus grand nombre de ses prisonniers, sans avoir à craindre leur évasion. Il les envoyait par centaines dans tel ou tel atelier extérieur, sous la conduite d’un seul adjudant. Ces merveilleux résultats ayant attiré sur lui l’attention du gouvernement espagnol, le colonel fut promu à l’inspection générale des prisons. Sa nomination coïncida malheureusement avec des réformes légales qui devaient paralyser en partie ses moyens d’action. Le nouveau code criminel, on ne sait par quels motifs, multipliait les condamnations à vie. Il interdisait aux directeurs des prisons ces atténuations salutaires, ces adoucissemens bien entendus par lesquels on pouvait réveiller une espérance dans des cœurs abattus, et stimuler, récompenser les premières victoires de la régénération morale. A partir de ce moment, on vit décroître l’ardeur des condamnés, leur désir d’apprendre un état qui leur permît de vivre honnêtement, le point d’honneur qu’ils mettaient à mériter soit un grade, soit une délivrance anticipée. La routine d’une subordination établie depuis longtemps les maintenait seule au travail ; mais la tâche quotidienne s’accomplissait mécaniquement, sans zèle, sans élan, comme sans espoir. Épris de son système, dont les résultats lui démontraient l’excellence [8], et ne pouvant surmonter les obstacles qui en entravaient l’application, le colonel, après vingt années d’utiles et glorieux services, crut devoir résigner les fonctions dont il avait été investi. Dans un autre pays, la même œuvre, poursuivie avec la même ardeur, obtient le même succès. M. George Combe, à qui ses travaux d’anthropologie ont fait une réputation hors ligne, a décrit les prisons de Munich telles qu’il les a vues sous la direction du regierungsrath von Obermayer. Là sont réunis, comme pour défier toute tentative régénératrice, six cents criminels choisis parmi les plus endurcis qu’aient pu fournir les différens districts de la Bavière. Un certain nombre sont condamnés à vie ; les mieux partagés ont devant eux une captivité de huit à douze ans, c’est dire que la plupart ont été convaincus de meurtre ou tentative de meurtre.


« Et cependant, dit M. Combe, point de cellules-cachots, point de rigueurs disciplinaires, pas de surveillance salariée, si l’on veut bien ne pas compter un porte-clefs établi en dehors de chaque division (ward) et qui n’a rien à voir dans ce qui se fait à l’intérieur. Les détenus, formés par groupes de dix, vingt, trente, suivant les dimensions de la pièce qu’ils occupent, se livrent séparément à leur besogne sous le contrôle de l’un d’eux. La nuit, ils dorment ensemble et groupés de même, chacun sur son matelas garni de draps blancs et d’une couverture de laine. Un grand poêle chauffe l’hiver ces ateliers et ces dortoirs. Les détenus mangent en commun, se mêlent dans les cours où ils prennent de l’exercice, et ne sont soumis à aucune autre contrainte que celle d’une claustration complète. Ce vieux couvent donne l’idée d’une manufacture plutôt que celle d’un lieu d’expiation. La laine et le chanvre arrivent bruts aux mains des prisonniers, qui les cardent, les dévident, les tissent, les teignent au besoin, et les ramènent à l’état d’étoffes complètement préparées. Il y a des ateliers de tailleurs, de cordonniers, de forgerons, et jamais autre enseignement, jamais autre contrôle que celui des détenus eux-mêmes. Les grilles sont si légères, les outils de tout genre délivrés en si grand nombre, que l’évasion serait on ne peut plus aisée, l’unique sentinelle placée au dehors n’ayant pas vue sur le quart des fenêtres de l’établissement. Et pourtant nulle tentative pour briser les clôtures ; une obéissance gaie, une assiduité laborieuse, surtout une apparence de calme tout à fait surprenante. Il est bien évident que, dans ces natures diverses et diversement modifiées par l’éducation, la disposition mentale n’est pas la même, mais le milieu paisible où elles se meuvent réagit sur toutes ; les plus mauvaises participent à cette influence, et chez les meilleures, chez celles qu’une captivité plus longue a plus profondément imbues d’élémens réparateurs, le succès du traitement auquel on les a soumises est attesté par une sérénité d’expression, une douceur de physionomie qui ne sauraient laisser aucun doute. Tout ceci est l’œuvre d’un homme de génie. »


Ne chicanons pas sur le mot ; M. G. Combe n’en rabattrait rien. Et cependant, à prendre au pied de la lettre le résumé qu’il nous donne de ses entretiens avec le regierungsrath, il n’y a là que l’application des plus simples préceptes évangéliques. M. Obermayer fait amener devant lui chaque nouvel arrivant ; il l’interroge sur sa position, ses liens de famille. Ses parens vivent-ils encore ? a-t-il des frères, des sœurs ? que ne doivent-ils pas souffrir de le voir à ce point déchu ! Mais cette déchéance n’est pas irrévocable. Le prisonnier est en des mains amies. Il ne tient qu’à lui, à lui seul, d’être traité avec toute la douceur que comporte une situation comme celle qu’il s’est faite. « Si vous avez à souffrir ici, c’est vous qui l’aurez voulu. Acceptez-moi pour conseiller et pour guide, mon affection ne vous manquera jamais. » Ce langage paternel, on s’en doute bien, n’est pas toujours compris : encore moins veut-on le croire sincère ; mais le nouvel arrivant, conduit selon les dispositions qu’il manifeste dans telle ou telle partie de l’établissement, recommandé à ses nouveaux camarades, immédiatement surveillé par celui d’entre eux qui est à la tête de sa division, voudrait en vain donner carrière à ses mauvais instincts. On l’arrête au début, et ce n’est pas une autorité toujours suspecte, toujours jalousée, bravée à plaisir, ce sont des compagnons de crime et de misère, par cela même cent fois mieux écoutés et dont il n’y a pas à se méfier. Le trait de génie, si génie on veut, est tout entier dans cette substitution de l’égal au supérieur, du moniteur au maître, du coupable repentant à l’homme qui n’a pas failli, et dont l’impeccabilité même, censure indirecte, reproche muet, exaspère, obsède, révolte celui qu’elle devrait dominer. Il va sans dire que la réforme ne s’opère pas en un jour ; mais la surveillance est exacte, toute faute est signalée aussitôt que commise. En pareil cas, le blâme du gouverneur, appuyé qu’il est par l’opinion de tous, compte déjà pour un châtiment. Quelques privations alimentaires, quelque retranchement aux récréations habituelles des prisonniers, suffisent ensuite pour l’amener à résipiscence. La sévérité, suivant M. Obermayer, a moins d’action qu’une indulgence bien entendue. Par elle seule, on arrive à obtenir l’obéissance volontaire, à créer de proche en proche cette « opinion saine » dont l’influence constante et pénétrante finit à la longue par avoir raison des résistances les plus farouches.

