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Les Réformes sociales en Angleterre/02

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LES
REFORMES SOCIALES
EN ANGLETERRE

II.
LE PAUPERISME ET L'ASSISTANCE.

I. A History of the English poor law, etc., by sir George Nicholls ; 2 vol. London 1854.

II. The popular History of England, etc., by Charles Knight ; 4 vol. London 1858.

III. Statistical Abstract for the united Kingdom from 1843 to 1857.




Le paupérisme et les crimes ont diminué en Angleterre députe un an. — Tel est le fait considérable que la reine Victoria constatait au mois de février 1859 en ouvrant la session du parlement. Certes partout ailleurs, à la veille d’une guerre qui n’allait à rien moins qu’à modifier les conditions de l’équilibre européen, le souverain, s’adressant aux représentans de la nation, eût commencé l’exposé de la situation par quelques détails sur le caractère des relations étrangères et le rôle éventuel du pays. En Angleterre, la diminution de la misère a été regardée comme le fait essentiel de la dernière année, et non sans raison. Qu’une révolution arme le souverain contre les communes et renverse la dynastie, l’ordre social n’en est point ébranlé, et tout au contraire cette terrible secousse profite aux institutions politiques et à tous les élémens de la richesse et de la puissance nationales. Que la Grande-Bretagne vienne à perdre ses colonies d’Amérique, l’épée d’un commis de comptoir, transformé subitement en un habile capitaine, soumet le Bengale à la domination d’une compagnie anglaise, et prélude à la conquête de tous les empires de l’Inde. Qu’un nouvel empire d’Occident ferme ses ports aux produits de la Grande-Bretagne, ses trésors stipendient les armées de tous les rois, et les efforts d’une coalition dont elle est l’âme finissent par renverser le géant qui menaçait son existence. L’Angleterre a de merveilleuses ressources pour réparer ses échecs militaires et politiques ; elle n’en a pas trouvé jusqu’à présent, je ne dirai pas pour guérir une plaie sociale qui sera toujours plus ou moins celle de tous les peuples, mais pour sortir d’une situation qui multiplie le nombre des indigens dans une proportion sans exemple. L’importance du résultat annoncé par la reine justifie donc la place qu’il tient dans son discours, et cette diminution du paupérisme, si elle était réelle et progressive, en démontrant l’efficacité des systèmes économiques particuliers à l’Angleterre, contribuerait puissamment à la solution d’un problème dont l’étude incessante sera peut-être l’honneur de notre siècle. Malheureusement une si belle espérance ne soutient guère un examen sérieux. On sait qu’en Angleterre, indépendamment des pauvres secourus par l’assistance officielle, il en existe un très grand nombre à la charge de la charité privée. On sait aussi que tous les efforts des administrations locales et du conseil central tendent à faire passer dans la seconde catégorie les indigens de la première. À peine la reine a-t-elle proclamé la diminution du paupérisme, que le comte de Shaftesbury, présidant le 2 mai 1859 la dix-septième assemblée annuelle de l’école et du refuge de Field-Lane, déclare l’urgente nécessité d’une nouvelle ragged-school pour deux cents enfans et de nouveaux asiles de nuit. N’est-ce point là un fâcheux commentaire du discours royal ?

On est allé jusqu’à voir dans la situation intérieure de l’Angleterre le germe d’une révolution sociale plus radicale et plus subversive que toutes les révolutions politiques. L’abîme de misère au-dessus duquel s’élève l’échafaudage de l’industrie anglaise paraît effrayant à quiconque visite les grandes villes du royaume-uni ; mais qu’on ne s’exagère pas ici les périls : le caractère national a plus d’une fois surmonté de pareilles épreuves, et avant de nous occuper des mesures qui pourront apporter un nouveau soulagement à tant de maux, il convient de faire connaître celles qui ont sauvé le pays au moment où il allait s’engloutir dans le gouffre du paupérisme. L’histoire de cette réforme et de la loi qu’elle a modifiée dans son application plutôt que dans son principe a été écrite par un des hommes qui ont le plus contribué à ce grand résultat. En présentant une analyse de l’ouvrage de sir George Nicholls, nous essaierons de compléter cette étude par des appréciations générales et par des détails empruntés à l’Histoire populaire de M. Charles Knight, qui obtient aujourd’hui en Angleterre un légitime succès. Les amendemens successifs d’une mauvaise loi renferment tant d’enseignemens que, si la connaissance en eût été répandue en France quand les questions économiques s’y sont agitées en 1848, on eût immédiatement reconnu aux résultats d’une expérience séculaire les vices radicaux de doctrines prétendues nouvelles. Puisque l’égalité des salaires, le droit au travail et le droit à l’assistance ont encore des partisans en France et ailleurs, il serait bon que les esprits sincères qui conserveraient encore quelques illusions à l’endroit de ces théories consentissent à en méditer les conséquences, telles qu’elles ressortent à chaque page de l’histoire de la loi des pauvres en Angleterre.


I

Il y avait sans doute des pauvres parmi les Anglo-Saxons, mais ils formaient la classe la moins nombreuse de la nation. Les deux tiers de la population se composaient d’esclaves descendant en partie des Kymris ou Bretons dépossédés par la conquête ; le reste comprenait les grands et les petits propriétaires, les corls et les ceorls, descendans des nobles et des roturiers qui se partageaient la possession des domaines. Les roturiers, désignés aussi sous le nom de churls, avaient dans l’assemblée nationale un représentant qu’on appelait le roi des paysans. On conçoit que, dans une société ainsi organisée, il y eût peu de place pour cet état de détresse qui, dans les sociétés modernes, porte tant de malheureux au vol, au vagabondage et à la mendicité. La loi, dans son terrible laconisme, n’épargnait personne au-dessus de douze pence volés et de douze ans d’âge. La conquête normande dépouilla une grande partie des propriétaires saxons et soumit l’Angleterre aux obligations les plus rigoureuses du système féodal. Elle supprima la classe des cliens, augmenta dans une grande proportion celle des esclaves, et donna naissance à une catégorie d’individus numériquement importante, bien qu’elle ne figure pas sur le fameux Domesday book conservé dans la salle du chapitre de Westminster : ce fut celle des outlaws, ou gens hors la loi, qui, réfugiés dans les forêts et les montagnes, protestèrent par le brigandage contre la domination étrangère. Les outlaws de l’Angleterre conquise furent pendant près de deux siècles ce qu’étaient récemment encore les klephtes de la Grèce asservie.

L’histoire de l’Angleterre, à partir de cette époque, nous montre le brigandage et la mendicité faisant d’incessans progrès. De 1307 à 1327, sous le règne d’Edouard II, les guerres étrangères, les luttes intestines, et surtout la famine, qui obligea la noblesse à émanciper une grande partie des gens qu’elle ne pouvait plus nourrir, augmentèrent encore le nombre des mendians et des malfaiteurs. Aussi la législation du paupérisme eut-elle pendant longtemps un caractère exclusivement répressif. Le mal s’aggrava encore vers la fin du règne du vainqueur de Crécy, dont les mains affaiblies par l’âge ne tenaient plus avec la même fermeté les rênes du gouvernement, et c’est au milieu des plus affligeans désordres que monta sur le trône le jeune Richard II. Les révoltes des serfs, ces terribles convulsions de la féodalité chancelante, fournirent de nouvelles occasions aux crimes du brigandage, malgré la rigueur avec laquelle les insurgés eux-mêmes les punissaient. En 1378, le roi nomma dans chaque comté des commissions pour arrêter les malfaiteurs sans autre forme de procès et les tenir en prison jusqu’à l’arrivée des juges ; mais les Anglais, mus par un sentiment qui a toujours prédominé chez eux, aimèrent mieux assurer l’impunité des assassins et des voleurs que de compromettre la liberté des honnêtes gens. À la prière des communes, cette loi fut rapportée, les individus arrêtés par les commissaires furent élargis, et le crime marcha tête haute à la faveur de l’habeas corpus. Pourtant, après l’insurrection dirigée par Wat Tyler, quand les barons et les chevaliers eurent massacré à Londres, sur la place de Smithfields, les cent mille ribauds sans chausse conduits par un couvreur en tuiles, comme les chevaliers gascons revenant de la bataille de Poitiers avaient taillé en pièces quarante mille Jacques sur la place de Meaux, le roi se sentit plus fort et les communes se montrèrent moins jalouses des droits individuels garantis par la grande charte. Le statut de Winchester fut remis en vigueur, et plein pouvoir donné aux juges et aux shérifs pour arrêter les vagabonds.

Ces mesures se trouvant insuffisantes, en 1388 on en adopta une autre dont la disposition principale n’est pas encore abolie de nos jours, et qui, depuis quatre cent soixante-dix ans, au milieu de tous les progrès de la liberté, retient les prolétaires anglais attachés à la glèbe, non pas seigneuriale, mais paroissiale. Par cet acte, il fut interdit à tout serviteur ou journalier, homme ou femme, de quitter le lieu de sa résidence à l’expiration de son bail. Tout contrevenant dut être mis au stock [1] et retenu en prison jusqu’à ce qu’il eût trouvé une caution pour retourner à son service ou dans son pays. Les mendians impotens furent internés dans les cités et villes où les trouva la promulgation de l’acte. Dans le cas où ces localités ne pouvaient les nourrir, ils eurent à se rendre sur d’autres points de la centurie, du canton ou du district, ou bien dans leur ville natale pour y passer toute leur vie. Toutefois aucune disposition ne pourvut à leur subsistance : l’Angleterre était alors couverte d’établissemens créés pour venir en aide aux nécessiteux ; il existait partout des hôpitaux fondés à l’honneur de Dieu et de sa glorieuse mère, pour recevoir les malades, les lépreux, les aliénés, les femmes indigentes et leurs enfans, et pour assister tous les malheureux. La religion n’exigeait pas seulement du baron mourant l’émancipation de ses esclaves, elle en obtenait aussi le legs d’une partie de ses biens aux pauvres. Malheureusement l’esclave ne pouvait être immédiatement transformé en travailleur libre sans devenir une cause d’embarras et un élément de désordre, parce que le servage tendait à abaisser les salaires de l’ouvrier indépendant aussi bien qu’à rendre la demande de travail incertaine, à quelque prix que ce fût. Dans cette période de transition, l’ouvrier était nécessairement exposé aux privations de toute sorte par la maladie, le manque d’ouvrage et les conséquences morales de l’oisiveté. Le pouvoir civil eut donc à prendre des mesures pour restreindre l’encouragement qu’une charité sans discernement et sans bornes donnait à la paresse et au vagabondage : ce fut l’objet d’un nouveau statut promulgué dans la même année 1388. Pendant le XVe siècle, dans un temps où la lutte des deux roses aurait dû multiplier le nombre des malfaiteurs, il y eut plus de sécurité pour les biens et pour les personnes qu’aux deux époques qui précédèrent et suivirent ces sanglans débats. Cette guerre détruisit la moitié de l’ancienne noblesse ; elle fondit ce qu’il en restait avec la gentry et même avec la bourgeoisie d’origine anglo-saxonne, et elle amena les races diverses à l’état d’amalgame complet que présente aujourd’hui la société anglaise. En même temps elle appela la masse du peuple à la jouissance des avantages résultant de l’abolition de la servitude.

Cependant les immenses privilèges de l’église, joints à la possession de près d’un tiers des revenus du royaume, avaient peuplé les divers ordres du clergé d’une foule d’hommes étrangers à la vocation religieuse. Tantôt les prélats s’entendaient avec les lords pour détourner à leur profit les fonds des hôpitaux, tantôt les monastères se recrutaient de misérables qui dissipaient dans la débauche les ressources léguées à la prière, à la bienfaisance et au renoncement personnel. Ailleurs de prétendus clercs commettaient impunément des vols et des meurtres à la faveur du bénéfice qui exemptait de la juridiction temporelle quiconque pouvait justifier de son titre clérical, c’est-à-dire était en état de lire un verset des saintes Écritures. On les remettait alors entre les mains de l’ordinaire, d’où ils sortaient presque toujours après un châtiment dérisoire. Un autre abus non moins énorme était celui du sanctuaire. Le droit d’asile, dont jouissaient les églises au moyen âge, était sans doute une compensation nécessaire aux violences et aux dangers de toute sorte qui menaçaient le faible et l’innocent, et nulle part il ne se trouvait plus justifié que dans un pays où toutes les calamités de la conquête s’ajoutaient aux rigueurs d’une législation draconienne ; mais cette protection avait dégénéré en une impunité intolérable. Le malfaiteur réfugié dans un de ces édifices en sortait souvent pour aller rôder dans la ville, et quand il rentrait dans l’asile, il ne pouvait en être tiré, de quelque nouveau crime qu’il se fût rendu coupable. Toute église assurait à chacun ce refuge pendant quarante jours, et si le voleur ou le meurtrier n’en pouvait sortir sans danger pendant ce délai, il déclarait vouloir quitter l’Angleterre. Alors il était conduit au port voisin, un crucifix à la main, et s’il y trouvait un vaisseau, on le laissait partir avec un « Dieu vous assiste ! » S’il n’y avait là aucun navire pour le recevoir, il entrait dans la mer jusqu’au cou et demandait trois fois le passage. Cette formalité se renouvelait jusqu’à ce qu’il se présentât un bâtiment, et alors le coupable s’y embarquait en sûreté.

On voit combien les vices et les crimes trouvaient d’encouragement dans toutes ces sauvegardes. Henri VII, dès qu’il eut étouffé les rébellions des premières années de son règne, rendit la répression du vagabondage plus rigoureuse, tout en prenant, dans l’intérêt de la misère inoffensive, des mesures qui témoignaient d’une préoccupation toute nouvelle de la part du pouvoir civil. Il abrogea pour les vagabonds la peine de l’emprisonnement, comme trop dispendieuse, mais il maintint, pendant trois jours et trois nuits, celle du stock au pain et à l’eau, en interdisant, sous peine d’amende, de donner aux patiens à boire ou à manger tant que se prolongeait ce châtiment, dont les malades et les mères de famille pouvaient seuls être dispensés. En même temps il exempta les pauvres de tous frais de justice, et il leur fit donner d’office des conseils et des avocats pour les défendre contre les applications arbitraires du septième statut de Richard II. Enfin il obtint du pape d’abord une bulle qui donnait à l’autorité civile le droit d’éloigner du sanctuaire les malfaiteurs récidivistes, et plus tard une admonition à certains établissemens monastiques.

La lutte de la civilisation anglaise contre le paupérisme prit avec Henri VIII un caractère plus marqué d’acharnement. La législation du paupérisme n’avait jusqu’alors châtié l’indigence qu’à l’état de vagabondage, supposé toujours criminel ; Henri VIII ne s’en tint pas à cette rigueur : il punit comme un crime la pauvreté, la sainte pauvreté, le lien qui unit les hommes par la charité et la reconnaissance, la source des plus douces jouissances et de la plus charmante vertu. Le statut prescrivit la recherche et l’immatriculation de tous les pauvres âgés ou infirmes, à qui dut être délivrée une autorisation de mendier dans une certaine circonscription, d’où ils ne pouvaient sortir sous peine de deux jours et deux nuits de stock au pain et à l’eau ; le fouet jusqu’au sang fut réservé aux mendians valides et aux étudians des universités d’Oxford et de Cambridge mendiant sans autorisation. Enfin un dernier article punissait d’une amende, avec emprisonnement au bon plaisir du roi, l’aumône ou l’asile donné à un mendiant non autorisé. Cet acte était d’une iniquité d’autant plus cruelle, qu’à cette époque l’homme le plus laborieux se trouvait souvent dans l’impossibilité d’obtenir du travail. Il parut pourtant, cinq ans après, en 1536, un statut plus atroce encore, et l’on sait positivement par une lettre de Thomas Dorset, curé de Sainte-Marguerite, qu’il était l’œuvre de Henri VIII lui-même, qui vint en personne le présenter aux communes. Ce bill rendit les vagabonds passibles de la peine du fouet et de la section du cartilage de l’oreille droite. En cas de récidive, il les condamnait à la peine de mort.

Cependant le roi, qui se disposait à supprimer les établissemens monastiques, avait senti la nécessité de suppléer par des institutions civiles à la charité des maisons religieuses. Ce même acte de 1536 prescrivit donc aux autorités urbaines et paroissiales l’assistance des pauvres invalides au moyen d’aumônes volontaires, de manière qu’aucun d’eux ne fût forcé d’aller mendier hors de sa paroisse. Il décréta en outre l’emploi continuel des vagabonds et mendians valides, de manière à ce qu’ils pussent toujours gagner leur vie, sous peine pour chaque localité d’une amende de 20 shillings par mois tant que la loi n’aurait pas été mise à exécution. Tout en recommandant aux maires et aux marguilliers des quêtes hebdomadaires pour recueillir les aumônes, le statut déclarait expressément que cette contribution n’était pas obligatoire, et que personne n’y devait être contraint que par sa propre charité. Le roi, qui comprenait et voulait éviter, bien vainement, comme on le verra, les conséquences du droit à l’assistance, eut aussi le mérite d’une mesure qui n’a cessé, sous aucun de ses successeurs, de se pratiquer en faveur des enfans vagabonds. Ces jeunes vagabonds durent être arrêtés, habillés et mis en apprentissage chez des fermiers et d’autres chefs d’industrie aux frais de la caisse de charité de chaque ville ou paroisse. Par un autre statut de 1536, toutes les maisons religieuses d’un revenu annuel de moins de 200 livres furent supprimées, leurs biens donnés au roi, et leurs membres envoyés dans les divers grands monastères du royaume, où grâce à Dieu, disait le rapport des commissaires chargés de la visite de ces établissemens, la religion est bien et dûment observée. Nonobstant ce témoignage, en 1539, un statut supprima tous les monastères, sous le prétexte mensonger que les supérieurs avaient sans contrainte, et de leur propre volonté, depuis le 4 février 1536, assigné leurs possessions au roi, et renoncé à tous les titres qu’ils y pouvaient avoir. Par la suppression des établissemens monastiques et du célibat religieux, 150,000 existences furent rendues à la vie mondaine. Ainsi d’un seul coup Henri VIII multipliait les sources de la population et tarissait celles de la charité. Ce statut ne put suppléer à la distribution quotidienne de ces revenus des couvens, de ces biens légués aux pauvres et confisqués au profit de la couronne et de ses favoris. Les indigens prirent de force ce que l’aumône ne leur donnait plus, et le fondateur de l’église anglicane fit périr par la potence 70,000 de ses sujets, ce qui ferait 2,000 par an, sur une population de 4,500,000 âmes, si les exécutions s’étaient également réparties dans toute la durée du règne ; mais le plus grand nombre de ces supplices eut lieu dans les quatorze années qui suivirent la suppression des monastères. Le pauvre, il ne faut pas s’en étonner, rendit le mal pour le mal, et, s’attaquant également aux propriétés et aux personnes, fit à la civilisation une guerre acharnée. Les mieux inspirés allèrent demander à la France, à l’Allemagne, à l’Afrique et même aux Indes les moyens d’existence que leur patrie leur refusait. Ce fut le commencement d’un mouvement d’émigration toujours croissant sous l’influence de la même cause, l’indigence, et parvenu de nos jours à des proportions extraordinaires.

Les progrès de l’agriculture, de l’industrie et du commerce devaient offrir aux travailleurs des ressources nouvelles ; mais en même temps les circonstances s’opposaient à ce que les artisans nomades et vivant au jour le jour d’un travail incertain devinssent des ouvriers habiles et capables de soutenir la concurrence. Le système exclusif suivant lequel les artisans des villes s’étaient groupés en castes, les conditions rigoureuses de l’apprentissage et des guildes interdisaient au vagabond tout emploi dans ces corporations industrielles. Les travaux de la campagne ne lui étaient pas plus accessibles. Approchait-il du seuil d’une ferme, la porte était fermée à double barre, et on lâchait le chien de garde. Le fermier avait ses gens à lui de père en fils ; son étang nourrissait des anguilles et son jardin des abeilles ; ses terres lui fournissaient son houblon, et il brassait lui-même sa bière. Alimens, vêtemens, constructions, éclairage, cordages, ferrures, tout ce dont il avait besoin se confectionnait chez lui, et nulle tâche n’y était réservée aux prolétaires errans. Il fallut bien cependant que les législateurs reconnussent la nécessité de pourvoir à la subsistance de cette multitude qui ne voulait ou ne pouvait pas vivre de travail, et qui, malgré tous les supplices, aimait toujours mieux mendier ou voler que de mourir de faim. Un statut de 1551-52 institua deux collecteurs dans chaque paroisse, au choix annuel des maires, des curés et des marguilliers, pour recueillir et distribuer des aumônes. Cet acte, sans rendre encore l’assistance légalement obligatoire, tendait cependant à l’assurer par une sorte de contrainte morale. Quand un habitant refusait obstinément l’aumône, le curé et les marguilliers devaient l’y exhorter avec douceur, et s’il persistait dans son refus, l’évêque l’envoyait chercher pour le ramener par la persuasion au devoir de la charité. Les exhortations pastorales se trouvèrent néanmoins impuissantes. Que faire ? On ne pouvait forcer au travail les mendians valides qu’à la condition de secourir ceux qui étaient devenus incapables de travailler et ceux qui ne trouvaient pas d’ouvrage. L’abandon des malheureux pouvait susciter de nouvelles rébellions, et on n’avait plus de chevalerie à leur opposer. Fallait-il multiplier les stocks et les gibets ? On avait reconnu l’inefficacité de ce régime de terreur, qui dépeuplait le royaume sans diminuer le nombre des malfaiteurs et des mendians. Sous la pression d’une urgente nécessité, on inscrivit enfin dans la loi le droit à l’assistance. Quand après les exhortations successives des marguilliers, du pasteur et de l’évêque, un contribuable opiniâtre refusait l’aumône hebdomadaire proportionnée à ses ressources personnelles, l’évêque dut le contraindre, sous peine d’une amende de 10 livres, à comparaître aux prochaines assises pour y être exhorté par les juges à l’accomplissement de la loi. Les voies de la persuasion se trouvaient-elles encore insuffisantes, les juges avaient à fixer la somme, et si le récalcitrant persistait dans son refus, il devait être écroué jusqu’à parfait paiement de la taxe et des arrérages. On n’en venait à la contrainte par corps qu’après de longues formalités ; mais la législature sanctionnait pour la première fois un principe qui n’a depuis jamais été effacé du code anglais, le droit légal du pauvre sur une part de la fortune de quiconque jouit d’un certain revenu. On va voir ce qu’il en coûta à l’Angleterre pour mettre ce principe en pratique et avec quelles restrictions elle a dû l’appliquer pour ne pas en périr.