Est-il donné au premier venu de manier à volonté des ressorts si délicats, et de traiter ainsi, par de simples calmans, des âmes aussi profondément gangrenées ? Selon nous, pareille opinion serait assez téméraire. Les succès de M. Obermayer peuvent être dus, en grande partie, à l’ascendant d’une nature spécialement sympathique, à l’autorité d’une douceur inaltérable et constamment affectueuse. C’est peut-être, comme dit M. Combe, un « génie » à part, un François de Sales, un Las-Cases, un Heber, appelé à déployer sur un théâtre restreint des facultés supérieures ; mais, comme le dit encore M. Combe, « un analyste instruit et bien doué peut se rendre compte des principes instinctivement mis en œuvre par les hommes de cet ordre et de l’application qu’ils en font dans la pratique ; il peut ensuite les enseigner à des esprits de même trempe, mais dépourvus d’une aussi haute et aussi puissante initiative. »

Multiplions, il le faut, les témoignages. La plus redoutée des colonies pénitentiaires britanniques était, en 1840, l’île Norfolk. Sur les quatorze cents convicts qui constituaient la population de la colonie, une centaine au moins avaient été reconnus coupables de meurtre. Une discipline implacable y régnait. Le cachot, les fers aux pieds et aux mains, la fustigation réitérée, punissaient les moindres manquemens à une règle inflexible. Nul respect humain dans les traitemens infligés à ces créatures déchues. On les entassait pêle-mêle, la nuit, dans des baraques insuffisantes. Tout les assimilait à des brutes. Aucun des ustensiles ordinaires ne figurant sur leurs tables, il leur fallait déchirer de leurs dents et de leurs ongles la viande placée devant eux. Ils buvaient en commun dans le même seau. Les deux tiers des détenus pouvant à peine tenir dans les réfectoires, le reste mangeait sous un appentis ouvert à tous les vents, dans le voisinage immédiat des lieux d’aisance. On les humiliait à plaisir. Il leur était imposé de saluer au passage les simples soldats de la garnison, et défendu à ceux-ci de leur rendre le salut. Venaient-ils à rencontrer un officier supérieur, non-seulement il leur fallait mettre bonnet bas, mais se ranger pour lui laisser la route libre, et descendre au besoin dans les fosses, quelque temps qu’il fît. L’officier passait sans reconnaître, par le plus léger signe, ces témoignages de déférence. Pas une chapelle, pas une école, pas un livre, et en revanche pas une bonne pensée, pas un germe d’amélioration, pas un symptôme de repentir, pas une aspiration salutaire. On voyait inscrite sur tous les visages la haine invétérée que de pareils traitemens soulèvent dans les cœurs les plus abrutis. Le capitaine Machonochie, qui prit le 6 mars 1840 la direction de cette espèce de pandémonium, sentit le cœur lui manquer lorsque, pour écouter ses premières paroles, quatorze cents visages livides et hideux se levèrent à la fois vers lui. L’expérience, dit-il, lui manquait, mais il apportait un système à lui, et une ferme volonté de l’expérimenter coûte que coûte. Ce système était basé sur cette idée simple, que la nature humaine est identique dans toutes les classes et dans toutes les situations. — Ces hommes sont des hommes, se disait-il ; je les traiterai comme tels. Ayant failli au devoir, il est juste qu’ils recueillent ce qu’ils ont semé. Le malheur doit être la conséquence naturelle du crime ; mais ce malheur, pour porter avec lui les enseignemens nécessaires, veut être sagement combiné. Il doit laisser place au respect de soi-même, à la pensée d’un retour vers le bien, à l’émotion reconnaissante que produisent certains égards, certains témoignages d’intérêt. D’ailleurs le soin de réformer doit passer avant la nécessité de punir, et la justice est rabaissée aux yeux du condamné lui-même si elle lui apparaît comme une simple vengeance.

Mille obstacles entravaient les premiers efforts de l’énergique réformateur. La loi lui refusait impérieusement certaines facilités dont il aurait eu besoin [9]. Le gouverneur de la colonie se méfiait des nouveautés qu’on allait introduire dans un service fonctionnant depuis quinze ans. Les agens subalternes, voyant limiter leurs droits et leurs devoirs rendus bien autrement difficiles que par le passé, prêtaient au capitaine Machonochie un concours douteux. Lui-même hésitait, et il lui arrivait de faire fausse route. Pourtant, soutenu par une foi inébranlable dans la réformation possible de toute créature humaine, il persistait à modifier graduellement les rigueurs inutiles. Les simples infractions au règlement n’étaient plus châtiées que lorsqu’elles prenaient un caractère vraiment délictueux. Les châtimens eux-mêmes, quand ils étaient indispensables, avaient perdu leur cachet de cruauté brutale. Par tous les moyens possibles on établissait entre les convicts et leurs surveillans un lien de mutuelle cordialité. Deux églises furent construites, plusieurs écoles s’ouvrirent ; le capitaine remplissait tour à tour le rôle de catéchiste et celui de professeur, et de tous côtés distribuait les conseils utiles, les exhortations sympathiques. Nul besoin de dire que, dès le principe, les détenus de Norfolk avaient vu disparaître de leurs habitudes quotidiennes tout ce qui était fait pour les ravaler au-dessous de l’homme. On leur avait rendu leurs couteaux de table, et leur directeur n’en circulait pas moins de tous côtés, sans escorte, sans précaution, leur témoignant ainsi une confiance qu’ils apprirent bientôt à lui rendre. Aux plus laborieux il distribuait de petits lots de terre qu’ils cultivaient en jardins ; ceux qu’il employait au dehors et qui campaient dans le bush avaient appris à élever de la volaille ou des porcs. L’instinct de la propreté s’éveillait en eux. Plus sévère que ses prédécesseurs pour tout ce qui attestait un manquement délibéré à la loi morale, le nouveau directeur, en toute autre circonstance, montrait une facilité qui lui conciliait l’opinion générale et la mettait invariablement de son côté lorsqu’il avait besoin d’y faire appel.

Le contraste de cette répression à outrance avec le régime plus doux et plus sensé que le capitaine Machonochie parvint à lui substituer est mis en relief d’une manière frappante dans un des plus sombres drames que l’histoire des bagnes ait jamais pu enregistrer. Nous abrégerons simplement cet épisode, raconté dans un recueil périodique, longtemps après la mort du capitaine Machonochie, par un témoin dont aucune préoccupation personnelle n’affaiblit l’autorité.

Charles Anderson, né à Newcastle, eut pour père un marin qui se noya, laissant une veuve et deux garçons en bas âge ; la veuve mourut ; les enfans, abandonnés, furent envoyés à la work-house. Vers sa neuvième année, Charles s’embarqua comme mousse à bord d’un bateau charbonnier, où son rude apprentissage s’acheva dans les conditions les plus rigoureuses. Puis, devenu matelot à bord d’un navire de guerre, il prit part à la bataille de Navarin. Blessé grièvement à la tête dans le cours de cette mémorable journée, il guérit cependant, mais resta sujet à une grande excitabilité nerveuse que tout excès de boisson et tout mouvement de colère portaient aux limites de la fureur. Une rixe à la suite de laquelle deux ou trois boutiques avaient été forcées par quelques-uns de ses camarades, comme lui pris de vin, le conduisit devant les assises de Devonshire, où, personne ne prenant sa cause en main, il fut condamné comme voleur, avec circonstances aggravantes, à sept années de déportation ; il avait alors dix-huit ans. Ce châtiment, tout à fait hors de mesure avec un délit dont il n’avait pour ainsi dire pas conscience, livra son âme ulcérée aux plus fatales inspirations. Il ne pouvait rien comprendre à son étrange destin, et ses souffrances physiques, presque sans trêve, ne lui laissaient ni patience ni soumission. Les rigueurs dont on usait pour le réduire ne faisaient que le révolter et l’endurcir. Il les subissait, impassible, quand toute résistance était devenue chimérique. En le voyant intraitable, indomptable par la sévérité, peut-être aurait-on pu essayer de la douceur et des bons procèdes. Personne, à cette époque, n’y songea.