Un gouvernement qui imposait aux citoyens l’obligation d’entretenir les indigens devait avoir le droit de forcer les pauvres valides à gagner leur vie par le travail. Du moment que l’oisiveté était toujours condamnée à un travail forcé, il ne fallait pas qu’elle pût jamais être involontaire, et on devait par conséquent assurer de l’ouvrage à tous les hommes de bonne, volonté. La législation fut donc amenée forcément par la logique de l’erreur à consacrer le droit au travail, comme elle avait consacré le droit à l’assistance. Pour prévenir les chômages, une provision de laine, de chanvre, de lin, de fer ou autre matière dut être achetée au moyen d’une taxe sur chaque habitant. Les pauvres qui gâtaient ou refusaient de mettre en œuvre ces matériaux durent être enfermés dans des maisons de correction que chaque comté, dans un délai de deux ans, eut à construire et à pourvoir d’outils, de matières premières et de stocks. C’étaient ces établissemens qui, dans l’œuvre de l’assistance publique, étaient destinés à remplacer les couvens et les monastères. Toutes ces mesures supposaient un mécanisme administratif beaucoup mieux organisé que ne l’était celui de l’Angleterre à cette époque. Elles restèrent sans application, et le paupérisme suivit une progression croissante, malgré les mutilations infligées aux rogues et la peine de mort édictée en 1562 contre les individus qui allaient grossir les bandes de gypsies. Enfin en 1597 parut le célèbre statut de la quarante-troisième année du règne d’Elisabeth, qui coordonnait toutes les dispositions précédentes, et qui, malgré de continuels amendemens, forme encore aujourd’hui en Angleterre la base de la loi des pauvres. Tous ceux qu’on arrêtait en état de contravention, y compris les musiciens et comédiens ambulans, les colporteurs, les saltimbanques, etc., étaient, en vertu de ce statut, fouettés jusqu’au sang et renvoyés dans leurs paroisses. Les récidivistes étaient fouettés encore de la même manière, mis en prison, puis déportés aux lieux indiqués par le conseil privé. Ceux qui rentraient dans le royaume étaient mis à mort. Le même acte interdisait à tout capitaine de navire d’amener en Angleterre aucun pauvre irlandais, écossais ou habitant de l’île de Man, sous peine d’une amende de 20 shillings. Mise en apprentissage des enfans indigens, occupation lucrative de tout individu manquant d’ouvrage, achat d’une provision de matières premières pour faire travailler les pauvres, assistance aux vieillards, aux infirmes et à tous les nécessiteux incapables de travailler, telles étaient les principales prescriptions de cet acte, considéré encore aujourd’hui comme le palladium de l’état social, bien que les conséquences du statut de 1597 aient amené le pays à deux doigts de sa ruine.

Il fallut plus de trente ans pour que ce mode d’assistance fût pratiqué dans un certain nombre de localités, et plus de deux siècles pour que l’application en devînt générale. On pensa qu’en affectant des établissemens à l’assistance aussi bien qu’à la répression de la mendicité, on centraliserait le service de manière à le rendre plus prompt et plus facile. On prescrivit en conséquence la construction dans chaque paroisse d’une maison de travail [workhouse] pour les pauvres, ou plutôt d’un établissement qui fût à la fois la maison de correction prescrite par le trente-neuvième statut d’Elisabeth, un hôpital pour les indigens et un refuge offrant de l’ouvrage aux bras inoccupés. Le nombre des mendians ne cessa pas de s’accroître, car en général ces lois nouvelles ne s’appliquaient pas, et on ne peut guère s’en étonner. Le personnel de cette administration gratuite, qui avait à recouvrer une taxe fort lourde, n’était pas seulement chargé de l’assiette de l’impôt et de la répartition des aumônes ; il devenait encore tuteur des enfans indigens, patron des artisans sans ouvrage, marchand, fabricant, spéculateur ; il devait tenir boutique ouverte pour la vente de toute sorte d’objets. La plupart des habitans ne pouvaient remplir de pareilles obligations sans des sacrifices auxquels peu d’entre eux se résignaient. Il fallut donc les y contraindre, et après avoir édicté des châtimens contre le vagabondage, décréter une autre pénalité contre les magistrats qui ne le punissaient pas. Cette tâche ne répugna point au caractère de Charles Ier. Le malheureux prince ne négligea rien pour apprendre à la nation l’art de se gouverner elle-même et pour la former despotiquement au régime de la liberté. En 1630, il choisit parmi les lords de son conseil privé des commissaires chargés de réprimer la négligence des juges de paix et des autres officiers, et d’assurer par tout le pays une application sérieuse de la loi des pauvres. Par suite des instructions émanées de cette commission, une moitié de la population devait administrer les affaires de l’autre, et depuis le mendiant jusqu’au chef de l’état, la société présentait une hiérarchie dont les divers degrés se reliaient, à défaut de la charité privée formellement interdite, par la surveillance, la délation et le châtiment. Ces dispositions ne furent point suffisantes pour assurer la bonne exécution de la loi des pauvres ; mais elles familiarisèrent les Anglais avec l’assiette, le recouvrement et l’emploi des taxes. Quand les communes prirent la résolution de ne pas laisser verser à l’échiquier les subsides militaires accordés au roi, et de nommer des commissaires pour surveiller l’emploi de ces fonds, elles appliquèrent pour la première fois aux intérêts de l’état ce que les commissaires royaux leur avaient appris à exercer dans l’intérêt des paroisses.

En même temps que la pratique de ces détails d’administration locale favorisait dans le parlement l’esprit d’opposition, elle armait aussi la société contre des désordres qui auraient pu suivre et fausser la révolution politique. Les pouvoirs donnés dans chaque comté et dans chaque paroisse au shérif, aux juges de paix et aux autres officiers chargés du service de l’assistance et de la répression du vagabondage, contribuèrent puissamment à paralyser le parti des niveleurs et à prévenir des soulèvemens tels que ceux de Wat Tyler et de Jack Cade. C’est un des traits les plus remarquables de la révolution anglaise qu’au milieu de la lutte sanglante engagée entre le roi et le parlement, sauf les confiscations, qui mirent beaucoup de domaines entre les mains de la classe moyenne, aucune atteinte personnelle ne fut portée au droit de propriété. Nul esprit de charité cependant n’animait cette classe, qui élevait sa condition sans songer à améliorer celle des pauvres, devenus ses auxiliaires, et désignés sous le nom de têtes rondes. La bourgeoisie fondait son indépendance sociale et sa puissance politique ; mais le grand but du covenant, dit Hume, était de supprimer en Angleterre, comme on l’avait déjà supprimé en Ecosse, l’usage du surplis, de l’étole et du bonnet carré.

Le protecteur n’eut guère le temps de s’occuper des mendians. La première mesure prise à leur égard par le parlement de Charles II fut le statut de 1662, connu sous le nom de loi de domicile, et qui pèse encore sur la condition des classes ouvrières de l’Angleterre. On attribuait l’inexécution de la loi des pauvres à leur accroissement continu et à la facilité qu’ils avaient de se transporter d’une paroisse, à une autre, choisissant celles où ils trouvaient les meilleures provisions, les communs les plus vastes pour bâtir des cottages et le plus de bois à brûler et à détruire pour toute sorte d’usages. En outre, Londres était encombré de vagabonds et décimé par la peste, dont les gîtes de ces malheureux étaient les foyers permanens. Les représentans de la capitale au parlement résolurent de la délivrer de ce fléau par un acte législatif, et, pour obtenir le concours de leurs collègues en faveur du statut qu’ils leur proposaient, ils y insérèrent une clause dans l’intérêt des propriétaires des comtés. Par cette loi nouvelle, les paroisses furent autorisées à renvoyer tout individu étranger à leur population domiciliée, dès qu’il paraissait pouvoir leur devenir onéreux. C’était faire revivre le statut de 1348 au détriment de la pauvreté laborieuse, pour qui l’assistance légale était bien loin, comme on l’a vu, de remplacer la charité des monastères. Il faut remarquer du reste que cette loi de domicile était comme un corollaire obligé du droit au travail, et qu’ici comme toujours un abus en engendrait un autre. La nation anglaise (et certes ce n’est pas un des moindres exemples de sa patience à élaborer ses lois) lutta pendant deux siècles contre les conséquences d’une mesure détestable, née d’une loi pire encore et épuisa, sans les abolir ni l’une ni l’autre, tous les amendemens que purent lui suggérer de graves et continuelles souffrances. Dès 1691, il fallut réviser la loi de domicile. Pour que les secours destinés aux indigens infirmes ne pussent être donnés aux paresseux, en vertu d’un statut de 1696 tous les assistés durent être marqués sur la manche droite de la lettre P, sous peine de la flagellation et de vingt et un jours de travaux forcés. Une amende de 20 shillings, dont la moitié pour le dénonciateur et l’autre pour les pauvres, fut édictée contre tout officier paroissial qui donnerait un secours à un individu ne portant pas cette livrée de la misère. Ces mesures restèrent en vigueur jusqu’en 1810.

Enfin l’année 1697 vit s’accomplir un premier et réel progrès, bien que les résultats en aient été incomplets : les diverses paroisses de la cité de Bristol formèrent, en vertu d’un acte du parlement, un syndicat pour l’entretien d’un workhouse commun, dont la direction fut confiée à un corps spécial. L’idée de ces associations (unions), appliquée aujourd’hui dans toute l’Angleterre, avait été pour la première fois émise sous le règne de Charles II par un homme d’un grand sens, le juge Hale, qui avait en même temps recommandé l’éducation professionnelle des enfans indigens. Ce qu’il y avait de défectueux dans ce projet, c’est que, conformément aux préjugés de l’époque, le juge Hale voulait faire du workhouse un atelier d’industrie et une source de profit pour les paroisses. Ce fut le contraire qui arriva par la suite ; mais dans les premières années l’expérience n’eut que de bons résultats : elle diminua le vagabondage, le chiffre de la taxe des pauvres et les frais de ces procès qui absorbaient une large part, des fonds destinés à l’assistance. Aussi le succès de Bristol donna-t-il bientôt lieu à des bills semblables en faveur de Worcester, de Hull, d’Exeter, de Plymouth, de Warwick et d’autres cités. Pendant tout le règne de la reine Anne, on s’occupa de l’amélioration de ces établissemens, où le travail était toujours considéré comme une source de profit pour les paroisses associées, malgré les préjudices qui pouvaient atteindre l’industrie extérieure et les ouvriers libres. Daniel Defoë signala en 1704 l’injustice et les inconvéniens de cette concurrence, qui tendait évidemment à augmenter le paupérisme. Au lieu de tenir compte de ses sages avis, on promulgua une nouvelle loi qui condamnait les vagabonds à la flagellation pendant trois jours consécutifs, puis aux travaux forcés dans la maison de correction, et en cas d’évasion à la peine de mort. Ce fut un des derniers statuts de la bonne reine Anne, qui mourut le 1er août 1714, emportant des regrets universels, auxquels toutefois les vagabonds et les rogues prirent probablement peu de part.


II

« Les peines édictées contre le vagabondage, dit le docteur Burn dans une Histoire des Lois des Pauvres, publiée en 1764, avaient été, jusqu’à la fin du règne de la reine Anne, dignes des sauvages de l’Amérique. » Le gouvernement de la maison de Hanovre se signala par un adoucissement de cette pénalité : elle fut remplacée par des châtimens moins inhumains, bien qu’empreints encore d’une certaine cruauté, car si l’on déportait les rogues incorrigibles au lieu de les mettre à mort, on fouettait encore sur la place publique les femmes vagabondes. L’Angleterre jouissait alors d’une prospérité qu’elle n’avait jamais connue. À la fin de la guerre de sept ans, en 1762, elle avait ajouté à ses possessions Minorque, les deux Canadas, le Cap-Breton, la Louisiane, la Nouvelle-Ecosse et la Floride. Cinq ans auparavant, elle avait conquis le Bengale. À l’intérieur, la liberté industrielle succédait au régime des corporations, les salaires s’élevaient, la fortune publique se ressentait des progrès de l’agriculture et du commerce. Cependant le paupérisme prenait toujours un accroissement proportionnel à la population. Un statut de George III confia à cinq nobles et gentlemen de chaque paroisse la surveillance des enfans nés dans le workhouse et élevés à la campagne ; la société de marine fut fondée en 1770, pour mettre au service de la flotte les orphelins arrachés aux vices et à la misère de la capitale. Enfin le baron Maseres, d’une famille française apparemment, et qui connaissait sans doute la société de secours mutuels de Sainte-Anne, existant à Paris depuis l’an 1694, présenta un projet de tontine paroissiale qui devait dédommager les travailleurs des avantages dont les privait l’abolition des guildes industrielles. C’est l’idée principale de ce plan (adopté par les communes, mais repoussé par la chambre des lords en 1772) qui fut réalisée en 1817 par la création des sociétés de secours mutuels, si nombreuses à présent, et par l’institution des caisses d’épargne. Les calculs du baron Maseres servent même encore aujourd’hui de base aux assurances sur la vie.

Cependant les huit années de la guerre d’Amérique, en augmentant encore la taxe des pauvres, la portèrent en 1784 à plus de 2 millions de livres, somme cinq ou six fois plus considérable que le total de toutes les autres taxes de paroisse et de comté. Indépendamment du produit de cet impôt, les indigens recevaient des dons volontaires dont les pasteurs et les marguilliers furent tenus de présenter des états, et dont le montant en rentes et en revenus fonciers s’élevait en 1790 à plus d’un million de livres sterling, sans compter plus de 300,000 livres affectées à l’éducation des enfans, ce qui faisait 1 million et demi de livres, qui, ajoutées au chiffre de la taxe légale, complétaient une somme de plus de 92 millions de francs absorbée annuellement par les œuvres de l’assistance officielle et de la charité privée. Le mal exigeait des mesures radicales ; on en adopta quelques-unes qui le portèrent à son comble. Un membre des communes, M. Gilbert, persuada à la chambre que si les syndicats ne produisaient pas tout le bien espéré, la faute en était aux vices de leurs règlemens et à la négligence des inspecteurs. En conséquence, il fit passer, dans le courant de l’année 1782, un bill qui enlevait la direction des syndicats aux autorités paroissiales pour en charger la magistrature, et qui donnait en tout temps le droit aux ouvriers sans travail d’en exiger en dehors du workhouse. Cet établissement ne devait être ouvert qu’aux infirmes et aux orphelins. Quant aux travailleurs valides qui ne pourraient pas trouver d’ouvrage, l’administrateur était tenu de leur procurer une occupation appropriée à leur sexe, à leur force et à leur capacité dans leur paroisse même ou dans un lieu voisin, de les loger, de les entretenir convenablement jusqu’à ce que cet emploi leur fût procuré, de recevoir pour eux leur salaire et de l’affecter à leur entretien, enfin de suppléer à l’insuffisance de leurs profits, ou bien de leur en remettre l’excédant au bout d’un mois. En cas de refus du travail ou du secours demandé, le juge de paix devait, après enquête, soit faire donner au plaignant une assistance hebdomadaire, soit enjoindre à l’administrateur, sous peine d’une amende de 5 livres sterling, de l’envoyer au workhouse ou de lui procurer de l’emploi.

Un revirement bien complet s’était donc opéré dans l’esprit public, et il y avait loin de ces dispositions à la pénalité sanguinaire de la première moitié du XVIIIe siècle ; mais on a peine à s’expliquer, tout en faisant la part des entraînemens réactionnaires, l’adoption de pareilles mesures par les représentans d’une nation éclairée. Obliger les administrateurs à trouver toujours de l’ouvrage dans la paroisse ou aux environs, c’était supposer que ces localités n’en pussent jamais manquer. Dans ce cas, pourquoi ne pas laisser à l’ouvrier le soin d’en trouver lui-même ? Et d’un autre côté pourquoi se serait-il donné la peine d’en chercher, quand un autre était forcé d’en trouver pour lui ? En outre, l’ouvrier travaillait comme un serf, non comme un homme libre et responsable, qui sait que son salaire et sa réputation dépendent de la manière dont il emploie sa journée. Il était difficile d’imaginer un plus sûr moyen d’abaisser les caractères, de détruire dans les classes ouvrières le sentiment de la valeur personnelle, et d’y empêcher absolument tout progrès. En 1796, sous l’impression des craintes inspirées aux classes riches par la révolution française, on imposa à toutes les paroisses de l’Angleterre et du pays de Galles des obligations non moins préjudiciables aux véritables intérêts des ouvriers et des maîtres. Un statut de George III assura le bénéfice de l’assistance à tous les artisans tombés malades dans leur domicile, ou qui, venant à manquer d’ouvrage, ne voudraient cependant point entrer au workhouse. Dès lors, l’entretien de quiconque se déclarait sans moyens d’existence devint une pratique générale et la source d’abus toujours croissans.

Dès 1788, un bill présenté par sir William Young dans l’intérêt des paysans sans ouvrage pendant l’hiver autorisait les vestrys, ou assemblées paroissiales, à lever des taxes exceptionnelles pour cette saison et à envoyer les journaliers chez les paroissiens, les deux tiers des salaires devant être payés par le maître et l’autre tiers par la caisse des pauvres. Les travailleurs allaient ainsi de ferme en ferme par groupes où l’on comptait jusqu’à quarante individus. S’ils n’étaient pas employés, ils recevaient de la paroisse un salaire pour ne rien faire. C’était ce qu’on appelait le système des ouvriers routeurs [roundsmen). Si cet usage avait pu prévaloir avant la promulgation du statut de George III, il devait naturellement se généraliser après la sanction illimitée donnée par cet acte à l’assistance éventuelle des ouvriers indigens. Les vestrys des paroisses rurales se montraient bien disposées en faveur d’une pratique dont elles recueillaient les avantages immédiats et dont les conséquences les touchaient fort peu, car les fermiers, dont se composait la majorité de ces assemblées, avaient ainsi leur besogne faite à peu de frais, une partie étant payée par le boutiquier, le commerçant, l’artisan, le curé, en un mot par toute la communauté.

Comme si l’on avait craint qu’il manquât quelque chose à la démoralisation des artisans des villes, on voulut, en renouvelant des lois tombées en désuétude, charger la magistrature de fixer les salaires. Pitt s’y opposa, parce que sa sollicitude pour les classes pauvres y voyait plutôt un moyen d’armer les chefs d’industrie contre les coalitions d’ouvriers qu’un remède à la disproportion entre le prix de la main-d’œuvre et celui des denrées alimentaires. « Le commerce, l’industrie et l’échange, disait-il, prendront toujours leur niveau, et des règlemens ne pourraient que les entraver dans leur cours naturel. » D’un autre côté, le grand ministre le sentait bien, les bons effets qu’on pouvait attendre des conventions librement débattues entre la demande et l’offre du travail étaient en partie neutralisés par cette loi de domicile qui empêchait l’artisan d’aller chercher les localités les plus favorables à son aptitude. Pitt demanda, sans pouvoir l’obtenir, l’abolition de ce reste de servitude et la libre circulation du travail, Il voulait aussi la centralisation du service de l’assistance publique et la présentation annuelle au parlement d’un budget des pauvres qui permît à la législature d’avoir toujours l’œil ouvert sur leurs intérêts. En ces diverses matières, l’éminent homme d’état devançait l’opinion générale et professait des principes dont il ne lui fut pas donné de voir l’application. Non content de demander l’abolition de la loi de domicile, Pitt voulait encore pour les ouvriers des allocations à titre de supplément de salaire, des avances de fonds pour les mettre à même d’acheter de la terre, du bétail, une part d’intérêt dans un commerce ; il réclamait enfin, des secours pour les petits propriétaires. On peut supposer qu’en faisant de pareilles motions Pitt en espérait bien le rejet, comptant que sa popularité en recueillerait tout le bénéfice. Quoi qu’il en soit, le bill de 130 articles contenant ces diverses propositions échoua sous les sarcasmes de Jérémie Bentham, qui, dans un pamphlet publié en 1797 contre les nouvelles taxes, les extensions, réclamées par le ministre, les appelait assez plaisamment l’article de l’incapacité, le denier de la vache et l’assistance de l’opulence.

Les abus déjà existans suffisaient d’ailleurs pour rendre plus lourd l’impôt du paupérisme, et durant l’exercice 1802-3 il ne s’élevait pas à moins de 106 millions de francs. Il avait plus que doublé en dix-sept ans. Les décrets de Berlin et de Milan, qui établirent le système continental, portèrent au commerce et par suite aux classes ouvrières un coup terrible dont le gouvernement s’efforça d’atténuer les effets en empêchant l’intercourse des pays maritimes avec la France et avec les territoires soumis à sa domination. Cette tentative fut plus funeste qu’avantageuse, car elle amena entre la Grande-Bretagne et les États-Unis d’Amérique une guerre également désastreuse pour les deux pays, et qui, commencée en juin 1812, ne fut terminée qu’en 1814 par le traité de Gand. En Europe, les événemens de 1803 à 1815 entraînaient en outre d’énormes dépenses, surtout pendant les dernières années de la lutte, où l’Angleterre eut à stipendier les armées du continent. Le montant annuel des impôts, qui avait été de 35 millions de livres sterling au temps de la paix d’Amiens, en 1802, était en 1815 de 72 millions de livres (1,805,000,000 de francs). Une autre ressource de 6 milliards de francs en capital provenait d’un emprunt et des bons de l’échiquier émis dans l’intervalle de 1802 à 1816. Dans ce même laps de temps, l’ensemble des dépenses annuelles excéda 2 milliards 1/2 de francs, et le 1er février 18171a dette nationale s’élevait à près de 19 milliards.

Malgré cette absorption de capital, les forces productives du pays ne se déployèrent pas moins avec une telle énergie, que, de 1805 à 1809, les exportations s’élevèrent de 31 millions de livres sterling à plus de 46 millions, et en dépit du système continental elles atteignirent en 1814 le chiffre de 53 millions 1/2 de livres (1,300,000,000 de francs). Néanmoins pendant cette période la guerre et les mauvaises récoltes avaient souvent porté les blés à plus du double de leur prix ordinaire, et les salaires n’avaient pas suivi la même progression. Il en était résulté pour les ouvriers, dont le nombre allait toujours croissant, les privations les plus pénibles, malgré l’augmentation de paie reçue à titre de secours proportionnels au nombre de leurs enfans. À ce sujet, lord Castlereagh déclara, en 1817, que des 20 ou 21 shillings par livre payés pour la taxe des pauvres, 15 étaient affectés aux salaires des travailleurs, selon l’habitude presque générale des vestrys. Après de longues discussions, M. Curwen demanda la formation d’un comité pour chercher, sinon un remède radical, au moins quelques palliatifs. Les moyens qu’il proposa furent un income-tax de 10 pour 100, un impôt sur les terres de 12 1/2 pour 100 et un impôt hebdomadaire de 2 1/2 pour 100 sur les salaires des ouvriers. En faisant contribuer les travailleurs à l’assistance, M. Curwen espérait relever leur moral, simplifier les questions de domicile et mettre un terme aux procès continuels qui, nés de ces questions, absorbaient une large part des fonds destinés aux pauvres. Lord Castlereagh, organe du gouvernement dans la chambre des communes, consentit à la formation d’un comité, tout en exprimant de grands doutes sur la possibilité de réaliser les vœux de M. Curwen. Sans rien changer à la loi existante, le ministre voulait que la condition de l’assistance fût le travail accompli par l’homme valide, et il poussait, disait-il, le principe si loin, qu’il emploierait l’ouvrier pauvre un jour à creuser des trous et le lendemain à les combler plutôt que de le laisser sans rien faire. Notre gouvernement de 1848 ne croyait sans doute pas avoir été précédé par un homme de la sainte-alliance dans le système des ateliers nationaux.