Il avait été transporté dans la Nouvelle-Galles du Sud. Dès son arrivée à Sidney, signalé comme particulièrement réfractaire, on le plaça sur un îlot rocailleux, célèbre dans les annales de la discipline pénitentiaire, l’île des Chèvres, située au milieu du port. Après deux mois de mauvais traitemens, à bout de résignation, il essaya de se dérober à ses impitoyables geôliers. Arrêté dans les rues de Sidney, traîné aux casernes, il reçut cent coups de fouet pour cette première tentative ; on le condamna de plus à un an de fers. Avant que l’année fût arrivée à son terme, il avait déjà reçu en diverses occasions, pour d’insignifiantes infractions au règlement, suspensions de travail, regards curieux jetés sur la rue, etc., un total de douze cents coups de fouet. Seconde évasion, manquée comme la première et punie de la même peine, portée au double. Cette fois on l’enchaîne pour deux ans à une des roches de Goat-Island. Sa chaîne, longue de neuf-mètres, le retenait par le milieu du corps. Ses pieds étaient pris dans des entraves de fer. Une cavité creusée dans la pierre, à la mesure exacte de ses membres, lui servait de lit. Chaque soir, quand il s’y était étendu, on venait fixer sur lui un épais couvercle de bois, percé de quelques trous ; chaque matin, on le débarrassait de cet unique abri. Comme il était réputé dangereux, on poussait vers lui, à l’aide d’une longue perche, le vase qui renfermait ses alimens. Sous peine de recevoir les verges, ses compagnons de captivité ne pouvaient ni l’approcher, ni lui parler. Pour lui avoir donné quelques grammes de tabac à fumer, l’un d’eux, son ancien camarade d’équipage, reçut cent coups de fouet, bien comptés. Souvent les gens qui passaient en bateau, rasant la plage, lui jetaient, comme à un animal, quelques morceaux de pain ou de biscuit. Un simple haillon couvrait sa nudité. Son dos, ses épaules, si souvent déchirés par le fouet, restaient exposés à toutes les morsures du vent et du soleil. Dans ses plaies, qui s’étaient rouvertes, les vers se logeaient et multipliaient, par les temps chauds, sans qu’il pût obtenir un peu d’eau pour les laver. Seulement, s’il venait à pleuvoir, s’il se formait à sa portée quelques flaques boueuses, on le voyait s’y étendre et s’y vautrer avec une sorte de volupté mêlée d’angoisses horribles.

Les choses se passaient ainsi depuis quelques semaines, lorsque le gouverneur de la colonie, sir Richard Bourke, averti par quelques âmes charitables, vint s’enquérir de ce misérable. Leur conversation ne fut pas longue. « — Consentez-vous à travailler ? demanda le gouverneur. — Non, répondit le prisonnier. Travail ou paresse, les punitions sont les mêmes… » L’excellence, édifiée par ce langage, envoya le prisonnier finir ses jours à Macquarie. On y fabriquait la chaux sur une grande échelle. Anderson, les fers aux pieds, une hotte sur ses épaules nues, et transformé en bête de somme, portait cette chaux, du four où elle avait cui, jusqu’aux bateaux dont elle formait la cargaison. Une espèce de commandeur, préposé à ce travail, — un Français, paraît-il, nommé Antoine, — ne trouvant probablement pas cette tâche assez rebutante, y ajoutait de sinistres prédictions. — La chaux, disait-il, se combinant avec l’eau salée, devait infailliblement brûler à la longue les reins de son misérable subordonné… La prédiction se réalisa, l’épiderme disparut ; la chair, mise à vif, devint le siège de tortures atroces. Le captif, une fois encore, tente d’échapper à ce long supplice. Il réussit, se transporte, on ne sait comment, à quelques centaines de milles, et se joint à une troupe d’indigènes, habitués à vivre de rapines. Ses nouveaux compagnons l’entraînent à une expédition où quelques colons, assiégés et se défendant, vinrent à être tués. La police locale se met aux trousses de ces bandits : Anderson est abandonné par eux, repris et reconduit à Macquarie, où pour sa bienvenue il reçoit double fustigation. La vie désormais lui était à charge ; aussi forma-t-il sans la moindre hésitation, avec un de ses camarades, le projet de tuer ce surveillant odieux, cet Antoine qui semblait le tyranniser avec une sorte de complaisance farouche ; il voulut même se charger, à lui seul, de l’exécution concertée entre eux. Le lendemain, Antoine, la tête fendue d’un coup de bêche, tombait mort aux pieds de son prisonnier. Les soldats de garde, accourus trop tard, percèrent le coupable de cinq coups de baïonnettes. Il survécut cependant, fut conduit devant les juges au sortir de l’hôpital, et s’entendit condamner à mort avec une évidente satisfaction. Ce que voyant, on ajourna l’exécution de la sentence, et on le dirigea sur l’île Norfolk.

Ce fut là que le capitaine Machonochie le trouva, on peut aisément se figurer dans quelle situation physique et morale. Les rapports le signalaient comme habituellement insubordonné, toujours insolent, se dérobant au travail par tous les subterfuges dont il se pouvait aviser ; il avait encouru déjà dix punitions pour voies de fait (assaults) soit envers ses camarades, soit envers les gardiens. A vingt-quatre ans, il avait l’air d’en avoir quarante. Ses absences d’esprit, ses emportemens bizarres avaient fait de lui un objet de risée. On s’amusait à l’exciter, à le mettre hors de lui. Le nouveau directeur commença par interdire absolument ces jeux cruels. Il se mit ensuite à chercher, à étudier les moyens de salut qui pouvaient avoir prise sur cette âme en perdition. Ceux qu’il inventa sont caractéristiques.