Après quatre mois de délibérations et d’enquêtes, le comité présenta son rapport à la chambre le 14 juillet 1817. Par une contradiction étrange et qui s’explique comme l’empirisme dans les situations désespérées, après avoir posé les vraies bases des rapports du capital et du travail, le comité n’en conseilla pas moins l’établissement de fermes paroissiales pour occuper les ouvriers sans emploi. Deux actes plus sages résultèrent immédiatement de son initiative. Le bill de la vestry paroissiale (the parish vestry act) et celui de la vestry élue (the sélect vestry act) furent présentés par le président du comité, afin de mettre les affaires de la paroisse entre les mains des contribuables intelligens, et de proportionner les influences personnelles à la somme des taxes payées.

On atteignit ainsi l’année 1824, où l’on s’occupa de nouveau de réprimer la criminalité du paupérisme, en spécifiant trois classes d’individus : les personnes tombées à la charge du public par suite de leur paresse et de leurs désordres, les rogues et vagabonds, les rogues incorrigibles. La première catégorie fut punie d’un mois de prison avec travail forcé, la seconde de trois mois de la même peine, la troisième de douze mois et du fouet, à la discrétion des juges de paix.

Jusqu’au règne de George IV, les aliénés indigens étaient restés exposés aux traitemens les plus cruels. Peut-être la longue démence du dernier roi inspira-t-elle enfin à son fils quelque intérêt pour les êtres saisis de ce mal affreux au sein de la misère. Un statut de 1828 autorisa les juges de paix à faire construire un asile d’aliénés, soit pour un seul comté, soit pour plusieurs comtés voisins, au moyen de souscriptions volontaires, de taxes ou d’emprunts. Il fut en outre enjoint à ces magistrats d’assurer dans tous les cas aux malheureux atteints d’aliénation mentale l’entrée et le traitement d’un hôpital public ou de quelque maison autorisée à recevoir cette espèce de malades.

La législation n’avait pas encore tenu compte des recommandations du comité de 1817 relativement aux fermes paroissiales. Par un acte de 1831, l’étendue des terres que les paroisses pouvaient acheter ou louer pour occuper les ouvriers sans ouvrage fut portée de 20 acres à 50. Un autre statut de la même année autorisa les marguilliers et les inspecteurs à détacher, avec le consentement de la trésorerie, 50 acres des terres appartenant à la couronne pour les affecter au soulagement de la misère. On admettait encore que les individus qui ne pouvaient pas ou qui déclaraient ne pas pouvoir se procurer du travail devaient être employés d’une manière quelconque au compte de la communauté. Le principe qui imposait aux fonctionnaires paroissiaux le devoir de trouver de l’emploi pour tout le monde, principe qui résultait du statut de la cinquante-neuvième année du règne de George III, avait maintenu jusqu’alors ses pernicieux effets. On chercha un autre expédient dans le renvoi des pauvres nés à Guernesey, à Jersey, en Ecosse et en Irlande ; mais il y avait trop d’indigens bretons de naissance pour que cette violence allégeât suffisamment le fardeau des taxes. En 1834, la population était de 14,372,000 âmes, et les fonds de l’assistance, indépendamment des taxes de comtés et de paroisses, s’élevaient à plus de 6 millions de livres sterling, ce qui faisait par personne 8 shillings 9 pence 1/2. Ils avaient quintuplé depuis 1760, tandis que la population n’avait que doublé. Le cercle du paupérisme s’était élargi au point de comprendre l’ensemble de la classe ouvrière, qui semblait avoir perdu toute prévoyance et tout scrupule de dignité. Deux jeunes gens se mariaient-ils, leur premier soin était de s’adresser aux inspecteurs pour être pourvus d’une maison, d’un lit et d’un petit mobilier. Un enfant naissait-il, nouvelle demande pour les frais de layette et de sage-femme. Venait-il à mourir, c’était à la paroisse de faire les frais de son inhumation. Au contraire vivait-il enfin, à la paroisse incombaient les dépenses de son éducation et de son entretien. Pour la jeunesse et pour la vieillesse, dans la maladie et la bonne santé, aux jours d’abondance et aux temps de disette, la paroisse était regardée comme une ressource inépuisable, et chacun s’attribuait le droit d’en tirer de quoi satisfaire à tous ses besoins, alors même qu’ils résultaient de la paresse et du vice. Dans beaucoup de localités, la taxe des pauvres ne permettait plus aux tenanciers de payer leur fermage ; mais les journaliers ne la trouvaient pas encore suffisante, et, voyant dans tout contribuable un adversaire toujours prêt à leur contester leur dû, ils attendaient avec impatience l’occasion de se venger de cette classe ennemie. Une sourde haine partageait le pays en deux camps, et vers la fin de 1830, dans les comtés agricoles du sud, les hostilités avaient déjà commencé par des incendies. Dès lors plus de repos pour les fermiers, qui jour et nuit, l’œil ouvert sur les indigens et les vagabonds, faisaient d’inutiles patrouilles autour des granges et des meules, vouées à une inévitable destruction. Les troupes harassées marchaient toujours précédées d’une colonne de feu ou de fumée. Une dénonciation suivie de conviction était payée 12,500 francs, et cette récompense s’accordait souvent à l’instigateur du crime, tandis que ses aveugles instrumens en emportaient le secret dans la fosse des suppliciés.

Tels étaient les tristes effets qu’on avait obtenus en substituant à la charité le droit au travail et à l’assistance. Les prévisions un peu tardives du comité de 1817 s’accomplissaient. Dans tout autre pays, on aurait mis les comtés en état de siège, nommé des cours martiales et des commissions exécutives ; en Angleterre, on procéda à une enquête, et cette enquête dura deux ans. Le 18 mars 1833, les commissaires de l’enquête présentèrent au gouvernement un volume contenant les détails de la situation dont nous venons d’exposer l’aspect général, et à laquelle faisaient exception deux communes seulement, celles de Bingham et de Southwell. On avait cru voir partout ailleurs la cause des progrès de la misère dans l’insuffisance des secours ; là au contraire on la vit dans les exagérations de l’assistance. L’auteur de l’histoire qui nous fournit ces renseignemens, sir George Nicholls, nommé en 1821 inspecteur des pauvres à Southwell, après avoir fait partager ses vues de réforme à son collègue et aux deux marguilliers, réduisit d’abord les secours à la somme réclamée par les besoins incontestables. Il s’occupa ensuite de là réorganisation du workhouse, où les sexes furent séparés, les individus classés par catégories, enfin le régime alimentaire ramené à des conditions telles que, meilleur encore que dans la plupart des familles ouvrières, il cessa pourtant d’être une compensation attrayante de la perte de la liberté, et qu’ainsi l’offre de l’admission dans l’établissement devint entre les mains des inspecteurs la pierre de touche de la détresse réelle. La somme affectée à l’emploi des ouvriers valides fut diminuée, et on les fit encore travailler pendant deux ans ; mais, passé ce délai, la paroisse ne procura plus d’ouvrage, et le workhouse fut offert à tous ceux qui déclarèrent ne pouvoir en trouver. Jusqu’alors, la plupart des cottages avaient été dispensés de la taxe des pauvres, regardée comme une contribution obligatoire des riches en faveur de ceux qui ne l’étaient pas. On en fit une charge commune, et les assistés eux-mêmes eurent dorénavant à payer cet impôt, devenu celui, non pas d’une classe au profit d’une autre, mais de tous, pour subvenir aux besoins de chacun. De là pour les administrateurs l’obligation d’une sévère économie dans l’intérêt des pauvres eux-mêmes. Cette mesure, outre ses avantages financiers, eut encore pour effet de rendre aux ouvriers un sentiment de dignité depuis longtemps perdu ; ils trouvèrent une satisfaction d’amour-propre à justifier, par les récépissés du collecteur, de leur part contributive au bienfait de la communauté. Enfin une école fut ouverte dans un bâtiment contigu au workhouse, et les enfans indigens y reçurent l’enseignement primaire ainsi que leur nourriture quotidienne. Les dépenses du paupérisme n’en furent pas moins réduites de 410 livres sterling à 133.

Cette réforme, accomplie par des moyens simples et directs, se recommandait trop évidemment aux commissaires de l’enquête, pour qu’ils n’en fissent pas la base de leurs motions, et ils proposèrent en conséquence de rendre obligatoire pour l’Angleterre l’application des mesures qui avaient amélioré la situation de la paroisse de Southwell. Tout en reconnaissant l’impossibilité d’un système uniforme et la convenance d’une organisation appropriée partout aux circonstances locales, les commissaires signalèrent, au milieu de nouvelles dispositions à établir, la nécessité urgente d’une direction unique et centralisée.

Le 17 avril 1834, un bill conforme aux vues du comité et revêtu de la sanction ministérielle fut lu dans la chambre des communes et voté le 1er juillet suivant. Le 21 juillet de la même année, un infatigable champion des intérêts du peuple et de l’indépendance humaine, lord Brougham, remplissant alors les fonctions de lord-chancelier, prêta l’appui de son éloquence à la seconde lecture du bill. Après une longue discussion, le duc de Wellington en détermina le succès par l’ascendant de son caractère et de sa haute raison ; mais, tout en maintenant au conseil directeur ses pouvoirs extraordinaires, il jugea nécessaire de le soumettre à la surveillance du ministère et du parlement. Le 8 août, le bill ainsi amendé fut lu pour la troisième fois, et le 14 du même mois, après une conférence entre les deux chambres, il fut revêtu de la sanction royale.

Peu de réformes avaient occupé si pleinement l’attention du pays que ce statut de la quatrième et de la cinquième année du règne de Guillaume IV pour l’amendement et pour une meilleure administration des lois des pauvres en Angleterre et dans le pays de Galles. Cet acte présente le double caractère d’une loi organique et d’un règlement d’administration publique ; il est fondé sur ce principe que la société ne doit laisser aucun de ses membres périr faute des choses nécessaires à la vie, mais qu’en même temps quiconque vit aux dépens de la communauté doit se contenter du mode d’assistance jugé le plus compatible avec l’intérêt public. L’acte donna à la couronne le droit de nommer trois commissaires de la loi des pauvres ; leurs fonctions devaient durer cinq années, et ils ne pouvaient être membres du parlement. Chargés de faire et de promulguer tous les règlemens des workhouses et toutes les règles concernant les diverses applications de la loi, les commissaires ont le droit de former tous les syndicats de paroisse qu’ils jugent nécessaires. Deux juges de paix peuvent prescrire des secours à domicile, pourvu que l’un d’eux certifie l’incapacité de travail. L’administration des syndicats et celle des workhouses séparés est confiée à des conseils électifs, dont les juges de paix domiciliés dans le comté sont membres de droit. Les commissaires règlent comme ils l’entendent, par mesure générale, l’assistance à donner aux pauvres valides ; mais ils ne peuvent statuer sur aucun cas particulier. Enfin leurs règles et ordres peuvent être annulés par la cour du banc du roi.