L’établissement possédait un certain nombre de jeunes taureaux, plus malaisés à dresser que les autres et qu’on gardait, inutiles, dans un enclos séparé. Là pouvait se trouver l’emploi de cette surabondante énergie qu’Anderson dépensait en luttes, en résistances continuelles. Le pauvre diable y serait d’ailleurs isolé de ses camarades et préservé des railleries continuelles qui l’exaspéraient. On le confina donc avec les animaux rebelles, et il fut interdit de le troubler en quoi que ce fût dans l’exercice de sa mission. Les pronostics sinistres n’avaient pas manqué sur l’issue probable de la tentative risquée en faveur de l’irascible Bony [10] (c’était le surnom de notre convict) ; mais ils furent démentis par l’événement. Un changement notable ne tarda pas à se manifester dans l’attitude et le moral du nouveau dompteur, qui dans ce contact quotidien avec la rébellion, dans ces luttes engagées contre des natures aussi tenaces, aussi farouches que la sienne pouvait l’être, semblait puiser la notion de l’obéissance, du contrôle sur soi-même, de la volonté raisonnable et patiente. Se voyant utile et se portant tout entier à sa besogne, encouragé d’ailleurs par des succès imprévus, il s’apprivoisait, pour ainsi dire, en même temps que les sauvages animaux qu’il était chargé de réduire, et chez lesquels, éclairé par sa propre expérience, il se gardait bien d’éveiller les instincts du mauvais vouloir aveugle, du parti-pris désespéré. Ce fut bientôt un amusement général que de lui voir deviner et pratiquer, avec une subtilité qu’on n’eût jamais soupçonnée en lui, les ruses légitimes, les subterfuges permis que comporte toute discipline. Pourtant, à mesure que son âme s’apaisait, à mesure que son intelligence, comme perdue au fond des ténèbres, remontait peu à peu vers le jour, l’ex-marin se sentait rappelé par tous ses souvenirs vers le métier auquel dès son enfance il s’était voué. D’un autre côté, on avait tout à craindre de ses retours d’irritabilité, si on le replaçait au milieu de ses rudes compagnons ; ses forces d’ailleurs, diminuées par les terribles épreuves qu’il avait subies, ne permettaient pas de lui imposer un travail trop pénible. De là un problème que M. Machonochie parvint encore à résoudre. Sur le point le plus élevé de l’îlot, il fit dresser un mât de pavillon au pied duquel Anderson, muni d’une lunette d’approche et vêtu de sa chère jaquette bleue, fut appelé à monter une garde assidue. Désormais pas un bateau ne bougea dans le port sans être guetté, signalé sur-le-champ aux autorités de Goat-Island. Autour de ce poste d’observation, l’active sentinelle cultiva bientôt un petit jardin, objet de soins passionnés. Une fleur nouvelle qu’on lui donnait à semer dans ce paradis, la préférence qu’on accordait à ses pommes de terre, « les meilleures de l’île, » assurait-on, comblaient de joie ce paria, la veille encore si menaçant et si redouté, maintenant fier de lui-même, de ses services, de ses plates-bandes et de ses légumes. La métamorphose était complète au bout de trois ans, et le gouverneur n’en voulait croire ni ses yeux, ni même le témoignage de M. Machonochie, quand lui apparut sur la hauteur, dans la tenue correcte du matelot, la nouvelle vigie, armée de son télescope, et lorsqu’il lui fallut reconnaître cet Anderson dont il se souvenait comme d’une sorte de bête fauve se débattant, ainsi que le Prométhée antique, sous des liens de fer, autour de la roche impitoyable. A cette malheureuse victime, le destin cependant n’avait accordé qu’une trêve. Après le départ de son bienfaiteur, Anderson retomba peu à peu dans une sorte d’irritation mentale qui allait toujours s’aggravant. La dernière personne qui voulut bien s’enquérir de lui dut aller le chercher au fond d’un cabanon d’aliéné. Il la reconnut pour un des amis du capitaine Machonochie, et leur entretien roula exclusivement sur ce dernier, auquel son ex-protégé conservait le plus reconnaissant, le plus affectueux attachement.

Quand on évoque de pareils souvenirs, n’est-il pas triste de penser que l’homme dont ils honorent la mémoire a dû, faute de trouver chez ses supérieurs le concours dont il avait besoin, laisser inachevée sa grande tâche, incomplètes ses utiles réformes, — le tout parce qu’il avait devancé l’heure où il pouvait être compris, et où la tradition, la routine, allaient faire place à un système basé à la fois sur les vrais principes du droit social et sur la connaissance expérimentale de l’être humain ?


III. — LE SYSTEME ANGLAIS ET LE SYSTEME IRLANDAIS. — LES TROIS ETAPES. — LES PRISONS DE TRANSITION.

Nous avons laissé voir dès le début de cette étude que le système de servitude pénale inauguré en Angleterre à partir du moment où la transportation se trouva presque entièrement abolie n’avait pas donné, à beaucoup près, les heureux résultats qu’on en espérait. Trop de droits reconnus aux convicts, une atténuation trop grande de l’élément pénal, des procédés trop exclusivement mécaniques, une application stricte de la règle, sans discernement et sans vrai zèle, par des agens quelquefois inintelligens, une trop grande confiance dans les êtres ramenés ainsi à une obéissance purement extérieure, des libérations conditionnelles (tickets of leave) accordées à profusion et sans précautions suffisantes, un étrange et absurde scrupule qui plaçait le libéré provisoire en dehors de toute surveillance efficace, — tels étaient les défauts les plus saillans de cette organisation. Ils mirent un instant en péril les principes mêmes sur lesquels elle était basée. Par bonheur, en vertu des mêmes principes et de par les mêmes dispositions légales, une expérience pareille se poursuivait en Irlande, et malgré des obstacles spéciaux, malgré des circonstances bien moins favorables, produisait d’excellens résultats, quelque temps douteux et contestés, maintenant bien établis pour tout esprit impartial.

C’est qu’en Irlande s’était rencontré un second Machonochie dans la personne du capitaine Walter Crofton [11]. Cet homme remarquable, chargé en 1853 de constater l’état des prisons irlandaises, les trouva littéralement encombrées, et dans un tel désordre que l’Australie occidentale elle-même, sollicitant toujours l’envoi des convicts anglais, se plaignait de ceux que lui expédiaient les pénitentiaires d’Irlande. Ils renfermaient un millier de prisonniers en sus du nombre qu’ils pouvaient convenablement abriter. Le premier soin à prendre fut d’en réduire l’effectif, ce que permirent, en les forçant quelque peu, les clauses de la loi pénale. Vint ensuite un travail de classification : on sépara les jeunes gens des adultes, et autant que possible les casual offenders des criminels de profession. On épura le personnel des agens subalternes ; on tâcha d’inculquer à ceux qui furent conservés l’esprit de leur mission nouvelle. M. Crofton, animé d’un zèle ardent et communicatif, trouva bientôt des collaborateurs dignes de lui, le capitaine Whitty, M. Lentaigne, et parmi eux, remarquable entre tous, un simple maître d’école, M. Organ, que son ardeur tout apostolique a rendu presque célèbre. A eux tous, s’éclairant l’un l’autre et profitant des expériences déjà faites, — empruntant par exemple le système des marques, sur lesquelles nous allons revenir, au capitaine Machonochie et à l’archevêque de Dublin, — ils trouvèrent l’ensemble de moyens qui devait le plus sûrement les mener à leur triple but : punir le condamné, l’amender moralement, le former aux devoirs de l’homme libre.

L’historique détaillé de leurs efforts nous mènerait beaucoup trop loin. Ce qui importe d’ailleurs, c’est de résumer ici les grands traits du système définitivement adopté par ces hommes de bien et dont ils ne doutent plus aujourd’hui. Envisagé à son point de vue le plus général, il consiste en ceci : substituer à la coercition physique la punition morale, — convaincre peu à peu les esprits les plus obtus et les plus rebelles que la contrainte exercée sur eux n’a aucun caractère hostile, — obtenir qu’ils travaillent eux-mêmes, de concert avec leurs gardiens, à l’amélioration graduelle de leurs destinées, — les y encourager chaque jour par des témoignages de satisfaction auxquels correspondent ultérieurement des avantages positifs, — les mener ainsi de prison en prison, de grade en grade, jusqu’à une captivité mitigée qui leur donne l’avant-goût de la liberté, — les mettre alors, sans les perdre de vue, en contact avec le monde où ils vont rentrer, — éprouver par là même la solidité de leur amendement, — ne les libérer ainsi qu’après qu’ils ont donné des gages de vraie conversion, — les surveiller exactement, malgré toutes ces garanties, quand ils ont mérité leur ticket of leave, — moyennant tout ceci gagner la confiance du public et dissiper par degrés le préjugé fatal qui repousse les libérés de tout atelier, de toute industrie respectable.

Sur ces données, voyons comment on procède, et, pour éviter l’aridité inhérente à tout exposé didactique, prenons le condamné que M. Crofton lui-même a mis en scène.

J. B. a vingt-huit ans ; vous lui en donneriez trente-cinq. Condamné cette fois pour vol avec effraction (burglary) et chargé de quatre récidives antérieures, il a déjà subi l’emprisonnement cellulaire, déjà expérimenté les fatigues du tread-wheel, et encouru pour rébellion l’ignominieux châtiment du fouet. Ses parens sont morts à la maison de travail où il est né, d’où il s’est enfui. Jamais il n’a eu de foyer. Dans presque toutes les grandes villes, il a été signalé comme appartenant à quelque bande de malfaiteurs. Sa physionomie est repoussante et sinistre ; pas un trait de son visage ne vous laisse la moindre espérance. Tel est l’homme qu’il s’agit de châtier, de réformer, de replacer sans péril dans l’exercice de son libre arbitre. On a quatre ans pour cela.

Il arrive à Mountjoy, la prison du premier degré. Là l’isolement est complet, le travail peu attrayant [12], le régime aussi réduit que possible. La viande en est exclue ; le pain même, la farine d’avoine, le riz, y sont donnés en aussi petite quantité que le permettent les lois de l’hygiène, surtout pendant la première moitié de ce premier stage, dont la durée normale est de neuf mois, mais peut être réduite à huit par une bonne conduite à peu près irréprochable. On profite de la solitude et de l’oisiveté relatives du convict pour commencer à porter quelques lueurs dans sa conscience, à réveiller par quelques enseignemens élémentaires son intelligence engourdie. Il apprend du même coup en quoi consiste le régime des prisons irlandaises, ce qu’on attend de lui, ce qu’on lui offre en échange, la valeur des marks ou bonnes notes, les conditions à remplir pour arriver d’abord aux prisons de travail en commun, puis à cet état de demi-liberté que comporte la captivité finale, celle des « prisons intermédiaires » (intermediate prisons). Il apprend enfin qu’avec une bonne volonté notoire, un contrôle assidu de ses mauvais penchans, il peut abréger d’un tiers, d’un quart, d’un cinquième (selon que sa condamnation est à terme plus ou moins long) cette captivité qui lui pèse.

Dans les dispositions où on l’a pris, notre convict est loin de prêter l’oreille à ces utiles leçons. Il se cabre, se révolte, brave les autorités, se refuse à tout travail ; mais à chaque délit correspond un châtiment, et le châtiment pourrait aller au besoin jusqu’aux rigueurs corporelles, qui sont maintenues dans le code des prisons. On dédaigne pourtant ces moyens extrêmes, ou plutôt on redoute l’irritation excessive, le ressentiment profond qu’ils laissent après eux. L’isolement, la mise aux fers, la dark-cell, le retranchement de nourriture, suffisent pour avoir raison des plus réfractaires. Notre convict se pénètre à la longue de cette idée que, dans de certaines limites, il est l’arbitre de son propre sort. S’il passe de cette idée à celle qu’au lieu de vouloir l’opprimer purement et simplement, ses gardiens ne demandent qu’à lui prêter secours afin de le mettre en bonne voie, le but principal de cette première épreuve est à peu près atteint. De la condition d’esclave courbé sous le fouet, il est arrivé à celle de coopérateur volontaire. — Ce pas est immense : il y a là un abîme à franchir.

Le premier stage de l’emprisonnement séparé n’est consacré qu’à l’expiation ; aussi le condamné n’a-t-il encore obtenu pour prix de sa bonne conduite qu’un passage plus ou moins prompt dans les prisons du second degré, les. prisons de travail en commun. J. B. y arrive plus tard qu’un autre ; il y arrive cependant, et nous l’y suivons.

S’il était habitué au travail de la terre, il irait à Spike-Island, où on l’emploierait comme terrassier aux fortifications qu’on y élève. Il a un état, on l’expédie à Philipstown. Là commence pour lui l’application du système des marques, système qui lui a été méthodiquement expliqué à Mountjoy. Il sait que le second stage comporte quatre classes, où on ne parvient successivement qu’après avoir obtenu dans chacune d’elles un nombre donné de marques. Ces bonnes notes sont réparties en trois catégories et se donnent : 1° pour la régularité de conduite, 2° pour le zèle dont on fait preuve à l’école [13], 3° pour la bonne volonté qu’on déploie au travail [14]. Le maximum mensuel est de trois pour chaque catégorie, donc neuf en tout, qui, portées à l’actif du condamné, abrégeront son séjour dans la classe inférieure, et déduites au contraire de cet actif pour un méfait quelconque, l’y retiendront plus longtemps.

Placé au début dans la troisième classe, J. B. sait qu’il peut arriver à la seconde en deux mois, si pendant ces deux mois il a gagné dix-huit marques, de la seconde à la première en six mois, si pendant ces six mois il a gagné cinquante-quatre marques, de la première enfin à la classe dite avancée en un an de temps, si pendant cette année il a obtenu le maximum de ces marques, c’est-à-dire cent huit.

A mesure qu’il franchit ces diverses carrières, à mesure que du fond de l’abîme il remonte vers le jour, échelon par échelon, son sort d’ailleurs s’améliore. Dès son entrée dans la troisième ou dernière classe du second stage, il obtient une prime en argent pour la travail qu’on exige de lui. Elle est alors tout à fait insignifiante et ne s’élève qu’à un denier (soit 10 centimes) par semaine : cette prime double pour la seconde classe, et dans la première monté successivement à 3 et 4 deniers (30 et 40 centimes), puis à 7 et à 9 (70 et 90 centimes) dans la classe avancée. Cet argent n’est point mis à la disposition du convict, mais s’accumule à son crédit dans la caisse de la prison et forme petit à petit le pécule qu’on lui remettra lors de sa sortie. Le régime se modifie également. Déjà, dans la seconde période du séjour à Mountjoy, une livre et demie de bœuf (par semaine) est allouée au prisonnier en vue de son prochain passage dans la classe où le travail devient plus dur. A Spike-Island ou à Philipstown, les rations de toute espèce sont notablement accrues : vingt-quatre onces de riz, et de farine d’avoine au lieu de douze et demie, treize livres de pain au lieu de dix, deux livres de bœuf réparties en trois repas, mais ceci seulement pour les bons travailleurs, car les paresseux ou les violens, sans être toujours renvoyés à Mountjoy, retrouvent dans les prisons du second stage l’étoupe traditionnelle et l’alimentation réduite des premiers temps.