Tel est en substance le statut, qui, combiné avec celui de la quarante-troisième année du règne d’Elisabeth, régit aujourd’hui, sauf quelques nouveaux amendemens, le service de l’assistance légale. Immédiatement après la promulgation de l’acte, le conseil central des commissaires fut nommé et se mit à l’œuvre. Quelques émeutes accueillirent d’abord l’application du nouveau système et surtout de la règle qui prescrit de donner la moitié des secours en nature ; mais l’ordre fut promptement rétabli. Le mode d’admission et la séparation des sexes dans le workhouse rencontrèrent une opposition plus sérieuse. De nombreux organes de l’opinion déclarèrent cruel et anti-chrétien de séparer ceux que le ciel avait unis ; mais le conseil central se crut obligé de maintenir cette mesure pour rendre moins.fréquente la résidence permanente dans la maison de refuge, et pour ne pas laisser le pays retomber sous les charges qui l’avaient accablé. En 1834, les frais de l’assistance montaient à plus de 6 millions de livres sterling ; en 1839, ils étaient réduits à 4 millions 1/2. Partout les ouvriers qui prétendaient ne pas pouvoir trouver d’occupation parvinrent à s’en procurer, quand ils se virent placés dans l’alternative du travail indépendant ou de celui du workhouse, partout aussi le complément des salaires au moyen de prélèvemens sur la taxe des pauvres fut supprimé. Par son existence seule, la commission donnait la paix et la sécurité aux administrations locales, car la responsabilité de tout ce qu’il y avait d’impopulaire dans la gestion de ces dernières retombait sur le conseil supérieur, et toutes les rancunes se concentraient ainsi sur un pouvoir trop haut placé pour en être affecté. On peut dire que ce pouvoir conserva l’ordre public au milieu de circonstances qui menaçaient le pays d’une révolution sociale.

Quand, au bout de cinq ans, la couronne renouvela les membres de la commission, elle ne les nomma plus que pour un an ; mais leur autorité ne fut pas seulement restreinte, elle se trouva entravée par la brièveté de leur mandat et par les complications d’événemens qui se succédèrent de 1838 à 1843, telles que les crises commerciales, le renchérissement des denrées et le rapide accroissement de la population, augmentée d’un million et demi d’âmes. Dans cet intervalle, les frais de l’assistance remontèrent de 4 millions de livres sterling à plus de 5 millions. Toutefois la situation des contribuables n’empirait pas réellement, parce que cette augmentation des charges publiques coïncidait avec un accroissement plus grand encore des valeurs imposées. On avait cru trouver une garantie contre les influences publiques ou locales dans la condition qui interdisait aux commissaires l’entrée du parlement ; mais, comme cette exclusion éloignait la commission du seul terrain où elle pût se défendre avec succès, le gouvernement jugea nécessaire de l’assimiler sous ce rapport au conseil des Indes, au conseil du commerce, et à ceux des principaux départemens. Ce fut l’objet d’un bill de 1847. Le nombre des membres ne fut plus limité, et le lord président du conseil, le lord du sceau privé, le secrétaire d’état de l’intérieur durent en faire partie. De plus, la commission, nommée, comme la première fois, pour cinq ans, eut la faculté de s’adjoindre deux secrétaires, dont l’un put, comme le président, appartenir au parlement ; il lui fut aussi loisible de nommer des inspecteurs pour la seconder dans l’exécution de tous ses actes, visiter les vorkhouses, examiner les comptes et procéder à des enquêtes de toute nature.

Grâce à de nouvelles mesures, le vagabondage ne tarda pas à entrer dans une période de décroissance ; le chiffre des taxes, qui en 1848 avait atteint le maximum de 6 millions de livres sterling, Commença aussi à diminuer, et en 1850 il n’était plus que de 5,375,000 livres. Nul doute que les restrictions apportées à l’assistance n’aient opposé une digue salutaire à ce paupérisme menaçant pour l’existence de la société anglaise. Ce serait toutefois tomber dans une étrange erreur que d’attribuer cette amélioration soudaine à des réformes dans l’administration de la loi des pauvres. Le véritable résultat de l’acte d’amendement de 1834 et des mesures subséquentes a été l’interdiction des secours publics aux gens en état de s’en passer ; mais un mode d’assistance plus ou moins intelligent n’impliquait les moyens ni de maintenir les salaires à un taux rémunérateur, ni de mettre le prix du pain à la portée de tout le monde. On a attribué ce temps d’arrêt dans la progression de la misère à une autre cause. On a écrit ici même, dans une étude d’une haute portée [2], que le régime intérieur de l’Angleterre avait été évidemment amélioré depuis l’adoption du libre-échange par l’accroissement de la production industrielle et par l’abaissement du prix des objets de première nécessité. Nos études personnelles nous conduisent à une appréciation un peu différente de la réforme de sir Robert Peel, ou plutôt de M. Richard Cobden, réforme nécessaire sans doute, mais bien plus recommandable, selon nous, par le mal qu’elle a prévenu que par le bien qu’elle a fait. Elle a écarté le péril imminent d’une disette et d’une révolution, favorisé la production agricole et l’industrie manufacturière, accumulé de nouvelles richesses entre les mains des propriétaires, des capitalistes et des spéculateurs ; mais elle n’a ni diminué le prix du blé (les mercuriales officielles en font foi), ni augmenté le prix des salaires dans ces classes d’ouvriers à qui précisément l’on est redevable de la production de tant d’objets à bon marché. Pour obtenir ce bon marché, qui enrichit le fabricant par la quantité de la vente, il faut réduire autant que possible le prix de revient, et par conséquent le salaire. Voilà pourquoi, il y a tant d’ouvriers en Angleterre qui ne gagnent pas leur vie. La réforme commerciale n’a point amélioré cet état de choses, et tous les jours elle tend peut-être à l’empirer par les exigences de la concurrence étrangère et intérieure, à moins que l’industrie ne se décide à adopter un minimum de salaires, ce à quoi elle ne paraît nullement disposée. Il faudrait des grèves pour l’amener à cet acte de justice et d’humanité ; mais les grèves ne sont faites que par les artisans convenablement rémunérés, les ouvriers du bâtiment, dont les moins rétribués reçoivent 4 francs par jour. Quant aux pauvres ouvrières qui gagnent 10 ou 12 sous par un travail de seize heures, et qui par conséquent ne peuvent trouver dans la mutualité des armes contre une exploitation inhumaine, elles meurent de faim ou dans la prostitution. La réforme commerciale ne pouvait pas précisément diminuer le paupérisme, et si, comme nous l’avons dit au début de cette étude, les charges de ce service semblent parfois s’alléger d’une année à l’autre, cette amélioration apparente ne peut s’obtenir qu’au prix d’une interprétation contraire au droit réel des pauvres, tel que l’a constitué le statut de la quarante-troisième année du règne d’Elisabeth, toujours maintenu comme loi fondamentale, mais violé toutes les fois que les circonstances l’exigent. Cette condescendance à la loi de la nécessité n’est pas un fait rare et latent dont n’auraient à souffrir que peu d’individus. Dans les années de disette ou de crise commerciale, c’est par milliers qu’on repousse des workhouses des ouvriers mourant de faim, et qui retombent à la charge de la charité privée. En ce qui concerne l’inexécution des lois, il y a comme un compromis tacite entre le gouvernement et le peuple, qui semblent s’accorder réciproquement toute la latitude commandée par la force des choses, et cette grande élasticité dans les rapports du pouvoir et des gouvernés n’est peut-être pas une des causes les moins notables de la stabilité des institutions politiques de l’Angleterre.

Ce qui a surtout préservé ce pays d’une révolution sociale, c’est le développement extraordinaire qu’a pris l’émigration depuis l’année 1846. L’esprit d’entreprise et d’aventure, excité par la découverte récente des mines aurifères dans les colonies australiennes, a entraîné au-delà de l’Océan les enfans de la métropole à qui leur travail ne procurait qu’une existence plus ou moins précaire. Ce mouvement, qui n’a point cessé jusqu’à présent, s’effectue en partie au moyen d’arrangemens pris par des commissaires spéciaux pour le transport gratuit d’une certaine classe d’ouvriers indigens, en partie indépendamment de toute assistance officielle, de sorte que dans l’intervalle de 1846 à 1859 près de trois millions d’individus ont quitté le royaume-uni. Toutefois ce prodigieux écoulement d’une partie de la population, sans autre équivalent dans l’histoire que les migrations des barbares, n’a pas diminué la misère en Angleterre, parce que le plus grand nombre des émigrans sont des Irlandais, et qu’en Angleterre l’excédant des naissances sur les décès dépasse tous les ans le chiffre de l’émigration. Ainsi en 1852, l’année où les émigrans ont été le plus nombreux, la population de l’Angleterre et du pays de Galles augmentait de 216,233 âmes par l’excédant des naissances sur les décès, tandis que l’émigration ne lui enlevait que 143,767 habitans.


III

Quels ont été les résultats définitifs de la réforme de la loi des pauvres ? En 1857, 20 paroisses isolées et 585 syndicats, comprenant 13,964 paroisses, étaient soumis au régime institué par l’acte d’amendement du 14 août 1834 ; 15 paroisses isolées et 21 syndicats, comprenant 320 paroisses, avaient des workhouses régis par divers actes locaux ; 2 paroisses isolées et 12 syndicats, comprenant 200 paroisses, s’étaient obstinément maintenus sous la règle de l’acte Gilbert ; enfin 89 paroisses ne reconnaissaient encore d’autre loi que le statut d’Elisabeth. Ces 14,610 paroisses de l’Angleterre et du pays de Galles contenaient une population de 17,927,609 âmes, sur laquelle la taxe des pauvres levait 211,024,750 francs, soit 8 shillings 5 pence, 1/4 par personne, ce qui est à peu près la cote personnelle de l’année 1803, mais ce qui dépasse de beaucoup celle de 1853, évaluée à 5 shillings 6 pende. Sur cette somme, il n’était affecté à l’assistance que 147,460,900 francs, et le reste couvrait les autres dépenses des comtés et des bourgs, car, par suite de cette promiscuité particulière à l’administration anglaise, des fonds destinés à des usages différens sont versés dans une même caisse, comme des attributions de nature diverse sont dévolues au même fonctionnaire. Un chanoine de Bristol est, par exemple, aujourd’hui chargé des examens pour l’admission à l’école d’artillerie, et l’on voit souvent le produit des taxes d’église (church rates) dépensé pour la destruction des moineaux et des renards [3]. De ces 147 millions de francs, l’intérêt des emprunts en absorbait plus de 5, et les traitemens des employés plus de 21. Les pauvres n’en recevaient que 121, dont 27 dans l’intérieur des vorkhouses et 94 en secours à domicile. À ces sommes il faut ajouter 8 millions de francs pour la dépense des asiles d’aliénés et 5 millions pour l’assistance médicale, qui, joints à la somme donnée plus haut, portent à plus de 160 millions de francs les frais de l’assistance légale en 1857. Les assistés étaient au nombre de 843,806, dont 123,382 habitant les workhouses et 720,424 secourus à domicile. En 1858, ces chiffres se sont élevés à 908,186 : ce n’est guère que la dix-huitième partie de la population, et si tous les indigens y étaient compris, la situation de l’Angleterre, sous le rapport du paupérisme, pourrait être considérée comme une des meilleures de l’Europe. Malheureusement il reste à tenir compte des pauvres secourus par la charité privée, et dont le nombre est incalculable.

Avant de nous occuper de cette dernière catégorie, il faut examiner le régime intérieur des workhouses et l’influence actuelle du mode d’assistance accordé par chacun de ces établissemens à un nombre d’individus qui varie, suivant les saisons, de 400 à 1,000 dans les comtés et de 500 à 2,000 dans la capitale. À première vue, rien que de très convenable. De vastes bâtimens, ordinairement entourés de jardins, la séparation des âges et des sexes, de grands dortoirs surveillés pendant la nuit, des ateliers de professions diverses, des salles d’étude et des cours de récréation, le chauffage, L’aération, la propreté de tous les appartemens, enfin la qualité des vêtemens et de la nourriture, tout semble assurer aux habitans de ces demeures un bien-être dont la plupart n’ont jamais joui avant d’y entrer. L’entretien de chacun d’eux ne revient pourtant qu’à 4 shillings par semaine, non compris les émolumens des employés, les réparations et le prix des médicamens. Le personnel préposé au service se compose en général de huit individus, le directeur, la matrone sa femme, le maître et la maîtresse d’école, les maîtres cordonnier et tailleur, le jardinier et le portier. En outre, un clergyman et un médecin sont attachés à la maison sans y avoir leur domicile. Voilà ce qu’un touriste peut noter sur son carnet, après avoir inscrit sur le registre qu’on lui présente ordinairement le témoignage de sa satisfaction.