Nous avons conduit J. B. jusqu’à la classe avancée, la classe supérieure du second degré. Il habite désormais, dans la prison, un quartier à part. On l’occupe à des travaux particuliers, les repas se prennent en commun, le travail se fait de même et sans surveillance habituelle : premiers témoignages de confiance que les convicts semblent parfaitement apprécier. Ils entrevoient d’ailleurs, comme une dernière métamorphose, celle qu’ils vont subir en passant de la prison au travail en commun dans les ateliers presque libres de Lusk ou de Smithfield.

Là cessent les marques. On dépouille, en même temps que l’odieux uniforme du convict, tout ce qui en rappellerait la condition. Il ne s’agit plus de punition ni même de réforme. L’autorité vous tient, jusqu’à nouvel ordre, pour suffisamment puni, suffisamment amendé. Seulement elle veut vous rendre, sans vous quitter des yeux, à votre condition normale. Ce temps que vous lui devez encore et dont elle s’apprête à vous remettre une partie, elle prétend l’employer à vous éprouver d’une part, et de l’autre à vous montrer au public tel que vous ont fait les efforts persistans auxquels vous devez qu’elle veuille bien se porter garante de votre bonne conduite à venir. Le ticket of leave bien compris n’est pas autre chose qu’une garantie de cet ordre, donnée par l’autorité chargée de sévir au public dont elle doit sauvegarder la sûreté.

Smithfield est une ancienne prison de Dublin, appropriée tant bien que mal à sa nouvelle destination. On y dort en cellule, mais, à part ce détail, rien n’y révèle l’idée d’un établissement pénitentiaire. Ce serait plutôt une vaste maison meublée où l’on aurait installé des ateliers communs. Plusieurs petits jardins égaient la cour de l’établissement. Au réfectoire, qui sert le soir de salle d’étude, on n’apporte plus les rations accoutumées. Chaque convive puise, selon ses besoins, dans les plats servis pour tous. Jusque parmi les moindres détails se retrouve cette préoccupation de ne point conserver les us et coutumes qui tendraient à rappeler la captivité passée. Le directeur (governor) ne veut plus qu’on lui donne ce titre ; il est, prenez-y garde, le surintendant. La règle n’en est pas moins suivie, mais elle souffre plus d’allégemens et d’exceptions. Sur ce qu’ils gagnent maintenant, les détenus peuvent employer jusqu’à 6 pence (60 centimes) par semaine à leurs menus plaisirs. Ils vont, par détachemens, travailler en ville, à travers les rues populeuses, sous la garde d’un seul agent. Les mieux notés sont, à chaque instant, chargés de quelque mission au dehors, parfois d’achats à faire, d’argent à porter, et s’en acquittent avec la plus scrupuleuse fidélité.

Lusk est une vaste lande à quinze milles de Dublin. Les convicts y défrichent une certaine étendue de terrain qui, fertilisée par eux et transformée en jardin à leur usage, sera plus tard de facile défaite. Ils y habitent des huttes ou baraques en fer doublé de planches, pareilles à celles du camp d’Aldershot, elles-mêmes construites sur un modèle employé devant Sébastopol [15]. Chacune de ces huttes renferme cinquante hommes placés sous la surveillance de trois officiers. Elles se démontent et peuvent se transporter, à peu de frais, sur tout emplacement où on aurait à installer un atelier. On avait érigé, dans le voisinage immédiat des baraques, un corps de garde destiné à loger un certain nombre de policemen. Épreuve faite, on a renoncé à garnir ce poste, et deux compagnies de convicts, fortes de cinquante hommes chacune, fonctionnent sous les ordres de six surveillans sans armes. Ces surveillans travaillent eux-mêmes avec les convicts. Ces derniers jouissent comparativement d’une liberté à peu près complète. De leur travail, réellement profitable et qui vaut à peu de chose près celui d’un ouvrier ordinaire [16], la plus forte partie sert à défrayer les dépenses de l’établissement, et le condamné paie ainsi une partie de la dette qu’il a contractée envers l’état ; mais on réserve au profit du condamné lui-même une prime ou gratuity qui peut monter, — au maximum il est vrai, — jusqu’à 2 shellings 6 pence par semaine, sur lesquels, s’il le veut, le règlement l’autorise à prélever quelque chose pour ses dépenses immédiates. On respecte à cet égard son libre arbitre ; les liqueurs alcooliques lui sont seules interdites. Le tabac est autorisé. L’un des prisonniers cependant, qui employait à s’en procurer toute la portion disponible de son petit pécule hebdomadaire, fut mandé par le gouverneur. « A quelle cause attribuez-vous, lui demanda ce dernier, les actes coupables qui vous ont conduit ici ? — A l’abus des spiritueux, répondit l’autre. — Ne craignez-vous pas, vous laissant dominer ainsi par votre goût pour le tabac, de vous trouver bien faible contre des tentations du même ordre ? » Le convict ne répondit rien, mais parut disposé à réfléchir. Aucune défense ne lui avait été intimée : ce fut de lui-même qu’il réduisit, de semaine en semaine, ses achats de tabac. Un beau jour, ils se trouvèrent complètement supprimés.

De métamorphose en métamorphose qu’est devenu J. B., ce condamné rebelle que nous avons d’abord entrevu sous un jour si sombre ? Le temps, l’exemple, la réflexion et les enseignemens salutaires que d’abord il repoussait avec mépris l’ont transformé graduellement. Longtemps insoumis, violent, obstiné dans ses bravades, il est arrivé aux prisons intermédiaires quelques mois plus tard que la moyenne de ses codétenus. L’y voilà pourtant, et vous ne le reconnaîtriez plus. Sir W. Crofton nous le montre, après les heures du travail réglementaire, donnant encore son temps et sa peine, sans y être le moins du monde contraint, pour conserver une récolte à cet être abstrait, l’état, qui l’a successivement fait passer par tant de rudes épreuves. Ce changement inespéré, on le doit à ce que J. B., finalement convaincu, a reconnu dans les sévérités dont il est l’objet le désir de l’amender à son propre bénéfice. On lui a expliqué ces rigueurs, on lui en a fait comprendre le but, on a obtenu sa coopération dans le travail régénérateur.

Le moment est venu de le faire rentrer avant terme dans la société qui l’avait justement retranché de son sein ; mais il ne va pas être abandonné à lui-même, comme le convict anglais. Son billet de congé l’oblige expressément à faire constater son arrivée dans le district où il veut se rendre, et à comparaître une fois par mois à la constabulary station, pour le cas où il changerait de domicile, à faire connaître sa nouvelle résidence et à s’y faire enregistrer comme dans la première. Toute infraction à ces engagemens signés par lui entraînerait l’annulation de son ticket of leave. Ici se dessine l’intéressante figure de M. Organ, l’instituteur des prisonniers de Smithfield. Sans mission expresse, n’obéissant qu’à un élan de charité chrétienne, cet homme, doué d’un merveilleux ascendant, s’est constitué l’intermédiaire des convicts libérés sous condition, et des manufacturiers chez lesquels ces malheureux peuvent trouver à gagner honnêtement de quoi vivre.

Pendant de longues années, M. Organ a persévéré dans sa voie difficile. Sa patience a usé les obstacles. Chaque expérience faite lui profitant, il a pu devenir comme le symbole vivant de cette garantie de l’état que réclame l’industriel appelé à recevoir dans ses ateliers un condamné sortant des prisons publiques. C’est à lui que le patron, volontiers soupçonneux, et le libéré, volontiers susceptible, confient par préférence leurs sujets de plainte, leurs griefs mutuels. Il est l’arbitre-né des légers différends qui pourraient survenir entre eux, et son influence sur les convicts qui ont reçu ses leçons a pu aller, jusqu’à leur persuader qu’ils devaient laisser entre les mains de leurs nouveaux patrons, à titre de dépôt et en quelque sorte de cautionnement, une partie de ce pécule si péniblement gagné que la caisse de la prison leur délivre par fractions, à des intervalles calculés sur les besoins probables du prisonnier émancipé.

Cette surveillance après libération, ce souci qu’on prend de la destinée des convicts, quand on pourrait se croire affranchi de toute responsabilité à leur égard, compte pour beaucoup dans les avantages du système irlandais sur le système anglais. La statistique jette sur ce point une vive lumière. Malgré la difficulté bien établie, bien avérée, que trouve le juge anglais à reconnaître, dans le prévenu qu’on lui amène, un homme frappé de condamnations antérieures, on constate des récidives très nombreuses [17]. En Irlande, sur près de cinq mille condamnés (4,960) dans la période comprise entre le commencement de 1856 et la fin de 1862, on compte seulement 510 récidivistes et 107 révocations de licence.

Ces récidives, qui vont malgré tout à 10 pour 100, prouvent que l’organisation pénale inaugurée par sir W. Crofton n’a pas encore dit son dernier mot. Il est d’ailleurs certain que les plans les plus ingénieux, conçus d’après les principes les plus sains et appliqués avec tout le zèle, toute l’habileté qu’on peut souhaiter, rencontrent, par exception il est vrai, des natures trop perverties, trop réfractaires aux bonnes influences, pour qu’on les ramène ou les modifie. Les promoteurs du système irlandais ne se font à cet égard aucune illusion. Ce qu’ils affirment, c’est que la masse des condamnés est essentiellement susceptible de réforme, qu’elle se prête, quand on sait en tirer parti, à un certain degré d’instruction, que des instituteurs intelligens peuvent l’assujettir à certaines études, et même lui en donner le goût, que le condamné peut être amené à comprendre sa position et à s’efforcer d’en sortir, qu’il peut être mis de moitié dans la peine qu’on se donne pour l’éclairer et le réformer, qu’une heureuse alternative de rigueur et d’indulgence produit presque infailliblement ce résultat, en lui créant des motifs de craindre et des motifs d’espérer, que le système des marques, des primes en argent, la classification des prisons, l’espoir d’une libération anticipée [18], la surveillance exacte pendant cette période et même au début de la libération définitive lui fournissent amplement ces mobiles salutaires. Ils l’affirment, et dix ans consécutifs d’expériences couronnées de succès semblent leur donner raison.

Les vices du système anglais, conçu dans les mêmes idées, en vertu des mêmes lois que son rival, sont énumérés par le capitaine Whitty, qui les avait pratiqués tous deux, puisque avant de prêter son aide à sir W. Crofton il gouvernait la prison de Portland. Le régime cellulaire, par lequel s’inaugure la captivité des prisonniers, n’est pas assez rigoureux, ne répond pas assez à l’idée de châtiment et d’expiation. Le second stage, l’ère du travail en commun, n’est pas gradué comme en Irlande, et ne stimule point par d’aussi fréquentes promotions le zèle naissant du convict. De même, en Irlande, on n’accorde en premier lieu que des primes insignifiantes, et les avantages pécuniaires de quelque importance sont réservés aux condamnés parvenus, non sans peine, dans les classes privilégiées. Enfin, — et c’est le trait principal, — l’Angleterre n’a pas encore institué ces établissemens intermédiaires (intermediate prisons) où le captif, s’essayant à la liberté, dont il jouit en partie, s’efforce de mériter la confiance qu’on lui témoigne, apprend à se passer du joug matériel et se plie volontairement à une discipline dont sa conscience renouvelée lui impose le respect.


Si ingénieux qu’ils soient, si bien combinés qu’ils s’offrent à nous, ces mécanismes pénitentiaires laissent une ample marge au progrès. Il est reconnu que la pénalité actuelle, insuffisante comme rigueur, n’empêche pas les délits de se produire en nombre toujours plus considérable. En même temps que les frais de police augmentent, la propriété privée souffre de plus nombreuses atteintes. Que faire donc ? Faut-il, comme le proposait le capitaine Machonochie, substituer à un temps donné de captivité une somme de travail qui devra être exécutée avant que le condamné soit libérable ? Faut-il supprimer les tickets of leave et se priver ainsi d’une récompense préférée à toutes, d’un aiguillon que rien ne remplace ? Comment s’y prendre pour obtenir, par des moyens à l’usage de tous, la solution de ce problème que M. Organ n’a pas trouvé au-dessus de son zèle, la réconciliation du libéré avec l’ordre social représenté par les distributeurs de travail ? Autant de questions fort embarrassantes. Un acte du parlement, passé le 25 juillet 1864, a déjà remédié à quelques abus des tickets of leave. Il place les libérés provisoires sous la surveillance immédiate de la police. Il augmente la durée de la peine en cas de récidive. Dans le commentaire qu’en a donné sir George Grey en l’expédiant à tous les juges et recorders du royaume-uni, on laisse pressentir que la liberté provisoire, au lieu d’être accordée de droit au condamné dont la conduite aura été exempte de blâme, ne le sera plus qu’à celui dont le travail, exactement mesuré, représentera la somme totale des efforts dont il est capable. On modifiera sans doute le bien-être excessif dont jouissent les convicts anglais, bien-être tel qu’on a vu les ouvriers aux abois commettre de propos délibéré des crimes qui devaient leur assurer les avantages, les douceurs d’une longue captivité. On créera des établissemens séparés pour les criminels reconnus incorrigibles, et on les y gardera jusqu’à leur mort, afin que leur influence éminemment corruptrice ne puisse plus s’exercer ni au dedans ni à l’extérieur des prisons de l’état. Des combinaisons administratives obvieront à ce mystère dont un homme déjà flétri par une ou plusieurs condamnations peut envelopper ses antécédents judiciaires [19]. On laissera moins d’arbitraire aux juges, qui jusqu’à présent règlent selon leur caprice, et parfois avec une évidente inconséquence, la durée des peines qu’ils prononcent [20]. La discipline intérieure des maisons de détention (county-gaols) sera mise en harmonie avec celle des convict-prisons, et enfin de simples délits fréquemment renouvelés acquerront par là même assez de gravité pour qu’on les punisse d’un emprisonnement à long terme, le seul qui se prête à la réforme du condamné.