Cependant la bonne impression qui résulte d’une première visite ne laisse pas d’être modifiée par un examen plus minutieux, et c’est aux publicistes anglais eux-mêmes que nous emprunterons nos objections. D’abord il est constaté que les pauvres trouvent le régime des workhouses beaucoup moins comfortable que celui des prisons. À cet égard hommes et femmes avouent hautement leur préférence, sans tenir compte de la dégradation attachée à l’emprisonnement [4]. Non-seulement les pauvres se font incarcérer pour passer l’hiver chaudement et pour être bien nourris ; mais, admis au Workhouse, ils y commettent dans la même intention des infractions à la discipline, qu’on a le tort de punir par la détention dans une maison correctionnelle.

Il est une autre cause pour laquelle la population des prisons se recrute dans les workhouses, c’est la mauvaise éducation de l’enfance dans ces derniers établissemens. On y élève, dans de bons principes sans doute, les orphelins et les enfans trouvés jusqu’à l’âge de quatorze ans, et on les y garde même plus longtemps, jusqu’à ce qu’on leur procure de l’emploi chez un maître ouvrier ; mais à ces pupilles viennent se mêler les enfans vicieux admis tous les jours dans la maison avec leurs familles vagabondes. La séparation absolue de ces deux classes d’élèves devrait être obligatoire, malgré le surcroît de dépenses qui en résulterait. La preuve des imperfections du système actuel, c’est que, sans compter le contingent qu’il fournit à la population criminelle, la plupart, et les pires des habitans adultes des workhouses, sont des gens qui, ayant passé leur enfance dans ces asiles, semblent n’avoir rien de commun avec les autres membres de la société. Étrangers aux sentimens de famille, ils ne connaissent que le workhouse et la prison, le gouverneur, le directeur et le geôlier. Ajoutons que leur instruction professionnelle, non moins imparfaite que leur éducation morale, jette sur la place une foule de mauvais ouvriers dont la concurrence abaisse à la fois le taux des salaires et la qualité des produits.

Il y a aussi une espèce de caverne qu’on ne montre guère aux étrangers, et dont l’aspect n’est pas un des moins affligeans de la maison : c’est le quartier éventuel [casual ward). Dans toutes les grandes villes anglaises, la nuit, surtout en hiver, surprend dans la rue une foule de gens mourant de froid et de faim, sans un farthing pour acheter un morceau de pain, sans une pierre où reposer leur tête. Il faut donc des refuges ouverts à toute heure au premier venu. La plupart sont des lieux où l’on ne songerait pas à mettre un chien de quelque prix ; beaucoup n’ont pas de lumière, aucun n’a de feu, et quelques-uns exhalent une odeur intolérable même pour des hôtes dont les sens sont loin d’être délicats. Les pauvres créatures qui dorment là sur une planche sont réveillées à six heures pour aller dans la cour, où l’on casse des pierres, et, bien qu’épuisé de besoin, chacun doit travailler jusqu’à neuf heures. Alors on leur donne un pain de cinq livres et on les met dehors. Ceux qu’on sait ou qu’on soupçonne être déjà venus récemment ont à remplir leur tâche de travail comme les autres, mais toute nourriture leur est refusée. « Donner une pierre à qui demanderait du pain, dit à ce sujet un publiciste anglais, c’est ce que notre divin médiateur citait comme une des plus incroyables cruautés, et c’est ce qui se fait de notre temps dans ce pays. » Et, le croirait-on ? cet asile n’est même pas ouvert à tous ceux qui le réclament ! Bien des infortunés, en arrivant au seuil du workhouse, apprennent, par un écriteau fixé à la porte, que le quartier ne peut plus recevoir personne (the casual ward is full). Il résulte d’un rapport présenté à la chambre des communes que, dans le cours de l’exercice finissant à l’Assomption de 1857, 66,009 admissions au logement nocturne ont été accordées par quinze des principaux workhouses de Londres, sur un nombre beaucoup plus grand de demandes.

On vient de voir ce que tant d’amendemens de la loi, tant d’efforts pour en améliorer la pratique, laissent encore subsister d’abus dans le régime des workhouses, et l’on ne doit pas s’étonner que les juges les plus compétens en Angleterre le déclarent indigne d’une nation chrétienne. Si, dans les villes, à défaut de maisons de charité (alm’shouses) telles qu’on en fondait autrefois, le workhouse est nécessaire pour recueillir les pauvres, parce qu’ils n’ont ni feu ni lieu, dans les campagnes du moins on pourrait aisément laisser les vieillards achever leur existence dans leurs foyers. Un shilling par semaine, ajouté par la charité privée aux 2 shillings 6 pence de la paroisse, suffirait pour les entretenir au sein de leur famille. Quant aux autres habitans du workhouse, tout le monde le sent bien, ce sont surtout les consolations et la douce influence des femmes qui manquent à ces malheureux. L’Angleterre voudrait avoir aussi ses sœurs de charité, sous un autre nom sans doute, et sans les vœux, qui rappelleraient trop une institution papiste. L’Allemagne lui offre un utile exemple. Il existe depuis quelque temps à Kaiserswerth, près de Dusseldorf, un établissement où Mlle Florence Nightingale a fait son éducation hospitalière, et sur lequel elle a donné tous les détails désirables. Il renferme à présent cent soixante diaconesses, toutes vouées aux soins des malades, des aliénés, des femmes repenties, ainsi qu’à l’éducation des enfans. Il faut souhaiter qu’un asile semblable s’établisse en Angleterre, où les élémens de pareilles institutions se trouvent en si grand nombre ; car, par suite des émigrations, la population féminine dépasse de 500,000 le nombre des individus de l’autre sexe, et, dans la plupart des métiers qu’elle exerce, l’insuffisance des salaires la condamne aux privations les plus dures ou aux plus déplorables désordres. Le haut clergé paraît opposer une invincible répugnance à l’idée d’une institution qui relèverait une partie de l’édifice renversé par la réforme du XVIe siècle. Il s’alarme déjà de l’existence de deux ou trois pauvres couvens de la secte puseyiste. Qui peut calculer les conséquences de l’abjuration de plusieurs milliers de femmes exerçant sur les classes les plus nombreuses l’irrésistible influence de la charité ? On assure pourtant que l’évêque d’Exeter a donné son approbation au projet d’une communauté protestante de femmes vouées à des œuvres pieuses et charitables. On parle même d’un noviciat et de vœux prononcés pour cinq ans. Ce serait là une véritable réforme de la réforme ; mais voici un résultat positivement acquis à la cause du progrès. Le 29 septembre 1859, les nouveaux bâtimens de la maison de miséricorde ouverte dans la paroisse de Ditchingham (comté de Suffolk) aux femmes repenties de toute l’Angleterre ont été inaugurés par une cérémonie religieuse. Le recteur, en exposant l’objet et la discipline de l’établissement, a fait connaître que le service intérieur en était confié à des sœurs qui désiraient vivre et mourir dans cet asile, bien qu’elles ne s’y fussent point engagées par des vœux perpétuels.

La philanthropie anglaise est inépuisable, quoique souvent mal dirigée, et les besoins du paupérisme en Angleterre paraissent incalculables, comme les chances de l’industrie et du commerce, sources de la richesse des uns et causes de la misère des autres. On essaierait en vain d’évaluer numériquement cette population, plus habituée à l’intempérance qu’à l’épargne, et jetée subitement par les crises industrielles d’un état d’aisance relative dans le plus absolu dénûment. Aux neuf cent mille indigens assistés par les paroisses, il faut ajouter ces innombrables habitans des rookeries visités par les missionnaires de Londres, les pauvres honteux, ceux qui aiment mieux mourir de faim avec leur femme et leurs enfans que de s’en séparer pour entrer au workhouse, ceux qui préfèrent une détresse momentanée à l’irréparable indigence où les plongerait la vente de leur mobilier et de leurs instrumens de travail, rendue nécessaire par leur admission dans cet établissement, les journaliers des campagnes dans les temps de neige, les ouvriers des villes trop peu rémunérés et ceux que les chômages laissent sans pain. Il existe à la vérité vingt-sept mille sociétés de secours mutuels officiellement reconnues, sans compter un grand nombre d’autres qui ne le sont pas ; mais les artisans les moins payés et les habitués des palais du gin n’en font point partie.

Nul autre pays que je sache ne s’impose autant de sacrifices en faveur de l’indigence ; malheureusement cette bienfaisance manque souvent son but, faute d’une direction éclairée, faute d’unité d’action. Des associations trop multiples peut-être, et qui seraient plus puissantes en se réunissant, se sont formées dans toutes les parties de l’Angleterre. Les unes fournissent du charbon pendant l’hiver, les autres établissent des banques pour les petites épargnes ; d’autres, et en grand nombre, ont pour but spécial l’éducation des orphelins ; d’autres, l’assistance des mères, des veuves, des étrangers, etc. ; quelques-unes, sous le nom de reformatories, se consacrent à la régénération des femmes déchues et des criminels sortis de prison. Beaucoup, il est vrai, tombent découragées par l’inutilité de leurs efforts ; mais ces tentatives renouvelées sans cesse témoignent, malgré leur insuffisance, de la puissante vitalité d’une société affectée de plaies si profondes.

Les nouveaux asiles de nuit, dont la fondation vient d’être proposée aux syndicats métropolitains par le conseil de la loi des pauvres, seraient établis à l’instar du refuge de Playhouse-Yard, fondé à Londres depuis trente-huit ans au moyen de souscriptions volontaires. En 1857, l’année même où 69,009 admissions étaient accordées dans les vorkhouses de la capitale, l’asile de Playhouse-Yard en accordait 53,311, moyennant une dépense de 1,139 livres sterling. Il s’ouvre toute la nuit à tout venant et sans aucune condition ; mais l’assistance, pour être limitée aux besoins réels, n’y consiste qu’en une demi-livre de pain le soir, une demi-livre le lendemain matin, et pour coucher un matelas dans une chambre chauffée. Cependant, dans tous les cas d’inanition et d’épuisement, le médecin prescrit les alimens et les soins convenables, et nombre de malheureux, dit le rapport officiel que je consulte, sont ainsi arrachés à une mort imminente. Un autre refuge semblable, mais qui n’offre qu’un coucher de bois au lieu d’un matelas, est celui de Field-Lane, également soutenu par des souscriptions volontaires. La charité se pratique plus libéralement dans l’asile du Nord-Ouest, récemment reconstruit en mémoire de son fondateur, lord Dudley Coutt’s Stuart, et aussi dans celui de Leicester-Square, auquel donnent accès des billets accordés par les souscripteurs, et valables les uns pour un seul individu, les autres pour toute une famille. Tous les jours, à trois heures, dans ce dernier refuge, il se fait une distribution de vivres que les pauvres peuvent emporter chez eux ou bien manger dans la cuisine de l’établissement. Ce repas se compose de pain et de soupe dont chaque famille reçoit quatre pintes, et quand tous les individus pourvus de billets ont été servis, le reste se partage aux plus affamés de ceux qui, toujours en grand nombre, se présentent sans carte. Cet asile, le seul des établissemens privés de Londres qui distribue gratuitement des vivres toute l’année, a livré en 1856 180,441 repas ; il a donc nourri 494 personnes par jour. Son assistance ne se borne pas d’ailleurs à l’aumône alimentaire ; il héberge un grand nombre de gens sans place jusqu’à ce qu’ils en aient trouvé une, soit par leurs propres démarches, soit par celles des employés de la maison ; souvent même il les habille ou leur prête de l’argent pour racheter leurs effets en gage. Placée à bon droit sous le haut patronage du duc de Cambridge, cette œuvre excellente compte au nombre de ses principaux soutiens les membres les plus honorables de la noblesse, parmi lesquels je me plais à citer le comte de Shaftesbury, toujours à la tête des associations les plus bienfaisantes, quand il n’en est pas lui-même le fondateur. Ce dernier genre d’assistance, du nombre de ceux que Paris pourrait avec avantage emprunter à l’Angleterre, ou même à quelques hospices de France, et notamment à celui de Provins, se pratique depuis 1846, sous le patronage de l’évêque de Londres, dans la maison de charité de Rose-Street. Les personnes tombées dans la détresse et à la recherche d’un emploi y sont admises sur la recommandation des souscripteurs, ou bien du clergé paroissial. L’institution a rendu à une existence honorable 2,414 individus appartenant à toutes les classes de la société, car je trouve parmi ses protégés en 1856 des professeurs, des artistes, la femme d’un médecin, la fille d’un clergyman et celle d’un baronet écossais.