Toutes ces modifications futures, tous ces perfectionnemens espérés de la pénalité actuelle ne peuvent être demandés qu’à l’action gouvernementale. La société cependant a un rôle bien autrement essentiel, et dispose de remèdes plus efficaces. A l’état, à l’autorité publique d’améliorer, de moraliser la punition ; à tous et à chacun la mission plus haute de prévenir le crime, de l’étouffer à son berceau. Ces profondeurs obscures où se recrute l’armée du mal, il faut y pénétrer, y porter la lumière, en purifier l’atmosphère viciée. Les grandes villes recèlent, en trop grand nombre hélas ! des maisons, des familles où s’élève, se forme, se développe la population spéciale qu’on retrouve plus tard au sein des prisons de tout ordre. Liverpool, à elle seule, — les rapports officiels en font foi, — ne renferme guère moins de quinze cents habitations (1,473) suspectes à la police et spécialement désignées à sa vigilance. On y compte par milliers, — et leur nombre va croissant toujours [21], — ces infractions de simple police qui annoncent et préparent de plus graves délits. C’est là surtout qu’il est utile, qu’il est indispensable de porter au plus tôt les remèdes dont on dispose : des crèches, des asiles, des écoles, tant primaires qu’industrielles, pour l’enfance abandonnée ou corrompue à plaisir ; des établissemens de correction (reformatory institutions) pour celle qu’on a déjà poussée à mal faire ; une guerre acharnée à l’ignorance, à l’ivrognerie, à tout ce qui trouble, obscurcit, égare, dégrade, abrutit, énerve la raison et la conscience. Il y a là tous les élémens d’une croisade, d’un « mouvement » comme celui dont le capucin Theobald Matthew se fit naguère l’apôtre, et qui lui a valu des statues.

La réforme par la prison, quelle triste chance et quelle œuvre difficile ! que de courage, de zèle, d’habileté, de dévouement dépensés fréquemment en pure perte ! quel engin coûteux, maniable seulement par des hommes d’élite, et toujours prêt à s’arrêter, à se briser si l’intelligente charité de ces hommes vient à lui faire défaut ! Il n’y faut donc compter, il n’y faut recourir qu’en désespoir de cause et comme sur une ressource transitoire, une expectative plus ou moins satisfaisante. Le but réel n’est pas d’adoucir, d’épurer, de moraliser la prison, c’est de la dépeupler graduellement, de s’en passer un jour, si les desseins de Dieu le permettent.


E.-D. FORGUES.


  1. Nous pouvons citer entre autres, avec l’autorité d’un souvenir personnel, une sorte d’instrument employé, il y a une vingtaine d’années, dans la prison de Millbank ou dans celle de Pentonville. Il avait la forme d’un prie-Dieu. Les poignets du supplicié s’y trouvaient retenus dans une planche de chêne percée de deux trous à l’instar de la cangue chinoise ; une autre planche, formant tablette mobile, s’appliquait horizontalement sur sa poitrine, et, poussée en avant par un appareil mécanique, forçait le buste à reculer, les bras par conséquent à se tendre et à garder cette position contrainte. Après un certain temps, la fatigue et la souffrance devaient être poussées fort loin.
  2. Chiffres exacts : 2,069 en 1861, 2,297 en 1862. Pour 1863, le nombre prévu était à peu près de même importance.
  3. Le chapitre IV du tome II, p. 205-277.
  4. Female Life in prison, t. Ier, p. 124.
  5. Celle qui n’est pas définitive, irrévocable. La peine de mort, les condamnations à perpétuité, constituent la pénalité primaire.
  6. Les travaux de Dartmoor sont réservés aux valétudinaires ; ceux de Broadmoor, aux hommes dont l’état mental laisse quelques inquiétudes.
  7. Voici, on été, la journée du convict ; lever à 5 heures, déjeuner à 5 h. 3/4 en cellule, prière à 6 h. 1/4, départ pour le travail à 6 h. 3/4, retour à midi, dîner en cellule ; le travail est repris à 1 h. 1/4 ; on en revient à 6 heures ; souper à 6 h. 1/2 ; de 7 heures à 7 h. 3/4, menus soins de propreté, rangement d’outils, lecture ; à 7 h. 3/4, les hamacs sont mis en place. A 8 heures, les lumières s’éteignent.
  8. Les récidives annuelles, pour les libérés de la prison de Valence, étaient tombées de trente-cinq à deux pour 100. Tous les détails ci-dessus sont empruntés au livre de M. Hill, recorder du grand-jury de Birmingham. (Repression, of Crime, p. 532, 571.)
  9. Il ne lui était pas permis, par exemple, d’appliquer aux convicts des deux colonies (Nouvelle-Galles et Terre de Van-Diémen) le bénéfice de la libération anticipée, attaché à l’obtention d’un certain nombre de marks ou bonnes notes.
  10. Bony, abréviation de Bonaparte ; ce nom se retrouve, de 1800 à 1815, dans toutes les caricatures lancées contre l’auteur du système continental,
  11. Aujourd’hui sir W. Crofton, car le gouvernement a cru devoir récompenser par un titre nobiliaire ses pénibles et glorieux services. Il eût peut-être mieux fait de ne pas lui retirer, par une économie mal entendue, quelques-uns de ses meilleurs auxiliaires, et de ne pas lui imposer ainsi des travaux excessifs qui, détruisant sa santé, l’ont mis dans la nécessité de renoncer à ses fonctions ;
  12. Voici ce qu’il faut entendre par ce mot. On avait remarqué que les leçons données au condamné pour lui apprendre un métier quelconque étaient pour lui une distraction à l’ennui de l’emprisonnement cellulaire. Cette distraction lui est refusée dans la période purement pénale, par laquelle il débute. On le contraint à un travail qui n’exige aucun apprentissage, en général la fabrication d’une étoupe grossière.
  13. Le zèle et non pas le progrès.
  14. La bonne volonté, non la quantité de travail obtenue*
  15. Ces constructions élémentaires coûtent chacune 330 livres sterling, soit, en monnaie française, 8,250 francs.
  16. Il est évalué, par une autorité compétente, à 1 schelling 6 pence, tandis que la journée de l’ouvrier libre se paie 1 shelling 8 pence dans les mêmes conditions et sur le même marché,
  17. En 1863, par exemple, les convict-prisons reçoivent un total de 2,848 condamnés mâles. Dans le cours de la même année, 588 condamnations sont prononcées contre des libérés définitifs, 106 contre des libérés à titre provisoire, sans parler de 83 révocations de licences (annulations de tickets of leave), en tout 777 récidives ou menaces de récidive. (Our Convicts, t. I, p. 202.)
  18. Sir W. Crofton s’est cependant prononcé contre ce genre de prime offert à la bonne conduite des prisonniers. Ses raisonnemens à ce sujet ne nous ont point semblé concluans. Lord Neaves, un des présidens de la Social Science Association, nous semble mieux inspiré quand il établit une différence entre la libération anticipée, simplement octroyée comme elle l’est en Angleterre ou en Ecosse, à titre pour ainsi dire gratuit, et cette même libération, sérieusement gagnée par le convict, à la sueur de son front, comme il arrive en Irlande. (Voir au surplus Our Convicts, t. II, p. 121.)
  19. La photographie joue déjà an rôle essentiel dans les investigations actuelles de la police judiciaire. Les convicts la redoutent particulièrement. Elle remplace avec un immense avantage les signalemens si défectueux dont on usait autrefois.
  20. Voyez plusieurs exemples bizarres de ces capricieuses inconsistances dans le livre de miss Carpenter, t. II, p. 367 et suiv.
  21. 12,730 en 1861, 17,265 en 1864.