Il nous reste à signaler deux grandes lacunes dans le système de l’assistance anglaise. Nombre de localités importantes manquent de salles d’asile, et je ne crois pas qu’il existe plus d’une seule crèche dans toute l’Angleterre. Un monstrueux gaspillage de la vie humaine résulte de la nécessité où se trouvent les ouvrières de laisser seuls leurs enfans chez elles. Pour les tenir en repos, elles leur font prendre chaque matin une drogue soporifique, dont les effets plus ou moins lents sont une des causes principales de la mortalité parmi les classes pauvres. Il est un rapprochement qui, mieux que ces détails, ferait apercevoir l’importance numérique de la population indigente en Angleterre : c’est la comparaison de la statistique des hôpitaux et des dispensaires de Londres avec celle des établissemens de même nature existant à Paris. D’après le compte-rendu de l’assistance publique à Paris pour l’exercice 1858, les hôpitaux, ainsi que les services temporaires de la vieillesse, ont traité dans le courant de ladite année 91,007 malades. Les hospices et les maisons de retraite ont entretenu 12,194 vieillards, infirmes et aliénés. L’année précédente, le nombre des malades traités à domicile a été de 32,105. On peut évaluer à 4,000 le nombre des nécessiteux non inscrits aux bureaux de bienfaisance et traités à domicile par les six dispensaires de la Société philanthropique, ce qui porte le total des malades indigens au chiffre de 139,306.

Londres possède 12 hôpitaux pour les maladies et accidens ordinaires, contenant 3,380 lits ; pendant l’année 1852, ces établissemens ont reçu 30,280 malades et en ont traité 335,676 à domicile ; — il compte 48 hôpitaux destinés chacun à une seule espèce de maladie. Indépendamment de deux asiles d’aliénés contenant 2,000 lits, les 46 autres maisons spéciales peuvent recevoir 2,065 malades à la fois, et en 1852 elles en ont traité 15,011 à l’intérieur et 78,952 à domicile. Il y a encore 34 dispensaires, dont les médecins, sans compter ceux de 5 institutions homœopathiques, ont traité dans la même année 164,621 indigens ; — enfin 126 maisons de charité renferment 2,390 vieillards. Le nombre des malades assistés à cette époque était de 518,369, sans compter les 67,000 habitans des workhouses, et par conséquent le chiffre total des indigens et nécessiteux s’élevait à 585,369.

S’il existe une différence dans la salubrité des deux capitales, elle est en faveur de Londres malgré les émanations pestilentielles de la Tamise, et la population de cette ville n’étant guère que deux fois et demie aussi nombreuse que celle de Paris, la même proportion devrait se retrouver dans le nombre des malades indigens, s’il y avait parité dans l’état du paupérisme des deux pays ou du moins des deux métropoles. D’après les chiffres que nous venons de relever, le paupérisme de Paris serait à celui de Londres comme 1 est à 4,34 ; mais la différence est plus forte encore, attendu qu’à Paris le chiffre des indigens inscrits aux bureaux de bienfaisance n’étant que de 80,501, il en résulte que 58,805 personnes reçoivent l’assistance médicale sans être obligées de recourir habituellement à la charité publique ou privée, tandis qu’à Londres au contraire il s’en faut que tous les malades pauvres puissent être traités à domicile ou à l’hôpital, et en voici la raison : l’assistance de la pauvreté, laissée chez nous à la charge de la bienfaisance volontaire, est chez nos voisins l’objet d’un impôt obligatoire et d’un des rares services centralisés. Au rebours, l’assistance médicale, assurée en France par des legs de terres et de capitaux, et confiée à l’administration publique, ne se fonde en Angleterre, excepté dans cinq ou six établissemens, que sur des souscriptions volontaires annuelles, dont l’emploi échappe à peu près à tout contrôle sérieux. Il en résulte que ces nombreux hôpitaux, entretenus tous à grands frais au moyen de ressources incertaines et précaires, languissent dans les temps ordinaires, et dans les jours de crise financière ferment leur porte à la moitié de ceux qui s’y présentent. M. Léon Faucher a constaté par exemple qu’en huit ans 2,700 cas de maladies vénériennes, résultats de la prostitution, avaient ouvert les portes de trois hôpitaux de Londres à des jeunes filles âgées de onze à quatorze ans, et qu’aux mêmes asiles un plus grand nombre avaient été refusées faute de place. Autre difficulté : on n’est admis dans ces maisons que par l’intermédiaire d’un des souscripteurs. Combien d’étrangers, combien même de malheureux Anglais, ne connaissant personne dans cette immense Babylone, meurent faute de soins ! Je crois donc rester au-dessous de la vérité en supposant le nombre des indigens de Londres cinq fois plus considérable que celui des pauvres de Paris. Dans les campagnes, la différence est beaucoup moindre ; mais dans les districts manufacturiers elle reprend à peu près la même proportion.

En France, le célibat religieux et le célibat militaire modèrent le mouvement de la population ; nos ouvriers ont ainsi moins à souffrir de cette concurrence de la main-d’œuvre qui réduit les salaires à un taux insuffisant. En second lieu, nos institutions de bienfaisance religieuses et laïques, tout en ménageant chez les nécessiteux le sentiment de la dignité personnelle, nous dispensent de l’obligation de cette assistance légale qui fait des pauvres, parce qu’elle habitue le travailleur à compter sur d’autres ressources que celles de son énergie. Il faut aussi tenir compte de la division de la propriété territoriale, qui permet à un si grand nombre de paysans de posséder une habitation, un lopin de terre et une ou deux têtes de bétail, non pas grâce à cette aumône publique que conseillait Pitt, mais par droit d’héritage ou d’acquisition. Puis l’agriculture, dont vit la plus grande partie de nos populations, est exposée à moins de crises et de chômages que l’industrie, unique ressource de la plupart des prolétaires d’outre-Manche. Enfin, et pour ne pas tout énumérer ici, il y a dans nos classes ouvrières moins d’intempérance et moins de besoins. Nous avons donc, pour plusieurs raisons, beaucoup moins d’indigens que la Grande-Bretagne, et surtout moins de ces dénûmens absolus qui jettent la nuit dans les rues tant d’individus sans pain et sans gîte. Rien ne ressemble chez nous au casual ward ni à ses hôtes habituels, rien de comparable à ces affreux taudis des grandes villes anglaises, où tant de créatures humaines, sans distinction d’âge ni de sexe, s’entassent dans la même chambre et sur le même grabat. La statistique de la prostitution est également en France loin d’atteindre les chiffres qu’elle présente en Angleterre. Il s’en faut néanmoins que notre situation ne puisse être améliorée ; et quand la France le voudra, elle réduira de plus de moitié le nombre de ses pauvres, sans recourir à de profondes combinaisons ni à de coûteux sacrifices ; il lui suffira de mettre en pratique l’idée la plus simple. Cette idée, la voici : rattacher l’action des sociétés de bienfaisance à celle des sociétés de secours mutuels, en consacrant une partie des fonds des premières à l’introduction des indigens dans les secondes.

L’homme qui peut satisfaire à ses besoins par son travail n’est pas indigent. Quelles sont, dans notre état social, les principales causes de l’indigence ? Ce sont la maladie, qui force l’ouvrier à contracter des dettes dont il ne peut jamais se libérer, et la vieillesse, qui ne lui permet plus de gagner sa vie. Si tous les travailleurs appartenaient aux sociétés qui leur assurent des secours quand ils sont malades et une pension quand l’âge a brisé leurs forces, ils ne seraient exposés à la misère que par suite de circonstances exceptionnelles, car l’intérêt composé des dépôts élèverait les secours en temps de maladie et même pendant les chômages, comme on le voit aujourd’hui dans beaucoup de sociétés anglaises, à un chiffre équivalant au salaire, ou du moins suffisant pour faire vivre la famille. Le prolétariat, dernier vestige de la servitude, cesserait. La classe ouvrière existerait par elle-même ; elle aurait une condition indépendante, plus indépendante que celle du fonctionnaire, dont l’existence, dépendant d’une protection précaire, est souvent à la merci d’une intrigue.

La loi du 20 juillet 1850 favorise la création des sociétés de secours mutuels, garanties d’ordre et de stabilité ; mais par cela même que leurs progrès importent au gouvernement, l’initiative de celui-ci pourrait devenir suspecte et finir par jeter du discrédit sur ces institutions. Qui donc doit se charger du soin de les accroître et de les multiplier ? Les institutions charitables. Il faut que les sociétés de bienfaisance et les sociétés de secours mutuels se concertent pour démontrer à l’ouvrier la nécessité de l’association et pour lui en faciliter l’accès. La propagande doit se faire surtout par les associés eux-mêmes, intéressés à augmenter le fonds social et les dividendes. Quand chacun sera en état de comparer les ressources et la sécurité des pères de famille, membres de la société de secours mutuels, avec les privations des opiniâtres, restés dans l’isolement, le nombre de ces derniers diminuera tous les jours, et l’association deviendra pour les adultes une pratique aussi générale que l’est aujourd’hui pour les enfans la fréquentation de l’école primaire. Dans les centres de population trop peu importons pour assurer à l’association des résultats satisfaisans, il faudra imiter le procédé anglais et former des syndicats de communes. Si cet humble avis paraît donner jour à quelque application utile, qu’on se mette à l’œuvre, et dans quelques années nous pourrons dire avec plus de certitude qu’on ne le disait il y a peu de mois chez nos voisins : « Le paupérisme a diminué. »


L. DAVESIES DE PONTES.


  1. Espèce de pilori où le patient est assis et pris par une jambe.
  2. Voyez, dans la Revue du 1er avril 1859, la Philosophie de l’Économie politique.
  3. Voyez le compte-rendu de la séance des communes du 8 juin 1858. (Church rates abolition bill.)
  4. On peut juger de la différence qui existe sous ce rapport entre les deux espèces d’établissemens par l’inégalité des traitemens de leurs employés.
    Prison pour 900 détenus liv. st. Workhouse pour 5 ou 600 pauvres liv. st.
    Gouverneur 600 Directeur 80
    Matrone 125 Matrone 50
    Chapelain (avec logement) 250 Chapelain ( sans logement ) 100
    Chapelain assistant (sans logement) 180 Médecin 78
    Médecin 220 Chef d’atelier 25
    Portier 70 Portier 25
    45 employés payés. Pas d’autres employés.